Première partie
IV
Richelieu, Anne d'Autriche et Mazarin avaient fait d'avance le règne de Louis XIV. Il n'eut qu'à saisir et à le conserver. Il fit bien l'un et l'autre ; c'était le prédestiné du despotisme. La nature lui en avait donné à la fois les vices et les vertus : un orgueil de dieu et un commandement de roi.
Mais ce n'était pas tout encore ; il faut un instrument au génie des lettres. Cet instrument, c'est une langue. La langue poétique et la langue oratoire de la France se trouvaient précisément à ce confluent des différents ruisseaux des idiomes où le génie des langues, un moment indécis, s'arrête comme embarrassé de ses richesses, tente différentes voies, puis, prenant tout à coup son parti décisif, forme ce grand courant original de la langue nationale, qui entraîne tout en justifiant tout dans son cours.
C'est le moment où l'on dit que les poëtes créent les langues. Créer est un mot impropre ; il n'est donné à personne de créer l'idiome d'une nation : c'est le travail et la gloire de tous ; mais il est vrai de dire que c'est le moment où les grands poëtes et les grands écrivains façonnent la langue, lui donnent le pli, la forme, la flexibilité, la sonorité, la couleur, et l'approprient aux usages intellectuels auxquels cette langue est prédestinée par cette providence qui assigne leur mission aux peuples. Les peuples donnent le lingot aux poëtes, et les poëtes frappent de leur empreinte ce lingot : voilà la vérité.
Or, tout avait concouru ainsi, dans les moeurs et dans les règnes, à enrichir la langue française d'alluvions d'idiomes ou antiques ou modernes, qui la rendaient propre à devenir à son tour monumentale.
L'église, qui maintenait l'usage du latin, l'avait remplie de latinité. La latinité lui constituait un nerf, une solidité, une briéveté concentrée de construction qui presse les mots, comme Tacite, pour leur faire rendre avec plus d'énergie le sens.
La pompe du grec, réimportée en Italie par Lascaris sous les premiers Médicis, et réimportée d'Italie en France par Ronsard et ses disciples, lui avait donné l'ampleur, l'image et la grâce refusées par la nature au latin.
L'Italie moderne, qui l'avait inondée, par le midi et par nos guerres de François Ier, de ses poésies, lui avait donné, par Dante et par Pétrarque, par le Tasse et par l'Arioste, la fluidité, l'harmonie et l'abondance, qui sont les caractères du génie italien du moyen âge. La maison de Médicis, si souvent confondue avec la maison régnante de France sous les Valois, avait régné au Louvre et aux Tuileries autant qu'à Florence par ses artistes et par ses poëtes presque naturalisés français.
Enfin, dans ces derniers temps, les liaisons de la dynastie française avec l'Espagne avaient inoculé à la langue de Louis XIII, sous Anne d'Autriche, princesse plus espagnole qu'allemande, le génie héroïque, chevaleresque, maure, plus grand que nature, emphatique, enflé, qui touchait au sublime par sa hauteur, et au ridicule par son exagération. Corneille était la contre-épreuve de ce génie espagnol en France. Il nous avait fait une langue de héros, presque de matamores ; la langue qui montait avec lui jusqu'aux cieux allait se perdre dans les nuages. Si nous avions eu une série de Corneilles, nous aurions perdu le naturel, et nous nous serions enflés jusqu'à la déclamation. C'était assez d'un.
L'hébreu enfin, elliptique et concassé comme ses rochers du Sinaï, avait été calqué par les orateurs religieux et par Bossuet surtout, et cette langue avait donné au français l'éclair lyrique et l'autorité prophétique qui écrivent en lueurs et qui parlent en foudres.
Quels plus riches matériaux de langue un grand poëte éclectique comme Racine pouvait-il trouver sous la main pour construire à sa gloire et à la gloire de sa nation le chef-d'oeuvre achevé et insurpassable de la langue poétique française, si ce poëte surtout savait choisir avec la sûreté de bon sens, la délicatesse de goût et le tact infaillible du caractère français ce qui convenait le mieux dans ces matériaux étrangers au génie sensé, clair, simple et naturel de la nation ?
C'est cette heureuse coïncidence de bonnes fortunes littéraires qui vit et qui fit naître Racine, c'est-à-dire la perfection incarnée de la langue poétique en France ! Nous plaignons ceux qui ne sentent pas cette perfection de la langue dans un homme providentiel pour notre littérature. Mais aussi remarquez bien une chose : c'est que tous ceux qui lui reprochent d'être trop exclusivement français sont des critiques, des écrivains ou des poëtes, qui sont eux-mêmes trop étrangers dans leurs tendances poétiques et qui touchent, par quelques exagérations de leur génie, à ces vices et à ces excès du grec, du latin, de l'hébreu, de l'italien et surtout de l'espagnol, que Racine a su, avec un art sévère, corriger et exclure de la langue dans laquelle nous chantons pour nous et pour la postérité de la France.
C'est cette même coïncidence de religion achevée, de moeurs faites, de politique établie, de loisir national conquis par les armes, et de langue créée par le temps qui fait, comme nous le disions tout à l'heure, qu'un grand siècle se fait homme tout à coup dans un groupe prédestiné de grands hommes.
Ainsi, au moment dont nous vous entretenons, la monarchie s'était faite homme dans Louis XIV, la Bible s'était faite homme dans Bossuet, l'Evangile s'était fait homme dans Fénélon, la comédie s'était faite homme dans Molière, la langue poétique moderne s'était faite homme dans Racine. Athalie allait tomber de son génie, comme le fruit mûr tombe à son heure de l'arbre fertilisé par un sol, par une culture et par une saison de choix.
X
Racine, il faut le dire, puisque c'est la vérité de son caractère, n'avait ni la bienveillance cordiale et sans envie de Molière, ni le mâle désintéressement de soi-même de Corneille, ni la simplicité puérile et nonchalante de la Fontaine, ni même l'âpre et loyale probité d'esprit de Boileau son ami.
Le vieux Corneille, à qui il avait demandé des conseils en lui soumettant la tragédie d'Alexandre, lui avait répondu ce que nous lui aurions répondu nous-même aujourd'hui que nous jugeons de sang-froid et à distance la nature de son génie : " qu'il avait un admirable talent de poëte épique, mais qu'il ne lui trouvait pas le nerf vibrant et concentré de la tragédie. "
Cette réponse, faite de bonne foi par un maître souverain de l'art à un jeune homme, avait irrité et comme défié Racine. Il avait eu le tort de vouloir éclipser, en l'imitant dans les mêmes sujets, le grand Corneille. Il avait ravalé l'émulation à une inconvenante rivalité. Il n'avait pas assez respecté la majesté du génie au repos ni la sainteté de la vieillesse ; il avait oublié qu'il vieillirait lui-même un jour, et que la pire des insultes est de comparer sa force naissante à la faiblesse d'un homme hors de combat.
Corneille cependant avait raison selon nous ; et en assignant au jeune Racine le rôle de poëte épique, il ne lui assignait certes pas une gloire inférieure à la sienne, car on lit et relit avec délices le poëme ; et la lecture des tragédies, dépourvue des fantasmagories de la scène, est une lecture difficile, ingrate, tronquée, souvent fastidieuse.
Il y a à cela trois causes qui sont dans la nature même du drame ou de la tragédie.
La première de ces causes, c'est la briéveté nécessaire de la tragédie ou du drame, qui, devant être récité avec un grand appareil de décoration et une grande lenteur de déclamation devant le peuple rassemblé pendant une soirée, ne comporte pas la vaste étendue et l'ampleur indéfinie du poëme épique. C'est de la poésie en abrégé pressée par l'heure et par l'impatience d'une foule.
La seconde de ces causes, c'est que le poëte tragique est privé, par la nature même de son sujet et par le dialogue pressé qu'il établit entre ses personnages, de toute la partie descriptive de la poésie, c'est-à-dire d'un des plus grands charmes du poëme. Le poëte tragique est comme le sculpteur en bronze ou en marbre : il ne montre que des statues ou des groupes en action. Le paysage, le lieu, le ciel, les réflexions, les peintures, n'existent pas et ne peuvent pas exister pour lui ; ses tableaux ne peuvent avoir ni horizon, ni premier plan ; le spectacle de la nature et les analogies de cette nature avec l'homme lui sont à peu près interdits. Lacune immense dans son oeuvre ! Que feraient Homère, Virgile, le Tasse, le Dante, Milton, Camoëns, si vous leur retranchiez leurs descriptions et leur paysage ?
Enfin la troisième de ces causes, c'est que le poëte dramatique ou tragique ne peut, par la concentration forcée de son drame, saisir ses héros ou ses personnages que dans un accès de passion extrême de leur vie et de leur destinée, au point culminant de leurs sentiments, au moment où leur âme éclate ou se déchire en larmes, en cris ou en sang, sous la main de la pitié ou de la terreur.
Qu'en résulte-t-il ? C'est que le poëte tragique est conduit à ne peindre que des péripéties ou des convulsions suprêmes de l'âme de ses personnages, et que tous les sentiments doux, habituels, modérés du coeur humain, sont retranchés forcément de sa poésie. Or, les sentiments doux, habituels, modérés, heureux, de l'âme humaine, sont cependant des notes délicieuses de la poésie, cette musique de l'âme. Elles sont interdites au poëte tragique : il ne prend l'homme qu'en flagrant délit de passions brûlantes, et il n'en montre que les muscles torturés par la douleur comme ceux du Laocoon.
peut-on dire que ces trois causes d'infériorité relative dans le cadre même de son oeuvre, le poëte épique, qui peint et qui chante la nature entière et l'homme tout entier, n'est pas supérieur, non pas en génie, mais en genre et en charme au poëte de théâtre ?
Racine avait donc tort d'être humilié du mot de Corneille. Corneille lui assignait en réalité la meilleure part du génie.
Deuxième partie
XXV
Quant à Athalie, c'est Racine tout entier. Il revivra éternellement dans cette oeuvre, qui place son auteur non-seulement au rang des poëtes, mais au rang des prophètes bibliques. Il n'y a point de parallèle, selon nous, possible entre Athalie et aucun des drames antiques ou modernes d'aucun théâtre profane. Sophocle, Euripide, Sénèque, Goëthe, Schiller, Shakspeare lui-même, cèdent à jamais la première place à cette oeuvre. Pourquoi ? C'est que leurs tragédies ne sont que des oeuvres d'art, et que celle de Racine est une inspiration de foi. Ils sont des poëtes profanes, mais Racine est un poëte sacré.
Mais l'art y est aussi parfait que l'inspiration y est divine.
Comme conception, ce drame est simple comme l'histoire, grand comme l'empire qu'on s'y dispute et que Dieu transporte d'une branche à l'autre de la maison de David pour que cette branche produise un jour un fruit de salut pour son peuple,
ET QUE LA TERRE ENFANTE SON SAUVEUR,
selon l'expression de Racine.
Comme intérêt, le poëte ne va pas chercher l'intérêt dans ces vaines curiosités surexcitées par des aventures laborieusement combinées et par des péripéties fantastiques ; il le place tout entier dans ce que la nature a fait de plus intéressant et de plus pathétique pour le coeur des mères, dans l'innocence, dans la candeur et dans les périls d'un enfant suspendu entre le trône et la mort !
Il n'y a pas d'amour, dit-on : c'est vrai ; mais qui peut douter que, si la pièce eût été susceptible d'un amour profane, celui qui fit parler Phèdre et Bérénice n'eût su faire parler un amour hébraïque dans la langue de Salomon ?
La vertu de ce drame est de n'avoir pas d'amour ; cette passion eût été déplacée dans le Temple ; ce sont les grandes et saintes passions divines qu'on veut y voir et y entendre. L'ombre visible de Jéhova eût fait pâlir toutes les autres. Un amour ici eût été une petitesse et une profanation. Mais comme les autres passions divines y parlent une langue supérieure aux langueurs de la passion des sens ! La maternité dans Josabeth, le courage dans Abner, l'héroïsme dans le grand-prêtre, la haine dans Athalie, l'ambition dans Mathan, l'innocence et la foi dans Eliacin, la piété dans les choeurs, Dieu lui-même enfin dans les prophéties !... Quelle place resterait-il à une passion secondaire au milieu de ces passions surhumaines ? que sont des soupirs devant ces foudres ?
Quant à la langue, ce n'est plus du français, ce n'est plus du grec, ce n'est plus du latin comme dans ces autres pièces profanes et classiques : c'est de l'hébreu transfiguré en idiome qui ne fut jamais parlé qu'entre Jéhova, ses prophètes et son peuple, parmi les éclairs du Sinaï. Les mots fulgurent, les accents terrifient, les strophes transportent, les vers respirent ; les rimes elles-mêmes, ces consonnances pénibles, laborieuses, ordinairement puériles et cherchées, chantent et prient. Elles viennent s'appliquer sans effort, d'elles-mêmes, aux vers comme les ailes se collent à la flèche pour la faire voler plus haut dans le ciel, pour les faire percer plus avant l'oreille et dans le coeur. Il est impossible, en lisant Athalie, de songer seulement à la rime ou à la versification. Le style n'est ni prose, ni vers, ni récitatif, ni mélodie : c'est de la pensée fondue au feu du sanctuaire d'un seul jet avec la forme ; c'est le métal de Corinthe de la langue moderne. Ce français-là n'est d'aucune origine et n'aura aucune fin. Il date du ciel, et il est digne d'y être parlé.
XXVI
On a affecté, dans ces dernières années, de subalterniser Racine et de lui préférer Shakspeare et ses imitateurs allemands et français. Nous vous parlerons bientôt de Shakspeare, et nous en parlerons avec l'étonnement sublime qu'on éprouve à l'aspect du géant du drame moderne. Il est la grandeur, mais Racine est la beauté. La masse, quelque étonnante qu'elle soit, peut-elle jamais se comparer à la perfection ? Shakspeare, selon nous, prend l'homme dans ses mains puissantes et lui fait plonger ses regards dans les abîmes tantôt sublimes, tantôt vertigineux du coeur humain. Racine, lui, prend l'homme dans ses mains sanctifiées par sa piété et lui fait tourner ses regards en profondeur et les sérénités du firmament plein de la Divinité. L'un regarde en bas, l'autre en haut ; mais en bas sont les ténèbres, en haut la lumière, fille et splendeur de l'Eternel.
