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L'Île du docteur Moreau (The Island of doctor Moreau, 1896) est le second grand roman de H. G. Wells, publié entre La Machine à explorer le temps (1895) et L'Homme invisible (1897). Dans son essai Lautréamont (1939), en focalisant sur « le complexe de Lautréamont », Bachelard a porté un regard sévère sur L'Île du docteur Moreau : « en exemple d'une première application de notre thème, nous avons voulu avec l'œuvre de Wells, donner un schéma entièrement dépoétisé, satisfait d'une médiocre vraisemblance, expliqué dans une mascarade de la science, puérilisé par le souci dominant de distraire, oubliant par conséquent à peu près toutes les fonctions de l'œuvre littéraire. » (VI,2) Plutôt que de le rejeter à ce titre, nous pensons qu'il faut au contraire accepter et pousser jusqu'au bout les observations pertinentes de Bachelard pour saisir le juste propos de l'auteur. « Complexe sans vigueur », « des énergies ducassiennes en sommeil », « lautréamontisme » adouci, « défaillant », tout cela est vrai. La faiblesse, la passivité, se ressentent du début à la fin. Wells fait surtout parler la psychologie d'un homme « trahi » par sa condition physique. Nous ne croyons pas qu'il ait « présenté le narrateur entre la raison et la folie, entre la réalité et les rêves, » à la fin de son roman, pour seulement « tenter de rendre plausible son œuvre, effacer son aspect simpliste, son air de sombre mascarade ». Pour nous, L'Île du docteur Moreau est le récit d'un homme durement éprouvé par un naufrage et qui n'a jamais retrouvé « la forme » et le dynamisme de son état passé. En d'autres termes, c'est le récit d'une métamorphose ratée. (La misanthropie finale la renverse commodément en victoire de sa supériorité malgré tout.) À nos yeux, ce roman de l'échec a pour ainsi dire préparé la métamorphose plus « sublime » de L'Homme invisible. (Bien qu'on puisse également la lire comme une autre mort « ratée ».)
Dans sa traduction en français, Henry D. Davray semble avoir coupé quelques pages au début du roman. Ou bien Wells a-t-il commis plusieurs versions ? Nous ne le savons pas. En ce qui nous concerne, nous baserons notre réflexion sur la traduction (disponible dans la collection Folio). Elle commence par l'image d'un naufragé agonisant qui rappelle beaucoup la strophe IV-6 des Chants de Maldoror, celle de la métamorphose en pourceau : « Je demeurai affalé sur l'un des bancs de rameurs du petit canot pendant je ne sais combien de temps, songeant que, si j'en avais seulement la force, je boirais de l'eau de mer pour devenir fou et mourir plus vite. Tandis que j'étais ainsi étendu, je vis, sans y attacher plus d'intérêt qu'à une image quelconque, une voile venir vers moi du bord de la ligne d'horizon. » Aussi, à la fin du chapitre XIII et au début du dernier chapitre, Prendick, le narrateur, s'enfuira de l'île du docteur Moreau grâce à une barque qu'il verra venir vers lui, à peu près de la même façon. Il n'aura à supporter alors que trois jours de dérive avant d'être recueilli par un navire marchand. En occultant des passages, — l'article de journal par exemple, — Davray a plutôt renforcé la solitude de Prendick ; l'histoire repose davantage sur sa parole. Néanmoins, la durée réelle d'un an environ qui sépare ces deux épisodes de sauvetage et le retour en santé de Prendick ne peuvent être niés. Un évènement, une mystérieuse renverse s'est effectivement produite : Au début, Prendick mourant était sauvé par les vivants Montgomery et le capitaine de la Chance-Rouge. À la fin, Prendick vivant s'enfuit après avoir sorti de la macabre barque échouée sur la plage deux cadavres, dont un lui rappelle le roux capitaine de la Chance-Rouge. La seconde scène ferme une boucle qui isole tout le récit des aventures avec Montgomery et Moreau. Cela lui confère un statut douteux, entre réalité (expérience vécue) et rêve (délire du naufragé). Finalement, les troubles résiduels de Prendick n'en seront que plus crédibles.
« Je n'ose espérer que la terreur de cette île me quittera jamais entièrement, encore que la plupart du temps elle ne soit, tout au fond de mon esprit, rien qu'un nuage éloigné, un souvenir, un timide soupçon ; mais il est des moments où ce petit nuage s'étend et grandit jusqu'à obscurcir tout le ciel. Si, alors, je regarde mes semblables autour de moi, mes craintes me reprennent. Je vois des faces âpres et animées, d'autres ternes et dangereuses, d'autres fuyantes et menteuses, sans qu'aucune possède la calme autorité d'une âme raisonnable. J'ai l'impression que l'animal va reparaître tout à coup sur ces visages que bientôt la dégradation des monstres de l'île va se manifester de nouveau sur une plus grande échelle. Je sais que c'est là une illusion, que ces apparences d'hommes et de femmes qui m'entourent sont en réalité de véritables humains, qu'ils restent jusqu'au bout des créatures parfaitement raisonnables, pleines de désirs bienveillants et de tendre sollicitude, émancipées de la tyrannie de l'instinct et nullement soumises à quelque fantastique Loi — en un mot, des êtres absolument différents des monstres humanisés. Et pourtant, je ne puis m'empêcher de les fuir, de fuir leurs regards curieux, leurs questions et leur aide, et il me tarde de me retrouver loin d'eux et seul. »
(H. G. Wells, L'Île du docteur Moreau, Chapitre XIV, trad. H.D. Davray)
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Cet effet de dualité apparente trouve finalement une origine, une explication cohérente, dans l'image initiale du naufragé en mer. Affalé sans force sur sa barque, il est en effet pratiquement porté à la surface de l'eau. D'un point de vue poétique, cette surface se ressent et va se développer selon deux idées : d'une part celle de la coupure : l'homme est comme traversé par la surface (« la lame ») ; d'autre part celle du voile (« la peau de l'eau ») qui ouvre sur le mystère d'un monde révélé, ou entr'aperçu, de l'autre côté du miroir. On peut dire alors que la métamorphose de Prendick a été ratée parce qu'il n'est ni passé de l'autre côté, ni revenu dans son état antérieur. Il reste comme définitivement traversé par cet interface subi dans l'épreuve. Désormais il le porte pratiquement avec lui. Il est resté « une épave ».
En parlant de « la lame » et de « la peau de l'eau », nous en arrivons naturellement à l'idée d'une plongée du héros dans son intériorité humaine. Toute l'aventure de Prendick offre bien sûr le divertissement de la découverte d'un monde « exotique » réel, — nous ne saurions jeter cette littéralité plaisante du texte jugée trop légère par Bachelard, — mais c'est surtout à nos yeux le récit poétique de la régénération d'un corps et d'une forme. C'est là que l'imaginaire du volcan s'introduit, et là que nous voyons la véritable poésie de cette œuvre. Nous avons eu l'occasion d'évoquer récemment une strophe du poème La Mer du nord (1836) d'Henri Heine. Et nous avons vu notamment son inscription dans le thème plus général du Déluge. Si une coupure permet la régénération du sujet, elle l'expose aussi à la hantise d'une part sacrifiée. Wells retrouve bien d'une autre façon ce thème. Très logiquement, le naufrage de Prendick va prendre le sens d'une épreuve diluvienne. Et Wells pourra justement parodier la Génèse en introduisant le docteur Moreau comme « le Créateur » aux commandes.
