Quatre larges extraits de
La Chute d'un Ange
par Alphonse de Lamartine

 

Première Vision (début, Le Chœur des Cèdres du Liban)
Deuxième Vision (début)
Huitième Vision (complète, Fragment du Livre Primitif)
Dixième Vision (fin)
 
Critiques

 

Première vision (début)

Or, c'était dans ces jours avant que sur ces cimes
Dieu n'eut fait refluer les vagues des abîmes,
Quand tout être voisin de sa création,
Excepté l'homme, était dans sa perfection.
La lune dans le ciel, pâle sœur de la terre,
Comme aux bornes des mers la voile solitaire,
S'élevait pleine et ronde entre ces larges troncs,
Et des cèdres sacrés touchant déjà les fronts,
Semblait un grand fruit d'or qu'à leur dernière tige
Avaient mûri le soir ces arbres du prodige.
De rameaux en rameaux les limpides clartés
Ruisselaient, serpentaient en reflets réfractés,
Comme un ruisseau d'argent, qu'une chute divise,
En nappes de cristal pleut, scintille et se brise,
Puis s'étendant à terre en immenses toisons,
Sur les pentes en fleurs argentaient les gazons.
On voyait aux lueurs de la nocturne lampe
Des files de troupeaux gravissant une rampe,
Qu'une errante tribu de pasteurs, pris du soir,
Chassait dans le lointain derrière un tertre noir.
Hommes, femmes, enfants, ils s'enfonçaient dans l'ombre.
Cette famille humaine était en petit nombre ;
Sous ce ciel sans ardeur et sans humidité
Nul tissu ne couvrait leur belle nudité :
Les femmes s'ombrageaient avec leur chevelure,
Qu'elles tressaient en frange autour de leur ceinture ;
Et les hommes nouaient sur leurs flancs nus les peaux
Des plus beaux léopards ennemis des troupeaux ;
La taille, la grandeur, la force de ces hommes
Passait l'humanité des âges où nous sommes,
Autant que la hauteur de ces arbres géants
Surpasse en vos forêts vos chênes de cent ans.
Leur voix qui s'éloignait mourut dans la distance,
Et tout fut sous le bois solitude et silence.
Majesté des déserts, de la nuit et des cieux,
Qui pourrait vous chanter comme vous voient mes yeux ?
Si vous gardez encore après votre ruine
Pour le regard de l'homme une empreinte divine,
Si la nuit rayonnante et ses globes errants
Lui montrent l'infini sous ces cieux transparents,
Qu'était-ce avant le jour où le dépôt de l'onde
Jeta sur votre sol son atmosphère immonde ?
Qu'était-ce, quand du jour le grand globe couché,
Le firmament de nous par l'ombre rapproché,
Laissait lire au regard égaré dans ces routes
Ces voûtes de soleil derrière d'autres voûtes,
Et ce filet des cieux vaste éblouissement
Dont chaque maille était un soleil écumant ?
Qu'était-ce quand du mal le funèbre génie
N'avait du globe encor qu'effleuré l'harmonie,
Que ce monde terrestre était encore celui
Où l'ordre et la beauté dans la force avaient lui ?
Que tout, sortant d'Eden, s'y souvenait encore
De l'immortalité de sa première aurore,
Et que dans l'univers toute chose et tout lieu,
De jeunesse exultants, se sentaient pleins de Dieu !
Ah ! si de tout flétrir tu ne t'étais hâtée,
Ô mort ! on n'eût jamais compris le nom d'athée !
 