Voilà la différence entre ces deux hommes. L'un émeut et passionne, l'autre est beau. Or, souvenez-vous de la définition que nous avons admise en commençant ces Entretiens : LA POESIE EST L'EMOTION PAR LE BEAU.
Voilà ce qui nous distingue et ce qui distingue la France de ceux qui se sont appelés hier les romantiques, et qui s'appellent aujourd'hui les réalistes ; deux hérésies pleines de talents égarés, mais qui, en rentrant dans la vérité, feront faire de nouvelles conquêtes à la religion du goût et des lettres. Ces hérésiarques ne veulent que l'émotion, ils oublient que l'émotion par le laid s'appelle tout simplement l'horreur. Nous voulons, nous, de l'émotion et du beau. Voilà pourquoi Shakspeare est leur idole, et pourquoi Racine est notre orgueil.
Quand nous ne voudrons qu'être émus, nous irons au pied d'un échafaud, et nous regarderons tomber la tête d'un supplicié sous le couteau qui glisse et qui tue ; mais quand nous voudrons de l'émotion par le beau, nous irons assister à Athalie, écrite par Racine, récitée par Talma ou par Mlle Rachel.
Ajoutons que dans Athalie ce n'est pas seulement le beau qui émeut l'esprit, c'est le divin qui pénètre le coeur. Ainsi Racine, pour qui Athalie fut un acte de foi plus qu'une oeuvre d'art, n'est pas seulement arrivé à la beauté, ce ravissement de l'intelligence, mais à la sainteté, ce ravissement de l'âme.
Glorifions-nous donc à jamais d'être d'une nation qui a produit Racine, et de parler une langue où l'on a pu écrire Athalie.
Première partie - L'homme et l'influence
V
La raison d'être de cette littérature est dans la nature même du coeur humain. Il y a, en effet, une littérature qui n'a pour objet que le beau, l'utile, le grand, le vrai, le saint. C'est la littérature de la raison, du sentiment, de l'émotion par l'art, de la vérité, de la vertu, la littérature de l'âme. Il y a une autre littérature qui a surtout pour objet l'agrément, le délassement, le plaisir, la littérature de l'esprit et, faut-il tout dire ? la littérature des sens.
Ces deux littératures sont très-différentes l'une de l'autre, et cependant elles sont également fondées sur la nature de notre être.
Le plaisir est, en effet, aussi une des fonctions de l'homme ; par une divine indulgence de la Providence, la vie de tous les êtres a été partagée en travail et en repos, en veille et en sommeil, en effort et en détente du corps et de l'esprit qu'on appelle le plaisir. Dieu a traité ainsi paternellement l'homme en enfant à qui on accorde un délaissement après le travail. Sans cette alternative de la peine et du plaisir dans notre existence, l'homme succomberait comme le trappiste à l'obsession et à la fixité d'une seule pensée, toujours en haut, jamais en bas ; la démence ou la mort punirait bientôt le contre-sens aux lois intermittentes de notre nature.
La vie est lourde, il faut la soulever quelquefois avec des ailes, fût-ce avec des ailes de papillon ; le temps si court dans sa durée est souvent bien long dans son passage, bien lent dans le cours inégal des heures ; il faut l'aider à passer plus vite et plus agréablement d'un lever du jour à un coucher de soleil. L'esprit se lasse aisément, il faut le détendre, le distraire, l'amuser pour lui rendre, après ces courbatures de la vie, l'élasticité, la souplesse et même la gaieté de son ressort. C'est le plaisir en tout genre (et puisque nous ne parlons ici que de littérature), c'est le plaisir littéraire qui est chargé de rendre à l'esprit cette élasticité, cette gaieté de notre ressort moral, nécessaire, comme disait Mirabeau, son métier gaiement.
L'oisiveté rêveuse, l'amitié épanchée, l'amour heureux, la causerie familière avec des esprits inattendus et étincelants de verve, la plaisanterie douce, l'ironie légère, le badinage décent, la chanson rieuse, le vin même versé à petites coupes dans les festins sont les muses sans ceintures (discinctae, comme disent les Latins), quelquefois même un peu débraillées de cette littérature du plaisir ou du passe-temps. Le vin aussi est chanteur de sa nature. Il y a une poésie comprimée sous le liège qui bouche la bouteille au long col du vin de Champagne, comme sous la feuille de figuier qui ferme la jarre au large ventre des vins de Chypre ou de Samos. C'est de cette poésie dont Horace, le poëte sobre de la treille, disait :
Nardi parvus onyx eliciet cadum.
VI
Rien n'est donc de plus légitime quand on est jeune, spirituel, oisif, amoureux, libre de soucis et de deuils, délicatement voluptueux, légèrement grisé de la séve du coeur ou de la séve du raisin ; rien n'est si naturel du moins que de chanter nonchalamment couché à l'ombre du pin qui chante sur votre tête, au bord du ruisseau qui court et qui chante à vos pieds, au coucher du soleil, au lever de la lune, heure où chante le rossignol, sur l'herbe où chante la cigale, tenant à la main la coupe où chante d'avance dans la mousse qui pétille la demi-ivresse du buveur insoucieux ; cette poésie du passe-temps et du plaisir, quelque futile qu'elle soit, a eu des échos tellement conformes à notre nature et tellement sympathiques aux légèretés de notre pauvre coeur humain, que ces échos se sont prolongés depuis Anacréon jusqu'à Béranger, et depuis Hafiz jusqu'à Alfred de Musset, cet Hafiz de nos jours.
La France a été la terre de prédilection de cette littérature du plaisir et du passe-temps. La France, ou, selon l'expression du Tasse, qui venait de visiter la Touraine :
... La terra dolce e ieve
Simile a se gli habitator produce !
" La France où un sol léger et superficiel produit des habitants du même caractère que son vol ! "
VII
Nous ne parlons pas ici de RABELAIS, le génie ordurier du cynisme, le scandale de l'oreille, de l'esprit, du coeur et du goût, le champignon vénéneux et fétide, né du fumier du cloître du moyen âge, le pourceau grognant de la Gaule, non le pourceau du troupeau d'Epicure comme dit Horace :
... Epicuri de grege porcum !
mais le pourceau des moines défroqués, se délectant dans sa bauge immonde et faisant rejaillir avec délices les éclaboussures de sa lie sur le visage, sur les moeurs et sur la langue de son siècle. Rabelais, selon nous, ne représente pas le plaisir, mais l'ordure ; il enivre, mais en infectant. La jeune école littéraire du réalisme qui s'évertue aujourd'hui à le réhabiliter, ne parviendra qu'à se salir l'imagination sans parvenir à le laver. Toute l'eau de rose du Bosphore ou de Fontenay-aux-Roses ne suffirait pas à parfumer ce léviathan de la crapule. Rabelais a quelquefois une folle ivresse qui fait qu'on se récrie d'admiration sur la sordide fécondité de la langue, j'en conviens, mais c'est un ivrogne de verve. -- Aux égouts le festin !
Deux écrivains du XVIIe siècle ont laissé à la France, en l'amusant, la délicatesse de ses plaisirs et de son goût. Ces deux écrivains sont : Hamilton, l'auteur des Mémoires du comte de Grammont, et Saint-Evremond, le premier importateur du véritable sel attique en France.
Saint-Evremond est le patriarche de cette tribu des voluptueux et des rieurs en prose et en vers. Il enfanta dans sa vieillesse Mme de Sévigné, puis Chaulieu, Lafare, l'abbé Courtin, l'école des gracieux débauchés du temple, puis le Voltaire des poésies légères, des facéties, de la correspondance, puis Beaumarchais, puis Alfred de Musset, le dernier des petits-fils de Saint-Evremond, non pas plus voluptueux, mais mille fois plus poëte que cet aïeul de ses vers.
Il y a un air de famille incontestable entre Hamilton, Saint-Evremond et Alfred de Musset ; coeurs de même grâce, esprits de même séve, philosophes de même insouciance, si on peut appliquer à l'insouciance le nom de philosophie. C'est du moins la philosophie de l'agrément.
VIII
Nous venons de relire, pour les comparer aux oeuvres d'Alfred de Musset, les Mémoires du comte de Grammont. Nous ne connaissons dans aucune langue une si charmante débauche d'esprit, de déraison et de style. Pourquoi ? C'est que le comte de Grammont ne songeait pas le moins du monde, en écrivant ou en dictant son livre, à faire de l'esprit, de la folie ou du style ; il ne songeait qu'à se raconter lui-même, et, comme la nature avait fait de lui, en le créant, le plus fin et le plus spirituel badinage vivant qui soit jamais sorti des sources de l'héroïque et facétieuse Garonne, en se racontant lui-même, il faisait un chef-d'oeuvre de bonne plaisanterie. Son livre n'est pas un livre, c'est un homme, et cet homme n'est pas un homme, c'est un esprit follet.
On ne sait pas bien au juste dans quelle proportion exacte le comte de Grammont, son beau-frère l'anglais Hamilton, et Saint-Evremond, l'ami des deux et vivant à Londres avec eux, concourent à cet inimitable livre. Il y a vingt romans de moeurs, trente comédies et cinquante mariages de Figaro dans cet opuscule. A coup sûr, Voltaire le savait par coeur et Beaumarchais l'avait beaucoup lu. Le comte de Grammont fut l'original de ces esprits fins, légers, futiles, inconsistants, mais cependant justes, sensés, exquis, dont notre littérature de passe-temps a eu depuis cette époque tant de copies. Mais ces esprits-là ne se copient pas, ils jaillissent du caractère et de la verve de l'écrivain ; il faut que le livre naisse avec l'homme.
XI
Saint-Evremond n'avait jamais ni imprimé, ni recueilli, ni vendu ses légers ouvrages ; il ne travaillait pas, il s'amusait ; il s'en rapportait au vent pour disséminer çà et là ou pour laisser tomber à terre ses feuilles éparses, simples badinages, la destinée de son talent n'étant, selon lui, que de faire sourire ses amis.
Mais aussitôt qu'il fut mort, l'Angleterre et la France recueillirent avec un engouement passionné ses moindres reliques en vers et en prose. " Donnez-nous du Saint-Evremond, disaient les éditeurs aux auteurs, nous vous payerons ces grâces sans poids au poids de l'or. "
Cinq volumes multipliés par d'innombrables éditions suffirent à peine à l'empressement de son siècle. Ils sont rares et négligés aujourd'hui dans les bibliothèques ; c'est un malheur pour l'esprit français. Les grâces indéfinissables de ce style sont ensevelies dans ces pages, mais elles n'y sont pas évaporées. Mes mains tombèrent par hasard sur ces cinq volumes poudreux de Saint-Evremond, dans une vieille bibliothèque de famille, chez un de mes oncles, curieux de reliques d'esprit. Je les feuilletai avec complaisance et avec assiduité dans ma première jeunesse. J'en ai conservé la saveur que laissent aux doigts des roses séchées retrouvées sur la pierre d'un vieux sépulcre : vers, prose, correspondance, épanchement du coeur, enjouement d'esprit, fines railleries, plaisanteries d'autant plus rieuses qu'elles sont plus inoffensives, voilà le patrimoine héréditaire de cet ancêtre de Voltaire et d'Alfred de Musset.
Il y a surtout dans ces volumes une conversation réelle ou imaginaire sur les plus graves sujets de la philosophie traduits en comique et assaisonnés du rire inextinguible d'Homère. Elle est intitulée Conversation du père Canaye avec le marchand d'Hocquincourt. C'est certainement le chef-d'oeuvre sans rival de l'enjouement et de la fine ironie. Molière n'a pas plus de verve dans ses bouffonneries grotesques, Voltaire n'a pas plus d'éclat de fou-rire dans ses facéties. Saint-Evremond a été évidemment leur modèle. C'est un Rabelais de cour et de bon goût qui n'a du français que la sève, mais qui a du grec l'atticisme. Il y soulève les idées métaphysiques avec la grâce d'un enfant d'Athènes jouant sous les portiques aux osselets, pendant que Platon y pérore ou qu'Alcibiade y promène ses grâces pour séduire les Athéniens.
En recherchant bien dans la littérature française le type original et l'ancêtre direct d'Alfred de Musset, nous ne trouvons pour cette généalogie lointaine que Saint-Evremond qui soit digne de cette parenté. Nous allons, en feuilletant avec vous ses oeuvres et en faisant glisser sous le pouce bien des pages, lui trouver des ancêtres moins purs et plus rapprochés de nous.
Mais d'abord un mot de l'homme lui-même. Dans ces écrivains sans marque dont l'inspiration est le caprice et dont la nonchalance est la seule muse, l'homme et le livre se confondent tellement, que si vous n'aviez pas le caractère, vous n'auriez pas le livre. Car la grâce est un don gratuit de la nature. Les poëtes de cette école sont des favoris de talent ; ils se sont seulement donné, comme on dit, la peine de naître. Ils n'ont rien acquis, ils ont tout reçu. Ne leur demandez pas compte de leurs efforts, mais de leur bonheur. Ce sont des prédestinés.
XIII
Alfred de Musset fut le premier couronné dans toutes ses études. L'enfance est ainsi bien souvent la promesse de la vie. En 1827, il remporta le grand prix de philosophie au concours général de l'élite des étudiants de Paris ; il n'avait que dix-sept ans. On voit que si la philosophie manqua plus tard à sa vie, ce ne fut pas par ignorance, mais par cette indolence qui n'est une grâce que parce qu'elle plie.
