[LE CAUSEUR (Revue hebdomadaire des lettres, des sciences et des arts),
Juin-Août 1860 (vol 4) N° XV., Revue de la semaine du 10 juin 1860]
ASTRONOMIE PHYSIQUE. — On nous a demandé des explications sur la force répulsive du soleil, et sur l'expérience à l'aide de laquelle M. Faye a cherché à mettre en évidence, en tant que loi physique, la force répulsive des surfaces incandescentes. Nous fournirons ces explications avec d'autant plus de motifs, que M. Faye a annoncé à l'Académie des Sciences le projet de reprendre son expérience en la mettant à l'abri de toutes les objections qui lui ont été faites et de toutes les causes d'erreur qui lui ont été signalées. Nous tiendrons nos lecteurs au courant des nouvelles recherches de M. Faye, les mettant dès aujourd'hui en mesure d'en comprendre l'importance et la valeur. L'importance, puisqu'il s'agit de l'introduction dans l'astronomie d'une force dont jusqu'à ce jour les géomètres n'ont pas tenu compte ; la valeur, car la démonstration de l'existence de cette force donnera le secret de certains phénomènes dont jusqu'à présent aucune considération théorique n'a pu rendre compte.
On sait que les comètes sont des astres qui se meuvent dans l'espace, à travers les constellations, en décrivant des ellipses dont le soleil occupe l'un des foyers, et qui sont tellement allongées qu'elles semblent être des courbes paraboliques. Cette définition semble rapprocher singulièrement les comètes des planètes ; mais d'autres circonstances les en éloignent entièrement, et tout porte à croire que les planètes et les comètes n'ont point la même origine ; toutefois elles ont cela de commun qu'elles tournent autour du soleil selon des lignes mathématiquement semblables ; mais l'orbite des comètes est tellement excentrique, que la comète de Halley, par exemple, dans son point le plus rapproché du soleil, est cinq fois plus près de cet astre que ne l'est la terre, tandis qu'à son point le plus éloigné cette même comète est à une distance trente-cinq fois plus grande que celle de la terre au soleil, ce qui donne des chiffres vraiment prodigieux.
Mais une différence beaucoup plus importante est celle qui résulte des observations faites sur la comète de M. Encke, connue sous le nom de comète à courte période, qui ne met que trois ans et trois jours à faire un tour entier autour du soleil. Ces obsrvations ont établi que la comète de Encke se rapproche de plus en plus du soleil, et qu'elle prend un mouvement de plus en plus rapide, de telle sorte que le temps employé à parcourir son orbite (3 ans et 3 jours) se raccourcit, à chaque révolution, de 2 heures 36 minutes. Il n'y a pas de contestation sur ce fait qui suffirait pour établir une différence radicale (à supposer qu'il n'y eût pas d'autres motifs) des planètes aux comètes. L'invariabilité des grands axes des ellipses et la durée des révolutions est en effet un dogme fondamental en astronomie planétaire. La comète de M. Encke échappe au dogme, et voilà les astronomes à se demander pourquoi M. Encke, après avoir calculé les attractions que pouvaient exercer sur sa comète les planètes du voisinage, Mercure, Vénus, la Terre, Mars et Jupiter, reconnut qu'elles ne pouvaient rendre compte du phénomène observé, et il imagina l'hypothèse du milieu résistant, d'après laquelle la comète se mouverait dans un espace rempli d'un milieu résistant matériel et pondérable dont la densité va croissant vers le soleil. La résistance que ce milieu opposerait à la marche de la comète serait la cause que le chemin parcouru serait de moins en moins grand, et comme, pour parcourir un chemin moins grand, il faut un temps moins considérable, l'hypothèse du milieu résistant rend compte du double phénomène observé, à savoir : que la comète se rapproche du soleil, et que le temps de révolution se raccourcit. En d'autres termes, et plus dogmatiquement, l'excentricité de l'orbite diminuant, et les carrés des temps des révolutions étant entre eux comme les cubes des grands axes, on aurait grâce à l'hypothèse de M. Encke, la raison pourquoi la comète à courte période est venue troubler le repos des demi-dieux de l'Institut.
Lecteur, vous êtes à vous demander ce que tout ceci peut avoir à faire avec la force répulsive du soleil et où je veux en venir : mais voici : s'il y a jamais eu un milieu résistant quelque part, c'est plutôt à l'Académie des Sciences qu'autour du Soleil : M. Encke, après et avant beaucoup d'autres, en fit l'épreuve ; son hypothèse, venue de Berlin, ne put accomplir sa révolution et vint se briser à Paris. M. Faye, aidé de M. Le Verrier, qui, lorsqu'il s'agit de nier, prête son appui même à ses antagonistes, démontra, par toute sorte de bonnes raisons, que le milieu résistant était une chimère ; puis, reprenant une hypothèse déjà émise par Bessel, M. Faye substitue à l'hypothèse d'Encke son hypothèse à lui, qui consiste à attribuer au Soleil — et d'une façon générale aux surfaces incandescentes — une force répulsive qui, combinée avec la gravitation, déterminerait une diminution de l'excentricité de l'orbite cométaire, et, par suite, une accélération de son mouvement et une diminution de la durée de sa révolution. Assurément la façon dont cette force répulsive détermine tous les phénomènes est loin d'être claire. M. Faye, croyons-nous, ne s'en est expliqué nulle part ; nous avons cherché la manière de se servir de son hypothèse, et voici ce que nous avons trouvé de plus vraisemblable :
Etant donné que le Soleil exerce une force répulsive sur la comète et que cette force se manifeste par la formation de ces appendices connus sous le nom de queue ; étant donné de plus que, selon les expressions de M. Faye, cette force agit sur les surfaces et non sur les masses à l'instar de la gravitation, on comprend aisément qu'elle augmente en vertu même de son existence, puisque le premier effet de son existence est le développement de la surface d'action. Voilà donc le phénomène de la formation des queues et de l'excentricité expliqué par la répulsion ; mais quand cette force cesse d'agir elle rencontre l'attraction qui retient la comète dans son orbite. Pour prendre une comparaison grossière, que l'on suppose le mouvement circulaire d'une fronde qui développe une force centrifuge ; — la force répulsive joue à l'égard des comètes le rôle de la force centrifuge à l'égard de la pierre, mais la main qui fait tourner la fronde et qui retient la pierre aussi longtemps que le mouvement ne sera pas changé, joue le rôle de l'attraction (gravitation).