Globalement, L'Île du docteur Moreau est à nos yeux un texte que l'on peut rapprocher du fameux récit d'Er le Pamphylien fait par Socrate au dernier livre de La République de Platon : « Ce n'est point, dis-je, le récit d'Alkinoos que je vais te faire, mais celui d'un homme vaillant, Er, fils d'Arménios, originaire de Pamphylie. Il était mort dans une bataille ; dix jours après, comme on enlevait les cadavres déjà putréfiés, le sien fut retrouvé intact. On le porta chez lui pour l'ensevelir, mais le douzième jour, alors qu'il était étendu sur le bûcher, il revint à la vie ; quand il eut repris ses sens il raconta ce qu'il avait vu là-bas. » Nous l'avons noté dans le troisième chant du Pèlerinage de Childe-Harold (1816) de lord Byron, la vision des charniers (des os) des champs de bataille enchaîne souvent avec celle du Déluge (des eaux). Si elle se présente différemment, la mésaventure d'Er le Pamphylien est comparable à un naufrage en mer. Les images de cadavres flottants sont assez fréquentes dans les poèmes sur le Déluge. Et il n'y a pas loin du bûcher au radeau de bois. Socrate parle d'ailleurs du « récit d'Alkinoos ». Ce n'est peut-être pas la référence évoquée, mais cela nous rappelle le récit du naufrage d'Ulysse et son arrivée chez les Phéaciens d'Alcinoos dans L'Odyssée d'Homère ; ce qui est encore le récit d'un « changement de peau », la régénération d'un homme qu'on croyait mort. Nous restons en fait dans une famille de textes qui englobe la strophe IV-6 des Chants de Maldoror. L'originalité du récit d'Er le Pamphylien tient d'une part dans sa mise en scène d'une coupure franche, à partir de laquelle vont être déclinées les notions d'en-haut et d'en-bas, des justes et des injustes, etc. ; d'autre part dans la description du « spectacle des âmes choisissant leur condition » nouvelle, c'est-à-dire leur réincarnation prochaine sous une forme animale ou humaine : « Après cela, l'hiérophante étala devant eux des modèles de vie en nombre supérieur de beaucoup à celui des âmes présentes. Il y en avait de toutes sortes : toutes les vies des animaux et toutes les vies humaines ; on y trouvait des tyrannies, les unes qui duraient jusqu'à la mort, les autres interrompues au milieu, qui finissaient dans la pauvreté, l'exil et la mendicité. » C'est un peu un jeu de roulette. Puis il y a le passage du Léthé, — « En buvant on perd le souvenir de tout. » — et le départ sur un coup de renverse : « Quand on se fut endormi, et que vint le milieu de la nuit, un coup de tonnerre éclata, accompagné d'un tremblement de terre, et les âmes, chacune par une voie différente, soudain lancées dans les espaces supérieurs, vers le lieu de leur naissance, jaillirent comme des étoiles. » Il y a dans ce texte le germe des récits de métamorphoses. Ce n'est pas un hasard si on retrouve ce thème associé au naufrage comme à la strophe IV-6 des Chants. Le roman de Wells nous paraît prolonger ce genre de récit-témoignage avec l'habillage réaliste et scientifique de son époque. Prendick voyage vers l'île du docteur Moreau comme Er vers « un lieu divin ». Il assiste à une sorte de transformation des animaux au profit de l'humain. La salle des douleurs du docteur Moreau apparaît ainsi comme le creuset volcanique où se travaille « la plasticité de la forme ». Ce faisant, c'est plus de la régénération de son êtat dont il parle ; de même que nous ne saurions isoler le récit d'Er du carnage dont il a réchappé. Nous pensons que le tempérament de Wells est plutôt à voir autour du complexe d'Empédocle avec ce rêve implicite de devenir plus fort. Mais dans la quête de puissance, le modèle estampillé surhomme manque. Pour Prendick, les affects (dégoût fréquent) face aux monstres prennent toujours le pas sur « l'essayage » résolu des formes. Moreau s'active. Lui est d'avance fatigué.
Les aventures de Prendick comportent deux parties inégales. Il y a d'abord son sauvetage par Montgomery et sa convalescence sur le caboteur la Chance-Rouge (Chapitres I à III). Il y a ensuite son séjour sur l'île volcanique du docteur Moreau (chapitres IV à XIII). L'imaginaire du volcan est très présent. Comme dans le roman Le Cratère (1847) de Fenimore Cooper, ces deux parties profitent de l'analogie entre le vaisseau et l'île volcanique, « basse au-dessus de la mer » (Chap. IX), sous l'idée de « vase » ou de matrice. Wells renforce le caractère volcanique du caboteur à travers le portrait du capitaine, « l'homme aux cheveux rouges », un alcoolique irascible, sujet à de fréquents accès de violence. (Après le capitaine Haddock d'Hergé, cette poésie du marin alcoolique est devenue trop banale.) C'est sur l'une de ses « éruptions » que Prendick est finalement jeté par dessus bord dans la chaloupe (Chap. III). On retrouvera à peu près cette scène lorsque Moreau, « l'homme aux cheveux blancs », jettera l'indiscret Prendick hors de sa cour (Chap. VI). Sur l'île, Montgomery est néanmoins le véritable équivalent au capitaine de la Chance-Rouge. (Cela explique leurs prises de bec d'égaux sur le bateau.) Avec sa veste bleue, Moreau revêt plutôt un caractère céleste. Ses cheveux blancs, évoqués très fréquemment par Wells, le rattachent poétiquement à ces fumerolles et autres vapeurs de l'île volcanique, que le rêveur renverse en les regardant comme des lames tombant du ciel. Comme le capitaine roux, Montgomery a une présence et les pieds sur terre. Moreau s'effaçant de lui-même, Wells finira par révéler l'alcoolisme de Montgomery et ses accès de violence en état d'ivresse envers son serviteur M'ling. La présence des animaux encagés est aussi un aspect à ranger dans la poésie du volcan. Souvenons-nous de la scène des jeux du cirque qui précède l'éruption du Vésuve dans Les Derniers jours de Pompéi (1834) de Bulwer-Lytton. De la même manière, on ne sera pas surpris par le passage d'un bateau ménagerie à une île volcanique (en activité) chez Wells. (Notons toutefois que l'effet de bizarrerie créé par la présence de cette ménagerie à bord doit surtout éveiller la plupart des lecteurs à une parodie de la Génèse.) Jeté par-dessus bord, l'arrivée de Prendick dans l'île prend donc surtout le sens d'une plongée dans un volcan. Les disparitions de Moreau (les fumées) puis de Montgomery (le bouillonnement violent) suivront une certaine logique d'extinction de l'activité volcanique de l'île. Au moment du départ, les deux cadavres dans la barque viendront marquer le franchissement d'une porte, tout comme ces deux fantastiques géants en lutte évoqués par Bulwer-Lytton dans son roman marquent l'ouverture du Vésuve. Prendick fera pour ainsi dire surface à nouveau. La chute en morceaux (presque en cendres) du cadavre identifié comme le capitaine de la Chance-Rouge achèvera de marquer sa sortie d'un volcan désormais éteint.
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« Et comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps-ci soient à moi ? » (René Descartes, Méditations métaphysiques, Première méditation, trad. M.& J.-M. Beyssade.) |
Être recueilli par un bateau transportant une ménagerie est comme être recueilli par Noé sur son Arche, remplie d'un couple de tous les animaux « purs » de la terre, lors du Déluge. Cet épisode célèbre de la Génèse s'introduit par la volonté du Créateur d'exterminer les hommes méchants et violents qui ont corrompus toute chair. Là on peut dire que le rassemblement de tous les animaux dans l'Arche est très éloigné du lautréamontisme. Peut-on même imaginer une plus grande mise en sommeil des « énergies animales » que dans ce cas de cohabitation paisible ? En s'engageant sous cette référence, il n'est pas étonnant que Wells ait lui aussi, au final, très peu développé le lautréamontisme. Comme on l'avait vu avant notre commentaire sur La Mer du Nord de Heine, l'image de l'Arche offre alors la métaphore d'un homme rassemblant toutes les passions raisonnées ou raisonnables de la vie.
« Je restai sans connaissance pendant fort longtemps. La cabine dans laquelle je me réveillait enfin était très étroite et plutôt malpropre. Un homme assez jeune, les cheveux blonds, la moustache jaune hérissée, la lèvre inférieure tombante était assis auprès de moi et tenait mon poignet. Un instant, nous nous regardâmes sans parler. Ses yeux étaient gris, humides, et sans expression.
Alors, juste au-dessus de ma tête, j'entendis un bruit comme celui d'une couchette de fer qu'on remue, et le grognement sourd et irrité de quelque grand animal. En même temps, l'homme parla. Il répéta sa question.
« Comment vous sentez-vous maintenant ? »
Je crois que je répondis me sentir bien. Je ne pouvais comprendre comment j'étais venu là, et l'homme dut lire dans mes yeux la question que je ne parvenais pas à articuler.
« On vous a trouvé dans une barque — mourant de faim. Le bateau s'appelait la Dame Altière et il y avait des taches bizarres sur le plat-bord. »
À ce moment, mes regards se portèrent sur mes mains : elles étaient si amaigries qu'elles ressemblaient à des sacs de peau sale plein d'os ; à cette vue, tous mes souvenirs me revinrent.
« Prenez un peu de ceci, » dit-il, et il m'administra une dose d'une espèce de drogue rouge et glacée. « Vous avez de la chance d'avoir été recueilli par un navire qui avait un médecin à bord. »
Il s'exprimait avec un défaut d'articulation, une sorte de zézayement.
« Quel est ce navire ? proférai-je lentement et d'une voix que mon long silence avait rendue rauque.
