Qui voyage si tard par la nuit et le vent ? C'est le père et son fils, petit enfant qu'il serre dans ses bras pour le garantir de l'humidité et le tenir bien chaudement.
« Mon enfant, qu'as-tu à cacher ton visage avec tant d'inquiétude ? — Papa, ne vois-tu pas le roi des Aulnes ?... le roi des Aulnes, avec sa couronne et sa queue ? — Rien, mon fils, qu'une ligne de brouillard. »
— « Viens, charmant enfant, viens avec moi... A quels beaux jeux nous jouerons ensemble ; il y a de bien jolies fleurs sur les bords du ruisseau, et, chez ma mère, des habits tout brodés d'or ! » —
« Mon père, mon père, entends-tu ce que le roi des Aulnes me promet tout bas ? — Sois tranquille, enfant, sois tranquille ; c'est le vent qui murmure parmi les feuilles séchées. »
— « Beau petit, viens avec moi ! mes filles t'attendent déjà: elles dansent la nuit, mes filles ; elles te caresseront, joueront et chanteront avec toi. » —
« Mon père, mon père, ne vois-tu pas les filles du roi des Aulnes, là-bas où il fait sombre ? — Mon fils, je vois ce que tu veux dire... Je vois les vieux saules, qui sont tout gris ! »
— « Je t'aime, petit enfant ; ta figure me charme ; viens avec moi de bonne volonté, ou de force je t'entraîne. » —
« Mon père ! mon père ! il me saisit, il m'a blessé, le roi des Aulnes ! »
Le père frissonne, il précipite sa marche, serre contre lui son fils, qui respire péniblement, atteint enfin sa demeure... L'enfant était mort dans ses bras.
Mahadoeh, le maître de la terre, y descendait pour la sixième fois, afin de s'y faire notre semblable, et d'y éprouver nos douleurs et nos joies. Habitant parmi les mortels, il s'était résigné au même sort ; il voulait observer les hommes, en homme, pour récompenser ou punir. Et, quand il avait, dans son voyage, traversé une ville, humilié quelques grands, élevé quelques petits, le dieu s'en éloignait le soir, et poursuivait sa route.
Un jour qu'il sortait ainsi d'une ville, il aperçut une jeune et jolie jeune fille aux joues toutes roses, dans l'une des dernières maisons. « Bonjour, ma jeune enfant. — Grand merci, seigneur ; veuillez m'attendre, je viens à votre rencontre. — Qui donc es-tu ? — Une bayadère ; et c'est ici ma maison. » Elle s'approche en faisant retentir les joyeuses cymbales, figure autour de lui mille danses variées ; puis se prosterne et lui offre des fleurs.
Elle l'attire enfin gracieusement chez elle: « Bel étranger, ma demeure va s'éclairer pour toi de lumière brillante. Es-tu fatigué, tu pourras t'y reposer ; je panserai tes pieds blessés par le voyage ; tout ce que tu peux désirer, repos, joie et plaisir, viendra s'offrir à toi. » Et elle cherche à adoucir les feintes souffrances du dieu qui lui sourit: il démêle avec joie un cœur sensible parmi tant de corruption.
Et il exige d'elle un service d'esclave ; mais la jeune fille s'en acquittait avec un zèle toujours nouveau, et ce qu'elle faisait d'abord par complaisance, elle sembla bientôt le faire par besoin ; car, de même que la fleur se remplace bientôt par le fruit, l'amour insensiblement conduit à la soumission. Mais, pour l'éprouver mieux, le dieu la fait passer successivement, des brûlants transports du plaisir, aux angoisses et à la douleur.
Et, dès qu'il lui donne un baiser, elle ressent en elle toutes les peines de l'amour, elle comprend son esclavage, et pleure pour la première fois. Elle se jette aux pieds du dieu ; non qu'elle en espère quelque intérêt ou quelque retour, mais parce que ses membres refusent de la soutenir. Bientôt cependant la nuit étendra ses voiles sur les instants de bonheur qui récompenseront son amour.
Après un court sommeil, elle se réveille et trouve son aimable hôte mort à ses côtés ; en vain le presse-t-elle dans ses bras en jetant de grands cris... Il ne se réveillera plus ! Et la flamme va dévorer bientôt sa froide dépouille ; les brames ont déjà entonné l'hymne des morts... Elle l'entend à peine, qu'elle s'élance, se jette à travers la foule... « Qui es-tu ? de quel droit t'approches-tu de ce bûcher funèbre ? »
Mais elle se précipite tout éplorée sur le cadavre. « C'est mon bien-aimé que je veux, et je viens le chercher sur son bûcher ; je viens mêler ma cendre à la sienne ! Il était à moi, à moi tout entier... Encore un doux sommeil entre ses bras ! » Et les prêtres chantaient: « Nous conduisons au tombeau le vieillard glacé par de longues souffrances, et le jeune homme aussi qui n'en a jamais éprouvé.
— Ecoute les paroles des prêtres: celui-ci n'était point ton époux ; tu es une bayadère, et tu n'as point de devoirs à remplir. L'ombre seule accompagne le corps au dernier séjour ; l'épouse seule y séduit l'époux ; c'est à la fois son devoir et sa gloire. Sonnez, trompettes, accompagnez le chant sacré. — Recevez, ô dieux, l'ornement de la terre, et que les flammes s'élèvent jusqu'à vous ! »
Ainsi les prêtres demeurent sourds à ses prières ; mais, les bras étendus, elle se jette dans cette mort éclatante. Tout à coup le jeune dieu se relève du sein de la flamme, embrasse celle qui l'aimait si tendrement, et l'emporte au ciel avec lui. Ainsi les dieux se réjouissent du repentir, et accordent le bonheur éternel aux coupables que la douleur a purifiés.
La scène change. Des kiosques fermés s'adossent à un rang de cavernes entourées de treillages ombragés. Faust et Hélène ne sont pas vus. Le chœur, dormant, est dispersé çà et là.
PHORKYAS. — Je ne sais pas depuis quand les filles dorment ; si elles ont rêvé ce que j'ai vu clairement, je l'ignore. Éveillons-les. Les jeunes gens s'étonneront, et vous, adultes, qui assis là-bas, attendez pour voir enfin la solution de ces miracles dignes de foi. Debout ! debout ! secouez vos cheveux, ne clignotez plus et écoutez-moi.
LE CHŒUR. — Parle toujours et raconte ce qui s'est passé de merveilleux ; nous désirons entendre ce que nous ne pouvons pas croire, car nous nous ennuyons à regarder ces rochers.
PHORKYAS. — À peine vous êtes-vous frotté les yeux, mes enfants, et déjà vous vous ennuyez. Apprenez donc ce qui suit : dans ces cavernes, dans ces grottes et kiosques, notre seigneur et son épouse trouvaient protection et sûreté, comme un couple amoureux épris des charmes de la nature.
LE CHŒUR. — Comment, là-dedans ?
PHORKYAS. — Séparés du monde, ils n'appelaient que moi seule pour les servir. J'étais auprès d'eux honorée de leur confiance ; mais, comme cela convient aux confidentes, je regardais autour de moi, je m'adressais partout, cherchant des racines, des mousses et des écorces dont je connaissais l'efficacité, et ils restaient seuls.
LE CHŒUR. — Tu parles comme si un monde entier était là-dedans : des forêts et des prairies, des ruisseaux et des lacs ; quels contes nous récites-tu donc ?