Or en ces jours, mon fils, tous les êtres vivants,
Qu'ils nagent dans les eaux ou volent sur les vents,
Du soleil au ciron, de la brute à la plante,
Etaient tous animés par une âme parlante,
L'homme n'entendait plus cet hymne à mille voix
Qui s'élève des eaux, des herbes et des bois.
De ces langues sans mots, depuis sa décadence,
Lui seul avait perdu la haute intelligence,
Et l'insensé déjà croyait, comme aujourd'hui,
Que l'âme commençait et finissait en lui ;
Comme si du Très-Haut la largesse infinie
Epargnait la pensée en prodiguant la vie !
Et comme si la vie avait un autre emploi,
Père, que de comprendre en s'approchant de toi !
Mais bien qu'aux hommes sourds ces voix de la nature
Ne parussent qu'un vague et stupide murmure,
Les Anges répandus dans l'éther de la nuit
D'une impalpable oreille en aspiraient le bruit ;
Car du monde réel à leur monde invisible
L'échelle continue était plus accessible,
Aucuns des échelons de l'être ne manquaient,
Tous les enfants du ciel entre eux communiquaient ;
Des esprits et des corps l'indécise frontière
N'élevait pas entre eux d'aussi forte barrière.
L'homme entendait l'esprit ; l'être immatériel,
Habitait l'infini que l'homme appelle ciel,
Uni par sympathie à quelque créature,
Pouvait changer parfois de forme et de nature,
Et, dans une autre sphère introduit à son gré,
Pour parler aux mortels descendre d'un degré.
Bien plus ; de ces amours des Vierges et des Anges
Il naissait quelquefois des natures étranges ;
Hommes plus grands que l'homme et dieux moins grands que Dieu,
De la brute à l'archange occupant le milieu ;
Monstres que condamnait leur nature adultère
A regretter le ciel en agitant la terre.
Du grand monde impalpable à ce monde des corps,
Nul ne sait, ô mon fils, les merveilleux rapports ;
Nul ne peut remonter de parcelle à parcelle
Les générations de l'âme universelle ;
Nul ne peut dénombrer, démêler, dénommer,
Ces gouttes s'écoulant de l'éternelle mer.
Mais la terre à nos pieds nous en rend témoignage,
De ce qu'on ne voit pas ce qu'on voit est l'image ;
Un ciel réfléchit l'autre, et si dans nos sillons,
La poussière de vie écume en tourbillons ;
S'il n'est pas un atome en la nature entière,
Un globule de l'air, un point de la matière,
Qui ne révèle l'Etre et la vie à nos yeux,
L'infini d'ici-bas nous dit celui des cieux ;
L'éternité sans fond n'a point de bord aride,
Et ce qui remplit tout ne connaît pas de vide !
 
De ces esprits divins dont sont peuplés les cieux,
Les anges étaient ceux qui nous aimaient le mieux ;
Créés du même jour, enfants du même père,
Que l'homme en les nommant peut appeler mon frère,
Mais frères plus heureux, dont la sainte amitié
De tous nos sentiments n'a pris que la pitié ;
Invisibles témoins de nos terrestres drames,
Leurs yeux ouverts sur nous pleurent avec nos âmes ;
De la vie à nos pas éclairants les chemins,
Ils nous tendent d'en haut leurs secourables mains.
C'est pour eux que sont faits ces divins phénomènes,
Dont l'homme n'entrevoit que les lueurs lointaines ;
Et pour eux la nature est un saint instrument
Dont l'immense harmonie éclate à tout moment,
Et dont la claire voix et les mille merveilles
De sagesse et d'extase enivrent leurs oreilles.
 
A cette heure où du jour le bruit va s'assoupir,
Pour entendre du soir l'insensible soupir,
Quelques-uns d'eux errant dans ces demi ténèbres,
Étaient venus planer sur les cimes des cèdres.
Des étoiles aux mers, comme pleine de sens,
La montagne n'était qu'une âme à mille accents.
Il eût fallu Dieu même et l'oreille infinie
Pour démêler les voix de la vaste harmonie.
Les anges, le silence et la nuit écoutaient
Ce grand chœur végétal ; et les cèdres chantaient :
 
      CHOEUR DES CEDRES DU LIBAN
 
SAINT ! saint ! saint ! le Seigneur qu'adore la colline !
Derrière ses soleils, d'ici nous le voyons ;
Quand le souffle embaumé de la nuit nous incline,
Comme d'humbles roseaux sous sa main nous plions !
Mais pourquoi plions-nous ? C'est que nous le prions,
C'est qu'un intime instinct de la vertu divine
Fait frissonner nos troncs du dôme à la racine,
Comme un vent du courroux qui rougit la narine,
      Et qui ronfle dans leur poitrine,
Fait ondoyer les crins sur les cous des lions.
 
      Glissez, glissez, brises errantes,
      Changez en cordes murmurantes
      La feuille et la fibre des bois !
      Nous sommes l'instrument sonore
      Où le nom que la lune adore
      A tous moments meurt pour éclore
      Sous nos frémissantes parois.
      Venez, des nuits tièdes haleines ;
      Tombez du ciel, montez des plaines ;
      Dans nos branches, du grand nom pleines,
      Passez, repassez mille fois !
      Si vous cherchez qui le proclame,
      Laissez là l'éclair et la flamme !
      Laissez là la mer et la lame !
      Et nous, n'avons-nous pas une âme
      Dont chaque feuille est une voix ?
 