— C'est un petit caboteur d'Arica et de Callao. Il s'appelle la Chance-Rouge. Je n'ai pas demandé de quel pays il vient : sans doute du pays des fous. Je ne suis moi-même qu'un passager, embarqué à Arica. »
Le bruit recommença au-dessus de ma tête, mélange de grognements hargneux et d'intonations humaines. Puis une voix intima à un « triple idiot » l'ordre de se taire. »
(H. G. Wells, L'Île du docteur Moreau, Chapitre Ier, trad. H.D. Davray)
La présence animale au-dessus de la tête de Prendick, à son réveil, débute en quelque sorte la poésie du double animal. Au fil du roman, on le verra, Wells va jouer sur l'identité incertaine de Prendick. Est-il véritablement un homme naufragé recueilli ? Est-il dès le départ le spécimen d'une expérience chirurgicale réussie ? Comme on le verra au Chapitre VI tomber à quatre pattes de son hamac, présage inquiétant, est-il exposé à « chuter » dans une forme animale inférieure sous le scalpel du docteur Moreau ? Il y a dans l'extrait ci-dessus un geste important qui permet de barrer certaines interrogations. Il s'agit de la prise de conscience du personnage par l'observation de ses mains. C'est une figure poétique qu'on relève déjà dans le roman de Stevenson, L'Étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde (1886), dans une importante scène de transformation. Elle a probablement une certaine force dans la littérature. Nous l'avons par exemple retrouvée dans Le Terrain de jeux (1955) de Ray Bradbury, lorsque, par amour, le père échange son existence avec son fils pour lui éviter l'enfer de l'enfance. Naturellement la main est la préhension mais ce sens s'atténue, voire s'inverse complètement, lorsqu'il s'agit de mains passives et ouvertes (« haut les mains »). On peut dire d'une façon générale que la forme filaire des doigts offre une vision de chute qui est à la base du phénomène même de la remémoration. En particulier les doigts maigres, et les doigts poilus qui accentuent la vision d'écoulements filaires. On retrouve la poésie homérique. (C'est au fond la même figure que pour les Nativités où la chute doit être vue à travers le corps de la mère ou d'une société disposée en rideau. Prendre conscience de soi est comme naître à soi-même.) Dans L'Île du docteur Moreau, Wells va renforcer le sens de cette observation en faisant des mains humaines, selon les dires du docteur Moreau, la partie la plus difficile à réaliser avec le cerveau. Mis à part l'Homme-Singe, tous les monstres montreront des mains dénonçant l'animalité. À l'opposé, le docteur Moreau va en quelque sorte diviniser le travail de la main. (C'est l'étymologie même du mot chirurgie.) La mort de Moreau s'accompagnera du détail fort de sa main coupée.
« Quelque deux mois avant le meurtre de Sir Danvers, après être sorti pour l'une de mes escapades, et rentré à une heure fort tardive, je me réveillai le lendemain dans mon lit, en proie à des sensations assez étranges. C'est en vain que je promenai mes regards autour de moi, en vain que je vis les beaux meubles et les vastes proportions de ma chambre dans la maison du square, et en vain que je reconnus les motifs des rideaux du lit et les lignes du bois d'acajou dont il était fait ; quelque chose continuait à prétendre que je n'étais pas là où je me trouvais, que je ne m'étais pas réveillé là où je croyais être, mais plutôt dans la petite pièce de Soho où j'avais coutume de dormir dans la peau d'Edward Hyde. Je souris en moi-même, et, selon ma tournure d'esprit habituelle, commençai paresseusement à examiner les éléments de cette illusion, tout en sombrant de temps à autre dans un douillet assoupissement matinal. Encore dans cette disposition, au cours de l'un de mes moments d'éveil, mon regard s'arrêta sur l'une de mes mains. Or, les mains de Henry Jekyll (comme vous l'avez remarqué) étaient, par leur forme et leur taille, celles d'un médecin, c'est-à-dire grandes, fermes, blanches et belles. Mais la main que je vis à ce moment-là, de façon assez distincte dans la lumière jaune d'un matin au cœur de Londres, reposant à demi fermée sur les draps, était maigre, marquée de gros tendons, avec de fortes articulations, d'une pâleur olivâtre, et recouverte d'une épaisse toison de poils bruns. C'était la main d'Edward Hyde. » (Stevenson, L'Étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde, Chap. X, trad. G. Hermet)
« Il était au sommet du toboggan. Le gigantesque toboggan de métal bleu qui semblait avoir trois mille mètres de haut.
Des enfants se pressaient dans son dos, le rouaient de coups pour le faire descendre. « Glisse ! glisse ! »
Il regarda et là-bas, s'éloignant au milieu du terrain, il aperçut un homme vêtu d'un manteau noir. Et plus loin, au portail, une femme faisait des signes. L'homme maintenant l'avait rejointe et tous les deux regardaient dans sa direction et agitaient les bras, et il entendit leurs voix qui criaient :
— Amuse-toi bien, Jim ! amuse-toi bien !
Il poussa un cri strident. Puis il regarda ses mains et, terrifié, prit conscience de lui-même. Ces petites mains, ces mains si frêles. Il regarda le sol, très bas, au-dessous de lui. Il sentit qu'il saignait du nez et vit le petit Marshall à côté de lui. « Vas-y ! » s'écria l'autre et il lui asséna une gifle en travers de la bouche. « Tu n'en as que pour douze ans ici ! » lui hurla l'autre dans le tintamarre. »
(Bradbury, Le Terrain de Jeux, trad. H. Robillot)
Suite en préparation. (Avril 2006)
Dans l'article La Fleur de Coleridge de son recueil Enquêtes (1952), Jorge Luis Borges s'est attaché à montrer comment une idée, la fleur sortie d'un rêve, idée dont il attribue l'invention à Samuel Coleridge, a résurgi ou bien évolué, s'est transformée au cours de l'histoire par l'esprit de différents écrivains. Il mentionne et admire les fleurs ramenées du futur par l'explorateur dans La Machine à explorer le temps (1895) de Wells : « Plus incroyable encore qu'une fleur céleste ou qu'une fleur de songe est la fleur future, cette fleur contradictoire, composée d'atomes qui occupent aujourd'hui d'autres places et dont l'agencement n'existe pas encore. » Nous avons eu l'occasion d'évoquer cet article dans une page sur l'écrivain allemand Jean-Paul Richter. L'histoire de cette idée est plus riche d'exemples qu'on ne l'imagine a priori, et cela permettra sans doute de mieux cerner sa poésie.
Avec H. G. Wells, qui aura sans doute le plus contribué à sa diffusion, l'idée se marie donc au thème du voyage à travers le temps. Au cours du récit de son aventure chez les Elois et les Morlocks, l'explorateur évoque la jeune Weena, qu'il a sauvée de la noyade, « s'agenouillant parfois pour cueillir des fleurs dont elle garnissait mes poches ». Et mettant alors sa main dans sa poche, il place « sur la petite table deux fleurs fanées assez semblables à de très grandes mauves blanches... » (Chap. X) Tel est l'effet premier sur les auditeurs de l'explorateur et les lecteurs. Ces fleurs reprennent pour ainsi dire la main après le récit : « À vrai dire... j'y crois à peine moi-même... Et cependant !... Ses yeux s'arrêtèrent avec une interrogation muette sur les fleurs blanches, fanées, qu'il avait jetées sur la petite table. » (Chap. XVI)
Nous voyons à cela deux ou trois aspects poétiques. Premièrement l'importance de la main. Comme le signifie déjà la pliure du genou, la fleur apparaît dans le pli et la coupure. (C'est un des motifs principaux du roman : s'opposer à la coupure ; les allumettes craquées dans les ténèbres, les battements de mains, etc.) À propos du sauvetage, l'explorateur doit ramener à la berge : « ...entrant dans le fleuve un peu plus bas, j'attrapai la pauvre créature et la ramenai sur la berge. » Weena le remercie en lui offrant déjà une guirlande de fleurs. « Nous nous présentions des fleurs et elle me baisait les mains. Je baisais aussi les siennes. » (Chap. VIII) Fleurs, baisers entre les mains comme ces poétiques étincelles dans les jointures des doigts qu'on fait craquer... Et le départ de l'explorateur se fera en échappant aux mains des Morlocks : « Les mains qui m'avaient saisi se détachèrent de moi. » (Chap. XIII) Deuxièmement, la récupération de la poésie propre de la fleur fanée, celle de la vie antérieure. Nous avons eu l'occasion d'en parler à propos du poème À Une fleur séchée dans un album de Lamartine. Elle inclut déjà plus ou moins le troisième aspect : la poésie de la chute. Les fleurs fanées échouent, tombent en effet sur une petite table. (L'arbre des songes de Virgile ?)
« Lui, je le sais — car la question avait été débattue entre nous longtemps avant qu'il inventât sa Machine —, avait des idées décourageantes sur le Progrès de l'Humanité, et il ne voyait dans les successives transformations de la civilisation qu'un entassement absurde destiné, à la fin, à retomber et à détruire ceux qui l'avaient construite. S'il en est ainsi, il nous reste de vivre comme s'il en était autrement. Mais pour moi, l'avenir est encore obscur et vide ; il est une vaste ignorance, éclairée, à quelques endroits accidentels, par le souvenir de son récit. Et j'ai conservé, pour mon réconfort, deux étranges fleurs blanches — recroquevillées maintenant, brunies, sèches et fragiles —, pour témoigner que lorsque l'intelligence et la force eurent disparu, la gratitude et une tendresse mutuelle survécurent encore dans le cœur de l'homme et de la femme. »
(H.G. Wells, La Machine à explorer le temps, Chapitre XVII, trad. H.D. Davray.)