PHORKYAS. — Sans doute, inexpérimentées que vous êtes, ce sont des profondeurs que vous n'avez point sondées ; des salles et des cours partout, que je découvrirais à force de chercher. Tout à coup j'entends des éclats de rire, résonnant dans la caverne ; j'y porte mes regards, et je vois un jeune garçon, sautant du sein de la mère vers le père, du père vers la mère ; les badinages, les cajoleries, les agaceries du fol amour m'étourdirent. Nu, un génie sans ailes, un faune sans animalité, il bondit sur la terre ferme ; mais le sol, par la réaction, le fait sauter au milieu des airs, et, au second, au troisième saut, il touche à la voûte. La mère, pleine d'angoisse, s'écrie : « Bondis toujours ainsi et selon ton loisir ; mais garde-toi de voler, car le vol ne t'est pas permis. » Et le père lui donne des exhortations : « L'élasticité qui te pousse en haut est dans la terre ; touche le sol seulement du doigt du pied, et tu seras bientôt fort comme le fils de la terre, Antée. » Conformément à ces paroles, il sautille sur la masse du rocher d'une pente à l'autre, comme saute une balle au jeu de paume ; mais tout à coup il disparaît dans la fente du gouffre, et il nous semble perdu. La mère se lamente, le père la console, et, moi, haussant les épaules, je me tiens debout. Et de nouveau quelle apparition ? Est-ce qu'il y a là des trésors cachés ? Il s'est richement vêtu d'habits rayés de fleurs ; des houppes tombent le long des bras, des écharpes flottent autour du sein ; portant dans sa main la lyre d'or comme un petit Phébus, il avance, plein de courage, jusqu'au bord, jusqu'à la saillie. Nous fûmes frappés d'étonnement. Les parents, ravis d'admiration, se jetèrent l'un dans les bras de l'autre ; car quelle splendeur environne sa tête ? Cela est difficile à dire, si c'est l'éclat de l'or ou la flamme du génie qui brille. Et c'est ainsi qu'il s'annonce par ses actions et ses mouvements comme maître futur de tout ce qui est beau, et sentant dans ses veines les mélodies éternelles ; tel vous l'entendrez et vous le verrez.
LE CHŒUR. — Tu appelles cela un miracle, toi, née en Crète ! Tu n'as donc jamais écouté la parole du poëte, qui enseigne à tous ? N'as-tu jamais appris la richesse divine, héroïque, des traditions de l'Ionie, des souvenirs de la Grèce ? Tout ce qui se fait aujourd'hui n'est qu'une faible image des délicieux jours de nos aïeux. Ton récit n'égale pas celui qu'un agréable mensonge, plus digne de foi que la vérité, raconta du fils de Maïa. Les suivantes prodiguaient leurs soins à ce nourrisson, à peine né, gentil et vigoureux ; mais le petit espiègle retire bientôt ses membres souples et précieusement emmaillottés, semblable au papillon qui, déployant ses ailes, s'échappe promptement et voltige hardiment dans l'éther rayonnant. Ainsi, lui, plus agile encore, prouva bientôt par son adresse qu'il favoriserait les fripons et les voleurs. Il vola au dominateur des mers le trident, à Phébus l'arc et la flèche, à l'Héphestion la tenaille ; il eût pris même l'éclair de son père Jupiter, s'il n'eût pas eu peur du feu. Il remporta la victoire au carrousel sur Éros, et enleva la ceinture à Cypris, malgré ses caresses.
Une musique douce et mélodieuse se fait entendre dans la caverne. Tous font attention et semblent être profondément touchés.
PHORKYAS. — Écoutez ces sons charmants, délivrez-vous vite des fables, abandonnez la foule de vos dieux ; c'est passé. Personne ne veut plus vous comprendre : nous demandons davantage, car ce qui doit toucher le cœur doit venir du cœur.
Elle se retire vers le rocher.
LE CHŒUR. — Si tu aimes, être terrible, ces douces images, nous voilà touchées jusqu'aux larmes. Que l'éclat du soleil disparaisse des cieux, s'il peut se faire jour dans l'âme, nous trouverons alors dans notre cœur ce que le monde entier nous refuse.
HÉLÈNE, FAUST, EUPHORION, dans le costume ci-dessus indiqué.
EUPHORION. — Si vous entendez le chant d'un enfant, votre joie ressemble à la sienne ; si vous me voyez sauter selon leur cadence, le cœur vous bondit de plaisir.
HÉLÈNE. — L'amour, pour rendre heureux les hommes, unit deux personnes ; pour combler leur bonheur, il en faut trois.
FAUST. — Tout est alors trouvé : je suis à toi et tu es à moi, nous sommes unis pour toujours ; que jamais cela ne change !
LE CHŒUR. — L'aspect de l'enfant réunit le plaisir de beaucoup d'années dans ce couple. Que cet aspect est doux à nos cœurs !
EUPHORION. — Laissez-moi danser ! laissez-moi sauter, au sein des airs ! Tout pénétrer et tout saisir, voilà ma joie.
FAUST. — Sois modéré, sois prudent ! Calme cette audace ! Ne te prépare point la chute et le malheur. Ta perte serait la nôtre, ô mon cher fils !
EUPHORION. — Je ne veux pas plus longtemps rester attaché à la terre ! laissez mes mains, laissez mes cheveux, laissez mes vêtements, ils sont à moi.
HÉLÈNE. — Oh ! pense ! oh ! pense à qui tu appartiens : hélas ! quel malheur, si tu troublais ce noble assemblage : — moi, toi et lui !
LE CHŒUR. — Bientôt, je le crois, le nœud sera brisé.
HÉLÈNE et FAUST. — Arrête, arrête, pour l'amour de tes parents, tes désirs sans bornes ! Sois tranquille, suis l'usage de tous !
EUPHORION. — Seulement pour vous plaire, je m'arrêterai. (Entraînant le chœur à la danse.) Doucement je me mêlerai à ces chœurs joyeux. Est-ce bien là la mélodie ? Est-ce bien le mouvement ?
HÉLÈNE. — Oui, cela est bien fait. Guide le cercle harmonieux de ces belles danseuses.
FAUST. — Oh ! si cela était passé ! La bouffonnerie me réjouit peu.
EUPHORION et LE CHŒUR, entrelacés, chantant et dansant. — Si tu remues tes bras charmants, si tu secoues dans les airs ta chevelure lumineuse, si ton pied et tes pas si doux frôlent la terre, si tes membres ont des mouvements gracieux, alors tu as atteint ton but, bel enfant ! tous nos cœurs sont pour toi ; tout te sourit.
EUPHORION. — Vous êtes tous des chevreuils fugitifs ! C'est un jeu nouveau où il faut courir ! Je suis le chasseur, vous êtes le gibier.
LE CHŒUR. — Si tu veux que nous te suivions, sois moins agile ; car nous n'avons qu'un but, qu'un seul désir de récompense, c'est de t'embrasser, ô belle image !
EUPHORION. — Ah ! par les forêts, par les ronces et les rochers !... Ce qui est facilement atteint me répugne ; seulement, ce qu'il faut forcer me séduit.
HÉLÈNE et FAUST. — Quelle espièglerie ! quel tapage ! Aucune modération n'est à espérer. il s'élance, et ses cris résonnent comme le cor à travers monts et vallées. Quel désordre ! quels cris !
