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« Les jugements sur la poésie ont plus de valeur que la poésie. »
Isidore DUCASSE, Poésies II.
IIème ENTRETIEN : Qu'est-ce que la littérature ?
IIIème ENTRETIEN: Philosophie de l'Inde primitive.
IVème ENTRETIEN: Qu'est-ce que la poésie ?
AUTRES EXTRAITS D'ENTRETIENS DIVERS.
I
Le mot littérature vient du mot littera, qui signifie lettre. On a pris ainsi la partie pour le tout.
Les lettres sont des signes qui en se réunissant et en se combinant de diverses manières, d'après les règles convenues de la grammaire, forment des mots.
Les mots contiennent des idées.
Les idées contenues dans les mots s'enchaînent d'après les règles d'une logique intérieure, et forment des phrases ou des sens plus complets.
Les phrases, en s'enchaînant et en se développant à leur tour, déroulent un plus grand nombre d'idées, de sentiments ou d'images à l'esprit, de manière à communiquer plus fortement à celui qui lit ou qui écoute la pensée ou l'émotion de celui qui lit ou qui parle.
C'est le phénomène moitié matériel, moitié intellectuel, de la translation de la pensée de l'un dans l'esprit de l'autre, ou de la pensée d'un seul dans l'esprit de tous.
Ce phénomène de la translation de la pensée de l'esprit de l'un dans l'esprit de l'autre, était nécessaire dans le plan divin pour que l'homme pût se communiquer à l'homme.
Sans cette communication de l'homme vivant à l'homme vivant, et de l'homme mort à l'homme qui naît sur la terre, l'homme serait resté un être éternellement isolé, le grand sourd et muet des mondes ; il y aurait eu des hommes, il n'y aurait point eu de société humaine, il n'y aurait point eu d'humanité.
C'est la littérature qui opère ce phénomène de la transposition de l'âme, non plus d'un homme à un homme, mais d'un siècle à cent autres siècles. Elle est la répercussion du son, du signe, du mot, de la pensée, jusqu'à l'infini. C'est l'écho universel et éternel du monde pensant.
L'homme est un être expressif.
II
Comment s'opère cette répercussion mystérieuse de la pensée à la pensée ?
Par les langues.
Que sont les langues ?
Les langues sont les signes et les sons qui expriment la parole.
Qu'est-ce que la parole ?
Le corps de l'esprit, pour ainsi dire.
La parole est si inconcevable, qu'il faut ces deux mots contradictoires pour en donner seulement l'idée : Le corps de l'esprit.
III
On a écrit des volumes de controverses sans solution pour discuter sur l'origine de la parole. Les uns l'attribuent à une révélation directe du Créateur à sa créature ; les autres en attribuent l'invention à l'homme par une lente élaboration de l'instinct cherchant, par des sons et par des signes, à se faire entendre et à comprendre.
Voici ce que nous écrivions nous-mêmes récemment sur cette question ou plutôt sur ce mystère :
" Nous plaignons sincèrement les philosophes qui discutent depuis des siècles pour savoir si c'est l'homme qui a inventé la parole. Nous aimerions presque autant discuter pour savoir si c'est l'homme qui a inventé la pensée, c'est-à-dire si c'est l'homme qui s'est créé lui-même ; car il nous est aussi impossible de concevoir la pensée sans la parole qui lui donne conscience d'elle-même, que de concevoir la parole sans la pensée qui la constitue. L'homme a pu inventer les langues dérivées, qui ne sont que les modifications d'une parole primitive et révélée ; il a pu construire et reconstruire des langues postérieures et imparfaites, avec les débris de la langue primitive et parfaite qui lui fut sans doute donnée avec l'existence par Celui qui lui avait donné la pensée, ou le verbe intérieur et extérieur ; mais avoir créé la langue avant la pensée, ou la pensée avant la langue, nous semble un effort au-dessus de tout effort humain, c'est-à-dire un miracle de la toute-puissance. La parole contenue dans la première langue a dû être révélée divinement à l'homme le jour où l'âme a pensé, c'est-à-dire le jour où elle a été créée avec la faculté d'avoir des sensations, de produire et de combiner des idées, d'avoir conscience de son existence et des choses existantes en elle et hors d'elle.
" Avec cette révélation probable de la parole parlée, ou de la langue innée, est née aussi la première littérature du genre humain, autrement dit l'expression de l'humanité par la parole ; c'est-à-dire encore le seul lien intellectuel possible entre les hommes, c'est-à-dire enfin cette société intellectuelle d'où devait découler et se perpétuer l'esprit humain. "
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L'homme est donc un être qui a besoin de s'exprimer au dedans et au dehors pour être un homme, et qui n'est pas un homme complet qu'en s'exprimant. La parole ou la langue est donc, selon nous, une des fonctions les plus organiques de l'humanité, car on ne peut concevoir une humanité sans parole. Le jour où elle a vécu, elle a parlé.
IV
Quant à la parole écrite qui a produit la lecture, et par la lecture la littérature, on conçoit très-bien que cet art d'écrire les signes et les sons ait été inventé par l'homme. Il n'y a rien là qui dépasse ses forces. Du moment où Dieu lui avait révélé divinement la parole et l'intelligence de la parole, il lui avait donné par là l'instrument nécessaire et facile de toute convention et de tout progrès. L'homme parlant a pu dire à l'homme comprenant : Convenons entre nous que tel signe signifiera aux yeux ou à l'Esprit telle chose ou telle idée, et qu'en lisant ce signe sur le sable, sur la pierre, sur le papyrus, sur l'écorce, sur le velin, sur le papier, nous croirons entendre tel son, voir telle image, concevoir telle idée. Rien de plus simple ; l'homme n'était plus placé pour inventer l'écriture dans le cercle d'impossibilité où il était placé pour inventer la parole : ce cercle d'impossibilité, où il fallait la parole préexistante pour convenir de la signification de la parole, où le muet devait parler au sourd, et où le sourd devait entendre le muet !
Aussi toutes les traditions antiques parlent-elles d'un inventeur ou de plusieurs inventeurs de l'écriture ; mais aucune ne parle de l'inventeur de la parole.
V
Or, du jour où la parole donnée par Dieu fut écrite par l'homme, l'homme, comme être sociable, expressif et perfectible, fut achevé.
" Examinons, disions-nous encore, ce que c'est que l'homme ; oublions que nous sommes nous-même une de ces misérables et sublimes créatures appelées de ce triste et beau nom dans la création universelle ; échappons, par un élan prodigieusement élastique de notre âme immatérielle et infinie, à ce petit réseau de matière organisée de chair, d'os, de muscles, de nerfs, dans lequel cette âme est mystérieusement emprisonnée ; supposons que nous sommes une pure et toute-puissante intelligence capable d'embrasser et de comprendre l'univers, et demandons-nous : Qu'est-ce que l'homme ? "
L'homme est une petite pincée de poussière organisée, poussière empruntée pour quelques jours à ce petit globule de matière flottante dans l'espace, appelé par nous la terre. Qu'est-ce que cette terre ? On n'en sait rien : peut-être une éclaboussure ignée de lave refroidie, lancée avec une impulsion rotatoire par quelque éruption d'un volcan céleste ; peut-être un grain de poussière éthérée soulevé dans sa course par le vent de quelque astre démesuré de grandeur ; peut-être un atome de fumée émané tout noir et tout calciné de quelque foyer de soleil ? Peu importe. Cependant l'incalculable petitesse et la prodigieuse insignifiance numérique de cet atome, comparé à l'immensité de l'espace et au nombre des mondes qui le peuplent, devrait donner quelque mépris aux hommes et aux peuples qui s'acharnent à s'en disputer des surfaces inaperçues, ou à se créer sur ce néant d'espace et de temps ce qu'ils appellent des mémoires éternelles.
L'homme considéré comme être corporel n'est donc rien sur une planète qui est elle-même moins que rien. Mais l'homme considéré comme ce qu'il est, c'est-à-dire comme être à deux natures, comme point de jonction entre la matière et l'esprit, entre le néant et la Divinité, change à l'instant d'aspect. L'homme atome noyé dans un rayon perdu de soleil, et qui se confondait par son imperceptibilité avec le néant, se confond tout à coup par sa grandeur avec la Divinité !
VI
Pourquoi ? Parce qu'il pense. Et pourquoi pense-t-il ? Parce qu'il a la parole, parce qu'il s'exprime, parce qu'il accumule, à l'aide de cet instrument, des langues parlées et écrites, des sentiments, des idées, des vérités, des adorations qui l'élèvent de son néant jusqu'à l'infini. Considérez sa structure, vous reconnaîtrez que chacun de ses organes corporels, autrement dit ses sens, n'a pas d'autre objet que de mettre son intelligence ou son âme en communication avec le monde extérieur qui l'enveloppe, de lui donner une sensation, de produire en lui une idée, de lui faire comparer en lui-même ces sensations et ces idées, et enfin de les exprimer pour lui-même ou pour les autres, ou, ce qui est plus beau, pour Dieu par la parole ; la parole qui dit Je vis, la parole qui dit Je pense, la parole qui dit J'adore, mot sublime et final où se résume toute la création. Un vermisseau, mais un vermisseau parlant, résumant l'univers et Dieu dans une pensée, voilà donc l'homme ! Otez-lui la parole ou la littérature, ce résumé de lui-même et de l'univers, ce n'est plus qu'un vermisseau ; ôtez-lui son enveloppe infime et matérielle, ce n'est plus un vermisseau, c'est un Dieu ! Mais laissez-lui à la fois cette enveloppe matérielle des sens qui le dégrade, et cette pensée parlée qui le divinise, ce n'est plus ni un vermisseau ni un Dieu, c'est un homme, c'est-à-dire un être complexe et énigmatique, qui fait pitié quand on le regarde ramper, qui fait envie et gloire quand on le regarde penser.
Sa grandeur, c'est de s'exprimer.
La littérature est cette expression de l'homme transmise à l'homme par l'écriture. Mais pour que la définition soit juste et complète, il faut y ajouter un mot. La littérature est l'expression mémorable, c'est-à-dire digne de mémoire, de l'esprit humain.
VII
Vous concevez que depuis le commencement des temps cette littérature ou cette expression mémorable de l'esprit humain a dû se multiplier dans une proportion presque incalculable. Les langues et les livres écrits dans ces diverses langues sont le dépôt de cette littérature universelle.
Mais Dieu, dans un dessein que nous ne pouvons pas connaître, a donné des bornes à la mémoire des hommes comme à toute chose ici-bas. De même qu'il y a un horizon d'espace au delà duquel la vue se trouble et n'aperçoit plus rien, de même il y a un horizon de temps au delà duquel la mémoire des peuples semble condamnée à ne pouvoir jamais remonter. Le monde est un renouvellement éternel, et, par la même loi, un anéantissement perpétuel des choses. Tout y tombe en ruines après une certaine durée de vie, et tout y ressort des ruines après une certaine durée de mort.
Les idées n'échappent pas plus à cette loi que les hommes et les empires. Les langues meurent avec les civilisations et avec les peuples qui les parlent. Les langues, comme des urnes brisées dont on transvase la liqueur pour la verser dans d'autres urnes, se transmettent de l'une à l'autre une faible partie de la littérature sacrée ou profane qu'elles contenaient ; elles en laissent fuir la plus grande partie dans l'oubli ; puis naissent, de la décomposition de ces langues mortes, d'autres langues formées de leurs débris. Des peuples nouveaux recommencent à penser, à parler, à écrire des choses dignes de mémoire. Ces livres forment avec le temps d'autres dépôts de l'expression humaine, destinés à périr à leur tour.
Cette diversité, cette instabilité et cette brièveté des langues sont le grand obstacle à la perfectibilité, soi-disant indéfinie ici-bas, de l'esprit humain. Si Dieu avait voulu la perfectibilité indéfinie de l'esprit humain sur cette terre, il aurait créé une langue une et immortelle entre tous les peuples et toutes les générations. Comment accumuler et contenir une perfectibilité toujours croissante dans des langues qui ne s'entendent pas l'une l'autre, et qui meurent tous les jours en laissant fuir ce que les générations antérieures leur ont confié ?
VIII
Pour quiconque lit attentivement les chefs-d'oeuvre littéraires des époques que nous appelons la naissance des lettres, il est évident que ces chefs-d'oeuvre ou ces fragments de chefs-d'oeuvre que nous croyons des commencements, n'étaient que des continuations ou des renaissances de littératures dont les monuments ne nous sont pas parvenus. Il y a une brume sur les temps très-reculés, comme sur les distances. On ne voit pas au-delà, mais on conjecture avec une presque certitude.
Ainsi, il est évident que quand une philosophie aussi savante et aussi éloquente que celle de Job nous apparaît tout à coup avec le livre qui porte ce nom dans la Bible, cette sagesse, cette expérience, cette éloquence, ne sont pas nées sans ancêtres du sable du désert, sous la tente d'un Arabe nomade et illettré ; il est également évident que quand un poëte comme Homère apparaît tout à coup avec une perfection divine de langue, de rythme, de goût, de sagesse, aux confins d'une prétendue barbarie, il est évident, disons-nous, qu'Homère n'est pas sorti de rien, qu'il n'a pas inventé à lui seul tout un ciel et toute une terre, qu'il n'a pas créé à lui seul sa langue poétique et le chant merveilleusement cadencé de ses vers, mais que derrière Job et derrière Homère il y avait des sagesses et des poésies dont ces grands poëtes sont les bords ; littératures hors de vue, dont la distance nous empêche d'apprécier l'étendue et la profondeur. Rien ne naît de rien dans ce monde, pas même le génie : quand vous apercevez un grand monument littéraire, soyez sûrs qu'il n'est pas isolé, et que derrière ce monument il y a une littérature invisible par la distance dont ce monument est le chef-d'oeuvre, mais non le commencement.
IX
Cette distance du temps, cette décomposition des langues, ces morts et ces ensevelissements des empires qui parlaient ces langues, ont donc fait disparaître, dans le passé reculé du monde, d'immenses trésors de littérature. Nous en exhumons de temps en temps dans l'Inde, dans l'Egypte, dans la Chine, quelques débris. Gloire aux lettrés studieux qui les déchiffrent, et les recomposent comme Cuvier recomposait un monde antédiluvien à l'aide de quelques ossements ! En attendant le fruit complet de leurs découvertes, l'inventaire général de la littérature, ou de l'expression mémorable de l'esprit humain par ses oeuvres, est contenu dans nos bibliothèques en un petit nombre de chefs-d'oeuvre en toute langue qui ne dépassent pas les forces de l'attention.
C'est cet inventaire que j'entreprends de parcourir avec vous, non par ordre de date, ce qui serait trop fastidieux, mais par catégorie de chefs-d'oeuvre, ce qui nous permettra de passer d'un peuple à l'autre, et de l'antiquité à nos jours, avec une diversité de temps, de sujets et d'écrivains, qui soutiendra l'intérêt dans cette étude.
X
Cet inventaire de l'esprit humain, à l'heure où nous sommes, comprend l'Inde, la Chine, l'Egypte, la Perse, l'Arabie, la Grèce, Rome, l'Italie moderne, la France, l'Espagne, le Portugal, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Amérique elle-même naissante à la littérature comme à la vie, en un mot tous les peuples du globe qui ont apporté ou qui apportent un contingent littéraire à ce dépôt général de l'esprit humain.
Nous prendrons en main tour à tour une de ces oeuvres, nous en traduirons les principaux textes, en faisant goûter les beautés et en indiquant les imperfections, et nous nous rendrons compte ainsi des trésors d'intelligence, de sagesse et de génie que possède l'homme intellectuel au temps où nous vivons.
Nous ne nous interdirons pas de redescendre de temps en temps des hauteurs de l'antiquité jusqu'à nos jours : s'il a paru ou s'il paraît pendant que nous écrivons un de ces livres qui honorent notre nation ou notre époque, nous nous arrêterons avec prédilection sur ces oeuvres, nous en parlerons avec impartialité. Notre critique est la recherche et la contemplation du beau ; nous ne citerons que les belles choses : les mauvaises n'ont pas besoin d'être jetées à l'oubli, elles meurent d'elles-mêmes. Un cours libre de littérature doit relever et non ravaler à ses propres yeux l'âme humaine. La plus sublime des facultés de l'homme, c'est l'admiration ; nous voulons donner une haute idée de l'homme par ses oeuvres, afin de vous soutenir, en morale comme en littérature, à la hauteur de l'idée que vous aurez conçue de vous-même.
