De toutes les erreurs populaires, la croyance au vampirisme est à coup sûr la plus absurde ; je ne sais même si elle ne l'est pas plus que les contes de revenants.
Les vampires ne furent guère connus que vers le dix-huitième siècle. La Valachie, la Hongrie, la Pologne, la Russie, furent leurs berceaux. Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique, nous dit : « On n'entendit parler que de vampires depuis 1730 jusqu'en 1735 ; on les guetta, on leur arracha leur cœur, on les brûla : ils ressemblaient aux anciens martyrs ; plus on en brûlait, plus il s'en trouvait. »
Il est étonnant que des êtres raisonnables aient pu croire si longtemps que des morts sortaient la nuit des cimetières pour aller sucer le sang des vivants, et que ces mêmes morts retournaient ensuite dans leurs cercueils. Nous pouvons certifier cependant que des gens de mérite y ont cru, et que l'autorité elle-même a servi à propager de semblables absurdités. Nous engageons nos lecteurs à se défier de ces récits ainsi que des prétendues histoires de revenants, de sorciers, de diables, etc. Tout ce qu'on peut dire et écrire sur ce sujet, n'a aucune authenticité et ne mérite aucune croyance.
Nous avons tiré plusieurs contes de différents auteurs : Langlet-Dufresnois, les Mille et un Jour, dom Calmet, etc., nous en ont fourni.
Un grand nombre sont de notre imagination, et si nous n'en citons pas les auteurs en particulier, c'est que cela aurait entraîné à trop de longueurs. Au surplus, si le vampirisme ne date que d'un siècle à-peu-près, la croyance aux revenants, aux sorciers, etc., date, je crois, depuis la création du monde, sans que personne de bon sens, puisse assurer en avoir vu ou connu.
Un revenant fréquentait le château de Lindenbourg, de manière à le rendre inhabitable. Apaisé ensuite par un saint homme, il se réduisit à n'occuper qu'une chambre, qui était constamment fermée. Mais tous les cinq ans, le cinq de mai, à une heure précise du matin, le fantôme sortait de son asile.
C'était une religieuse couverte d'un voile, et vêtue d'une robe souillée de sang. Elle tenait d'une main un poignard, et de l'autre une lampe allumée, descendait ainsi le grand escalier, traversait les cours, sortait par la grande porte, qu'on avait soin de laisser ouverte, et disparaissait.
Le retour de cette mystérieuse époque était près d'arriver, lorsque l'amoureux Raymond reçut l'ordre de renoncer à la main de la jeune Agnès, qu'il aimait éperdument.
Il lui demanda un rendez-vous, l'obtint, et lui proposa un enlèvement. Agnès connaissait trop la pureté du cœur de son amant, pour hésiter à le suivre : « C'est dans cinq jours, lui dit-elle, que la nonne sanglante doit faire sa promenade. Les portes lui seront ouvertes, et personne n'osera se trouver sur son passage. Je saurai me procurer des vêtements convenables, et sortir sans être reconnue ; soyez prêt à quelque distance... » Quelqu'un entra alors et les força de se séparer.
Le cinq de mai, à minuit, Raymond était aux portes du château. Une voiture et deux chevaux l'attendaient dans une caverne voisine.
Les lumières s'éteignent, le bruit cesse, une heure sonne ; le portier suivant l'antique usage, ouvre la porte principale. Une lumière se montre dans la tour de l'Est, parcourt une partie du château, descend... Raymond aperçoit Agnès, reconnaît le vêtement, la lampe, le sang et le poignard. Il s'approche ; elle se jette dans ses bras. Il la porte presque évanouie dans la voiture ; il part avec elle, au galop des chevaux.
Agnès ne proférait aucune parole.
Les chevaux couraient à perte d'haleine ; deux postillons, qui essayèrent vainement de les retenir, furent renversés.
En ce moment, un orage affreux s'élève ; les vents sifflent déchaînés ; le tonnerre gronde au milieu de mille éclairs ; la voiture emportée se brise... Raymond tombe sans connaissance.
Le lendemain matin, il se voit entouré de paysans qui le rappelent à la vie. Il leur parle d'Agnès, de la voiture, de l'orage ; ils n'ont rien vu, ne savent rien, et il est à dix lieues du château de Lindemberg.
On le transporte à Ratisbonne ; un médecin pense ses blessures, et lui recommande le repos. Le jeune amant ordonne mille recherches inutiles, et fait cent questions, auxquelles on ne peut répondre. Chacun croit qu'il a perdu la raison.
Cependant la journée s'écoule, la fatigue et l'épuisement lui procurent le sommeil. Il dormait assez paisiblement, lorsque l'horloge d'un couvent voisin le réveille, en sonnant une heure. Une secrète horreur le saisit, ses cheveux se hérissent, son sang se glace. Sa porte s'ouvre avec violence ; et, à la lueur d'une lampe posée sur la cheminée, il voit quelqu'un s'avancer : C'est la nonne sanglante. Le spectre s'approche, le regarde fixement, et s'assied sur son lit, pendant une heure entière. L'horloge sonne deux heures. Le fantôme alors se lève, saisit la main de Raymond, de ses doigts glacés, et lui dit : Raymond, je suis à toi ; tu es à moi pour la vie. Elle sortit aussitôt, et la porte se referma sur elle.
Libre alors, il crie, il appelle ; on se persuade de plus en plus qu'il est insensé ; son mal augmente, et les secours de la médecine sont vains.
La nuit suivante la nonne revint encore, et ses visites se renouvellèrent ainsi pendant plusieurs semaines. Le spectre, visible pour lui seul n'était aperçu par aucun de ceux qu'il faisait coucher dans sa chambre.
Cependant Raymond apprit qu'Agnès, sortie trop tard, l'avait inutilement cherché dans les environs du château ; d'où il conclut qu'il avait enlevé la nonne sanglante. Les parents d'Agnès, qui n'approuvaient point son amour, profitèrent de l'impression que fit cette aventure sur son esprit, pour la déterminer à prendre le voile.
Enfin Raymond fut délivré de son effrayante compagne. On lui amena un personnage mystérieux, qui passait par Ratisbonne ; on l'introduisit dans sa chambre, à l'heure où devait paraître la nonne sanglante. Elle le vit et trembla ; à son ordre, elle expliqua le motif de ses importunités : Religieuse espagnole, elle avait quitté le couvent, pour vivre dans le désordre, avec le seigneur du château de Lindemberg : infidèle à son amant, comme à son Dieu, elle l'avait poignardé : assassinée elle-même par son complice qu'elle voulait épouser ; son corps était resté sans sépulture et son âme sans asile errait depuis un siècle. Elle demandait un peu de terre pour l'un, des prières pour l'autre. Raymond les lui promit, et ne la vit plus.
L'aventure qui suit eut lieu le 27 mai 1582. — Il y avait à Anvers une jeune et belle fille, aimable, riche et de bonne maison ; ce qui la rendait fière, orgueilleuse, et ne cherchant tous les jours, par ses habits somptueux, que les moyens de plaire à une infinité d'élégants qui lui faisaient la cour.
Cette fille fut invitée, selon la coutume, à certaines noces d'un ami de son père qui se mariait. Comme elle n'y voulait point manquer et qu'elle se réjouissait de paraître à une telle fête, pour l'emporter en beauté et en bonne grâce sur toutes les autres dames et demoiselles, elle prépara ses plus riches habits, disposa le vermillon dont elle voulait se farder, à la manière des Italiennes ; et comme les Flamandes surtout aiment le beau linge, elle fit faire quatre ou cinq collets, dont l'aune de toile coûtait neuf écus. Ces collets achevés, elle fit venir une habile repasseuse, et lui commanda de lui empeser avec soin deux de ces collets, pour le jour et le lendemain des noces, lui promettant pour sa peine la valeur de vingt-quatre sous.
L'empeseuse fit de son mieux, mais les collets ne se trouvèrent point au gré de la demoiselle, qui envoya chercher aussitôt une autre ouvrière, à qui elle donna ses collets et sa coiffure pour les empeser, moyennant un écu qu'elle promettait si le tout était à son goût. Cette seconde empeseuse mit tous ses talents à bien faire ; mais elle ne put encore contenter la jeune fille qui, dépitée et furieuse, déchira, et jeta par la chambre, ses collets et coiffures, blasphémant le nom de dieu, et jurant qu'elle aimerait mieux que le diable l'emportât, que d'aller aux noces ainsi vêtue.
La pauvre demoiselle n'eut pas plutôt achevé ces paroles, que le diable, qui était aux aguets, ayant pris l'apparence d'un de ses plus chers amoureux, se présenta à elle, ayant à son cou une fraise admirablement empesée et accommodée avec la dernière élégance. La jeune fille, trompée, et pensant qu'elle parlait à un de ses mignons, lui dit doucement : « Mon ami, qui vous a donc si bien dressé vos fraises ? voilà comme je les voudrais ». L'esprit malin répondit qu'il les avait accommodées lui-même, et en même temps il les ôte de son cou, les met gaiement à celui de la demoiselle, qui ne put contenir sa joie de se voir si bien parée ; puis ayant embrassé la pauvrette par le milieu du corps, comme pour la baiser, le méchant démon poussa un cri horrible, lui tordit misérablement le cou, et la laissa sans vie sur le plancher.
Ce cri fut si épouvantable que le père de la jeune fille et tous ceux de la maison l'entendirent et en conçurent le présage de quelque malheur. Ils se hâtèrent de monter à la chambre, où ils trouvèrent la demoiselle roide morte, ayant le cou et le visage noir et meurtri ; la bouche bleuâtre et toute défigurée, tellement qu'on en reculait d'épouvante. Le père et la mère après avoir poussé longtemps des cris et des sanglots lamentables, firent ensevelir leur fille qui fut ensuite mise dans un cercueil, et pour éviter le déshonneur qu'ils redoutaient, ils donnèrent à entendre que leur enfant était subitement mort d'une apoplexie. Mais une telle aventure ne devait pas être cachée. Au contraire, il fallait qu'elle fut manifestée à chacun, afin de servir d'exemple. Comme le père avait ordonné de tout disposer pour l'enterrement de sa fille, il se trouva que quatre hommes forts et puissants, ne purent jamais enlever ni remuer la bière où était ce malheureux corps. On fit venir deux autres porteurs robustes qui se joignirent aux quatre premiers ; mais ce fut en vain ; car le cercueil était si pesant qu'il ne bougeait pas plus que s'il eût été fortement cloué au plancher. Les assistants épouvantés demandèrent qu'on ouvrit la bière ; ce qui fut fait à l'instant. Alors (ô prodige épouvantable !) il ne se trouva dans le cercueil qu'un chat noir, qui s'échappa précipitamment et disparut sans qu'on put savoir ce qu'il devint. La bière demeura vide ; le malheur de la fille mondaine fut découvert, et l'église ne lui accorda point les prières des morts.
Un soldat hongrois étant logé chez un paysan de la frontière, et mangeant un jour avec lui, vit entrer un inconnu qui se mit à table à côté d'eux. Le paysan et sa famille parurent fort effrayés de cette visite, et le soldat, ignorant ce que cela voulait dire, ne savait que juger de l'effroi de ces bonnes gens. Mais le lendemain, le maître de la maison ayant été trouvé mort dans son lit, le soldat apprit que c'était le père de son hôte, mort et enterré depuis dix ans, qui était venu s'asseoir à table à côté de son fils, et qui lui avait ainsi annoncé et causé la mort.
Le militaire informa son régiment de cette aventure. Les officiers-généraux envoyèrent un capitaine, un chirurgien, un auditeur et quelques officiers pour vérifier le fait. Les gens de la maison et les habitants du village déposèrent tous, que le père du paysan était revenu causer la mort de son fils ; et que tout ce que le soldat avait vu et raconté était exactement vrai. En conséquence, on fit déterrer le corps du spectre. On le trouva dans l'état d'un homme qui vient d'expirer, et ayant le sang encore chaud ; on lui fit couper la tête et on le remit dans son tombeau. Après cette première expédition, on informa les officiers qu'un autre homme, mort depuis plus de trente ans, avait l'habitude de revenir, qu'il s'était déjà montré trois fois dans sa maison à l'heure des repas. Que la première fois il avait sucé au cou son propre frère, et lui avait tiré beaucoup de sang ; qu'à la seconde fois il en avait fait autant à un de ses fils ; qu'un valet avait été traité de même à la troisième fois ; et que ces trois personnes en étaient mortes. Ce revenant dénaturé fut déterré à son tour ; on le trouva aussi plein de sang que le premier vampire. On lui enfonça un grand clou dans la tête et on le recouvrit de terre.
La commission croyait en être quitte lorsque de tous côtés il s'éleva des plaintes contre un troisième vampire, qui, mort depuis seize ans, avait tué et dévoré deux de ses fils ; ce troisième vampire fut brûlé comme le plus coupable. Après ces exécutions, les officiers laissèrent le village entièrement rassuré contre les revenants qui buvaient le sang de leurs enfants et de leurs amis.
