« Les songes ressemblent à l'écume des vagues qui passe et s'évanouit, » disait le vieux baron H... en allongeant le bras pour sonner son valet de chambre Kaspar ; car l'heure d'aller se coucher avait sonné depuis longtemps ; le vent d'automne soufflait avec violence, et Maria, une belle jeune fille encapuchonnée dans un immense châle, luttait avec effort contre le sommeil. Plus loin se tenait debout Ottmar, le fils du baron, grave étudiant dont la cervelle philosophait à propos de tout.
« Père, dit le jeune homme, comment pouvez-vous penser que les rêves ne soient pas des phénomènes mystérieux qui nous mettent en rapport avec le monde invisible ?
— Mon ami, répondit le baron, je suis de l'avis des matérialistes ; ils ne voient rien que de fort naturel dans ces prétendus mystères de la nature dont notre imagination fait tous les frais.
— Mais, objecta Maria, la belle jeune fille, ne se peut-il donc pas que les rêves, dont vous faîtes si peu de cas, résultent de la fermentation qui s'opère dans le cerveau ? Elle dégage pendant les heures du sommeil nos esprits vitaux de la prison des sens, pour les faire planer dans les régions sublimes que ne bornent plus l'espace ni le temps.
— Chère fille, reprit le baron, je crois ouïr, en t'écoutant parler ainsi, les emphatiques divagations de notre mai Alban. Tu connais du reste mon incrédulité à l'égard de tous les systèmes qu'improvisent les visionnaires d'aujourd'hui. Les rêves sont le fruit de la surexcitation fébrile de nos organes, et j'en vois la preuve dans les impressions désagréables qu'ils font naître pendant et après leur durée. Si les rêves produisaient des rapports réels entre nous et le monde invisible, pourquoi ne seraient-ils pas une initiation aux félicités infinies dont les religions nous offrent l'espérance au-delà de la vie terrestre ? »
Ottmar allait soulever une discussion sans fin sur cette matière ; le baron ne lui en laissa pas le temps. « Brisons là, dit-il ; je ne suis pas d'humeur à controverser. Je me souviens d'ailleurs qu'à ce jour-ci, le 9 septembre, se rattache un souvenir de jeunesse qui réveille toujours en moi des sensations douloureuses. — Mais, interrompit l'étudiant, n'est-il pas établi que l'influence magnétique... — Oh ! s'écria le baron, ne prononce jamais ce mot-là devant moi ; ce nom de magnétisme me révolte ; celui qui professe cet art odieux paye tôt ou tard de sa ruine la coupable curiosité qui le portait à soulever le voile dont Dieu couvre ses œuvres. Je me souviens, mes enfants, qu'à l'époque où j'étudiais au gymnase de Berlin, il y avait parmi nos professeurs un homme dont les traits ne sortiront jamais de ma pensée, car je ne pouvais l'envisager sans une secrète frayeur. A une taille gigantesque et à une maigreur de squelette, il joignait une de ces physionomies que l'imagination la plus bizarre oserait à peine créer. Il était doué d'une force et d'une adresse extrêmes. Il racontait qu'étant major au service danois, il avait été forcé de s'exiler à la suite d'un duel ; mais certaines gens supposaient qu'au lieu d'un duel il avait commis un meurtre sur la personne de son général. C'était un homme fort dur et d'une sévérité sans exemple envers les élèves du gymnase. Mais il y avait des jours où son caractère semblait totalement changé. Il paraissait alors l'homme du monde le plus indulgent et le plus affectueux. Dans ces moments d'expansion, s'il nous serrait la main, son contact faisait courir dans nos veines un fluide singulier qui nous mettait sous sa dépendance par je ne sais quelle inexplicable sympathie. Ces jours de calme étaient rares. Il reprenait vite ses habitudes de dureté qui nous remplissaient d'effroi à son seul aspect. Parfois il s'exaltait jusqu'au délire : on le voyait, revêtu de son vieil uniforme rouge, arpenter les cours du gymnase et s'escrimer dans le vide à grands coups de rapière, comme s'il se fût trouvé en face d'un furieux adversaire ; puis il faisait mine de broyer un cadavre sous sa botte, en accompagnant ces gestes de jurements horribles. Parfois il grimpait aux arbres avec la vélocité d'un chat sauvage, ou bien il courait comme une bête fauve en poussant des cris aigus. Ces crises là duraient souvent tout un jour. Le lendemain il était calme et ne se rappelait plus ses extravagances de la veille ; mais son caractère devenait encore plus intraitable et plus violent. Les bruits les plus étranges circulaient sur son compte dans la ville et au gymnase. On disait que le major avait des secrets pour guérir toutes les maladies par l'imposition des mains, ou même par son seul regard ; et cette opinion était si fortement enracinée, qu'un jour il fut contraint de chasser à coups de bâton des gens qui le priaient de faire sur eux l'épreuve de son mystérieux pouvoir. Certaines gens allèrent jusqu'à dire qu'il était en commerce avec les esprits infernaux, et que, tôt ou tard, sa vie aboutirait à quelque catastrophe. Du reste, et quelle que fût sa conduite envers les autres, le major se montrait constamment, à mon égard, plein de douceur et d'attachement. Je ne vous raconterai pas toutes les scènes bizarres qui se passèrent entre nous, mais voici le fait que je n'ai pu oublier. Pendant la nuit du 9 septembre 17.., je rêvai que le major était venu auprès de mon lit, et qu'arrêtant sur moi un regard fixe et pénétrant, il m'avait couvert les yeux de sa main droite, en me disant : « Misérable créature terrestre, reconnais en moi ton maître ! J'ai, comme Dieu, le pouvoir de lire dans ta pensée ! » En même temps, je sentis quelque chose d'aigu et de froid comme une lame d'acier pénétrer à travers mon front jusqu'à mon cerveau. Je poussai un cri de frayeur et m'éveillai baigné de sueur. Je sortis du lit avec effort, et j'allai ouvrir la croisée pour me rafraîchir un peu. Quelle fut ma terreur en apercevant, au clair de lune, le fatal major, revêtu de son habit rouge, ouvrir une grille du gymnase qui donnait sur la campagne, et la refermer derrière lui avec fracas !... Je tombai évanoui.
« Lorsqu'au jour je racontai à notre inspecteur ce qui m'était arrivé, il m'assura d'abord que j'avais rêvé ; mais comme le major n'avait pas encore paru à une heure assez avancée de la matinée, on alla à sa chambre. La porte était barricadée en dedans, et il fallut un levier pour l'enfoncer. On trouva le major couché sur le carreau, l'œil vitreux, la bouche souillée d'une écume sanglante ; il tenait son épée d'une main roidie par la mort. Aucun soin ne put le ramener à la vie. »
Le baron n'ajouta rien à ce récit. Ottmar, qui l'avait écouté avec attention, méditait, le front dans sa main. Maria était émue. En ce moment, le peintre Franz Bickert, un vieil ami de famille, qui était entré sans bruit dans la chambre pendant le récit du baron, partit d'un gros éclat de rire, en disant : « Voilà vraiment des histoires bien gaies à conter devant les jeunes filles à l'heure de se coucher ! Quant à moi, mes amis, je suis un système tout opposé à celui de notre cher baron. Je sais par expérience que les rêves de la nuit viennent des sensations éprouvées pendant le jour, et j'ai toujours soin, avant de m'endormir, de chasser toute préoccupation pénible et d'amuser mon esprit par quelques joyeux souvenir de mon temps passé. C'est une recette excellente contre la cauchemar. Au surplus, mes amis, ces songes terrifiants qui nous tourmentent parfois, quand on se figure tomber d'une tour, être décapité, et mille autres plus ou moins désagréables, sont le résultat de quelque douleur physique qui réagit sur nos facultés morales. Tenez, je me rappelle un songe où j'assistais à une orgie. Un officier et un étudiant se prennent de querelle et se lancent leurs verres à la tête ; je veux les séparer, mais, dans cette lutte, je me sens si grièvement blessé à la main que la souffrance m'éveille... Ma main saignait réellement, car je venais de l'écorcher à une grosse épingle piquée dans ma couverture. J'ai fait d'autres fois des rêves épouvantables, et... — Ah ! je vous en supplie, s'écria Maria, faites-moi grâce de récits qui achèvent de me torturer... — Non ! dit Bickert, point de grâce. Vous saurez qu'en songe, je fus convié à un thé brillant chez la princesse Amaldasongi. En arrivant au milieu du salon, vêtu de mon plus bel habit de gala, je me mettais en devoir de lui débiter une déclaration des plus étourdissantes, lorsqu'en jetant sur mon costume un regard de complaisance, je m'aperçus que j'avais oublié ma culotte !... »
Un rire inextiguible accueillit cette boutade de Bickert. Mais sans laisser à son auditoire le temps de se reconnaître, le joyeux artiste continua : « Voulez-vous, dit-il, que je vous raconte une déconvenue encore plus humiliante ? Je rêvais, une autre nuit, que je n'avais que vingt ans et que j'allais figurer dans un quadrille avec une femme adorable. J'avais dépensé mon dernier écu pour rendre un peu de luxe factice à mon dernier habit. J'arrive, je me mêle à la foule brillante qui se presse à la porte du salon ; tout à coup un maudit chien caniche ouvre au devant de moi la grille d'un poêle, et me dit : « Monsieur le beau, c'est par ce trou, s'il vous plaît, qu'il vous faut prendre la peine de passer !... » Eh ! tenez, la nuit dernière, je me suis figuré que j'étais devenu feuille de papier ; un mauvais apprenti poëte, armé d'une plume de dindon mal taillée, me déchirait dans tous les sens en écrivassant sur mon pauvre individu ses rimes plates et meurtries de ratures. Une autre fois, je rêvais qu'un chirurgien démontait mes membres pièce à pièce, comme une poupée de bois, et s'amusait cruellement à chercher l'effet que produiraient mes pieds plantés au milieu du dos, ou mon bras droit adapté en guise de rallonge à ma jambe gauche... Enfin... »
Mais ici le baron et ses enfants se roulèrent sur le sofa avec des éclats de rire tels, que l'ami Franz Bickert fut obligé de renoncer à ses lazzi. Ottmar prit la parole : « Notre ami, dit-il, se met, par ses récits, en contradiction avec son système ; car, ou il nous fait des contes à mourir de rire, ou bien il a fort mal réussi à se préparer des rêves à sa guise. Quoi qu'il en soit, je n'en reste pas moins persuadé que la vertu magnétique... — Allons ! s'écria le baron, vas-tu recommencer ce chapitre-là ? J'aimerais beaucoup mieux que Maria nous fit un punch pour nous tenir en belle humeur. » Bickert applaudit fort à cette idée ; et tandis que Maria se mettait à l'œuvre, il s'occupa de ranimer le feu mourant de la cheminée. Quand le punch fut achevé, Ottmar remplit les verres, et Bickert dit en vidant le sien d'un trait : « Je n'ai jamais trouvé cette liqueur aussi agréable que lorsqu'elle est préparée par les soins de notre jolie Maria. Elle communique à tout ce qu'elle touche un parfum céleste. L'influence mystérieuse de sa beauté produit cet effet charmant ; c'est, à mon sens, le magnétisme le plus inconstestable... — Encore votre magnétisme ! interrompit le baron. Pour Dieu, ne sortirons-nous pas, ce soir, du fantastique et de l'extravagant ?... Maria est, en vérité, une belle et bonne jeune fille ; mais, grâce à vous, je finirai par la prendre quelque jour pour un être de l'autre monde. Tâchons donc, je vous prie, de vivre en paix de cette bonne vie commune qui est si douce !...
— Pourtant, répliqua Ottmar, j'aurais grande envie de raconter à l'ami Bickert un fait qu'Alban m'a confié, et qui a laissé dans mon esprit une profonde impression. Alban s'était lié, pendant son séjour à l'Université avec un jeune homme nommé Théobald, dont la vue exerçait au premier abord une véritable séduction sur ceux qui le voyaient. Théobald joignait au plus heureux naturel une âme tendre. Mais peu à peu, depuis sa liaison avec Alban, son âme s'assombrit, son caractère devint triste et inquiet ; de rêveuse, son imagination devint par degrés exaltée. Alban seul avait le pouvoir de dominer cette nature irritable, dont l'énergie ne se dépensait qu'en luttes inutiles contre les mesquineries de la vie.
« Théobald devait, après avoir pris ses degrés à l'Université de J..., retourner dans sa ville natale pour épouser la fille de son tuteur, et vivre paisiblement d'un beau revenu que ses parents lui avaient laissé. Tous ses goûts se résumaient dans l'étude du magnétisme animal, dont il devait à son ami Alban les premières leçons. Il ne se proposait rien moins que de poursuivre jusqu'aux extrêmes limites du possible le développement des mystérieux phénomènes de cette science.