Qui ne connaît la belle fin poétique du roman Le Voyageur imprudent (1944) de René Barjavel ? Pierre Saint-Menoux, le voyageur dans le temps, a tué son ancêtre et, l'histoire ne pouvant alors se produire, il en disparaît. Ainsi, au moment de son arrivée chez les Essaillon, Annette ouvre toujours la porte, mais Saint-Menoux a disparu : « Un petit tourbillon de vent monte les trois marches et jette sur ses pieds nus une feuille morte. » Dans cet exemple, on est vraiment pleinement dans la poésie de la chute... Comme elle tombe bien... Qu'est-ce que cette feuille morte, sinon un équivalent aux fleurs fanées de Weena chez Wells ?
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Le dessinateur belge Edgar Pierre Jacobs (1904-1987), créateur de la bande dessinée Blake et Mortimer, était grand amateur des romans de Wells. Dans son beau livre, Le Monde de Edgar P. Jacobs (Editions du Lombard, 1984), Claude le Gallo a retranscrit un interview dans lequel il lui rend hommage. A priori, Le Piège diabolique (1960/62) serait bien sûr l'album le plus proche de La Machine à explorer le temps. Mais dans l'œuvre de Jacobs, où sa pensée se poursuit, se développe d'un album à l'autre, ce thème avait déjà été abordé dans Le Mystère de la Grande Pyramide (1950/55). À la fin du Piège diabolique, Mortimer ne revient dans son époque, et ne survit à l'explosion de la machine, qu'avec « un scaphandre en charpie et un curieux petit appareil tout démantibulé ». On pourrait dire qu'au lieu de sortir une fleur de sa poche, il voyage et sort lui-même d'une poche... comme une fleur... Le scaphandre « réduit à quelques lambeaux de matière gluante par la déflagration » reste assez dans la poésie de la fleur fanée. Mais il évoque davantage le placenta du nouveau-né et classe plutôt cet exemple dans la poésie (virgilienne) de l'accouchement. Miloch n'avait cherché qu'à enfermer Mortimer « dans l'infini des temps », comme dans un bagne. Son retour peut être vu comme une délivrance. Là les héros ne doutent pas de la réalité de l'aventure, soutenue par la croyance dans le génie d'un savant fou connu ; le récit est tenu au secret. C'est en fait à la fin du Mystère de la Grande Pyramide que les personnages se questionnent sur leurs souvenirs de la chambre d'Horus : rêve ou réalité ? Le voyage à travers le temps est là dans le récit et les visions dans la fumée magique. Dans cet album, Jacobs avait repris la figure de « la fleur de Coleridge » en utilisant un bijou au lieu d'une fleur. L'image de la bague déposée par le cheik Abdel Razek dans la paume de la main gauche de Mortimer est très belle. L'anneau d'or de la bague se donne presque à voir comme un trou, et annonce ainsi le trou de mémoire des héros, puisque le vieux prêtre magnétiseur leur commande de tout oublier. Il rappelle en même temps l'île funéraire renfermée dans quelque trou, cavité souterraine, inaccessible. (Décembre 2006)
Claude Le Gallo. — Vous semblez manifester une grande fascination pour l'œuvre de Wells. À quel moment de votre vie remonte cette passion ?
Edgar Pierre Jacobs. — L'œuvre de Wells m'a certes profondément marqué. De quinze à vingt-cinq ans, ses ouvrages furent mes livres de chevet — tous, y compris les « Kipps » (M. Brittling commence à voir clair, etc.) son Histoire universelle également. Dès le premier contact (La Guerre des Mondes), j'ai été emballé non seulement par le côté « SF » de ses sujets, mais aussi par l'atmosphère et le côté réel qui subjuguent le lecteur dès les premières pages (et notons qu'il ne s'agit là que d'une traduction). Je crois qu'on peut le considérer à juste titre comme le père de la SF moderne dont il donna le coup d'envoi avec la Guerre des Mondes. » (Claude Le Gallo, Le Monde de Edgar P. Jacobs, Chap. V, p.87.)
Edgar P. Jacobs a réalisé une série d'illustrations (en noir et blanc) du roman La Guerre des Mondes de Wells pour sa publication en feuilleton dans l'hebdomadaire Tintin, créé en septembre 1946. Les éditions Blake et Mortimer ont republié ce roman illustré en grand format en 1986.
« Le succès de Quand le Dormeur s'éveillera fut moindre que celui des scientific romances précédents. Sans doute en partie pour cette raison, Wells révisera l'ouvrage pour une réédition de 1911 publiée sous le titre The Sleeper Awakes. L'histoire d'amour entre Graham et Hélène y occupera une place moindre.
Il n'en reste pas moins que ce chef-d'œuvre marquera profondément l'histoire du roman d'anticipation et inspirera le Nous autres de Zamiatine (1920) et le 1984 d'Orwell (1949). » (Joseph Altairac, H. G. Wells, Parcours d'une œuvre, Première partie, Chapitre III, p.57, Encrage édition, Amiens, 1998.)
Le roman Quand le Dormeur s'éveillera (When the Sleeper awakes : A story of the Years to come, 1899) a été publié après le succès de La Guerre des Mondes et a dû en souffrir. Il a été traduit et réédité plusieurs fois en français mais au tout début du XXème siècle. (Le Mercure de France a assuré la promotion de Wells jusqu'en 1914.) Depuis lors, en français tout au moins, ce chef-d'œuvre — nous partageons l'avis de Joseph Altairac — est plutôt resté dans le tamis des maisons d'édition. Le Mercure de France l'a republié en recueil en 1988 dans la collection Mille pages. On ne le trouve plus que difficilement parmi les livres d'occasion, à un prix heureusement encore abordable. (Nous en donnons ci-après un résumé suffisamment détaillé pour en saisir les principaux éléments poétiques.)
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Les prédictions plus que ratées (sur l'aéronautique du futur notamment, si délicieusement surannée trente ans après la publication du roman) ont probablement dû contribuer à cet abandon. Mais, indépendamment des prédictions, Quand le Dormeur s'éveillera donne aussi une certaine impression de déjà-vu, qui a peut-être déçu les lecteurs en quête d'originalité. C'est peut-être le tout premier roman de Wells à montrer ainsi le ressassement et le travail (talentueux) de l'écrivain. Cela bascule dans la littérature d'auteur, comme on dit « le cinéma d'auteur ». Cela nous a d'autant plus intéressé. La somme de Joseph Altairac nous indique que Wells a repiqué dans ce roman le monde futur qu'il avait décrit dans sa nouvelle Une Histoire des temps à venir (A Story of the Days to come, 1897). Il s'agissait d'une histoire d'amour, et il est amusant de savoir que Wells a justement réduit l'histoire d'amour entre Graham et Hélène pour améliorer son roman en vue de sa réédition. (Pour notre part, elle ne nous a pourtant pas paru bien lourde...) Nous ne connaissions pas cette nouvelle, et cela va au-delà de nos impressions. Dans notre lecture, la trame nous est apparue décalquée de L'Île du docteur Moreau ; ce point nous a le plus fasciné. Le voyage dans le temps répète à l'évidence des scènes de La Machine à explorer le temps ; le déplacement de deux siècles seulement dans le futur venant combler une curiosité frustrée par les grandes glissades de la machine. L'affaire est une nouvelle lutte entre deux camps, groupes ou populations ennemis entre lesquels le héros est ballotté et s'interroge. Les scènes d'émeute, de guerre civile et de destruction dans Londres, la venue finale de la Police Noire, rappellent La Guerre des mondes. (Wells entérine d'ailleurs l'invasion martienne dans l'Histoire.)
D'un point de vue poétique, la composition de ce roman est superbe. Quand le Dormeur s'éveillera est un roman de chute. Wells y rattache le sommeil, le rêve, la mort, la naissance, la justice. La chute offre une unité poétique dans laquelle vient s'inscrire, en abyme, plusieurs « morceaux de littérature ». À ce titre nous le voyons comme un chef-d'œuvre. Nous allons en commenter des extraits. Le roman Thomas l'obscur (1941/92) de Maurice Blanchot est pour nous représentatif d'un filtrage poétique de Quand le Dormeur s'éveillera. Blanchot aurait pu apprendre de Wells. Si son roman a disparu, sa poésie a pu profiter à d'autres. Mais il serait dommage de trier auteur sérieux et amuseur, de ne pas reconnaître à Wells le talent poétique qu'on prête à d'autres... Ce qui est poésie dans Quand le Dormeur s'éveillera l'est-il encore dans Thomas l'obscur ? On n'y voit plus qu'une métaphysique sèche sur le devenir du moi après la mort. Nous ne discuterons pas beaucoup des idées. Wells poursuit ses réflexions, initiées par L'Homme invisible, sur le dépassement des états par de grandes découvertes et de grandes entreprises capitalistes, sur le rêve de dirigeants éclairés refaisant le monde ; voir par la suite La Destruction libératrice (1914), Le Monde de William Clissold (1922).