M. de la Courtinière, gentilhomme breton, employait la plus grande partie de son temps à chasser dans ses bois et à visiter ses amis. Il reçut un jour dans son château plusieurs seigneurs, ses voisins ou ses parents, et les traita fort bien pendant trois ou quatre jours. Quand cette compagnie se fut retirée, il y eut entre M. de la Courtinière et sa femme, une petite querelle, parce qu'il trouvait qu'elle n'avait pas fait assez bon visage à ses amis. Toutefois il lui fit ses remontrances avec des paroles douces et honnêtes, qui n'auraient pas dû l'irriter ; mais cette dame, étant d'une humeur hautaine, ne répondit rien, et résolut intérieurement de se venger.
M. de la Courtinière se coucha ce soir-là deux heures plus tôt qu'à l'ordinaire, parce qu'il était très-fatigué. Il s'endormit profondément. L'heure où la dame avait habitude de se coucher étant venue, elle remarqua que son mari était plongé dans un sommeil très-profond. Elle pensa que le moment était favorable à la vengeance qu'elle méditait, tant de la querelle qu'il venait de lui faire, que peut-être de quelque autre ancienne inimitié. Elle fit tous ses efforts pour séduire un domestique de la maison et une servante, qu'elle savait être l'un et l'autre assez faciles à corrompre, moyennant de bonnes récompenses.
Après avoir tiré d'eux, par des protestations et des serments horribles, l'assurance qu'ils ne déclareraient rien, elle leur annonça ses coupables intentions ; et pour les y faire plutôt condescendre, elle donna à chacun la somme de six cents francs qu'ils acceptèrent. Cela fait, ils entrèrent tous trois, la dame la première, dans la chambre où le mari était couché ; et comme tout était endormi dans la maison, ils égorgèrent leur victime, sans être entendus. Ils portèrent leur victime, sans être entendus. Ils portèrent le corps dans l'un des celliers du château, où ils firent une fosse, dans laquelle ils l'enterrèrent ; et pour éviter qu'on ne put tirer d'indices de la terre fraîchement remuée, ils placèrent sur la fosse un tonneau plein de chair de porc salée. Après cela, chacun s'alla coucher.
Le jour venu, les autres domestiques, ne voyant pas leur maître, se demandaient les uns aux autres s'il était malade ? La dame leur dit qu'un de ses amis était venu le chercher la nuit précédente, et l'avait emmené précipitamment, pour aller séparer des gentilshommes du voisinage qui étaient sur le point de se battre. Ce subterfuge fut bon pour un temps ; mais au bout de quinze jours, comme M. de la Courtinière ne paraissait point, on commença à devenir inquiet. Sa veuve fit répandre le bruit qu'elle avait eu avis que son mari passant par un bois avait fait rencontre de voleurs qui l'avaient assassiné. En même temps elle se couvrit de vêtements de deuil, fit des lamentations dissimulées, et commanda qu'on fit dans les paroisses dont il avait été seigneur, des services et des prières pour le repos de l'âme du défunt.
Tous ses parents et ses voisins vinrent la consoler, et elle joua si bien la douleur, que jamais personne n'eût découvert son crime, si le ciel n'eût permis qu'il fût dévoilé.
Le défunt avait un frère qui venait quelquefois voir sa belle sœur, tant pour la distraire de ses prétendus chagrins, que pour veiller à ses affaires et aux intérêts des quatre enfants mineurs du défunt. Un jour qu'il se promenait, sur les quatre à cinq heures de l'après-dinée, dans le jardin du château, comme il contemplait un parterre orné de belles tulipes et autres fleurs rares que son frère avait beaucoup aimées, il lui prit tout-à-coup un saignement de nez, ce qui l'étonna fort, n'ayant jamais éprouvé cet accident. En ce moment, il songeait fortement à son frère ; il lui sembla qu'il voyait l'ombre de M. de la Courtinière qui lui faisait signe de la main et semblait l'appeler. Il ne s'effraya point ; il suivit le spectre jusqu'au cellier de la maison, et le vit disparaître justement sur la fosse où il avait été enterré. Ce prodige lui donna quelques soupçons sur le forfait commis. Pour s'en assurer, il alla raconter ce qu'il venait de voir à sa belle-sœur. Cette dame pâlit, changea de visage, et balbutia des mots sans liaison. Les soupçons du frère se fortifièrent de ce trouble ; il demanda qu'on fit creuser dans le lieu où il avait vu disparaître le fantôme. La veuve, que cette subite résolution épouvanta, fit un effort sur elle-même, prit une contenance ferme, se moqua de l'apparition, et essaya d'apaiser les inquiétudes de son beau-frère. Elle lui représenta que s'il se vantait d'avoir eu une pareille vision, chacun se moquerait de lui, et qu'il serait la risée de tout le monde.
Mais tous ces discours ne purent le détourner de son dessein. Il fit creuser dans le cellier, en présence de témoins ; on découvrit le cadavre de son frère, à moitié corrompu. Le corps fut levé et reconnu par le juge de Quimper-Corentin. La veuve fut arrêtée avec tous les domestiques et les trois coupables furent condamnés au feu. Tous les biens de la dame furent confisqués, pour être employés en œuvres pieuses.
Philippe Mélanchton (1) raconte que sa tante, ayant perdu son mari, lorsqu'elle était enceinte, et près de son terme, vit un soir, étant assise auprès de son feu, deux personnes entrer dans sa maison, l'une ayant la forme de son mari décédé, l'autre celle d'un franciscain de grande taille. D'abord elle en fut effrayée ; mais son mari la rassura, et lui dit qu'il avait quelque chose d'important à lui communiquer ; ensuite il fit signe au franciscain de passer un moment dans la chambre voisine, en attendant qu'il eût fait connaître ses volontés à sa femme. Alors il la pria de lui faire dire des messes, et l'engagea à lui donner la main sans crainte. Comme elle en faisait difficulté, il l'assura qu'elle n'en ressentirait aucun mal. Elle mit donc sa main dans celle de son mari ; et elle la retira, sans douleur à la vérité, mais tellement brûlée, qu'elle en demeura noire toute sa vie. Après quoi, le mari rappella le franciscain ; et les deux spectres disparurent...
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Philipp Schwarzerd dit Melanchthon (1497-1560) était un réformateur allemand. Collaborateur et successeur de Martin Luther (1483-1546), il est l'auteur de la Confession d'Augsbourg (1530). |
Olivier Prévillars et Baudoin Vertolon, nés tous deux dans la ville de Caen, se lièrent dès l'enfance de la plus étroite amitié. Ils étaient à-peu-près du même âge, leurs parents étaient voisins ; tout concourut à rendre durable l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre.
Un jour, dans une exaltation de sentiment assez ordinaire à la première jeunesse, ils se promirent de ne jamais s'oublier, et jurèrent même que celui qui mourrait le premier, viendrait à l'instant trouver l'autre pour ne plus le quitter. Ils écrivirent et signèrent ce serment de leur propre sang.
Mais bientôt les inséparables (car c'était ainsi qu'on les avait surnommés) se virent forcés de s'éloigner l'un de l'autre ; ils avaient alors dix-neuf ans. Olivier, qui était fils unique, resta à Caen pour seconder son père dans les soins du commerce ; Baudoin fut envoyé à Paris, pour faire son droit, parce que son père le destinait au barreau. On se figure aisément la douleur que cette séparation causa aux deux amis. Ils se firent les plus tendres adieux, se renouvellèrent leur promesse, et écrivirent encore de leur sang un nouveau serment de se rejoindre, même après la mort, si le ciel voulait le permettre. Le lendemain Baudoin partit pour Paris.
Cinq années se passèrent dans une parfaite tranquillité ; Baudouin avait fait les plus rapides progrès dans l'étude des lois, et déjà on le comptait au nombre des jeunes avocats les plus distingués. Les deux amis entretenaient une correspondance suivie, et continuaient à se faire part de toutes leurs actions et de tous leurs sentiments. Enfin Olivier écrivit à son ami qu'il allait se marier avec la jeune Appolline de Lalonde ; que ce mariage le mettait au comble de ses vœux ; qu'il avait besoin de faire un voyage à Paris, pour y prendre quelques papiers importants, et qu'il aurait le bonheur d'emmener à Caen son cher Baudouin, pour le rendre témoin de son hymen. Il annonçait qu'il arriverait sous peu de jours à Paris, par la voiture publique.
Baudoin, charmé de l'espoir de revoir bientôt Olivier, se rendit au jour marqué à la voiture, mais il n'y trouva point son ami ; un jour, deux jours se passèrent de même ; enfin le quatrième jour, Baudouin alla assez loin sur la route de Caen, au devant de la diligence. Il la rencontra enfin ; et quand il fut à une distance convenable, il vit bien distinctement à la portière, Olivier, extrêmement pâle, vêtu d'un habit de drap vert, orné d'une petite tresse d'or, un chapeau bordé était rabattu sur ses yeux. La voiture passa fort vite ; mais Baudouin entendit Olivier lui dire, en le saluant de la main : « Tu me trouveras chez toi. » Le jeune avocat suivit la voiture et arriva au bureau peu de temps après. N'y trouvant point Olivier, il demanda aux voyageurs où était le jeune homme qui l'avait salué sur la route et qui lui avait parlé ; mais personne ne put rien comprendre à ses questions : en vain il désigna la figure et l'habillement de celui qu'il cherchait ; on n'avait point vu dans la voiture d'homme en habit vert. Le conducteur de la diligence s'informa du nom de celui qu'on demandait ; ayant entendu nommer Olivier Prévillars, il répondit qu'il n'était pas sur sa liste ; mais qu'il le connaissait très-bien, que c'était le jeune homme le plus aimable de Caen ; qu'il l'avait laissé en bonne santé et qu'il arriverait à Paris, dans trois jours au plus tard.
Après ces éclaircissements, Baudouin se retira, ne sachant que penser de son aventure. En rentrant chez lui il demanda à son domestique si personne n'était venu ; le domestique répondit que non. Alors Baudouin entra seul dans sa chambre, un flambeau à la main, car il commençait à faire nuit.
Après qu'il eut fermé la porte, il aperçut auprès de la cheminée, l'homme habillé de vert ; il était assis et on ne pouvait voir sa figure. Baudouin approche et dirige son flambeau sur l'inconnu, qui, levant soudain un œil fixe, et découvrant sa poitrine percée de vingt coups de poignards, lui dit d'une voix sombre : « C'est moi, Baudouin, c'est ton ami Olivier, qui fidèle à son serment... » À ces mots, Baudouin jette un cri et tombe évanoui. Le domestique accourt au bruit de sa chute, et le fait revenir à force de soins. En rouvrant les yeux, Baudouin aperçoit encore Olivier et le montre à son valet ; celui-ci dit qu'il ne voit personne. Baudouin lui ordonne de s'asseoir sur la chaise où Olivier est assis ; le domestique obéit comme s'il n'y avait personne sur ce siége, et l'ombre semble y demeurer encore... Alors Baudouin entièrement revenu à lui, renvoie son valet, et s'approchant d'Olivier : « Pardonne, ô mon ami, lui dit-il, si je n'ai pas été maître de mon saisissement, à ton apparition subite et imprévue. » Olivier, se levant alors, lui répondit : « As-tu donc oublié le serment de l'amitié, ou l'aurais-tu regardé comme frivole ? Non, Baudouin, ce serment sacré fut écrit et ratifié dans le ciel, qui me permet de le remplir. Je ne suis plus, ô mon cher Baudouin ; un crime abominable a séparé mon âme des liens qui l'attachaient à mon corps. Que ma présence cesse d'être un motif d'épouvante pour toi. Le jour, la nuit, à toute heure, en tous lieux, l'âme d'Olivier sera la compagne fidèle du vertueux Baudouin. Elle sera son guide, son appui et son intermédiaire entre le créateur et lui. Mais ce dieu qui protège la vertu, ne veut pas que le crime demeure impuni. Celui dont je suis la victime crie vengeance. Mon sang qui fume encore est monté avec mon âme jusqu'au trône de l'éternel. C'est lui qui a ratifié notre serment, et c'est lui qui t'a choisi pour être mon vengeur. Partons. »
Baudouin resta quelques moments sans répondre ; la pâleur du fantôme, son immobilité pétrifiante, son œil fixe et mort, sa poitrine criblée de coups de poignard, son accent sépulcral ; tout son aspect enfin inspirait la terreur ; et le jeune avocat ne pouvait s'en défendre. Mais après s'être assuré, par une courte prière, que ce qu'il voyait n'était point l'ouvrage du démon, il se résolut à suivre le fantôme, et à faire tout ce qu'il lui dirait.
En conséquence, selon l'ordre d'Olivier, Baudouin se munit de quelque argent, courut louer une chaise de poste, et suivi de son domestique, il partit à l'heure même pour Caen. Le domestique courait à cheval derrière la chaise, et le fantôme avait pris place dedans, toujours invisible pour tout autre que Baudouin.