« Quelques temps après son retour dans ses foyers, il écrivit à Alban une lettre désespérée ; il lui annonçait que pendant son absence un officier de troupes étrangères, ayant logé en passage dans la maison de son tuteur, était devenu amoureux de la jeune fille, et avait réussi à lui faire partager sa passion. Lorsque cet officier fut obligé de partir à la suite du corps d'armée auquel il appartenait, la jeune fille avait conçu un tel chagrin de cette séparation, que sa raison s'était altérée, et qu'on craignait pour sa vie. Ainsi, le pauvre Théobald avait tout à la fois à regretter le cœur, perdu pour lui, de sa jeune fiancée, et à redouter de voir périr l'unique objet de son affection. Alban lui répondit aussitôt que son malheur n'était pas irréparable, et que le magnétisme lui rendait infailliblement sa bien-aimée. Théobald profita de ce conseil ; avec l'assentiment de la mère de sa fiancée, il alla chaque nuit s'asseoir auprès d'elle au moment où, cédant à l'accablement du sommeil, elle tombait sous l'empire de rêves pénibles, dans lesquels le nom de l'officier revenait sans cesse sur ses lèvres. Il exerça graduellement sur la jeune fille les passes dont Alban lui avait enseigné la vertu secrète ; quand il l'avait amenée enfin à l'état de somnambulisme, il conversait avec elle, lui rappelait doucement les souvenirs de leurs jeux d'enfance, de leur tendre et mutuelle affection. Peu à peu la jeune fille se laissa pénétrer par l'ascendant magique du pouvoir qui l'environnait, et chaque fois qu'elle rentrait dans l'état de somnambulisme, ses sensations et ses réponses aux questions qu'on lui adressait se rapportaient naturellement à Théobald et à ses souvenirs du premier âge. La domination de Théobald devint si complète, que sa fiancée finit par ne plus vivre que de sa vie et de sa volonté. Il semblait que l'âme de son ami eût passé dans son être, ou qu'elle-même vécut en lui... »
Ottmar en était là de son histoire, quand tout à coup Maria changea de couleur et poussa un cri aigu ; elle serait tombée évanouie sur le plancher si Bickert ne s'était élancé à temps pour la recevoir dans ses bras. On s'empressa de la secourir, mais rien ne pouvait la rappeler à elle. Elle semblait morte... « Ah ! mon Dieu ! s'écria Ottmar, Alban seul pourrait la sauver !... »
La porte s'ouvrit. Alban lui-même parut, s'avança d'un pas grave jusqu'auprès de la jeune fille, et lui dit comme si elle eût pu l'entendre : « Maria, qu'avez-vous ?... » La malade tressaillit sous cette parole, fit quelques mouvements saccadés et murmura : « Laisse-moi, homme maudit, je veux mourir au moins sans souffrir !... » Alban sourit et promena ses regards sur les assistants. « Ne craignez rien, dit-il, c'est un petit accès de fièvre ; mais elle va s'endormir, et, dans six heures, quand elle s'éveillera, vous lui ferez avaler douze gouttes de la liqueur que contient ce flacon. » En même temps, il remit à Ottmar une petite fiole d'argent, salua, et se retira comme il était venu.
« Bon ! fit Bickert ; voilà encore un docteur merveilleux ! Le regard inspiré, la voix prophétique, le flacon d'élixir, rien n'y manque ! — Mon pauvre Bickert, dit le vieux baron, notre soirée a fini bien tristement. Depuis le départ d'Alban, j'avais souvent rêvé qu'un fatal événement nous le ramènerait. Plaise à Dieu que mes pressentiments m'aient trompé. — Mais, mon digne ami, reprit Bickert, il faut, ce me semble, regarder comme heureuse l'arrivée d'Alban ; car enfin c'est un docteur habile, et vous ne devez pas avoir oublié qu'à certaine époque où notre gentille Maria souffrait de crises nerveuses contre lesquelles tous les remèdes étaient impuissants, Alban sut la guérir en peu de semaines au moyen de ce magnétisme que vous détestez. Je crois qu'il faut se garder de préjugés trop rigoureux contre les sciences modernes ; la nature cache dans son sein des milliers de secrets dont la découverte future coûtera nombre de siècles... — Eh ! mon Dieu, interrompit le baron, je ne suis pas plus arriéré qu'un autre, ni plus ennemi des progrès de la science ; mais, à vrai dire, mon antipathie pour le magnétisme vient en grande partie de l'embarras que j'éprouve à définir cet Alban dont mon fils est enjoué. Je cherche en vain à saisir quelque chose de réel sous la physionomie changeante de cet homme singulier. Je sais quelle gratitude je lui dois pour la guérison de ma fille ; j'aurais voulu lui offrir tous les trésors d'un roi. Eh bien ! cher Bickert, imaginez-vous qu'une répulsion dont je ne pouvais me défendre m'a toujours empêché de lui témoigner cordialement ma reconnaissance ; de jour en jour, cet homme-là me devient, malgré moi, plus odieux ; quand je le regarde, il me semble retrouver devant mes yeux ce diabolique major danois qui m'avait causé jadis de si rudes frayeurs. — Ah ! s'écria Bickert, voilà donc, sans aller plus loin, le secret de cette inexplicable aversion ! Ce n'est pas Alban, c'est ce major danois qui vous assiége l'imagination. Ce brave Alban porte la peine de son nez crochu et de ses yeux noirs si pénétrants. quand il serait un peu visionnaire, passons-lui donc ce travers, puisqu'il veut et puisqu'il pratique le bien ; laissons de côté les faiblesses de l'homme, et rendons hommage à la haute science du médecin. — Ce que vous fites là, Franz, interrompit le baron en se levant, n'est pas l'expression de votre pensée ; vous cherchez à diminuer mes appréhensions ; mais vos efforts seraient inutiles, j'entrevois sous la forme humaine de cet Alban un être infernal dont il y a tout à craindre ! Écoutez, Franz, veillez avec moi sur cet homme, car il y a en lui, je vous le répète, quelque chose de redoutable et de malfaisant. »
Les deux vieux amis se prirent la main avant de se séparer. La nuit était noire et silencieuse. Maria reposait d'un sommeil léthargique. Elle s'éveilla au bout de six heures, et la presciption du docteur Alban fut observée. Quelques moments après, sa santé paraissait plus florissante que jamais, et elle n'avait aucun souvenir de son accident de la veille. Alban, ce jour-là, ne se montra point aux repas de la famille, et fit dire qu'une longue correspondance absorbait tous ses moments.
MARIA À ADELGUNDE.
Chère amie de mon enfance, quel bonheur ta lettre m'a donné ! j'ai failli mourir de joie en reconnaissant ton écriture. Avec quel ravissement j'y ai trouvé de bonnes nouvelles de ton frère Hippolyte, mon bien-aimé promis ! Ta pauvre amie, chère Adelgunde, a été cruellement malade. Je ne saurais t'exprimer la douleur que j'endurais. Toutes les choses de la vie m'apparaissaient à l'envers ; le moindre bruit me perçait la tête comme un aiguillon ; je faisais, tout éveillée, les rêves les plus bizarres ; une inquiétude secrète consumait à petit feu toutes mes forces ; je sentais la mort venir avec toutes ses terreurs, et pourtant j'étais impatiente de vivre. Tous les médecins perdaient leur temps à m'examiner, lorsque mon frère Ottmar amena un jour à la maison un de ses amis qui m'a guérie d'une manière merveilleuse.
Je voyais dans presque tous mes rêves apparaître un homme grave et beau, qui, malgré son air de grande jeunesse, m'inspirait un profond respect. Ce personnage fantastique m'attirait vers lui par l'aimant d'une tendresse mystérieuse. Juge, ma chère Adelgunde, juge de ma surprise lorsque je reconnus trait pour trait l'homme de mes rêves dans l'ami que mon frère nous présenta. Alban, c'est son nom, me soumit, malgré moi, à la puissance de son regard ; mais au lieu des convulsions nerveuses qui m'agitaient, je sentis un calme assoupissement circuler dans tous mes sens ; mes rêves s'évanouirent, mon sommeil devint profond, et la vivacité fébrile de mes sensations disparut. Seulement il m'arrive parfois, en dormant, de me croire douée d'un sens nouveau. Une communication mystérieuse s'établit entre Alban et moi ; il m'interroge, et je lui dis ce qui se passe en moi, comme si je lisais dans un livre. D'autres fois c'est Alban lui-même qui me préoccupe ; il me semble que je trouve en moi sa pensée, qu'il allume par sa volonté au centre de mon être un foyer de lumière, et que ce foyer resplendit ou s'éteint selon que cette volonté m'attire ou me repousse : c'est une sorte d'état de transsubstantiation dans lequel je trouve un bonheur ineffable, supérieur à tout ce que la vie physique peut offrir. Tu riras peut-être de moi, chère Aldegunde ; tu vas me croire folle ou malade. Mais, quoi qu'il en soit, sois assurée que jamais je n'ai plus aimé Hippolyte, ni désiré davantage son retour. Depuis qu'Alban m'a soumise à cette puissance, qu'il appelle, je crois, magnétisme, il me semble que c'est par lui que j'aime Hippolyte avec une tendresse plus profonde. Alban, cet esprit sublime et bienfaisant, nous protégera tous deux jusqu'après notre union.
Parfois, cependant, j'ai peur de lui. D'étranges soupçons déchirent le voile d'enthousiasme dont j'environne au fond de mon cœur la figure d'Alban. J'ai des heures de fascination pendant lesquelles je m'imagine le voir au milieu de tous les attributs qui servent, dit-on, à accomplir de coupables sortilèges. Ses traits si nobles se décomposent ; je ne vois plus qu'un hideux squelette, dont les ossements craquent sous les anneaux d'immondes reptiles qui s'enroulent alentour.
Du reste, Alban, qui possède toute ma confiance, et à qui je raconte naïvement toutes mes sensations, tous mes doutes à son égard, ne cesse jamais de se montrer impassible à mes regards. C'est toujours le même homme, doux et affectueux. Ce calme majestueux me fait honte pour mes folles idées...
Voilà, chère Aldegunde, l'histoire de ma vie intérieure. Mon cœur est plus léger à présent que je n'ai plus de secrets pour toi. Porte-toi bien. À bientôt.
ALBAN À THÉOBALD.
... Toute existence est le prix d'une lutte : c'est une lutte elle-même. La victoire appartient au plus fort, car la force est la loi naturelle de toutes choses ; l'être dominé ajoute sa propre force à celle que possédait déjà son vainqueur.
La force de l'intelligence a ses combats et ses victoires comme la force physique. Souvent une puissance médiocre d'intelligence domine et soumet une force physique immense ; elle est en nous comme un reflet de Dieu, par qui l'empire nous est donné sur tous les êtres.
Nous ignorons les mystères de l'union de l'esprit avec le corps ; la découverte de cette science nous initierait à la toute-puissance de Dieu. Tout ce que nous pouvons, c'est exercer au profit de nos désirs, dans le cercle qui nous est tracé, la somme de force qui nous est communiquée pour jouir de la création.
J'ai rencontré sur ma route une jeune fille dont l'aspect a fait vibrer en moi des cordes sympathiques. Je sentis que tout pouvoir m'appartenait pour attirer sa vie dans ma vie ; mais il fallait lutter contre une puissance étrangère qui la dominait. Cette jeune fille était aimée, elle aimait. Je concentrai sur un seul point toutes les forces de ma volonté. La femme a reçu de la nature une organisation passive ; c'est dans le sacrifice qu'elle fait volontairement de sa personnalité pour épancher son âme dans le sein de l'être qui la domine par sa supériorité que réside la félicité de l'amour.
Un séjour d'une semaine auprès de la belle Maria me suffit pour la connaître entièrement. J'appliquai à l'exquise délicatesse de ses organes l'action occulte du magnétisme, de cette science dont se rit le vulgaire. J'établis entre elle et moi des rapports sympathiques dont l'absence et l'éloignement ne peuvent briser la chaîne. Elle tomba sous ma domination dans des accès d'hallucination que son père et son frère prirent pour une maladie nerveuse. Ami du frère, qui admirait sans les comprendre certaines expériences dont je m'étais amusé à le rendre témoin, je fus rappelé auprès de la jeune fille en qualité de médecin. Elle me reconnut à un tressaillement mystérieux qui assurait mon empire ; car il suffit de mon regard et de ma secrète volonté pour la plonger dans le somnambulisme, c'est-à-dire pour attirer son âme dans la mienne. Depuis que je vis autour d'elle, l'image d'Hippolyte s'efface peu à peu de sa mémoire... Bientôt les derniers obstacles tomberont.