Philosophie et littérature de l'Inde primitive.
I
Le mot littérature, dans sa signification la plus universelle, comprend donc la religion, la morale, la philosophie, la législation, la politique, l'histoire, la science, l'éloquence, la poésie, c'est-à-dire tout ce qui sanctifie, tout ce qui civilise, tout ce qui enseigne, tout ce qui gouverne, tout ce qui perpétue, tout ce qui charme le genre humain.
Ce qui sanctifie l'homme tient évidemment le premier rang dans la littérature de tous les peuples.
Les plus beaux livres sont les plus saints, et les plus saints sont les plus beaux. Le sujet élève le génie ; l'homme devient divin en parlant de la Divinité.
II
Nous sommes étonnés que les philosophes, en cherchant une définition de l'homme, n'aient pas trouvé avant tout celle-ci : L'HOMME EST LE PRETRE DE LA CREATION. C'est là en effet le caractère distinctif de l'homme. Il cherche Dieu dans la nature comme le grand et éternel secret des mondes ; il croit, il adore, il prie. Voilà les trois fonctions principales qui se rapportent à l'éternité ; toutes les autres fonctions sont secondaires, et ne se rapportent qu'au temps.
Ces trois fonctions de l'homme PRETRE DE LA CREATION lui ont été forcément et glorieusement imposées par sa nature. Il ne dépend pas de lui de les abdiquer.
Os homini sublime dedit, coelumque tueri
Jussit !
Les Indiens ont dans leurs proverbes une image qui exprime pittoresquement et physiquement cette vérité : De quelque côté que vous incliniez la torche, la flamme se redresse et monte vers le ciel.
III
La première pensée de l'homme lettré, au milieu de la nature ou de la société, est de chercher l'auteur de son être, pour lui porter l'hommage d'amour, de terreur, d'adoration ou de vertu qui lui est dû.
Sa seconde pensée est de le concevoir, de l'imaginer et de le définir dans les termes les plus sublimes que la force de son désir et de la faiblesse de son intelligence, comparés à l'infini, puissent prêter à l'homme pour se représenter son Créateur.
Sa troisième pensée est de lui construire un acte de foi et un culte ; sa quatrième pensée est de déduire de cette foi, de ce culte et de sa propre conscience, une morale ou un code du bien et du mal conforme, le plus possible, à l'idée que l'homme se fait de ce qui plaît ou de ce qui déplaît à l'Etre des êtres.
C'est ce qu'on appelle la théologie, la religion, le sacerdoce, la morale, la philosophie d'un peuple :
La théologie, science de Dieu et de l'âme, la première et la dernière de toutes les sciences, celle qui commence tout, celle qui finit tout, celle qui contient tout.
Si un seul mot sacré pouvait jamais exprimer Dieu, et les rapports de l'homme avec Dieu, et les rapports de Dieu avec l'homme, toutes les langues et toutes les littératures humaines mourraient sur les lèvres ; elles n'auraient plus rien à dire ; tout serait dit !
Les livres sacrés des grands peuples sont le dépôt de leur théologie ; c'est la littérature de leur âme. Nous allons dérouler devant vous quelques pages des livres sacrés des Indes, les premiers monuments littéraires et théologiques que leur antiquité nous laisse entrevoir à travers les brumes des temps.
Mais avant nous devons dire ce que nous pensons de l'origine des théologies, des religions, des morales, des philosophies sur la terre, à ces époques antéhistoriques de l'humanité. Ce ne sont point des certitudes, ce sont des opinions. Dans ces matières sans autre solution que la foi, et où tout est livré aux conjectures, le vraisemblable est la seule approximation du vrai ; quand on ne peut pas prouver, on imagine.
IV
Les philosophes de l'Inde sont spiritualistes par excellence. Ils ne ressemblent en rien aux philosophes matérialistes du douzième siècle, ni aux philosophes terrestres de la perfectibilité indéfinie de l'homme sur ce globe. Leur Eden, comme celui des chrétiens, est dans le passé.
Il s'est formé depuis quelque temps, dans notre Europe, en Allemagne et surtout en France, une école de philosophie bien intentionnée, mais un peu trop superbe. On l'appelle la philosophie de la perfectibilité infinie et continue de l'humanité ici-bas. Nous sommes bien éloigné de nier la tendance organique et sainte du progrès en toute chose, cette force centrifuge de l'esprit humain. Cette force centrifuge lui imprime tout mouvement, comme la force centrifuge des planètes imprime leur rotation aux astres ; mais les astres eux-mêmes ne progressent pas indéfiniment, ils tournent sur leur axe immobile et dans des orbites prescrits. Le mouvement et le progrès sont donc deux choses dans le ciel : n'en serait-il pas de même dans l'esprit humain ?
Disons un mot de cette théorie à propos de la philosophie de l'Inde.
V
Ces philosophes de la perfectibilité indéfinie et continue, à force de vouloir grandir et diviniser l'humanité dans ce qu'ils appellent l'avenir, la dégradent et l'avilisent jusqu'à la condition de la brute dans son origine et dans son passé. Si on considère l'idée qu'ils se font et qu'ils veulent nous faire de l'homme au berceau, le véritable nom de leur philosophie ne serait ni le spiritualisme, ni le déisme, ni le panthéisme, ni même le matérialisme ; ce serait le végétalisme. Avant de nous engager dans la contemplation de la théologie primitive de l'Inde, qu'on nous permette de confesser nous-même et du même droit que ces philosophes, du droit de nos conjectures et du droit de l'histoire, une philosophie tout opposée.
Séduits par quelques analogies scientifiques encore très-douteuses qui leur montrent dans le travail souterrain des éléments qui composent ce petit globe, et dans quelques cadavres d'animaux antédiluviens, des traces d'élaboration progressive et de ce perfectionnement prétendu ou vrai dans les espèces, ces philosophes ont conclu de la matière à l'âme, et de la pierre à l'homme. Ils ont rêvé qu'à l'origine des choses et des êtres l'homme ne fut lui-même qu'une boursouflure de fange échauffée par le soleil, puis douée d'un instinct qui le force au mouvement sans impulsion, puis de quelques membres rudimentaires qu'une intelligence sourde et obtuse dégageait successivement de la boue pour se créer à elle-même des organes ; puis enfin de la forme humaine, se débattant encore pendant des milliers de siècles contre le limon qui résistait au mouvement, puis douée successivement de l'instinct, ce crépuscule de l'âme ; de la raison, ce résumé réfléchi de l'instinct ; du balbutiement, ce prélude de la parole ; et enfin de toutes ces facultés merveilleuses qui font aujourd'hui de l'homme la miniature abrégée et périssable d'un Dieu.
VI
Singulier système qui, pour appuyer une théorie de perfectibilité sans limites, commence la créature qu'elle veut anoblir par la brute ; qui déshérite Dieu de son oeuvre la plus divine ; qui prend pour créateur, à la place de Dieu, une pelletée de boue dans un marécage, un peu de chaleur putride dans un rayon de soleil, un peu de mouvement sans but emprunté aux vents et aux vagues, puis un instinct emprunté à une sourde puissance végétative, puis une intelligence empruntée au temps qui développe et qui détruit tout ! et tout cela pour se passer de Dieu, ou pour reléguer Dieu dans l'abîme de l'abstraction et de l'inertie !
Mais cette fange, ce rayon, ce mouvement, cette puissance végétative, qui donc les avait créés avant que votre humanité fangeuse se dégageât de la mare immonde ? Sublime imagination de larve, si elle faisait une création, un homme et un Dieu à son image !
Ombres de rêves !
Rêves pour rêves, nous aimerions mieux rêver avec les Brahmanes, ces théologiens philosophes de l'Inde primitive, ces précurseurs de la philosophie chrétienne, nous aimerions mieux rêver que le Créateur, apparemment aussi sage, aussi puissant et aussi bon alors qu'aujourd'hui, a créé dès le premier jour tout être et toute race d'êtres au degré de perfection que comporte la nature de ces êtres ou de cette race d'êtres dans l'économie divine de son plan parfait. Nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme fut plus doué et plus accompli dans sa jeunesse que dans sa caducité ; nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, encore tout chaud sorti de la main de Dieu d'où il venait de tomber, encore tout imprégné des rayons de son aurore, instruit par la révélation de ses instincts intellectuels, pourvu d'une science innée plus nécessaire et plus vaste, d'un langage plus expressif du vrai sens des choses, vivait dans la plénitude de vie, de beauté, de vertu, de bonheur, Apollon de la nature devant lequel tout autre créature s'inclinait d'admiration et d'amour.
Nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, à cette époque, doué d'une liberté mystérieuse sans laquelle il n'y aurait rien d'actif et de méritoire en lui, aurait abusé de cette liberté morale pour pécher contre son Créateur et contre sa destinée ; que cette faute ou cette déchéance successive aurait eu pour conséquence une dégradation et une expiation de l'espèce humaine ; que les ténèbres de l'intelligence se seraient épaissies alors sur ses yeux, en ne lui laissant entrevoir pendant longtemps que des lueurs et des mémoires confuses de son état primitif.
Nous aimerions mieux rêver, imaginer ou croire que cette même liberté qui le fît déchoir peut le faire remonter laborieusement à son apogée de créature, non plus innocente, mais pardonnée et réhabilitée ; que les ténèbres, le travail, les efforts, les misères, les souffrances, la mort, sont les conditions de l'état présent de l'humanité, et la voie de cette réhabilitation dans la lumière, dans le bonheur et dans l'immortalité.
Nous rougirions surtout de rêver, d'imaginer et de croire que Dieu, comme un ouvrier impuissant et maladroit, n'a pas su créer du premier jet l'homme dans toute la plénitude de son humanité ; que le Tout-puissant a tâtonné, comme un aveugle, en pétrissant son morceau d'argile, et qu'après l'avoir ébauché dans les marais diluviens de la terre, il a chargé je ne sais quelle force occulte de l'achever, de l'animer, d'en faire un homme !... Franchement cette philosophie, qui fait un Dieu progressif, fait par là même un Dieu absurde ! Nous croirions blasphémer en la partageant. Qui dit Dieu dit perfection et éternité.
VII
Quant à la perfectibilité indéfinie et continue de l'homme, lors même que ce progrès ou cette croissance indéfinie de l'homme et de l'humanité ne serait pas démentie par le bon sens, par l'histoire, par la tradition, elle serait démentie par la nature, par l'organisation même de l'homme, et par la mesure du globe qu'il habite. L'homme divinisé, perfectionné indéfiniment, immortalisé ici-bas dans la félicité et dans la vie, est un contre-sens à tout ce que nous connaissons et à tout ce que nous constatons de la constitution physique de l'homme.
Nous le verrons tout à l'heure dans les recherches sur la prodigieuse antiquité des Védas ou livres sacrés primitifs de l'Inde. Nous le verrons dans la Chine. Il y a bien des siècles que l'homme existe. Des livres, aussi vieux que les fondements de l'Himalaya, nous parlent de l'homme, de ses sens, de ses formes, de sa stature, de son état physique et moral. La terre, la mer, la pierre s'entr'ouvrent pour rendre au jour, sous les bandelettes des momies ou dans les sépulcres de marbre, les squelettes des hommes qui vivaient sur la terre avant que le marbre lui-même fût formé. Où sont donc dans ces livres, où sont donc dans ces vestiges, où sont donc dans ces squelettes de l'homme primitif les preuves ou les indices des moindres progrès dans la construction physique de l'humanité ? Quels sens ont été ajoutés aux hommes d'aujourd'hui ? Y a-t-il un nerf, une fibre, un ongle, un muscle, une articulation de différence entre l'homme d'hier et l'homme de quatre mille ans en arrière ? Montrez-moi seulement que votre nature éternellement progressive ait donné, par le travail de ce prodigieux écoulement de siècles, un organe, un doigt, une dent, un cheveu de plus à sa créature favorite, une ligne à sa stature, un jour à la durée de sa vie !... Non, rien, pas même un atome de matière organisée de plus à son usage. Tel qu'il est, tel il fut, tel il sera, jeté comme une argile pesée par la même main dans le même moule.
VIII
Or, si les organes n'ont pas changé, comment les facultés qui résultent de ces organes et qui sont limités par ces organes auraient-elles changé ? Une faculté de plus aurait supposé un sens de plus : où est le sens ? Une destinée progressive en espace aurait supposé une destinée prolongée en temps : où est le temps de plus conquis par l'homme ? " L'homme vit peu de jours, " disait déjà Job, " et ces jours sont mauvais. " Que disons-nous de différent aujourd'hui ?
IX
On répond : Mais la perfectibilité indéfinie donnera à l'homme une durée de vie plus longue. A supposer que cela fut possible, l'homme, au moment de rentrer dans le sein de la terre par la mort, trouverait encore avec raison sa vie courte ; car tout ce qui finit est court pour une pensée qui comporte et qui rêve l'immortalité.
Mais les philosophes qui affirment le progrès de la vie humaine en durée oublient encore que tout est coordonné dans le plan divin ; que ce plan divin assigne à l'homme une durée de vie en rapport exact avec le nombre des autres hommes qui vécurent ou qui doivent vivre à côté de lui, avant lui ou après lui sur cette terre ; que l'espace de ce petit globe ne s'élargit pas au gré des rêves orgueilleux des utopistes de la perfectibilité indéfinie ; que la fécondité même de l'écorce de ce petit globe, que nous rongeons, n'est pas indéfinie dans sa production des aliments nécessaires à l'existence de l'homme ; que si une génération prolongeait indéfiniment sa vie et multipliait à proportion sa race sur la terre, d'une part cette génération sans fin et sans limite trouverait bientôt ce globe trop étroit pour sa multitude et pour ses besoins ; d'autre part, que cette génération prendrait dans l'espace et dans le temps la place des générations à naître ; privilégiés de la vie qui condamneraient au néant ceux qui sont prédestinés à vivre !
On se perd dans un abîme de conséquences absurdes, toutes les fois qu'on sort du réel et qu'on veut substituer au plan incompréhensible, mais visible, de Dieu les vanités et les imaginations de l'homme.
X
Mais si la nature donne, par tous ses phénomènes constants, un démenti évident à la théorie de la perfectibilité indéfinie de l'humanité sur la terre, l'histoire ne dément pas moins, à toutes ses pages, cette hallucination de notre orgueil.
Quel témoignage vivant l'histoire nous donne-t-elle donc de cette permanence et de cet accroissement indéfini de lumière, de vertu, de civilisation, de félicité sur la terre, dans les races qui nous ont précédés ici-bas ? Où est la perfectibilité visible dans ces races qui ont pullulé en tribus, en nations, en dominations sur ce globe, depuis les temps historiques ? Quelle est donc la race qui n'ait pas suivi le cours régulier de naissance, de croissance, de décadence et de mort, conditions de ces collections d'hommes comme de l'homme lui-même, soumis à ces quatre phénomènes de la vie, naître, croître, vieillir et mourir ? Ce globe n'est partout qu'un ossuaire de civilisations ensevelies. L'histoire, qui est le registre de naissance et de mort de ces civilisations, nous les montre partout naissant, croissant, dépérissant, mourant avec les dieux, les cultes, les lois, les moeurs, les langues, les empires qu'elles ont fondés pour un moment ici ou là dans leur passage sur ce globe. Pas une, pas une seule n'a échappé jusqu'ici à cette vicissitude organique de l'humanité. Le temps ne s'est arrêté pour personne. On a dit : le cours du temps, parce qu'il apporte et emporte incessamment les choses mortelles.