Tu le sais, ciel des nuits, à qui parlent nos cimes ;
Vous, rochers que nos pieds sondent jusqu'aux abîmes
Pour y chercher la sève et les sucs nourrissants ;
Soleil dont nous buvons les dards éblouissants ;
Vous le savez, ô nuits dont nos feuilles avides
Pompent les frais baisers et les perles humides
      Dites si nous avons des sens !
Des sens ! dont n'est douée aucune créature :
Qui s'emparent d'ici de toute la nature,
Qui respirent sans lèvres et contemplent sans yeux,
Qui sentent les saisons avant qu'elles éclosent,
Des sens qui palpent l'air et qui le décomposent,
D'une immortelle vie agents mystérieux !
 
Et pour qui donc seraient ces siècles d'existence ?
Et pour qui donc seraient l'âme et l'intelligence ?
      Est-ce donc pour l'arbuste nain ?
      Est-ce pour l'insecte et l'atome,
      Ou pour l'homme, léger fantôme,
      Qui sèche à mes pieds comme un chaume,
      Qui dit la terre son royaume,
Et disparaît du jour avant que de mon dôme
Ma feuille de ses pas ait jonché le chemin ?
Car les siècles pour nous c'est hier et demain !!!
 
      Oh ! gloire à toi, père des choses
      Dis quel doigt terrible tu poses
      Sur le plus faible des ressorts,
      Pour que notre fragile pomme,
      Qu'écraserait le pied de l'homme,
      Renferme en soi nos vastes corps !
 
      Pour que de ce cône fragile
      Végètant dans un peu d'argile
      S'élancent ces hardis piliers
      Dont les gigantesques étages
      Portent les ombres par nuages,
      Et les feuillages par milliers !
 
      Et quel puissant levain de vie
      Dans la sève, goutte de pluie
      Que boirait le bec d'un oiseau,
      Pour que ses ondes toujours pleines,
      Se multipliant dans nos veines,
      En désaltèrent les réseaux !
 
      Pour que cette source éternelle
      Dans tous les ruisseaux renouvelle
      Ce torrent que rien n'interrompt,
      Et de la crête à la racine
      Verdisse l'immense colline
      Qui végète dans un seul tronc !
 
Dites quel jour des jours nos racines sont nées,
Rochers qui nous servez de base et d'aliment !
De nos dôme flottants montagnes couronnées
      Qui vivez innombrablement ;
      Soleils éteints du firmament.
Etoiles de la nuit par Dieu disséminées,
      Parlez, savez-vous le moment ?
Si l'on ouvrait nos troncs, plus durs qu'un diamant,
On trouverait des cents et des milliers d'années
Ecrites dans le cœur de nos fibres veinées,
      Comme aux fibres d'un élément !
 
      Aigles qui passez sur nos têtes,
      Allez dire aux vents déchaînés
      Que nous défions leurs tempêtes
      Avec nos mâts enracinés.
      Qu'ils montent, ces tyrans de l'onde,
      Que leur aile s'ameute et gronde
      Pour assaillir nos bras nerveux !
      Allons ! leurs plus fougueux vertiges
      Ne feront que bercer nos tiges
      Et que siffler dans nos cheveux !
 
      Fils du rocher, nés de nous-même,
      Sa main divine nous planta ;
      Nous sommes le vert diadème
      Qu'aux sommets d'Éden il jeta.
      Quand ondoiera l'eau du déluge,
      Nos flancs creux seront le refuge
      De la race entière d'Adam,
      Et les enfants du patriarche
      Dans nos bois tailleront l'arche
      Du Dieu nomade d'Abraham !
 
      C'est nous quand les tribus captives
      Auront vu les hauteurs d'Hermon,
      Qui couvrirons de nos solives
      L'arche immense de Salomon ;
      Si, plus tard, un Verbe fait homme
      D'un nom plus saint adore et nomme
      Son père du haut d'une croix,
      Autels de ce grand sacrifice,
      De l'instrument de son supplice
      Nos rameaux fourniront le bois.
 
      En mémoire de ces prodiges,
      Des hommes inclinant leurs fronts
      Viendront adorer nos vestiges,
      Coller leurs lèvres à nos troncs.
      Les saints, les poètes, les sages
      Ecouteront dans nos feuillages
      Des bruits pareils aux grandes eaux,
      Et sous nos ombres prophétiques
      Formeront leurs plus beaux cantiques
      Des murmures de nos rameaux.
 