Cet Hippolyte est colonel ; il fait en ce moment la guerre loin d'ici. Je ne désire pas qu'il périsse ; je voudrais même qu'il revint : sa présence ajouterait un charme de plus à la victoire dont je goûterai bientôt les fruits. Au revoir, mon cher disciple...
La campagne, jonchée de feuilles mortes, était en deuil. Des nuages plombés couraient sous le ciel, chassés par la bise d'automne. Pressé d'arriver au gîte, car le jour allait finir, je découvris, au détour d'une colline, le village de ... couché dans sa vallée solitaire comme un nid d'alouette entre deux sillons. La cloche de l'église sonnait un glas funèbre, et des fossoyeurs attendaient dans le cimetière la dernière prière du vieux pasteur pour descendre un cercueil dans la terre. Je rejoignis sur la route quelques hommes qui revenaient lentement, et je marchai derrière eux en les écoutant. « Notre vieil ami Franz s'est endormi du sommeil des justes, disait l'un d'eux. — Dieu nous fasse la grâce de finir comme lui, » ajouta un autre. J'appris de ces braves gens que le mort se nommait Franz Bickert, un vieux peintre qui avait achevé sa carrière au sein d'une retraite presque absolue, dans un petit manoir gothique délabré, qu'on me montra sur la hauteur la plus voisine du village. Le pasteur me mena visiter ce chalet, dont le brave Bickert avait fait don à la commune pour devenir, après sa mort, un asile ouvert à quelques pauvres infirmes du pays. Les murs du premier étage étaient chargés de peintures à fresques, reproduisant sous toutes les formes un diable guettant une jeune fille endormie. Nous trouvâmes dans le coin d'une armoire vermoulue quelques feuillets de papier qui semblaient avoir été détachés d'un cahier, et se trouver là par hasard. Je les ramassai machinalement ; c'étaient des notes saccadées, des phrases sans commencement ni fin ; je parvins cependant à déchiffrer à grand'peine le dénoûment de l'histoire de Maria.
Certaine nuit, le vieux baron H*** regagnait sa chambre à coucher appuyé sur le bras de son ami Franz Bickert. Vers le milieu de la galerie, ils aperçurent un fantôme portant une veilleuse, et qui sembla sortir de l'appartement de Maria. Le baron, effrayé, s'écria : « C'est le major ! Franz, c'est le major danois !... »
La figure s'était évanouie, pas un bruit ne s'était fait entendre. Le baron entra tout inquiet chez sa fille : elle reposait belle et calme comme un ange du ciel ; un doux sourire effleurait ses lèvres. Hippolyte était revenu de la guerre. Le mariage devait avoir lieu le lendemain, et près de la charmante enfant qui dormait, la parure de noce était déjà préparée sur le sofa.
Le lendemain, les fiancés allèrent à l'église ; mais au moment de s'agenouiller au pied de l'autel, Maria tomba...
Elle était morte !... Le magnétiseur avait absorbé son âme.
Tous ceux qui l'avaient aimée la suivirent bientôt dans la tombe.
On ne sait ce qu'est devenu le docteur Alban.
Source : Contes fantastiques, illustrés par Gavarni, P. Christian, Paris, Morizot libraire-éditeur 1861. (Texte publié sous le titre : La Fascination.)
L'aspect des nombreux et brillants édifices de la résidence de V***, le luxe des produits de l'art et de l'industrie de toute sorte dont elle s'enrichit chaque jour, en font les délices du flâneur, et la merveille admirée de tous les voyageurs. La rue bordée de splendides habitations qui conduit à la porte de *** sert de passage continuel à l'élite des sociétés qui vont tuer le temps les unes chez les autres. Le rez-de-chaussée des maisons est occupé par d'élégants magasins ; les étages supérieurs se distribuent en appartements confortables. C'est le quartier des gens de haute volée.
J'avais déjà plus de mille fois arpenté cette promenade, lorsque mes yeux s'arrêtèrent par hasard sur un bâtiment dont la bizarre structure contrastait fortement avec son voisinage. Figurez-vous un carré de pierres percé de quatre fenêtres formant un premier et unique étage ; sa hauteur ne dépassait guère l'élévation du rez-de-chaussée des magnifiques hôtels qui le flanquaient à droite et à gauche. Cette bâtisse, misérablement lézardée, était chargée d'un toit en fort mauvais état, et on avait remplacé presque toutes les vitres brisées par des carreaux de papier gris ou bleu. Les quatre fenêtres étaient fermées. Celles du rez-de-chaussée avaient été murées, et près de la porte d'entrée, étroite, basse et sans serrure, on eût vainement cherché la moindre sonnette. Ce délabrement annonçait une solitude complète ; cette masure avait l'air d'être abandonnée depuis cent ans. Une maison déserte n'est pas, après tout, chose bien surprenante ; mais dans un si riche quartier, sur un terrain qui pouvait rapporter à son propriétaire un revenu assez considérable, certes il y avait de quoi donner carrière aux suppositions, et je ne pouvais plus passer devant la masure sans bâtir mille châteaux en Espagne.
Un jour, à l'heure où les élégants se coudoyaient comme une fourmilière, je rêvais, debout, appuyé contre un perron qui faisait face à la maison déserte : un homme que j'avais perdu de vue depuis longtemps vint tout à coup s'arrêter auprès de moi, et me tirer de ma préoccupation. C'était le comte P***, un rêveur pour le moins aussi fantasque et aussi curieux que je pouvais l'être. Il avait, comme moi, énormément réfléchi au mystère de la maison déserte. Ses suppositions avaient dépassé les miennes, et il était parvenu à se créer lui-même là-dessus une histoire tellement extravagante, que l'imagination la plus hardie pouvait seule, à grand'peine, en admettre la réalité. Jugez du désappointement de ce pauvre comte, lorsqu'après avoir de son mieux dénoué son histoire, et de la façon la plus tragique, il apprit que la fameuse maison déserte était simplement l'officine d'un confiseur en vogue dont la boutique était contiguë. On avait muré les fenêtres du rez-de-chaussée pour cacher aux passants l'aspect des fourneaux et des creusets ; et les fenêtres du premier étage avaient été calfeutrées, pour préserver du soleil et des insectes les sucreries qu'on y tenait en magasin. Ce maudit renseignement produisit sur moi l'effet d'une douche glacée ; plus de rêve possible, plus de poésie ! c'était à faire crever de dépit un cœur sensible et prompt à s'exalter. Pourtant, malgré l'explication toute matérielle qui m'avait été donnée, je ne pouvais me défendre de regarder l'ex-maison déserte avec un sentiment inexplicable qui me donnait le frisson. Mon esprit frappé repoussait avec colère cette idée de bonbons à la place des fantômes qui m'avaient si puissamment occupé ; et je ne désespérais pas de voir quelque jour le monde fantastique reprendre possession de cette habitation. Le hasard devait bientôt, d'ailleurs, me relancer sur la voie des suppositions.
Quelques jours après la rencontre du comte P***, je passais vers l'heure de midi devant la maison déserte ; je vis s'agiter doucement un rideau de taffetas vert qui voilait la fenêtre la plus rapprochée de la boutique du confiseur. Une main blanche et délicieusement faite, dont le plus joli doigt portait un superbe diamant, se glissa sous le rideau ; puis je vis un bras d'albâtre, orné d'un bracelet d'or. La main posa un flacon de cristal sur l'appui de la fenêtre, et se retira.
Je restai là l'œil fixe, le nez au vent, les pieds cloués sur le pavé, montrant, il faut le croire, une figure si étrange, qu'en moins de dix minutes une foule innombrable de badauds, et des plus huppés, se pressait autour de moi et s'écarquillait les yeux pour regarder du même côté ; mais il n'y avait plus ni main rosée ni bras d'albâtre ; les curieux en furent pour leur impertinence ; ce peuple des villes me rappela ces niais de certaine bourgade qui s'attroupèrent un matin devant une maison en criant au miracle, parce qu'un bonnet de coton venait de choir du sixième étage sans se rompre une seule maille. Il y avait mille à parier que la main rosée et le bras d'albâtre appartenaient en légitime propriété à la femme, à la sœur ou à la fille du confiseur, et que le flacon de cristal contenait prosaïquement une mesure de sirop de groseille. Voyez comme un esprit inquiet, mais juste, sait arriver à son but par le chemin le plus court ! L'idée me vint d'entrer chez le confiseur pour en tirer adroitement quelque confidence. Tout en prenant un sorbet au chocolat : « Monsieur, lui dis-je, vous avez fait choix d'une belle place pour votre établissement, et je trouve surtout fort commode pour vous la jouissance de cette maison voisine où vous avez disposé votre laboratoire... » À ces mots, l'honnête marchand me regarda d'un air surpris. « Qui diable a pu vous dire, s'écria-t-il, que la maison voisine fût à mon service ? Je le voudrais, certes, de tout mon cœur ; mais, en dépit de toutes mes démarches, l'affaire ne s'est point conclue. Au reste, et toute réflexion faite, je n'en suis pas trop mécontent, car il doit se passer dans cette maison une foule de choses extraordinaires qui gêneraient singulièrement un locataire ami du repos. » Dieu sait, cher lecteur, combien je fus intrigué de ces paroles. J'essayai de faire jaser mon homme : mais tout ce que je pus apprendre de lui, à force de questions, c'est que la maison déserte appartenait à la comtesse S***, qui vivait dans ses terres, et qu'on n'avait pas vue à la résidence depuis quelques années. La maison avait, du reste, depuis un temps immémorial, l'aspect qu'on lui trouvait aujourd'hui, et personne ne paraissait se soucier d'y faire la moindre réparation pour la préserver d'une ruine imminente. Deux êtres l'habitaient : un vieux domestique et un chien décrépit qui ne cessait d'aboyer. Les petites gens du quartier étaient convaincus que des revenants hantaient la masure ; car à certaines époques, et surtout aux approches de la fête de Noël, on y entendait des bruits fantastiques troubler le silence de la nuit ; parfois même le vacarme montait à un diapason étourdissant. Une fois la voix cassée d'une vieille femme avait essayé de glapir une espèce de chant de l'autre monde, où l'on distinguait à peine quelques monosyllabes français mêlés à une langue inconnue. « Tenez, monsieur, me dit encore le confiseur en me faisant passer dans son arrière-boutique, voyez ce tuyau de fer qui sort du mur mitoyen ; j'ai vu quelquefois, au plus fort de l'été, une fumée énorme en sortir, comme si l'on faisait à l'intérieur de la maisonnette un feu d'enfer. Plus d'une fois j'ai tancé le vieux domestique, qui nous menace à chaque instant de quelque incendie ; mais ce sournois prétend que c'est le feu de sa cuisine. Le diable seul doit savoir ce que mange un être pareil, car la fumée qui sort de son taudis répand de temps à autre une odeur qui n'est guère appétissante. »
En ce moment, la porte de la boutique ébranla en s'ouvrant une clochette au timbre aigu. Le confiseur s'excusa du devoir qui l'appelait auprès d'une pratique ; et, comme je rentrais derrière lui, je reconnus, à un signe de tête qu'il m'adressa à la dérobée, un petit homme sec, avec une peau de parchemin jaune, au nez pointu comme une alène, des lèvres tranchantes, des yeux vert-de-gris, un sourire niais, des cheveux poudrés et relevés en pyramide ; son costume se composait d'un large habit râpé, dont la couleur avait jadis imité le café brûlé ; sa culotte collante s'adaptait sur des bas gris, et le personnage se terminait dans des souliers carrés à boucles de similor. Du bout de ses manches sortaient deux poings robustes qui cadraient assez mal avec une voix grêle et pleureuse qui demanda des oranges confites, des marrons glacés, des massepains et d'autres friandises. Le confiseur s'empressa de le servir ; le vieux prit dans sa poche une escarcelle de cuir rougeâtre et usé, et en tira une à une quelques pièces de monnaie très-rognée, à peu près hors de cours. Il paya en rechignant et en murmurant des débris de phrases dénuées de sens. « Seriez-vous malade, mon cher voisin ? lui dit le marchand ; vous paraissez bien triste ; c'est l'âge, n'est-ce pas ? c'est l'âge... — Hoho ! hoho ! hoho ! qui dit cela ? » grommela d'un air courroucé le satanique vieillard en faisant une pirouette si lourde, que les vitraux du magasin tremblèrent dans leurs chassis ; en retombant il faillit écraser la patte du chien noir qui l'avait accompagné, et qui poussa des cris aigus. « Maudite bête ! » reprit le vieillard en ouvrant son sac de bonbons pour jeter un masepain au toutou, qui se tut par gloutonnerie, et qui se posa sur son train de derrière avec la grâce d'un écureuil. « Bonne nuit, voisin, dit le vieux domestique après que son chien eut absorbé sa pitance, bonne nuit, voisin ; le pauvre vieux que l'âge a tout cassé vous souhaite bonne chance et longue vie ! » Et, en disant cela, il serra la main du marchand de sa griffe osseuse, et si fort, que celui-ci poussa un cri de douleur. « Vous voyez, monsieur, me dit le confiseur après le départ de son client, voilà l'espèce de factotum du comte de S***, et le gardien de la maison déserte. Je lui fais de temps en temps sommation de cesser son tapage nocturne ; mais il a réponse à tout : il attend, dit-il, la famille de son maître, et cela depuis tant d'années, qu'il est à croire qu'elle n'arrivera jamais. Je n'en sais pas davantage, et j'ai bien l'honneur de vous saluer, car voici l'heure où nos belles dames assiégent ma boutique et se disputent les douceurs que j'invente chaque jour pour leurs jolies petites bouches. »
En quittant le confiseur, je me mis à chercher dans ma tête un rapport naturel entre le chant triste et singulier qui s'était fait entendre dans la maison déserte et le bras si charmant que j'avais entrevu sous le rideau de taffetas ; je me persuadai que, par une illusion d'acoustique, le confiseur avait pris pour un glapissement de vieille femme le chant doux, mais plaintif, d'une belle créature persécutée et captive de quelque odieux tyran. Je songeai de nouveau à la fumée puante qui s'exhalait du tuyau, au flacon de cristal qui avait figuré sur l'appui de la fenêtre, et j'en conclus, sans plus chercher, que la belle inconnue était victime d'un abominable sortilège. Le vieux domestique se changea pour moi en magicien déguisé ; mon cerveau s'exalta, et des figures diaboliques vinrent assiéger mes insomnies. Par une ineffable enchantement, le bras d'albâtre s'unit dans ma pensée à une épaule de neige que mes yeux croyaient voir ; puis une figure d'adorable jeune fille surgit, blanche et voilée, de cette espèce d'hallucination ; il me sembla que la brume argentée qui me dérobait à demi l'éclat des traits de ce bel ange s'échappait par ondées sans fin du flacon de cristal. Je formais pour la délivrance de cet être céleste les projets les plus fous ; je me livrais tout seul aux exclamations les plus chevaleresques ; tout à coup il me sembla qu'une main de squelette me frappait l'omoplate, brisait en mille pièces le flacon merveilleux, et l'apparition s'évanouit, en laissant après elle l'écho mourant d'une douce plainte.