XI
Ces races en passant nous ont laissé, soit dans leurs livres, soit dans leurs monuments maintenant ruinés, quelques vestiges de leur science et de leur force, qui attestent au moins l'égalité avec nous. Cela est si vrai que, quand nous voulons parler d'une chose supérieure en sagesse, en vertu, en force, en beauté matérielle ou morale, nous disons : Cela est antique. Quelle raison avons-nous de préjuger mieux de notre destinée que de la destinée de ces grandes existences éclipsées avant nous ? Où sont nos preuves ? où sont même nos indices ? Excepté dans quelques industries purement mécaniques, qui changent le mode d'une civilisation sans en changer le fond, où sont donc ces symptômes si frappants de la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine ?
Est-ce dans les idées ? Nous ne pensons pas plus creux que Job ; nous ne rêvons pas plus grand que Platon ; nous ne chantons pas plus divinement qu'Homère ; nous ne parlons pas plus éloquemment que Cicéron ; nous ne moralisons pas plus raisonnablement que Confucius ; nous ne résumons pas notre sagesse en proverbes plus substantifs que Salomon.
Est-ce dans les passions ? Nous avons les mêmes passions que nos pères, parce que nous avons les mêmes organes, et que la même lutte établie en nous par la nature entre la raison, qui est l'instinct de la matière, rompt aussi souvent en nous qu'en eux l'équilibre sans cesse rompu par le mal, sans cesse rétabli par le bien, pour se rompre encore.
Est-ce dans les livres, ces monuments écrits de la pensée des peuples ? Si nous en jugeons par les sublimes fragments que la Chine, l'Inde primitive, la Grèce, Rome, nous permettent de déchiffrer, nous ne voyons rien d'inférieur, dans ces monuments écrits, aux pages de notre moyen âge obscurci de ténèbres, et de nos deux ou trois derniers siècles, crépuscule d'une renaissance de la pensée. La cendre de la bibliothèque de Persépolis ou d'Alexandrie ne nous a laissé que quelques étincelles, mais ces étincelles attestent un foyer aussi lumineux que le foyer de notre jeune Europe.
Est-ce dans l'art ? L'Egypte, la Syrie, les Indes, le Parthénon, Phidias, les bronzes, les statues, les médailles, les vases étrusques nous répondent. L'éternel effort de nos arts modernes est de remonter à ces types du beau dans l'architecture et dans la sculpture ; et comme les arts prennent ordinairement leur niveau dans une même époque, tout a fait conjecturer que les arts de l'esprit égalaient en perfection ceux dont la matière plus solide nous a conservé les chefs-d'oeuvre.
Est-ce dans les institutions ? Mais nous flottons encore, comme l'antiquité, entre cinq ou six formes politiques de gouvernement énumérées par Aristote, formes qui se combattent ou qui se succèdent avec une égale impuissance de durée et de stabilité. L'acharnement même des peuples européens à chercher des formes meilleures de gouvernement ou de société atteste le travail et l'inquiétude d'esprit, qui s'agite dans un perpétuel effort.
Est-ce dans le respect de la vie humaine ? Mais jamais l'ambition, la gloire ou la conquête n'ont versé plus de sang sur les champs de bataille qu'on n'en a versé depuis soixante ans. Le nom de Napoléon, qu'on appelle le Grand, a coûté la vie à des millions d'hommes en moins de vingt ans ; et tant de sang humain répandu n'a déplacé ni une borne ni une idée en Europe. Les générations ont été fauchées dans leur fleur, au lieu de tomber dans leur maturité. Voilà tout le progrès.
Enfin est-ce en félicité publique ? Demandez à cet éternel gémissement qui sort du sein des masses. La même mesure de souffrance et de bien-être paraît être le partage des peuples ; seulement cette somme de bonheur est plus équitablement répartie depuis l'abolition de l'esclavage et de la féodalité. Mais où l'esclavage est-il aboli ? Sur une étroite partie de l'Europe où le prolétariat le remplace. La barbarie, le despotisme et la servitude occupent encore l'immense majorité des zones géographiques du globe.
Est-ce dans le bonheur individuel ? Mais ce mot de progrès dans le bonheur jure avec l'immuable condition de l'homme ici-bas. Tant que l'homme n'aura ni perfectionné ses organes, ni vaincu la souffrance physique et morale, ni prolongé sa vie d'une heure, ni prolongé l'existence de ceux qui l'aime ; tant qu'il sera ce qu'il est, un insecte rampant sur des tombeaux pour chercher le sien et pour s'y coucher dans les ténèbres, quel est le railleur qui osera lui parler des progrès de son bonheur ? Ce mot n'est qu'une ironie de la langue appliquée à l'homme. Qu'est-ce qu'un bonheur qui se compte par jour et par semaine, et qui s'avance à chaque minute vers sa catastrophe finale, la mort ? Le progrès dans le bonheur pour un pareil être, c'est le progrès quotidien vers le sépulcre. Or, qu'est-ce que le progrès dans le bonheur pour une race dont chaque être marche à son supplice prochain et inévitable ? Changer en fête et en joie cette procession éternelle vers la mort, c'est plus que se tromper ; c'est se moquer de l'humanité.
La philosophie de la perfectibilité continue et indéfinie n'est donc pas seulement l'illusion, elle est la dérision de l'espèce humaine.
XII
Mais dit-on encore, cependant Dieu, qui ne trompe pas, a jeté dans l'homme ce levain, cette invincible aspiration, cette espérance sourde et obstinée du perfectionnement indéfini de son espèce ? Tout instinct est une prophétie : cette prophétie est donc divine, elle implique donc un devoir pour l'homme, elle est donc destinée à se réaliser sur cette terre.
Nous ne nions pas et nous adorons même cet instinct naturel ou surnaturel qui porte l'homme à espérer, contre toute espérance, un perfectionnement indéfini. Nous croyons que cet instinct a été en effet donné à l'homme par son auteur pour une double fin : d'abord comme une impulsion divine à travailler, pendant qu'il vit, à son perfectionnement individuel, perfectionnement dont le but sera atteint par lui dans un autre monde, et non dans celui-ci. C'est ici son atelier, c'est ailleurs son repos ; c'est ici qu'il doit marcher, c'est ailleurs qu'il arrive.
En second lieu, nous croyons que Dieu a donné cet instinct de perfectionnement indéfini à l'homme comme une impulsion au dévouement méritoire que nous devons tous à notre race, à notre famille humaine, à nos frères en bien et en mal, à notre patrie, à l'humanité : s'intéresser au sort commun de sa race, travailler avec désintéressement au sort futur de cette race que l'on ne verra pas, c'est le dévouement, c'est le concours méritoire, c'est le sacrifice de la partie au tout, de l'être à l'espèce, du citoyen à la patrie, de l'homme au genre humain ; c'est le devoir, c'est la vertu, c'est le sacrifice, c'est la beauté morale. L'égoïste est né pour lui seul, l'homme collectif est né pour ses semblables : se dévouer au perfectionnement relatif ou absolu, limité ou illimité, fini ou indéfini, local ou universel, viager ou éternel de ses semblables, c'est donc le devoir, c'est donc la vertu !
Or, pour que l'homme de bien se portât de lui-même à ce devoir difficile, il fallait qu'il eût en lui une secrète conviction de l'utilité de ce dévouement à sa famille terrestre ; il fallait qu'il crût vaguement à la possibilité de servir, d'améliorer, de perfectionner le sort commun. Cette conviction intime, qui devient illusion s'il s'agit d'un progrès indéfini et absolu de l'espèce, n'est nullement une déception s'il s'agit d'une amélioration relative, locale, temporaire d'une partie de l'humanité. Le progrès indéfini et continu est une chimère démentie partout par l'histoire comme par la nature ; mais le perfectionnement relatif, local, temporaire, est attesté comme une vérité.
XIII
Nous voyons partout en effet une race humaine tombée dans l'ignorance et dans la barbarie, en sortir pour remonter à la lumière, à la civilisation, à la vertu, à la puissance ; arriver plus ou moins laborieusement à la perfection relative d'une nationalité, d'une société, d'une religion supérieure ; rester à ce point culminant plus ou moins longtemps avant d'en redescendre ; puis s'écrouler par l'infirmité irrémédiable de notre nature, se détériorer, se corrompre, déchoir, mourir, disparaître, en ne laissant, comme l'individu le plus perfectionné lui-même, qu'un nom et une pincée de cendres à la place où il a vécu. L'humanité monte et descend sans cesse sur sa route, mais elle ne descend ni ne monte indéfiniment ; voilà l'erreur des philosophes de la perfectibilité indéfinie.
Or, il n'est pas douteux que, dans l'oeuvre de cette croissance relative d'une nation ou d'une société, cette société ou cette nation ne soit réellement et saintement servie, secondée, assistée, glorifiée par le dévouement des hommes supérieurs ou des hommes secondaires qui en font partie. La pensée d'un seul est le levain d'une multitude, la vertu d'un seul sanctifie une foule, le sang d'un seul rachète une race ; le plus glorieux ou le plus humble dévouement sauve ou grandit tout un siècle. La société humaine ne vit que des sacrifices de ses membres au bien général. Qui se sacrifierait, si on croyait le sacrifice inutile ? Il fallait donc que l'homme eût cet instinct de l'utilité et de la sainteté de son sacrifice : seulement quelques-uns croient se sacrifier à un perfectionnement et à un bonheur indéfinis sur la terre, quelques autres croient se sacrifier à un perfectionnement relatif, local et temporaire ici-bas ; c'est là le secret de cet instinct qui nous travaille pour l'amélioration de notre espèce, instinct illusoire chez les uns, réel chez les autres, méritoire chez tous.
Mais ceux-là mêmes qui, comme nous, ne se font point l'illusion des progrès indéfinis en intelligence et en bonheur sur la terre, sont convaincus que le moindre travail et le plus obscur dévouement à l'humanité, quoique limités par la nature des choses mortelles ici-bas, ne seront pas perdus pour l'être humain, et que, interrompu ici-bas par la condition périssable des choses humaines et par la mort, ce progrès profitera ailleurs, dans les régions de l'éternité, de l'absolu, de l'infini.
XIV
Il en est de cet instinct du progrès et du bonheur indéfinis de l'humanité sur la terre, comme il en est d'un autre instinct que Dieu a donné invinciblement à l'homme ; instinct que l'homme sait parfaitement illusoire ici-bas, et qui cependant le pousse invinciblement aussi à tendre toujours vers un but dont il ne se rapproche jamais : nous voulons parler de l'aspiration au bonheur complet et permanent sur la terre.
Quel est l'homme qui ne sait pas le mensonge de cet instinct, et quel est l'homme qui ne s'y laisse pas éternellement tromper ? Mais il était nécessaire dans le plan divin que cet instinct du bonheur parfait mentît à l'homme, pour lui faire supporter l'existence et poursuivre pas à pas dans la vie la route de l'éternité. Sans cet instinct, l'homme s'arrêterait au second pas, s'assoirait le front dans ses mains sur la route, attendant la mort sans mouvement, ou la devançant par le suicide. Cette aspiration à un bonheur qui n'existe pas ici, est le ressort qui donne l'impulsion à toute vie et le mouvement à toute activité humaine. Cet instinct est, comme celui de perfectionnement indéfini de l'espèce, un mensonge ici, une vérité plus loin. Il ne faut donc pas le croire en ce qui touche à ce monde, mais il faut le croire en ce qui touche à l'autre. C'est un fanal placé sur le rivage où nous n'abordons qu'après le naufrage de la vie. Nous croyons voir ce fanal à quelques vagues de nous sur notre globe flottant, mais il brille en effet sur une autre sphère, et il nous conduit, en nous trompant, au perfectionnement moral et au bonheur éternel.
XV
Nous le disions il y a quelques jours : " Cette philosophie récente de la perfectibilité indéfinie de l'humanité ici-bas est donc une bulle d'air colorée aux regards de l'enfant qui l'insuffle de son haleine. Cela ne résiste ni au raisonnement, ni à l'expérience, ni à l'histoire, ni à la nature. C'est le paradoxe de la douleur, de la misère et de la mort ; c'est le défi à toute réalité. Il faut n'avoir lu sérieusement ni une page des annales des siècles, ni une page de son propre coeur, pour se complaire à ce songe doré de vieux enfants. La première ruine d'empire dont la terre est semée le confond, le premier tombeau rencontré sous les pieds le dissipe, la première déception de coeur ou d'esprit le fait fondre en larmes.
" La douleur est la seule vérité irréfutable d'ici-bas. Il n'y a aucune métaphore à dire ce qu'on dit nos pères et ce que diront nos enfants : Globe pétri de cendre et de larmes. Quelle couche, pour rêver le perfectionnement et le bien-être indéfinis, que cette couche où nous ne sommes retournés que par la douleur en attendant la mort ?... Je n'ai jamais compris qu'il y eût des hommes assez doués de l'obstination des chimères pour croire au progrès indéfini et au bonheur absolu sur une pareille claie qui les traîne à la voirie de leur néant. Heureux hommes, ils auront vécu, ils seront morts encore endormis ! "
XVI
La vraie philosophie, la philosophie virile, la philosophie expérimentale est donc celle qui, au lieu de correspondre à ces rêves, correspond à la réalité de notre triste condition humaine et mortelle ici-bas, c'est-à-dire la philosophie de la douleur ! La philosophie de la douleur sanctifiée par l'acceptation et consolé par l'espérance, c'est la philosophie des Indes, de Brahma, de Bouddha, de Confucius, de Platon, du Christianisme ; c'est celle qui nous a toujours paru, dès notre première dégustation de la vie, contenir le plus de vérité, de réalité, de beauté, de révélation, de force, de grandeur, de vertu, d'espérance, d'encouragement à vivre, à aimer, à espérer, à agir.
Que dit cette philosophie de la douleur dans tous ces pays, dans toutes ces époques, dans toutes ces théologies, dans toutes ces langues ? Qu'a-t-elle dit d'abord dans les Indes ?
Elle dit : " Il y a un Dieu. Son oeuvre le prouve. La vie est le témoignage de la vie. "
Elle dit : " Ce Dieu, cet Etre des êtres, est infini, parfait, éternel. Sa nature le prouve ; l'infini, l'éternité, la perfection sont les attributs de l'être des êtres. "
Elle dit : " Il a créé et il crée sans limite de temps, d'espace, de puissance, autant de créatures que l'infini de sa pensée comporte de sagesse, de puissance et de fécondité créatrices. Etre, pour l'Etre des êtres, c'est créer ! "
Elle monte par la pensée au fond des firmaments qui n'ont point de fond ; et elle dit : " il est là ; " elle descend aux bornes de l'éther inférieur qui n'a point de borne, et elle dit : " Il est là ; " elle s'étend aux extrémités de l'espace qui n'a point d'extrémité, et elle dit : " Il est encore là, il ne finit jamais, il commence toujours, et il est tout entier partout où il est. "
Elle dit : " Il n'y a ni grandeur ni petitesse devant lui ; les choses ne se mesurent qu'à la gloire qu'elles ont d'émaner de lui. Chacune de ses pensées réalisées est aussi grande que l'autre, puisqu'elle est également de lui et en lui. "
Elle dit : " Nous sommes une de ses créatures, une de ses pensées réalisées, ni plus grande, ni plus petite que toute autre de ses créatures. Nous ne savons pas de quel nom il nous nomme dans son vocabulaire d'amour créateur, mais nous nous appelons ici-bas HOMMES. "
XVII
" Qu'est-ce que l'homme ? " continue cette philosophie primitive de l'Inde.
" L'homme est un insecte éphémère, né des ténèbres et de la douleur un matin, pour mourir dans les ténèbres et dans la douleur un soir. Il ronge pendant quelques évolutions de soleil l'épiderme du petit globe auquel il est attaché, puis il y rentre pour féconder cet épiderme de sa poussière. Si on le mesure à l'infini de l'espace qui l'entoure, il ne vaut pas la peine d'être calculé ; si on le mesure à l'infini des temps qui le précèdent et qui le suivent, il ne vaut pas la peine d'être supputé ; si on le mesure à sa brièveté, à son insignifiance, à son néant parmi les êtres, il ne vaut pas la peine d'être nommé. Il ne connaît l'éternité, l'espace, le temps, la science, le bonheur que de nom. Il n'a le sentiment de son être que par quelques frissons de plaisir et par des convulsions de douleur. Il n'est qu'un point sensitif et douloureux dans la création. Sa plus grande douleur est de s'ignorer lui-même. Toute sa nature semble en contradiction avec la bonté de ce Créateur qu'il est forcé par sa raison de croire infiniment bon. Il cherche à s'expliquer à soi-même cette contradiction, qui ne peut être qu'apparente. Il pense, il conjecture, il imagine, et il conclut. Que conclut-il ? un mot qui l'écrase lui-même : Mystère ! Et comment cherche-t-il à soulever le poids de ce mystère qui l'écrase ?