Ce succès éclatant à la fin de ses études l'introduisit presque encore enfant chez Nodier, dans cette société de l'Arsenal dont la gloire était Hugo, dont l'agrément était Charles Nodier. Il apprit de l'un l'art des vers ; il apprit trop peut-être de l'autre l'art de dépenser sa jeunesse en loisirs infructueux, en nonchalances d'imagination, en voluptés paresseuses d'esprit. Nodier était le plus délicieux des causeurs et le plus dangereux des modèles. Il aurait dû naître curé de village, vicaire de Wakefield, uniquement occupé à sarcler les herbes de son jardin l'été, à regarder l'hiver les pieds sur ses chenets, la bûche jaillir en étincelles sous les coups distraits, de ses pincettes, et à prolonger le souper avec quelques voisins sans affaires jusqu'à l'aurore dans les entretiens sans suite et intarissables de son foyer. Nous l'avons beaucoup connu et beaucoup aimé nous-mêmes. Nous ne l'avons jamais vu remplacé ; c'était une de ces grâces dont on ne peut se passer, une de ces inutilités nécessaires au coeur et qui manquent au bonheur comme elles manquent au temps. Cette molle incurie de l'âme et du talent qui faisait la faiblesse de son caractère, faisait le charme de son esprit. Molle atque facetum !
XIV
Cette faiblesse, cette grâce, cette adolescence perpétuelle de caractère étaient empreintes à l'oeil sur les traits d'Alfred de Musset comme sur son style. Nous l'aperçumes à cette époque une ou deux fois nonchalemment étendu dans l'ombre, le coude sur son coussin, la tête supportée par sa main sur un divan du salon obscur de Nodier. C'était un beau jeune homme aux cheveux huilés et flottants sur le cou, le visage régulièrement encadré dans un ovale un peu allongé et déjà aussi un peu pâli par les insomnies de la muse. Un front distrait plutôt que pensif, des yeux rêveurs plutôt qu'éclatants (deux étoiles plutôt que deux flammes), une bouche très-fine, indécise entre le sourire et la tristesse, une taille élevée et souple, qui semblait porter, en fléchissant déjà sous le poids encore si léger de sa jeunesse ; un silence modeste et habituel au milieu du tumulte confus d'une société jaseuse de femmes et de poëtes complétaient sa figure.
Il n'était point célèbre encore. Je n'habitais Paris qu'en passant ; Hugo et Nodier me le firent seulement remarquer comme une ombre qui aurait un jour un nom d'homme.
Plus tard je me trouvai une ou deux fois assis à côté de lui aux séances d'élection de l'Académie française ; je reconnus la même figure, mais allanguie par la souffrance et un peu assombrie par les années ; elles comptent doubles pour les hommes de plaisir.
Le trait marquant de cette physionomie alors était la bonté : on se sentait porté à l'aimer involontairement. S'il avait eu quelques défaillances de nerfs et non de coeur, elles n'avaient jamais fait tort qu'à lui-même. Il était innocent de tout ce qui diffame une vie ; il n'avait pas besoin de pardon ; il n'avait besoin que d'amitié ; on aurait été heureux de la lui offrir. Voilà le sentiment que sa physionomie inspirait.
Nous n'échangeâmes que quelques-unes de ces questions et de ces réponses insignifiantes que s'adressent deux inconnus quand le hasard les rapproche dans une assemblée publique. Il me prenait pour un rigoriste qui n'aurait pas daigné s'humaniser avec un enfant du siècle ; il se trompait bien. C'est alors qu'il écrivait dans son dernier sonnet ce vers équivoque où l'on ne devine pas bien s'il me reproche mon âge ou s'il s'accuse du sien :
Lamartine vieilli qui me traite en enfant.
Hélas ! nous avons tous été jeunes ! et je voudrais bien qu'Alfred de Musset eût reçu du ciel ce complément de la journée humaine qu'on appelle le soir. J'aurais été heureux de rajeunir d'esprit et de coeur avec un poëte qui prenait, comme lui, des années sans vieillir.
XV
C'était un temps très-indécis que 1829 et 1830, une halte au milieu d'un siècle, semblable à un plateau de montagne à deux versants ; on s'y arrête un moment pour délibérer si l'on doit monter encore ou redescendre. On s'y embrasse d'un coup d'oeil mille horizons et mille sentiers sans savoir lequel il faut prendre. Alfred de Musset, bien qu'entraîné par une puissante impulsion de nature, dut éprouver un moment cette hésitation. Bien des places étaient prises en poésie à cette époque ; l'instinct de son génie naissant, comme aussi l'instinct de son doux caractère, lui dirent qu'il ne fallait déplacer personne, mais qu'il fallait se faire lui-même, à côté et au niveau de tout le monde, une place neuve qui n'eût pas encore été occupée, et qui, par cela même, n'excitât ni colère ni envie parmi ses rivaux.
Le badinage poétique était vacant, il prit le badinage comme autrefois Hamilton, Saint-Evremond, Chaulieu, Voltaire, l'avaient pris en commençant. Il se dit : je suis jeune, je suis nonchalant, je suis enjoué, je ne crois qu'à mon plaisir, je serai le poëte de la jeunesse. La jeunesse s'ennuie, elle m'accueillera comme son image.
Soit raisonnement, soit instinct, il y avait, en 1829 et en 1830, un véritable génie des circonstances dans ce parti pris.
De 1789 à 1800 il y avait eu une solution complète de continuité dans la littérature française. La littérature spirituelle et légère, celle qu'on peut appeler la littérature de paix, avait disparu pour faire place à la littérature de guerre. Il ne s'agissait plus de loisir et de plaisir, mais d'opinions et de combats dans les ouvrages d'esprit. Un interrègne tragique de révolution, d'échafaud, de patrie en danger, d'éloquence tribunitienne, avait occupé l'espace entre 1789 et 1800. Après cette époque et pendant le Consulat et l'Empire, il y avait eu une lourde et froide littérature de collège qui semblait vouloir faire de nouveau épeler à un peuple adulte l'alphabet classique de sa première enfance. A l'exception de Mme de Staël et de M. de Chateaubriand qui, malgré leur génie, avaient bien conservé dans leur style quelques oripeaux, clinquant de la déclamation et de la rhétorique natale, tout était imitation servile de l'antique dans les poëtes lauréats de la guerre, de la gloire, de la caserne, de l'académie et du palais.
De 1815 à 1830 la liberté de tribune, la liberté de penser et la liberté d'écrire avaient relevé la nation de ces champs de bataille où elle avait trébuché à son tour et où elle gisait toute mutilée dans sa gloire et dans son sang. La respiration des âmes, suspendue par les prosciptions de 1793, par la guerre et par le gouvernement militaire, avait été rendue à la France, on peut même dire à l'Europe : une nouvelle génération d'esprits élevés dans le silence et dans l'ombre était apparue sur toutes les scènes littéraires, à la fois monarchique avec M. de Chateaubriand, libérale avec Mme de Staël, théocratique avec M. de Bonald, féodale avec M. de Montlosier, sacerdotale avec M. de Maistre, classique avec Casimir Delavigne et Soumet, historique avec M. Thiers, épique avec M. Philippe de Ségur, attique avec Béranger, platonique avec M. Cousin, académique avec M. Villémain, pindarique sur les ailes neuves et dans les régions inexplorées avec Victor Hugo, élégiaque avec moi, oratoire avec Royer-Collard, de Serre, Foy, Lainé, Berryer naissant, et leurs émules de tribune, néo-grecque avec Vigny, romanesque avec Balzac, humoristique avec Charles Nodier, satirique avec Méry, Barthélemy, Barbier, intime avec Sainte-Beuve, guerroyante et universelle avec cette légion de journalistes survivants au jour, avant-postes des idées ou des passions libres de leurs partis qui, de Genoude à Carrel, de Lourdoueix à Marrast, de Girardin à Thiers, combattaient aux applaudissements de la foule entre les dix camps de l'opinion lettrée.
Si on met les noms propres, tous éclatants au moins de jeunesse, sur chacune de ces innombrables catégories d'esprits alors en séve ou en fleur, si on y ajoute, dans l'ordre des sciences exactes (où le génie consiste à se passer d'imagination,) La Place, qui sondait le firmament avec le calcul ; Cuvier, qui sondait le noyau de la terre et qui lui demandait son âge par ses ossements ; Arago, qui rédigeait en langue vulgaire les annales occultes de la science ; Humboldt, qui décrivait déjà l'architecture cosmogonique de l'univers, et tant d'autres leurs rivaux, leurs égaux peut-être, qui négligèrent d'inscrire leurs noms sur leurs découvertes ; si on rend à tout cela le souffle, la vie, le mouvement, le tourbillonnement de la grande mêlée religieuse, politique, philosophique, littéraire, classique, romantique de la restauration, on aura une faible idée de cette renaissance, de cet accès de seconde jeunesse, de cette énergie de séve et de fécondité de l'esprit français à cette date. Cette renaissance de 1815 à 1830 et au delà, ne sera peut-être pas regardée un jour comme trop inégale à la renaissance des lettres sous les Médicis et sous Louis XIV. J'en parlerais avec plus d'orgueil si moi-même je n'en avais pas été, quoique bien loin des autres, une faible partie :
Et quorum pars para fui.
Et si on y ajoute enfin les grands esprits littéraires de l'Angleterre qui semblaient avoir fleuri de la même floraison sous les rayons de la paix européenne, esprits qui subissaient le contre-coup intellectuel de la France, et dont la France à son tour subissait l'influence ; si on y ajoute les Canning, les Byron, les Walter Scott, les Moore, les Wordsworth, les Coledridge, les poëtes des lacs, ces thébaïdes anglaises de la poésie de l'âme, on aura une idée approximative vraie de la situation de la littérature au moment où Alfred de Musset naissait aux vers.
XVI
Ses premiers vers publiés datent de 1828, ce sont les fantaisies intitulées : Don Paez, Madrid, Portia, Mardoche, les Marrons du feu, la Ballade à la lune, tout un volume enfin dont le plus grand mérite était de ne ressembler à rien dans la langue française.
Si ce jeune poëte n'eût pas été doué par la nature d'une originalité forte et inventive, il aurait certainement commencé comme tout le monde par l'imitation des modèles morts ou vivants qu'il avait à côté de lui. Sa nature le lui défendit, et peut-être aussi un calcul habile. Bernardin de Saint-Pierre, Mme de Staël, M. de Chateaubriand, André Chénier, Hugo, Vigny, Sainte-Beuve, moi-même nous avions touché trop fort et trop longtemps la note grave, solennelle, religieuse, mélancolique, quelquefois larmoyante, quelquefois trop éthérée, du coeur humain. Ainsi le voulait le temps qui sortait, le front couvert de cendres, des décombres d'une société ; ainsi le voulaient nos propres coeurs, que nos mères avaient allaités de tristesse ou que l'amour malheureux avait enivrés de son dernier charme, la mélancolie des regrets.
Mais la même note, touchée par tant de mains pendant dix années, avait fatigué la France. La France a l'oreille nerveuse et délicate, prompte à saisir, prompte à délaisser même ce qui l'a charmée un moment. Il ne lui faut pas longtemps le même diapason. Elle était lasse de rêver, de prier, de pleurer, de chanter, elle voulait se détendre. Alfred de Musset, soit qu'il éprouvât lui-même cette fastidiosité du sublime et du sérieux, soit qu'il comprît que la France demandait une autre musique de l'âme ou des sens à ses jeunes poëtes, ne songea pas un seul instant à nous imiter. Il toucha du premier coup sur son instrument des cordes de jeunesse, de sensibilité d'esprit, d'ironie de coeur, qui se moquaient hardiment de nous et du monde. Ces vers faisaient, dans le concert poétique de 1828, le même effet que l'oiseau moqueur fait à la complainte du rossignol dans les forêts vierges d'Amérique, ou que les castagnettes font à l'orgue dans une cathédrale vibrante des soupirs pieux d'une multitude agenouillée devant des autels.
Ce fut d'abord un grand scandale, puis ce fut un grand éclat de rire ; puis, quand on se rendit compte du talent prodigieux de cette parodie du sublime, ce fut, dans la jeunesse surtout, un grand engouement. Tout le monde demanda du Musset comme tout le monde avait demandé autrefois du Saint-Evremond. Puis enfin ce fut une grande estime pour l'artiste, même parmi les hommes sérieux, quand ils eurent le sang-froid et l'impartialité nécessaires pour reconnaître l'admirable doigté de cet instrumentiste, de ce guitariste si l'on veut, sur les touches neuves et capricieuses de son fragile instrument.
XVII
Soyons justes dans nos indulgences cependant : il n'est pas exact de dire que tout fut neuf dans l'âme de l'artiste, dans la musique et dans l'instrument. Hélas ! malheureusement non : tout n'était pas original dans cette poésie charmante et bouffonne du nouveau poëte. Il ne nous imitait pas, cela est vrai, mais la nature humaine, dans la première jeunesse, est tellement imitatrice qu'à son insu Alfred de Musset en imitait d'autres que nous. Si nous avions fondé l'école des larmes, deux écrivains d'un immense génie, mais d'une dépravation de coeur aussi prodigieuse que leur génie, avaient fondé l'école du rire. Mais de quel rire ? du faux rire ! Car rire du sérieux, rire du triste, rire des sentiments les plus délicats et les plus saints du coeur de l'homme, rire de l'amour, rire de la femme, rire de Dieu, ce n'est plus rire : c'est grimacer le blasphème, c'est grincer des dents en proférant le sacrilège, c'est profaner la poésie, c'est se griser à l'autel dans le calice de l'enthousiasme et des larmes.
Ces deux hommes étaient alors lord Byron en Angleterre, Henri Heine en Allemagne, et ensuite à Paris.