Le jour suivant, je courus de bonne heure me poster en face de la maison déserte. On avait ajouté des persiennes aux fenêtres depuis la veille. La maison avait l'aspect d'un tombeau. Je rôdai aux environs pendant toute cette journée ; le soir venu, je repassai ; la petite porte sans serrure était entrebâillée, l'homme à l'habit café brûlé avançait la tête au dehors. Je m'enhardis à lui parler. « Le conseiller des finances Binder ne demeure-t-il pas dans cette maison ? lui demandai-je poliment. — Non, répondit le vieux avec un sourire défiant ; il n'y a jamais mis le pied, il n'y viendra jamais ; et tout le monde sait qu'il habite assez loin de ce quartier. » En achevant ces mots, il retira sa tête et me ferma la porte au nez. Je l'entendis tousser, puis traîner ses pas lourdement avec un bruit de clefs, et il me sembla qu'il descendait dans l'intérieur par un escalier. J'avais observé par la porte entr'ouverte que le vestibule était tendu de vieilles tapisseries décousues, et garni de fauteuils antiques en étoffe écarlate.
Le lendemain, vers midi, un pouvoir irrésistible me ramena au même lieu ; je vis, ou je crus voir, par la fenêtre du premier étage, le rideau de taffetas vert à demi soulevé ; un diamant scintilla, puis une ravissante personne, accoudée sur la saillie intérieure, me tendit les bras avec un air suppliant. Ne sachant si je veille, je cherche du regard un endroit d'où, sans attirer l'attention de la foule, je puisse continuer mes observations. Un banc de pierre se trouve de l'autre côté de la rue, juste en face de la maison : je vais m'y asseoir. Je lève les yeux, je contemple : c'est bien elle, c'est la ravissante jeune fille que mon imagination avait si bien devinée ; seulement sa pose est immobile, et son regard égaré ne se fixe pas sur moi. Je suis tenté de croire que mes sens sont abusés par une belle peinture. Tout à coup passe à mes côtés un colporteur de bimbeloteries qui me supplie de lui accheter quelque objet pour lui porter bonheur, car il n'a rien vendu depuis le matin. Je le repousse d'abord avec dureté ; mais il insiste, il étale à mes yeux sa marchandise ; il m'offre un petit miroir de poche qu'il place devant moi à certaine distance et de telle manière, que j'y aperçois avec netteté la croisée de la maison déserte et l'angélique figure de la jeune fille. Cet objet me tente si fortement, que je l'achète sans discuter le prix. À peine me suis-je mis à en faire usage moi-même, qu'un accès de catalepsie semble attacher fatalement mes yeux au miroir sans qu'il me soit possible de les en détourner ; je crois tout à coup voir les beaux yeux de ma divine inconnue s'interposer entre la glace et moi ; un sentiment de tendresse ineffable fait palpiter mon cœur... « Vous avez là un charmant miroir de poche, » dit une voix tout près de moi. Je m'éveille comme d'un rêve ; grande est ma surprise de me voir entouré d'un cercle de gens que je ne connais nullement, et qui me sourient d'un air équivoque, comme s'ils regardaient un fou. Enfin la même voix répète : « Vous avez là un miroir tout à fait merveilleux ; mais pourrait-on savoir ce qui préoccupe si fort votre contemplation ? seriez-vous en commerce avec les esprits ?... » L'individu qui m'adressait cette question me parut être un homme comme il faut, vêtu avec une élégante simplicité ; sa physionomie douce et honnête provoquait la confiance. Je ne pus me défendre de lui avouer sans détour ce que j'éprouvais, et de lui demander s'il n'avait pas lui-même observé cette admirable figure. « Ma foi, monsieur, me dit-il, je crois avoir d'assez bons yeux, et Dieu veuille que j'use de lunettes le plus tard possible ! J'ai vu comme vous la figure dont vous parlez, mais c'est, je crois, un portrait à l'huile exécuté par un excellent artiste... » Je me hâtai de regarder de nouveau, mais le rideau venait de retomber derrière la fenêtre. « Mon Dieu, monsieur, ajouta mon interlocuteur, le vieux domestique du comte S***, à qui appartient cette baraque, vient justement de décrocher ce portrait pour en essuyer la poussière, et puis il a refermé la fenêtre. — En êtes-vous bien sûr ? m'écriai-je d'un air consterné. — Comme de ma vie, reprit -il ; en regardant l'objet dans votre miroir, vous avez été déçu par une illusion d'optique ; moi-même, quand j'avais votre âge et votre ardente imagination, j'aurais pu m'y laisser prendre. — Mais j'ai vu remuer la main et le bras ! m'écriai-je de nouveau dans un état de stupéfaction difficile à décrire. — Je ne dis pas non, » reprit mon voisin en se levant avec un sourire ; et, fixant sur moi un regard d'ironique politesse, il s'éloigna en ajoutant : « Gardez-vous des miroirs que le diable a fabriqués. J'ai bien l'honneur de vous saluer. »
Comprenez-vous, cher lecteur, ce que je dus souffrir en me voyant ainsi mystifié et traité comme un visionnaire imbécile ? Plein de colère et de honte, je courus m'enfermer chez lui, bien décidé à ne plus m'occuper de la maison déserte.
Quelques affaires à régler employèrent plusieurs de mes journées et contribuèrent assez à refroidir ma cervelle. Seulement, durant les nuits, j'éprouvais encore par instants des surexcitations fièvreuses ; mais j'y résistais sans trop de peine, et j'étais même parvenu à me servir du miroir qui m'avait si bien joué, lorsqu'un matin, comme j'allais m'en servir pour ma toilette, la glace me parut ternie : je soufflai dessus et l'essuyai ; quand je voulus m'y regarder... oh ! je frissonne encore à ce souvenir ! je vis à la place de mon visage celui de la mystérieuse inconnue de la maison déserte. Ses yeux étaient humides de pleurs, et me fixaient avec une expression plus déchirante que la première fois.
La sensation que j'éprouvai fut si violente, que les jours suivants je ne faisais plus que passer et repasser devant la maison déserte. L'image de la jeune fille merveilleuse s'était emparée de toutes mes pensées ; je ne vivais plus que pour le fantôme ; j'en vins à sentir des rapports physiques, mais invisibles, s'établir entre moi et cet être d'une nature inconnue. Je tombai peu à peu dans un état de langueur qui minait les organes de ma vie ; c'était un mélange de douleur et de volupté qui m'épuisait, et je ne pouvais opposer aucune force à cette influence surnaturelle. Craignant de devenir fou, et trouvant à peine la force de me traîner, je me rendis à grand'peine chez un célèbre médecin qui s'occupait spécialement du traitement préventif des maladies mentales ; je lui racontai tout ce qui se passait en moi depuis un certain temps, et je le suppliai de ne pas m'abandonner dans un état pire que la mort. « Tranquillisez-vous, me dit le docteur ; vous avez l'esprit malade, mais vous connaissez parfaitement la cause de votre trouble ; c'est déjà une bonne chance de guérison. Laissez-moi d'abord votre miroir ; retournez chez vous : livrez-vous à une besogne qui absorbe toutes vos facultés, et, après avoir travaillé courageusement, fatiguez votre corps par une longue promenade ; le soir, voyez vos amis et divertissez-vous avec eux. Joignez à ce régime une nourriture forte, et buvez des vins généreux. Tout votre mal n'est que dans une idée fixe ; parvenons à la chasser, et vous serez radicalement guéri. »
J'hésitai à me séparer du miroir. Le docteur le prit, soufla dessus, l'essuya et me le présenta en disant : « Voyez-vous quelque chose ? — Je vois mes traits, rien de plus, lui répondis-je. — C'est bien, fit le docteur ; eh bien, recommencez vous-même l'expérience. » Un cri s'échappa de ma poitrine, et je devins très-pâle. « C'est elle ! c'est elle ! » m'écriai-je. Le docteur reprit le miroir : « Quand à moi, dit-il, je ne vois rien, absolument rien ; mais je dois vous avouer qu'au moment de regarder j'ai senti un frisson involontaire. Ayez donc en moi pleine confiance. S'il y a un charme, il faut le rompre. Veuillez recommencer l'expérience. » Je soufflai de nouveau sur le miroir, tandis que le docteur pâlit en observant l'effet que ce phénomène produisait sur mes organes. Il m'ôta le miroir, le serra dans une boîte, et me congédia en me renouvelant les avis qu'il m'avait donnés ; il ajouta que nous verrions un peu plus tard ce qu'il y aurait à faire.