" Au commencement, se dit-il, il ne dut pas en être ainsi ; à la fin il ne peut pas en être ainsi. Conjecturons donc.
" Est-ce que la brièveté, l'imperfection, la douleur, la mort seraient les conditions fatales de tout être créé, c'est-à-dire borné ? Non ; car Dieu étant infini, il n'y a pas de limite à l'expansion de vie, de grandeur, de félicité qui peut découler toujours de lui sans l'épuiser jamais ; il n'y a pas de mesure à ses dons, il peut donner sans s'appauvrir, il n'a besoin d'économiser ni l'être, ni la bonté, ni la puissance. Ce n'est donc pas cela.
" Est-ce que la nature humaine, viciée tout entière dans son premier couple ou dans ses premières générations, comme une moisson dont tous les épis contenus dans la première semence se ressentent de l'altération du germe, aurait subi une déchéance et une punition à perpétuité pour avoir abusé de cette liberté morale, liberté morale qui est son danger et sa gloire ?
" Est-ce qu'en conséquence de cette première altération par la liberté, toute cette race solidaire subirait une expiation inexpliquée, jusqu'à ce qu'elle eût reconquis par cette même liberté régénérée sa première innocence et sa première félicité sur la terre. Peut-être !... Il n'y a rien là, quoi qu'on en dise, de contradicrtoire à l'idée du Dieu parfait. L'idée est ténébreuse, mais nullement absurde. Qui nous dit que les âmes ne s'engendrent pas intellectuellement comme les corps, et que la dernière goutte d'eau ne participe pas à la corruption de la source ?
" Enfin, est-ce que la sagesse et la bonté divines auraient voulu donner à l'homme le mérite et la gloire d'achever, pour ainsi dire, sa propre création par l'exercice douloureux et méritoire de sa liberté morale, en l'assujetissant ici-bas à des épreuves pénibles et mystérieuses qui, bien ou mal subies pendant cette courte vie, le ramèneraient vaincu à de nouvelles épreuves, vainqueur à la conquête de sa propre félicité ? Peut-être !... Il n'y a rien là ni d'attentatoire au Créateur, ni d'humiliant pour la créature. Se faire justice à soi-même, n'est-ce pas la suprême justice ? Participer soi-même à sa propre perfection, n'est-ce pas la perfection suprême ? Ne serait-ce pas là la plus belle explication de ce mot : Vous serez des dieux ?
" Dans tous les cas, mystère ! Il n'y a d'évident que le sentiment de la douleur. L'humanité ne s'atteste que par son gémissement. "
XVIII
Eh bien ! puisque l'homme ne peut ni se nier ni s'expliquer humainement sa douleur, quelle est la philosophie la plus raisonnable, de celle qui se nie sa condition lamentable, ou de celle qui pense à l'accepter d'abord comme une volonté adorable dans son énigme, et à la sanctifier ensuite comme une épreuve adorable dans son mystère ?
Toutes les révoltes de la nature contre la douleur, toutes les imaginations de la philosophie, de la perfectibilité indéfinie et de la jouissance ne corrigeront pas l'ancienne l'amertume d'une larme de l'humanité. Pendant que les bergeries de cette philosophie de la transfiguration de l'homme en dieu ici-bas font couler dans les idylles les ruisseaux de lait et de miel, l'homme continue à s'abreuver de ses pleurs, à gémir, et à mourir aux chants faux de ces tristes épicuriens de la vallée de misère. Le sort est le sort, l'arrêt est porté, le monde est vieux ; on a rêvé avant vous : ces sophistes de la félicité croissante ont protesté depuis des milliers de siècles, ils n'ont pas fait révoquer une syllabe de la destinée. Le songe passe, et l'homme reste. Son nom est Adam, terre, c'est-à-dire infirmité.
XIX
Mais, dès les âges les plus reculés aussi, une autre philosophie, la philosophie de la réalité, la véritable expression de l'homme complexe, âme et corps, une philosophie qui est raison et religion tout ensemble, vérité et consolation à la fois, une philosophie dont on retrouve les dogmes et les préceptes dans les premiers monuments littéraires de l'Inde, a réfléchi au lieu de rêver, et a trouvé dans la douleur même les deux seuls remèdes à la douleur : l'acceptation et la sanctification.
Cette philosophie découle des premiers livres sacrés de l'Inde jusque dans la philosophie du christianisme de nos jours. Nous la préférons mille fois à celle de la perfectibilité soi-disant indéfinie. Nous la trouvons aussi plus facile à pratiquer. Elle repose sur cet axiome : " IL EST PLUS AISE DE SANCTIFIER LA TERRE QUE DE LA TRANSFORMER. "
Elle ne dit pas à l'homme de sourire quand il sanglote, ou d'espérer quand il désespère. Elle lui dit : " Ta douleur est méritée ou ta douleur est méritoire ; accepte-la de la main de Dieu comme une expiation, ou accomplis-la sous les yeux de Dieu comme une épreuve. Ton juge sera ton consolateur, ton éternité compensera ta minute ; souffre pour justifier ta race coupable, ou souffre pour conquérir ta propre félicité ; et, dans l'une ou l'autre hypothèse, bénis ! "
XX
Voilà la philosophie qui émane de la première théologie connue, celle de l'Inde antique. Nous allons vous en donner une idée sommaire dans l'examen des livres sacrés et des poëmes primitifs de ce premier des peuples littéraires. Les philosophes du progrès indéfini en théologie, en morale et en littérature, nous diront ensuite si de telles idées, de tels dogmes, de tels préceptes et de telles poésies, à l'aube des siècles, sont de nature à les confirmer dans leur système de l'homme brute au commencement, de l'homme dieu à la fin des âges.
XXI
Les premiers de ces livres sacrés se retrouvent dans l'Inde ; on ne peut assigner de date à ces livres, tant la date est reculée. Ce sont les Védas.
Les Védas sont un recueil d'hymnes consacrés aux divinités symboliques de ce temps primitif ; ces hymnes célèbrent les attributs personnifiés du Dieu unique et créateur que les sages adoraient derrière ces incarnations, et que le peuple adorait dans ces incarnations.
" Les Védas, dit M. Barthélemy Saint-Hilaire, sont, chez le peuple indien lui-même, le fondement, le point de départ d'une littérature qui est plus riche, plus étendue, si ce n'est aussi belle que la littérature grecque. "
Quant à nous, nous la trouvons mille fois plus belle ; car cette littérature est plus morale, plus sainte et pour ainsi dire plus divinisée par la charité qu'elle respire : c'est la littérature de la sainteté ; celle des Grecs n'est que la littérature des passions.
" Poëmes épiques, continue le savant traducteur, systèmes de philosophes, théâtres, mathématiques, grammaire, droit, le génie indien, a tenté toutes les grandes directions de l'intelligence. De son propre aveu, ce sont les Védas qui ont inspiré cette littérature. "
Les Védas sont des chants pareils à ceux des prophètes et de David dans la Bible ; avec cette différence que les chants bibliques ne sont que des cris lyriques d'enthousiasme, d'adoration, de crainte ou d'amour à Jéhovah, tandis que les hymnes des Védas indiens sont en même temps des dogmes religieux. La poésie lyrique des prophètes hébreux est mille fois plus sublime d'expression, les hymnes des Védas ont plus d'enseignement de morale et de vertu dans leurs strophes. Il y a cependant de magnifiques percées d'imagination sur la création, et sur le chaos qui couvait le monde avant sa naissance.
XXII
" Alors rien n'existait, dit un de ces hymnes, ni le néant, ni l'être, ni monde, ni espace, ni éther ; il n'y avait point de mort, il n'y avait point d'immortalité, il n'y avait ni lumière ni ténèbres. Mais la création future reposait sur le vide. Glorifier Dieu fut le désir de naître pour le premier germe de la création...
" Cependant il y avait Lui, dit le livre, il y avait Dieu ; lui seul existait sans respirer, il existait absorbé en lui-même dans la solitude de sa propre pensée, de sa pensée tournée en dedans de lui pour jouir de la contemplation de lui-même. Il n'y avait rien en dehors de lui, rien autour de lui ; il n'y avait que lui avec lui ! "
Quelle métaphysique déjà profondément spiritualiste, que cette création par le désir occulte qui presse toute chose, non encore née, de naître pour s'unir à Celui de qui tout sort et à qui tout retourne, afin de l'aimer et de le glorifier ?
" C'est ainsi, poursuit l'hymne sacré, que les sages, méditant dans leur coeur et dans leur entendement, ont expliqué le passage du néant à l'être ; mais Lui, Dieu, quelle autre source put-il avoir que lui-même ? Lui seul peut savoir si cela est ainsi, ou si cela est autrement. "
XXIII
Un autre de ces hymnes complète lyriquement cette définition par un cri répété de foi et de reconnaissance au Dieu unique créateur, et conservateur des êtres connus.
" Il naissait à peine de lui-même et déjà il était seul maître des mondes créés par lui ; il remplit le ciel et la terre ; à quel autre Dieu offrirons-nous l'holocauste ?
" Le monde ne respire et ne voit qu'en lui: à quel autre Dieu offrirons-nous l'holocauste ?
" A lui appartiennent ces sommets inaccessibles de montagnes blanchies, ce firmament, cet Océan sans limites avec tous ses flots ; à lui l'espace où il étend ses deux bras sans toucher les bords: à quel autre Dieu offrirons-nous l'holocauste ?
" C'est lui que le ciel et la terre, soutenus par son esprit, frémissent du désir de voir, quand le soleil dans sa splendeur surgit à l'orient: à quel autre Dieu offrirons-nous l'holocauste ?
" C'est lui qui parmi tous les dieux secondaires (incarnations de ses attributs) a toujours été le vrai Dieu, le Dieu suprême: à quel autre Dieu offrirons-nous l'holocauste ?... "
Cette litanie sublime des perfections et des droits divins du Dieu créateur se poursuit de strophe en strophe avec l'accent d'un Te Deum de l'âme, ivre de joie d'avoir entrevu son auteur.
XXIV
La création de l'homme n'est pas célébrée dans un autre hymne avec moins de métaphysique et moins de poésie pleine de symbole.
" Dieu pensa ; il se dit: Voilà les mondes ! Je vais créer maintenant les hôtes de ces mondes. Il créa un être revêtu d'un corps ; il le vit ; et la bouche de cet être s'ouvrit comme un oeuf brisé ; de sa bouche sortit la parole, de la parole sortit le feu ; les narines s'ouvrirent, et des narines sortit le souffle, et du souffle sortit l'air qui se dilate et se répand partout ; les yeux s'ouvrirent, et des yeux jaillit la lumière, et de cette lumière fut produit le soleil ; les oreilles se sculptèrent, et des oreilles naquit le son qui donne le sentiment du loin et du près (des distances) ; la peau s'étendit, et de cet épiderme étendu naquit la chevelure, de cette chevelure de l'homme naquit la chevelure de la terre, les arbres et les plantes ! etc., etc. "
On voit qu'en sens inverse du matérialisme moderne, qui fait naître l'intelligence des sensations brutales de la matière douée d'organes, le spiritualisme déjà raffiné des sages de l'Inde fait naître les phénomènes matériels de l'intelligence.
Et ces hymnes sacrés des Védas se chantaient dans l'Inde on ne sait combien de siècles avant la religion des Brahmanes, et la religion des Brahmanes avait été remplacée par celle de Bouddha, et celle de Bouddha était déjà vieillie du temps de la conquête d'Alexandre, c'est-à-dire trois cent vingt-six ans avant Jésus-Christ. Qu'on juge par là de cette prétendue barbarie des âges primitifs que les philosophes de la perfectibilité indéfinie affirment, en balbutiant encore eux-mêmes des doctrines infiniment moins sublimes que ces échos lointains du berceau du monde.
Non, en présence de tels monuments, nous ne croyons point avec eux que l'homme ait commencé dans la fange et dans la nuit, mais nous croyons avec l'Inde qu'il a commencé dans la perfection relative et dans la lumière de ce qu'on appelle un Eden. Nous croyons que les reflets de cet Eden et de cette lumière ont resplendi longtemps sur son âme, avec plus de lueurs d'une révélation primitive que dans des âges plus distants de son berceau ; nous croyons que cette révélation primitive date de la création, que Dieu est contemporain de l'âme qu'il créa pour l'entrevoir et pour l'adorer, et que s'il y a une plus éclatante effusion de lumière, c'est à l'aurore du genre humain, et non dans le crépuscule de sa caducité, qu'il faut la chercher.
XXV
La grandeur, la sainteté, la divinité de l'esprit humain sont les caractères dominants de cette philosophie dans la littérature sacrée et primitive de l'Inde. On y respire je ne sais quel souffle à la fois saint, tendre et triste, qui semble avoir traversé plus récemment un Eden refermé sur l'homme. Cette poésie donne l'extase comme l'opium qui croît dans les plaines du gange. Je me souviens toujours du saint vertige qui me saisit la première fois que des fragments de cette poésie sanscrite tombèrent sous mes yeux. Voilà en quels termes je dépeignis alors moi-mêmes mes impressions.
XXVI
" Cette extase, disais-je, est comparable à celle que nous avons éprouvée quelquefois nous-même, en tombant par hasard sur une de ces pages mutilées des livres sacrés de l'Inde, où la pensée de l'homme s'élève si haut, parle si divinement, que cette pensée semble se confondre dans une sorte d'éther intellectuel avec le rayonnement et avec la parole même de Dieu, de ce Dieu qu'elle cherche, qu'elle atteint, qu'elle entrevoit enfin au fond de la nature et du ciel, en jetant un cri de voluptueuse joie et de délicieuse possession du souverain Etre.
" Ces demi-pages sont si belles que, s'il y en avait beaucoup de cette nature, elles dégoûteraient l'homme qui les lit de vivre de la vie des sens ; elles suspendraient le battement du pouls dans ses artères, elles lui donneraient l'impatience de l'infini, la passion de mourir pour se trouver plus tôt dans ces régions indescriptibles où l'on entend de tels accents dans de telles ivresses, où l'intelligence bornée se précipite et se conjoint à l'intelligence infinie dans ce murmure extatique des lèvres, puis dans ce silence de l'amour qui est l'anéantissement de tout désir dans la possession de l'Etre infini, infiniment adoré et infiniment possédé.
" Les deux plus fortes impressions littéraires de ce genre furent produites en moi par la lecture de ces pages mystérieuses de l'Inde, vraisemblablement déchirées de quelques livres surhumains, et emportés par le vent des siècles du sommet de l'Himalaya jusqu'à nous.
XXVII
" La première fois, j'étais seul dans une petite chambre haute et nue d'une maison de campagne inhabitée, où les maîtres en s'en allant avaient laissé quelques feuilles volantes de brochures et de journaux littéraires éparses et livrées aux rats sur le plancher. L'aurore se levait au loin sur une longue lisière de forêts monotones et sombres que j'apercevais en m'éveillant par ma fenêtre ouverte, à cause de la chaleur d'été. Les rayons presque horizontaux du soleil glissaient sur mon lit ; les hirondelles entraient avec eux, et battaient joyeusement les vitres de leurs ailes. Le vent frais du matin, en tourbillonnant doucement dans la tour, faisait bruire les feuilles de livres et de journaux sur les carreaux de brique comme des gazouillements d'idées qui se réveillent dans l'esprit.