Pendant le voyage, Olivier s'entretenait avec son ami, dont il devinait les plus secrètes pensées ; il répondait aux objections qu'il se faisait intérieurement sur cet étonnant prodige, il le rassurait, et l'invitait à le regarder comme un gardien fidèle et sûr. Enfin il parvint à bannir l'effroi que sa présence lui avait inspirée d'abord.
En arrivant à Caen, Baudouin fut reçu avec transport par sa famille, déjà fière de ses talents ; comme il était un peu tard, on remit au lendemain les éclaircissements et les questions ; Baudouin se retira dans sa chambre ; et Olivier l'engagea à se reposer, en lui disant qu'il allait profiter de son sommeil pour lui expliquer le complot dont il avait été victime. Baudouin s'endormit, et voici ce que l'âme d'Olivier lui fit entendre.
« Tu connus avant ton départ la belle Appolline de Lalonde, qui n'avait alors que quatorze ans. Le même trait nous blessa tous les deux ; mais voyant à quel point j'étais épris d'Appolline, tu combattis ton amour, et gardant le silence sur tes sentiments, tu partis en préférant à tout, notre amitié. Les années s'écoulèrent, je fus aimé, et j'allais devenir l'heureux époux d'Appolline, lorsqu'hier, au moment où j'allais partir pour te ramener à Caen, je fus assassiné par Lalonde, l'indigne frère d'Appolline, et par l'infâme Piétreville, qui prétendait à sa main. Les monstres m'invitèrent au moment de mon départ à une petite fête, qui devait se donner à Colombelle ; ils me proposèrent ensuite de me reconduire à quelque distance. Nous partîmes, et je ne suis plus au nombre des vivants. C'est à la même heure où tu m'aperçus sur la route, que ces malheureux venaient de m'assassiner de la manière la plus atroce.
« Voici ce que tu dois faire pour me venger. Demain, rends-toi chez mes parents, et ensuite chez ceux d'Appolline ; invite-les, ainsi que Piétreville à une fête, que tu donneras pour célébrer ton retour. Le lieu sera Colombelle, tu obtiendras leur consentement pour après-demain, et tu affecteras la plus grande gaîté. Je t'instruirai plus tard de tout le reste. »
L'ombre se tut. Baudouin dormit du sommeil le plus tranquille, et le lendemain il exécuta le plan tracé par Olivier. Tout le monde consentit à sa demande, et on se rendit à Colombelle. Les convives étaient au nombre de trente. Le repas fut splendide et gai ; Piétreville et Lalonde paraissaient s'amuser beaucoup. Baudouin seul était dans l'anxiété, ne recevant aucun ordre de l'ombre, toujours présente à ses yeux.
Au dessert, Lalonde se leva, et réclama le silence pour lire une lettre cachetée qu'Olivier lui avait remise, disait-il, devant Piétreville, le jour de son départ, avec injonction de ne l'ouvrir que trois jours après et en présence de témoins. Voici ce qu'elle contenait : « Au moment de partir, peut-être pour ne jamais revenir dans ma patrie, il faut, mon cher Lalonde, que je m'ouvre à toi sur la vraie cause de mon départ.
« Il m'eût été doux de te nommer mon frère, mais je l'ai fait il y a peu de jours, la conquête d'une jeune personne, vers qui je me sens entraîné par un attrait invincible ; c'est elle que je vais rejoindre à Paris, pour la suivre où l'amour nous conduira. Présentes mes excuses à ta sœur, dont je me reconnais indigne. Sa vengeance est dans ses mains : j'ai entrevu que Piétreville l'aimait ; il la mérite mieux que moi.
OLIVIER. »
Tout le monde resta muet et interdit à cette lecture. Baudouin vit Olivier s'agiter violemment. La lettre passa de main en main ; chacun reconnut l'écriture et le seing d'Olivier. Baudouin voulut s'en assurer à son tour ; mais la lettre lui fut arrachée des mains ; elle se soutint quelques moments en l'air et prit la route du jardin... L'ombre fit signe à Baudouin de la suivre ; il courut après, guidé par Olivier. Toute la compagnie les suivit, et l'on retrouva la lettre au pied d'un gros arbre, assez éloigné de l'endroit de la fête, à l'entrée d'un grand bois et sur un tas de pierres amoncelées. Baudouin se saisit de la lettre en s'écriant : « Que signifie ce mystère ? essayons de la pénétrer, faisons disparaître ces pierres et voyons ce qu'elles peuvent couvrir ? » Lalonde et Pétreville éclatèrent de rire, et dirent à la compagnie de ne pas se déranger pour une feuille de papier poussée par le vent. Baudouin insista, et saisissant les deux coupables qui cherchaient à s'éloigner, il les ramena au pied de l'arbre. Là, suppliant quelques jeunes gens de le seconder et de l'aider à les retenir, il fit découvrir le tas de pierres, sous lequel on trouva la terre fraîchement remuée. Tout le monde surpris, partagea l'impatience de Baudouin ; on courut chercher des instruments ; on retint fortement Lalonde et Piétreville qui blasphémaient et accablaient Baudouin d'imprécations. On ouvrit la terre et l'on vit le cadavre d'Olivier ; vêtu d'un habit vert et percé de vingt coups de couteau. Tous les assistants furent glacés d'horreur ; le père d'Olivier s'évanouit, et Baudouin s'écria d'une voix forte : « Voilà le crime et voici les assassins. Secourez ce père infortuné. Qu'on porte ce cadavre devant les juges ; et que Lalonde, Piétreville et moi, soyons sur-le-champ conduits dans les prisons. »
On exécuta tout ce que Baudouin avait demandé ; la justice se saisit de cette affaire, et le procès s'entama dès le lendemain. Les formalités préliminaires furent bientôt remplies ; le jour de la discussion arriva. Les magistrats s'assemblèrent ; l'accusateur et les accusés se trouvèrent en présence, mais il n'y avait point d'autre témoin que le cadavre du malheureux Olivier, étendu sur une table au milieu de la salle d'audience, et tel qu'il avait été retiré de terre. L'interrogatoire commença. Baudouin répéta avec fermeté son accusation : les deux criminels, certains qu'on ne peut produire ni preuves, ni témoins contr'eux, nient le forfait avec audace. Ils accusent à leur tour Baudouin comme calomniateur, et appellent sur lui la rigueur des lois. La foule immense, qui remplit la salle, attend avec impatience, l'éclaircissement de ces singuliers débats. Enfin Baudouin, pressé par le président, de présenter au tribunal les témoins et les preuves du crime, reprend la parole ; il invoque l'ombre d'Olivier, il montre le cadavre sanglant, et cherche par cette preuve à faire trembler les assassins ; mais dénué de témoignage, il sent qu'un miracle seul peut éclairer les juges. Il s'adresse donc avec confiance à l'être suprême, et lui demande qu'il permette que la mort abandonne un moment ses droits : « Grand Dieu, ressuscite un instant Olivier, s'écrie-t-il, et daigne mettre ta parole dans sa bouche. »
Le silence le plus profond succéda à cette étrange évocation, les yeux se fixèrent sur le cadavre ; et chacun adoptant ou repoussant l'idée d'un miracle, attendait l'effet de ce moyen extraordinaire. Les accusés pâles et interdits paraissent perdre de leur fermeté. Baudoin seul restait calme et serein. Mais tout-à-coup, ô prodige ! le visage pâle et verdâtre d'Olivier reprend quelque couleur, ses lèvres se raniment, ses yeux se rouvrent, son sang se réchauffe, et s'élance par jets sur les deux assassins, qui poussent des cris affreux, et tout couverts de ce sang accusateur, entrent dans des convulsions horribles auxquelles succèdent un froid engourdissement. Cependant le corps d'Olivier est entièrement ranimé ; il se lève sur son séant, tourne les yeux sur l'assemblée, comme quelqu'un qui sort d'un profond sommeil, et qui cherche à rappeler ses idées. Ses yeux rencontrèrent ceux de Baudoin ; et sa bouche sourit d'un air mélancolique ; puis, tournant ses regards sur les deux criminels, il s'agite avec fureur, et un long gémissement s'échappe de sa poitrine déchirée. Il parle enfin, et d'une voix sonore, il annonce que Dieu lui permet de confondre les coupables ; il dévoile leurs complots, il raconte comment ils l'ont assassiné, après avoir entrepris vainement de lui faire signer la fausse lettre. Il fait connaître tous les détails du crime, de quelle manière Baudoin en a été instruit, et comment, guidé par lui-même, il est parvenu à mettre au jour le forfait.
« Il est encore d'autres témoins, dit-il en étendant le bras vers les juges ; voyez cette main déchirée, et les cheveux qu'elle renferme ; ce sont ceux du barbare Lalonde. Lorsque ces deux tigres me traînaient expirant, au pied de l'arbre, où ils se proposaient de cacher mon cadavre, la nature faisant en moi un dernier effort, se ranima un moment, je saisis d'une main les cheveux de Lalonde, et de l'autre, le bras de Piétreville, où mes doigts s'enfoncèrent tellement que le scélérat en porte encore la marque terrible ; pour Lalonde, voyant qu'aucune puissance ne pouvait me faire lâcher ses cheveux, il pria son ami de les lui couper avec des ciseaux qu'il portait sur lui. Baudoin, approche ; c'est à toi que je remets ces témoins muets. Non contents de ce meurtre abominable, les lâches se sont encore emparés de l'argent que je portais et de quatre médailles ; ils en ont chacun deux sur eux en ce moment.
Voilà, juges et concitoyens, ce que j'avais à dire. La mort redemande sa proie ; la nature ne peut souffrir plus longtemps que son ordre soit troublé. Mon corps va se rendre au néant et mon âme à sa destination. »
À mesure qu'Olivier prononçait ces derniers mots d'une voix faible et languissante, on voyait son corps se flétrir, son visage se décolorer, son œil s'éteindre ; il retomba enfin dans l'état de mort, dont une main puissante venait de le retirer. Un engourdissement profond, une froide stupeur s'étaient emparés de l'assemblée à la vue de ce prodige ; mais bientôt des cris d'indignation succédèrent au plus morne silence. Tous les indices donnés par Olivier furent vérifiés et trouvés véritables. Les scélérats furent condamnés au dernier supplice, et traînés sur l'échafaud, où ils expirèrent chargés de malédictions.
Olivier vengé apparut à Baudouin, sous la forme aérienne que nous donnons aux anges de lumière. Il engagea son ami à épouser la charmante Appolline ; et le vengeur d'Olivier devint aisément son successeur. Le père d'Appolline mourut de chagrin d'avoir vu son fils monter sur l'échafaud. Sa mort laissa sa fille libre de contracter un mariage auquel ses autres parents l'engageaient vivement. Les deux époux vinrent s'établir à Paris ; leur union fut heureuse, et Olivier, sans cesse présent aux yeux de Baudouin, lui servit de guide jusqu'à la mort.
Le prince de Radziwill, dans son Voyage de Jérusalem, raconte une chose fort singulière dont il a été le témoin :
Il avait acheté en Égypte deux momies, l'une d'homme, l'autre de femme, et les avait enfermées secrètement dans des caisses qu'il fit mettre dans son vaisseau, lorsqu'il s'embarqua à Alexandrie pour revenir en Europe. Il n'y avait que lui et deux domestiques qui le sussent, parce que les Turcs ne permettent que difficilement qu'on emporte ces momies, croyant que les chrétiens s'en servent pour des opérations magiques. Lorsqu'on fut en mer, il s'éleva une tempête qui revint à plusieurs reprises avec tant de violence, que le pilote désespérait de sauver son vaisseau. Tout le monde était dans l'attente d'un naufrage prochain et inévitable. Un bon prêtre polonais, qui accompagnait le prince de Radziwill, récitait les prières convenables à une telle circonstance ; le prince et sa suite y répondaient. Mais, le prêtre était tourmenté, disait-il, par deux spectres (un homme et une femme), noirs et hideux, qui le harcelaient et le menaçaient de le faire mourir. On crut d'abord que la frayeur et le danger du naufrage lui avait troublé l'imagination. Le calme étant revenu, il parut tranquille ; mais la tempête recommença bientôt. Alors ces fantômes le tourmentèrent plus fort qu'auparavant, et il n'en fut délivré que quand on eût jeté les deux momies à la mer, ce qui fit en même temps cesser la tempête.
Deux chevaliers de Malte avaient un esclave, qui se vantait de posséder le secret d'évoquer les démons et de les obliger de lui découvrir les choses les plus cachées. Ses maîtres le menèrent dans un vieux château où l'on croyait qu'il y avait des trésors enfouis.
L'esclave resté seul, fit ses évocations et enfin le démon ouvrit un rocher et en fit sortir un coffre. L'esclave voulut s'en emparer, mais le coffre rentra aussitôt dans le rocher. La même chose se renouvella plus d'une fois ; et l'esclave après de vains efforts vint dire aux deux chevaliers ce qui lui était arrivé ; il était tellement affaibli par les efforts qu'il avait fait, qu'il demanda un peu de liqueur pour se fortifier ; on lui en donna et il retourna à l'endroit du trésor.