Lord Byron, après avoir écrit les plus pathétiques et les plus orientales poésies qui aient jamais attendri ou enchanté l'Occident, écrivait maintenant son poëme burlesque de Don Juan, apostasie quelquefois ravissante, quelquefois grossière et plate de son âme et de son génie. Don Juan, précisément parce que c'était un scandale, avait un succès immense très-disproportionné à son mérite. On passait sur des chants interminables de divagations, d'obscénités et de platitudes, pour s'extasier avec raison sur des chants inouis de passion naïve, de jeunesse, d'innocence et de félicité, tels que les amours de Don Juan et d'Haïdé, cette Chloé et ce Daphnis de l'Archipel. Tout le monde se croyait capable d'écrire des Haïdé, parce qu'on se sentait très-capable de rimer en français les prosaïques obscénités et les grossières plaisanteries de cette longue et mauvaise rapsodie du poëte anglais.
Le sujet de Don Juan a été et sera mille fois encore l'éternelle tentation des imaginations poétiques. Don Juan est Espagnol d'origine, puis Allemand de conception, puis Anglais d'exécution ; il sera certainement Français tôt ou tard d'imitation, quand le poëte sera né assez enthousiaste pour s'élever au sublime, assez corrompu pour se moquer de son enthousiasme, assez souple pour se précipiter de l'empirée dans l'égout sans se casser les reins dans ce tour de force. Dieu préserve le plus longtemps possible la littérature française de ce casse-cou ! Voltaire l'a essayé dans un poëme plus ordurier que plaisant ; où Voltaire a échoué qui osera se flatter de réussir ?
XVIII
Le type véritablement original de Don Juan est né le jour où la chevalerie est morte en Europe. La chevalerie était la noble folie de la vertu ; les don Juan sont la folie du vice. C'est Don Quichotte qui est le véritable père de Don Juan : le jour où l'on a commencé à railler l'héroïsme et l'amour, on a ouvert la carrière aux héros du scepticisme et du libertinage. Don Juan, fils de Don Quichotte, après avoir amusé sous différentes incarnations l'amoureuse Espagne, a fait son apparition dans la fantastique Allemagne sous le nom de Faust. Les vieux poëtes allemands s'en sont emparés et lui ont donné un degré de dépravation de plus. Ils ont ajouté l'impiété à la débauche dans ce caractère. Ils en ont fait un Lucifer déguisé en amant pour séduire et pour délaisser les jeunes filles éblouies à sa lueur infernale. Goethe l'a rajeuni dans son Faust, tragédie épique et merveilleuse, où l'innocente coupable Marguerite attendrit Dieu lui-même après avoir attendri Satan.
Don Juan, dans lord Byron comme dans les poëtes espagnols, n'est plus Satan, mais c'est un jeune homme satanique, une personnification de la jeunesse corrompue dans sa fleur, corrompant tout autour d'elle, mais ayant conservé, dans sa corruption précoce et malfaisante, quelque chose de la grâce et du parfum de son innocence. Don Juan, en un mot, c'est l'étourdi blasé de l'univers, c'est le mauvais sujet de l'espèce humaine, c'est le vice séduit et séduisant, éprouvant quelquefois la passion, la jouant plus souvent par caprice et la finissant toujours par un éclat de rire.
Voilà le modèle que Don Quichotte de Cervantès, le Faust de Goethe et le Don Juan de Byron offraient à Alfred de Musset.
Henri Heine, pour qui on commençait à s'engouer en France, lui en offrait un bien plus dépravé.
Nous avons beaucoup lu Henri Heine dans ses vers et dans sa prose. Ce Voltaire de Hambourg, ce Camille Desmoulins de la mer Baltique, ce Figaro d'outre-Rhin, était le fils d'une honorable et opulente maison de banquiers d'Allemagne. Proscrit de son pays pour quelques peccadiles de satiriste, il était venu à Paris ; il s'y était fait le Coriolan de plume de sa patrie.
Son prodigieux talent comme pamphlétaire, bien supérieur, selon nous, à son très-médiocre talent comme poëte, l'avait bien vite naturalisé Français. Nous lui rendons justice sous ce rapport : ni Aristophane, ni Arioste, ni Voltaire, ni Beaumarchais, ni Camille Desmoulins, ces dieux rieurs de la facétie, n'ont surpassé ce jeune Allemand dans cet art méchant d'assaisonner le sérieux de ridicule et de mêler une poésie véritable à la plus cynique raillerie des choses sacrées. Du reste, il ne fallait lui demander aucune raison d'aimer ou de haïr ce qu'il exaltait ou ce qu'il brisait avec la même verve d'esprit.
Heine n'avait pour raison que son caprice. Tour à tour libéral, monarchiste, allemand, français, radical, napoléoniste, orléaniste, républicain, communiste, blasphémant la société quand elle règne, sapant le trône quand il est debout, impréquant la république quand elle sort pour un jour de ses propres voeux, cynique d'impiété quand il s'amuse, dévot quand il souffre, ambigu quand il meurt, indéchiffrable partout, ce n'est pas un homme, c'est une plume, ou plutôt c'est une griffe, mais c'est la griffe d'un aigle de ténèbres, d'un singe de l'enfer amuseur des mauvais esprits : cette griffe égratigne jusqu'au sang tout ce qu'elle touche et elle brûle tout ce qu'elle a égratigné. En concience nous ne croyons pas que la nature humaine ait jamais réuni dans un seul homme, tant de talent, tant de légèreté, tant de poésie, tant de grâce à tant d'innocente perversité. Nous disons innocente, car un enfant n'est jamais coupable, et sous les premiers cheveux blancs Henri Heine est mort enfant !
Tel était le second modèle que l'esprit tentateur offrait à l'adolescence inexpérimentée d'Alfred de Musset quand il entra dans le monde. Mais s'il fut malheureux dans ses premiers modèles, il fut également malheureux dans ses premières tendresses de coeur.
Un jeune écrivain aussi délicat de touche qu'il est accompli d'intelligence et qu'il est viril de caractère, M. Laurent Pichat, poëte et politique de la même main, fait aujourd'hui même dans la Revue de Paris, une allusion par réticence à cette infortune de coeur d'Alfred de Musset, hélas ! et peut-être la plus irrémédiable de ses infortunes ! -- " Les biographes " écrit M. Laurent Pichat, " chercheront à rendre publique l'anecdote de cette douleur qui le fit pleurer comme un enfant : déjà même les indiscrétions personnelles en ont trop dit peut-être. Ne nous arrêtons pas à ces légendes du sentiment. Quand nous dévorions ses plaintes, et quand des voix vagues voulaient nous révéler cette mystérieuse histoire, nous nous refusions à entendre, et aujourd'hui même nous ne voulons rien savoir et rien répéter de ce qu'on a murmuré. Lisons les vers et respectons les secrets de l'âme. "
Nous ne déchirerons pas le voile, et cela avec d'autant plus de raison, que nous n'avons recueilli, comme M. Laurent Pichat, que les commérages à demi-mot de l'ignorance et de la malveillance contre deux natures de génie. Il paraît résulter de ces balbutiements de vagues sur les lagunes de Venise, que le premier amour de ce jeune homme ne fut pas heureux, et que né d'un caprice, il fut abrégé et puni par un abandon. De là ces gouttes de larmes amères qui tombèrent pendant toute la vie de Musset sur ces feuilles de rose de ses vers, et qui en sont peut-être les perles les plus précieuses, comme dans un tableau de fleurs de Saint-Jean les gouttes de rosée que transperce un rayon de soleil. Mais de là aussi une incrédulité impie à l'amour fidèle, une moquerie de l'amour de l'âme, un culte à l'amour des yeux, et enfin un abandon sans résistance à l'amour capricieux et volage de l'instinct qui est à la fois la profanation et la vengeance de ce qu'il y a de plus divin dans le calice où l'homme boit ses délices et ses larmes.
Ce fut un grand malheur que cette rencontre au printemps de leur vie, entre deux grandes imaginations et entre deux belles jeunesses qui n'étaient pas nées pour se refléter l'une à l'autre des clartés, mais des ombres. Elles se ternirent ainsi au lieu de s'illuminer mutuellement. Il y eut éclipse dans leur ciel, elles en souffrirent, et tout le monde en souffrit avec elles.
Il y a deux éducations pour tout homme jeune qui entre bien doué des dons de Dieu dans la vie : l'éducation de sa mère et l'éducation de la première femme qu'il aime après sa mère. Heureux celui qui aime plus haut que lui à son premier soupir de tendresse ! Malheureux celui qui n'aime pas à son niveau ! L'un ne cessera pas de monter, l'autre ne cessera pas de descendre. La Destinée est femme.
Ce n'était pas un caprice de jeunesse qu'il fallait à Musset, c'était une religion du coeur, notre premier maitre de philosophie, c'est un chaste amour. C'est Béatrice qui fit Dante, c'est Laure qui fit Pétrarque, c'est Lénore qui fit le Tasse, c'est Vittoria Colonna qui fit Michel-Ange, aussi poëte de coeur qu'il fut artiste du ciseau ; dans la Grèce, c'est Sapho qui fit Alcée ; les femmes olympiques de la Grèce ne firent que des Anacréons, les belles Délies de Rome ne firent que des Tibulles, les Eléonores de Paris ne firent que des Parnys. L'amour est un holocauste dans les coeurs purs, mais c'est à condition de ne brûler que des parfums.
XXIII
Et maintenant on recueille ses vers. Mais quelle influence ce poëte de la jeunesse a-t-il eue sur cette jeunesse de la France, qui s'est enivrée pendant vingt-cinq ans à cette coupe ? Une influence maladive et funeste, nous le disons hautement. Cette poésie est un perpétuel lendemain de fête, après lequel on éprouve cette lourdeur de tête et cet allanguissement de vie qu'on éprouve le matin à son réveil après une nuit de festin, de danse et d'étourdissement des liqueurs malsaines qu'on a savourées. Poésie de la paresse qui ne laisse, en retombant comme une couronne de convive que des feuilles de roses séchées et foulées aux pieds. Philosophie du plaisir qui n'a pour moralité que le déboire et le dégoût.
Pendant vingt-cinq ans, cette jeunesse épicurienne de ses disciples ne s'est nourrie malheureusement que de cette fumée des vers qui s'exhalait avec une séduction enivrante des poésies de son favori. Musset a fait une école, l'école de ceux qui ne croient à rien qu'aux beaux vers et aux belles ivresses.
O Jeunesse d'aujourd'hui ! Jeunesse dorée de Musset, toi qui le pleures, mais qui ne t'es pas même donné la fatigue d'aller jeter une feuille de rose sur son cercueil ou de l'accompagner jusqu'au seuil creux de l'éternité, de peur de déranger une de tes paresses ou d'attrister une de tes joies ! O Jeunesse d'aujourd'hui ! Jeunesse qu'il a faite, il est mort, ton poëte ! Mais toi, interroge-toi bien : est-ce que tu vis ?
Est-ce que tu vis par l'intelligence ? Est-ce que tu vis par le coeur ? Est-ce que tu vis même par aucune de ces illusions généreuses et juvéniles qui poussent l'homme en avant sur les routes de l'idéal, de la passion, de l'activité, de l'étude, et qui sont les mirages de la liberté et de la vertu ? Non ! tu ne vis, comme le vieillard blasé, que de la vie sénile des sens. Le ricanement de l'indifférence sur les lèvres, du plaisir pour de l'or et de l'or pour le plaisir dans la main : voilà ta poésie !
Tu as été élevée sous ce règne terre à terre où la France de 1830, antichevaleresque et antilibérale tout à la fois, s'était fondu un trône à son image avec des rognures d'écus entassés dans ses coffres-forts, et où le matérialisme de la jouissance ne prêchait pour toute morale aux enfants de tels pères que le mépris de toute noble intellectualité ! Le savoir-faire dans une petite faction gouvernante et le savoir-vivre dans les fils de cette oligarchie dorée, étaient les seuls mérites appréciés dans les gymnases de cette époque en possession du sceptre et du comptoir. Enrichis-toi et jouis était le catéchisme du temps.
Tu sortais de ces gymnases déjà toute corrompue par cette prétendue sagesse de la vie sans rêves. Il te fallait un poëte à l'image de ta politique ; car enfin les poëtes sortent de terre comme en France sortent les soldats, quel que soit le parti qui frappe du pied cette terre féconde. Alfred de Musset naquit ; il volait plus haut que toi, car il avait des ailes pour s'élancer, quand il était dégoûté, au-dessus de son siècle ; il avait un génie pour mépriser même sa propre trivialité. Il badinait avec le vice, et ton vice à toi était sincère. Il t'a chanté ce que tu demandais qu'on te chantât, les seules choses que tu voulais entendre : la beauté de chair et de sang, le plaisir sans choix, le vin sans mesure,
Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse !
les sérénades espagnoles, les aventures risquées, les strophes titubantes, le dédain de Platon, les assouvissements d'Epicure, le mépris de la politique, le rire de la sainteté, le doute sur les immortels lendemain de cette courte vie ! Tu l'as applaudi, et vous vous êtes pervertis l'un et l'autre. Il est remonté de cette perversion par le ressort vainement comprimé de son génie. Mais toi, Jeunesse, tu y es restée et tu t'y complais, et tu répète ses vers, après tes orgies, pour te justifier à toi-même ta mollesse par un élégant exemple !
Aussi regarde : qu'es-tu devenue depuis que cette moralité du plaisir a été aspirée par toi dans ces vers ivres de verve, mais malsain de substance. Ton trône de 1830 est tombé, et tu n'as pas levé un bras seulement pour le défendre. La république a surgi sous tes pieds, et tu n'as pas fait un geste pour la modérer et pour l'asseoir sur ta propre souveraineté, comme si tu t'étais sentie indigne de ce règne de la raison et de l'énergie civiles que le hasard t'offrait pour te relever à tes propres yeux et aux yeux du monde. Souverain fatigué avant le travail, tu as abdiqué avec insouciance, comme un roi de la race des Sardanapale, une dignité qui t'aurait coûté une heure de ton sommeil ou une coupe de tes festins ! Mille tribunes se sont élevées, et tu n'es montée à aucune pour défendre ou réfuter des opinions. Des opinions ? Ton poëte t'avait bien recommandé de ne pas te compromettre à en avoir une.