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« Un enfant à la gorge couverte de guenilles écrasait son nez contre la vitre. » (Silvio d'Arzo, Maison des autres, Chap. 14, trad. B. Simeone.) |
Arrêtons-nous sur la prise de conscience d'Isbister de la possible mort de Graham. Wells doit rendre sensible le coma léthargique de Graham sans marquer sa mort. Il y parvient en évitant surtout la chute du corps. Il en reste à l'inertie, et la singularité des yeux « vides et blancs » exprime une sorte de renversement de la conscience dans le corps. La position particulière, la tête dans les mains, est aussi significative mais le sens sera plus explicite sur d'autres extraits, nous y reviendrons. Wells glisse quelques images dans le jeu d'Isbister qui prennent valeur de métaphore. L'allumette qui s'éteint semble marquer le moment de l'extinction apparente (en surface) de la conscience de Graham. Le revirement d'Isbister, qui abandonne sa cigarette avec Graham pour sa pipe, s'accorde avec l'idée du corps préservé, qui ne se consumera pas, ne vieillira pas, durant la catalepsie, c'est-à-dire durant « le voyage ». La sortie d'Isbister à l'extérieur de la chambre, comme le sublime mouvement de la caméra d'Antonioni à la fin de Profession : reporter (1975), évoque un départ ou plutôt une tentative de départ de la vie (la pensée ? l'âme ?) de Graham. La discussion opportune avec le batelier évoque le classique franchissement du Styx avec Caron. Son retour dans la chambre, pour éviter que la propriétaire ne réveille le malheureux, marque ensuite habilement la renverse. Finalement, ce n'est pas un départ au loin (abandon du corps), mais la lumière de la conscience (à travers la lampe de la propriétaire) ne se rallumera pas non plus. On peut imaginer qu'Isbister joue un peu le rôle d'ange de la mort de Graham. Un possible sentiment de culpabilité pourrait expliquer son futur attachement à son sort. On voit déjà ici qu'il entoure et protège son repos. Le legs de sa fortune ne fera que renforcer cette vision poétique. Il est vraiment l'homme de la frontière pour Graham, pas seulement un homme rencontré sur la côte. L'image inattendue des chauve-souris introduit la nuit et le règne du mort-vivant qui s'installent. Avec la consommation du tabac de la pipe, marquant le transport et la fuite, ces ébats expriment également l'apaisement (purge) qui peut s'opérer dans l'esprit de Graham. Le chant des marins ramène plus directement l'idée de la mort et précipite la crainte d'Isbister. « Il rampa... » Cette image de serpent s'accorde avec les ténèbres qui doivent avoir envahi la chambre. L'affolement d'Isbister, « se heurtant à la table », est classique dans les scènes d'agonie. Nous avons eu l'occasion de la voir pour la strophe VI-7 des Chants de Maldoror. La dernière image du « flot jaune » de la lampe de la propriétaire « inondant la pièce » traduit le versement d'une flamme concentrée dans une étendue, le changement d'état, « la délivrance ». Elle reviendra joliment en mémoire au chapitre suivant avec « le corps jaune » de Graham. Dans sa cage vitrée, il sera le filament intact, et pas tout à fait éteint, d'une ampoule électrique. (Cette poésie se rencontre d'ailleurs aussi dans le conte La Belle au bois dormant de Charles Perrault.)
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« L'étranger s'arrêta à la porte du jardin. Il n'avait plus l'air de bien se rendre compte de ses actes. « C'est bien l'Isbister du chapitre précédent qui parle, mais non plus un jeune homme ! Ses cheveux, jadis châtains, et un peu plus longs qu'il n'est de mode, étaient maintenant gris de fer et coupés court ; la figure, autrefois rose et blanche, avait pris la couleur du maroquin. La barbe taillée en pointe était poivre et sel. Isbister s'adressait à un homme d'âge moyen, vêtu d'un complet de coutil, — l'été, cette année-là, étant particulièrement chaud. Cet interlocuteur, un certain Warming, avoué à Londres, se trouvait être le plus proche parent de Graham, le cataleptique. Et les deux hommes, debout côte à côte, dans une chambre d'une maison de Londres, contemplaient fixement un corps en léthargie. |
La thèse du vieillard sur le Dormeur, au chapitre XI, redonnera du suspense au roman, bien que certains détails erronés sapent sa véracité. C'est une analyse rationnelle, une explication ingénieuse. L'énigme de la robe noire découverte par Graham à son réveil y trouve sa solution. Immédiatement après, la confidence d'Ostrog sur son projet de faire un double du Dormeur renforce son crédit. Et Wells la consolidera encore au chapitre XVII en exposant les progrès réalisés dans l'apprentissage grâce à l'hypnotisme. Jusque-là, si la catalepsie apparaissait sinon impossible (durant 203 ans) du moins jamais vue dans les annales de la médecine, elle était en tout cas bien servie par la narration et les deux premiers chapitres. Wells aurait peut-être pu la crédibiliser davantage. Il a manifestement préféré laisser un mystère. Il a pris l'option de raconter le réveil sans lever le moindre doute sur l'identité du Dormeur. La pièce qui l'entoure lui est inconnue mais il ne s'interroge nullement ni sur lui-même ni sur ses souvenirs. S'il n'est pas mort entre les chapitres II et III, le lecteur prête sa conscience à Graham. C'est une histoire d'amnésie très tranchée. S'il fallait la classer hors du rayon « Science-Fiction », on la verrait sans doute comme un « roman de purgatoire ». L'effort d'envol remplace l'allègement. La théosophie fondée par Mme Blavatsky en 1873, qui a été en vogue à la fin du XIXe et au début du XXe siècle l'a renouvelé. Wells l'évoque en passant au chapitre XX : « L'image embrouillée d'un temple théosophe qui promettait des MIRACLES en lettres énormes, d'une luminosité intermittente, ne fut pas entièrement submergée peut-être, mais le spectacle de l'énorme réfectoire de l'avenue de Northumberland l'intéressa grandement. » Néanmoins, je ne l'imagine pas très présente dans sa culture. Au fond, c'est avec lui-même, avec L'Île du docteur Moreau, que Wells est le plus proche. Jusqu'à la fin de son roman, il ne tranchera pas entre les deux thèses, celle de la catalepsie miraculeuse et celle d'un remplaçant qui s'ignore.
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« Les rivières sont des chemins qui marchent, et qui portent où l'on veut aller. » (Pascal, Pensées, Art. Ier, 17.) |
Suite en préparation. (Octobre 2006)
Un vacancier, M. Isbister, découvre un homme hagard et épuisé assis sur un rocher en surplomb au bord de l'océan. Il prétend avoir marché six jours durant, le long de la côte, sans parvenir à dormir. Depuis qu'il a achevé « son œuvre », avec force drogues, son esprit est un tumulte, un torrent de pensées sans suite. Il se sent attiré vers le gouffre et parle de se suicider en sautant de la falaise pour trouver enfin le sommeil. M. Isbister le persuade de venir se reposer dans sa chambre. Une fois assis dans un fauteuil, il tombe en catalepsie (Chap. 1).
Vingt ans plus tard, Graham n'est pas sorti de sa catalepsie extraordinaire. Il a été transporté à Londres, placé sous une cage vitrée et est alimenté par injections. Isbister, qui a fait fortune en Amérique en inventant un procédé pour réaliser les affiches, le revoit avec étonnement. Si sa peau a jauni, le corps de Graham n'a pas vieilli. Warming, seul parent de Graham, lui apprend qu'après son divorce, il s'était lancé avec exaltation dans la politique. Versé dans une polémique à outrance, il s'était surmené à écrire une brochure prophétique. Warming craint qu'il ne se réveille jamais. Il a pris des dispositions pour faire administrer ses biens, — sa fortune s'accroît d'année en année, — mais il s'inquiète de ce qui arrivera après sa mort, et souhaiterait confier Graham à un établissement public (Chap. 2).
Graham reprend conscience. Il se rappelle la falaise et sa rencontre avec un passant. Un bruit semblable au murmure de la mer lui fait croire qu'il est encore par là. Il se découvre presque nu dans la case de verre au milieu d'un appartement luxueux. Brisant le verre sans le vouloir, il sort péniblement de son lit et revêt une longue robe noire jetée sur une chaise. Dans le couloir, il entend des clameurs de voix et se dirige vers un balcon éclairé où trois hommes rient. L'un d'eux, tout en disant ironiquement « Quand le Dormeur s'éveillera... », se retourne et reste paralysé à sa vue. Trop faible pour marcher, Graham chancelle et tombe inanimé (Chap. 3).