Glissez comme une main sur la harpe qui vibre,
Glisse de corde en corde, arrachant à la fois
A chaque corde une âme, à chaque âme une voix !
Glissez, brises des nuits, et que de chaque fibre,
Un saint tressaillement jaillisse sous vos doigts !
Que vos ailes frôlant les feuilles de nos voûtes,
Que des larmes du ciel les résonnantes gouttes,
Que les gazouillements du bulbul dans son nid,
Que les balancements de la mer dans son lit,
      L'eau qui filtre, l'herbe qui plie
      La sève qui découle en pluie,
      La brute qui hurle ou qui crie,
      Tous ces bruits de force et de vie
      Que le silence multiplie,
Et ce bruissement du monde végétal
Qui palpite à nos pieds du brin d'herbe au métal,
      Que ces voix qu'un grand chœur rassemble
      Dans cet air où votre ombre tremble
      S'élèvent et chantent ensemble
Celui qui les a faits, celui qui les entend,
Celui dont le regard a leurs besoins s'étend :
Dieu, Dieu, Dieu, mer sans bords qui contient tout en elle.
Foyer dont chaque vie est la pâle étincelle
Bloc dont chaque existence est une humble parcelle,
      Qu'il vive sa vie éternelle,
      Complète, immense, universelle ;
      Qu'il vive à jamais renaissant
      Avant la nature, après elle ;
      Qu'il vive et qu'il se renouvelle,
Et que chaque soupir de l'heure qu'il rappelle
      Remonte à lui d'où tout descend !!!
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
Ainsi chantait le chœur des arbres, et les anges
Avec ravissement répétaient ces louanges ;
Et des monts et des mers, et des feux et des vents,
De chaque forme d'être et d'atomes vivants
L'unanime concert des terrestres merveilles
Pour s'élever à Dieu passait par leurs oreilles.
Et ces milliers de voix de tout ce qui voit Dieu,
Le comprend, ou l'adore ou le sent en tout lieu,
Roulaient dans le silence en grandes harmonies
Sans mots articulés, sans langues définies,
Semblables à ce vague et sourd gémissement
Qu'une étreinte d'amour arrache au cœur aimant,
Et qui dans un murmure enferme et signifie
Plus d'amour qu'en cent mots l'homme n'en balbutie !
 
......................................................................
......................................................................
 
[...]

 

Deuxième vision (début)

Or, de ce long supplice invisible témoin,
L'ange de Daïdha, Cédar, n'était pas loin ;
Et si ma voix ne peut exprimer son martyre,
Le tien, esprit d'amour ! quel mot pourrait le dire ?
Arraché par ses cris à son ravissement,
Ecrasé de stupeur et d'étourdissement,
Il était demeuré sans regard, sans parole,
Comme un homme qui passe et dont l'âme s'envole.
Avant Daïdha même, il avait tout senti ;
D'un cœur à l'autre, hélas ! tout avait retenti :
Chaque goutte d'horreur des membres de la femme
Avait sué des siens et coulé de son âme.
Il avait vu l'enfant surprise en son sommeil ;
Il avait écouté le sinistre conseil ;
Il avait entendu quel infâme salaire
De sa virginité les chasseurs comptaient faire,
Et comment des brigands se dépeçaient entre eux
Celle que redoutaient ses regards amoureux !
Il avait espéré que pendant leur dispute
Ses frères reviendraient terminer cette lutte,
Et de leurs bras trempés sauvant leur jeune sœur,
Terrasser à ses pieds l'infâme ravisseur ;
Mais quand il avait vu les sept hommes dans l'ombre,
Sur sa trace accourus, multiplier leur nombre,
Et dans les nœuds d'acier Daïdha, ses amours,
Trébucher et rouler sans espoir de secours,
Et, sous le lourd filet sur la terre écrasée,
Se débattre en mêlant son sang à sa rosée ;
Comme une mère en pleurs dont l'affreux lionceau
Vient d'emporter l'enfant dormant dans son berceau,
Plongeant ses bras fumants sous la dent qui le broie,
Membre à membre en lambeaux lui dispute sa proie,
L'ange, par son amour vaincu plus qu'à moitié,
N'avait pu retenir l'élan de sa pitié.
S'oubliant tout entier pour la vierge qu'il aime,
Il s'était à l'instant précipité lui-même ;
Le désespoir jaloux qui l'avait surmonté
Avait anéanti toute autre volonté.
Un désir tout-puissant avait changé son être,
Il était devenu ce qu'il eût tremblé d'être,
Et d'un terrestre corps et de sens revêtu,
D'une nature à l'autre il s'était abattu.
 