Quelque temps après, on entendit du bruit ; on descendit dans la caverne avec de la lumière, on trouva l'esclave mort, et ayant tout le corps percé comme de coups de canif, représentant une croix. Il en était si chargé qu'il n'y avait pas un endroit où poser le doigt sans en rencontrer. Les chevaliers portèrent le cadavre au bord de la mer et l'y précipitèrent avec une grosse pierre au cou, afin qu'on ne pût rien soupçonner de cette aventure.
Un riche marchand de Lyon, nommé Jacques de la Jacquière, devint prévôt de la ville, à cause de sa probité et des grands biens qu'il avait acquis sans faire tache à sa réputation. Il était charitable envers les pauvres et bienfaisant envers tous.
Thibaud de la Jacquière, son fils unique, était d'humeur différente. C'était un beau garçon, mais un mauvais garnement, qui avait appris à casser les vitres, à séduire les filles et à jurer avec les hommes d'armes du roi, qu'il servait en qualité de guidon. On ne parlait que des malices de Thibaud, à Paris, à Fontainebleau et dans les autres villes où séjournait le roi. Un jour, ce roi, qui était François Ier, scandalisé lui-même de la mauvaise conduite du jeune Thibaud, le renvoya à Lyon, afin qu'il se réformât un peu dans la maison de son père. Le bon prévôt demeurait alors au coin de la place Bellecour. Thibaud fut reçu dans la maison paternelle avec beaucoup de joie. On donna pour son arrivée un grand festin aux parents et aux amis de la maison. Tous burent à sa santé et lui souhaitèrent d'être sage et bon chrétien. Mais ces vœux charitables lui déplurent. Il prit sur la table une tasse d'or, la remplit de vin et dit : « Sacré mort du grand diable ! je lui veux bailler, dans ce vin, mon sang et mon âme, si jamais je deviens plus homme de bien que je le suis. » Ces paroles firent dresser les cheveux à la tête de tous les convives. Ils firent le signe de la croix, et quelques-uns se levèrent de table. Thibaud se leva aussi et alla prendre l'air sur la place Bellecour, où il trouva deux de ses anciens camarades, mauvais sujets comme lui. Il les embrassa, les fit entrer chez son père et se mit à boire avec eux. Il continua de mener une vie qui navra le cœur du bon prévôt. Il se recommanda à Saint-Jacques, son patron, et porta devant son image un cierge de dix livres, orné de deux anneaux d'or chacun du poids de cinq marcs. Mais en voulant placer le cierge sur l'autel, il le fit tomber, et renversa une lampe d'argent qui brûlait devant le saint. Il tira de ce double accident un mauvais présage et s'en retourna chez lui.
Ce jour-là, Thibaud régala encore ses amis ; et lorsque la nuit fut venue, ils sortirent pour prendre l'air sur la place Bellecour et se promenèrent par les rues, comptant y trouver quelque bonne fortune. Mais la nuit était si épaisse, qu'ils ne rencontrèrent ni fille ni femme. Thibaud, impatienté de cette solitude, s'écria, en grossissant sa voix : « Sacrée mort du grand diable ! je lui baille mon sang et mon âme, que si la grande diablesse, sa fille, venait à passer, je la prierais d'amour, tant je me sens échauffé par le vin. » Ces propos déplurent aux amis de Thibaud, qui n'étaient pas d'aussi grands pécheurs que lui : et l'un d'eux lui dit : « Notre ami, songez que le diable étant l'ennemi des hommes, il leur fait assez de mal, sans qu'on l'y invite, en l'appelant par son nom. » L'incorrigible Thibaud répondit : « Comme je l'ai dit, je le ferais. »
Un moment après, ils virent sortir d'une rue voisine une jeune dame voilée, qui annonçait beaucoup de charmes et de jeunesse. Un petit nègre la suivait. Il fit un faux pas, tomba sur le nez et cassa sa lanterne. La jeune dame parut fort effrayée, et ne sachant quel parti prendre. Thibaud se hâta de l'acoster, le plus poliment qu'il put, et lui offrit son bras, pour la reconduire chez elle. L'inconnue accepta, après quelques façons, et Thibaud se retournant vers ses amis, leur dit à demi-voix : « Vous voyez que celui que j'ai invoqué ne m'a pas fait attendre ; ainsi, bon soir. » Les deux amis comprirent ce qu'il voulait dire, et se retirèrent en riant.
Thibaud donna le bras à sa belle, et le petit nègre, dont la lanterne s'était éteinte allait devant eux. La jeune dame paraissait d'abord si troublée, qu'elle ne se soutenait qu'avec peine, mais elle se rassura peu-à-peu, et s'appuya plus franchement sur le bras de son cavalier. Quelquefois même, elle faisait des faux pas et lui serrait le bras pour ne pas tomber. Alors Thibaud, empressé de la retenir, lui posait la main sur le cœur, ce qu'il faisait pourtant avec discrétion pour ne pas l'effaroucher.
Ils marchèrent si longtemps, qu'à la fin il semblait à Thibaud qu'ils s'étaient égarés dans les rues de Lyon. Mais il était curieux de savoir à qui il avait affaire, et qu'elle paraissait fatiguée, il la pria de vouloir bien s'asseoir sur un banc de pierre, que l'on entrevoyait auprès d'une porte. Elle y consentit ; et Thibaud, s'étant assis auprès d'elle, lui prit la main d'un air galant et la pria avec beaucoup de politesse de lui dire qui elle était. La jeune dame parut d'abord intimidée ; elle se rassura pourtant, et parla en ces termes :
« Je me nomme Orlandine ; au moins, c'est ainsi que m'appelaient les personnes qui habitaient avec moi le château de Sombre, dans les Pyrénées. Là, je n'ai vu d'autres humains que ma gouvernante qui était sourde, une servante qui bégayait si fort qu'autant aurait valu qu'elle fut muette, et un vieux portier qui était aveugle. Ce portier n'avait pas beaucoup à faire ; car il n'ouvrait la porte qu'une fois par an, et cela à un monsieur qui ne venait chez nous que pour me prendre par le menton, et pour parler à ma duègne, en langue hiscayenne que je sais point. Heureusement je savais parler lorsqu'on m'enferma au château de Sombre, car je ne l'aurais sûrement point appris des deux compagnes de ma prison. Pour ce qui est du portier, je ne le voyais qu'au moment où il nous passait notre dîner à travers la grille de la seule fenêtre que nous eussions. À la vérité, ma sourde gouvernante me criait souvent aux oreilles je ne sais quelles leçons de morale ; mais je les entendais aussi peu que si j'eusse été aussi sourde qu'elle, car elle me parlait des devoirs du mariage, et ne me disait pas ce que c'était que le mariage. Souvent aussi ma servante bègue s'efforçait de me conter quelque histoire qu'elle m'assurait être fort drôle, mais ne pouvant jamais aller jusqu'à la seconde phrase, elle était obligée d'y renoncer, et s'en allait en me bégayant des excuses, dont elle se tirait aussi mal que de son histoire.
« Je vous ai dit qu'il y avait un monsieur qui venait me voir une fois tous les ans. Quand j'eus quinze ans, ce monsieur me fit monter dans un carosse avec ma duègne. Nous n'en sortîmes que le troisième jour, ou plutôt la troisième nuit ; du moins la soirée était fort avancée. Un homme ouvrit la portière et nous dit : « Vous voici sur la place Bellecour ; et voilà la maison du prévôt, Jacques de la Jacquière. Où voulez-vous qu'on vous conduise ? » — « Entrez sous la première porte cochère, après celle du prévôt, répondit ma gouvernante. » Ici le jeune Thibaud devint plus attentif, car il était réellement le voisin d'un gentilhomme, nommé le seigneur de Sombre, qui passait pour être d'un naturel très-jaloux. « Nous entrâmes donc, continua Orlandine, sous une porte cochère ; et l'on me fit monter dans de grandes et belles chambres, ensuite, par un escalier tournant, dans une tourelle fort haute, dont les fenêtres étaient bouchées avec un drap vert très-épais. Au reste, la tourelle était bien éclairée. Ma duègne m'ayant fait asseoir sur un siège, me donna son chapelet pour m'amuser, et sortit en fermant la porte à double tour.
« Lorsque je me vis seule, je jettai mon chapelet, je pris des ciseaux que j'avais à ma ceinture, et je fis une ouverture dans le drap vert qui bouchait la fenêtre. Alors je vis, à travers une autre fenêtre d'une maison voisine, une chambre bien éclairée où soupaient trois jeunes cavaliers et trois jeunes filles. Ils chantaient, buvaient, riaient et s'embrassaient... » Orlandine donna encore d'autres détails auxquels Thibaud faillit d'étouffer de rire ; car il s'agissait d'un soupé qu'il avait fait la veille avec ses deux amis et trois demoiselles de la ville. « J'étais fort attentive à tout ce qui se passait, reprit Orlandine, lorsque j'entendis ouvrir ma porte ; je me remis aussitôt à mon chapelet, et ma duègne entra. Elle me prit encore par la main, sans me rien dire, et me fit remonter en carosse. Nous arrivâmes, après une longue course, à la dernière maison du faubourg. Ce n'était qu'une cabane, en apparence, mais l'intérieur en est magnifique ; comme vous le verrez, si le petit nègre en fait le chemin, car je vois qu'il a trouvé de la lumière et rallumé sa lanterne. »
« Belle égarée, interrompit Thibaud, en baisant la main de la jeune dame, faites-moi le plaisir de me dire si vous habitez seule cette petite maison. » — « Oui, seule, reprit la dame, avec ce petit nègre et ma gouvernante. Mais je ne pense pas qu'elle puisse y revenir ce soir. Le monsieur qui m'a fait conduire la nuit dernière dans cette chaumière, m'envoya dire, il y a deux heures, de le venir trouver chez une de ses sœurs ; mais comme il ne pouvait envoyer son carosse qui était allé chercher un prêtre, nous y allions à pied. Quelqu'un nous a arrêtés pour me dire qu'il me trouvait jolie ; ma duègne, qui est sourde, crut qu'il m'insultait, et lui répondit des injures. D'autres gens sont survenus et se sont mêlés de la querelle. J'ai eu peur, et j'ai pris la fuite : le petit nègre a couru après moi ; il est tombé, sa lanterne s'est brisée ; et c'est alors, monsieur, que j'ai eu le bonheur de vous rencontrer. »
Thibaud allait répondre quelque galanterie, lorsque le petit nègre vint avec sa lanterne allumée. Ils se remirent en marche et arrivèrent, au bout du faubourg, à une chaumière isolée, dont le petit nègre ouvrit la porte avec une clé qu'il avait à sa ceinture. L'intérieur était fort orné, et parmi les meubles précieux, on remarquait surtout des fauteuils en velours de Gênes, à franges d'or, et un lit en moire de Venise. Mais tout cela n'occupait guère Thibaud ; il ne voyait que la charmante Orlandine.
Le petit nègre couvrit la table et prépara le souper. Thibaud s'aperçut alors que ce n'était pas un enfant, comme il l'avait cru d'abord, mais une espèce de vieux nain tout noir et de la plus laide figure. Ce petit nain apporta, dans un bassin de vermeil, quatre perdrix appétissantes et un flacon d'excellent vin. Aussitôt on se mit à table. Thibaud n'eut pas plutôt bu et mangé, qu'il lui sembla qu'un feu surnaturel circulait dans ses veines. Pour Orlandine, elle mangeait peu et regardait beaucoup son convive, tantôt avec des yeux si plein de malice, que le jeune homme en était presque embarrassé. Enfin le petit nègre vint ôter la table. Alors Orlandine prit Thibaud par la main et lui dit : « Beau cavalier, à quoi voulez-vous que nous passions notre soirée ?... Il me vient une idée : voici un grand miroir, allons y faire des mines, comme j'en faisais au château de Sombre. Je m'y amusais à voir que ma gouvernante était faite autrement que moi ; à présent, je veux savoir si je ne suis pas autrement faite que vous. » Orlandine plaça deux chaises devant le miroir ; après quoi, elle détacha la fraise de Thibaud et lui dit : — « Vous avez le cou fait à peu près comme le mien, les épaules aussi ; mais pour la poitrine, quelle différence ! La mienne était comme cela l'année dernière ; mais j'ai tant engraissé, que je ne me reconnais plus. Otez donc votre ceinture... votre pourpoint... pourquoi toutes ces aiguillettes ?.... »
Thibaud, ne se possédant plus, porta Orlandine sur le lit de moire de Venise, et se crut le plus heureux des hommes... Mais ce bonheur ne fut pas de longue durée... Le malheureux Thibaud sentit des griffes aigues qui s'enfonçaient dans ses reins... Il appela Orlandine ! Orlandine n'était plus dans ses bras... Il ne vit à sa place qu'un horrible assemblage de formes hideuses et inconnues... « Je ne suis point Orlandine, dit le monstre, d'une voix formidable, je suis Belzébut !... » Thibaud voulut prononcer le nom de Jésus. Mais le diable, qui le devina, lui saisit la gorge avec les dents, et l'empêcha de prononcer ce nom sacré...