Ce bruit attira mon attention. Je n'ai jamais pu voir une page écrite sans éprouver la passion de la lire. Je ramassai quelques feuilles à demi rongées des traductions des hymnes indiens. Ces fragments étaient l'oeuvre d'un de ces hommes qui consacrent toute leur existence et tout leur génie dans ce monde à regarder et à sonder d'autres mondes. Il se nomme le baron d'Eckstein, philosophe, poëte, publiciste, orientaliste ; c'est un brahme d'Occident, méconnu des siens, vivant dans un siècle, pensant dans un autre.
XXVIII
" Je lisais dans mon lit, le coude appuyé sur l'oreiller, dans cette voluptueuse nonchalance de corps et d'esprit d'un homme indifférent aux bruits d'une maison étrangère, qu'aucun souci n'attend au réveil, et qui peut user les heures de la matinée sans les compter sous le marteau de l'horloge lointaine qui les sonne aux laboureurs. Tout à coup je tombai sur un fragment de trente ou quarante lignes qui étincelèrent à mes yeux comme si ces lignes avaient été écrites, non avec le pinceau du poëte trempé dans l'encre, mais avec la poussière de diamants et avec les couleurs de feu des rayons que le soleil levant étendait sur la page ; ce fragment était un éblouissement de l'âme mystique, appelant, cherchant, trouvant, embrassant son Dieu à travers l'intelligence, la vertu, le martyre et la mort, dans l'ineffable élan de la raison, de la poésie, de l'extase. L'accent était profond comme l'infini, les mots transparents comme l'éther limpide, les images parlantes et répercussives de l'objet comme le miroir des mers et des cieux, le sentiment jaillissant comme un flot de l'éternité, émanation de chaleur et de lumière qui s'échappe du soleil sans jamais tarir son foyer, une illumination de l'infini par les girandoles des astres sur l'autel de Dieu.
XXIX
" Je lus, je relus, je relirais encore... Je jetai des cris, je fermai les yeux, je m'anéantis d'admiration dans mon silence. J'éprouvai un de ces instincts d'acte extérieur que l'homme sincère avec soi-même éprouve rarement quand il est seul, et que rien de théâtral ne se mêle à la candide simplicité de ses impressions. Je sentis comme si une main pesante m'avait précipité hors de mon lit par la force d'une impulsion physique. J'en descendis en sursaut, les pieds nus, le livre à la main, les genoux tremblants ; je sentis le besoin irréfléchi de lire cette page dans l'attitude de l'adoration et de la prière, comme si le livre eût été trop saint et trop beau pour être lu debout, assis ou couché ; je m'agenouillai devant la fenêtre au soleil levant, d'où jaillissait moins de splendeur que de la page ; je relus lentement et religieusement les lignes. Je ne pleurai pas, parce que j'ai les larmes rares à l'enthousiasme comme à la douleur, mais je remerciai Dieu à haute voix, en me relevant, d'appartenir à une race de créatures capables de concevoir de si claires notions de sa divinité, et de les exprimer dans une si divine expression. "
Si le poëte inconnu qui avait écrit ces lignes quelques milliers d'années avant ma naissance, assistait, comme je n'en doute pas, du fond de sa béatitude glorieuse, à cette lecture et à cette impression de sa parole écrite, prolongée de si loin et de si haut à travers les âges, que ne devait-il pas penser en voyant ce jeune homme ignorant et inconnu dans une tourelle en ruine, au milieu des forêts de la Gaule, s'éveillant, s'agenouillant, et s'enivrant, à quatre mille ans de distance, de ce Verbe éternel et répercuté qui vit autant que l'âme, et qui d'un mot soulève les autres âmes de la terre au ciel !
Voilà la littérature du genre humain !
XXX
Mais la douceur envers l'homme et envers toute la nature est le second caractère divin de la philosophie et de la littérature indiennes. Je veux vous redire aussi un des effets de cette littérature sur mon âme.
" Un jour j'avais emporté à la chasse un volume anglais de traductions du sanscrit ; c'est la langue sacrée des Indes.
" Un chevreuil innocent et heureux bondissait de joie dans les serpolets trempés de rosée sur la lisière d'un bois. Je l'apercevais de temps en temps par-dessus les tiges de bruyères, dressant les oreilles, frappant de la corne, flairant le rayon, réchauffant au soleil levant sa tiède fourrure, broutant les jeunes pousses, jouissant de sa solitude et de sa sécurité.
" J'étais fils de chasseur. J'avais passé mes jeunes années avec les garde-chasses, les curés de village, et les gentilshommes de campagne qui découplaient leurs meutes avec celles de mon père. Je n'avais jamais réfléchi encore à ce brutal instinct de l'homme qui se fait de la mort un amusement, et qui prive de la vie, sans nécessité, sans justice, sans pitié et sans droit, des animaux qui auraient sur lui le même droit de chasse et de mort, s'ils étaient aussi insensibles, aussi armés et aussi féroces dans leur plaisir que lui. Mon chien quêtait ; mon fusil était sous ma main ; je tenais le chevreuil au bout du canon.
" J'éprouvai bien un certain remords, une certaine hésitation à trancher du coup une telle vie, une telle joie, une telle innocence dans un être qui ne m'avait jamais fait de mal, qui savourait la même lumière, la même rosée, la même volupté matinale que moi, être créé par la même Providence, doué peut-être à un degré différent de la même sensibilité et de la même pensée que moi-même, enlacé peut-être des mêmes liens d'affection et de parenté que moi dans sa forêt ; cherchant son frère, attendu par sa mère, espéré par sa compagne, bramé par ses petits. Mais l'instinct machinal de l'habitude l'emporta sur la nature, qui répugnait au meurtre. Le coup partit. Le chevreuil tomba, l'épaule cassée par la balle, bondissant en vain dans sa douleur sur l'herbe rougie de son sang.
XXXI
" Quand la fumée du coup fut dissipée, je m'approchai en pâlissant et en frémissant de mon crime. Le pauvre et charmant animal n'était pas mort. Il me regardait, la tête couchée sur l'herbe, avec des yeux où nageaient des larmes. Je n'oublierai jamais ce regard auquel l'étonnement, la douleur, la mort inattendue semblaient donner des profondeurs humaines de sentiment, aussi intelligibles que des paroles ; car l'oeil a son langage, surtout quand il s'éteint.
" Ce regard me disait clairement, avec un déchirant reproche de ma cruauté gratuite: " Qui es-tu ? Je ne te connais pas, je ne t'ai jamais offensé. Je t'aurais aimé peut-être ; pourquoi m'as-tu frappé à mort ? Pourquoi m'as-tu ravi ma part de ciel, de lumière, d'air, de jeunesse, de joie, de vie ? Que vont devenir ma mère, mes frères, ma compagne, mes petits qui m'attendent dans le fourré, et qui ne reverront que ces touffes de mon poil disséminé par le coup de feu, et ces gouttes de sang sur la bruyère ? N'y a-t-il pas là-haut un vengeur pour moi ou un juge pour toi ? Et cependant je t'accuse, mais je te pardonne ; il n'y a pas de colère dans mes yeux, tant ma nature est douce, même contre mon assassin. Il n'y a que de l'étonnement, de la douleur, des larmes. "
" Voilà littéralement ce que me disait le regard du chevreuil blessé. Je le comprenais, et je m'accusais comme s'il avait parlé avec la voix. " Achève-moi, " semblait-il me dire encore par la plainte de ses yeux et par les inutiles frémissements de ses membres.
" J'aurais voulu le guérir à tout prix ; mais je repris le fusil par pitié, et, en détournant la tête, je terminai son agonie du second coup. Je rejetai alors le fusil avec horreur loin de moi, et cette fois, je l'avoue, je pleurai. Mon chien lui-même parut attendri ; il ne flaira pas le sang, il ne remua pas du musau le cadavre, il se coucha triste à côté de moi. Nous restâmes tous les trois dans le silence, comme dans le deuil de la même mort.
" C'était l'heure de midi. J'attendis que le vieux berger qui ramène les moutons à l'étable pendant les heures brûlantes repassât avec son troupeau sur la lisière du bois, pour lui faire emporter le chevreuil à la maison. En attendant, je tirai de ma poche un volume de ces restes des poëmes épiques de l'Inde, et je m'efforçai de me distraire par la lecture. Vain effort ! la page s'ouvrit sur une de ces merveilleuses allégories poétiques dans lesquelles la poésie sacrée des Hindous incarne ses dogmes d'universelle charité. On croit y sentir, dans l'amour et dans le respect de l'homme pour tout ce qui a vie et sentiment, quelque chose de la charité de Dieu lui-même pour sa création animée ou inanimée.
" Le poëte racontait l'ascension graduelle d'un héros, d'épreuve en épreuve, jusqu'au ciel, par les gradins ardus de l'Himalaya. A mesure que la route devient plus longue, plus pénible et plus glaciale, le héros est abandonné de lassitude par ceux qui l'ont le plus aimé sur terre, qui ont d'abord tenté de le suivre, mais qui, rebutés de ses infortunes, retournent en arrière, ou succombent à ses pieds sur les sommets de glace et de neige dans son ascension. Parents, amis, frères, amante même, finissent par se lasser de dévouement ou par s'épuiser de forces. Son chien seul, plus fidèle et plus inséparable de lui que l'amitié et que l'amour, suit en haletant les traces de son maître pour mourir à ses pieds ou pour triompher avec lui.
" Le héros arrive enfin aux portes du ciel. Elles s'ouvrent pour lui, mais elles se referment devant l'animal. L'homme alors, pénétré d'une justice sublime et d'une abnégation qui s'élève jusqu'à l'immolation de soi-même, refuse d'entrer dans le séjour de la félicité divine, si son chien, compagnon de ses peines et de ses mérites, n'y entre pas avec lui. Les dieux, attendris de ce sacrifice de générosité, laissent entrer l'animal avec l'homme, et le ciel se referme sur tous les deux. J'ai noté ce fragment de charité universelle, et je le citerai bientôt dans ces archives des beautés de l'esprit humain.
XXXII
" Cette lecture me fit comprendre et sentir, mieux que la lecture même des dogmes religieux de l'Inde, la beauté, la vérité, la sainteté de cette doctrine, qui interdit aux hommes, non-seulement le meurtre sans nécessité absolue, mais même le mépris des animaux, ces compagnons et ces hôtes de notre habitation terrestre, hôtes dont nous devons compte à notre Père commun, comme des êtres supérieurs d'intelligence et de force doivent compte des êtres inférieurs qui leur sont soumis. J'admirai, j'adorai cette parenté universelle des êtres, cette fraternité de la vie entre tout ce qui respire, entre tout ce qui sent, entre tout ce qui aime ici-bas dans la mesure de son intelligence et de sa destinée. Je conclus que le poëte indien était le sage, et que j'étais l'ignorant et le barbare d'une civilisation qui avait perdu tant de chemin sur la route de l'amour, ou qui n'y était pas encore arrivée. Je pressentis que l'homme de l'Occident y arriverait un jour.
" Je renonçai pour jamais à ce brutal plaisir du meurtre, à ce despotisme cruel du chasseur qui enlève sans nécessité, sans droit, sans pitié, l'existence à des êtres auxquels il ne peut pas la rendre. Je me jurai à moi-même de ne jamais retrancher par caprice une heure de soleil à ces hôtes des bois ou à ces oiseaux du ciel qui savourent comme nous la courte joie de la lumière, et la conscience plus ou moins vague de l'existence sous le même rayon.
" Ils appartiennent à Dieu, me dis-je ; Dieu m'a fait leur ami et non leur tyran. La vie, quelle qu'elle soit, est trop sainte pour en faire ce jouet et ce mépris que notre incomplète civilisation nous permet d'en faire impunément devant les lois, mais que le Créateur ne nous permettra pas d'avoir fait impunément devant sa justice. "
De ce jour je n'ai plus tué. Le livre, en commentant si pathétiquement la nature, m'avait convaincu de mon crime. L'Inde m'avait révélé une plus large charité de l'esprit humain, la charité envers la nature entière. C'est le sceau de toute cette littérature indienne: l'humanité ! L'humanité s'y agrandit aux proportions de l'amour divin du Créateur pour l'universalité de ses ouvrages.
Une telle littérature atteste, par son existence à cette époque reculée du monde, une de ces deux choses: ou bien une révélation primitive dont les perfections étaient encore présentes à la mémoire de l'homme, ou bien une maturité consommée d'âge et de raison qui portait déjà ses fruits de sagesse et de sainteté dans la philosophie et dans la poésie de la prodigieuse vieillesse d'une telle race humaine.
XXXIII
Aussi, avant d'entrer dans l'appréciation des oeuvres purement poétiques de l'Inde, laissez-moi vous donner brièvement un avant-goût de sa philosophie et de ses notions morales sur Dieu, sur l'âme, sur l'homme, sur les rapports de l'homme avec Dieu et de l'homme avec l'homme ; vous verrez si de telles notions, chantées en vers ou rédigées en dogmes et en codes, sont un indice de cette prétendue barbarie primitive que les philosophes de la perfectibilité indéfinie et continue attribuent à cette enfance du monde.
Je puise cet exemple dans le Bagavagita, épisode du poëme sacré du Mahabarata, selon MM. Hastings et Wilkins, ses premiers traducteurs.
" La scène est un champ de bataille. Un des combattants, le héros Arjoùn, à l'aspect de ses parents, de ses amis, de ses compatriotes, qu'il faut frapper dans cette guerre civile, sent défaillir en lui son coeur, et préfère recevoir la mort au malheur de la donner. Le demi-dieu Krisna, qui combat à côté d'Arjoùn, mais qui combat avec l'impassibilité divine, gourmande le héros de sa faiblesse. Un dialogue sublime, semblable à ceux de Platon, s'établit entre eux pendant que les deux armées opposées se reposent un instant du meurtre.
XXXIV
- " Que crains-tu ? " dit le demi-dieu ou le maître à son élève Arjoùn ; " le sage ne s'afflige jamais ni pour les morts ni pour les vivants. J'ai existé de toute éternité, toi aussi, et nous ne pouvons jamais cesser d'exister. Nous nous transformons, mais ce n'est pas mourir ; l'âme, dans ces transformations successives, comme nous les éprouvons ici-bas. Celui qui est ferme dans cette foi ne se trouble plus en rien. Ce sont nos organes matériels et passagers qui nous donnent ici ces sensations du chaud et du froid, du plaisir ou de la douleur ; mais ces choses n'existent pas en elles-mêmes. Apprends que celui par qui toutes choses ont été créées est incorruptible, impérissable, incompréhensible comme son auteur. L'âme ne peut ni tuer ni être tuée: de même que l'homme rejette ses vieux vêtements, en revêt de neufs, de même l'âme, ayant dépouillé sa vieille forme, en prend une nouvelle. Le fer ne peut la diviser, ni le feu la brûler, ni l'eau la corrompre, ni l'air l'altérer... Mais, soit que tu penses qu'elle meurt avec le corps, soit que tu la croies, comme moi, éternelle, ne t'afflige pas: toutes les choses qui ont un commencement ont une fin, et les choses sujettes à la mort doivent avoir un régénérateur. L'état précédent des êtres est inconnu, leur état actuel est visible, leur état futur est un mystère. Ne consulte pas tes vaines opinions ou tes vaines terreurs ; ne consulte que ta conscience et ton devoir, qui te commandent de mourir pour tes frères et pour la cause de ton peuple. Peu importe l'évènement, que tu sois vaincu ou vainqueur: la vertu est dans l'acte, et non dans ce qui résulte de l'acte. Celui-là seul est véritablement sage et sanctifié qui a renoncé à tout fruit temporel de ses actes ; il est délivré des liens de la matière ; il vit déjà dans les régions de l'immuable félicité ! "
XXXV
- " Et à quel signe, " lui demande son élève et son interlocuteur Arjoùn, " distinguerai-je cet homme sage et divinisé qui est déjà absorbé, vivant, dans la contemplation des choses immuables ? Où demeure-t-il ? Comment peut-il vivre et agir encore ici-bas ? "
- " Ecoute, " répond le maître divin, " celui-là est affermi dans la sainteté et dans la lumière qui balaye son coeur de tout autre désir que la contemplation de Dieu et de soi-même, qui ne se réjouit ou ne s'attriste ni de ce qu'on appelle bien ni de ce qu'on appelle mal terrestre ; celui-là est affermi dans la sainteté et dans la vérité qui peut replier en Dieu tous ses désirs, comme la tortue replie à volonté tous ses membres sous son écaille. L'homme affamé ne pense qu'aux aliments qui peuvent rassasier sa faim, mais l'homme sage oublie la faim elle-même, pour se nourrir seulement de son Dieu !