LE CHŒUR, entrant isolé. — Il a passé devant nous, se riant de nous avec dédain ; de toute la foule, il amène la plus bryante.
EUPHORION, entraînant une jeune fille. — Si je traîne ici la fière jeune fille, si je la serre contre mon sein avec délices, si je baise sa bouche, malgré sa résistance, je le fais pour montrer ma force et ma volonté.
LA JEUNE FILLE. — Laisse-moi ! Moi aussi, j'ai de la force et du courage. Ma volonté, comme la tienne, ne se laisse pas facilement forcer. Tu te fies à ton bras . Tiens ferme, insensé que tu es, et je te brûle pour m'amuser. (Elle jette des flammes et flamboie en s'élevant.) Suis-moi dans les airs, suis-moi dans le tombeau ; cherche à attraper le but que tu as manqué.
EUPHORION, secouant les flammes. — Que dois-je faire ici, entre le rocher et la montagne touffue ? Ne suis-je pas jeune et frais ? Les vents sifflent, les flots mugissent dans le lointain, je les entends ; je veux m'en approcher.
Il monte plus haut sur le rocher.
HÉLÈNE, FAUST et LE CHŒUR. — Veux-tu ressembler aux chamois ? Nous tremblons de te voir tomber.
EUPHORION. — Il faut que je monte toujours plus haut, que mes regards se portent toujours plus loin. Maintenant, je sais où je suis : au milieu de l'île, au milieu du pays de Pélops ; moitié sur la terre, moitié dans la mer.
LE CHŒUR. — Si tu ne veux pas rester paisiblement à la montagne et dans la forêt, cherchons alors les vignes rangées au penchant des collines, allons cueillir des figues et des pommes. Reste, oh ! reste dans ce beau pays.
EUPHORION. — Rêvez-vous la paix ? Que chacun rêve ce qui lui est doux. La guerre est le mot de ralliement. La victoire ! voilà un mot qui sonne bien !
LE CHŒUR. — Celui qui, en temps de paix, désire le retour de la guerre se sépare de l'espérance et du bonheur...
EUPHORION. — Pas de vagues, pas de murs ; le cœur de l'homme, ferme comme l'airain, est le rempart le plus certain. Voulez-vous rester sans conquêtes ? Allons, armés légèrement, faire la guerre ; les femmes deviennent des amazones, et chaque enfant devient un héros.
LE CHŒUR. — Divine poésie ! qu'elle monte vers le ciel ! qu'elle brille, cette belle étoile, loin et toujours plus loin ! elle nous suit, et c'est avec plaisir qu'on entend sa marche harmonieuse.
EUPHORION. — Non, je n'ai pas paru comme un enfant ; l'adolescent arrive armé, associé avec ceux qui sont forts, libres et hardis. Partons ! ce n'est que là où s'ouvre le chemin de la gloire.
HÉLÈNE et FAUST. — À peine entré dans la vie, tu désires déjà en sortir ? Est-ce que nous ne sommes rien pour toi ? Notre belle réunion est donc un rêve ?
EUPHORION. — Entendez-vous le tonnerre sur la mer ? l'entendez-vous dans la vallée, dans la poussière et dans les vagues, dans la foule et dans le tumulte, vers la douleur et le tourment ? La mort est une loi ; cela se comprend assez.
HÉLÈNE, FAUST et le CHŒUR. — Quelle horreur ! quel délire ! la mort est pour toi une loi !
EUPHORION. — Dois-je tendre ailleurs ? Non ; je veux ma part de misère et de malheur !
LES PRÉCÉDENTS. — Orgueil et danger ! destin mortel !
EUPHORION. — Je sens des ailes qui se déplient... là-bas, là-bas, il faut aller ! admirez mon vol !
Il se jette dans les airs ; les vêtements le portent un instant, sa tête est radieuse, une trace de lumière devient visible.
LE CHŒUR. — Icare ! assez de douleurs !
Un beau jeune homme tombe aux pieds des parents ; l'on croit reconnaître dans ce cadavre une figure connue, mais l'enveloppe matérielle disparaît aussitôt, l'auréole monte comme une comète vers le ciel, les vêtements et le manteau restent sur la terre [Note du traducteur: On suppose que cette allégorie se rapporte à Byron.].
HÉLÈNE et FAUST. — De dures souffrances viennent tout de suite après la joie.
EUPHORION, voix venant de la profondeur. — Ne me laissez pas seul, ma mère, dans ce sombre séjour.
Pause.
LE CHŒUR, chant funèbre. —
Pas seul ! — Qu'importe où tu séjourneras !
Nous croyons assez te connaître.
Hélas ! si tu quittes le jour,
Nul cœur ne se séparera de toi.
À peine nous osons te plaindre ;
Avec envie nous célébrons ton sort :
Dans le jour ou dans les ténèbres,
L'amour et le courage furent grands en toi !
Hélas ! né pour le bonheur de la terre,
Issu d'aïeux sublimes, doué de tant de force ;
Hélas ! trop tôt perdu pour toi-même,
Enlevé dans la fleur de ta jeunesse !...
Un œil d'aigle pour contempler le monde ;
Une âme sympathique à tous les mouvements du cœur,
Ardemment aimé de la meilleure des femmes,
Poëte aux chants incomparables !...
Rien n'a pu t'arrêter, et toi-même,
Tu t'es pris au réseau fatal !
Ainsi, tu t'es brouillé sans crainte
Avec les mœurs et avec la loi.
Pourtant, tu as, par tes rêves sublimes,
Montré ce que valait ton audace si noble ;
Tu voulais remporter le plus beau des triomphes ;
Mais c'est là que tu t'es perdu !
Qui réussira mieux ? Sombre question,
Que le destin tient voilée encore,
Lorsqu'à la plus fatale des journées,
Tous les peuples se taisent en perdant leur sang !
Mais de nouveaux chants retentissent,
Ne restez pas plus longtemps affligés,
Car le sol les reproduit encore
Comme il les a produits toujours !
Pause complète. La musique cesse.
HÉLÈNE, s'adressant à Faust. — Une ancienne parole s'éprouve aussi tristement en moi, c'est que la beauté et le bonheur ne se réunissent pas pour longtemps. Le lien de la vie et de l'amour est déchiré ; en le déplorant, je te dis adieu, pénétrée de douleur. Encore une fois, je me jette dans tes bras. Perséphone, reçois-moi ! reçois mon fils !
Elle embrasse Faust ; tout ce qui est matériel en elle disparaît, le vêtement et le voile lui restent dans les bras.
PHORKYAS, à Faust. — Tiens bien ce qui te reste de tout ce que tu possédais. Elle se détache du vêtement. Déjà les démons en tirent les pointes, et voudraient l'entraîner dans leur séjour. Tiens ferme ! La déesse n'est plus. Tu l'as perdue ; mais son vêtement est divin. Use de ce présent inestimable, et lève-toi. Il te transportera dans les airs aussi longtemps que tu pourras t'y maintenir. Nous nous reverrons, mais loin, très-loin d'ici.
Les vêtements d'Hélène se changent en nuages, ils entourent Faust, l'enlèvent, et l'emportent dans les airs.