Qui ? moi ? noir ou blanc ? Ma foi non !
La dictature est venue et tu as regardé passer les bras croisés, la fortune comme un spectacle ! Que t'importe à toi ce qui se passe dans la rue, pourvu que l'or roule, que le verre écume, que la courtisane chante, et que la baïonnette étincelle au soleil ? car, il faut te rendre justice, la bravoure est la seule incorruptibilité de ta race !
En littérature tu n'as pas cessé de railler depuis dix ans toutes ces vieilleries de religiosités, de philosophie, de spiritualisme, d'éloquence, de lyrisme, de philanthropie, de politique, bulles de savon colorées, selon toi, tantôt des rayons de nos vaines imaginations, tantôt du sang de nos veines ! Tu n'as pas cessé de reléguer dans le pays des songes creux et des chimères tous ces poètes, tous ces publicistes, tous ces historiens, tous ces orateurs qui avaient le malheur de dater de plus haut que toi dans la vie, d'être nés à des époques où l'âme se rattachait à l'antiquité par l'étude des grands exemples, et où l'on croyait bêtement à autre chose qu'à Ninette ou Ninon ! Tu te vautrais dans ton prosaïsme, tu te pâmais d'aise pour ton Rabelais, tu te châtrais le coeur avec ton Don Juan, tu te pervertissais l'esprit avec ton Heine ! Tu ne reconnaissais que Musset, et tu te targuais d'avance tous les matins des oeuvres inouies que tu couvais sur ton oreiller inspirateur entre une nuit d'orgie et une aurore de paresse !
Moi-même, je l'avoue, étonné de tes forfanteries de coeur et d'esprit, j'attendais, avec une admiration toute prête à t'applaudir, ces chefs-d'oeuvre de nouveauté, promis par tes présomptueux pressentiments.
Nous avons attendu dix ans, et qu'avons nous vu sortir de ces écoles de Byron, de Heine, de Musset ? Une foule d'imitateurs grimaçant des grâces, naturelles chez ces grands artistes, affectées chez vous ! la platitude systématique ou innée se masquant pompeusement sous le nom prétencieux de réalisme ! la poésie se dégradant au tour de force comme une danseuse de corde ! les poëtes oubliant le sens pour ne s'occuper que des mètres ou des rimes de leurs compositions, et finissant par se glorifier eux-mêmes du nom de funambules de la poésie ! un jeu, en un mot, au lieu d'un talent ! un effort, au lieu d'une grâce ! un caprice, au lieu d'une âme ! une profanation, au lieu d'un culte ! un sacrilège, au lieu d'une adoration du bien et du beau dans l'art ? Y a-t-il là de quoi tant se vanter de sa jeunesse, et de quoi tant mépriser ses pères ? Roger Collard s'écriait que ce qui manquait à la jeunesse de son temps, c'était le respect des supériorités : ne pourrait-on pas vous dire à vous que ce qui vous manque aujourd'hui, c'est le respect de vous-mêmes ?
Et nous qui vieillissons aujourd'hui, sommes-nous fondés à vieillir du moins avec espérance ?
Et comment bien espérer encore de ce réveil de ton âme, ô Jeunesse dorée de Musset, Jeunesse à qui tes poëtes aux-mêmes, tes poëtes épicuriens, chantres jadis des nobles passions, baladins de paroles aujourd'hui, prêchent l'indifférence, le boudoir et la coupe pour toute vérité ? Comment bien espérer de ton âme, quand la législation de ton enseignement national décrète elle-même la suppression facultative de l'étude des lettres humaines qui font l'homme moral, au profit exclusif de l'enseignement mathématique qui fait l'homme machine ? Crois-tu fonder ainsi une civilisation pensante sur le chiffre qui ne pense pas ? Ne sens-tu pas qu'un pareil système n'est propre qu'à dégrader d'autant la pensée dans le monde ? Ne sais-tu pas ce que c'est que l'âme d'un peuple ? L'âme d'un peuple n'est pas ce chiffre muet et mort à l'aide duquel il compte des quantités et mesure des étendues ; un calcul n'est pas une idée : la toise et le compas en font autant ! L'âme d'un peuple, c'est sa littérature sous toutes ses formes : religion, philosophie, langue, morale, législation, histoire, sentiment, poésie ! Si tu laisses diminuer dans ton enseignement la part immense et principale qui doit appartenir à la pensée dans l'homme, c'est ton âme elle-même que tu diminues pour toi et pour les générations qui naîtront de toi ; et quand on aura diminué ainsi l'âme de cette grande nation intellectuelle, c'est sa place dans le monde et dans les siècles que vous aurez faite plus petite avec votre propre compas ! Ce n'est pas en chiffres morts, c'est en lettres vivantes et immortelles que le nom français a été écrit sur la face du globe !
Voilà pourtant à quoi tu applaudis, Jeunesse atteinte jusque dans ta moelle ! Voilà de quoi tu te rends complice : tu désertes les lettres pour les chiffres, tu affectes, à l'exemple de tes corrupteurs en prose et en vers, le dédain du beau, l'estime exclusive de l'utile, l'insouciance des institutions qui font l'avenir, le mépris pour ces noms littéraires et politiques qui te restent encore comme des reproches vivants de ta mollesse, écrivains, orateurs, philosophes, poëtes, qui n'ont de vieux que leurs services, leur expérience et leurs gloires ! Ces gloires t'offusquent, tu aimes mieux les insulter que les atteindre ! Prends garde ! cela porte malheur de déshonnorer ses pères !
Il en fut exactement ainsi à Rome du temps de César. Tu pourrais le lire dans Cicéron, si tu n'aimais mieux la ballade à la Lune ou les facéties de tes pamphlétaires que Le songe de Scipion ; toute la jeunesse romaine, après les longues guerres civiles, séduite par l'éclat des armes et par les robes flottantes de César, d'Antoine, de Dolabella, fut prise d'un épicuréïsme insolent, d'une insouciance pour les lettres, et d'un mépris pour les choses cultivées et honorées jusque là, qui devaient précipiter vite la ruine morale de l'Italie ; il ne resta du parti des patriciens de la vieille liberté et de la vieille austérité romaines, que des têtes chauves abandonnées par les idolâtres de la gloire militaire et raillées par les poëtes lascifs du plaisir et de la jeunesse, tels que le lâche Horace qui avait jeté son bouclier. Mais ces têtes chauves étaient les Scipion, les Caton, les Cicéron, les noms par qui Rome vivait et vivra dans les lettres, dans le coeur et dans la mémoire des hommes de bien de tous les âges futurs.
Prends garde, encore une fois, ô présomptueuse et folle Jeunesse de l'école des sens, qu'il n'en soit ainsi de toi-même ! Prends garde que les têtes mûres, sur lesquelles tu jettes la poussière de tes mépris, ne dominent encore de toute la hauteur d'un autre temps les cheveux couronnés de roses ; ce serait là le symptôme fatal de l'abaissement du niveau de l'intelligence nationale et de la diminution des proportions de l'âme parmi nous ; car ce qu'il y a de plus déplorable et de plus irrémédiable dans un peuple, c'est quand la jeunesse du coeur se réfugie sous les cheveux blancs !
Deuxième partie - Les oeuvres
VI
Viennent ensuite quelques chansonnettes vêtues de mantilles espagnoles et la guitare à la main. Elles appartiennent à une littérature trop débraillée pour que nous les citions dans un catalogue de choses immortelles ; cela se chante entre deux vins, cela ne se lit pas. Il faut reconnaître cependant que la gaieté franche a aussi ses chefs-d'oeuvre d'inspiration et ses immortalités d'un soir, et que parmi ces chansonnettes de Musset, il y en a une, Mimi Pinson, dont chaque vers est un grelot de folie qui tinte joyeusement et décemment à l'oreille. La langue de la mansarde qui est une langue aussi, n'a rien de plus délicat et de plus svelte. C'est du grec et du gaulois fondus ensemble dans le même vers.
On est étonné du milieu de ces chansons moqueuses, d'entendre tout à coup une note triste dissonner par moment dans la voix du jeune Anacréon et trahir quelque chose qui ressemble au déboire après l'ivresse. Tels sont les vers adressés par Alfred de Musset à Ulric Guttinger, poëte jeune, tendre et pathétique alors comme Musset lui-même, mais déjà touché au coeur par cette pointe salutaire de la première douleur, qui guérit ceux qu'elle blesse. L'accent de ces vers à Guttinger a un pressentiment de gravité qui annonce un commencement d'amertume dans la joie. On sent que l'homme qui chante va bientôt pleurer.
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Ulric, nul oeil des mers n'a mesuré l'abîme, |
La Ballade à la lune, grotesque parodie de l'école romantique et insolent défi à l'école classique, qui se disputaient en ce temps-là le goût français pour le laisser définitivement au bon sens, cette école éternelle, succède à ces vers à Ulric Guttinger.
C'était, dans la nuit brune,
Sur le clocher jauni,
La lune
Comme un point sur un i.
Ces strophes de Scarron prises au sérieux par les classiques, firent plus pour la célébrité précoce du poëte que les plus beaux vers. Mais malheur aux célébrités qui éclatent par un scandale d'esprit ! Il ne faut pas plaisanter avec la gloire.
Le poëme de Mardoche vient après ces fantaisies dans le premier volume. Ce poëme n'est lui-même qu'une triste fantaisie écrite avec la plume fatiguée de Byron, quand il griffonnait un chant trivial et bouffon de Don Juan. Nous en dirions autant de la nouvelle en vers intitulée Suzon. L'analyse seule offenserait la décence.
Le poëte redevient homme et citoyen dans une magnifique apostrophe à la Grèce que la poésie essayait alors de ressusciter par renaissance. Il intitule cette aspiration : Les voeux stériles.
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Grèce, ô mère des arts, terre d'idolâtrie, |
Un secret remords de talent perdu semble par moment l'avertir qu'il ne faut pas ainsi répandre la poésie, cette huile des parfums, sur les pieds des courtisanes. Ecoutez ce remords dans ces beaux vers :
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Tu te frappais le front en lisant Lamartine, |
Ne sent-on pas qu'il aurait pu être un de ces Moïses de la poésie ? Et que disons-nous nous mêmes qu'il ne dise mieux que nous dans cette exclamation qui contient en un vers toute une littérature ?
Ah ! frappe-toi le coeur, c'est là qu'est le génie !
C'est pour avoir trop souvent frappé son front au lieu de son coeur qu'il n'a été qu'une grande espérance, au lieu d'être un grand monument, et qu'il a créé cette école des poëtes actuels de l'esprit au lieu de créer l'école des prophètes du coeur.
VIII
Rolla est selon nous l'apogée du talent d'Alfred de Musset. Mais quel usage du talent que ce poëme !
Un jeune homme a usé sa vie, son âme et sa fortune en quelques années de débauches. Corrompu jusqu'à la moelle, il veut corrompre toute innocence autour de lui ; il veut que son dernier soupir soit un dernier crime. Il achète d'une mère infâme une pauvre victime innocente de la misère et du libertinage ; il s'en fait aimer ; puis quand il a dépensé sa dernière obole, il savoure un infâme suicide dans les bras de la courtisane involontaire dont il a tué l'âme avant de se tuer lui-même. Il lègue un cadavre à un lieu de débauche ! Voilà le poëme.
Ce sujet plaisait tant à l'imagination dépravée de l'auteur qu'on le retrouve avec quelques variantes dans cinq ou six de ses oeuvres en prose et en vers. C'est toujours le suicide réfléchi qui est le dénoûment d'un amour des sens, détestable image à offrir à l'imagination des jeunes hommes ! La fumée d'un réchaud, la pointe d'un stylet, la goutte d'opium délayée dans un verre de vin de champagne sont des issues plus faciles pour sortir d'embarras avec le sort, qu'un effort généreux pour reconquérir l'innocence et l'honneur, et qu'une vie d'honnête homme pour racheter une jeunesse de débauches. C'est là le danger de cette poésie ou de cette littérature du suicide après l'orgie. C'est la dernière tentation et en même temps la dernière impunité du libertinage. Werther se tuait, mais au moins c'était pour échapper au crime ; Rolla et les héros de Musset se tuent, mais c'est pour échapper à la satiété ou à la punition de leurs fautes. Voyez quel progrès dans l'immoralité ! Byron, Heine, Musset et tant d'autres ont fait faire un demi-siècle de chemin à la poésie sur la route du mal !
IX
On ne pourrait pas vous analyser ici le poëme de Rolla ; il est plein de pages souillées de lie, de vin, de sang, de tout ce qui tache. C'est une nuit de l'Arétin écrite malheureusement par un grand poëte. Mais les pages qui méritent d'être conservées sont nombreuses aussi et étincelantes. Il y a plus, elles sont neuves dans notre langue. Jamais, avant ce jeune homme, la poésie n'avait volé avec autant de liberté et d'envergure du fond des égouts au fond des cieux. Musset, dans Rolla, donne véritablement à la chauve-souris les ailes du cygne ou de l'aigle. Lisez au début la comparaison sublime entre Rolla, qui n'a que trois ans à vivre avant son suicide calculé à jour fixe, et entre la cavale du désert qui n'a que trois jours à marcher sans eau dans le sable avant de mourir aussi de soif.
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Lorsque dans le désert la cavale sauvage, |
Lisez à quelques vers de là la description du sommeil de l'innocence.
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Est-ce sur de la neige, ou sur une statue, |
Y a-t-il rien dans la langue de si vrai, de si frais, de si pur, que ce coin de sainte famille de Raphaël à côté de l'infâme famille qui va spéculer tout à l'heure sur la chaste innocence de cette enfant ?