Au moment redoutable où changeait sa nature,
Semblable au cri rongeur du remords qui murmure,
Il avait dans son âme entendu retentir
Le cri : L'arrêt divin n'a point de repentir,
Tombe, tombe à jamais, créature éclipsée !
Périsse ta splendeur jusque dans ta pensée !
Savoure jusqu'au sang le bonheur des humains ;
Tu déchires ta gloire avec tes propres mains ;
Ta vie au fond du cœur n'aura pas l'espérance,
Tu n'auras pas comme eux la mort pour délivrance.
Au lieu d'une ici-bas tu subiras cent morts ;
Dieu te rendra la vie et la terre ton corps,
Tant que n'auras pas racheté goutte à goutte
Cette immortalité qu'une femme te coûte !
Mais l'arrêt formidable en tombant entendu,
Avec le souvenir de son destin perdu,
Tout était déjà vague et loin dans sa mémoire.
Il ne lui restait rien de sa première gloire,
Rien du ciel, rien de lui qu'un morne étonnement,
Je ne sais quel instinct et quel pressentiment
Du présent, du passé, de hautes destinées,
Semblables dans son âme aux images innées,
Où l'homme rencontrant un objet imprévu
Reconnaît d'un coup d'œil ce qu'il n'a jamais vu.
 
Or, en transfigurant son invisible image,
L'ange avait pris d'instinct la forme et le visage
De cet être idéal dont l'apparition
Hantait de Daïdha l'imagination,
Quand dans la tendre extase où le sommeil la plonge
Son angélique amour la visitait en songe :
C'était l'homme toujours, mais sous des traits humains,
L'homme enfant tel que Dieu le pétrit de ses mains ;
Ame visible aux yeux, ravissant phénomène,
Où l'esprit transparait sous l'enveloppe humaine,
Elevait la matière à sa sublimité,
L'empreint d'intelligence et l'orne de beauté,
Et de sa sympathie en s'échauffant lui-même
De l'amour qu'il ressent pénètre ce qu'il aime !
Il semblait que la vie eût mesuré ses jours
A ceux de cette enfant ses divines amours :
Seulement par ses traits son jeune et beau visage
Révélait quelque chose au-dessus de cet âge ;
Et quoique dans sa fleur sa précoce beauté
Approchait un peu plus de sa maturité.
Son regard doux nageait dans un azur moins pâle ;
Sa lèvre gracieuse avait un pli plus mâle,
Les boucles d'or bruni de ses épais cheveux
Roulaient en flots plus courts sur un cou plus nerveux ;
Sa taille dépassait d'une demi-stature
Celle de la charmante et frêle créature ;
Ses membres arrondis, mais où des muscles forts
Trahissaient sous la chair la vigueur de son corps,
Sans aucun poids, d'un port majestueux et libre,
Posaient sur le gazon dans un juste équilibre,
Ainsi qu'un dieu sorti du ciseau du sculpteur
Dont le pied porte seul toute la pesanteur !
 
C'était derrière un tronc de cèdre épais et sombre
Que l'ange ainsi s'était transfiguré dans l'ombre,
Et que dans un premier et long étonnement,
Inconnu de lui-même, il doutait un moment.
Sa chute avait brisé les fils de ses pensées,
Dans son âme nouvelle éparses, effacées ;
Mais l'élan qui l'avait précipité du ciel
Bouleversait encor son cœur matériel.
Sans savoir d'où venait l'instinct involontaire,
L'amour conçu là-haut le suivait sur la terre
Tel au fond du sépulcre où son visage dort,
L'homme atteint par la foudre et frappé par la mort,
Du dernier sentiment où l'âme s'est éteinte
Guide encor sur ses traits l'ineffaçable empreinte.
 