" L'insensé dominé par ses passions ne rêve que dans la nuit du temps, où toutes les choses dorment dans les songes ; le sage ou saint ne veille que dans le jour de l'éternité, où toutes les choses veillent ; et quand il meurt au monde, il est absorbé dans la nature incorporelle de Dieu !
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" Mais ce dépouillement de la forme infirme et mortelle, " poursuit le philosophe divin, " ne peut s'accomplir dans l'inaction. Ce monde plein de travaux a été créé pour d'autres devoirs encore que la contemplation passive de la Divinité. Abandonne donc, ô mon fils, tout motif personnel, et accomplis tes devoirs par le seul amour du bien. "
XXXVI
Voilà pour la piété. Ecoutez maintenant pour la charité: " Servez-vous les uns les autres, et vous parviendrez à la félicité. Celui qui ne prépare ses aliments que pour lui mange le pain du péché. Tout être qui a vie est produit par le pain qu'il mange ; le pain est produit par la pluie ; la pluie est produite par la prière qui l'implore ; la prière est produite par les bonnes oeuvres ; les bonnes oeuvres sont produites et données à l'homme par Brahma (nom de Dieu).
" Moi-même, " poursuit le demi-dieu Krisna dans sa leçon à son disciple, " moi-même je pratique les bonnes oeuvres ; et cependant, par ma nature divine, je n'ai rien à faire, rien à désirer pour moi-même dans les trois parties (les trois continents connus du globe alors), et cependant je vis dans l'accomplissement des devoirs moraux. Si je n'accomplissais pas exactement ces devoirs, tous les hommes suivraient bientôt mon exemple, ce monde abandonnerait son devoir ; je serais la cause de la production du mal, j'éloignerais les hommes du droit chemin. De même que l'ignorant remplit les devoirs de la vie dans l'espoir d'un salaire, de même le sage parfait doit les remplir sans motif personnel d'intérêt, mais pour le bien ; et le bien, il le fait pour Dieu ! Voilà le sage. Ceux qui atteignent cette doctrine seront sauvés par leurs oeuvres, les autres seront retardés. "
XXXVII
" Mais par qui, ô Krisna, " demande le disciple, " les hommes sont-ils poussés à commettre le mal ?
" Apprends, " répond le maître, " qu'il y a une concupiscence ou un désir mauvais, fille du principe charnel, pleine de péchés, et sans cesse agissant en nous, dont le monde est enveloppé comme la flamme est enveloppée par la fumée, le fer par la rouille ; c'est dans les sens, dans le coeur, dans l'intelligence pervertie, qu'il se plaît à travailler l'homme et à engourdir son âme. Applique-toi à le vaincre dans tes passions domptées.
" On admire vos organes matériels, mais l'âme est bien plus admirable: l'âme est au-dessus de l'intelligence ; mais qui est au-dessus de l'âme ? Combats ton ennemi, qui prend en toi la forme du désir ! "
XXXVIII
" Où va l'homme après sa mort ? " demande le disciple. " Le bien va au bien, et le mal au mal, " répond le maître ; " mais l'homme ne cesse pas d'exister sous d'autres formes jusqu'à ce qu'il soit régénéré tout entier dans le bien. "
Puis le dieu se définit lui-même par la voix inspirée et extatique du maître surnaturel.
" Des hommes d'une vie rigide et laborieuse, " dit-il, " viennent devant moi humblement prosternés, sans cesse glorifiant mon nom, et constamment occupés à mon service. D'autres me servent en m'adorant, moi dont la face est tournée de tous côtés: ils m'adorent avec le culte de la sagesse, uniquement, distinctement, sous diverses formes. Je suis le sacrifice ; je suis le culte ; je suis l'encens ; je suis l'invocation ; je suis les cérémonies qu'on fait aux mânes des ancêtres ; je suis les offrandes ; je suis le père et la mère de ce monde, l'aïeul et le conservateur. Je suis le seul saint digne d'être connu. Je suis le consolateur, le créateur, le témoin, l'immuable, l'asile et l'ami. Je suis la génération et la dissolution, le lieu où résident toutes choses, et l'inépuisable semence de toute la nature. Je suis la clarté du soleil, et je suis la pluie. Je suis Celui qui tire les êtres du néant et qui les y fait rentrer. Je suis la mort et l'immortalité. Je suis l'être !
" Regarde ce monde comme un lieu de passage triste et court, et sers-moi uniquement ; le reste est néant ! Je pardonne au pécheur quand il revient à moi, et je purifie le souillé ! Je suis dans ceux qui me servent et m'adorent en vérité, et ils sont dans moi... Si celui qui a mal agi revient à moi et me sert, il est aussi justifié que le juste !... Unis ton âme à moi, et regarde-moi comme ton asile, et tu entreras en moi !... "
XXXIX
Ici le dialogue suspendu est repris par le disciple ; il fait une magnifique profession de foi au Dieu unique et suprême, dont tous les autres dieux secondaires, êtres purement symboliques, ne sont que les satellites obéissants. C'est le Te Deum de l'universalité divine ; la parole y luit comme le feu.
Le dieu lui répond par l'énumération des millions de formes sous lesquelles il se manifeste à la nature dans ses créations et dans sa providence. Enfin le maître se transfigure entièrement en esprit, et foudroie le disciple anéanti dans sa divinité ; puis il reprend sa forme humaine douce et souriante, et l'instruit des devoirs du culte et de la morale.
" Celui-là est chéri de moi, dit-il, dont le coeur, libre de toute haine, répand sa charité sur toute la nature animée ou inanimée ; qui ne craint point les hommes, et que les hommes ne craignent point ; qui ne désire rien pour lui, tout pour ses frères ; qui est le même dans la gloire ou dans l'humiliation, dans le chaud et dans le froid, dans la peine et dans le plaisir ; qui s'élève par le détachement au-dessus des vicissitudes de la courte vie d'ici-bas, pour chercher le seul Brahma (Dieu), le souverain principe de toutes choses.
" Or, sais-tu ce que c'est que ce divin secret dont la connaissance te conduira à l'immortalité ? C'est Celui qui n'a ni commencement ni fin, et qui ne peut être appelé ni la vie ni la mort, car il est au-dessus et en dehors de la mort et de la vie ! Il est tout mains et tout pieds, il est tout visage, toute tête, tout oeil, tout oreille. Milieu de tous les mondes, il les remplit de son étendue ; n'ayant lui-même aucun organe, il est le résumé de toutes les facultés des organes ; sans être incorporé dans rien, il contient tout, et sans aucune qualité des choses il participe souverainement à toutes les qualités. Il est le dedans et le dehors, le mobile et l'immobile de la nature ; par l'imperceptibilité de ses parties dans ce que nous appelons l'infiniment petit, il échappe à la vue ; il est loin, et cependant il est présent ; il est indivisible, et cependant il est divisé en toutes choses ; il est ce qui détruit et ce qui produit ; il est la lumière, mais il n'est pas les ténèbres " (nette protestation contre le panthéisme dont ces doctrines sont accusées) ; " il est la sagesse, l'objet et la fin de toute sagesse !
" Celui qui me connaît ainsi par ce que je suis entre dans ma nature et s'y divinise.
" Toutes choses animées ou inanimées sont produites par l'union des deux principes, la matière et l'esprit.
" Quand tu vois toutes les différentes espèces d'être qui sont dans la nature comprises dans un seul être, de qui elles émanent et se répandent au dehors, alors tu conçois Dieu !
" Ceux qui, par les yeux de la sagesse, aperçoivent que le corps et l'esprit sont distincts, et qu'il y a pour l'homme une séparation finale qui l'émancipe de la nature animale, ceux-là entrent par l'intelligence dans l'état des êtres. "
Vous voyez que cette sublime philosophie, comme la philosophie du christianisme, ne place pas la perfectibilité indéfinie dans ce monde des sens et de la mort, mais dans le monde supérieur de l'âme et de l'immortalité !
XL
Le dialogue suivant explique la théorie du bien pour le bien, du renoncement complet au fruit de la bonne action, de la vertu pour elle-même, des sacrifices. On croit lire Fénelon dans ses plus pieuses extases de l'amour de Dieu pour Dieu seul.
" Ecoute, et retiens maintenant mes dernières paroles, " dit en finissant le maître ; " ce sont les plus mystérieuses ; je vais te les dire pour ton bonheur, parce que tu es mon bien-aimé... "
Il résume en peu de mots toute cette doctrine au disciple, et lui recommande de ne la révéler qu'à ceux qui l'aiment.
" Et maintenant, " ajoute le maître divin, as-tu écouté avec attention ? et le nuage de ton esprit, qui ne vient que d'ignorance, est-il dissipé ? "
" Il est dissipé, " répond le disciple, " et j'ai retrouvé à ta voix l'entendement. Je serai ferme maintenant dans la foi, et je vais agir conformément à ce que je crois. "
" Et c'est ainsi, " chante alors le poëte, " que je fus témoin et auditeur du miraculeux entretien entre le fils de Vaaseda et le magnanime fils de Pandoa, et que j'ai obtenu la faveur d'entendre cette suprême et divine doctrine, telle qu'elle a été révelée par Krisna lui-même, le dieu de la foi. Plus je repasse dans mon esprit ce saint et merveilleux dialogue de Krisna et d'Arjoùn, plus mon coeur est dilaté par une joie surnaturelle. En quelque lieu que soit Krisna, le dieu de la foi ; en quelque lieu que soit Arjoùn, le puissant lanceur de flèches, là se trouvent certainement la vérité, la fortune, la victoire et la vertu ! "
Y a-t-il rien dans ce langage et dans ces doctrines théologiques et morales, datant de quatre mille six cents ans, qui atteste la prétendue barbarie et la grossière superstition que certains philosophes ont besoin d'attribuer au vieux monde pour motiver leur orgueilleux système ? N'y sent-on pas, au contraire, ou la sagesse d'un âge déjà très-avancé en foi et en vertu, ou le reflet encore tiède et lumineux d'une révélation primitive mal effacée de la mémoire des hommes ? Ne dirait-on pas, à la lecture de ces lignes, qu'une racine pleine de la sève morale du christianisme futur végétait dans les flancs de l'Himalaya ?
Avant de feuilleter avec vous la littérature de l'Inde primitive, il fallait vous donner une idée de la philosophie religieuse de ces peuples, car avant de parler il faut penser.
Passons aux poëmes de cette littérature. Ses poëmes sont tout à la fois son histoire en poésie et sa théologie en actions.
POST-SCRIPTUM
Un admirable écrivain qui vient d'adresser à mon nom, dans la Presse, un hymne à l'amitié déguisé sous la forme d'une critique, me reproche d'avoir désespéré du monde, d'avoir découragé l'esprit humain de sa sainte aspiration au progrès, d'avoir exhumé, dans une lecture de l'Imitation et ailleurs, ce qu'il appelle les miasmes méphitiques du moyen âge, d'avoir désossé l'homme de ses forces et de sa virilité, en lui enlevant les mirages, selon nous très-dangereux, d'un progrès indéfini et continu sur ce petit globe.
Nous lui répondrons incessamment entre deux Entretiens littéraires, ou même dans un des Entretiens littéraires que nous publions ; car M. Pellatan, qui parle comme Platon, a le droit de rêver comme lui de beaux rêves. Mais nous, hélas !... il y a longtemps que nous sommes réveillé !... Nous croyons plus beau et plus viril de regarder en face le malheur sacré de notre condition humaine que de le nier ou d'en assoupir en nous le sentiment avec de l'opium. Ce suc de pavot, quelque bien apprêté qu'il soit, et M. Pellatan l'apprête en grand poëte, n'est bon qu'à donner les délires de la perfectibilité indéfinie et de la félicité sans limites sur une terre qui ne fut, qui n'est et qui ne sera jamais qu'un sépulcre blanchi entre deux mystères !
Du progrès local, relatif et borné, oui ! Du progrès indéfini et continu, non ! Rien n'est illimité dans notre petite espèce, bornée à un éclair de durée, à un atome d'espace, à une pincée de poussière. De l'utopie avec les idées, passe encore ; mais de l'utopie avec la nature ! Oh ! les éléments mêmes se moqueraient de nous. Ce genre d'utopie me rappelle les fossoyeurs d'Hamlet, qui jouent aux osselets dans leur cimetière avec les crânes vides et déterrés des morts. Respectons nos belles destinées futures là-haut, mais ici respectons au moins notre néant !
Un historien dont l'érudition nourrit le bon sens, et dont le bon sens se relève quand il le faut jusqu'à la poésie, ce bon sens transcendant de l'imagination, M. Thierry, nous fournit une frappante et pathétique image de cette condition transitoire des civilisations humaines. M. Pellatan aime les images, et il a raison: dire n'est rien, peindre est tout en fait de style ; les images sont les gravures de l'idée ; ce qui n'est pas représenté n'est pas dit.
Voici l'image de M. Thierry:
" Tu te souviens peut-être, ô roi, " dit un chef saxon à son prince, " de ce qui arrive quelquefois dans les jours d'hiver quand tu es assis à table avec tes capitaines, qu'un bon feu brille dans le foyer, que la salle est chaude, mais qu'il pleut, qu'il neige et qu'il gèle au dehors. Vient un petit oiseau qui traverse la salle à tire-d'aile, entrant par une porte, sortant par l'autre ; l'instant de ce trajet est plein de douceur pour lui, il ne sent plus ni pluie, ni vent, ni frimas ; mais cet instant est fugitif, l'oiseau disparaît en un clin d'oeil, et de l'hiver il repasse dans l'hiver ! Telle me semble la vie des hommes sur cette terre, et sa durée d'un moment, comparée à la longueur du temps qui la précède et qui la suit: de l'hiver il repasse dans l'hiver. "
L'air extérieur, la pluie, la neige, le vent, les frimas, c'est la condition de l'homme ; la salle chaude et abritée, c'est le progrès ; l'oiseau, c'est la civilisation qui traverse un moment cette douce température, mais qui, hélas ! ne s'y repose pas longtemps, et qui, poursuivie par l'instabilité humaine, repasse de l'hiver dans l'hiver.
Jetons du bois dans le foyer, et prions Dieu que la lumière et la chaleur durent, dirai-je à M. Pellatan ; mais ne flattons pas le pauvre oiseau qui passe, et ne croyons à l'éternité de rien ici-bas, pas même de nos songes !
LAMARTINE.
Paris, le 20 mars 1856.
I
Nous vous avons esquissé une première idée de la philosophie sacrée de l'Inde. Entrons dans la poésie ; c'est encore sa philosophie.
Mais, avant de vous donner quelques fragments de ces immenses poëmes épiques de l'Inde primitive récemment découverts, un mot sur ce qu'on entend par la poésie.
J'ai souvent entendu demander ! Qu'est-ce que la poésie ? Autant vaudrait dire, selon moi : Qu'est-ce que la nature ? Qu'est-ce que l'homme ?
On ne définit rien, et cette impuissance à rien définir est précisément la suprême beauté de toute chose indéfinissable.
Laissons donc le grammairien ou le théoricien définir, s'il le peut, la poésie ; quant à nous, disons simplement le vrai mot : mystère du langage.
La poésie, comme nous la concevons, n'est en effet rien de ce qu'ils disent ; elle n'est ni le rythme, ni la rime, ni le chant, ni l'image, ni la couleur, ni la figure ou la métaphore dans le style ; elle n'est même pas le vers ; elle est tout cela dans la forme, bien qu'elle soit aussi tout entière sans forme ; mais elle est autre chose encore que tout cela : elle est la poésie.