C'est ici le lieu de placer les remarques de M. Jacobi à l'occasion de l'expérience de M. Faye. L'illustre astronome de Koenigsberg a conçu sur la nature des forces des aperçus théoriques, et il les fait contenir dans une loi générale qui consiste en ce que, dans chaque système de corps matériels, tout changement donne lieu à la naissance de forces dont la direction est toujours en sens inverse du mouvement : répulsive si les corps s'approchent, attractive s'ils éloignent.
On le voit, tout cet ensemble de travaux (et nous avons omis ceux de Bessel et de M. Roche) tendent, ainsi que nous le disions au début, à l'introduction dans le système du monde d'une force nouvelle dont jusqu'à présent le besoin ne s'était pas fait sentir ; — la force unique du système newtonien, l'attraction, semble insuffisante ; mais s'il y a quelque réalité dans les hypothèses de forces nouvelles, il s'écoulera du temps avant que l'esprit humain renonce à l'admirable confection unitaire à laquelle nous devons les travaux qui ont le plus agrandi la sphère d'action de notre âme.
PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE. — Il existe dans la nature un animal immonde dont la peau secrète une humeur épaisse, visqueuse, virulente, qui tue les oiseaux auxquels on l'inocule, et qui sert aux indiens pour empoisonner leurs flèches. Cet animal qui est pour tous un objet de dégoût, a tout au moins le mérite de débarrasser les champs et les jardins d'une foule d'insectes nuisibles et de faire une guerre acharnée aux limaces et aux limaçons qui abîment les légumes et les fleurs ; mais ce n'est pas tout : il a le privilège d'être depuis des siècles l'objet des études et le souffre-douleur des naturalistes. Nous voulons parler des Batraciens, et en particulier des deux espèces les plus connues, la grenouille verte (Rana esculentula L.) et le crapaud commun (Rana Bufo L.). Cette classe d'animaux qui établit la transition des Reptiles aux Poissons et qui offre la particularité bien connue des métamorphoses, a servi à l'immortel Galvani pour la découverte de l'électricité animale, et vient d'avoir pour la centième fois peut-être les honneurs d'une séance de l'Académie des Sciences. Il s'agissait de savoir, d'une part, s'il pleut réellement des crapauds comme d'aucuns l'affirment, et d'autre part, si les histoires de crapauds trouvés vivants, après des années de séjour dans les cavités closes, peuvent être acceptées comme authentiques ou doivent être reléguées au nombre des fables qui, plus qu'on ne pense, infestent les traditions scientifiques.
A notre avis, on fait trop d'honneur à ces communications en leur accordant audience ; mais enfin puisqu'il y a des observateurs obstinés qui affirment avoir vu, la charité commande attention, et l'on sait que les académiciens sont charitables. Parlons d'abord des prétendues pluies de crapauds, de grenouilles ou de tétards. Les observateurs, MM. Jobard, Séguin, Perié, Dezaulière, etc., ont vu, à la suite des pluies d'orage qui surviennent après les grandes sécheresses, le sol se couvrir d'une multitude innombrable de ces batraciens, et ils en concluent que c'est la pluie qui les amène là ; M. Duméril, l'illustre et vénérable naturaliste, explique le fait, en disant que les animaux sont sortis du sol ramolli par la pluie ; l'explication nous suffit parfaitement, et quant à ceux qui prétendent avoir reçu sur la tête de véritables crapauds tombés du ciel, nous sommes de l'avis d'un de nos confrères, ce sont de mauvais plaisants qui cherchent à mystifier l'Académie, ce qui est irrévérencieux.
Quant aux crapauds trouvés vivants, après dix ou douze années, dans des cavités hermétiquement closes, la chose était d'autant plus grave qu'elle renversait toutes les notions physiologiques sur la nécessité d'un milieu d'existence pour entretenir l'organisme à l'aide d'échanges mutuels. M. Séguin qui a soulevé cette question avait annoncé à l'Académie qu'il possédait des massifs de plâtre dans lesquels il avait enfermé, en 1852, un crapaud et une vipère, et il offrait d'envoyer lesdits massifs, pour que l'Académie pût s'assurer de l'existence du crapaud et de la vipère. L'Académie accepta et les précieux massifs ayant été solennellement brisés, on mit à découvert les cadavres desséchés du reptile et du batracien. Croyez-vous que M. Séguin ait pour cela renoncé à son amour passionné pour le crapaud ? pas du tout ; il annonce l'intention de recommencer son expérience, et sans doute il va se remettre à l'affût des pluies batraciennes ; quelque jour il reviendra nous parler de ses travaux ; nous espérons que la Société protectrice des animaux s'opposera à ces ensevelissements d'intéressants animaux qui débarrassent nos jardins des limaces, qui ont rendu de grands services à la science et qui méritent un meilleur sort.
Dr EUGÈNE DALLY.
Autres articles en ligne sur le net à propos des pluies de crapauds :
Article de 1836 évoquant M. Ampère (source non identifiée)
Article documentaire sur le crapaud commun, Bufo, bufo