Graham reprend ses sens une heure plus tard, à nouveau dans son lit, au milieu d'un grand tumulte où il distingue un bruit de cloches. Un médecin en robe pourpre lui fait boire des fortifiants. Graham s'étonne qu'on l'appelle « Sire ». Il finit par apprendre qu'il a dormi plus de deux cents ans. Le conservateur-chef, Howard, survient énervé. Le réveil du Dormeur le surprend au mauvais moment. Il réclame qu'on ferme les issues et chasse presque tout le monde. Il confirme à Graham qu'il a dormi deux cent trois ans. Il lâche que le tumulte est fait par le peuple mais refuse d'en dire plus. Il s'interroge sur la robe noire, qui n'aurait jamais dû être là, et fait venir le tailleur et le capillotomiste (coiffeur). Le tumulte augmente. Le peuple réclame de voir le Dormeur. Howard s'étonne qu'ils sachent déjà et envoie ses gens pour les calmer. Le tailleur dit à Graham que le peuple avait pris l'habitude de venir le voir et que, pour la première fois, les portes avaient été fermées. Après avoir changé de robe et s'être fait coiffé et rasé, Graham profite d'un moment d'inattention d'Howard pour se rendre au balcon (Chap. 4).
Graham découvre émerveillé non le ciel mais une immense nef éclairée par des globes gigantesques. Des ponts suspendus et de nombreux câbles traversent l'espace en tous sens. En bas se déroulent de larges chaussées mobiles composées de plates-formes courant à différentes vitesses dans un grondement continu. Une foule innombrable est réunie. Graham est fasciné par la diversité des costumes où la couleur bleu pâle domine. Une partie de la foule est assise sur l'espace central, d'autres luttent contre l'entraînement des plates-formes pour se maintenir face au balcon. Des hommes en rouge défendent les accès aux escaliers. On entend crier : « Le Dormeur ! » et « Ostrog ! » Malgré Howard qui lui demande de rentrer, Graham ne peut s'empêcher de saluer la foule. Un énorme tumulte répond à son geste. Howard fait emporter Graham et l'entraîne dans un ascenseur (Chap. 5).
À Graham qui ne comprend rien, Howard répond qu'ils passent par une période d'agitation, son réveil juste à ce moment a eu une sorte de rapport. Ils traversent couloirs et galeries puis reprennent l'ascenseur vers les hauteurs. En chemin Graham aperçoit en bas les hommes en rouge s'en prendre à la foule. Howard introduit finalement Graham dans la Salle du Conseil où une gigantesque et blanche statue d'Atlas soutenant le Globe sur ses épaules est brillamment éclairée. Sur une estrade, des hommes en robe blanche, les seigneurs du Conseil, le regardent et interrogent longuement Howard en semblant le réprimander. À la fin de leur conversation, Howard entraîne Graham vers une petite porte gardée par deux hommes en rouge. Il le fait entrer dans un appartement. La porte se referme sur eux. Comme soulagé d'être seul à nouveau avec Graham, Howard lui apprend que sa fortune, augmentée par divers legs, est devenue très considérable avec le temps. Il est un personnage d'une très grande importance impliqué dans l'organisme mondial. Mais personne n'attendait son réveil. Il doit attendre la fin des délibérations du Conseil. Resté seul, Graham s'aperçoit qu'il est enfermé (Chap. 6).
Graham explore son appartement silencieux. Il est sans fenêtre. Seul un large ventilateur au plafond de la chambre à coucher lui permet d'entrevoir un coin du ciel. Un appareil lui permet de visualiser des œuvres enregistrées sur des cylindres. Il se familiarise un peu avec sa nouvelle époque mais la licence d'un opéra l'indigne. Honteux de s'intéresser à ces spectacles, il casse l'appareil en voulant abréger la représentation. Ses recherches le ramènent sans cesse sous le ventilateur où lui parviennent quelques échos des tumultes de la Cité. Il se remémore son passé, son engagement politique, ses travaux dont il n'a rien oublié. Durant trois jours Howard lui apporte ses repas et l'entoure d'égards. Il est chargé de satisfaire tous ses désirs. Graham comprend qu'on cherche à l'écarter et le perdre dans les plaisirs. Il sent qu'un grand évènement se joue et qu'il y est mêlé. Il n'entend pas gâcher sa seconde vie comme la première. Le mutisme d'Howard l'exaspère et l'attente l'inquiète (Chap. 7).
Une nuit, à l'écoute sous le ventilateur, Graham entend une voix toute proche et aperçoit un homme. Il se blesse avec le ventilateur et disparaît. D'autres arrivent peu après et arrêtent la machine. Graham voit tomber la neige. Deux hommes s'introduisent dans la chambre. Ils disent venir de la part d'Ostrog pour sauver le Dormeur que le Conseil a décidé d'empoisonner. Le peuple s'est soulevé et le réclame. Ils tuent Howard qui venait d'entrer avec un plateau. Graham accepte de les suivre. Ils montent sur les toits à l'aide d'une échelle de corde. Graham revêt un manteau et court avec ses sauveteurs qui le guident à travers les multiples pièges posés par les câbles et les ailes des moulins à vent. Le bruit des alarmes précipite leur fuite dans les gouttières enneigées. Traqués par une machine volante, ils s'installent sur de petites croix suspendues à un câble et s'élancent à travers l'espace comme des projectiles. Le câble entre dans un grand hall envahi par le peuple. Leur chute se freine automatiquement. Le peuple crie que « le Dormeur, le Maître, est sauvé ». Mais peu avant d'atterrir, le câble coupé par les hommes de la machine volante les jette brutalement sur le sol. Le peuple relève Graham et l'emmène se reposer dans un fauteuil (Chap. 8).
Graham rencontre Lincoln, vêtu d'une robe noire, le demi-frère et le délégué d'Ostrog, le chef et l'organisateur de la révolte, qui est au bureau des Moteurs à Vent. Il lui apprend qu'il est le Maître de la terre, le possesseur de la moitié du Monde, l'homme symbolisé par l'Atlas. Les douze seigneurs du Conseil blanc gouvernent en son nom. Son réveil les a pris à l'improviste et les a troublé. À présent Ostrog s'apprête à les renverser. Leur conversation est interrompue par le chant du peuple dans le grand amphithéâtre. Au départ un peu effrayé, Graham est peu à peu gagné par la force du chant. On lui remet un manteau noir. Une jeune fille en gris remarquée depuis quelques temps par Graham lui apparaît comme la personnification du chant du peuple. On clame « Ostrog », on agite les armes, on appelle à marcher contre le Conseil. Lincoln, Graham et une garde rapprochée partent sur une passerelle à claire-voie. En dessous d'eux, le flot du peuple se répand dans la grande rue et avance à pas cadencé (Chap. 9).
Graham s'inquiète d'un piège en voyant la grande rue déserte devant eux. Soudain les globes lumineux s'éteignent et la Police Rouge, profitant de la débâcle, charge la foule. Ses « étoiles » éclairent sporadiquement la bataille. Graham est repéré et pris pour cible. Il échappe à plusieurs tirs mais son cortège est dispersé. En fuyant il abandonne son manteau et s'égare dans les ténèbres. À l'écart des combats, l'accalmie le rend à lui-même. Tout lui semble irréel. Il se remémore sa première vie, ses derniers jours, et tente d'y voir clair entre le Conseil blanc et les Révolutionnaires qui l'ont libéré. Il déambule au hasard en évitant les groupes isolés qui montent au combat pour lui. Une énorme explosion et des vacarmes d'effondrement le secouent. Dans une lueur de crépuscule il découvre la bizarrerie des édifices et des enseignes de la ville. Assis sur un banc, il se frotte les yeux, mais ce n'est pas un rêve. Il cache son visage dans ses mains (Chap. 10).
Un vieillard assis dans l'ombre à l'autre bout du banc demande des nouvelles à Graham. Seul et inquiet, il cherche une compagnie. Il prévoit la victoire d'Ostrog mais ne sait ce que le monde deviendra avec lui. Il le connaît par sa bru. Le Conseil truque les élections et par deux fois ils l'ont éliminé. Ostrog a juré de se venger. Depuis cinq ans il a préparé la révolte des Compagnies du Travail. Pour lui, le Dormeur est mort depuis longtemps, et un pauvre diable drogué et conditionné a été mis à sa place. Il connaît celui qui lui injectait des stimulants et qui l'a réveillé, au risque de le tuer, à l'instigation d'Ostrog. Graham est abassourdi. Malgré les combats qui se poursuivent au loin, il cherche à en savoir plus. Le vieillard lui raconte l'histoire du Dormeur en qui le peuple a mis son espoir. Après sa catalepsie, il hérita des énormes fortunes de son cousin Warming, qui avait fait d'heureuses spéculations sur les premiers chemins en Eadhamite (matériau vitreux révolutionnaire pour le génie civil), et d'un américain nommé Isbister, mort après ses enfants. Un Conseil d'Administration de douze cerveaux avait été créé pour veiller sur lui. Manœuvrant habilement, ils n'ont cessé d'accroître sa richesse et leur pouvoir. Par la corruption, ils s'arrangeaient avec les lois et les états, puis ils les ont contrôlés et façonnés selon leur intérêt. Ils ont fini par accaparer la propriété du Monde et en sont devenus les Maîtres au grand jour. Ostrog a réveillé le Dormeur pour soulever le peuple. Il le neutralisera en l'envoyant jouir de ses richesses dans les Villes de Plaisirs. Graham lui révèle qu'il est le Dormeur, mais le vieillard ne peut le croire. Irrité, Graham s'enfuit (Chap. 11).