En voyant cette enfant d'ineffable beauté
Battre de son sein nu le sol ensanglanté,
Et ces hommes riant d'une stupide joie
Qui se baissaient déjà pour emporter leur proie,
Sans rempart que son cœur, sans armes que sa main,
De l'ombre qui le cache il s'élance soudain,
Entre eux et Daïdha fond comme la tempête ;
Faisant comme un bélier un levier de sa tête ;
Au creux de la poitrine il en frappe d'un bond
Le premier des géants ; sous le choc de son front,
De ses poumons broyés la cavité sonore
Gémit comme un tronc creux d'if ou de sycomore :
L'haleine qu'il cherchait manque au sein du géant,
Perd l'équilibre et tombe, et, roulant en arrière,
De ses yeux convulsifs cherche en vain la lumière.
Les cinq autres, frappés de surprise et d'horreur,
Reculent quelques pas ; leur commune terreur
Multiplie un seul homme en armée à leur vue.
Pour protéger leur vie ils lèvent leurs massues,
Mais certains du triomphe, ils reviennent sur lui,
Regagnent d'un élan le terrain qu'ils ont fui,
En fondant à la fois sur l'unique adversaire,
Leur cercle menaçant l'entoure et le resserre ;
Il les voit sans pâlir, et de son bras tendu
Saisissant par les pieds le cadavre étendu,
Il le fait tournoyer sur lui comme une épée :
De sa massue humaine à chaque tour frappée,
La troupe homme par homme en un clin d'œil s'abat.
La forêt retentit de l'horrible combat ;
La tête du géant, comme une lourde masse,
Broie en éclats les os des crânes qu'il terrasse ;
Leur cervelle en lambeaux sur ses pieds rejaillit ;
Quatre ont mordu le sol, mais son bras défaillit,
Et l'arme trop pesante, au cinquième adressée,
Trompe, en manquant le but, la main qui l'a lancée ;
C'était Djezyd, le seul survivant à ses coups,
Le seul, mais à lui seul plus terrible qu'eux tous.
Saisissant du terrain la prompte intelligence,
Son coup d'œil lui promet sa proie et sa vengeance.
Au moment où le pied lui glisse dans le sang,
Sur le vainqueur lassé d'un grand bond s'élançant,
De ses bras à ses bras, flancs à flancs il s'enlace,
L'étouffe de son poids, l'écrase de sa masse
Et comme un tigre à l'os qu'il ne peut plus lâcher,
Emporte avec ses dents de grands lambeaux de chair.
Chair à chair, cœur à cœur, et poitrine à poitrine,
Comme deux troncs voisins que le vent déracine,
Enlaçant aux rameaux leurs rameaux confondus,
L'un sur l'autre appuyés, demeurent suspendus ;
Les deux rivaux, du front se buttant dans la lutte,
Se soutiennent l'un l'autre et retardent leur chute.
On entendait crier leurs muscles et leurs os ;
Leur sueur inondait leurs membres à grands flots,
Et les halêtements de leurs fortes haleines
Sortaient comme le bruit des grands vents dans les chênes.
Enfin plus lourd, plus fort que son jeune ennemi,
Djezyd du sol manquant le soulève à demi ;
Et quand il sent ses pieds détachés de leur base,
Se précipite à terre et de son poids l'écrase :
L'un à l'autre incrustés, ils tombent d'un seul bloc ;
La terre, sous leurs corps, sonne et tremble du choc.
Sous le poids de Djezyd, dont la masse l'accable,
L'enfant du ciel roidit ses muscles comme un câble ;
Mais ne pouvant jamais se dégager de lui,
D'une épaule, sur terre, il prend un point d'appui,
Le serre étroitement des nœuds de sa colère.
Il s'imprime à lui-même un élan circulaire ;
Avec son corps qui roule entraîne l'autre corps ;
La pente du terrain seconde ses efforts :
Ils roulent confondus jusqu'au vert précipice,
Où sur le lit des eaux le sol se penche et glisse ;
Et tous deux à la fois, dans le flot écumant,
Ils tombent embrassés : mortel embrassement
Où, du dernier soupir ne s'enviant que l'heure,
Chacun d'eux veut mourir pourvu que l'autre meure !
Qui comprendra l'horreur de ce combat nouveau,
Dans l'ombre de la mort, sous le linceul de l'eau,
Où des deux combattants l'inextinguible rage
Empêchait son rival de mordre le rivage ;
Et pour précipiter son suprême moment,
Soi-même s'étouffait sous l'humide élément ?
L'abîme en connut seul l'horrible alternative,
Et l'onde bouillonnante en submergea sa rive.
Enfin dans ces efforts de Dieu seuls aperçus,
Le jeune homme reprit un moment le dessus ;
Au niveau du flot sombre il releva son buste ;
Pressant un corps dans l'eau sous son genou robuste,
Ouvrant de ses deux mains la mâchoire au géant,
Il fit jusqu'à la gorge entrer le flot béant ;
Et bientôt, remontant du fond à la surface,
Un cadavre flottant en obscurcit la glace.
Ses traits morts respiraient la rage et la terreur,
Et le rayon des nuits s'en écartait d'horreur !
 