II
Il y a dans toutes les choses humaines, matérielles ou intellectuelles, une partie usuelle, vulgaire, triviale, quoique nécessaire, qui correspond plus spécialement à la nature terrestre, quotidienne, et en quelque sorte domestique, de notre existence ici-bas. Il y a aussi dans toutes les choses humaines, matérielles ou intellectuelles, une partie éthérée, insaisissable, transcendante, et pour ainsi dire atmosphérique, qui semble correspondre plus spécialement à la nature divine de notre être.
L'homme, par un instinct occulte, mais universel, semble avoir senti, dès le commencement des temps, le besoin d'exprimer dans un langage différent ces choses différentes. Placé lui-même, pour les sentir et les exprimer, sur les limites de ces deux natures humaines et divines qui se touchent et se confondent en lui, l'homme n'a pas eu longtemps le même langage pour exprimer l'humain et le divin des choses. La prose et la poésie se sont partagé sa langue, comme elles se partagent la création. L'homme a parlé des choses humaines ; il a chanté les choses divines. La prose a eu la terre et tout ce qui s'y rapporte ; la poésie a eu le ciel et tout ce qui dépasse, dans l'impression des choses terrestres, l'humanité. En un mot, la prose a été le langage de la raison, la poésie a été le langage de l'enthousiasme ou de l'homme élevé par la sensation, la passion, la pensée, à sa plus haute puissance de sentir et d'exprimer. La poésie est la divinité du langage.
III
Voulez-vous une preuve de cette distinction puisée dans le fait et non dans la théorie ? Observez, depuis l'origine des littératures, ce qui a été le partage de la prose, ce qui a été le domaine de la poésie.
Dans toutes les langues, l'homme a parlé et écrit en prose des choses nécessaires à la vie physique ou sociale : domesticité, agriculture, politique, éloquence, histoire, sciences naturelles, économie publique, correspondance épistolaire, conversation, mémoires, polémique, voyages, théories philosophiques, affaires publiques, affaires privées, tout ce qui est purement du domaine de la raison ou de l'utilité a été dévolu sans délibération à la prose.
Dans toutes les langues, au contraire, l'homme a chanté généralement en vers la nature, le firmament, les dieux, la piété, l'amour, cette autre piété des sens et de l'âme, les fables, les prodiges, les héros, les faits ou les aventures imaginaires, les odes, les hymnes, les poëmes enfin, c'est-à-dire tout ce qui est d'un degré ou de cent degrés au-dessus de l'exercice purement usuel et rationnel de la pensée.
Le verbe familier s'est fait prose ; le verbe transcendant s'est incarné dans les vers. L'un a discouru, l'autre a chanté.
Pourquoi cette différence dans ces modes divers de l'expression humaine ? Qui est-ce qui a enseigné ou imposé à l'humanité qu'il fallait parler en prose ces choses, et chanter en vers celles-là ? Personne. Le maître de tout, l'instituteur et le législateur des formes et de l'expression humaine n'est autre que l'instinct, cette révélation sourde, mais impérieuse et pour ainsi dire fatale, de la nature dans notre être et dans tous les êtres. Analysons-nous nous-mêmes :
IV
L'homme sensitif et pensant est un instrument sonore de sensations, de sentiments et d'idées. Chaque corde de cet instrument, monté par le Créateur, éprouve une vibration et rend un son proportionné à l'émotion que la nature sensible de l'homme imprime à son cœur ou à son esprit, par la commotion plus ou moins forte qu'il reçoit des choses extérieures ou intérieures.
A l'exception de l'extrême douleur, qui brise les cordes de l'instrument et qui leur arrache un cri inarticulé, cri qui n'est ni prose ni vers, ni chant ni parole, mais un déchirement convulsif du cœur qui éclate, l'homme se sert, pour exprimer son émotion, d'un langage simple, habituel et tempéré comme elle.
Quand l'émotion, au contraire, est extrême, exaltée, infinie ; quand l'imagination de l'homme se tend, et vibre en lui jusqu'à l'enthousiasme ; quand la passion réelle ou imaginaire l'exalte ; quand l'image du beau dans la nature ou dans la pensée le fascine ; quand l'amour, la plus mélodieuse des passions en nous, parce qu'elle est la plus rêveuse, lui fait imaginer, peindre, invoquer, adorer, regretter, pleurer ce qu'il aime ; quand la piété l'enlève à ses sens et lui fait entrevoir, à travers le lointain des cieux, la beauté suprême, l'amour infini, la source et la fin de son âme, Dieu ! et quand la contemplation extatique de l'Etre des êtres lui fait oublier le monde des temps pour le monde de l'éternité ; enfin quand, dans ses heures de loisir ici-bas, il se détache, sur l'aile de son imagination, du monde réel pour s'égarer dans le monde idéal, comme un vaisseau qui laisse jouer le vent dans sa voilure et qui dérive insensiblement du rivage sur la grande mer ; quand il se donne l'ineffable et dangereuse volupté des songes aux yeux ouverts, ces berceurs de l'homme éveillé, alors les impressions de l'instrument humain sont si fortes, si profondes, si pieuses, si infinies dans leurs vibrations, si rêveuses, si supérieures à ses impressions ordinaires, que l'homme cherche naturellement pour les exprimer un langage plus pénétrant, plus harmonieux, plus sensible, plus imagé, plus crié, plus chanté que sa langue habituelle, et qu'il invente le vers, ce chant de l'âme, comme la musique invente la mélodie, ce chant de l'oreille ; comme la peinture invente la couleur, ce chant des yeux ; comme la sculpture invente les contours, ce chant des formes ; car chaque art chante pour un de nos sens, quand l'enthousiasme, qui n'est que l'émotion à sa suprême puissance, saisit l'artiste. L'art des arts, la poésie seule, chante pour tous les sens à la fois et pour l'âme, centre divin et immortel de tous les sens.
Donc, à une impression transcendante un mode transcendant d'exprimer cette impression. Voilà, selon nous, toute l'origine et toute l'explication du vers, cette transcendance de l'expression, ce verbe du beau, non dans la pensée seulement, mais dans le sentiment et dans l'imagination.
V
Mais comment l'homme discernera-t-il, nous dit-on encore, ce qui doit être parlé ou ce qui doit être chanté dans les sensations ou dans les sentiments qui l'émeuvent ?
Nous répondons encore par le même mot : mystère.
L'homme n'a pas besoin de le discerner, il le sent. Ce qui est poésie dans la nature physique ou morale, et ce qui n'est pas poésie, se fait reconnaître à des caractères que l'homme ne saurait définir avec précision, mais qu'il sent au premier regard et à la première impression, si la nature l'a fait poète ou simplement poétique.
Ainsi, prenez pour exemple la nature inanimée, le paysage :
Voilà une plaine immense, cultivée, fertile, couverte d'épis ou de prairies, grenier de l'homme ; mais cette plaine n'est ni sillonnée par un fleuve, ni bordée par des collines, ni penchée vers la mer, et ses horizons monotones se confondent avec le ciel bas et terne qui l'enveloppe. Certes, c'est un spectacle agréable au laboureur et consolant pour l'économiste, qui calcule combien de milliers d'hommes et d'animaux seront nourris après la moisson par le pain ou par l'herbe fauchés sur ces sillons. Mais vous traverseriez pendant des jours et des mois une plaine de cette fécondité et de ce niveau, sans qu'un atome de poésie sortit pour les yeux ou pour l'âme de ce grenier de l'homme.
Où est la poésie dans tout cela ? J'y vois bien la richesse, j'y vois bien l'utile ; mais le beau, mais l'impression, mais le sentiment, mais l'enthousiasme, où sont-ils ? Il n'y a peut-être d'autre poésie à recueillir sur cette immense étendue de choses utiles que la plus inutile de toutes ces choses, le vol soudain et effarouché d'une alouette fouettée du vent, qui s'élève tout à coup de cet océan d'épis jaunes, pour aller chanter on ne sait quel petit hymne de vie dans le ciel, et qui redescend après avoir donné cette joie à l'oreille de ses petits, cachés dans le chaume ; ou bien le cri strident du grillon qui cuit au soleil sur la terre aride ; ou le bruissement sec et métallique des pailles d'épis frôlées par la brise folle les unes contre les autres, et qui interrompent de temps en temps, par un ondoiement de mer, le silence mélancolique de l'étendue.
VI
Or, pourquoi la plaine est-elle prosaïque, et pourquoi l'alouette, le grillon, la brise dans les épis sont-ils poétiques ? Qui pourrait le dire ?
Peut-être parce que l'alouette présente le contraste d'un peu de joie au milieu de cette monotonie de tristesse, et d'un peu d'amour maternel au-dessus de son nid, cette délicieuse réminiscence de nos mères ?
Peut-être parce que le grillon nous rappelle le désert aride de Syrie, où le cri du même insecte anime seul au loin la route silencieuse du chameau sur les sables brûlés de la terre ?
Peut-être parce que ce bruissement et cet ondoiement d'épis mûrs sous la brise folle nous transportent, par l'analogie de leur bruit, sur les vagues ridées de l'Océan, au pied du mât où frissonne ainsi la toile ?
Et pourquoi ces trois petits phénomènes et ces trois petites images sont-elles à nos yeux la seule poésie de ce vaste espace ? Parce que de ces trois phénomènes et de ces trois images il sort pour nous une émotion, et que de cette immense plaine d'épis il ne sort que de la richesse.
Ce n'est donc pas l'utile qui constitue la poésie, c'est le beau. L'épi est utile, mais l'alouette vit, le grillon chante, la brise pleure, le cœur sympathise, la mémoire se souvient, l'image surgit, l'émotion naît ; avec l'émotion naît la poésie dans l'âme. Vous pouvez chanter l'alouette, le grillon, la brise dans le chaume ; je vous défie de chanter le champ de blé, la meule de gerbes, le sac de froment : cela se compte, cela ne se chante pas. L'instrument humain n'a point d'écho pour le chiffre.
VII
Mais vous approchez des Alpes ; les neiges violettes de leurs cimes dentelées se découpent le soir sur le firmament, profond comme une mer ; l'étoile s'y laisse entrevoir au crépuscule comme une voile émergeant sur l'océan de l'espace infini ; les grandes ombres glissent de pente sur les flancs des rochers noircis de sapins ; des chaumières, isolées et suspendues à des promontoires comme des nids d'aigles, fument du foyer de famille du soir, et leur fumée bleue se fond en spirales légères dans l'éther ; le lac limpide, dont l'ombre ternit déjà la moitié, réfléchit dans l'autre moitié les neiges renversées et le soleil couchant dans son miroir ; quelques voiles glissent sur sa surface, les barques sont chargées de branchages coupés de châtaigners, dont les feuilles trempent pour la dernière fois dans l'onde ; on n'entend que les coups cadencés des rames qui rapprochent le batelier du petit cap où la femme et les enfants du pêcheur l'attendent au seuil de sa maison ; ses filets y sèchent sur la grève ; un air de flûte, un mugissement de génisse dans les prés, interrompent par moments le silence de la vallée ; le crépuscule s'éteint, la barque touche au rivage, les feux brillent çà et là à travers les vitraux des chaumières ; on n'entend plus que le clapotement alternatif des flots endormis du lac, et de temps en temps le retentissement sourd d'une avalanche de neige dont la fumée blanche rejaillit au-dessus des sapins ; des milliers d'étoiles, maintenant visibles, flottent comme des fleurs aquatiques de nénuphars bleus sur les lames ; le firmament semble ouvrir tous ses yeux pour admirer ce bassin de montagnes ; l'âme quitte la terre, elle se sent à la hauteur et à la proportion de l'infini ; elle ose s'approcher de son Créateur, presque visible dans cette transparence du firmament nocturne ; elle pense à ceux qu'elle a connus, aimés, perdus ici-bas, et qu'elle espère, avec la certitude de l'amour, rejoindre bientôt dans la vallée éternelle : elle s'émeut, elle s'attriste, elle se console, elle se réjouit ; elle croit parce qu'elle voit ; elle prie, elle adore, elle se fond comme la fumée bleue des chalets, comme la poussière de la cascade, comme le bruissement du sable sous le flot, comme la lueur de ces étoiles dans l'éther ; elle participe à la divinité du spectacle.
Voilà la poésie du paysage ! Je vous défie de parler, en face de ces merveilles, le langage vulgaire. Chantez alors, car vous êtes ému autant que les fibres de l'instrument peuvent être émues sans briser les cordes. La poésie est née en vous, elle vous inonde, elle vous submerge, elle vous étouffe ; l'hymne ou l'extase naissent sur vos lèvres, le silence ou le vers sont seuls à la mesure de vos émotions !
Voilà une des poésies de la terre ! Nous ne finirions pas, si nous les énumérions en parcourant les scènes diurnes ou nocturnes de notre séjour terrestre. Tout ce qui a son émotion a sa poésie. Tout ce qui a sa poésie demande à être exprimé dans une langue supérieure à la langue usuelle, expression des choses ordinaires.
VIII
Mais la mer ? La mer, soit que nous voguions sur ses lames, soit que nous contemplions sa surface du haut des falaises, a mille fois plus de poésie que la terre et les montagnes. Pourquoi ? nous dit-on souvent. Nous répondons en deux mots : Parce qu'elle a plus d'émotion pour nos yeux, pour notre pensée, pour notre âme. Un livre entier ne suffirait pas à les énumérer et à les définir toutes. Disons les principales.
D'abord, la mer est l'élément mobile ; sa mobilité semble lui donner avec le mouvement la vie, la passion, la colère, l'apaisement d'une âme tantôt calme, tantôt agitée. Ce mouvement et cette instabilité produisent en nous une première impression de plaisir ou de terreur. -- Emotion !
Ensuite, la mer est transparente ; elle ressemble au firmament ou à l'éther, qui répercutent la lumière de l'astre du jour ou des étoiles de la nuit ; elle se transfigure sans fin comme le caméléon par ses couleurs changeantes, roulant tantôt la lumière, tantôt la nuit dans ses vagues. -- Emotion !
Elle est immense, et elle imprime par son étendue sans limite une idée de grandeur démesurée qui fait penser à l'infini. -- Emotion !
Ses vagues, quand elles lèchent sans bruit la grève de sable humide, rappellent la respiration douce du sommeil d'un enfant sur le sein de sa mère. -- Emotion !
Quand elle écume, au lever d'un jour d'été, sous la brise folle, et que le goëland, renversé comme un oiseau blessé, trempe une de ses ailes dans la poussière de cette écume, la mer rappelle les bouillonnements harmonieux de l'onde qui commence à frissonner sur le feu. -- Emotion !
Quand elle s'accumule en montagnes humides sous le vent lourd d'automne, et qu'elle s'écroule avec des contre-coups retentissants sur le sol creux des caps avancés, elle rappelle les mugissements de la foudre dans les nuages et les tremblements de la terre qui déracinent les cités. -- Emotion !
Si un navire en perdition apparaît et disparaît tour à tour sur la cime ou dans la profondeur de ses lames, on pense aux périls des hommes embarqués sur ce bâtiment, on voit d'avance les cadavres que le flot roulera le lendemain sur la grève, et que les femmes et les mères des naufragés viendront découvrir sous les algues, tremblant de reconnaître un époux, un père ou un fils. -- Emotion !
Si une voile dérive par un jour serein du port, on pense aux rivages lointains et inconnus où cette voile ira aborder, après avoir traversé pendant des jours sans nombre ce désert des lames ; ces terres étrangères se lèvent dans l'imagination avec les mystères de climat, de nature, de végétation, d'hommes sauvages ou civilisés qui les habitent ; on s'y figure une autre terre, d'autres soleils, d'autres hommes, d'autres destinées. -- Emotion !
Si une flotte dont on attend le retour montre, au coucher du soleil, les étages successifs de ses voiles surgissant une à une, comme un troupeau de moutons qui monte une colline au-dessus de la courbe de l'horizon, on songe aux canons qui ont grondé dans ses bordées, aux vaisseaux qui ont sombré sous les boulets des ennemis, aux morts et aux blessés qui ont jonché ses ponts sous la mitraille ; toutes les images de la guerre, de la mort pour la patrie, de la gloire et du deuil, assiégent la pensée. -- Emotion !