Poursuivons, car le poëte ne se lasse pas lui-même de répandre les odeurs de l'Eden sur ce méphitisme du mauvais lieu.
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Oh ! sur quel océan, sur quelle grotte obscure, |
X
Rolla s'éveille après une nuit de délices contre nature, car l'amour et l'agonie s'excluent comme la vie et la mort. Quel contre-sens qu'un corps qui jouit pendant que l'esprit agonise ? Or, Rolla savait que l'aurore pour lui était la mort ; il mourait d'avance dans sa pensée. Tout sophisme de morale entraîne au sophisme de composition. C'est le vice fondamental de ce poëme. Il repose sur un mensonge de nature comme sur un mensonge de situation. Mais que la description de cette aurore funèbre contemplée de la fenêtre d'un lieu de débauche est poignante ! Comme le poëte retrouve dans le détail, la vérité et le pathétique perdu dans l'ensemble !
Rolla s'écrie en regardant le ciel :
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Vous qui volez là-bas, légères hirondelles, |
Et qu'y a-t-il de plus touchant que ce retour de la pensée au chaste amour, du sein de la débauche blasée et du suicide déjà consommé en esprit ?
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Rolla, pâle et tremblant, referma la croisée. |
Et ce retour amer et délicieux à l'âge de pureté et d'innocence par l'air oublié et retrouvé d'un orgue dans la rue, comme il est compris et rendu dans ces vers funèbres.
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Quand Rolla sur les toits vit le soleil paraître, |
En entendant de tels soupirs au milieu de tels blasphèmes, on ne sait en vérité s'il n'y a pas plus de vertu que de scepticisme dans une pareille âme, et si Musset n'est pas un esprit céleste, masqué en esprit satanique pendant ce triste carnaval de sa vie humaine ?
Le poëme finit par un dévouement enfantin et tendre de la jeune fille et par un baiser du jeune homme sur la croix de son collier. Puis une goutte de poison endort pour jamais le coeur de Rolla qu'un amour inattendu allait vivifier peut-être ! Hélas ! tout finit par ce mot peut-être, pour le héros comme pour le poëte.
XII
Il intitula ces poésies d'un nouvel accent les Nuits. C'est la corde grave de sa lyre muette jusque-là, aussi mélancolique et aussi pathétique que les plus graves mélodies de ses rivaux.
Ce sont des dialogues à voix basses entre le poëte et ce qu'il appelle encore la muse, c'est-à-dire entre le coeur de l'homme et son génie. Ce coeur et ce génie cherchaient à se mettre d'accord en lui comme en nous tous. Nous ne connaissons rien dans la poésie française, anglaise, allemande, de plus harmonieux, de plus sensible et de plus gémissant que les oratorios nocturnes de Musset. Lisez-en ici quelques strophes, puis lisez tout ; vous serez saisi comme je le suis en ce moment moi-même d'un immense repentir de n'avoir pas lu plus tôt et de n'avoir pas apprécié assez un pareil musicien de l'âme. Ah ! que la mort est un grand révélateur !
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LA MUSE |
De tels vers ne se font pas avec une plume et de l'encre, mais avec la moelle de son coeur et le doigt du dieu de l'inspiration !
Il continue et il s'interroge lui-même en vers ailés sur les différents sujets de chant qui s'offrent dans ce temps-ci à sa lyre ? Cela rappelle un chant de moi, les Préludes, mais cela est mille fois plus vagabond et plus emporté d'imagination ; le disciple dépassait de bien loin le maître. Gilbert lui-même, dans ses satires, n'a pas de morsures plus saignantes contre ses ennemis.
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Clouerons-nous au poteau d'une satire altière |
Quels vers modernes, même ceux de Byron le premier des modernes, égalent ceux qui éclatent à la fin de cette nuit de mai ?
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LA MUSE |
XIII
Et ceux-ci de la Nuit d'août. Il répond à la muse qui lui reproche de ne plus chanter.
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Puisque l'oiseau des bois voltige et chante encore |
Et ceux-là de la nuit d'octobre où le poëte s'est souvenu trop amèrement de l'inconstance de la femme qu'il a aimée la première, et où la muse le félicite d'avoir enfin pleuré :
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Poète, c'est assez. Auprès d'une infidèle, |
Est-ce qu'il n'y a pas véritablement une poésie moderne, se demande-t-on après avoir lu ces pages délicieuses de mélancolie ? Est-ce qu'Ovide, Anacréon, Tibulle, Properce, Bertin, Parny, ont de telles profondeurs dans le sentiment ?
Ah ! que je me reproche cruellement aujourd'hui de n'avoir pas connu le coeur d'où coulaient de pareils vers, moi vivant ! je ne les lis qu'aujourd'hui, et le coeur d'où ils ont coulé ne bat plus. Il est trop tard pour l'aimer. Mais il n'est pas trop tard pour s'extasier de regret et d'admiration devant ces chefs-d'oeuvre.
XVIII
[...]
Oui, si j'étais ton frère de sang, aussi bien que je me sens ton frère de coeur, je voudrais anéantir d'abord toutes tes juvénilités en prose, idylles de mansardes, pastorales de tabagies où la finesse et la grâce du style ne rachètent pas même la monotone trivialité du sujet commençant toujours par une orgie pour finir par un suicide. J'arracherais ensuite avec douleur, mais avec une douleur sans pitié, la moitié des pages de tes deux volumes en vers ! Je ne ferais grâce qu'aux divins fragments enchâssés çà et là dans tes poëmes comme des tronçons de statues de marbre de Paros dans la muraille d'une taverne de Chio. J'encadrerais dans le velin le plus pur et dans l'or tes Nuits, incomparables rivales de celles d'Hervey, de Novalis, de Young, et je composerais avec le tout deux petits volumes que j'intitulerais Sourires et Soupirs ; l'un les plus frais sourires de la jeunesse, l'autre les plus pathétiques soupirs de l'humanité. Ce serait mon hommage et ton épitaphe, ô poëte endormi dans nos larmes !
I
L'âme humaine est un grand mystère.
Celui-là seul qui l'a créée pourra l'expliquer.
Les psychologistes, ces espèces de chimistes de l'esprit, s'évertuent en vain à la décomposer, en la divisant en facultés diverses et distinctes. Ils disent : Ceci vient des sens, ceci vient de l'être immatériel. Ils n'arrivent qu'à s'embrouiller dans leurs définitions, à se contredire dans leurs distinctions, à se perdre dans leur analyse ; et, comme les chimistes, leurs émules, quand ils veulent retirer de leur creuset les principes de l'âme humaine et dire : La voilà ! ils ne tiennent sous leur plume ou sous leurs doigts qu'une pincée de cendre ; la substance s'est évaporée, et ils n'entendent, comme l'alchimiste allemand des vieilles ballades, que le ricanement du mystère invisible et impalpable qui éclate dans les ténèbres, autour de leurs têtes, et qui se moque de leur sacrilège curiosité.
Ne faisons pas comme eux ; disons franchement le premier et le dernier mot de l'homme : MYSTERE ! Nous ne savons rien des principes constitutifs de l'âme humaine. Elle est ce qu'elle est ; nous ne la connaissons que par ses phénomènes. Ils sont assez beaux, assez nombreux, assez merveilleux pour que nous nous abîmions pendant les siècles des siècles dans une ineffable contemplation des facultés de l'âme.
II
Nous avons dit qu'une des plus merveilleuses facultés de l'âme était celle de s'exprimer elle-même par la parole écrite ou parlée, autrement dit par la littérature universelle. Ajoutons ici que l'âme éprouve le besoin ou l'instinct de s'exprimer, selon la nature de ses sensations, tantôt en paroles, tantôt en chant. L'instinct de chanter est aussi naturel à l'âme, et surtout à l'âme émue, que l'instinct de parler. De là la musique, ce chant sans paroles, qui s'écrit en notes intraduisibles dans aucune langue, et qui dit cependant à l'oreille de l'homme plus de choses, et des choses plus douces et plus fortes, qu'aucune parole articulée n'en peut exprimer.
De là aussi la poésie lyrique, dans laquelle l'âme se chante à elle-même ou chante aux autres âmes ce que la simple parole parlée ou écrite lui semble insuffisante à révéler.
III
Ce besoin de chanter, besoin tout à fait irréfléchi, mais impérieux comme un instinct, n'est pas seulement propre aux poëtes ; il est sensible dans tous les hommes, dans toutes les femmes, dans tous les enfants, et même dans certaines races d'animaux, comme les oiseaux, ces poëtes de l'air, du chaume ou des bois.
Cet instinct est surtout développé dans tous ces êtres chantants par les circonstances intérieures ou extérieures de leur vie, par l'âge, par les climats, par les saisons. Il est une sorte de surabondance de vie et de sensations qui déborde des sens, et qui a besoin de se répandre en effusions mélodieuses, même quand ces effusions mélodieuse n'ont pas d'autre écho que notre oreille. C'est l'ivresse de l'âme qui ne raisonne plus ses impressions, mais qui crie et qui fait crier ou gémir le coeur et la voix sous le poids de bonheur, d'amour, de tristesse ou d'admiration qui le surcharge.
Chanter, c'est éclater devant l'homme ou devant Dieu. Tout chant est une explosion du coeur ou de l'esprit. Voilà pourquoi il est si doux d'entendre un chant ; voilà pourquoi aussi, dans tous les temps et dans tous les lieux, les nations aiment leurs poëtes et leurs musiciens. Le poëte et le musicien sont les voix de ceux qui n'ont pas de voix, mais qui ont des coeurs et qui aiment à retrouver leurs impressions inexprimées dans ces vers ou dans ces notes en consonnance avec leur âme. Les poëtes sont les instruments sacrés sur lesquels les races humaines entendent résonner leurs propres mélodies.
IV
Nous vous l'avons dit tout à l'heure, certaines prédispositions intérieures ou extérieures sont nécessaires à l'âme de l'homme et à l'âme des animaux pour que cet instinct du chant se manifeste en eux dans toute sa force. L'airain lui-même ne résonne que quand il est frappé. L'émotion est le battant de l'âme.
Sortez un beau jour de printemps de l'enceinte fangeuse et enfumée des villes, égarez vos pas dans la campagne, au bord du fleuve, au bord des ruisseaux, au bord de la mer calme, au bord des bois retentissants ; un chant sort du calice de chaque arbre dans la forêt, du creux de chaque sillon dans les blés en herbe ; l'insecte ivre dans sa coupe de parfum, la caille dans le chaume, le merle dans le buisson, le rossignol sur la branche morte, la cigale elle-même dans la poudre ardente du champ labouré, tout chante devant le soleil. L'astre réchauffe à la fois ces myriades de végétaux bouillants de séve et ces myriades de petits coeurs qu'on entend palpiter dans ces myriades de voix. L'air, la terre, les eaux, les plantes, les êtres animés ne forment qu'un concert dont la note universelle est la joie de vivre. C'est le bruissement de la vie animale ou végétale, vie qui coule, qui écume, qui palpite et qui murmure en coulant avec la sève, avec le sang, avec la sensation, avec la pensée, dans ces torrents animés de la création. On dit que les sphères ont leur harmonie, je le crois bien, puisque le moindre flot de l'air au printemps roule des voix et des chants. Quand le grain de poussière est ivre, comment ces globes lumineux du firmament, qui contiennent plus de vie et qui réfléchissent le Créateur de plus près, conserveraient-ils leur sang-froid et leur silence ?
V
Cette ivresse de vie qui monte de la voix de tous les oiseaux et de tous les insectes de l'air, au printemps, réveil de la vie, est communicative. L'homme ne peut entendre ces concerts sans y mêler lui-même sa voix.
Ecoutez comme la flûte du berger, assis sur un cap avancé de la mer ou du fleuve, s'efforce d'imiter les modulations tantôt gaies, tantôt languissantes du chant du rossignol ou les gémissements du ramier !
Ecoutez comme la jeune fille, en sarclant le blé vert et en emportant sous sa faucille les gerbes de pourpre des pavots où se noie son visage, s'encourage elle-même à l'ouvrage par un chant à demi-voix dont elle n'a pas même la conscience !
Ecoutez comme le laboureur, en gouvernant le double manche de sa charrue, distrait ses boeufs et se distrait lui-même par des notes qui se mêlent aux mugissements de son attelage et au bruit criard et monotone de ses roues !
Ecoutez comme les pêcheurs ou comme les matelots de la mer, couchés, à l'ombre de la voile, sur le pont de leur barque, prolongent sans y penser, d'une voix lointaine, des accents cadencés de vague en vague qui viennent mourir jusqu'au rivage !
Si vous demandez à chacune de ces voix pourquoi elle chante, elle ne saurait pas vous répondre. La voix chante de la plénitude du coeur, voilà tout. Quand l'homme est heureux de son loisir et de son travail, il chante ; c'est l'enthousiasme du bien-être qui lui donne alors la mélodie et le diapason ; c'est Dieu lui-même qui a composé cette musique universelle qui cherche ses notes dans les émotions inarticulées de l'air écrit dans le coeur, et c'est le coeur qui bat la mesure avec ses vives ou lentes palpitations.
VI
Mais ce n'est pas seulement le loisir, le bien-être, le travail, le bonheur qui font chanter l'homme ; ce sont toutes les grandes émotions du coeur. Les deux plus habituelles de ces émotions inspiratrices du chant dans l'âme humaine sont l'amour et l'adoration. Toute tendresse est mélodieuse, tout enthousiasme est lyrique ; disons plus, il est pieux.
Dans tous les pays, l'amant chante sous la fenêtre de sa fiancée ; la mère chante près du berceau de son enfant ; la nourrice chante en souriant à l'oreille de son nourrisson pour le bercer ou l'endormir ; les couples heureux de jeunes hommes et de belles filles, destinés les uns aux autres par leurs parents, chantent en se tenant par le bout des doigts, en revenant le soir des veillées dans l'étable aux lueurs de la lune, sous les orangers de la Sicile ou sous les pins ténébreux de l'Helvétie.