[...]

 

Huitième vision (texte complet)

FRAGMENT DU LIVRE PRIMITIF

« Hommes ! ne dites pas, en adorant ces pages :
Un Dieu les écrivit par la main de ses sages.
Dieu ne se taille pas la plume de roseau,
Ni le burin de fer, ni l'aile de l'oiseau ;
Il n'écrit pas son nom, comme un enfant qui joue,
Sur la feuille de l'herbe ou le morceau de boue.
Quel marbre ou quel granit, quel bronze ou quel airain,
Si son doigt les touchaient, ne fondraient sous sa main ?
Il ne renferme pas l'éternelle pensée
Dans une lettre morte aussitôt que tracée ;
Les langues que bourdonne un insecte ici-bas,
S'il était dans des sons ne le contiendraient pas !
Pour proférer de Dieu l'ineffable parole,
Qu'est-ce qu'un souffle humain qui frappe un vent qui vole ?
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« La langue qu'il écrit chante éternellement ;
Ses lettres sont ces feux, mondes du firmament,
Et par delà ces cieux des lettres plus profondes,
Mondes étincelants voilés par d'autres mondes.
Le seul livre divin dans lequel il écrit
Son nom toujours croissant, homme, c'est ton esprit !
C'est ta raison, miroir de la raison suprême,
Où se peint dans ta nuit quelque ombre de lui-même.
Il nous parle, ô mortels, mais c'est par ce seul sens !
Toute bouche de chair altère ses accents.
L'intelligence en nous, hors de nous la nature,
Voilà les voix de Dieu, le reste est imposture !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Si je dis que ce livre est de Dieu, dites : Non !
Il épelle à son tour un signe du grand nom,
Il écrit quelques sons de l'infini symbole
Que l'esprit à l'esprit transmet par la parole ;
Mais, plus sages que nous, d'autres hommes viendront
Pour écrire à leur tour, ils nous effaceront.
Sur l'herbe du matin la goutte d'eau qui tremble
Contient-elle du jour tous les rayons ensemble ?
L'océan sans limite, au firmament pareil,
Lui-même absorbe-t-il tous les feux du soleil ?
Le firmament sans fond d'où l'aurore dégoutte
Ne leur verse-t-il pas sa clarté goutte à goutte ?
Ainsi du jour, enfants ! ainsi de notre esprit !
L'eau sèche sur la feuille et l'Océan tarit ;
L'infini dans votre œil ne se peint qu'en parcelle ;
La vérité nous luit, mais c'est par l'étincelle.
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Si Dieu dit à la Raison : Je suis celui qui suis ;
Par moi seul enfanté, de moi-même je vis ;
Tout nom qui m'est donné par l'homme est un blasphème ;
Nul ne peut prononcer tous mes noms que moi-même !
Mes ouvrages et moi nous ne sommes pas deux,
Comme l'ombre du corps, je me sépare d'eux ;
Mais si le corps s'en va, l'image s'évapore :
Qui pourrait séparer le rayon de l'aurore ?
Le monde est mon regard qui se contemple en soi,
Formes, substance, esprit, qu'est-ce qui n'est pas moi ?
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Si quelqu'un parmi vous, soleils, ma créature,
Hommes, anges, esprits, dit : J'ai vu sa figure,
L'invisible à mes yeux visible est apparu ;
Pitié, dérision sur ceux qui l'auront cru !
Que ce soit en dormant, dans un songe de l'âme,
Dans la nuée en feu, dans l'onde ou dans la flamme,
Dans le frisson sacré qui fait transir la peau,
Au fond du firmament transparent comme l'eau,
Dans les lettres de feu qu'écrit au ciel l'étoile ;
De quelque nom divin qu'un fétiche se voile,
Quand pour me découvrir le ciel se fût fendu,
Dans un regard de chair Dieu n'est pas descendu.
Celui qui contient tout dans sa nature immense
Ne descend qu'en rayon dans votre intelligence !
Le regard de la chair ne peut pas voir l'esprit !
Le cercle sans limite en qui tout est inscrit
Ne se concentre pas dans l'étroite prunelle ;
Quelle heure contiendrait la durée éternelle ?
Nul œil de l'infini n'a touché les deux bords.
Elargissez les cieux, je suis encor dehors !...
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Mais selon sa grandeur chaque être me mesure,
Les fourmis au ciron et l'homme à la nature,
Et les soleils pour qui le siècle est un moment
A ces mondes de feu, poudre du firmament !