PHORKYAS. Elle lève de terre le manteau et la lyre, et les montre. — C'est par bonheur que je les trouve. Il est vrai que la flamme a disparu ; mais le monde n'est pas à plaindre : en voilà assez pour consacrer les poëtes futurs, pour combattre l'envie et l'esprit de métier stérile. Et, si je ne puis conférer le génie, je puis du moins prêter l'habit.
PANTHALIS. — Maintenant, hâtez-vous, jeunes filles ! Enfin, nous sommes débarrassés du charme que nous imposait cette vieille sibylle de Thessalie. Ainsi nos oreilles n'entendent plus ce tintamarre de sons confus qui distrait l'ouïe, et plus encore le sens intérieur. Descendons dans le Hadès ! La reine n'y est-elle point allée à pas mesurés et graves ? Que les pas des fidèles servantes suivent immédiatement les siens ; nous la trouverons près du trône de ceux que nul n'approfondit.
LE CHŒUR. —
Les reines sont reines partout ;
Même dans le Hadès, elles ont les premières places ;
Se rangeant fièrement près de leurs égales,
Familières avec Perséphone [Note du traducteur: Proserpine] ;
Mais nous, nous sommes reléguées au fond
Sous les profondes prairies d'Asphodèle,
Parmi les peupliers longuement élancés,
Au sein des pâturages stériles.
Quel passe-temps nous reste-t-il ?
Plaintives comme les chauve-souris,
Bruissantes sans joie comme des spectres.
LA CHORYPHÉE. —
Celui qui ne s'est acquis aucun nom,
Qui n'aspire vers rien de noble,
Appartient aux éléments ; aussi passez, passez !
Je désire ardemment être seule avec ma reine ;
Non seulement le mérite, mais la fidélité
Nous conserve notre existence.
Elle part.
TOUTES. —
Nous sommes rendues à la lumière du jour ;
À la vérité, nous ne sommes plus des personnes,
Nous le sentons, nous le savons ;
Mais nous n'irons jamais vers le Hadès ;
La nature, éternellement vivante,
A des droits sur nous comme esprits,
Et nous sur elle comme nature.
UNE PARTIE DU CHŒUR. — Et nous, dans les sifflements et les chuchotements, dans les doux souffles des zéphyrs, nous attirons en folâtrant, nous appelons doucement les racines des sources vitales vers les branches, tantôt par des feuilles, tantôt par des fleurs. Nous ornons avec transport les cheveux qui flottent librement dans les airs. Lorsque le fruit tombe, aussitôt le peuple pleure de joie et de vie, et les troupeaux se rassemblent en hâte pour saisir, pour goûter, se reposant laborieusement, et, comme devant les premiers dieux, on se prosterne devant nous à l'entour.
UNE AUTRE PARTIE DU CHŒUR. — Nous, à ce miroir poli qui s'étend au flanc de ces parois de rochers, nous nous plions en caressant, nous nous mouvons en douces vagues, nous écoutons et prêtons l'oreille à chaque son, le chant des oiseaux, les bruits des roseaux ; que cela soit la voix formidable de Pan, notre réponse est toute prête. Si le vent souffle, nous soufflons aussi en réponse ; s'il tombe, nos tonnerres roulent et redoublent effroyablement ; trois fois, dix fois, nous y répondons.
UNE TROISIÈME PARTIE DU CHŒUR. — Sœurs ! les sens émus, nous avançons avec les ruisseaux ; car cette suite de collines richement ornées dans le lointain, là-bas, nous attire. Toujours en descendant, toujours plus profondément, nous versons l'eau, serpentant comme des méandres, tantôt vers la prairie, tantôt vers les pelouses, comme le jardin qui entoure la maison. Là, les sommets élancés des cyprès l'indiquent, par delà le paysage, le long des rives et au miroir des vagues aspirant à l'Éther.
UNE QUATRIÈME PARTIE. — Errez, vous autres, où il vous plaira ; nous nous entrelaçons, nous bruissons autour de la colline plantée partout, ou sur le cep, la vigne verdit. Là, tous les jours, à chaque heure, la passion du vigneron nous fait voir le résultat heureux de son labeur plein d'amour ; tantôt avec la hache, tantôt avec la bêche, tantôt en amoncelant, en coupant, en rattachant ; il prie tous les dieux, mais avant tous le dieu du Soleil. Bacchus le doucereux se soucie peu du fidèle serviteur ; il repose dans les feuillages ; il s'appuie dans les cavernes, folâtrant avec le plus jeune des faunes. Tout ce dont il a besoin pour la douce ivresse reste toujours préparé pour lui dans les antres, remplissant les cruches et les vases conservés à droite et à gauche, au fond de ces caves éternelles. Mais, lorsque tous les dieux, lorsque Hélios, avant tout, en formant de l'air, en créant des vapeurs, en chaufffant, en brûlant, ont amoncelé la corne d'abondance des grains, où travaillait le silencieux vendangeur, aussitôt tout s'anime encore, et chaque feuillage remue ; un bruit sourd se fait entendre de cep à cep. Des corbeilles craquent, des seaux clapotent, des hottes gémissent de toutes parts vers la grande cuve, pour la danse vigoureuse des vignerons. Et c'est ainsi qu'on foule furieusement aux pieds la sainte abondance des grains plein de séve. Écumant et vomissant, tout s'entremêle, hideusement broyé. Et maintenant retentissent dans l'oreille les sons d'airain des cymbales et des bassins. Car Dionysos a dépouillé le voile de ses mystères. Il se montre avec ses satyres et leurs femelles chancelantes, et l'animal aux longues oreilles de Silénus vient à travers, avec son ton rauque et criard. Rien n'est ménagé ; des animaux à pied fourchu foulent aux pieds toute pudeur : tous les sens tournent comme dans un tourbillon ; l'oreille est horriblement étourdie. Les hommes ivres tâtonnent après les coupes ; les têtes, les ventres sont pleins. L'un ou l'autre résiste encore ; mais il ne fait qu'augmenter le tumulte ; car, pour faire place au vin nouveau, on vide rapidement les outres des vieilles vendanges.
Le rideau tombe, Phorkyas se lève comme un géant à l'avant-scène, descend du cothurne, ôte son masque et son voile, et se montre comme Méphistophélès, pour commenter, si c'était nécessaire, la pièce dans l'épilogue.
Nota: Ces poèmes sont tirés de l'édition des œuvres complètes de Gérard de Nerval. Ils figurent à la suite des traductions des deux Faust de Goethe, Calmann-Lévy éditeurs, Paris, 1868.
La rue, devant la maison de Guilbert.
Il fait nuit. La maison est ouverte. Devant la porte sont trois hommes en manteau noir
et portant des flambeaux. Clavijo, enveloppé d'un manteau, passe, une épée sous le bras.
Un domestique le précède avec un flambeau.
CLAVIJO, UN DOMESTIQUE.
CLAVIJO. — Je t'avais dit d'éviter cette rue.
LE DOMESTIQUE. — Nous aurions dû faire un long détour, et vous êtes si pressé ! Ce n'est pas loin d'ici que don Carlos vous attend.
CLAVIJO. — Là, des flambeaux ?
LE DOMESTIQUE. — Un enterrement. Venez, monsieur.
CLAVIJO. — La demeure de Marie ! Un enterrement ! Tout mon corps frissonne. Va, demande qui l'on enterre.
LE DOMESTIQUE, s'approchant des hommes. Qui enterrez-vous ?
LES HOMMES. — Marie Beaumarchais. (Clavijo s'assied sur une pierre et s'enveloppe de son manteau.)