Les temples, pleins de l'ombre de Dieu, sont aussi pleins du chant des hommes ; les cantiques sont l'encens des coeurs ; ils jaillissent des lèvres dès que l'homme se croit en présence de la Divinité. Il semble que la statue de Memnon, rendue musicale par un rayon de soleil, est la parfaite image du coeur humain, que la présence divine rend plus mélodieuse que le marbre. Le prêtre, ce musicien de nos soupirs, chante à la naissance, au mariage, au sacrifice, à la mort de tous les enfants d'Adam. Joie et larmes deviennent des hymnes dans sa voix. Le plus noble et le plus saint des sentiments de l'homme, la piété, soit qu'elle gémisse, soit qu'elle implore, soit qu'elle contemple, soit qu'elle se plonge dans le sacré délire de l'adoration, s'exhale en hymnes et fait éclater par le chant ses extases.
Enfin le patriotisme, cette noble passion de l'homme pour le sol menacé de ses pères, de son berceau, de sa tombe, de ses enfants ; le patriotisme, quand il est poussé jusqu'à l'héroïsme par la terreur de voir ses foyers ravagés, ou par le dévouement des Trois-Cents aux Thermopyles antiques ou aux Thermopyles modernes ; le patriotisme chante comme Tyrtée, comme Rouget de l'Isle ou comme Béranger dans quelques-unes de ses odes nationales à la veille des combats ; et, quand une victoire inespérée a sauvé par l'héroïsme, soit une ville de la sédition et de la subversion civiles, soit des frontières de l'invasion, et, avec les frontières, ses toits, ses foyers, ses compagnons, ses vieillards, ses enfants, ses mères, l'armée victorieuse traduit instinctivement en chant sa joie et son cri de salut. Aucune victoire n'est complète qu'après que le Te Deum, qui pousse l'armée et le peuple au pied des autels du Dieu de la patrie, a porté ses notes triomphales et reconnaissantes jusqu'au ciel !
Les Marseillaises et les Te Deum sont les deux plus éclatants symptômes de cet instinct lyrique de l'âme humaine, qui la porte à chanter quand elle déborde de sensations et quand la parole devient impuissante à évaporer ce qu'elle sent en elle d'enthousiasme, d'énergie ou de félicité. Tout le monde est poëte lyrique en ces moments-là.
Qui ne l'a pas éprouvé quelquefois dans sa vie privé ou dans son existence publique ? Quel coeur d'amant ou de citoyen, quel coeur pieux surtout n'a pas eu les explosions de son âme dans sa voix !
Je ne parle pas de nous autres poëtes : la nature impressionnable, et jusqu'à un certain point maladive, de notre fibre, a dû nous arracher plus souvent qu'à d'autres ces enthousiasmes de coeur et d'esprit, ces délires d'amour, de piété ou de patriotisme, qui étoufferaient la poitrine si on ne les criait pas en chants ou en vers. Mais je parle des hommes les plus froids, les plus simples, les plus illettrés : ils ont des heures où ils deviennent à leur insu de grands lyriques.
XXVIII
Or pourquoi aucune des oeuvres achevées cependant de nos poëtes européens actuels (y compris, bien entendu, mes faibles essais), pourquoi ces oeuvres du travail et de la méditation n'ont-elles pas pour autant de charme que cette oeuvre spontanée d'un jeune laboureur de Provence ? Pourquoi chez nous (et je comprends dans ce mot nous les plus grands poëtes métaphysiques français, anglais ou allemands du siècle, Byron, Goethe, Klopstock, Schiller, et leurs émules), pourquoi, dans les oeuvres de ces grands écrivains consommés, la sève est-elle moins limpide, le style moins naïf, les images moins primitives, les couleurs moins printanières, les clartés moins sereines, les impressions enfin qu'on reçoit à la lecture de leurs oeuvres méditées moins inattendues, moins fraîches, moins originales, moins personnelles, que les impressions qui jaillissent des pages incultes de ces poëtes des veillées de la Provence ? Ah ! c'est que nous sommes l'art et qu'ils sont la nature : c'est que nous sommes métaphysiciens et qu'ils sont sensitifs ; c'est que notre poésie est retournée en dedans et que la leur est déployée en dehors ; c'est que nous nous contemplons nous-mêmes et qu'ils ne contemplent que Dieu dans son oeuvre ; c'est que nous pensons entre des murs et qu'ils pensent dans la campagne ; c'est que nous procédons de la lampe et qu'ils procèdent du soleil. Oui, il faut finir cet Entretien par le mot qui l'a commencé : IL Y A UNE VERTU DANS LE SOLEIL ! Sur chaque page de ce livre de lumière il y a une goutte de rosée de l'aube qui se lève, il y a une haleine du matin qui se soulève, il y a une haleine du matin qui souffle, il y a une jeunesse de l'année qui respire, il y a un rayon qui jaillit, qui échauffe, qui égaye jusque dans la tristesse de quelques parties du récit. Ces poètes du soleil ne pleurent même pas comme nous ; leurs larmes brillent comme des ondées pleines de lumière, pleines d'espérance, parce qu'elle sont pleines de religion. Voyez Reboul, dans son Enfant mort au berceau ! Voyez Jasmin dans son Fils de maron tué à l'ouvrage ou dans son Aveugle ! Voyez Mistral dans sa mort des deux amants !
" Et, pendant qu'aux lieux où Mireille vivait ils se frapperont leurs fronts sur la terre de regrets et de remords, elle et moi, enveloppés d'un serein azur sous les eaux tremblotantes ; oui, moi et toi, ma toute belle, dans une étreinte cuivrée, à jamais et sans fin nous confondrons, dans un éternel embrassement, nos deux pauvres âmes !
" Et le cantique de la mort résonnait là-bas dans la vieille église, etc., etc. "
Considérations sur les américains du nord
III
Ils commencèrent par l'ingratitude. après le triomphe, ils n'eurent rien de plus pressé que de se tourner contre l'honnête Washington ; ils le ruinèrent, le persécutèrent jusqu'à la prison pour dettes ouverte devant lui ; ils le calomnièrent jusqu'à l'accuser de concussions ignominieuses, et, si quelques braves compagnons d'armes ne s'étaient pas cotisés pour lui conserver Mont-Vernon, son misérable patrimoine, il n'aurait pas même eu, comme Scipion, six pieds de terre américaine pour recouvrir ses os ! -- Ne ossa quidem habebis !
Depuis ce temps, auquel nous touchons encore, la jalousie et la défiance populaires, ces seules vertus de la démocratie américaine, qui la rendent stupide quand elles ne la rendent pas féroce, n'ont pas permis à une seule grande nature de citoyen d'arriver à la présidence de la république américaine ; ils ont craint que leur premier magistrat n'eût des pensées plus élevées qu'eux ; ils n'ont pardonné qu'à une certaine médiocrité du parti bourgeoisement probe et intellectuellement incapable de prévaloir dans les élections et d'exercer pour la forme une autorité centrale sans pouvoir, un certain rôle de grand ressort neutre de leur anarchie réelle, ressort neutre de leur anarchie réelle, ressort qui obéit au doigt de la constitution démagogique, mais qui n'imprime ni halte ni mouvement. Cette horreur du pouvoir capable, cette folie de l'envie, cette médiocrité des présidents, cette vulgarité des élus dans le congrès et dans les chambres, jointes à une ambition de grandir sans morale et à une vanité de supériorité sans fondement, faisaient prévoir depuis longtemps aux esprits sains de l'Europe et même à Jefferson une catastrophe telle que Rome elle-même n'en avait pas présenté au monde dans ses craquements, une leçon aux peuples trop démocratiques, donnée par Dieu lui-même pour leur apprendre qu'il n'y a point d'avenir pour les nations qui croient à la seule force du nombre et à la brutalité de la conquête !
V
Rassurés sur la toute-puissance du charlatanisme dont ils fascinaient l'Europe, ils se mirent alors à intimider les Espagnols américains du golfe du Mexique, à menacer la Havane de conquérir Mexico, à affecter le militarisme de Napoléon, à imposer des lois à ces nombreux démembrements de la puissance espagnole qui naissaient à la liberté au milieu des orages. Ils proclamèrent la résolution d'entrer en domination dans les affaires de la vieille Europe, qu'il déclarèrent caduque avec la forfanterie de leur prétendue jeunesse. L'Angleterre, qu'ils osèrent braver, eut la faiblesse qu'on conserve pour ses enfants même rebelles. Elle pouvait les anéantir complètement en une campagne ; elle eut le tort inexplicable de les trop ménager dans un intérêt de coton et de balance de commerce que nous ne comprenons pas bien, et dont nous devons nous défier puisqu'il est britannique ; elle fit la paix. L'orgueil américain ne connut plus de limites. L'Angleterre, la France, la Russie, l'Autriche, la Prusse, l'Espagne, ne leur parurent plus que des comparses laissées par leur outrecuidance, sous condition, au rang des puissances pour applaudir à leurs exploits et pour saluer leur bannière étoilée promenée pendant vingt-cinq ans de port en port sur leur frégate nomade et à peu près unique, la Constitution.
IX
Quel est le droit des Américains du Nord à cette possession universelle de leur continent qu'ils occupent depuis si peu de jours ? Est-ce la conquête ? Mais elle est à Cortez, Espagnol aussi, et à ce petit nombre d'Argonautes, descendus avec quelques compagnons de fanatisme, d'héroïsme et de férocité, sur l'Amérique du Midi pour la donner au roi d'Espagne et à sa religion alors conquérante.
Est-ce le droit des premiers occupants ? Mais les flibustiers cosmopolites, les Danois, les Bretons, les Français, les Portugais, les Espagnols, y ont mis le pied bien avant eux ; témoin la Louisiane, les deux Canadas, les Français, les Anglais, l'immense colonie britannique, dont ils sont eux-mêmes le résidu.
J'ai vu moi-même le premier Napoléon, dans une imprévoyance fatale aujourd'hui à la France, pour quelques millions qui n'équivalaient pas à six mois de revenu, donner la Louisiane et les rives sans bornes de son Nil américain ! Ils n'ont d'autre titre de possession que leur marche en avant.
Ils conquièrent par des emprunts ce qu'ils ne peuvent conquérir par les armes ; ne les avez-vous pas vus, il y a quelques jours, proposer aux Mexicains d'hypothéquer leurs provinces les plus riches pour abuser, comme des usuriers du globe, de leur droit fiscal au jour d'un remboursement impossible, et s'emparer, au nom de la politique, d'un pays trois fois grand comme la France, conquis par le crédit ? Une fois cette main mise sur cette clef de l'Amérique du Sud, qui ne les voit s'avancer sans obstacle sur les Californies, ces sources de l'or ; sur l'Amérique centrale, sur les états de race latine, sur tous les territoires espagnols, devenus des républiques en fusion, Vénézuela, la Nouvelle-Grenade, l'Equateur, le Pérou, plus riche encore en or que le Mexique, le Brésil illimité en étendue et en avenir ; sur ses annexes, le Paraguay, l'Uruguay, la Bolivie, la Confédération de la Plata, Guayaquil, jusqu'au cap Horn plus tempêtueux que le cap des Tempêtes, et jusqu'à l'océan Austral, cette route d'un cinquième continent, la mystérieuse Australie ? Aucun de ces Etats, usés sous la forme républicaine, excepté le Brésil, n'est de force à lutter contre l'envahissement, et l'on peut calculer étape par étape le jour fatal d'un envahissement accompli, l'extinction de toutes ces belles races latines, civilisées, civilisantes, nobles de sentiments comme d'ancêtres, qui ont peuplé ces plus beaux climats de l'univers de capitales aussi monumentales que Rome et Madrid, et qui deviendront des bazars de marchands.
XII
La pensée d'une position hardie et efficace à prendre au Mexique contre l'usurpation des Etats-Unis d'Amérique est une pensée neuve, mais juste.
L'Europe en a le droit ; la France en prend l'initiative.
Voyons le droit de ce point élevé d'où l'on distingue la légitimité des choses, et partons de ce fait, vrai quoique non radical.
LE GLOBE EST LA PROPRIETE DE L'HOMME ; LE NOUVEAU CONTINENT, L'AMERIQUE, EST LA PROPRIETE DE L'EUROPE.
Ele n'a pas été donnée en proie et en abus de force aux Américains du Nord seuls.
XVIII
Là est le vice de l'entreprise, là est le motif pour lequel la France ne l'a pas comprise, l'Espagne l'a suspectée, l'Angleterre l'a désertée. La France y ramènera par sa loyauté mieux prouvée l'Angleterre et l'Espagne, ou bien elle agira seule avec des forces prépondérantes ; l'Amérique espagnole sera protégée, les Etats-Unis seront réprimés, l'Espagne et l'Angleterre seront ramenés, et cette grande entreprise sera l'honneur de ce siècle en Europe et l'honneur de la France dans l'Amérique espagnole.