À partir de ce jour, je me livrai tout entier à une multitude de distractions, et je menai une vie bruyante, propre à dompter mon esprit à force de lassitude physique. À quelques soirs de là, me trouvant dans une réunion des plus joyeuses, on vint à causer de sciences occultes, de phénomènes magnétiques, et l'on raconta sur ce sujet les anecdotes les plus surprenantes. On passa en revue toutes les expériences recueillies sur les rêves, sur les hallucinations, sur les extases, et l'on se demanda très-sérieusement si une volonté existante en dehors de notre vie ne pouvait pas exercer, dans certaines conditions, une influence réelle sur nos facultés sans l'aide d'aucun contact matériel. « Admettre une semblable hypothèse, dit un des causeurs, nous conduirait tout droit à reconnaître comme vérités les sorcelleries du moyen âge, et toutes les superstitions dont une philosophie éclairée par le progrès des sciences a depuis longtemps fait justice. »
« — Mais, dit à son tour un jeune médecin, faut-il, sous prétexte de sagesse et de philosophie éclairée, nier l'existence de faits constatés ? La nature n'a-t-elle pas des mystères qu'il est interdit à nos faibles organes de sonder et de comprendre ? De même qu'un aveugle reconnaît au bruissement des feuilles, au murmure de la source qui fuit, le voisinage d'une forêt ou d'un ruisseau, ne pouvons-nous pressentir certaines choses de l'existence par la communication invisible de certains esprits avec le nôtre ?... » À ces mots, j'entrai en lice. « Vous admettez donc, dis-je au jeune médecin, l'existence d'un principe immatériel doué d'une puissance qu'en certaines conditions notre volonté ne saurait repousser ? — Oui, répondit-il, c'est un fait que prouvent les observations recueillies par les hommes les plus sérieux sur les sujets soumis au magnétisme. — En ce cas, repris-je, il faut aussi reconnaître comme possible l'existence de démons, d'êtres malfaisants, armés d'une nature supérieure à la nôtre ? — Ce serait aller trop loin, répliqua le médecin en souriant. Je ne crois pas aux possédés. Mon opinion est uniquement qu'il peut exister dans la chaîne des êtres certains principes immatériels capables d'exercer sur d'autres une action irrésistible. Mais je ne fonde cette idée que sur de simples observations, et je crois que les organes faiblement constitués ou débilités par quelque excès de la vie sont seuls exposés à subir cette espèce de phénomène. — Monsieur, dit alors un homme d'âge mûr qui n'avait pas encore parlé, s'il existe, comme vous en convenez à peu près, des puissances occultes et ennemies de notre nature, j'en conclus, d'après vos explications, que ces puissances n'existent que par la faiblesse de notre esprit. Si des facultés débilitées par un excès ou par une souffrance ou si des organes incomplets peuvent seuls être assujettis à ce phénomène physiologique, j'en conclus que ce phénomène n'est autre chose qu'un accident maladif de notre esprit, et par conséquent il n'existe pas en dehors de nous des puissances douées d'une action réelle, intermédiaires entre Dieu et nous. Et maintenant voici mon opinion personnelle, relative aux maladies mentales qui nous soumettent à des hallucinations passagères. Je pense qu'en raison du trouble qu'elle exerce sur les plus délicates fibres de notre organisme, la passion ou plutôt le mal d'amour est la seule affection de notre âme qui puisse produire des désordres dans la vie réelle, et offrir l'exemple d'un pouvoir exercé d'une manière irrésistible par un individu sur un autre. J'ai fait à ce sujet dans ma propre maison une observation dont les détails sont tout un drame. Quand l'armée française désolait nos provinces, sous les ordres du général Bonaparte, je logeai chez moi un colonel des gardes du vice-roi de Naples ; c'était un officier d'une remarquable distinction ; mais tout, dans ses traits, décelait les ravages d'un profond chagrin ou d'une maladie récente. Peu de jours après son arrivée, je le surpris en proie à un paroxysme de douleur qui me fit pitié. Sa poitrine était suffoquée par des sanglots qui lui ôtaient l'usage de la parole ; il fut obligé de se jeter sur un lit de repos ; peu à peu ses yeux perdirent le regard et ses membres le mouvement ; il devint roide comme une statue. De temps en temps il éprouvait des spasmes convulsifs, mais sans bouger de place. Un médecin que je me hâtai d'appeler le soumit à l'influence magnétique, ce qui parut lui causer quelque soulagement ; mais il fut obligé d'y renoncer, car il ne pouvait assoupir le malade sans éprouver au-dedans de lui-même une sensation de souffrance accablante et qu'il ne pouvait expliquer. Cependant, au sortir de son accès, l'officier, dont il avait par ses soins gagné la confiance, lui raconta qu'au milieu de ses crises il voyait apparaître l'image d'une femme qu'il avait connue à Pise ; ce fantôme était doué d'un regard qui pénétrait jusqu'à son cœur, comme la brûlure d'un fer rouge ; il n'échappait à cette douleur fantastique que pour tomber dans une espèce de léthargie, à la suite de laquelle il ressentait des migraines intolérables et une prostration complète de tous les organes, comme s'il eût abusé des voluptés sensuelles. Du reste, il ne voulut jamais raconter ce qui s'était passé autrefois entre lui et la femme de Pise. L'ordre ayant été donné à son régiment de se porter à l'avant-garde, il se fit servir à déjeuner pendant qu'on préparait ses bagages. À peine eut-il porté à ses lèvres un dernier verre de madère, qu'il tomba mort en poussant un cri étouffé. Le médecin jugea qu'il avait été frappé d'apoplexie. Deux ou trois semaines après cet accident, je reçus une lettre à l'adresse du colonel. Je l'ouvris, dans l'espoir d'y trouver quelques renseignements sur la famille de mon hôte : la lettre venait de Pise, et ne contenait que ces mots, sans signature : « Pauvre ami,aujourd'hui, 7 J..., à midi, Antonia est morte en croyant embrasser ton ombre !... » C'étaient justement le jour et l'heure de la mort du colonel. Tâchez d'expliquer cela. »
Je ne saurais, cher lecteur, vous peindre l'effroi qui me saisit en reconnaissant tout à coup l'analogie qui existait entre mes sensations et celles qu'avait éprouvées le colonel. Un nuage passa sur mes yeux ; un tintement d'oreilles, lugubre comme un son de cloche, m'empêcha d'entendre la fin du récit ; mon imagination s'exaltant tout à coup jusqu'au délire, je sortis en courant de la chambre, pour aller à la maison déserte. Il me sembla, de loin, voir des clartés se jouer derrière les persiennes fermées ; mais, quand je m'approchai, je ne vis plus rien. Mon hallucination croissant toujours, je me jette contre la porte, elle cède, et me voilà sous le vestibule, pris à la gorge par une vapeur chaude et âcre... Soudain j'entends un cri de femme à deux pas de moi, et je ne sais comment je me trouve subitement au milieu d'un salon resplendissant de lumières, et décoré dans le goût moyen âge avec un grand luxe. Des aromates brûlant dans des cassolettes embaumaient l'air de senteurs divines qui flottaient vers la voûte en nuages azurés. « O sois le bienvenu, mon fiancé ! car voici l'heure de l'amour !... » dit tout haut la voix de femme que j'avais déjà entendue ; et j'aperçois seulement alors une jeune femme en parure de mariée, qui venait à moi les bras ouverts ; quand je la regardai de plus près, c'était une figure jaune et affreusement crispée par la démence. Je reculai saisi d'effroi, mais la femme s'approchait toujours, et je crus voir alors que ce visage si laid n'était qu'un masque de crêpe sous lequel se dessinaient, avec une ineffable suavité, les traits enchanteurs de mon idéal. Déjà ses mains touchaient les miennes, lorsqu'elle tomba par terre en gémissant, et j'entendis derrière moi grommeler : « Hu, hu ! au lit, au lit, ma gracieuse, ou gare les verges ! » et, le geste suivant la parole, j'aperçus en me retournant le vieux domestique, l'homme à l'habit café brûlé, qui faisait siffler de longues verges de bouleau dont il s'apprêtait à houspiller la pauvre femme étendue à terre tout éplorée. Je me jetai au-devant pour arrêter son bras ; mais lui, me repoussant avec une force que je ne lui supposais pas, se contenta de me dire : « Eh ! ne voyez-vous pas que sans moi cette folle vous aurait étranglé ? Sortez ! sortez d'ici plus vite que vous n'y êtes entré ! »
À ces mots, le vertige me saisit de nouveau, je m'élançai hors du salon, cherchant à tatons une issue pour sortir de cette fatale maison. J'entendis les cris de la folle se mêler au bruit des coups que le vieux ne lui épargnait pas. Je voulais revenir à son secours, lorsque le sol manqua sous moi, et je tombai de marche en marche au bas d'un escalier où j'enfonçai dans ma chute la porte d'un cabinet. Au lit défait, à l'habit café-brûlé qui traînait sur une chaise, je devinai le bouge où logeait le domestique. J'avais à peine repris mes sens, quand j'entendis des pas lourds faire de nouveau trembler l'escalier. C'était le vieux qui revenait de son exécution nocturne. « Monsieur, s'écria-t-il en se jetant à mes genoux, qui que vous soyez, gardez, je vous en conjure, un silence absolu sur tout ce que vous avez vu ici ; la moindre indiscrétion me perdrait, moi, pauvre vieillard qui ne saurais plus où gagner le pain de mes derniers jours. La folle vient d'être châtiée d'importance, et je l'ai bien attachée dans son lit. Tout est calme à présent. Allez donc aussi vous reposer chez vous, mon brave monsieur ! Dormez bien, et tâchez d'oublier cette nuit. »
Cela dit, le vieillard prit une bougie, et, m'invitant à passer devant lui, me fit remonter à pied l'escalier que j'avais descendu sur le dos, et me poussa hors de la maison, dont il ferma la porte au verrou. Je courus m'enfermer chez moi dans un état de stupeur difficile à décrire et rêvant à la singularité de la rencontre que j'avais faite ; il me fallut des efforts presque surnaturels pour chasser de mon esprit les fatales hallucinations qu'y avait produites le maudit miroir enchanté.
À quelques temps de là, je rencontrai dans un salon le comte P*** ; il me prit à part et me dit en riant qu'il était sur la piste des mystères de la maison déserte. Le souper, qu'un domestique vint m'annoncer, ne me laissa pas le temps d'écouter la narration qu'il allait me faire. J'offris la main à une jeune fille pour nous rendre dans la salle à manger, avec le cérémonial à l'usage du grand monde. Jugez de ma surprise lorsqu'en fixant mes yeux sur ses traits, je reconnus la figure de l'être idéal que me présentait la glace de mon miroir. Comme je lui exprimais la pensée que je l'avais rencontrée quelque part, elle me répondit avec aisance que rien n'était plus invraisemblable ; car elle venait d'arriver à W*** pour la première fois de sa vie. Elle avait accompagné sa réponse d'un coup d'œil si charmant, que j'en restai tout électrisé. Nous causâmes longuement ; j'apportai dans notre entretien une certaine hardiesse d'expressions qui toutefois ne parut pas lui déplaire, et elle montra de son côté, un esprit exquis. Quand vint l'heure du champagne, je voulus remplir son verre ; mais le cristal anglais, choqué par mégarde, rendit un son aigu et triste. Je vis aussitôt le front de ma jolie voisine se couvrir d'une paleur mortelle, et il me sembla que je venais d'entendre le fausset criard de la mystérieuse vieille de la maison déserte. Dans le cours de la soirée, j'épiai l'occasion de rejoindre le comte P***. J'appris de lui que la belle personne qui m'avait si fortement occupé était la comtesse Edwine de S***, et que la tante de cette jeune femme était séquestrée comme folle dans la maison déserte. Ce jour-là même la mère et la fille avaient visité certte infortunée recluse. Le vieux domestique ayant été subitement frappé d'une grande indisposition, ces dames avaient admis dans leur triste secret le docteur K***, dont le talent renommé devait essayer la guérison de la pauvre malade. En ce moment le docteur K***, qui passait justement auprès de nous et que j'avais consulté sur les remèdes qui pouvaient combattre mes hallucinations, s'arrêta pour s'informer de ma santé, et j'en obtins, par mes instances, quelques renseignements sur l'histoire de la femme captive dans la maison déserte.
Angélika, comtesse de Z***, nous dit le docteur, était à trente ans dans tout l'éclat de sa beauté, lorsque le comte de S***, plus jeune qu'elle de plusieurs années, en devint éperdûment amoureux, et mit tout en œuvre pour se faire accueillir dans sa famille. Mais dans un voyage qu'il fit au château de Z*** pour demander en mariage l'objet de sa brûlante passion, il rencontra Gabrielle, la sœur d'Angelika. Cet incident bouleversa toutes ses sensations et changea subitement tous ses projets. Angélika, dès ce moment, perdit tous les charmes dont elle lui avait tout d'abord semblé revêtue, et Gabrielle, au contraire, s'embellit devant lui de tout ce que sa sœur ne possédait plus. Gabrielle fut demandée en mariage, au lieu d'Angelika. La pauvre délaissée ne se plaignit pas ; son orgueil lui faisait envisager sa position d'une façon très-consolante. « Ce n'est pas, se disait-elle, ce jeune godelureau qui me délaisse, c'est moi qui ne veux plus de lui. » Cependant elle avait cessé tout à coup de se montrer dans le monde, et on ne la rencontrait plus que rarement dans la partie la plus sombre et la moins fréquentée du parc de son père.