LE DOMESTIQUE, Il revient. — Ils enterrent Marie Beaumarchais.
CLAVIJO, se levant en sursaut. — Devais-tu le répéter, traître ; répéter la parole foudroyante qui m'arrache le coeur !
LE DOMESTIQUE. — Silence, monsieur ! Venez. Songez au péril dans lequel vous êtes.
CLAVIJO. — Va dans l'enfer ! Je reste.
LE DOMESTIQUE. — Carlos ! oh ! que je puisse le trouver !... Carlos ! Il est hors de lui. (Le domestique s'éloigne.)
CLAVIJO, seul. Les hommes sont dans l'éloignement. — Elle est morte ! Marie est morte ! Voilà les flambeaux, son triste cortège !... C'est une illusion, une vision de nuit, qui m'effraye, qui me présente un miroir, dans lequel je dois reconnaître et prévoir l'issue de mes trahisons !... Il est temps encore ! encore !... Je frémis... je sens mon coeur frissonner et se fondre... Non, non, tu ne dois pas mourir. Me voici ! me voici !... Disparaissez, fantômes de la nuit, qui vous présentez sur mon passage avec de douloureuses terreurs ! (Il s'élance vers eux.) Disparaissez !... Ils restent !... Ils promènent sur moi leurs regards ! Malheur ! malheur ! ce sont des hommes ainsi que moi... Est-il vrai ?... vrai ?... Peux-tu le comprendre ? Elle est morte. Il me saisit, avec toute l'horreur de la nuit, ce sentiment : elle est morte ! elle est gisante, la fleur, à tes pieds !... et toi !... Prends pitié de moi, Dieu du ciel !... Je ne l'ai pas tuée !... Cachez-vous, étoiles, ne regardez pas en terre, vous qui si souvent avez vu le malfaiteur quitter ce seuil, dans le sentiment de la plus douce ivresse, et, par ces mêmes rues, avec la guitare et les chansons, poursuivre ses rêves dorés, et enflammer, par une délicieuse attente, sa bien-aimée, qui le guettait derrière la secrète jalousie... Et tu remplis maintenant cette maison de douleur et de gémissements ! et de chants funèbres ce théâtre de ton bonheur !... Marie, Marie, viens me prendre, viens me prendre avec toi ! (On entend dans la maison quelques sons d'une musique lugubre.) Ils vont la porter au tombeau... Arrêtez ! arrêtez ! Ne fermez pas le cercueil ! Laissez-moi la voir encore une fois. (Il s'élance vers la maison.) Hélas ! à qui donc, à qui oserai-je me présenter ? à qui me montrer dans ses affreuses douleurs ?... À ses amis ? à son frère, dont le coeur est plein d'un furieux désespoir ? (La musique recommence.) Elle m'appelle ! elle m'appelle !Me voici !... Quelle angoisse m'environne !... Quel frémissement me retient ! (La musique se fait entendre pour la troisième fois et continue. Les hommes, portant les flambeaux, se mettent en mouvement devant la porte. Trois autres viennent se joindre à eux, et se rangent, pour entourer le cortège, qui sort de la maison. Six hommes portent le brancard, sur lequel est le cercueil couvert. Guilbert et Buenco s'avancent en grand deuil.)
CLAVIJO, s'avançant. — Arrêtez !
GUILBERT. — Quelle voix ?
CLAVIJO. — Arrêtez ! (Les porteurs s'arrêtent.)
BUENCO. — Qui se permet de troubler ce pieux cortège ?
CLAVIJO. — Posez le cercueil.
GUILBERT. — Ah !
BUENCO. — Misérable ! Tu n'es pas au bout de tes forfaits ? Ta victime n'est pas en sûreté contre toi dans le cercueil ?
CLAVIJO. — Laissez ! Ne provoquez pas ma fureur ! Les malheureux sont redoutables. Il faut que je la voie. (Il enlève le drap mortuaire. Marie, vêtue de blanc, est couchée, les mains jointes, dans le cercueil. Clavijo recule et se cache le visage.)
BUENCO. — Veux-tu l'éveiller, pour la tuer une seconde fois ?
CLAVIJO. — Misérable railleur !... Marie! (Il se prosterne devant la bière. Beaumarchais paraît.)
BEAUMARCHAIS. — Buenco m'a quitté. Elle n'est pas morte, disent-ils. Il faut que je la voie, malgré Satan. Il faut que je la voie. Des flambeaux ! Un convoi !... (Il accourt, voit le cercueil, et tombe, muet de douleur : on le relève ; il est comme évanoui. Guilbert le soutient.)
CLAVIJO, qui est de l'autre côté du cercueil, se lève.. — Marie ! Marie !
BEAUMARCHAIS, avec emportement. — C'est sa voix ! Qui appelle Marie ? Comme, au son de sa voix, une brûlante fureur a couru dans mes veines !
CLAVIJO. — C'est moi. (Beaumarchais lui jette un regard farouche et saisit son épée. Guilbert le retient.) Je ne crains pas tes yeux ardents, ni la pointe de ton épée. Regarde ici ces yeux fermés, ces mains jointes !
BEAUMARCHAIS. — Tu me les montres ? (Il s'arrache des bras de Buenco et s'élance l'épée à la main, sur Clavijo, qui tire la sienne. Ils se battent. Beaumarchais plonge son épée dans la poitrine de Clavijo.)
CLAVIJO, chancelant. — Je te remercie, frère ! Tu nous unis. (Il tombe sur le cercueil.)
BEAUMARCHAIS. il l'en arrache. — Damné, loin de cette sainte !
CLAVIJO. — Ah ! (Les porteurs le soutiennent.)
BEAUMARCHAIS. — Du sang ! Regarde, Marie, regarde ta parure de noces, et ferme les yeux pour jamais. Vois comme j'ai consacré ta couche funèbre par le sang de ton meurtrier ! Gloire ! Magnificence ! (Arrive Sophie.)
SOPHIE. — Mon frère ! Dieu ! Que s'est-il passé ?
BEAUMARCHAIS. — Approche, ma chère, et regarde. J'espérais joncher de roses son lit nuptial : vois les roses dont je l'ai parée dans son chemin vers le ciel.
SOPHIE. — Nous sommes perdus.
CLAVIJO. — Sauve-toi, insensé ! Sauve-toi avant le point du jour ! Que le Dieu, qui t'envoya comme vengeur, t'accompagne !... Sophie... pardonne-moi !... Frère... amis... pardonnez-moi !
BEAUMARCHAIS. — Comme son sang répandu apaise dans mon coeur toute ardeur de vengeance ! Comme, avec sa vie, qui s'exhale, ma fureur s'évanouit ! (Il court à Clavijo.) Meurs ! Je te pardonne.
CLAVIJO. — Ta main !... et la tienne, Sophie !... (À Buenco.) Et la vôtre... (Buenco frémit.)
SOPHIE. — Donne-lui la main, Buenco.
CLAVIJO, à Sophie. — Je te remercie ! Tu es toujours la même. Je vous remercie ! Et, si tu planes encore autour de cette place, ombre de ma bien-aimée, regarde, vois cette bonté céleste !... Veuille la bénir et me pardonner aussi !... Je vais à toi ; je vais... Sauve-toi, mon frère ! Dites-moi, m'a-t-elle pardonné ? Comment est-elle morte ?