Graham erre dans la ville. La nouvelle de sa disparition n'a pas été diffusée. Au fil des rencontres, il comprend que le Conseil a été défait. Il décide de se rendre aux Bureaux des Moteurs à Vent pour rencontrer Ostrog. La lumière est rétablie dans la Cité. Aux Bureaux, Graham retrouve Lincoln qui s'excuse et se réjouit de le revoir vivant. Ils montent trouver Ostrog. C'est un vieil homme grand, aux cheveux blancs, aux yeux d'un bleu pâle. Il confie à Graham qu'il avait craint de devoir préparer son double, une doublure de même apparence hypnotisée pour l'aider à tenir son rôle. Il lui explique qu'il est pratiquement Roi du Monde. Ses pouvoirs sont limités de mille manières compliquées, mais il est le symbole populaire du gouvernement. Les commissaires du Conseil ont gouverné de manière maladroite, en fournissant des prétextes à l'agitation. Son réveil a tout précipité. Le peuple espérait depuis longtemps en appeler à lui. L'hésitation du Conseil à son égard a profité au soulèvement. Le ralliement des aéronautes à leur cause a fait basculer les choses en leur faveur. Son évasion les a enfin affolés. Imprudemment, ils ont tout tenté pour le ressaisir et tout perdu. Ostrog met en marche un appareil. Un écran ovale s'allume et montre les derniers combats autour du bastion où le Conseil s'est retranché dans le Palais détruit. Graham comprend aux explications d'Ostrog que la révolte a été soigneusement organisée et menée. Ostrog lui demande d'adresser un message aux peuples du Monde pour à présent les calmer et ramener l'ordre. Il lui donne un manteau noir pour dire quelques mots devant l'écran. Soudain, ravi, Ostrog apprend et montre à Graham le remplacement du drapeau blanc par le drapeau noir sur le Palais. Le Conseil a capitulé. Ils descendent ensemble dans l'amphitéâtre (Chap. 12).
Dans la soirée se déroule la capitulation en règle du Conseil. Accompagné par Ostrog, Graham monte sur les ruines du palais et est acclamé par le peuple. Sur une estrade, ils assistent à la sortie des conseillers déchus et reçoivent leur soumission. Les yeux au ciel, dans les étoiles, Graham sent l'élément merveilleux de sa destinée prendre vie (Chap. 13).
Graham veut se faire à la réalité. On lui a procuré un valet d'origine japonaise, Asano, pour l'assister et le renseigner. Bien que la lutte dure encore dans quelques cités du Monde, le travail et les affaires ont repris à Londres. Graham découvre la ville du haut du poste vigie du gardien des Moteurs à Vent. (Description de Londres au XXIIème siècle.) Il s'aperçoit que le sacrifice du grand nombre au petit nombre n'a jamais cessé, que les misères ont crû avec la Cité et pris des proportions gigantesques. Il apprend l'histoire du Conseil, l'augmentation de sa puissance, son coup décisif porté aux vieilles institutions politiques grâce à la possession des machines volantes. Songeant aux aspirations du peuple, Graham ressent sa petitesse et se met à prier. Au loin, un couple l'observe à la lunette et dit qu'il n'aura bientôt d'autre occupation que de se donner du plaisir en laissant Ostrog mener la barque (Chap. 14).
Dans les grands appartements du Directeur des Moteurs à Vent, Lincoln présente à Graham quelques personnages éminents parmi la haute société londonienne revenue des Villes de Plaisirs : le chef aéronaute dont Ostrog a acheté la bonne volonté lors du soulèvement, l'Inspecteur Général du Trust des Ecoles Publiques, qui lui parle de la suppression de tous les surmenages pour les élèves, et la fille du Directeur des Porcheries du Trust de l'Alimentation Européenne. Elle l'interroge sur les anciens temps romanesques et, remplaçant Lincoln, le renseigne sur l'assistance. Graham se mêle à la réunion et se sent peu à peu grisé par la douceur de sa situation. Mais la brève apparition de la jeune fille en habit gris déjà rencontrée dans l'amphithéâtre le secoue. Ses discussions lui semblent soudain très superficielles. Un œil de bœuf ouvert laisse parvenir l'écho d'un chant de révolte qui tranche avec la musique douce de la réunion. Graham est captivé en voyant tout près revenir la jeune fille en gris. Elle s'appelle Hélène Wotton. C'est une nièce d'Ostrog. Voyant Lincoln revenir, elle l'implore de ne pas oublier le peuple malheureux qui a affronté la mort pour qu'il vive. Lincoln invite Graham à aller faire une excursion dans les airs en aéropile (Chap. 15).
Graham s'était autrefois passionné pour les débuts de l'aéronautique. (Description des gigantesques aéroplanes réservés au transport des voyageurs, des petits aéropiles à une ou deux places, et des six plates-formes volantes de Londres qui les font décoller et atterrir.) Graham visite un aéropile avec Asano puis s'envole seul derrière l'aéronaute. Après la panique en pensant à la chute, l'inquiétude en pensant à la fragilité de sa situation, il finit par éprouver d'agréables sensations. Il s'intéresse aux paysages, mais l'ivresse le gagne et il jouit surtout des sensations données par le vol. L'aéronaute l'emmène aux abords de Paris où il voit, sans y prendre garde, un oblique panache de fumée. Il s'émerveille au passage de l'aéroplane de la ligne régulière Paris Londres. Alors que l'aéronaute s'apprête à le ramener, Graham demande à prendre les commandes. Voler était un rêve de son temps. Malgré l'interdit du règlement, il s'empare des leviers. Après une série de mouvements insouciants, l'aéropile percute un cygne. L'aéronaute rétablit l'appareil qui chutait et ramène Graham à la plate-forme (Chap. 16).
Refusant le programme d'amusements que Lincoln lui a préparé, Graham ne veut plus qu'apprendre à voler. Lincoln fait le nécessaire pour qu'il puisse s'y atteler après le dîner. Il l'assure qu'Ostrog a les choses en main, qu'il peut être tranquille. Graham refuse les nouvelles méthodes d'apprentissage sous sommeil hypnotique. Il entend rester lui-même. Durant trois jours, il alterne études et pilotage. Lincoln continue à lui proposer toutes sortes de distractions. Graham refuse de quitter Londres pour visiter une Ville de Plaisirs. Chaque jour Ostrog l'informe que « les troubles » se résorbent. Graham constate qu'il n'entend plus de chants de révolte, mais il ignore qu'ils ont été proscrits par Ostrog. Le souvenir d'Hélène Wotton lui revient de plus en plus. Ses dernières paroles le hantent (Chap. 17).
Graham rencontre Hélène Wotton seul à seul. Elle semblait attendre son passage dans une niche d'une petite galerie. Il l'aide à parler. Elle lui reproche d'oublier le peuple qui a mis en lui ses espérances. Graham voit sa royauté, toutes les royautés, comme une croyance, une illusion dans les esprits des hommes. Elle l'invite à oser. Les villes comme Londres ont dévoré les hommes dans les campagnes. Ce sont des prisons. Les hommes, femmes et enfants en toile bleu pâle sont les esclaves de la Compagnie du Travail qui est la propriété du Dormeur. Ils sont un tiers du peuple, n'ont pas d'espoir d'en sortir, sinon pour la prison. On emprisonne pour tout motif. Elle sent qu'Ostrog n'y changera rien, le peuple aussi, qui ne veut pas rendre les armes. L'écoutant, Graham est décidé à gouverner et à mettre fin à leur esclavage. Il lui demande son aide. Elle lui promet (Chap. 18).
Graham entend le compte-rendu d'Ostrog. Il est cette fois déterminé à l'interroger et tout savoir. Ostrog lui annonce la fin des troubles à Paris et Berlin. Il avoue qu'il y a eu un conflit armé à Paris. Il a fait venir d'Afrique en aéroplanes la Police nègre — « des brutes superbes et loyales ». Elle a remis les choses en ordre. Il s'attendait aux troubles avec la Compagnie du Travail. Il lui avait fallu exciter son mécontentement pour renverser le Conseil. À Londres, la grève générale a éclaté mais les machines parlantes sont utilisées pour contrebalancer les mauvaises suggestions. Et il est prêt à faire venir la Police nègre s'il le faut. L'issue des combats ne fait pas de doute. Ils sont maîtres des airs (les aéroplanes et les Moulins à Vent). Graham dit comprendre les aspirations du peuple, mais Ostrog raille ses vieilles idées. La démocratie n'est plus de mise. La foule est une brute énorme et stupide, affolée d'envie. Elle n'a chanté la révolte qu'en répétant les chants qu'il avait fait seriner sur les machines parlantes. Le temps est venu de la seconde et vraie aristocratie. Graham est interloqué en repensant aux gens qui lui ont été présentés. Mais Ostrog ne les tient pas pour l'aristocratie. Ce sont de riches nihilistes, pour la plupart sans enfants, appelés à disparaître dans les Villes de Plaisirs, et c'est en cela qu'ils participent à l'amélioration de la race. Graham souhaite voir par lui-même la Compagnie du Travail. Ostrog y voit finalement une bonne idée. Il l'invite à s'y rendre déguisé, avec Asano. Graham commence à craindre la duplicité d'Ostrog. Il lui défend de faire venir la Police nègre à Londres (Chap. 19).