Un jour, les serviteurs du château de Z*** venaient de donner la chasse à une horde de bohémiens voleurs qui depuis quelque temps désolaient la contrée par le pillage et l'incendie ; ils ramenèrent avec eux dans la cour du manoir une charrette sur laquelle ils avaient soigneusement garrotté leurs prisonniers. Parmi ces bandits, la physionomie la plus remarquable était celle d'une vieille femme maigre et décrépite, affublée plutôt que vêtue de haillons de couleur écarlate, et qui, debout sur la charrette, criait impérieusement qu'elle voulait mettre pied à terre. On desserra les liens qui la retenaient, et on lui permit de descendre. Le comte de Z***, informé de cette capture, avait quitté ses appartements, et s'occupait de faire disposer les caves du château pour servir de prison aux maraudeurs que le sort avait fait tomber entre ses mains, lorsque tout à coup la comtesse Angelika s'élança dans la cour tout échevelée, et, tombant à ses genoux avec des prières et des sanglots, implora la grâce des bohémiens ; elle tira de sa robe un stylet, et déclara qu'elle se tuerait sur-le-champ s'il était fait le moindre mal à ces pauvres gens, dont elle soutenait l'innocence. « Vivat, ma toute belle, lui cria la vieille ; je savais bien que tu serais pour nous un avocat sûr d'être exaucé ! » Et comme Angelika, épuisée par cette explosion d'énergie qui venait de lui échapper, était tombée évanouie, la vieille brisa les liens qui la retenaient, et se jeta à genoux près d'elle, en lui prodiguant les soins les plus ardents. Elle tira de sa gibecière un flacon rempli d'une liqueur où semblait nager un poisson doré ; aussitôt que ce flacon fut posé sur le sein d'Angelika, la belle jeune fille rouvrit les yeux, se leva d'un bond comme si une vie nouvelle circulait dans ses veines, et, après avoir embrassé étroitement la vieille bohémienne, elle l'entraîna précipitamment dans l'intérieur du château. Le comte de Z***, que sa femme et sa fille Gabrielle avaient rejoint, contemplait cette scène étrange avec une sorte de surprise mêlée d'effroi. Les bohémiens étaient restés impassibles. Ils furent mis au secret dans les souterrains du château.
Le jour suivant, le conseil de justice fut assemblé, et les bohémiens, conduits en sa présence, subirent un sévère interrogatoire ; puis le comte de Z*** déclara lui-même à haute voix qu'il les reconnaissait innocents de tous méfaits et de tous brigandages commis sur son domaine. On leur rendit la liberté, et des passe-ports leur furent accordés pour continuer leur voyage. Quant à la vieille femme aux haillons d'écarlate, elle avait disparu sans qu'on pût savoir de quel côté elle s'était dirigée. Chacun fit ses réflexions et bâtit mille hypothèses sur la conduite du comte de Z***. On disait que le chef des bohémiens avait eu avec le comte un long entretien nocturne, dans lequel des révélations extraordinaires s'étaient mutuellement échangées.
Cependant le mariage de Gabrielle allait se conclure. La veille du jour fixé pour la cérémonie, Angelika fit charger sur une voiture tout ce qu'elle possédait, et quitta le château, accompagnée dans sa fuite d'une seule femme qu'on prétendait ressembler beaucoup à une bohémienne. Le comte de Z***, pour éviter un scandale, donna à cet événement un motif plausible, en publiant que sa fille, affligée d'un mariage qui excitait sa jalousie, avait sollicité de lui la donation d'une petite maison située à W*** : elle avait déclaré vouloir s'y retirer et finir ses jours au sein de l'isolement le plus complet. Après les noces, le comte S*** se rendit avec sa jeune femme à D*** dans un domaine où, pendant une année, ils jouirent ensemble de la félicité la plus parfaite ; tout à coup la santé du comte s'altéra sans qu'on pût en deviner la cause ; une souffrance intime semblait user les organes de sa vie : il se refusait à tous les soins, et sa femme ne pouvait obtenir de lui l'aveu du mal caché sous lequel il s'épuisait de langueur. Enfin, après une longue résistance, il finit par céder à la volonté des médecins qui lui prescrivaient un voyage de distraction. Il se rendit à Pise. Gabrielle, qui était près de donner le jour à un enfant, ne put le suivre dans cette excursion. La petite fille qu'elle mit au monde disparut peu de temps après sa naissance sans laisser aucune trace, et sans qu'on pût faire planer sur qui que ce fût le soupçon du rapt. La désolation de la mère faisait pitié à voir, lorsqu'arriva, pour surcroît de douleur, un message de son père, le comte de Z***, qui l'informait que le comte S***, au lieu d'être à Pise, venait de mourir à W*** dans la petite maison solitaire où s'était retirée Angelika ; celle-ci venait de tomber dans une démence effrayante, contre laquelle les médecins se déclaraient impuissants.
La pauvre Gabrielle revint auprès de son père. Une nuit qu'elle rêvait tristement à la double perte de son époux et de son enfant, des sanglots frappent son oreille. Elle écoute ! ce faible bruit semble provenir d'une pièce contiguë à la chambre à coucher ; elle se lève avec inquiétude, prend une veilleuse et ouvre doucement la porte... Que voit-elle ! la bohémienne aux haillons d'écarlate assise à terre, l'œil terne et fixe ; dans ses bras s'agite un enfant qui pousse de petits cris. L'instinct maternel ne trompe guère les femmes. La comtesse Gabrielle a aussitôt reconnu son enfant ; elle s'élance avec énergie , et arrache l'enfant des bras de la vieille sauvage ; celle-ci veut résister, mais cette violence achève de briser ce qui lui restait de forces, elle retombe lourdement pour ne plus se relever. La comtesse pousse des cris d'épouvante ; les valets sont sur pied, tout le monde accourt, mais il n'y a plus qu'un cadavre à rendre à la terre. Le comte de Z*** se transporte à la petite maison de W*** pour questionner Angelika au sujet de l'enfant perdu et retrouvé. En présence de son père, la pauvre folle semble recouvrer quelques instants de lucidité ; mais bientôt le mal reprend son funeste empire : Angelika recommence à divaguer, ses traits se déforment et prennent une odieuse ressemblance avec la figure de la vieille bohémienne. Elle pleure, elle sanglote ; puis, avec des accents de voix rauque et frénétique, elle presse les assistants de s'éloigner et de la laisser seule.
Le malheureux père fait croire au monde que la folle est enfermée dans un de ses châteaux ; mais la vérité est qu'Angelika n'a point voulu quitter sa retraite ; elle habite seule la petite maison où le comte S*** est venu mourir auprès d'elle. Le secret de ce qui s'est passé en dernier lieu entre ces deux êtres est resté impénétrable.
Le comte de Z*** est mort. Gabrielle est venue à W*** avec Edwine, pour mettre ordre aux affaires de famille. quant à la recluse de la maison déserte, elle se trouve à la discrétion brutale du vieux domestique devenu maniaque dans la solitude.
Le docteur K*** termina son récit en disant que ma présence inopinée dans la maison déserte avait produit sur les sens émoussés d'Angelika une crise dont le résultat pourrait bien rétablir l'équilibre de ses facultés. Du reste, l'image si délicieusement belle que j'avais vue se refléter dans mon miroir de poche était celle d'Edwine, qui au moment de ma contemplation curieuse, visitait l'asile d'Angelika. Peu de jours après ces événements, qui avaient failli déranger ma cervelle, un sentiment de noire tristesse m'obligea de quitter pour longtemps la résidence de W***. Cette bizarre influence ne se dissipa entièrement qu'après la mort de la folle.
Source : Contes fantastiques, illustrés par Gavarni, P. Christian, Paris, Morizot libraire-éditeur 1861. (Texte publié sous le titre : Le Mystère de la maison déserte.)
Tout près de la ville de G***, en arrivant du côté sud, on aperçoit un château de style moyen âge ; il semble, comme un géant de pierre, observer la route à travers les éclaircies du bois de pins qui l'entoure. Derrière cette résidence, se déroule un grand parc tout couvert d'ombre et de mystère. La solitude qui règne dans le château vous saisit comme le froid de la tombe, et c'est à peine si le vieux concierge daigne répondre au voyageur curieux que c'était ici la demeure de feu M. le conseiller privé Reutlinger.
La décoration intérieure du château rappelle les peintures, les arabesques et tous les bizarres caprices des artistes français du siècle de Louis XIV. Cette mode a présidé même à l'arrangement des jardins, tout remplis de grottes artificielles, de ponts suspendus et de courants d'eau vive qui s'épanouissent en gerbes limpides sur des pelouses taillées symétriquement. Au bout des jardins, dans un bosquet de saules pleureurs aux branches échevelées, se dresse un petit monument en marbre de Silésie ; au milieu de cette espèce de cippe funéraire, est incrusté un cœur en agate veinée de lignes rougeâtres. On dirait un cœur sanglant. En l'examinant de plus près, on lit ces mots gravés au burin sur l'agate : « Repose en paix ! »
Longtemps avant que cette inscription fût gravée, et, si j'ai bonne mémoire, le huitième jour de septembre de l'an 180., un homme et une femme déjà avancés en âge contemplaient ce petit monument. « Cher conseiller, disait la vieille dame, quelle singulière fantaisie a fait ériger ce petit pavillon larmoyant sous lequel, dites-vous, votre pauvre cœur doit reposer un jour dans cette enveloppe d'agate ? — Chut ! fit le conseiller en serrant le bras de sa compagne ; appelez ma conduite fantaisie, manie, bizarrerie ; mais songez qu'il m'a fallu bien souffrir pour arriver à ne plus trouver un peu de repos qu'auprès de ce simulacre de la mort ! Vous-même à qui je parle, ô Julie ! Julie, ne vous souvenez-vous pas que vous m'avez causé un chagrin mortel un temps où nos cœurs, jeunes tous deux, auraient pu épancher l'un dans l'autre tant d'espérance et tant d'amour ?... » À ces mots, le conseiller et la vieille dame échangèrent un regard plein d'émotion. « Ce n'est pas moi, c'est vous seul, Max, qu'il faut accuser, reprit-elle. si vous n'aviez pas été si cruellement fataliste, si vous n'aviez pas cherché sans cesse à créer autour de vous mille sujets d'inexplicables tourments de cœur et d'esprit, je n'aurais pas été forcé de confier mon avenir à un homme moins brillant que vous, mais doué de qualités paisibles. Max, ne me reprochez point de ne vous avoir pas assez aimé ! c'est vous seul, je le répète, qui vous êtes créé des souffrances. — C'est vrai, dit le conseiller après un moment de silence. Je suis forcé de reconnaître que mon pauvre cœur est incapable d'affectueux épanchements ; l'imagination l'a desséché. Nul être ne peut m'aimer, il n'y a plus rien en moi de sympathique et de doux. Tous les dévouements viendraient échouer contre ma vie, comme ils se briseraient contre ce cœur de pierre ! — Pourquoi cette aigreur contre vous-même ? répliqua la vieille dame. Vous qui répandez le bien autour de vous, et qui savez consoler les souffrances d'autrui, comment ne trouvez-vous pas de baume pour vos affections ? comment vous défiez-vous sans cesse de vos amis ? — Ah ! s'écria le conseiller en se frappant le front, c'est qu'il a plu à Dieu de me donner la seconde vue, qui fait percer l'avenir et deviner les dangers, et qui m'aide à les prévenir qu'au prix de continuelles anxiétés ! Je crois qu'il y a toujours à côté de nous une puissance cachée ennemie de notre bonheur, qui fait son unique étude de nous séduire et de nous entraîner vers l'abîme. Je souffre, je lutte, et je suis malheureux au milieu de mon bonheur apparent, comme si je portais au front le signe de Caïn ! — Toujours les mêmes rêveries ! fit la dame en laissant échapper un profond soupir. Dites-moi, cher conseiller, pour quitter cet entretien lugubre, ce qu'est devenu ce jeune et charmant enfant, le fils de votre jeune frère, que vous accueilliez, il y a quelques années, avec une affection toute paternelle ? — Je l'ai chassé ! cria le conseiller ; c'était un monstre !...
— Un monstre ! y pensez-vous ? un enfant de six ans !...
— Oui, reprit le conseiller ; vous savez l'histoire de ce frère dont vous parlez ; je vous ai raconté plus d'une fois les tours infâmes qu'il m'a joués, et tout le mal qu'il s'efforçait de me faire en échange de mes services. Vous savez comment, plongé dans une extrême misère, grâce à son inconduite, il feignit à mon égard un hypocrite repentir pour capter mon appui... Vous savez comment il profita de son séjour dans ma maison pour soustraire de mes papiers certains documents... Mais il est inutile de vous rappeler ces détails. L'infâme disparut un jour, pour se soustraire à mon juste ressentiment. Je recueillis son enfant, qu'il avait abandonné, et je ne songeai qu'à lui préparer une destinée tranquille et honnête ; mais un avis du destin m'est arrivé à temps pour me faire secouer ce serpent que je réchauffais dans mon sein. — Allons donc, dit la dame ; quelque rêve de votre esprit inquiet ! — Vous allez en juger, poursuivit le conseiller. L'esprit bourrelé de chagrins, j'avais conçu la triste pensée de faire ériger dans ce jardin le monument que vous voyez, et sous lequel je veux que mon cœur soit déposé quand je ne serai plus. Un jour que je venais visiter les ouvriers, j'aperçus ce maudit enfant, qui se nommait Max, comme moi, jouant avec ce cœur d'agate, dont il se servait comme d'une boule de jeu de quilles. Une sombre terreur glaça mon âme ; j'entrevis dans cet acte d'enfant le présage des maux qu'il pourrait me causer un jour ; pour couper court à nos rapports, qui ne m'offraient plus que méfiance et danger, j'ordonnai à l'intendant de mes biens de me débarrasser de la présence de ce petit scélérat. Je sais qu'il est en lieu sûr, mais de ma vie je ne consentirai à le revoir.