Si la mer est peuplée de barques de pêcheurs comme un village flottant, on songe à la joie des chaumières qui attendent le soir le fruit du travail du jour, on voit sur la côte s'allumer une à une les lampes des phares, étoiles terrestres des matelots. -- Emotion !
Si la mer est vide, on songe à l'espace qu'aucun compas ne circonscrit, domaine incommensurable du vent qui laboure ses vagues pour on ne sait quelle moisson de vie ou de mort. -- Emotion !
Si l'œil cherche à sonder le lit murmurant de ces vagues, on songe à la profondeur des abîmes qu'elles recouvrent, aux monstres qui bondissent, ou rampent, ou nagent dans les mystères de ce monde des eaux. -- Emotion !
Enfin, si on calcule par la pensée l'incalculable ondulation de ces vagues succédant aux vagues qui battent depuis le commencement du monde, de leur flux et de leur reflux, les falaises dont les granits pulvérisés sont devenus un sable impalpable à ces frôlements de l'eau, on s'égare dans la supputation des siècles et on a quelque sentiment de l'éternité. -- Emotion !
IX
Toutes ces émotions éparses ou réunies forment pour l'homme la poésie de la mer ; elles finissent par donner au contemplateur le vertige de tant d'impressions. Il s'assoit sur le rivage élevé des mers, comme dit Homère, et il demeure seul, immobile et muet, à regarder et à écouter les flots ; et s'il essaye, en présence d'un tel spectacle, de se parler à lui-même, il cherche involontairement une langue qui lui rappelle la grandeur, la profondeur, la mobilité, le sommeil, le réveil, la colère, le mugissement, la cadence de l'élément dont son âme, à force d'émotions montées de l'abîme à ses sens, contracte un moment l'infini. L'homme ne parle plus alors ; il s'exclame, il gémit, il pleure, il s'exalte, il frissonne, il jouit, il tremble, il s'anéantit, il se prosterne, il adore, il prie ; il chante le Te Deum de la grandeur de Dieu et de la petitesse de l'homme, et son chant prend instinctivement la symétrie, la sonorité, la majesté, la chute et la rechute des vagues. Ses vers se façonnent et s'harmonisent sur la succession et sur l'alternation des ondes par le rhythme, c'est-à-dire par la mesure musicale des mots. Mais le cœur de l'homme lui-même n'est-il pas un organe rhythmé ?...
X
Si nous parcourions ainsi successivement tous les phénomènes du monde visible ou du monde social, nous trouverions partout des éléments sans nombre de poésie cachés aux profanes dans toute la nature, comme le feu dans le caillou. Tout est poétique à qui sait voir et sentir. Ce n'est pas la poésie qui manque à l'œuvre de Dieu, c'est le poëte, c'est-à-dire c'est l'interprète, le traducteur de la création.
Mais que serait-ce si nous parcourions la gamme entière de l'âme humaine depuis l'enfance jusqu'à la caducité, depuis l'ignorance jusqu'à la science, depuis l'indifférence jusqu'à la passion, pour y décerner d'un coup d'œil ce qui est du domaine de la poésie et de ce qui est du domaine de la prose ? Nous trouverions partout que c'est l'émotion qui est la mesure de la poésie dans l'homme ; que l'amour est plus poétique que l'indifférence ; que la douleur est plus poétique que le bonheur ; que la piété est plus poétique que l'athéisme ; que la vérité est plus poétique que le mensonge ; et qu'enfin la vertu, soit que vous la considériez dans l'homme public qui se dévoue à sa patrie, soit que vous la considériez dans l'homme privé qui se dévoue à sa famille, soit que vous la considériez dans l'humble femme qui se fait servante des hospices du pauvre et qui se dévoue à Dieu dans l'être souffrant, vous trouveriez partout, disons-nous, que la vertu est plus poétique que l'égoisme ou le vice, parce que la vertu est au fond la plus forte comme la plus divine des émotions.
XI
Voilà pourquoi les vrais poètes chantent la vérité et la vertu, pendant que les poëtes inférieurs chantent les sophismes et le vice. Ces poëtes du vice sont de mauvais musiciens qui ne connaissent pas leur instrument. Ils touchent la corde fausse et courte, au lieu de la corde vraie et éternelle. Ils se trompent même pour leur gloire. A talent égal, le son que rend l'émotion du bien et du beau est mille fois plus intime et plus sonore que le son tiré des passions légères ou mauvaises de l'homme ; plus il y a de Dieu dans une poésie, plus il y a de poésie, car la poésie suprême c'est Dieu. On a dit : Le grand architecte des mondes ; on pouvait dire : Le grand poëte des univers !
XII
Si maintenant on nous interroge sur cette forme de poésie qu'on appelle le vers, nous répondrons franchement que cette forme du vers, du rhythme, de la mesure, de la cadence, de la rime ou de la consonnance de certains sons pareils à la fin de la ligne cadencée, nous semble très-indifférente à la poésie, à l'époque avancée et véritablement intellectuelle des peuples modernes.
Nous dirons plus : bien que nous ayons écrit nous-mêmes une partie de notre faible poésie sous cette forme, par imitation et par habitude, nous avouerons que le rhythme, la mesure, la cadence, la rime surtout, nous ont toujours paru une puérilité, et presque une dérogation à la dignité de la vraie poésie.
N'est-il pas puéril en effet, n'est-ce pas un jeu d'enfant, que cette condition arbitraire et humiliante de la prosodie des peuples consiste à faire marcher l'expression de sa pensée sur des syllabes tour à tour brèves et longues, comme une danseuse de ballets qui fait deux petits pas, puis un grand, sur ses planches ? N'est-il pas puéril que la poésie consiste à couper son sentiment dans toute sa fougue en deux hémistiches d'égale dimension, comme si les vibrations, l'amour, l'adoration, l'enthousiasme dussent être coupés par la césure, comme l'archet du chef d'orchestre coupe l'air en deux pour l'exécutant ? Enfin, comme si la pensée ne pouvait s'élancer de la terre au ciel à moins d'attacher sous le nom de rime à chacun de ses vers deux consonnances métalliques, comme la bayadère de l'Inde attache deux grelots à ses pieds pour entrer et pour adorer dans le temple ?
En vérité, quand l'homme est arrivé à l'horizon sérieux de la vie par les années et par la réflexion, il ne peut s'empêcher d'éprouver une certaine honte de lui-même et un certain mépris de ce qu'on appelle si improprement encore les conditions de la poésie. Quoi ! la poésie ou l'émotion par le beau, la poésie, cette essence des choses contenue dans une certaine proportion en toute chose créée par Dieu, la poésie cessera d'être ce qu'elle est, parce que le poëte doué de ce sens sublime, l'émotion par le beau, ne consentira pas à ravaler ce sens intellectuel à une puérile symétrie et à une vaine consonnance de sonorité ? Il faudrait rougir du nom de poëte, le plus beau des noms de l'homme dans la région des âmes.
XIII
Nous concevons le vers, à l'origine des littératures, quand l'intelligence pure était moins dégagée des sens.
L'homme est composé de sens et d'esprit. La sensualité et l'intellectualité de son être devaient s'associer à un certain degré dans son langage poétique. La partie sensuelle ou musicale de ce langage poétique devait peut-être prédominer alors sur la partie intellectuelle et immatérielle de la pensée. Le son pouvait prévaloir sur le sens.
Ce fut l'époque où la sensualité populaire inventa les rhythmes, les cadences, les intercadences, les césures, les nombres, les hémistiches, les strophes, les rimes. L'habitude de n'entendre ou de ne lire jamais la poésie que dans ces formes sonores et symétriques fit confondre la poésie avec le vers, la liqueur avec le vase, la matière avec le moule. De là ce préjugé qui nous domine encore ; mais il est à demi vaincu. La poésie arrivée à son âge viril dépouille ces langes de sa puérilité.
XIV
Parmi les grands écrivains poëtes, les uns par impuissance, les autres par dédain, se sont dispensés avec bonheur de la forme des vers ; ils n'en ont pas moins inondé l'âme de poésie. Platon, Tacite, Fénélon, Bossuet, Buffon, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, madame de Staël, madame Sand en France, une foule d'autres en Allemagne et en Angleterre, ont écrit des pages aussi émouvantes, aussi harmonieuses et aussi colorées que les poëtes versificateurs de nos temps et des temps antérieurs. On peut même affirmer sans scandale qu'il y a plus de véritable poésie dans leur prose qu'il n'y en a dans nos vers, parce qu'il y a plus de liberté. La difficulté vaincue, qui n'est plaisir que pour les esprits plus géomètres qu'enthousiastes, n'est pas plaisir pour l'ignorant. La masse des lecteurs ne s'inquiète pas de l'effort, mais de l'effet ; la foule veut sentir, et non s'étonner : de là le discrédit croissant du vers et de la rime, qui ne nous semblent plus que des jeux de plume ou d'oreille. De là aussi ce blasphème inintelligent de Pascal, qui, confondant le rimeur et le poëte, osait écrire " qu'un poëte était à ses yeux aussi méprisable qu'un joueur de boule. " Mot vrai, s'il s'appliquait à l'assembleur de mètres et de rimes ; mot absurde et blasphématoire du chef-d'œuvre de Dieu, s'il s'appliquait au vrai poëte, c'est-à-dire à celui qui achève la création en la contemplant, en l'animant et en l'exprimant.
XV
Un mot maintenant sur ce qu'on appelle les différents genres de poésie d'école.
Ce n'est pas le genre en ceci qui décerne la primauté, c'est le génie. Cependant on peut, si l'on veut, classer les genres de poésie par leur nature. Moins il y aura de sensualisme dans le poëte, plus le poëte sera véritablement spiritualiste, c'est-à-dire surhumain.
Ainsi, les premiers des poëtes sont évidemment les lyriques, c'est-à-dire ceux qui chantent, parce que leur poésie est plus spiritualiste que celle des autres poëtes, et parce qu'elle s'adresse exclusivement à la plus haute des facultés humaines : l'enthousiasme.
Après eux, et d'après le même principe de plus ou moins pure spiritualité dans l'œuvre, viennent les poëtes épiques, c'est-à-dire les poëtes qui racontent, parce que leurs poëmes s'adressent principalement à une faculté secondaire de l'esprit humain : l'intérêt pour les aventures de la vie héroïque ou nationale.
Puis viennent en troisième ordre, et toujours d'après le même principe de la plus ou moins pure intellectualité de l'œuvre, les poëtes dramatiques, c'est-à-dire ceux qui représentent dans leur poésie, à l'aide de personnages parlant et agissant sur la scène, les péripéties de la vie humaine, publique ou privée.
Pourquoi ce genre de poésie, qui comparait le plus souvent sur nos théâtres devant le peuple, est-il inférieur aux deux autres ? Parce qu'il s'adresse spécialement aux deux facultés inférieures de l'esprit humain : la curiosité et la passion.
Pourquoi encore ? Parce qu'il est celui de tous les genres de poésie qui se suffit le moins à lui-même, qui vit le moins de sa propre substance, et qui emprunte le plus de secours matériels aux autres arts pour produire son effet sur les hommes.
Il faut au poëte dramatique, pour émouvoir de toute sa puissance le cœur humain, un théâtre, une scène, des décorations, des musiciens, des peintres, des acteurs, des costumes, des gestes, des paroles, des larmes feintes, des déclamations, des cris simulés, du sang imaginaire, mille moyens étrangers à la poésie elle-même. Il ne faut au poëte lyrique ou au poëte épique qu'une goutte d'encre au bout d'un roseau ou d'une plume pour tracer, évoquer, immortaliser sur un papyrus ou sur une page, l'enthousiasme, l'intérêt, la prière, les larmes éternelles du genre humain.
XVI
Nous savons bien, nous le répétons encore, qu'en dehors de cette supériorité ou de cette infériorité relative des genres dans la poésie, il y a la supériorité ou l'infériorité des poëtes, qui dément souvent cette classification par la souveraine exception du talent ; que tel poète épique, comme Homère, par exemple, est égal ou supérieur à tel poëte lyrique, comme Orphée ; que tel poëte dramatique, comme Shakspeare, par exemple, dépasse tous les poëtes épiques des temps modernes, et contient, dans son océan personnel de facultés poétiques, l'hymne, l'ode, le récit, le drame, la tragédie, la comédie, l'élégie, tout ce qui vibre, tout ce qui pense, tout ce qui chante, tout ce qui agit, tout ce qui pleure, tout ce qui rit dans le cœur de l'homme aux prises avec la nature.
J'ai tort d'avoir écrit tout ce qui rit, car le rire n'est pas du domaine de la poésie telle qu'elle doit être entendue. Même quand on rit en vers, non-seulement le rire n'est jamais poétique, mais encore il est l'opposé de toute poésie, car il est l'inverse de tout enthousiasme et de toute beauté. Le rire est une des mauvaises facultés de notre espèce ; c'est l'expression du dénigrement, de la moquerie, de la vanité cachée, et d'une maligne satisfaction de nous-mêmes en surprenant nos semblables en flagrant délit de ridicule. Le rire est amusant, mais il n'est pas sain. Les grands comiques peuvent avoir le génie de l'infirmité humaine ; ils peuvent être de grands peintres, ils ne sont jamais des poëtes, si ce n'est par hasard dans l'expression. Le rire est la dernière des facultés de l'homme. L'envie rit, la malignité rit, l'ironie rit, le mépris rit, la foule rit dans ses mauvais jours ; jamais la bonté, jamais la pitié, jamais l'amour, jamais la piété, jamais la charité, jamais la vertu, jamais le génie, jamais le dévouement, jamais la sagesse. Malheur au peuple athénien qui riait de tout, même de ses gloires et de ses malheurs !
Passez-moi cette imprécation contre le rire en poésie. On ne rit pas au ciel. Satan seul rit quand l'homme tombe. Le beau et le saint sont sérieux. Il s'agit du beau.
Vingt des vingt-deux tomes du Cours familier de littérature de Lamartine sont consultables en ligne sur le site Gallica mais en mode image et sans table des matières ; ce qui ne permet pas d'en tirer le meilleur avantage. Voici la table des sujets abordés dans les différents tomes d'entretien que j'ai ouverts :
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Tome 1 |
1er Entr. |
Le sentiment de la littérature (autobiographique) |
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Tome 3 |
13e Entr. |
RACINE - Athalie |
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Tome 4 |
19e Entr. |
Littérature légère - ALFRED DE MUSSET (suite), les œuvres |
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Tome 5 |
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PREAMBULE DE L'ANNEE 1858 (à propos des mauvaises critiques) |
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Tome 6 |
31e Entr. |
VIE ET OEUVRES DE PETRARQUE |
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Tome 7 |
37e Entr. |
La littérature des sens. LEOPOLD ROBERT (2ème partie) |
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Tome 8 |
43e Entr. |
VIE ET OEUVRES DU COMTE DE MAISTRE (2ème partie) |
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Tome 9 |
49e Entr. |
Les salons littéraires - SOUVENIRS DE MADAME RECAMIER |
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Tome 10 |
55e Entr. |
L'ARIOSTE (1ère partie) |
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Tome 11 |
61e Entr. |
Suite de la littérature diplomatique |
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Tome 12 |
67e Entr. |
- J.-J. ROUSSEAU. (3ème partie) |
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Tome 13 |
73e Entr. |
- CRITIQUE (4ème partie) |
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Tome 14 |
79e Entr. |
OEUVRES DIVERSES DE M. DE MARCELLUS (2ème partie) |
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Tome 15 |
85e Entr. |
- Les misérables, par Victor Hugo (3ème partie) |
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Tome 16 |
91e Entr. |
VIE DU TASSE (1ère partie) |
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Tome 17 |
97e Entr. |
ALFIERI (2ème partie) |
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Tome 19 |
109e Entr. |
MEMOIRES DU CARDINAL CONSALVI, ministre du pape PIE VII, |
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Tome 20 |
116e Entr. |
LE LEPREUX DE LA CITE D'AOSTE par Xavier DE MAISTRE |
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Tome 21 |
121e Entr. |
Conversations de Goethe, par Eckermann (3ème partie) |
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Tome 22 |
127e Entr. |
FIOR D'ALIZA (suite) |