Le lendemain matin des paysans qui allaient vendre leurs légumes au marché de Lyon, entendirent des gémissements, dans une masure abandonnée, qui était près du chemin et servait de voirie. Ils y entrèrent et trouvèrent Thibaud couché sur une charogne à demi-pourrie... Ils le placèrent sur leurs paniers et le portèrent ainsi chez le prévôt de Lyon. Le malheureux de la Jacquière reconnut son fils... Thibaut fut mis dans un lit, où bientôt il parut reprendre quelque connaissance. Alors il dit d'une voix faible : « Ouvrez à ce saint ermite. » D'abord on ne le comprit pas ; mais enfin on ouvrit la porte et on vit entrer un vénérable religieux qui demanda qu'on le laissa seul avec Thibaud. On entendit longtemps les exhortations de l'ermite, et les soupirs du malheureux jeune homme. Lorsqu'on n'entendit plus rien, on entra dans la chambre. L'ermite avait disparu, et l'on trouva Thibaud mort sur son lit, avec un crucifix entre les mains...
Un habitant d'un petit village, à quelques lieues d'Aubusson, département de la Creuse, avait acheté la maison presbytérale. Il tomba malade : aussitôt le curé du lieu se présente pour le confesser, et lui offre l'absolution, à la condition, par lui mourant, de léguer sa maison à la cure. Il refuse, le curé insiste, sous peine de damnation éternelle ; mais hélas ! le malheureux persiste dans son refus ; il meurt sans confession, et son âme devient sans doute la proie des flammes, auxquelles on l'avait dévolue. Le bruit s'en répand : toutes les femmes en sont alarmées, et la crainte de voir Satan en personne venir s'en emparer, ne permet pas à une seule de veiller auprès du cadavre.
Cependant un gendarme, neveu du défunt, bravant les propos de femmes, et les menaces du curé, se décide à passer la nuit auprès de son oncle. Sur le minuit (car c'est toujours à cette heure que le diable fait ses tours), sur le minuit donc, trois anges cornus, aussi laids que nous les peint Milton, et aussi noirs qu'ils étaient diables, se présentent pour enlever le corps avec des chaînes, et tout l'attribut de la diablerie. Le gendarme s'y oppose ; il fait le moulinet avec son sabre, et écarte les assaillants. Ce ne sont point des corps fantastiques qui s'offrent à ses coups, mais bien des composés de chairs et d'os. Un des assaillants voit d'abord tomber son poignet. Il n'en est point ému, et de l'autre main saisit le mort ; alors même il voit ou il sent sa tête rejoindre sa main. Ce terrible coup ne laisse plus aux deux autres diables d'espoir que dans la fuite ; et le gendarme, resté seul possesseur de son oncle et du presbytère, reçoit les félicitations de toutes les bonnes femmes qui s'attendaient à ne plus le trouver en vie.
Mais admirez jusqu'où le diable poussa la ruse et la méchanceté ! Quand le jour vint éclairer la scène, on reconnut que l'infâme avait, pour cette expédition, pris les traits et la figure du curé ; et ce qu'il y a de plus fâcheux dans tout cela, c'est que, pour rendre l'illusion durable, il a si bien caché ce pauvre curé, que, depuis lors, on ne l'a plus revu. (1)
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Extrait des journaux de l'an X. |
Propriétaire d'une terre sur les confins de la Dordogne et de la Garonne, j'avais vingt-cinq ans que je ne la connaissais pas encore, et ce ne fut qu'à force d'importunités que je me décidai à quitter les salons de la capitale, pour y aller.
Je n'appris point sans surprise que je possédais une vigne où l'on voyait de temps à autres, et toujours à minuit, une foule d'esprits, qui prenaient diverses formes, telles que hommes, femmes, chevaux, boucs, etc. Un soir, assis tranquillement à faire de la musique, on frappe avec violence à la porte. Je donne ordre qu'on ouvre, un malheureux paysan se précipite dans la maison, et tombe presque sans vie. Ses cheveux hérissés, son œil hagard, tout son être annonce l'effroi ; je lui prodigue des secours, mais il bat la campagne, il ne répond à mes questions que par ces mots : « Ils sont là... voyez-les... ils approchent... cette chèvre... ce chat... » Je me décidai à le laisser tranquille et à attendre que sa raison fut revenue pour l'interroger. Dès que je le crus en état de me répondre, je le questionnai sur la cause de sa frayeur. « Ah ! monsieur, me dit-il, le récit que j'ai à vous faire est épouvantable, je tremble encore seulement d'y penser.
« J'avais été voir un de mes parents, nous nous sommes amusés à boire, et tellement à boire, qu'il était onze heures lorsque nous nous sommes quittés. Il m'est venu dans l'idée de faire le grand tour pour ne pas passer devant la vigne du diable, mais ayant une pointe de vin, je me suis dit : quand tout l'enfer serait là je n'aurais pas peur, et aussitôt me voilà passant hardiment mon chemin. Mais arrivé en face la grande haie de la maudite vigne, j'ai entendu de grands éclats de rire, et j'ai aperçu une assemblée si nombreuse que j'ai été effrayé. Cela a été bien pire lorsque j'ai vu que la haie disparaissait, qu'il n'y avait plus qu'une vaste plaine illuminée de cent mille cierges au moins, et qui éclairaient un bal complet : plus loin une multitude de monde était à table et mangeait avec un appétit dévorant. Cependant je ne connaissais plus mon chemin, et je ne savais de quel côté tourner, lorsque plusieurs personnes ont quitté la table et la danse, et sont venues m'accoster. — « Que veux-tu, l'ami ? veux-tu être des nôtres ? viens-tu signer ton pacte ? nous allons faire venir notre seigneur le diable. » À ces mots, je me suis troublé ; néanmoins j'ai répondu : « Non, messieurs, je suis bon chrétien et je ne veux point me donner à Satan. » — « Tu as tort, nous sommes tous de bons enfants, tu ne te repentiras point d'être avec nous, oublie les sottises de ton curé, et renie ta religion. » — « Oh ! mon Dieu, me suis-je écrié, en faisant le signe de la croix, venez à mon secours. » À ces mots les bougies se sont éteintes, le tonnerre a grondé, tout a disparu, et je n'ai plus vu, au travers des éclairs, qu'une foule de chauve-souris et de chats-huants qui voltigeaient autour de moi, en poussant des cris épouvantables ; à peine avais-je la force de respirer, lorsque j'ai entendu une voix qui me criait : « Ne crains rien, chrétien, tout l'enfer ne peut prévaloir contre toi. » Ces paroles m'ont rendu la force, et je me suis mis à courir jusqu'ici. »
« Ton aventure est extraordinaire, lui dis-je, et je verrai par moi-même. »
En effet quelque temps après, je partis un vendredi par un beau clair de lune, bien résolu de me rendre au sabat ; mes vœux furent accomplis : et en arrivant à la vigne du diable, je trouvai une fête complète, des femmes magnifiques, des élégants, des feux d'artifices, des joutes, des danses, tout était réuni pour embellir ce spectacle.
Je restais stupéfait, lorsqu'une dame d'une beauté ravissante, parée comme Vénus, s'avança vers moi. — « Soyez le bienvenu, me dit-elle, nous vous attendions et vous manquiez à la fête ; notre maître et seigneur vous prouve le cas particulier qu'il fait de votre personne, puisque, contre son ordinaire, il vient au devant vous. »
Un très bel homme alors m'adressa la parole : — « Vous êtes, dit-il, après m'avoir salué très-poliment, au milieu d'une assemblée de sorciers, mais, comme vous voyez, ils ne sont pas effrayants, entrez hardiment, aucun mal ne vous sera fait. » Et aussitôt je fus introduit dans une vaste enceinte où tout respirait la joie et la gaité.
Des rafraîchissements circulaient à la ronde, et j'étais surpris de voir qu'on ne m'en offrait point. — « Je devine votre pensée, me dit le seigneur et maître ; mais avant de vous faire partager nos repas, il faut que nous ayons une petite explication.
« Comme je vous l'ai déjà dit, toutes les personnes assemblées ici sont des sorciers ou des sorcières, et par conséquent ont l'honneur de m'appartenir ; si vous eussiez mangé ou bu la moindre des choses, vous auriez été à moi de plein droit ; mais nous ne voulons surprendre personne ; la bonne foi règle toutes nos actions ; maintenant que vous êtes instruit, si vous voulez signer votre pacte, il ne tient qu'à vous ; établissez vos conditions, je pense que nous serons bientôt d'accord. » — « Vraiment monsieur le diable, lui dis-je, vous n'êtes pas aussi diable comme on le croit parmi nous ; mais je ne puis accepter vos offres, content de mon sort ici bas, je ne désire point changer de condition. » — « Faites vos réflexions, répondit-il d'une voix sévère, et vous nous trouverez ici tous les premiers vendredis de chaque mois. »
Comme il achevait ces mots, une cloche fit entendre les sons de l'angelus ; aussitôt toute la troupe poussa des hurlements affreux, le diable prit une forme horrible qui me glaça d'effroi, cette femme qui m'avait paru si belle, devint une vilaine chatte noire, tous les autres personnages furent changés en chauve-souris, chat-huant et autres animaux nocturnes. Ils m'effrayèrent véritablement, lorsque, transformés ainsi, ils m'entourèrent en menaçant de me dévorer ; j'étais dans des ténèbres épaisses ; je voyais autour de moi des abîmes prêts à m'engloutir, ce qui m'empêchait de faire un seul pas pour m'éloigner ; la terre vomissait une quantité de souffre, de bitume et exhalait une odeur fétide et insupportable. J'étais oppressé, j'étouffais, la sueur découlait de tout mon corps et ma faiblesse était si grande que je me voyais près de succomber.
Cependant les sons argentins de la cloche annonçaient les premiers rayons de l'aurore ; selon ma coutume, je récitai mon angelus. Aussitôt, les cris, les hurlements redoublèrent, le diable s'agita de mille façons, la foudre éclata de tous côtés et je me trouvai au milieu de torrents de flammes, entouré de reptiles malfaisants.
Ma prère finie, je fais le signe de la croix ; aussitôt, la terre s'entrouvre et engloutit tous les monstres qui m'avaient épouvanté.
Le jour me rendit les forces et le courage. Je me retirai et ne fus plus tenté d'aller voir les fêtes nocturnes.
Je partis de la capitale pour faire un voyage que nécessitait mes affaires : quatre voyageurs, une voyageuse et moi, remplissions la voiture. On débuta par les compliments ; ensuite on mangea, on dormit ; mais enfin on ne peut pas toujours dormir et manger, et il faut passer le temps à quelque chose. Après qu'on eut épuisé les modes, passé en revue le genre humain, critiqué chaque ministre, les autorités, les missions, les missionnaires, réglé les états du monde entier, et contrôlé jusqu'au plus petit commis, on n'avait plus rien à dire, lorsque la discussion tomba sur les revenants. « Ah ! mon Dieu dit la voyageuse, j'ai un château que je ne peux habiter, parce que tous les esprits de l'autre monde y reviennent. » — « Où est votre château, dîmes-nous ? » — « Nous passerons devant, répondit-elle. » — « Tant mieux, nous verrons ces esprits. »
« Je ne suis pas très curieux de ces sortes d'aventures, dit un voyageur qui avait toute la mine d'un homme de bon sens. » — « Ni moi non plus, répondit un autre, et je suis bien payé pour ne pas les aimer. » Notre curiosité étant excitée par ces réflexions, nous les priâmes de nous dire pourquoi ils redoutaient tant les esprits.
« Rien de plus facile dit le premier qui avait parlé, je vais vous conter mon histoire.
« J'ai toujours aimé les voyages et semblable au Juif errant je ne restais jamais dans le même lieu : tantôt en voiture, tantôt à cheval, tantôt à pied, j'étais toujours par monts et par vaux.
« Un soir vers la brune accablé de lassitude, je dis tout haut : « Si j'avais un cheval, je serais bien heureux. » À peine avais-je fini ce souhait qu'un cavalier passa et me dit : « Monsieur, vous avez l'air bien fatigué, vous avez encore trois lieues à faire, si vous voulez profiter de la croupe de mon cheval il ne tient qu'à vous. » J'hésitais, cependant la necessité me força à accepter et me voilà derrière le cavalier : nous n'avions pas fait cinq cents pas qu'un second voyageur se présente, même offre, encore acceptée ; bientôt après un troisième, un quatrième, un cinquième, un sixième ; enfin un douzième est à la file, et le cheval de s'allonger pour laisser de la place au dernier venu.
« Depuis longtemps la peur s'était emparée de moi : je n'osais respirer, et j'étais plus mort que vif. Mais que devins-je, lorsque je vis que la maudite monture allait d'une vitesse égale à la foudre et prenait un chemin nouveau. — « Ah ciel ! m'écriai-je, notre Seigneur était en même compagnie que nous, ils étaient treize, et le treizième était Judas, qui le vendit, nous avons certainement un Judas parmi nous, Jésus ne nous abandonnez pas. » Au même instant des hurlements épouvantables se firent entendre, et bientôt après je ne sentis plus rien autour de moi ; cependant j'allais toujours avec une rapidité extraordinaire, et je me trouvai presque à la même place où j'avais rencontré mon maudit cavalier.