— Quelle dureté ! quelle folle vengeance pour un mal imaginaire ! s'écria la dame. — Ne vous en déplaise, Julie, fit le conseiller en s'inclinant ; les coups du sort ont un peu plus d'importance que les délicatesses imprudentes de votre sexe. » À ces mots, monsieur le conseiller privé Reutlinger offrit la main à madame la présidente Foerd, et la conduisit hors du jardin.
À quelque temps de là, le château de Reutlinger réunissait dans son enceinte une brillante société conviée à une fête triennale que le conseiller appelait la fête du bon vieux temps. Tous les invités devaient s'y présenter costumés à la mode de 1760, avec perruques à marteau, justaucorps galonnés, robes à paniers et frisures à l'oiseau royal. c'était une sorte de raout carnavalesque dont l'aspect était fort piquant.
Deux jeunes gens, Ernest et Willibald, s'abordèrent dans une allée écartée. Ils se regardèrent un moment de la tête aux pieds, puis éclatèrent d'un fou rire à l'examen de leur physionomie respective, sous l'accoutrement qu'ils avaient emprunté à la garde-robe du conseiller. « Ma foi, dit Willibald, qui retrouva le premier son sérieux, l'idée de ce digne Reutlinger n'est pas dépourvue de bon sens. Regarde un peu si ces belles dames ne sont pas adorables de coquetterie sous leurs oripeaux ; elles ont l'air de duchesses de théâtre. C'est à nous faire improviser, sous nos perruques, toutes les galanteries du genre pompadour, qui a fait fureur en France. Vois donc comme est charmante cette jeune fille ; c'est Julie, la fille du président Foerd. Je ne sais qui me retient d'aller lui faire une déclaration à brûle-pourpoint, en style tout à la fois amphigourique et délicat. Je lui dirais : « O chère amie ! l'eau qui creuse le marbre à la longue en tombant goutte à goutte... l'enclume qui s'endurcit à mesure qu'elle subit les choses mille fois redoublés des marteaux... le rayon du soleil qui... » — Ah ! que le diable t'emporte ! interrompit Ernest ; grâce à tes extravagances, cette belle Julie, qui venait en rêvant de notre côté, s'est sauvée à ton aspect comme une gazelle effarouchée. À présent elle s'imagine que nous avons le temps à nous moquer des dames en général, et d'elle en particulier. Elle va nous mettre au ban de toute la société féminine ! — Bah ! s'écria Willibald, on sait bien que j'ai la réputation d'un franc étourneau, et les filles m'évitent comme un dangereux démon ; mais, fatuité à part, je sais les chemins qui mènent au but, et j'ai des procédés sûrs qui m'amènent les gens quand il m'en coûte de leur faire des avances. Livrons-nous à la joie, et fêtons notre ami Reutlinger, que je vois arriver là-bas tout pimpant. »
En causant ainsi, les deux amis arrivèrent sur une pelouse en face du château. Une douzaine de personnages, lassés de rôles qui ne les amusaient plus, avaient accrochés habits et perruques aux branchages d'un massif de sureaux, et faisaient une partie de paume à laquelle le grave conseiller lui-même n'avaient pas dédaigné de se mêler. Les joueurs furent tout à coup distraits par un charivari musical ; chacun courut en hâte reprendre sa perruque et l'habit galonné. « Qu'est-ce encore que cela ? dit Ernest. — Belle demande ! s'écria Willibald, je gage que c'est l'arrivée de l'ambassadeur turc ; on appelle ainsi, si tu l'ignores, le baron d'Exter, le plus singulier original qui ait, de mémoire d'homme, paru sous la voûte céleste. Il a été jadis ambassadeur à Constantinople, et, à l'entendre, il a mis en action dans ce pays-là toutes les aventures, tous les prestiges des Mille et une Nuits. Il va jusqu'à se vanter de posséder les merveilleux secrets du grand roi Salomon, le patron des charlatans qui s'intitulent magiciens. Ce baron d'Exter affecte des formes mystiques qui produisent un grand effet sur les gens simples, et, grâce à ses grimaces, il a pris sur le conseiller Reutlinger un énorme ascendant. Tous deux sont enthousiastes des doctrines de Mesmer, et je te les donne pour des visionnaires comme on en voit peu. »
Willibald achevait à peine ce panégyrique, lorsque l'ex-ambassadeur turc fit son entrée dans le jardin. C'était une manière d'homme sculpté en boule et vêtu à l'orientale, à l'exception d'une vaste perruque poudrée à frimas et d'une paire de bottes fourrées dont il s'affublait par des considérations d'hygiène. Les gens qui l'accompagnaient en jouant du fifre et du tambourin n'étaient rien moins que son maître d'hôtel et trois ou quatre valets haut perchés, graissés d'une couche épaisse de teinture noire qui leur donnait une mine africaine, et coiffés de bonnets pointus assez semblables à des san-benitos espagnols.
Le baron d'Exter s'appuyait sur le bras d'un vieil officier qui paraissait ressuscité des champs de bataille de la guerre de sept ans. C'était M. le général Rixendorf, autorité militaire de la ville de G***, et qui s'était affublé, pour la solennité de ce jour-là, de son vieil uniforme chamarré de broderies. « Salamalek, » dit le conseiller au baron d'Exter en venant au-devant de lui les bras ouverts. Le baron ôta son turban de dessus sa perruque pour rendre le salut à son digne hôte. En même temps, quelque chose de brillant comme au mannequin chargé de paillettes dorées s'agita derrière les rameaux d'un grand cerisier : cet objet représentait le conseiller de commerce Harscher en habit de cérémonie. Il se fit jour à travers les assistants pour venir donner l'accolade à M. l'ambassadeur turc, dont il était un des plus passionnés admirateurs. Ce personnage avait habité l'Italie pendant sa jeunesse, et il en était revenu avec des manies musicales ; il croyait son fausset chevrotant aussi propre à faire des roulades que le gosier du maestro Farinelli. « Je gage, dit Ernest à son ami, que M. Harscher a bourré ses poches de cerises pour les offrir aux dames ; mais, comme lesdites poches sont incrustées de tabac d'Espagne, je doute qu'on accorde un doux accueil à ses odorantes galanteries. »
On reçut l'ambassadeur avec un vif empressement. La jolie Julie Foerd s'approcha pour baiser la main du général avec une affection toute filiale ; l'ambassadeur se jeta à son cou pour la laisser sur les deux joues, sans se soucier d'écraser les orteils du conseiller Harscher, qui poussa un miaulement douloureux de l'effet le plus comique. M. d'Exter tira la jeune fille à l'écart, et se mit à causer avec elle en animant cet entretien des gestes les plus impatients. « Ce gaillard a donc le diable au corps ? dit Ernest à son ami. — Je le crois, répondit Willibald, car bien qu'il soit le parrain de la fillette, il en raffole, et il se pourrait bien qu'il eût sur elle quelque projet dangereux. » Tout à coup M. l'ambassadeur s'arrêta au milieu de son colloque, étendit sa main droite en avant, et cria de toute sa force : « Apporte ! — Bon, fit Willibald, ce damné bavard raconte pour la millième fois l'histoire de son chien de mer ! »
Il faut savoir que le baron d'Exter habitait, en Turquie, un palais de marbre élevé sur les côtes du Bosphore. Un jour qu'il se promenait sur la galerie, il entend un cri perçant, regarde et voit au bord de l'eau une femme turque dont un chien de mer venait de ravir le petit enfant. La pauvre mère au désespoir se tordait les mains en pleurant. Exter s'élance au rivage, entre dans l'eau jusqu'aux genoux, étend le bras et crie : « Apporte !... » Aussitôt le chien de mer reparaît tenant sa proie dans la gueule, et dépose l'enfant sain et sauf aux pieds du grand enchanteur ; puis il se replonge dans les flots, et Exter rentre majestueusement chez lui, sans laisser à la bonne femme le temps de le remercier.
Ernest accueillit ce conte avec un rire homérique. « Ce n'est pas tout, ajouta Willibald qui tenait à mener à fin son récit. Le baron d'Exter, non content de sa belle action, ayant appris que la mère de l'enfant était la femme d'un pauvre ouvrier depuis longtemps infirme, lui envoya une somme considérable. La femme, en reconnaissance, vint le supplier d'accepter un petit saphir qu'elle portait au doigt. Exter, croyant ce cadeau d'une mince valeur, ne l'accepta que pour ne pas désobliger celle qui l'offrait de si bon cœur ; quelle ne fut pas sa joie lorsque, plus tard, examinant cette bague, il déchiffra, grâce à sa profonde science, des caractères arabes ; il était l'heureux possesseur de l'anneau magique dont se servait le grand Ali pour attirer les colombes de Mahomet et pour entretenir avec elle des conversations en langage de l'autre monde. — Voilà certes bien des merveilles, dit Ernest ; mais allons donc savoir ce qui se passe là-bas dans ce cercle où les curieux se font la courte échelle ; on doit voir des choses probablement bien intéressantes. »
En s'approchant du groupe, les deux amis distinguèrent au milieu une petite femme à tournure de bohème, haute de quatre pieds au plus, avec une tête de citrouille, et qui sautait, gambadait avec une étrange vélocité, en chantant sur un air criard : « Amenez vos troupeaux, bergères ! — Croirais-tu, dit Willibald, que cette figure rabougrie est la sœur de la belle Julie Foerd ? Quelle mystification de la nature !... » Ce spectacle était aussi triste que ridicule ; les deux amis s'en éloignèrent pour ne pas gâter leur joie ; d'ailleurs, le prélude d'un concert les appelait d'un autre côté du jardin. Reutlinger avait pris un violon et jouait une sonate de Corelli ; le général Rixendorf l'accompagnait sur le clavecin, et maître Harscher sur le théorbe. Puis, madame la présidente Foerd chanta une romance italienne d'Anfossi ; tout à coup la porte du kiosque où se donnait le concert s'ouvrit brusquement. Un jeune homme de bonne mine s'élança parmi les assistants, et, tombant aux genoux du général Rixendorf, s'écria d'une voix haletante : « O monsieur le général, je vous dois mon salut ! comment pourrai-je m'acquitter jamais envers vous ? » Le général parut très-embarrassé de cette scène, il releva le jeune homme, et l'entraîna doucement derrière une charmille, en s'efforçant de calmer son exaltation. Tout le monde était fort intrigué de cette aventure ; chacun avait reconnu dans le jeune homme le secrétaire du président Foerd, qui attirait en ce moment tous les regards ; mais celui-ci prisait gravement son tabac, et causait en français avec madame la présidente. Cependant l'ambassadeur turc, ne pouvant plus maîtriser sa curiosité et lui ayant demandé un mot d'explication, le président se contenta de répondre qu'il ne pouvait deviner ce qui avait inspiré à son jeune Max une pareille algarade. Puis, pour se soustraire à d'autres questions, il sortit du kiosque ; Willibald le suivit de près.
La famille Foerd se composait de trois demoiselles, qui n'imitèrent pas la contenance de leur père. La laide Nanette agitait son éventail en accusant l'inconvenance du jeune homme. Julie s'était retirée dans un coin où elle semblait fuir tous les regards et cacher sa rougeur. Quant à mademoiselle Clémentine, elle faisait du sentiment avec un jeune et beau gentilhomme qui semblait l'écouter avec distraction en lorgnant du coin de l'œil les rafraîchissements qu'apportait un valet.
Willibald rentra ; tous les curieux se pressèrent autour de lui, en allongeant le cou et en multipliant toutes les monosyllabes qui peuvent constituer une question. L'ami d'Ernest, tout en répondant qu'il ne savait rien, affectait un air de finesse qui voulait dire : « J'ai appris bien des choses. » Comme on le pressait trop vivement : « Messieurs, dit-il, si vous exigez absolument que je vous fasse ici tout haut une confidence, permettez qu'avant tout je pose à la société deux ou trois questions importantes. Le jeune Max, secrétaire du président Foerd, ne vous a-t-il pas toujours paru doué d'une foule des meilleures qualités ? — Sans nul doute, s'écrièrent les dames d'une commune voix. — Son instruction, son assiduité au travail ne sont-elles pas chose notoire ? — D'accord ! dirent les hommes. — N'est-ce pas enfin ce qu'on appelle un garçon d'esprit et d'avenir, plein de charme dans ses relations, et du caractère le plus heureux ? » Il n'y eut qu'un cri d'affirmation. « Eh bien donc, écoutez, reprit Willibald.