On conçoit aisément que ce peuple n'a encore presque aucune des conditions d'une littérature américaine. Les Mexicains d'avant la conquête, les prétendus sauvages de Montezuma, les Péruviens avec leurs poëmes de quippos, étaient à cet égard bien plus avancés. Les monuments gigantesques des Aztèques ont laissé sur la terre des traces d'intelligence et de force très-supérieures jusqu'ici aux édifices exclusivement utilitaires des Américains du Nord. Les pionniers ne construisent pas pour les siècles, les scieurs de long ne savent qu'abattre pour les dépecer ces grands arbres aristocratiques des forêts, qu'ils jouissent de jeter à terre comme les envieux des supériorités de la nature. Leur éloquence est le débat de leur assemblée publique, où ils portent la rudesse de leurs moeurs violentes et où les brutalités du geste et du poing fermé suppléent à ces belles violences morales que les grands orateurs de l'Europe antique ou moderne exercent à l'aide de la persuasion et de la logique sur les hommes d'élite rassemblés pour chercher, en commun, la raison et le droit des choses. Leurs journaux, innombrables parce qu'ils coûtent peu, ne sont que des recueils d'annonces, des charlatanismes recommandés par les Barnum de la presse, des recueils de calomnies et d'invectives jetées quotidiennement aux divers partis pour leur prêter des appellations odieuses ou des accusations triviales propres à se discréditer mutuellement les uns les autres, et s'arracher les abonnés. Leurs salons se tiennent dans les hôtelleries ; leurs cercles d'hommes, qui ne sont tempérés par aucune bienvellance et par aucune politesse féminine, ne sont que des clubs de trafiquants acharnés utilisant leur repos même pour leur fortune à la fin du jour, fiers de ne connaître que ce qui rapporte, et ne s'entretenant que des entreprises réelles ou illusoires où l'on peut centupler son capital. Leur liberté toute personnelle a toujours quelque chose d'hostile à quelqu'un, l'absence de bienveillance leur donne en général le ton et l'attitude de quelqu'un qui craint qu'on ne l'insulte, ou qui cherche à force d'orgueil dans le maintien à prévenir l'insulte qu'on voudrait lui faire. Ils connaissent eux-mêmes le désagrément habituel de leurs moeurs. Un de leurs rares orateurs politiques, le plus éloquent et le plus honnête, que l'envie nationale a toujours empêché de s'élever à la présidence de la république pour crime de supériorité, me disait un jour : " Notre liberté consiste à faire " tout ce qui peut être le plus désagréable à nos voisins. " L'art d'être désagréable est leur seconde nature. Plaire est le symptôme d'aimer. Ils n'aiment personne ; personne ne les aime. C'est l'expiation des égoistes. L'histoire ne présente pas une physionomie de peuple pareil à celui-là ; fierté, froideur, correction des traits, mécanismes des gestes, tabac mâché dans la bouche, crachoir sous les pieds, jambes étendues contre les jambages de la cheminée ou repliées sur la cuisse sans souci des bienséances que l'homme doit l'homme, accent bref, monotone, impérieux, personnalité dédaigneuse empreinte dans tous les traits : voilà un de ces autocrates de l'or.
Extraits des oeuvres d'Audubon
" un Buffon comprenant l'intelligence et la langue des animaux
au lieu de les nier stupidement comme Malebranche "
I
LA CHASSE A L'ELAN.
" Bientôt le chasseur entend venir l'élan, qui fait grand bruit ; et, quand il le juge suffisamment près, il choisit une bonne place où le frapper, et le tue. Il n'est pas prudent, tant s'en faut, de se tenir à portée de l'animal, qui dans ce cas ferait certainement à l'agresseur un mauvais parti.
" Un mâle, entièrement venu, mesure, dit-on, neuf pieds de haut ; et avec ses immenses andouillers branchus, son aspect est tout à fait formidable. De même que le daim de Virginie et le karibou mâle, ces animaux jettent leur bois chaque année, vers le commencement de décembre ; mais la première année, ils ne le perdent pas même au printemps (1). Quand on les irrite, ils grincent horriblement des dents, hérissent leur crinière, couchent les oreilles et frappent avec violence. S'ils sont inquiétés, ils poussent un lamentable gémissement qui ressemble beaucoup à celui du chameau.
" Dans ces régions désolées et sauvages qui ne sont guère fréquentées que par l'Indien, l'espèce du daim commun était extraordinairement abondante. Nous avions beaucoup de mal à retenir nos chiens, qui en rencontraient des troupeaux presque à chaque pas. Ce dernier, par ses moeurs, se rapproche beaucoup de l'élan.
" Quant au renne ou karibou, son pied est très-large et très-plat ; il peut l'étendre sur la neige jusqu'au fanon (2), de sorte qu'il court aisément sur une croûte à peine assez solide pour porter un chien. Quand la neige est molle, on les voit en troupes immenses, aux bords des grands lacs sur lesquels ils se retirent dès qu'on les poursuit, parce que la première couche y est bien plus résistancte que partout ailleurs ; mais, si la neige vient à durcir, ils se jettent dans les bois. Avec cette facilité qu'ils ont de courir à sa surface, il leur serait inutile de se tracer des sentiers au travers, comme fait l'élan ; aussi, pendant l'hiver, n'ont-ils pas de remise proprement dite. On ne connaît pas bien exactement qu'elle peut être la vitesse de cet animal, mais je suis convaincu qu'elle dépasse de beaucoup celle du cheval le plus léger. "
(1) Il y a ici une apparente contradiction qui s'explique quand on sait que, tandis que les vieux élans déposent leur bois en décembre et janvier, les jeunes ne le perdent qu'en avril et mai ; mais la première année ils ne le perdent pas du tout, par conséquent pas même au printemps.
(2) C'est ici la touffe de crins qui pousse derrière le pâturon.
XVIII
Revoyez l'aigle dans une autre scène :
" L'aigle est né sublime. Il flotte sur les bannières, il est le symbole du courage et de la grandeur. Il est le blason de la liberté d'Amérique ; il servit de type à Rome dans ses conquêtes, à Napoléon dans ses entreprises. La puissance de son élan, la hauteur et la rapidité de son essor, sa vigueur, son audace, la froideur de son courage justifient ce choix que l'assentiment de tous les peuples consacre. C'est un héros et un tyran. Sa férocité égale sa bravoure. Il aime à plonger ses serres dans le sang ; le carnage fait ses délices, alors même qu'il n'a pas besoin d'une proie à dévorer.
" En automne, au moment où des milliers d'oiseaux fuient le nord et se rapprochent du soleil, laissez votre barque effleurer l'eau du Mississipi. Quand vous verrez deux arbres dont la cime dépasse toutes les autres cimes s'élever en face l'un de l'autre, sur les deux bords du fleuve, levez les yeux. L'aigle est là, perché sur le faîte de l'un des arbres. Son oeil étincelle dans son orbite et paraît brûler comme la flamme. Il contemple attentivement toute l'étendue des eaux ; souvent son regard s'arrête sur le sol ; il observe, il attend ; tous les bruits qui se font entendre, il les écoute, il les recueille ; le daim, qui effleure à peine les feuillages, ne lui échappe pas. Sur l'arbre opposé, l'aigle femelle reste en sentinelle. De moment en moment, son cri semble exhorter le mâle à la patience. Il y répond par un battement d'ailes, par une inclination de tout son corps et par un glapissement dont la discordance et l'éclat ressemblent au rire d'un maniaque. Puis il se redresse ; à son immobilité, à son silence, vous diriez une statue. Les canards de toute espèce, les poules d'eau, les outardes fuient par bataillons serrés, que le cours de l'eau emporte : proies que l'aigle dédaigne, et que ce mépris sauve de la mort. un son, que le vent fait voler sur le courant, arrive enfin jusqu'à l'ouie des deux aigles ; ce bruit a le retentissement et la raucité (1) d'un instrument de cuivre : c'est le chant du cygne. La femelle avertit le mâle, par un appel composé de deux notes ; tout le corps de l'aigle frémit ; deux ou trois coups de bec dont il frappe rapidement son plumage le préparent à son expédition. Il va partir.
" Le cygne vient, comme un vaisseau flottant dans l'air ; son col d'une blancheur de neige, étendu en avant ; l'oeil étincelant d'inquiétude. Le mouvement précipité de ses deux ailes suffit à peine à soutenir la masse de son corps ; et ses pattes, qui se reploient sous sa queue, disparaissent à l'oeil. Il approche lentement, victime dévouée. Un cri de guerre se fait entendre. L'aigle part avec la rapidité de l'étoile qui file ou de l'éclair qui resplendit. Le cygne voit son bourreau, abaisse son col, décrit un demi-cercle, et manoeuvre, dans l'agonie de sa crainte, pour échapper à la mort. Une seule chance de succès lui reste, c'est de plonger dans le courant ; mais l'aigle prévoit la ruse ; il force sa proie à rester dans l'air, en se tenant sans relâche au-dessous d'elle, et en menaçant de la frapper au ventre et sous les ailes. Cette combinaison, que l'homme envierait à l'oiseau, ne manque jamais d'atteindre son but. Le cygne s'affaiblit, se lasse, et perd tout espoir de salut. Mais alors son ennemi craint encore qu'il n'aille tomber dans l'eau du fleuve. un coup de serres de l'aigle frappe la victime sous l'aile, et la précipite obliquement sur le rivage.
" Tant de puissance, d'adresse, d'activité, de prudence ont achevé la conquête. Vous ne verriez pas sans effroi le triomphe de l'aigle. Il danse sur le cadavre ; il enfonce profondément ses armes d'airain dans le coeur du cygne mourant ; il bat des ailes, il hurle de joie, les dernières convulsions de l'oiseau l'enivrent. Il lève sa tête chauve vers le ciel, et ses yeux enflammés d'orgueil se colorent comme le sang. Sa femelle vient le rejoindre. Tous deux ils retournent le cygne, percent sa poitrine de leur bec, et se gorgent du sang encore chaud qui en jaillit. "
(1) Ce vieux substantif, qui sert de corrélatif au mot rauque, semble nécessaire, quoique l'emploi en soit peu usité et que plusieurs dictionnaires le condamnent.
XVI
A la fin du mois, il parle mal de Victor Hugo, auquel il a rendu avant une enthousiaste justice.
" C'est un beau talent, dit-il, mais il est tout-à-fait engagé dans la malheureuse direction romantique de son temps, ce qui le conduit à mettre à côté de beaux tableaux les plus intolérables et les plus laids. Ces jours-ci j'ai lu Notre-Dame de Paris, et il ne m'a pas fallu peu de patience pour supporter les tortures que m'a données cette lecture. C'est le livre le plus affreux qui ait jamais été écrit ! Et après les supplices que l'on endure, on n'est pas dédommagé par le plaisir que l'on éprouverait à voir la nature humaine et les caractères humains représentés avec exactitude ; il n'y a dans son livre ni nature ni vérité ; ses personnages principaux ne sont pas des êtres de chair et de sang, ce sont de misérables marionnettes, qu'il manie à son caprice, et auxquelles il fait faire toutes les contorsions et toutes les grimaces qui sont nécessaires aux effets qu'il veut produire. Quel temps que celui qui loue un pareil livre ! "
Quant à moi, qui n'aime ni le faux, ni l'excès, ni certains drames de Victor Hugo, j'avoue que j'ai lu avec attendrissement et intérêt le roman bizarre, mais neuf, de Notre-Dame de Paris. L'architecture n'était pas encore entrée dans le drame humain : il y a du véritable génie à créer un monument pour ces âmes, et ces âmes pour cette architecture. Le Phidias du gothique, c'est Hugo. Goethe n'avait pas compris cette oeuvre.
XXIX
Est-ce la philosophie antique (j'excepte celle de l'Inde, qui semble découler de l'arbre de vie planté dans l'Eden de l'Himalaya) ? Est-ce la philosophie de Socrate, qui n'est que sécheresse, froideur et raisonnement ? Est-ce la philosophie de Platon, qui rêve inutilement pour la vertu des idéalités à deux faces, l'une faite pour les anges, l'autre pour les démons ? Est-ce la philosophie des Romains, ces bâtards du vieux monde, que Cicéron élève jusqu'aux sublimités du Songe de Scipion, et que Marc-Aurèle ravale jusqu'au mystères de l'ascétisme ? Est-ce la philosophie française du dix-huitième siècle, qui pour expliquer l'oeuvre divine commence par nier le Créateur, et qui révèle à la place des fins dernières, avec Condorcet, la stupide théorie du progrès continu et indéfini ? Le progrès indéfini n'est qu'une qualité de l'Etre des êtres ; toute créature est assujettie aux lois de sa création. Imperfection et vicissitude sont les deux termes qui définissent l'humanité ; changement est sa nature ; cette vicissitude humaine, que la raison proclame, l'expérience et l'histoire ne la proclament pas moins. La mort de tout est la condition de la vie universelle. Naître et ne pas mourir est l'utopie contradictoire. Des myriades d'hommes qui ont traversé la terre depuis qu'elle tourne, montrez-m'en un seul qui ait indéfiniment progressé, un seul dont un cheveu n'ait pas blanchi, un seul qui ait ajouté à son être un organe nouveau, un poil, une plume, un atome de raison ou de matière ! La raison et la matière sont à Dieu, et non à l'homme. Aucun homme n'échappe à la loi générale ou particulière ; l'argile se brise, mais ne fléchit pas. La poésie a-t-elle fait un pas en avant depuis Homère ? la philosophie pratique, à l'exception de celle de l'Imitation, depuis Gerson ? la mécanique, depuis Archimède ? la géographie, depuis Colomb ? Nous allons un peu plus vite à la mort par la route du chemin de fer qui nivelle le sol, et par l'art du télégraphe électrique ; nos boulets frappent un peu plus fort la poitrine de nos ennemis, mais c'est tout. La matière seule a progressé, mais elle est toujours matière, c'est-à-dire obstacle et non moyen. Eteignez son foyer courant, et elle s'arrête ; coupez son fil, et son âme s'évanouit. Point de changement, par conséquent point de progrès. Mais donnez à l'homme la conviction que se résigner humblement à la volonté de Dieu est plus beau que vouloir soi-même, et que la suprême sagesse est d'accepter ce que Dieu veut : voilà une sagesse, voilà une force nouvelle, voilà un progrès ! L'homme devient Dieu et s'élève à la divinité par la conformité volontaire de sa nature infime avec la nature céleste ; à celui-là Dieu dira lui-même : Assieds-toi à ma droite, car tu m'as adoré dans mon esprit...
Encore une fois, voilà la philosophie de ce petit livre ; il a été dicté par les sages à un homme plus ange qu'eux. Cet homme était Gerson, qui fit faire un pas à ses frères, et qui, en disant à l'homme : " Tu n'es qu'un homme, " lui fit accomplir l'évolution morale qui en fait presque un Dieu !