« Voilà Messieurs ce qui m'a dégoûté de voyager, et m'a rendu moins incrédule sur les esprits. »
Nous ne savions que dire de cette aventure, lorsque le second commença son récit.
« Étant à Marseille, j'eus besoin d'aller à la Ciotat, petite ville qui n'en est éloignée que de six lieues, je partis tard, je m'amusai à considérer les sites romantiques de ce beau pays, enfin, je flanai tant, que la nuit me surprit au milieu des montagnes, sans que je susse où j'étais. Je marchais au hasard depuis longtemps, lorsque j'aperçus une lumière qui n'était qu'à quelque distance de moi, je m'y rendis, résolu de demander l'hospitalité. Je frappe ; une domestique vient m'ouvrir, accède à ma demande et m'introduit dans un salon magnifique où je trouve une dame très belle, très élégante, qui me reçoit de la meilleure grâce et m'engage à m'asseoir à son côté, elle fait servir à souper, et pendant la soirée j'eus tout lieu de croire que je serais heureux de toute manière.
« L'heure du coucher étant venue, je me disposais à me mettre au lit, lorsque la perfide me pria d'attendre un instant, disant qu'elle allait bientôt revenir. Hélas ! elle n'avait pas encore paru lorsque minuit sonna, heure fatale ; l'horloge n'avait pas fini de faire entendre ses sons, que je vis entrer dans la chambre une foule d'esprits, les uns marchaient, les autres voltigeaient, tous paraissaient dans la plus grande joie. Jusque-là je n'en fus pas effrayé, mais bientôt après ils s'approchèrent de moi, et un colosse ayant une voix de Stentor me dit : « Malheureux qu'es-tu venu faire ici ? ne savais-tu pas que cette maison appartient aux esprits et que chaque nuit nous nous y rassemblons ? » J'avais au plus la force de lui répondre, lorsque mon vigoureux colosse s'empare de moi, m'enveloppe dans les matelas, les couvertures et me transporte au milieu de la chambre. Ce qu'il y a de surprenant dans cette aventure, c'est que je ne sentais rien, et que mon transport se fit comme par enchantement.
« Lorsqu'ils m'eurent assez ballotté, ils me délivrèrent, me firent asseoir, et un plaisant de cette société infernale, proposa de me faire la barbe, aussitôt le bassin, la savonnette, la serviette en un mot un nécessaire complet parurent, et une main sinon invisible, du moins très légère me rasa avec une dextérité sans exemple, mais le malin esprit ne me rasa que d'un côté, et la preuve que ce que je vous dis est vrai, c'est que la barbe n'a plus poussé sur ma joue gauche, tandis que la droite n'a éprouvé aucun changement. »
Nous vérifiâmes le fait, et nous nous aperçûmes que le poil du côté gauche était ras et qu'il était comme si le feu y avait passé.
« Après que cette opération fut finie, reprit notre compagnon, ils partirent d'un grand éclat de rire et résolurent de me faire sauter sur la couverture ; ils me bernèrent un bon quart d'heure, après quoi ils me laissèrent en repos.
« Cependant le jour commençait à poindre, sans doute le moment du départ approchait ; car ils s'enfuirent précipitamment, mais avant ils me firent diverses marques sur le corps, marques qui ont été ineffaçables et que je porterai sans doute toujours.
« Ce qui me surprit le plus, c'est que la maison disparut et que je me trouvai aux portes de la Ciotat, sans que j'aie jamais pu savoir comment j'y avais été transporté ; et comment la maison avait disparu.
« Depuis cette époque, que j'ai toujours présente à la mémoire, je n'aime plus à me trouver avec des esprits. »
« Hélas ! messieurs, que sont vos aventures auprès de celles que mes crimes m'ont attiré, dit un troisième voyageur. »
« Votre histoire, demandâmes-nous en même temps ? » — « Volontiers répondit-il, mais vous en frémirez ; j'en frissonne encore.
« Je suis né ambitieux, violent et irascible, la moindre contrariété me mettait hors de moi, et lorsque le malheur s'appesantissait sur ma tête, je devenais furieux.
« Un soir que trompé dans mes espérances ambitieuses, je me maudissais de bon cœur, je m'écriai tout haut : « Oui, s'il y a un esprit infernal, qu'il apparaisse, qu'il vienne ; sous quelque forme qu'il se présente, pourvu qu'il me porte la vengeance, je me donne à lui. »
« Ces paroles n'étaient pas sorties de ma bouche que je sentis une chaleur brûlante. Le thermomètre qui était dans ma chambre monta subitement à 48 degrés, des flammes de diverses couleurs remplirent mon appartement, un vent brûlant m'ôtait la respiration ; enfin j'étais presque suffoqué.
« Tous ces symptômes me causèrent de l'effroi, et je me dis : « Serait-il possible que le diable se présentât devant moi ? » Bientôt un spectre horrible s'approche : « Que me veux-tu, dit-il, parle. »
« J'avais à peine la force de considérer cette hideuse figure, qui vomissait des flammes par tous les pores, et dont le corps affreux était entouré de serpents qui se mouvaient en tous sens, lorsqu'il m'apostropha en ces termes : « Réponds-moi vite, mon temps est précieux, d'autres m'attendent, veux-tu de l'or ? en voilà, veux-tu te venger ? voilà la vengeance, veux-tu devenir homme d'état, homme de lettres, guerrier, tes désirs seront accomplis, je suis le dispensateur des grâces... de la gloire... choisis... » J'eus cependant la force de lui demander à quelle condition. — « Je t'accorde encore 40 ans de vie, pendant lesquels tu feras tout ce que tu voudras, mais au bout de ce temps tu m'appartiendras entièrement. Tant que tu vivras, je serai ton esclave ; mais après ta mort tu seras le mien ; vois si ces conditions te conviennent : en ce cas, signons notre contrat, si non n'en parlons plus, adieu. »
« Un crime entraîne un crime nouveau, hélas ! vous l'avouerai-je, j'eus la faiblesse de signer ce pacte infâme. »
Chacun de nous frissonna.
« Mon pacte signé, le démon me dit : « Seigneur je suis votre esclave, ordonnez ; toutes les fois que vous aurez besoin de moi, vous frapperez la terre avec votre pied, et de suite je serai à vos ordres. » — « Puisqu'il en est ainsi, lui dis-je, j'exige que tu changes de forme et que tu en prennes une moins hideuse. » Je n'avais pas fini de parler que je vis devant moi un charmant jeune homme, qui me demanda si j'étais content. « Oui, mais il faut à présent que tu me donnes de l'argent, et un coffre-fort fut se placer au pied de mon lit. Tu sais que j'ai une haine mortelle contre un homme d'état, il faut me venger. » — « Tu seras satisfait, demain sa disgrâce sera prononcée, et tu seras à sa place. » — « En voilà assez pour cette fois, retire toi, et que je jouisse d'un sommeil paisible. »
« Mon maître futur, mon esclave présent se retira et j'eus le repos le plus parfait.
« Le matin je fus éveillé par un messager qui me portait l'avis de la chute de mon ennemi, et l'agréable nouvelle que je le remplaçais. Je courus, ou pour mieux dire, je volai à mon nouveau poste. Que vous dirai-je enfin, tout fut selon mes désirs ; j'acquis de la réputation comme homme d'état, comme guerrier, poëte. On aurait dit que j'étais universel. Mais que la nature humaine est inconséquente, je ne pouvais jouir d'un bonheur si doux et l'ambition me dominait au point que les lauriers, les myrtes, m'ennuyaient, m'étaient à charge ; je le dis au démon, qui ne sachant que faire, se fâcha, me dit que nul mortel n'avait joui d'autant de faveur que moi, que ma puissance égalait presque celle de la divinité, et qu'il craignait bien de n'avoir fait qu'un ingrat. Plein de fureur je saisi mon pacte, je répliquai qu'il était trop heureux de m'obéir, qu'il n'était que mon vil esclave, que pour le lui prouver je voulais égaler le Créateur et que moi-même je voulais créer. « Je m'attendais à cette demande, dit-il, je suis obligé d'exécuter tes volontés ; autrement, notre traité serait rompu, mais que tu es un insensé. » Je lui imposai silence, et ayant pris une statue de cire parfaitement belle, je lui ordonnai de l'animer et d'en faire une femme magnifique. Hélas ! je fus obéi, et la plus belle créature qui ait jamais été sur la terre, parut devant mes yeux : « Je me retire, me dit le démon, tu as voulu être malheureux, tout mon pouvoir ne peut t'en empêcher ; adieu. »
« Dès qu'il fut sorti je me livrai à l'amour le plus violent pour ma créature, je la fis passer pour ma femme, je croyais avoir trouvé le bonheur, mais grand dieu ! autant cette femme était belle, autant son âme était horrible ; elle me conduisit de faute en faute, de crime en crime, et elle m'avait réduit au point de dire, avec elle, que nous voudrions que toute l'espèce humaine n'eût qu'une tête pour la couper. Si le pouvoir du démon n'eût pas été anéanti par la créature qu'il m'avait fait faire, je suis forcé d'avouer que la moitié du monde aurait perdu la vie ; mais comme je l'ai déjà dit, il ne pouvait plus accéder à tous mes désirs, toutes mes conjurations, toutes les siennes, n'aboutissaient qu'à quelques grâces. Lorsque je lui en demandai la raison, il me répondit que la puissance céleste l'en empêchait.
« Cependant au milieu des tourments que ma créature me faisait éprouver, le terme fatal approchait ; mon esclave, qui, allait devenir mon maître, m'en avertit. « Tu te moques, lui dis-je, il n'y a que 20 ans, et ils ne sont pas encore écoulés. » — « Tu comptes 20 ans, dit-il, mais aux enfers, nous comptons double, 20 ans de jour, 20 ans de nuit, cela fait bien 40 ans, terme que je t'ai accordé. »
« Je criai, je m'emportai ; mais tout cela n'aboutit à rien, et il fallut me résoudre à être étranglé le surlendemain.
« Quelle que soit la position d'un homme il n'aime pas à mourir, surtout lorsqu'il doit tomber sous la griffe du diable, et j'étais sûr qu'elle ne serait pas douce, car je n'avais pas été doux à son égard.
« Plongé dans mes tristes réflexions, je sortis le matin, et tout machinalement j'allai vers l'église. Comme je mettais le pied sur le seuil de la porte, le diable me barra le chemin : « Retire-toi, vil esclave, lui dis-je, jusqu'à demain tu n'as aucun droit sur moi. » Il fut intimidé et se contenta de me faire des menaces. Aussitôt je me précipitai dans le lieu saint, je demandai à parler à un vénérable prêtre que je connaissais, je lui racontai tous mes crimes. « Je les connaissais, répondit-il, et je vous attendais pour vous sauver. » Alors il fit fermer toutes les portes du temple, assembla tout le clergé. On m'exorcisa, on m'aspergea d'eau bénite, on me fit faire amen. De honorable, en un mot, on me purifia.
« Pendant toute cette cérémonie le démon ne cessait de pousser des hurlements épouvantables ; plusieurs fois il voulut me saisir ; pour l'éviter, on me donna la croix à porter, alors des vociférations horribles se firent entendre, l'église fut remplie d'une odeur sulfureuse et infecte, elle paraissait pleine de spectres, et ce ne fut qu'à force d'aspersion, qu'on parvint à chasser le malin esprit. Enfin on en vint à bout, et lorsque je fus en état de grâce, on fut chez moi faire la même cérémonie, mais là les prêtres eux-mêmes faillirent à être victimes de leur zèle ; car les démons n'étant plus retenus, comme dans l'église, se livrèrent à toutes sortes d'excès. Un des saints ministres lui-même, saisi à la gorge, ne fut délivré qu'avec beaucoup de peine ; ma maison, étant nettoyée de tous les hôtes infernaux, j'y retournai, mais je n'y retrouvai plus aucun de mes anciens domestiques, ni ma créature, tout avait pris la fuite, tout avait été plongé dans les enfers.
« Depuis ce temps je vis tranquille, et j'espère mourir de même, pourvu toutefois que je ne transgresse pas les commandements qui m'ont été faits. Il faut que je porte toujours sur moi cette relique, nous dit-il en nous montrant une image de la Vierge. »
Mais qu'elle fut notre surprise, et notre effroi lorsque nous vîmes un de nos compagnons de voyage, s'élancer avec furie, sur celui qui venait de parler, et l'empoigner à la gorge en poussant des vociférations affreuses.
Cependant le voyageur se défendait avec sa relique, et nous remarquâmes que chaque fois que cette image touchait le démon, il reculait en écumant de rage.