SOPHIE. — Sa dernière parole fut ton malheureux nom. Elle est morte sans nous faire ses adieux.
CLAVIJO. — Je la suis, et lui porterai les vôtres. (Surviennent Carlos et un domestique.)
CARLOS. — Clavijo ! Des assassins !
CLAVIJO. — Écoute-moi, Carlos : tu vois ici les victimes de ta sagesse... Et maintenant, au nom du sang avec lequel s'écoule incessamment ma vie, sauve mon frère !...
CARLOS. — Mon ami !... Vous restez là immobiles ! Courez au chirurgien ! (Le domestique quitte la scène.)
CLAVIJO. — C'est inutile. Sauve, sauve mon malheureux frère... Ta main comme gage ! Ils m'ont pardonné et je te pardonne. Accompagne-le jusqu'à la frontière, et... Ah !
CARLOS, frappant du pied. — Clavijo ! Clavijo !
CLAVIJO, s'approchant du cercueil, sur lequel on l'appuie. — Marie, ta main ! (Il décroise les mains de Marie et prend la main droite.)
SOPHIE, à Beaumarchais. — Va-t-en, malheureux ! va-t-en !
CLAVIJO. — Je tiens sa main ! sa main glacée par la mort !... Tu es à moi... Encore ce baiser d'époux !... Ah !
SOPHIE. — Il meurt. Sauve-toi, mon frère. (Beaumarchais se jette dans les bras de Sophie. Sophie l'embrasse, et lui fait signe de partir.)
Nota: Traduction de Jacques Porchat (Librairie Hachette et Cie, Paris, 1882).
La lumière pourprée du soleil, qui s'enfuit, s'efface même sur les cîmes aiguës et glacées de la plus haute montagne ; dès longtemps la nuit enveloppe la vallée et les sentiers du voyageur, qui, au bord du torrent sauvage, soupire après sa haute retraite, après le terme de sa journée et sa tranquille demeure pastorale ; et, devant ses pas, marche avec empressement le divin sommeil, ce doux compagnon du voyageur. Puisse-t-il, encore aujourd'hui, me bénir et couronner ma tête du pavot sacré ! Mais quelle lumière rayonne vers moi de ce rocher là-bas, et illumine, d'un si gracieux reflet, la vapeur des torrents écumeux ? Le soleil rayonne-t-il peut-être à travers les déchirures et les crevasses secrètes ? Car ce n'est pas une flamme terrestre que je vois là-bas errante. La nue se roule et s'approche, elle s'embrase... O prodige ! Le rayon rosé ne devient-il pas une figure animée ? Quelle déesse vient à moi ? Et laquelle des Muses cherche son ami fidèle jusque dans cet affreux abîme ? Belle déesse, révèle-toi, et n'abuse pas, en te dérobant à mes yeux, mon esprit inspiré, mon coeur ému. Prononce, si cela t'est permis devant un mortel, prononce ton nom divin, si non daigne m'avertir par quelque signe, afin que je devine laquelle tu peux être des filles immortelles de Jupiter, et que le poëte d'abord te célèbre dans un chant digne de toi.
« Ami, est-ce que tu ne me connais plus ? Et ces traits, que tu aimas autrefois, déjà te seraient-ils devenus une image étrangère ? À la vérité, je n'appartiens plus à la terre, et déjà mon âme frémissante s'est dérobée avec douleur aux plaisirs de la jeunesse ; mais j'espérais que mon image était encore profondément gravée dans le souvenir de mon ami et encore brillamment transfigurée par l'amour. Oui, déjà je le vois à ton regard ému, je le vois à tes pleurs, Euphrosyne est connue encore de celui qui l'aima. Tu le vois, la morte s'avance à travers les forêts et les sauvages montagnes ; elle cherche le voyageur, hélas ! jusque dans les pays lointains ; elle cherche le maître, l'ami, le père ; elle jette encore un regard en arrière sur le léger échafaudage des joies terrestres. Laisse-moi les rappeler, ces jours où tu me préparais, enfant, aux jeux de la scène, à cet art prestigieux des Muses charmantes ; laisse-moi rappeler ces heures et toutes les moindres circonstances. Ah ! qui n'évoque pas avec amour ce qui me saurait renaître ! La foule charmante de nos jours les plus doux, ah ! qui l'estime à son prix, ce trésor fugitif ! Il semble petit, mais il ne l'est pas pour le coeur. L'amour, les arts, agrandissent les petites choses. Te souvient-il encore de cette heure où, sur les planches du théâtre, tu me fis gravir les degrés plus sérieux de l'art sublime ? Je parus en jeune garçon, touchant enfant ; tu me nommais Arthur, et tu animas en moi la poétique figure du Breton (2) ; tu menaçais, avec un furieux transport, mes pauvres yeux, et, sous l'empire d'une illusion secrète, tu détournas toi-même tes yeux en pleurs. Ah ! tu te montras propice et tu protégeas une triste vie, qu'une fuite téméraire enfin ravit à l'enfant. Tu pris dans tes bras secourables le corps brisé ; tu m'emportas, et longtemps sur ton sein je feignis la mort. Enfin j'ouvris les yeux, et je te vis plongé dans une grave et silencieuse méditation, penché sur ton favori. Je m'élevai vers toi comme un enfant, et, de mes lèvres, je pressai tes mains avec reconnaissance ; je te présentai, pour un baiser pur, ma bouche complaisante. Je te dis :
« Pourquoi es-tu si sérieux, mon père ? Oh ! si j'ai failli, enseigne-moi comment je pourrai mieux réussir. Nul effort ne m'est pénible auprès de toi ; et l'ensemble et chaque détail, je répète tout volontiers, quand tu me diriges et m'enseignes. »
Mais tu me saisis avec force, et tu me pressas plus vivement dans tes bras, et mon coeur frémit au fond de ma poitrine. Tu t'écrias :
« Non, mon aimable enfant ; l'ensemble et chaque détail, comme tu les as présentés aujourd'hui, présente-les demain à la ville ; remue tous les coeurs comme tu m'as remué, et, pour t'applaudir, couleront des yeux les plus secs de précieuses larmes. Mais tu m'as saisi plus profondément encore, moi, ton ami, qui te tiens dans mes bras, moi, troublé par la seule apparence de ta mort prématurée. O nature, qu'en toutes choses tu te montres sûre et grande ! Le ciel et la terre suivent une loi immuable, éternelle ; les ans suivent les ans ; l'été donne la main au printemps, et le sociable hiver au riche automne ; les rochers demeurent fermes sur leur base ; l'onde éternelle se précipite, écumeuse et mugissante ; les pins verdoient sans cesse ; que dis-je ? les bois défeuillés nourrissent, même au sein de l'hiver, de secrets bourgeons à leurs branches. Tout naît et meurt selon sa loi ; mais, sur la vie de l'homme, ce précieux trésor, règne une flottante destinée. Ce n'est pas toujours le père, satisfait de mourir, qui, du bord de la fosse, salue avec tendresse son digne fils florissant ; ces paupières qui, volontiers s'abaissent, le plus jeune ne les ferme pas toujours au plus vieux, l'homme robuste à l'infirme. Plus souvent, hélas ! la destinée renverse l'ordre des jours. Un vieillard sans appui pleure en vain ses fils et ses petits-fils ; il reste comme un tronc mutilé, autour duquel la grêle orageuse a jonché la terre de rameaux fracassés. C'est pourquoi, chère enfant, je fus plongé dans cette méditation profonde, lorsque, avec l'apparence d'un cadavre défiguré, tu fus couchée dans mes bras. Mais, je te vois avec joie, dans l'éclat de la jeunesse, ô créature chérie, revivre sur mon coeur. Va courir gaiement, garçon déguisé ! La jeune fille grandit pour la joie du monde, pour mon enchantement. Poursuis toujours de même, et qu'à chaque pas de ta vie ascendante, l'art cultive tes dons naturels. Sois longtemps mon plaisir ; avant que mes yeux soient fermés, je souhaite de voir ton beau talent heureusement accompli... »
Tel fut ton langage, et je n'oubliai jamais cette heure solennelle. En les interprétant, je me développai par tes leçons sublimes. Oh ! qu'avec bonheur je répétais au peuple les paroles touchantes et fortes que tu avais confiées à mes lèvres enfantines ! Oh ! comme je me formais sous tes regards, et te cherchais dans la foule serrée des spectateurs étonnés ! Et tu retourneras désormais, tu assisteras à ces jeux, et jamais Euphrosyne ne paraîtra pour charmer ta vue. Tu ne l'entendras plus, la voix de l'élève adolescente que tu formas, bien jeune encoe, aux accents des douleurs de l'amour. D'autres viendront et passeront, d'autres sauront te plaire ; le grand talent lui-même est bientôt remplacé par un plus grand. Mais, toi, ne m'oublie pas ! S'il en est une quelque jour, qui, au milieu des occupations qui t'assiégent, vienne à toi d'un air serein, obéisse à ton clin d'oeil, mette sa joie dans ton sourire, et ne se plaise qu'à la place que tu lui auras destinée ; si elle n'épargne ni les efforts ni l'étude ; si, avec ardeur, jusqu'à la porte même du tombeau, elle fait le joyeux sacrifice de ses forces : alors, ami, tu te souviendras de moi, et bien tard tu t'écrieras encore : « Euphrosyne !... Je la vois revivre devant moi ! » Volontiers je dirais encore beaucoup de choses ; mais, hélas ! celle qui s'en va ne s'arrête pas comme elle voudrait ; une divinité souveraine, inexorable, me guide. Adieu, déjà je suis entraînée, d'une course incertaine. Entends mon unique voeu ; que ton amitié l'exauce ! Ne me laisse pas descendre sans gloire chez les ombres. La muse seule donne quelque vie à la mort. Car, dans le royaume de Proserpine, flottent çà et là sans forme, multitude confuse, les ombres déchues de leur nom ; mais celle que le poète a célébrée s'avance à part, avec une forme distincte, et se joint au choeur des héros de tous les temps. Je m'avance avec joie, annoncée par tes chants, et le regard de la déesse s'arrête sur moi avec bienveillance. Elle m'accueille avec bonté, et m'appelle par mon nom ; elles me saluent, les femmes illustres, divines, qui sans cesse entourent son trône. Pénélope me parle, Pénélope, la plus fidèle des femmes ; Évadné aussi, appuyée sur son époux aimé. De plus jeunes s'approchent ensuite, descendues avant l'âge aux sombres bords ; elles déplorent avec moi notre commune destinée. Si Antigone survient, Antigone, la plus fraternelle des âmes, et Polyxène, encore troublée de sa mort nuptiale, je les regarde comme des soeurs et les aborde comme leur digne compagne ; car elles sont les nobles créations de l'art tragique. Un poète aussi me forma, et ses chants achèveront en moi ce que m'a refusé la vie. »
Ainsi dit-elle, et ses lèvres charmantes essayaient de parler encore, mais la voix expira murmurante. Car le divin Hermès, calme et radieux, sortit de la nue pourprée, flottante, toujours agitée ; il leva doucement le caducée et donna le signal ; les nuages, balancés, s'amoncelèrent, et ils engloutirent, dans leur course, les deux figures devant moi. La nuit m'environne plus profonde ; le torrent gronde avec plus de fureur à côté du sentier glissant ; une invincible tristesse, une douleur accablante, me saisit, et une roche moussue est le seul appui de mon corps chancelant. La mélancolie déchire toutes les fibres de mon sein ; la nuit voit couler mes pleurs, et l'aurore s'annonce sur les cimes de la forêt.
(1) Fille du comédien Neumann, restée orpheline à quatorze ans. Élève de Gœthe. Elle épousa le comédien Becker, et mourut à l'âge de dix-neuf ans. Gœthe voyageait en Suisse, lorsqu'il apprit la nouvelle de sa mort.
(2) Pour l'intelligence des détails de ce passage, nous renvoyons le lecteur au drame le Roi Jean de Shakespeare. Dans l'étude de la pièce, Goethe jouait le rôle d'Hubert, qui est chargé de faire aveugler Arthur. Le jeune prince se tue en se précipitant du haut d'une tour, pour échapper à la prison.
Nota: traduction de J. Porchat tirée des Oeuvres complètes de Goethe (Hachette, Paris, 1861).
Des pics neigeux du plus haut mont se retire aussi la pourpre et l'éclat du soleil occident. Déjà depuis longtemps la nuit enveloppe le vallon et les sentiers du passant qui, sur le bord de l'abîme qui gronde, soupire après la cabane de la hauteur, après la paisible habitation du pâtre, but de la journée ; et le divin sommeil, ce doux compagnon du voyageur, prend les devants d'un pied aimable. Qu'aujourd'hui encore, propice, il couronne mon front du saint pavot ! Mais quel feu rayonne vers moi de ce rocher, illuminant de son reflet si pur la vapeur des torrents qui écument. Le soleil filtre peut-être à travers les fentes secrètes et les crevasses du granit ; car ce n'est pas une lueur terrestre que celle qui flotte là-bas. La nuée se rapproche, incandescente ! O prodige ! la flamme rose ne devient-elle pas une image vivante ! Quelle déesse me visite ? laquelle d'entre les Muses poursuit son amant fidèle jusque dans ces cavernes terribles ? Être divin ! révèle-toi à moi et ne laisse en disparaissant, ne laisse pas dans la déception mes sens agités et mon esprit ému ; nomme, si tu le peux, ton nom devant un mortel, sinon inspire-moi, que je sente laquelle tu es des filles éternelles de Zeus, et que le poëte aussitôt dignement t'exalte dans son chant !