« Il y a peu de temps, un jeune maître du corps de métier des tailleurs d'habit célébrait ses fiançailles. Johann, le valet favori de M. le président Foerd, regardait par les fenêtres ce qui se passait dans la salle du bal. Tout à coup il aperçut Henriette, une jeune fille qu'il aimait. Transporté de jalousie et d'amour, il courut mettre sa plus belle livrée, et vint se présenter à la porte du bal. On ne refusa point de le laisser entrer, mais à la condition cruelle que le premier compagnon tailleur venu aurait droit d'inviter avant lui la jeune fille qu'il lui plairait de choisir, ce qui réduisait le pauvre diable à se contenter des filles dont personne ne se souciait. Henriette fut invitée et accepta ; Johann, furieux, culbuta son cavalier et rossa la moitié des danseurs qui voulaient l'expulser ; mais il fut contraint de céder à la force, car tous les assistants se réunirent pour le jeter à la porte. Max passait en ce moment dans la rue, et délivra Johann des mains d'une patrouille accourue au bruit, et qui allait le traîner en prison. Mais il ne put parvenir à calmer son exaspération qu'en lui promettant de s'employer pour venger son affront. Voici ce qui arriva : Max prit le lendemain une feuille de papier, et, avec un morceau de fusain et un peu d''encre de Chine, il dessina un bouc magnifique. Ce bouc mettait au monde une infinité de petits tailleurs armés des outils de leur profession, et s'escrimant à qui mieux mieux, dans les postures les plus grotesques. Au bas de cette caricature il écrivit une légende en style passablement grivois, dont j'aurais quelque peine à me souvenir... — Faites-nous-en grâce ! s'écrièrent les dames. — Je continue, poursuivit le joyeux Willibald. Max donna son dessin à Johann. Johann courut l'afficher à la porte de l'auberge où les tailleurs vont prendre leurs repas. Tous les polissons du quartier s'attroupèrent, et les tailleurs ne pouvaient plus se montrer dans les rues sans être couverts de huées. On rechercha l'auteur de cette criminelle plaisanterie, et il fut question de mettre provisoirement M. Max en prison. Le pauvre secrétaire, après avoir vainement consulté vingt avocats, courut chez son protecteur le général Rixendorf.
« Le général reçut Max avec bonté, et lui dit : « Mon ami, tu as fait une sottise, mais la caricature est excellente ; il y a de l'original et du spontané dans la composition ; toutefois l'idée n'est pas neuve, et c'est ce qui te sauvera de toute poursuite. » En disant cela, le général fouilla dans un vieux carton et en tira un sac à tabac sur lequel la caricature de Max était entièrement et exactement reproduite. Max prit le sac à tabac, et, par le conseil du général, il alla trouver les juges. « Messieurs, dit-il, je n'ai jamais eu l'intention d'offenser l'honorable corporation des tailleurs ; mon dessin n'est qu'une copie dont l'original existe sur ce vieux sac à tabac qui appartient à M. le général Rixendorf. Cet ouvrage m'a été soustrait par quelque individu que j'ai le regret de ne pas connaître afin de le corriger comme il le mériterait. Au surplus, je défie qui que ce soit d'alléguer le moindre motif qui aurait pu m'engager à jouer un mauvais tour à la vénérable corporation des plaignants. » Or, comme la conduite antérieure de Max se trouvait irréprochable, il fut acquitté sans dépens. Voilà ce qui causait tout à l'heure sa joie et l'effusion de sa gratitude. »
Tout le monde ne parut pas satisfait de cette anecdote, qui avait assez l'air d'une mystification du cru de Willibald. Mais le conseiller Reutlinger ayant donné le signal du bal, le vacarme de l'orchestre étouffa les conversations ; chacun se mit en place, et il ne fut plus question de Max.
Le jour suivant devait voir se renouveler les mêmes amusements. Mais au moment où la société réunie n'attendait plus que M. le conseiller, on entendit des cris d'angoisse, et des domestiques arrivèrent du fond du jardin, portant le pauvre Reutlinger qu'ils avaient trouvé évanoui non loin du pavillon sépulcral. On lui prodigua l'éther et les sels les plus énergiques ; mais rien ne parvenait à le ranimer ; l'ambassadeur turc s'écria : « Finissez, finissez, maladroits que vous êtes tous ! laissez-moi faire !... » Et aussitôt, jetant loin de lui turban, perruque, etc., il se mit à décrire avec ses mains, autour du conseiller, des cercles singuliers, qu'il resserrait de plus en plus en approchant graduellement de la région de l'estomac ; puis il souffla sur les tempes de Reutlinger, qui ouvrit les yeux après dix bonnes minutes de syncope, et murmura d'une voix faible : « Exter, pourquoi m'avoir éveillé ? Une puissance infernale m'a révélé ma mort prochaine, et j'allais peut-être passer de vie à trépas sans souffrir... — Bah ! ton heure n'est pas venue, fit le baron d'Exter ; chasse ces idées saugrenues ; tu es entouré de joyeux vivants qui ne te laisseraient pas déménager de ce monde sans tambour ni trompette. — Non, reprit en gémissant Reutlinger, non, mon ami, je ne m'abuse pas sur ma position. Je suis sûr que je touche à la fin de mes jours, et qu'ils se termineront par un affreux malheur. — Mais, s'écria le général Rixendorf en lui serrant les mains, que s'est-il donc passé ? d'où vous viennent ces terreurs que rien ne justifie ?
— Écoutez, répondit le conseiller en essuyant son front blème que baignait une sueur froide. J'allais tout à l'heure vers le bosquet de saules pleureurs ; il me sembla, en approchant, qu'une voix faible et plaintive frappait mon oreille. J'avance tout ému, et que vois-je ? j'en frémis d'horreur... je me trouve en face d'un autre moi-même ! Oui, moi-même, tel que j'étais il y a trente ans, revêtu du même habit que je portais à pareil jour, lorsqu'au moment de finir ma vie désespérée par un suicide, je vis apparaître mon unique aimée, Julie, dans tout l'éclat d'une beauté céleste. Eh bien ! tout à l'heure, cette scène s'est offerte vivante à mes yeux. Un froid mortel s'est glissé dans mes veines, et je suis tombé sans connaissance.
— Quel conte bleu nous faites-vous là ? s'écria Rixendorf. Il faut, mon pauvre ami, que votre cervelle soit bien malade pour enfanter de pareilles visions ; tâcher de vaincre ces hallucinations et de vous distraire ; vous avez l'âme chevillée au corps, et vous êtes capable, malgré vos accès d'hypochondrie, de nous enterrer tous. D'ailleurs, je vais vous prouver dans un moment le peu de réalité du songe qui vous a si fort effrayé. » En achevant ces mots, le général sortit du salon aussi vite que ses vieilles jambes pouvaient le lui permettre. Monsieur l'ambassadeur turc s'approcha de Reutlinger et lui dit : « Ce cher général ne croit pas à la puissance des effluves magnétiques ; c'est un matérialiste déterminé ; mais nous savons, vous et moi, à quoi nous en tenir au sujet des apparitions. »
Bientôt l'on vit arriver la présidente Foerd escortée de son mari et de mademoiselle Julie. Le conseiller voulut se lever de son fauteuil, assurant qu'il se sentait parfaitement guéri. Comme la société allait quitter le salon pour faire un tour de promenade, la porte s'ouvrit, et Rixendorf reparut accompagné du jeune Max en costume militaire. Reutlinger, à son aspect, fut saisi d'un frisson fébrile. « Voilà ton Sosie, mon vieil ami, dit Rixendorf en poussant Max dans les bras du conseiller. C'est Max que tu as rencontré dans le bosquet, revêtu d'un costume de ta garde-robe ; j'ai voulu qu'il fit ainsi sa rentrée dans ce château, où s'était passée sa première enfance. Oncle dur et sans pitié, qui avais chassé de ton foyer le fils de ton frère par superstition, je te rends aujourd'hui, à la place de l'enfant que tu détestais, un jeune homme accompli, tout prêt à t'aimer comme un fils. Allons, que ce cœur cède une fois aux plus doux sentiments ; bannis les fantômes qui obsèdent ton cerveau pour voir la vie sous ses aspects consolants. Il faut aimer pour être heureux ici-bas ! »
Reutlinger était en proie à une crise nerveuse ; ses traits se décomposaient, sa bouche béante semblait exhaler ce qui lui restait de vie ; ses yeux effarés se fixaient tour à tour sur Max et sur Rixendorf avec une indéfinissable expression de colère. Sur un signe du général, Max prit la parole : « Cher oncle, dit-il, ne m'avez-vous pas assez longtemps repoussé de votre sein ? voulez-vous me condamner à traîner jusqu'à la mort le poids de l'aversion que vous aviez conçue pour mon malheureux père ? S'il fut coupable envers vous, ses souffrances vous ont bien vengé. Je l'ai vu expirer sur un grabat ; à son dernier soupir il me parlait de vous, et me suppliait de vous réconcilier avec sa mémoire en devenant votre fils, l'appui le plus tendre et le plus dévoué de votre vieillesse. Ne rejetez pas son dernier vœu, n'ayez pas un cœur de pierre, Dieu vous maudirait !... »
Et Max tombait aux genoux du conseiller ; Julie Foerd s'y jetait en même temps et couvrait ses mains de baisers et de larmes. Le secret de l'amour de ces deux jeunes gens fut connu alors pour la première fois. Ce touchant spectacle attendrit Reutlinger ; il éclata en sanglots ; puis un torrent de larmes soulagea sa poitrine oppressée. « Puissances du ciel, s'écria-t-il, saintes affections dont j'ai méconnu les dévouements, vous venez à mon aide ; vous m'arrachez à l'influence des esprits invisibles qui torturaient mon âme et qui me montraient sans cesse un abîme ouvert à mes côtés ! Soyez bénis pour le bien qui s'opère en moi, pour le soulagement que vous m'apportez et qui me promet la guérison des blessures de mon cœur. Et toi, Max, mon neveu, mon fils d'adoption ; vous, Julie, vous qu'il aime et qui l'aimez, serrez-moi entre vos deux cœurs, afin que je ne vive plus que de votre affection ! »
Les assistants se trouvaient tout émus. Madame la présidente Foerd ne savait si elle rêvait ; elle ne reconnaissait plus le Reutlinger des anciens jours. Le mariage de Max et de sa fille la comblait d'une douce joie. Le président Foerd épuisait sa tabatière avec une visible béatitude. On chercha les sœurs de Julie pour leur apprendre cet évènement ; les autres personnages allaient féliciter les jeunes fiancés de leur bonheur, lorsque l'ambassadeur turc passa entre eux, prit Max par la main, et lui dit : « Pas si vite ! le mariage doit être la fin d'une vie complète, et, malgré tes talents, tu es encore à l'ABC de la jeunesse. Tu marches les pieds en dedans, tu fais des caricatures, et tu ne sais pas encore les usages du monde au milieu duquel tu aspires à créer une nouvelle famille. Il faut, mon garçon, que ton éducation se complète par les voyages. Ainsi donc, ne t'en déplaise, en route pour Constantinople ; tu apprendras dans ce pays-là bien des choses qu'il faut savoir, et au retour tu seras digne et capable d'épouser ma jolie filleule. »
La société se récria ; mais le baron ayant tiré à l'écart son ami Reutlinger, lui chuchota quelques mots arabes qui le décidèrent tout de suite. « Va à Constantinople, cher neveu, fais-moi ce plaisir ; je t'en saurai un gré infini ; et au retour, dans six mois, nous ferons la noce !... » Julie fit une petite moue bien séduisante ; mais il fallut, malgré tout, que Max fît ses paquets, qu'il allât visiter les palais de marbre du Bosphore, et peut-être aussi une foule d'autres endroits non moins intéressants.
Six mois après, les deux fiancés étaient époux, mais ils pleuraient sous le bosquet des saules ; le conseiller Reutlinger était mort d'attendrissement. Son cœur de pierre s'était brisé, et sur le cœur d'agate incrusté dans le monument, Max avait gravé ces seuls mots : « Repose en paix maintenant et toujours ! »
Source : Contes fantastiques, illustrés par Gavarni, P. Christian, Paris, Morizot libraire-éditeur 1861. (Texte publié sous le titre : Le Cœur d'agate.)