Depuis longtemps, ce combat durait lorsque nous vîmes quelque chose qui descendait du ciel avec la rapidité de la foudre. « Dieu ! s'écrie, le malheureux, je suis sauvé. Fuis, démon infernal, fuis, voilà mon sauveur. » Au même instant un ange entra dans la voiture, et s'adressant à l'esprit malin il lui dit : « As-tu osé porter tes mains impies sur cette image sacrée ? Ne sais-tu pas que tu dois la respecter en tout lieu. Esprit des ténèbres, retourne au centre de la terre, c'est là ta demeure éternelle, c'est celle que le devin Créateur t'a donnée. » À ces mots, il le saisit, et le jettant fortement à terre, un abîme s'entrouvrit et le reçut.
Nous n'étions pas revenus de notre frayeur, lorsque nous arrivâmes devant le château de la dame.
Il était huit heures du soir, et d'un mouvement spontané nous descendîmes de la voiture. Un vieux concierge vint tout tremblant nous ouvrir. Il craignait que nous ne fussions une armée d'esprits, qui venaient le tourmenter, il osa à peine nous conduire dans le salon, et nous donner à souper. Cependant nous restâmes sur nos gardes en attendant les esprits.
Vers minuit, nous aperçûmes une ombre, qui se dessinait sur le mur, nous approchâmes ; et l'ombre ne disparut point, au contraire, elle prit diverses formes, un moment après nous en vîmes un grand nombre qui allaient en tous sens dans l'appartement. Jusque là nous n'avions fait que rire, mais la crainte nous saisit un peu lorsque la porte du salon s'ouvrit à deux battants, et qu'une femme en entrant nous adressa ces paroles : « Téméraires mortels, quelle fatale destinée vous a conduits ici : Hâtez-vous de fuir ou craigniez ma vengeance. »
Nous nous regardions tous, le voyageur à la relique la tenait fortement, la maîtresse du château faisait des signes de croix, d'autres récitaient des oraisons, en un mot chacun était occupé, moi seul, je me permis de faire le plaisant : « Qui que tu sois, dis-je, tu ne me causes nulle frayeur, que tu sois esprit, diable, tout ce que tu voudras, je m'en moque, et je brave ta puissance. » Alors je fis quelques pas pour m'approcher du spectre. Comme j'allongeais la main pour le saisir, il disparut, et je trouvai à sa place le monstre le plus hideux qu'on puisse voir. Je ne m'épouvantai cependant point, et je fus pour le prendre à brasse corps ; mais cet horrible spectre était tout garni de pointes aigues qui me firent reculer, je pris mes armes. Vain espoir, les balles, et le fer ne pouvaient rien sur lui. Nous étions dans cette étrange situation, lorsque le tonnerre vint ajouter à notre effroi ; le château parut tout en feu, une épaisse fumée nous ôtait la respiration et nous permettait à peine de nous voir ; des ombres gigantesques allaient et venaient en tout sens, plusieurs s'approchaient de nous, en nous menaçant, mais celui qui était le plus tourmenté était le malheureux, qui avait fait le pacte, la frayeur le saisit au point qu'il laissa tomber sa divine image, au même instant, les démons le saisirent et lui tordirent le cou, nous vîmes expirer ce malheureux sans pouvoir lui donner aucun secours, mais que devinmes-nous, lorsqu'une voix aussi forte que le bruit de la mer en courroux, prononça ces mots : « Homme sans foi, tu m'appartenais, j'avais fait assez de sacrifices pour t'acquérir, et au mépris de tes serments, tu avais rompu ton pacte ; retombe en ma puissance, et que les parjures tremblent en lisant ton histoire. » À peine avait-il fini ces mots, que le château parut s'abîmer, et que nous perdîmes tous connaissance.
Lorsque nous revînmes à nous, nous nous trouvâmes en rase campagne, et dans un tel état de faiblesse, que nous pouvions à peine nous soutenir. Nous nous rendîmes comme nous pûmes au prochain village, bien résolus de ne plus tenter d'aventure de ce genre. Néanmoins nous fîmes dire des messes, pour arracher, s'il était possible, l'âme du malheureux damné des griffes du démon, et j'ai la certitude de l'avoir fait, car il m'est apparu depuis, blanc comme la neige, ayant sa relique à la main, et me remerciant de ce que j'avais fait pour lui.
Mon éducation finie, je fus joindre un régiment de hussard dont je venais d'obtenir la lieutenance, tandis que mon intime ami le Marquis de *** se rendait au sein de sa famille qui habitait les bords du Rhône.
Au bout de 6 ans, j'obtins un congé, et je fus passer mon semestre chez mon ami.
Nous avions tenu une correspondance active, et toutes ses lettres m'entretenaient des terreurs qu'il avait eues dans son vieux château ; elles avaient été si grandes qu'il l'avait abandonné.
Doué d'une force d'âme peu commune, je ne pouvais m'empêcher de rire en lisant sa correspondance ; mais ce fut bien pire lorsqu'il me raconta que véritablement effrayé, il ne mettait plus les pieds dans son donjon, parce que son grand père lui était apparu au moins vingt fois, que tous ses gens l'avaient reconnu et avaient été témoins du vacarme que les esprits faisaient dans sa maison.
« J'aime beaucoup les aventures extraordinaires, lui dis-je ; la vue des revenants l'est passablement, à mon avis, aussi veux-je aller faire une visite à ton aïeul. » — « Dieu t'en préserve, mon ami, personne n'habite le château et nulle créature humaine n'en approche, même en plein jour, sans être saisi d'effroi. »
« Vaines terreurs, répliquai-je, et ce soir même, je cours me livrer aux esprits infernaux. » Toutes les représentations de mon ami, furent inutiles, et suivi de mon domestique, brave hussard, je partis sur-le-champ.
Dès que nous fûmes arrivés, nous commençâmes à visiter nos armes, ensuite nous parcourûmes toute la maison.
Nous choisîmes l'appartement le plus agréable, nous y allumâmes un grand feu ; et fortifiés par un bon souper, nous attendîmes avec patience les revenants. Nous venions de nous livrer au sommeil, lorsque nous fûmes réveillés par un bacanal épouvantable : On traînait de lourdes chaînes, les meubles étaient en mouvement, une vapeur épaisse et infecte parcourait tout le château, un vent violent circulait dans toutes les chambres, et l'on aurait dit que la foudre allait nous écraser.
Mon domestique et moi nous nous regardions, sinon épouvantés, du moins surpris, lorsque rassemblant tout mon courage : « Aux armes, lui dis-je, ces morts ne sont que des vivants qui fuiront à notre approche. » À peine avais-je fini ces mots, que la porte s'ouvre, et nos regards se portent sur un fantôme d'une grandeur gigantesque ; ses yeux creux étaient enflammés, sa bouche livide laissait voir des dents longues et décharnées, ses joues dépouillées de chair, n'offraient à notre vue qu'un monstre horrible, sa tête chauve ajoutait encore à ce tableau ; ses mains étaient armées de griffes crochues, son corps n'était qu'un vrai squelette entouré de reptiles, enfin il était mille fois plus hideux que la mort, telle qu'on nous la représente.
Nous étions encore à considérer ce monstre, lorsqu'un vieillard paraissant avoir 80 ans et tout habillé de rouge entre dans la chambre ; sa figure respectable nous rassure. « Insensés, nous dit-il, qui a pu vous porter à venir troubler mon repos ? Persécuté par ma famille, durant toute ma vie, vient-elle me persécuter encore après ma mort ? Fuis, malheureux, fuis, ou redoute mon courroux. » — « Mille bombes, s'écrie mon hussard, je n'ai pas fui devant des régiments entiers, et je fuirais devant un esprit ? Attends, téméraire vieillard, je vais t'apprendre qu'un hussard français ne tremble point, même devant les puissances de l'enfer. » En disant ces mots, il saisit son pistolet, juste l'esprit, la balle part, frappe sa poitrine et roule à ses pieds. « Que peuvent tes armes contre moi, dit le revenant d'un ton froid et ironique. » — « Elles pourront mieux cette fois, dit le hussard. » Et un second coup n'a pas plus de succès que le premier. « Le diable m'emporte si j'y conçois rien, dit mon domestique, jamais je n'ai visé si juste, et avec si peu de succès. » — « Suis-moi, dit une voix sépulcrale. » — « Je te suivrai aux enfers, s'écrie le hussard. » — « Eh bien ! marche, répond l'esprit. » Nous le suivons : son guide allait devant. Nous traversons une foule d'appartements, les cours, les jardins. Arrivés à l'extrémité de celui-ci, le vieillard nous adresse ces mots : « Je suis damné. Ma famille en est la cause : Repoussé de son sein, je me suis donné aux esprits infernaux, et c'est pour me venger que je répands l'alarme dans ce château. Dis à mon petit-fils que de dix ans, ni lui, ni personne n'habitera ici. Mais l'heure de mon retour approche, je sens déjà les cruelles atteintes des flammes, je brûle... » S'adressant alors à son compagnon qui s'emparait de lui : « Monstre, lui dit-il, auras-tu bientôt fini de me tourmenter, tes ongles me déchirent, tes dents affreuses me dévorent, et ton souffle m'empoisonne. » En effet, le vieillard était déjà tout en feu, et son terrible conducteur, le mettait à la torture. Nous étions stupéfaits. Cependant l'esprit infernal frappa la terre de son pied, en poussant un cri effroyable. Aussitôt, la terre s'entr'ouvrit, et engloutit le vieillard et son bourreau.
Notre courage devenant inutile, nous nous retirâmes, et ayant pris nos chevaux, nous nous éloignâmes de toute la vitesse de leurs jambes.
Arrivés chez le Marquis, nous lui fîmes le récit exact de notre aventure, et l'engageâmes très fort à ne plus remettre les pieds dans son château.
Il existait au milieu du 10e siècle une abbaye située aux confins d'une immense forêt de la Normandie.
La légende a rendu cette forêt fameuse par les apparitions continuelles qui y avaient lieu et bien plus encore par la présence d'une biche blanche, qui depuis un temps immémorial avait répandu la consternation dans toute la contrée. Le grand-père disait à son petit-fils : « Fuis les murs de l'abbaye aussitôt que la nuit approche ; en mourant, mon aïeul me fit la même recommandation, elle lui avait été faite par le sien. »
Nombre de jeunes gens indociles avaient tenté d'approcher l'animal ; mais les uns en avaient été victimes, les autres n'avaient pu y parvenir et tous avaient vu des choses épouvantables.
Les religieux avaient en vain promis des récompenses considérables à ceux qui mettraient l'aventure à fin, mais la terreur était si grande que personne n'osait plus la tenter.
Les choses en étaient là lorsque deux chevaliers furent demander l'hospitalité au monastère : Leur contenance noble et fière, leur force qui paraissait surnaturelle, les nombreuses cicatrices qui honoraient leur bravoure, tout annonçait que ces étrangers étaient de preux chevaliers.
L'abbé leur fit l'accueil le plus gracieux et les pria avec tant d'instances de passer quelques jours avec lui qu'ils ne purent s'y refuser.
« Ce n'est que pour reconnaître les bontés que vous avez pour nous, dit un des chevaliers à l'abbé, que mon frère d'arme et moi acceptons votre offre ; car nos chagrins sont si cuisants que notre intention était d'aller finir notre triste existence dans quelques climats lointains. » — « Mon fils, reprit l'abbé, le ciel a de grandes vues sur vous, je vous attendais et je connais vos peines : Le souverain qui vous a disgracié reviendra de son erreur, et vous serez encore à la cour ce que vous méritez d'y être ; songez toujours que c'est ici le terme de vos infortunes. » En finissant ces mots, l'abbé se leva et leur souhaitant une bonne nuit, ils furent se coucher.
Les chevaliers restèrent tout surpris du discours du digne abbé : « Nous savions bien qu'il était un saint homme, se dirent-ils, mais nous ignorions qu'il fut prophète. »
Le lendemain au point du jour, l'abbé entra dans leur cellule, s'assit près de leur lit et leur tint ce discours :
« Chevaliers aussi nobles que braves, le ciel seul a guidé vos pas parmi nous, le dieu que nous servons vous a envoyés exprès pour mettre fin à vos chagrins et aux miens.
« Apprenez, illustres chevaliers, que depuis plus de cent ans les alentours de cette abbaye sont en proie à des visions plus ou moins terribles : Le malin esprit y fait sa demeure, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Un nombre prodigieux de nos vassaux et de braves chevaliers ont été sa victime, et l'on a cru jusqu'à présent que nulle puissance terrestre ne pouvait triompher de ces esprits infernaux.