« Eh quoi ! ne me connais-tu donc plus ? Et cette image qu'un jour tu as aimée, est-elle déjà pour toi une forme étrangère ? Il est vrai, je n'appartiens plus à la terre, et mon esprit frémissant a dit adieu à regret aux pures jouissances de la jeunesse, mais j'espérais que mon image serait restée gravée au souvenir d'un ami, mon image encore éclairée d'un pur rayon d'amour. Oui ! ton regard ému, tes larmes me le disent : Euphrosine est connue encore de son ami. Vois, l'exilée flotte à travers les bois et les âpres montagnes après l'homme errant, et le cherche encore, hélas ! désormais de loin ! Elle cherche le maître, l'ami, le père, et jette en arrière un suprême regard sur l'échafaudage léger des joies terrestres. Laisse-moi les rappeler ces jours où tu m'initiais, moi enfant, au jeu de cet art décevant des Muses attrayantes, laisse-moi me rappeler cette heure et ses moindres circonstances. Ah ! qui n'invoque avec amour l'irréparable ! cette douce mêlée des jours faciles de la vie, ah ! qui l'estime assez ce rapide trésor ! Au coeur, il paraît moindre désormais ; mais, hélas ! non mesquin ! l'amour et l'art font grande toute chose petite. Te souvient-il encore de cette heure où sur les planches d'un théâtre tu me faisais gravir les sérieux degrés d'un art sublime ? Je paraissais sous les traits d'un garçon, touchant enfant, tu me nommais Arthur, et animais en moi la création du poète britannique ; tu menaçais avec une ardeur farouche mes pauvres yeux, et détournais, dupe toi-même de ton émotion intérieure, tes regards tout en larmes ! ah ! tu étais si bon ! tu protégeais une triste existence, que sa fuite imprudente ravit enfin au pauvre enfant. Alors tu saisissais dans tes bras mon corps brisé, tu m'emportais loin de là, et longtemps je feignais la mort sur ton sein. Enfin j'ouvrais les yeux, et te voyais dans une grave et silencieuse contemplation t'incliner sur ton enfant chéri. Je me soulevais d'un air filial et baisais tes mains avec reconnaissance, et tendant à un pur baiser ma bouche complaisante :
— Père, m'écriais-je, d'où te vient ce front soucieux ? oh ! dis ce que je dois faire pour mieux réussir. Auprès de toi nul effort ne me coûte et je recommence si volontiers toutes choses lorsque tu me diriges et m'enseignes.
Mais toi, tu me saisissais avec force me serrant plus étroitement dans tes bras, et mon coeur tressaillait dans ma poitrine.
— Non ! mon doux enfant, répondais-tu, tout ce que tu viens de produire aujourd'hui reproduis-le demain devant la ville entière, émeus-les tous comme tu m'as ému, et qu'en signe de suffrage, coulent pour toi de nobles larmes des paupières les plus desséchées. Mais tu m'as touché plus à fond, moi, l'ami, qui te tiens dans ses bras et que le seul semblant d'une mort précoce épouvante. O nature, qu'en toute chose tu te montres sûre et grande ! le ciel et la terre suivent une loi éternelle, immuable ; dans la famille des saisons, l'été tend la main au printemps, l'hiver à la riche automne ; les rocs se tiennent sur leur base, et en écumant, en mugissant l'onde éternelle se précipite des hauteurs du granit que les nuages enveloppent ; le sapin verdoie sans cesse, et les bois dépouillés eux-mêmes nourrissent déjà pendant l'hiver de mystérieux bourgeons à leurs branches : tout vit et meurt selon sa loi ; mais sur la vie de l'homme, ce précieux trésor ne règne qu'une destinée incertaine. Ce n'est pas toujours le père disposé à s'en aller, qui salue du bord de la fosse son fils florissant, valeureux ; ce n'est pas toujours le jeune qui ferme les yeux au vieillard résigné d'avance, le fort au faible. Trop souvent, le sort contraire intervertit les jours, et le vieillard sans ressources déplore en vain ses fils et ses neveux, tronc mutilé, autour duquel les orages ont amoncelé les rameaux fracassés. Et voilà d'où venait, mon gracieux enfant, cette contemplation profonde qui me pénétrait tout à l'heure, tandis que, transformé en un cadavre, tu reposais dans mes bras. Mais je te vois avec joie dans tout l'éclat de la jeunesse, créature chérie, ranimée sur mon coeur. Va gaiement, garçon travesti ! La jeune fille croit pour le plaisir du monde et mon ravissement. Persiste ainsi toujours, et qu'à chaque pas de ta vie ascendante l'art forme tes dons naturels. Sois longtemps mon bonheur, et qu'avant de fermer ma paupière je voie ton noble talent accompli.
Ainsi tu parlas, et jamais je n'oublierai cette heure solennelle ! je me développai selon ta parole éminente. Oh ! comme je les transmettais au peuple avec bonheur, ces discours touchants que toi, dans ta capacité, tu confiais à mes lèvres enfantines ! oh ! comme je me formais à tes regards, comme je te distinguais dans la foule profonde des spectateurs étonnés ! Cependant ces lieux, tu les fréquentes encore, et jamais Euphrosine n'y reparaîtra pour rasséréner ton regard. Tu n'entendras plus les accents du jeune disciple que tu formais à l'amoureuse peine, de bonne heure, de si bonne heure ! D'autres viendront et passeront, d'autres aussi te plairont. Même derrière un grand talent s'en trouve un plus grand qui le pousse. Mais toi, ne m'oublie pas ! si jamais dans l'action confuse une autre vient vers toi d'un front ouvert, se fait à ton clin d'oeil, recherche ton sourire, et n'a de joie qu'à la place que tu lui destines ; si nul effort pour toi, nulle peine ne lui coûte, et si jusqu'au seuil du tombeau elle se montre heureuse de t'offrir le sacrifice de son activité ; ami ! souviens-toi de moi, et te dis encore à ces heures tardives ! « Euphrosine revit devant mes yeux ! » Je parlerais longtemps encore ; mais, hélas ! il n'est pas permis à l'exilée de s'attarder comme elle le voudrait. Un dieu sévère me dirige. Adieu ! déjà il m'attire en une course flottante. Entends un dernier voeu, et daigne y faire droit : ne me laisse pas descendre sans gloire chez les Ombres ! la Muse seule octroie à la mort quelque vie. Car, là-bas, dans le royaume de Perséphone, flottent en masse, pêle-mêle, les Ombres séparées de leur nom ; mais celui que le poëte chante, celui-là marche à part, dans une forme qui lui est propre, et se joint au choeur des héros. Annoncée par la voix, heureuse je m'avance, et le regard de la déesse s'arrête avec complaisance sur moi. Elle m'accueille ensuite favorablement et me nomme ; les femmes divines, incessamment rangées dans le voisinage de son trône, me font signe des yeux. Pénélope m'adresse la parole, la plus fidèle des compagnes, Evadné aussi, s'appuyant, avant l'âge, ici en bas envoyées, et déplorent avec moi notre commun destin. Lorsque paraissent Antigone, la plus fraternelle des âmes, et Polixène, sombre encore de sa mort nuptiale, je les reçois comme deux soeurs, et les aborde avec dignité ; car elles sont les douces créations de l'art tragique ; et moi aussi un poëte m'a formée, et ses chants complètent en moi ce que la vie m'avait refusé. »
Elle dit, et ses lèvres charmantes s'agitaient encore pour parler, lorsque sa voix s'éteignit en un murmure. Du sein d'un nuage de pourpre incessamment balancé dans l'espace, le puissant dieu Hermès s'avança d'un air calme, leva doucement son caducée et lui fit signe. Aussitôt la nuée accrue engloutit, en s'éloignant, les deux fantômes à mes yeux. — La nuit s'étend plus sombre, la chute des eaux gronde plus mugissante près du sentier glissant. Un deuil insurmontable, une tristesse énervante s'emparent de moi, je chancelle et ne trouve pour m'appuyer qu'un roc couvert de mousse. L'affliction déchire les cordes de mon âme ; les larmes de la nuit s'épanchent, et le matin s'annonce au-dessus du bois.
Octobre 1797.
Nota: traduction de H. Blaze tirée de Poésies de Goethe (Charpentier Libraire-éditeur, Paris, 1863).