Dans la nuit, vêtu comme un employé subalterne des Moteurs à Vent, Graham explore la Cité avec Asano. Ils croisent des manifestants avec des bannières « Pas de désarmement ». Asano dit que les grévistes n'ont pas été nourris depuis deux jours. On évacue encore des cadavres de la première révolte. Graham est choqué par les appels mercantiles sur la façade du bâtiment d'une secte chrétienne. Asano objecte que ces sectes extrêmement populaires et prospères rapportent beaucoup d'argent au Conseil. Ils entrent dans un vaste réfectoire. Graham comprend que le « home » victorien n'existe plus. Londres est devenu un prodigieux hôtel dont il est le principal possesseur. Tout est organisé dans de grandes salles communes. Graham découvre la salle des Nouvelles Générales où des milliers de machines parlantes hurlent « journal vivant ». Il apprend les attentats commis par les Parisiens exaspérés par la Police Noire. La violence a été extrême. La foule se demande quelle part a eu le Maître dans cette affaire. Une fois dehors, Asano confirme les nouvelles et tente de justifier Ostrog : « Ce sont leurs propres nègres... parlant français... » Graham s'étonne que des machines parlantes n'aient pas été installées dans ses appartements. Ils entrent dans une crèche où les enfants sont disposés dans des cellules, nourris et surveillés par des automates. Sa mentalité du XIXème siècle est choquée par la séparation entre la mère et l'enfant. Elle l'est plus encore en voyant ensuite les mères se divertir dans un dancing. Il apprend qu'il s'agit en fait d'ouvriers de la classe moyenne dans laquelle les femmes sont en majorité indépendantes. Les vieillards y sont peu nombreux. Ils épargnent pour s'offrir une « Euthanasie » dans les Villes de Plaisirs. Graham veut voir les ouvriers de la Compagnie du Travail. Asano l'invite à monter tout d'abord au-dessus du globe recouvrant la cathédrale Saint-Paul. Il y découvre le ciel et ses constellations parmi les formes tournoyantes des Moteurs à Vent. Une sirène du côté des plates-formes aérostatiques annonce le départ d'un aéroplane. En passant dans les quartiers du jeu et des affaires, Graham découvre une sorte de bourse où des spéculateurs offrent des assurances sur sa vie (Chap. 20).
Graham et Asano se rendent dans le quartier des manufactures. Ils traversent deux fois la Tamise et un tunnel, descendent enfin dans les bas-fonds aux fournaises des métallurgistes et aux lacs incandescents d'eadhamite brute. Des ouvriers en toile bleue, hommes et femmes, s'occupent lentement des machines sous la surveillance de la Police du Travail en uniforme orange. Les femmes paraissent laides et usées. Dans les ateliers d'orfèvrerie, les ouvriers qui travaillent l'émail rouge paraissent plus horribles encore. Dans les ateliers de préparation du kaolin, les agents de la Police tentent vainement d'empêcher les ouvriers d'entonner le chant de la révolte. Partout où il passe, Graham ne voit que visages blêmes, membres amaigris et difformités. En remontant, il aperçoit des enfants vêtus de bleu fuyant devant une brigade de Police. À l'extérieur des hommes courent en criant. La nouvelle qu'Ostrog fait venir à Londres la Police Noire se répand. On appelle à cesser le travail. On injurie Ostrog. Asano conseille à Graham de retourner au Palais du Conseil pour vérifier la rumeur et y rencontrer les meneurs. En chemin, ils apprennent que l'alarme a été donnée par une jeune fille des bureaux des Moteurs à Vent (Chap. 21).
Graham et Asano courent au Palais du Conseil. Partout le peuple sort des bas-fonds et se mobilise. Près d'un homme entonnant le chant de la révolte, Graham est gagné par le désir d'affronter Ostrog. Il est décidé à lui retirer la conduite des affaires. Asano le fait parvenir dans la salle de l'Atlas. Des ouvriers réparent les dégâts de la première révolte. Ils bouchent un mur éventré avec des feuilles d'une matière transparente. Ostrog surgit, escorté par Lincoln et deux nègres vêtus de noir et de jaune. Il confirme avoir appelé la Police Noire. Graham lui commande d'y renoncer mais Ostrog nie son pouvoir et le fait saisir. Une lutte vaine s'engage. Cependant elle est aperçue par les ouvriers. Les feuilles transparentes sont déchirées. On appelle à sauver le Maître trahi par Ostrog. Profitant de la surprise, Graham saute sur Ostrog mais un prompt renfort lui porte secours. Ils tentent de jeter Graham par l'ouverture béante. Menés par un homme en jaune, des révoltés en uniforme bleu pâle ont gravi les échafaudages. Ils sauvent Graham, lui forment une garde et l'emmènent à l'extérieur, sur un échafaudage où le peuple l'acclame. De là, Graham aperçoit Ostrog et ses compagnons à une brèche ouverte dans le mur de la chambre où le Conseil l'avait fait enfermer. Ils font des signes à un aéropile. Les révoltés tentent d'empêcher sa fuite mais l'aéropile parvient, en se posant à la cîme des ruines, à l'enlever et à s'échapper vers un embarcadère aérostatique. Face au peuple, seul avec l'homme en jaune, Graham comprend que son règne de fantoche a pris fin (Chap. 22).
Graham se rend dans la salle des écrans pour une allocution. Il apprend que les aéroplanes de la Police Noire seront à Londres au crépuscule. Il ne sait quoi dire. L'arrivée d'Hélène Wotton le rassérène. L'homme en jaune reconnaît celle qui les a prévenus du projet d'Ostrog. Elle est heureuse que Graham ne les ait pas trahis. Graham improvise son allocution devant « ces grotesques yeux noirs ». Il annonce la bataille pour le soir et demande qu'on lutte même s'il était battu. Il dénonce l'évolution du monde, les espérances trahies. Il parle de sa foi en la vie immortelle de l'humanité. Enfin il fait son testament, donne au peuple du monde tout ce qui est à lui. Hélène est enthousiasmée. L'homme en jaune les informe que les sections sont en marche. Graham commande de s'emparer des embarcadères. Enfermé au palais avec Hélène, il mesure son impuissance. Les mauvaises communications l'empêchent d'avoir l'état des forces en présence. Le peuple a conservé les armes distribuées par Ostrog mais les utilise mal. Ils attendent. La lutte n'avance pas. Les pertes sont énormes. La situation leur paraît désespérée. Soudain l'homme en jaune annonce que trois des six embarcadères ont été pris ou rendus inutilisables. Un aéropile a été capturé. Mais les aéroplanes sont déjà au-dessus d'Amiens. Pour gagner du temps, Graham conçoit d'utiliser l'aéropile contre les aéroplanes. Il part en laissant Hélène désemparée et résignée (Chap. 23).
À l'embarcadère de Rochampton, des survivants remettent l'aéropile sur son chariot d'envol. Graham monte dans l'appareil. On lui signale deux aéropiles en l'air attendant les aéroplanes. Il se souvient mal des manœuvres mais décolle sous les acclamations et prend de l'altitude. Approché par l'un des aéropiles ostroghites, il fond sur lui et l'abat. Le second préfère se poser sur l'embarcadère de Norwood. Graham attend en décrivant des cercles. C'est le crépuscule. Soudain des lumières nombreuses apparaissent. Graham aperçoit le V de la formation des aéroplanes. Il décide de fondre sur l'appareil au sommet de l'angle. Un instant encastré dans l'aile, son aéropile se dégage. L'aéroplane s'écrase au sol. Le reste de la formation se disloque et vole en tous sens. Graham échappe à la charge d'un aéroplane tandis que deux appareils se percutent. Graham tente à nouveau d'éperonner un aéroplane. Il esquive mais va percuter l'aile d'un Moteur à Vent. Graham se sent enivré par ses victoires. Un autre aéroplane s'écrase contre la haute falaise d'un mur de Londres en voulant lui échapper. Éclairé par les fusées ostroghites, Graham observe sa victoire. Il aperçoit les feux des débris d'aéroplanes écrasés et les autres appareils qui s'échappent dans le ciel. Un seul aéroplane a réussi à se poser à Shooter's Hill. La plate-forme de Norwood a été prise par le peuple. Un aéropile décolle du dernier embarcadère de Blackheath. Graham pense qu'il s'agit d'Ostrog cherchant à fuir. Il tente de l'éperonner, mais, en bas, le peuple fait exploser les embarcadères de Shooter's Hill et de Norwood. Frappé par les ondes de choc, l'aéropile de Graham tombe à pic. Ses pensées défilent très vite. Tout lui semble irréel comme dans un rêve. Il croit bientôt se réveiller (Chap. 24).