« En proie à la plus vive douleur, je le croyais aussi, lorsque la nuit qui a précédé votre arrivée, j'ai eu une vision, un ange m'est apparu et m'a dit : « Abbé, le ciel est touché de tes peines, et veut y mettre fin ; il t'enverra deux chevaliers bannis injustement de la cour, le chagrin les dévore et ils vont sous un ciel étranger chercher un repos qu'ils ont perdu. Engage-les à tenter l'aventure de la forêt, dis leur bien que s'ils sont purs, que si leurs mains sont nettes du sang innocent, si leur âme n'est pas souillée, ils sortiront victorieux de cette lutte, mais qu'ils s'examinent bien, que leur salut dépend de la sainteté de leur vie. »
« À ces mots, j'étais tombé la face contre terre ; lorsque je me suis relevé, je n'ai plus vu qu'une vive lumière qui fendait la voûte éthérée. Voilà, mes enfants, comment j'ai su vos aventures, et si je juge bien, je vous crois destinés à de grandes choses. »
Le plus ancien des chevaliers prenant la parole, dit : « Mon père, le jeune homme que vous voyez là est mon élève, issus tous les deux d'une noble race, l'amitié la plus sainte nous unit presque dans l'enfance, un léger duvet ombrageait à peine mon menton qu'Ernof commençait à marcher ; bien jeune encore, il perdit les auteurs de ses jours, mais son père avant de mourir me fit jurer que jamais je n'abandonnerais son fils ; après, il m'arma chevalier, me donna diverses instructions et s'endormit du sommeil des justes.
« La carrière que je venais d'embrasser m'appelait à la cour... Aux combats... Je m'y rendis. Le roi fut touché de ma jeunesse, me prit en amitié et bientôt me témoigna de l'estime.
« Dans diverses batailles où je combattis sous ses yeux, j'eus le bonheur de lui plaire et un jour que près d'être accablé sous le nombre, il était sur le point de perdre la liberté, je ralliai quelques chevaliers, je revins à la charge et je fus assez heureux pour ramener mon roi, et le ramener triomphant de ses ennemis.
« Sa reconnaissance égala le service que je venais de lui rendre ; il exigea que je fusse attaché spécialement à sa personne, et tout le palais retentit des louanges qu'il me donna.
« Cependant cinq années s'étaient écoulées sans que j'eusse vu mon élève, je l'avais confié aux soins d'un écuyer fidèle ; mais je sentais que ma présence lui devenait nécessaire : J'en parlai au roi ; il me permit d'aller chercher mon ami, mon enfant. Je fis toute la diligence possible, je me jettai dans les bras de mon Ernof ; je le trouvai tel que je le désirais, plein d'ardeur, et de noblesse d'âme. Je l'emmenai avec moi, et il eut le bonheur de plaire à la cour. Notre illustre monarque voulut l'armer lui-même chevalier, et la jeune princesse lui donna sa devise. Hélas ! cet heureux temps n'a pas été de longue durée.
« Un vassal donne le signal des combats, le roi près de se mettre à la tête de son armée fait une chute ; on est obligé de le transporter dans son lit.
« Cependant les Anglais accouraient soutenir le rebelle ; il fallait se hâter de combattre, et le roi ne pouvait se tenir debout. Dans cette extrémité, il me fit appeler. « Chevalier me dit-il, partez, mettez-vous à la tête de mes troupes et qu'à vos coups, mes soldats reconnaissent l'ami de leur monarque. » Je mis un genou à terre et je jurai de triompher ou de mourir. « Revenez victorieux, me dit le prince, et je vous ferai l'honneur de vous allier à ma famille, vous épouserez ma cousine la princesse de... » Cette promesse redoubla mon ardeur ; le monarque s'en aperçut, et ayant fait appeler la princesse, il lui dit de me regarder comme son époux ; de me donner sa devise et ses couleurs : Il ajouta qu'il ne pouvait mieux nous récompenser l'un et l'autre, qu'en unissant en nous la vertu et la valeur.
« À ces mots, la princesse resta toute interdite, dit qu'elle obéirait, me donna pour devise : « Protégez le faible et respectez la vertu. » Sa couleur favorite était noire, je la pris, et depuis on m'a appelé le Chevalier noir.
« Je me mis de suite à la tête de l'armée ; elle était belle et pleine d'ardeur, aussi n'eûmes-nous pas de peine à vaincre le rebelle, mais les Anglais étant venus à son secours, il fallut recommencer le combat ; une bataille décisive allait se donner : J'exhortai mes soldats et je les conduisis à l'ennemi ; ils firent des prodiges de valeur, néanmoins ils allaient céder au nombre et à la fortune, lorsque je m'adressai à Ernof : « Mon fils, lui dis-je, le salut de l'armée dépend de nous : Vois-tu ce gros d'ennemi ? Lui seul porte le désespoir et la mort, courons et qu'il nous reconnaisse pour les favoris du prince. » Ernof me suit, notre présence rétablit le combat, mon jeune ami était comme un lion, et bientôt les Anglais cèdent à sa valeur ; mais ce ne fut point sans que notre sang coulât. Ernof entouré d'une troupe de gendarmes venait de tomber, prompt comme l'éclair, j'accours pour le sauver : J'y parviens ; mais moi-même blessé grièvement, je fus emporté sans connaissance.
« En apprenant mes succès et mes blessures, le roi était accouru ; il me trouva presque mourant : Sa tendre amitié, ses soins, hâtèrent ma guérison, et la paix vint y ajouter un baume qui ferma toutes mes plaies.
« De retour à la cour, le roi voulut tenir sa promesse. « Comte, me dit-il, dans huit jours vous serez l'époux de ma cousine. » Hélas ! tant de bonheur était-il fait pour moi.
« La veille de mon hymen, jour malheureux, la princesse me fit demander ; je me rendis à ses désirs. Quel fut mon désespoir, lorsque fondant en larmes elle me dit : « Chevalier, si la vertu et la valeur seules avaient le pouvoir de subjuguer les cœurs, qui mieux que vous mériterait d'être aimé ; mais apprenez un fatal secret : J'aime, chevalier, j'aime depuis longtemps, et j'aime sans espoir. Le roi ignore cette funeste passion, et je n'aurai jamais la force de la lui avouer. Mon seul espoir est en vous chevalier ; si vous voulez me conduire à l'autel, j'obéirai, mais non, vous vous laisserez fléchir ; vous ne voudrez pas me désespérer, et vous empêcherez une union qui serait malheureuse pour nous deux. »
« J'étais stupéfait, la douleur m'ôtait la parole, et je ne pus que m'écrier : « Comment faire, eh ! que dire au roi ? » — « Je prétexterai une maladie, dit la princesse, et pendant ce temps nous aviserons à quelques moyens. »
« Que vous dirai-je, enfin ; je me vis forcé de dire à mon roi, à mon ami, que je ne pouvais accepter son alliance. Le monarque fit tout ce qu'il put pour m'arracher mon secret, j'eus la force de le lui cacher : Dans sa colère, il me traita d'ingrat, de perfide, et me bannit de sa présence. Le jeune Ernof ne fut point compris dans cet arrêt, mais sa tendre amitié pour moi, a préféré mon exil aux plaisirs de la cour. »
Lorsque le chevalier eût fini, l'abbé lui dit : « Mon fils, vos chagrins sont grands et justes ; perdre sans l'avoir mérité la faveur de son souverain, le cœur de son ami, voilà de véritables chagrins ; mais prenez courage, le moment n'est pas éloigné. Je prévois... Oui... l'avenir se déroule à mes yeux... le ciel m'inspire... je vous vois dans les bras de notre monarque adoré... je vous vois près de la princesse : Elle devient sensible, elle reconnaît que l'objet de sa passion est indigne d'elle, et elle vous abandonne son cœur et sa main. Mais avant, il faut détruire l'œuvre du démon ; jusqu'ici vous avez combattu des hommes, maintenant c'est le malin esprit qu'il faut attérer ; soyez insensible, que votre cœur soit de roc, que rien ne vous touche, ne vous effraye, voilà vos sauveurs, ce Christ, cette image de la Vierge vous rendront invulnérable. Ce soir, à la troisième heure de la nuit, vous partirez ; pendant ce temps, mes religieux et moi seront en oraison pour la réussite de votre périlleuse entreprise. Cependant mettez-vous en prière, et que le plus saint des sacrements fortifie vos âmes comme une nourriture succulente fortifie nos corps. »
Il dit et se retira.
Le soir, les chevaliers sortirent armés de toutes pièces. À peine étaient-ils hors de l'abbaye, que la biche vint se présenter à eux ; ils la poursuivirent ; elle les conduisit au milieu de la forêt ; arrivés là, ils virent un palais magnifique ; une cour nombreuse était assemblée et le monarque qui la présidait était le roi de France, l'ami du chevalier. À son côté était la princesse ; le chevalier resta interdit ; il oublia un moment que c'était l'œuvre du malin, et il allait se jeter aux pieds du roi et de sa cousine, lorsqu'Ernof, qui devina sa pensée, le retint et lui dit : « Ces images sont trompeuses, point de faiblesses. » C'en fut assez, le chevalier tirant son épée, fondit sur le fantôme ; celui-ci lui cria : « Malheureux veux-tu égorger ton ami, ton bienfaiteur ; veux-tu immoler ton épouse ; viens plutôt dans leurs bras. » Vains discours, le chevalier, armé de la foi, tomba sur le fantôme et le mit en fuite ainsi que sa princesse. Alors le château s'écroula de toutes parts, le tonnerre gronda d'une horrible manière, la terre s'entr'ouvrit, et les deux guerriers en mesurèrent toute la profondeur d'un coup d'œil. Il en sortait une fumée noire et infecte et des nuées de fantômes voltigeaient autour des deux chevaliers ; ils frappaient indistinctement sur tout ce qui les entourait, et à chaque coup qu'ils portaient, occasionnait un changement : tantôt, c'était une femme en pleurs, qui les priait de l'épargner ; tantôt c'était un jeune enfant à la mamelle ; une autre fois c'était une bête féroce.
Il y avait plus d'une heure que ce combat durait, lorsqu'un chevalier gigantesque se présenta à eux : sa force semblait égaler sa bravoure, et les coups qu'il porta à nos héros furent horribles ; tout autre qu'eux en aurait été épouvantés, mais leurs cœurs d'acier ne redoutèrent rien.
Ils s'aperçurent cependant que leur ennemi était invulnérable ; leurs épées ne pouvaient l'entamer, tandis qu'ils voyaient leurs armes en pièces et leur sang couler. « Faibles femmes, disait-il, osez-vous vous mesurer avec moi ? Tremblez, votre dernier moment approche, et vous irez rejoindre les téméraires qui comme vous ont voulu braver ma puissance. » — « Ô ! Dieu, s'écria le chevalier noir, si jamais j'ai blasphémé ton saint nom, si jamais j'ai cessé de protéger le faible, l'innocent, fais-moi périr ; mais si j'ai toujours été selon ton cœur, si la vertu a toujours été ma passion, fais-moi sortir victorieux de ce combat. »
Nos chevaliers voyant que leurs armes ne pouvaient rien contre le démon, saisirent leur crucifix et en frappèrent l'ennemi du genre humain ; mais, ô ! surprise, aussitôt que le divin signe l'eût touché, le guerrier disparut, et ils ne virent plus à sa place qu'un spectre horrible qui les glaça d'épouvante ; ils continuèrent à le harceler, et bientôt après il disparut totalement. Ils parcoururent la vaste enceinte où ils étaient, et ne trouvèrent plus que les arbres de la forêt.
Ils se retiraient lentement, lorsqu'ils entendirent des cris plaintifs. « Illustres chevaliers, leur disait-on, venez délivrer des malheureux, aussi braves que vous, mais qui avaient moins de foi et de vertus ; nous gémissons depuis nombre d'années dans les entrailles de la terre, venez à notre secours. »
Les chevaliers ne demandaient pas mieux que d'aller les délivrer, mais par où passer ? « Il me vient une idée, dit Ernof, posons notre crucifix à terre et prions. » Ils exécutent leur projet. Oh ! surprise, la terre s'ouvre et laisse apercevoir un chemin. Nos guerriers s'y précipitent, et bientôt ils arrivent près des malheureux qui les avaient appelés : mais des barrières insurmontables s'opposent à leur délivrance ; toute la malice infernale s'est déployée pour défendre ces lieux ; des fantômes, des spectres, des lacs de sang, de souffre, rendent ce lieu inexpugnable ; une multitude de démons en défendent l'entrée ; nos chevaliers frappent d'estoc et de taille, tous leurs efforts n'aboutissent à rien ; ils approchent leur divine relique, les grilles disparaissent, les démons sont en fuite, tout cède à leurs efforts : Ils emmènent les malheureux prisonniers. Ils retrouvent leur chemin, et arrivent presque mourants au monastère.
« Dieu soit loué, s'écria l'abbé, l'œuvre du démon est donc détruite, et nous pourrons respirer en liberté. »
Depuis cette époque, la forêt ne fut plus fréquentée par les esprits, et pour les empêcher d'y retourner, l'abbé y fit placer des croix de distance en distance.
Nos deux preux habitaient le monastère depuis quelques jours, lorsqu'ils reçurent un message du roi qui les envoyait chercher. Ils se rendirent à ses ordres, leur innocence fut connue et le chevalier épousa la princesse.
Source : (Charles Nodier,) Infernaliana, Sanson & Nadau éditeurs, Paris, 1822.
(Les 17 titres ci-dessus ne sont qu'un extrait des 34 titres que compte le recueil.)