Chacun, de mon ouvrage impalpable parcelle,
Réfléchit de moi-même une pâle étincelle ;
Je franchis chaque temps, je dépasse tout lieu.
Hommes ! l'infini seul est la forme de Dieu !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Le seul œil qui me voit c'est votre intelligence :
Force qui ne connaît ni masse ni distance,
Substance transparente où mon ombre se peint,
Nuit qui de ma clarté s'illumine et se teint !
Elle seule profère à toute créature
La révélation de l'immense nature.
La pensée est la langue entre le monde et moi !...
Aucun être ne vit sans la porter en soi.
Mon être est le grand fruit de l'arbre de science
Que mon regard mûrit dans chaque conscience !
Tout ce qui sur la terre est grand, puissant et bon,
Se réunit en vain pour composer mon nom ;
Il y manque toujours pour que l'homme l'achève ;
Le voile s'élargit d'autant qu'on le soulève.
Dans mes œuvres sans fin je me suis défini,
Mais nul ne peut y lire excepté l'infini !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Et la création, force intime de Dieu,
N'a ni commencement, ni terme, ni milieu ;
Ce que nous appelons le temps, n'est que figure,
Ce qui n'a point de fin n'a rien qui le mesure.
L'être de Jéhova n'a ni siècles ni jours,
Son jour est éternel et s'appelle toujours !
Son œuvre dans les cieux, qui n'est que sa pensée,
N'est donc jamais finie et jamais commencée ;
Pour qui n'a pas d'hier il n'est pas d'aujourd'hui,
Tout ce qu'il porte en soi ne date que de lui !
Le temps, qui n'a de sens qu'en la langue des hommes,
Ne nomme qu'ici-bas la minute où nous sommes ;
Mais au-delà des temps et de l'humanité,
Le nom de toute chose est un : Eternité !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Les formes seulement où son dessein se joue,
Eternel mouvement de la céleste roue,
Changent incessamment selon la sainte loi,
Mais Dieu qui produit tout rappelle tout à soi.
C'est un flux et reflux d'ineffable puissance,
Où tout emprunte et rend l'inépuisable essence,
Où tout rayon remonte à ce foyer commun,
Où l'œuvre et l'ouvrier sont deux et ne sont qu'un !
Où la force d'en haut vivante en toute chose,
Crée, enfante, détruit, compose et décompose ;
S'admirant sans repos dans tout ce qu'il a fait,
Renouvelant toujours son ouvrage parfait ;
Où le tout est partie et la partie entière,
Où la vie et la mort, le temps et la matière,
Ne sont rien en effet que formes de l'esprit ;
Cercles mystérieux que tout en lui décrit,
Où Jéhova s'admire et se diversifie
Dans l'œuvre qu'il produit et qu'il s'identifie.
Dans nos nuits de cristal ainsi le firmament,
Qui nous semble taillé d'un grand bloc seulement,
Qu'une même couleur d'une arche à l'autre azure,
N'est qu'un immense abîme, un vide sans mesure
Où se croisent sans fin les mondes et les cieux ;
Et ce bleu, qui paraît sa couleur à nos yeux
N'est qu'un rayonnement dans la source commune
Des milliers de lueurs qui se fondent en une.
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Le sage en sa pensée a dit un jour : Pourquoi,
Si je suis fils de Dieu, le mal est-il en moi ?
Si l'homme dut tomber, qui donc prévit sa chute ?
S'il dut être vaincu, qui donc permit la lutte ?
Est-il donc, ô douleur ! deux axes dans les cieux ?
Deux âmes dans mon sein, dans Jehova deux dieux ?
 
« Or, l'esprit du Seigneur, qui dans notre nuit plonge,
Vit son doute et sourit ; et l'emportant en songe
Au point de l'infini, d'où le regard divin
Voit les commencements, les milieux et la fin,
Et complétant les temps qui ne sont pas encore,
Du désordre apparent voit l'harmonie éclore.
Regarde, lui dit-il ; et le sage éperdu
Vit l'horizon divin sous ses pieds étendu.
Par l'admiration son âme anéantie
Se fondit, par le tout il comprit la partie,
La fin justifia la voie et le moyen ;
Ce qu'il appelait mal fut le souverain bien ;
La matière, où la mort germe dans la souffrance,
Ne fut plus à ses yeux qu'une vaine apparence,
Un mode d'existence à l'autre contrasté,
Où la nature lutte avec la volonté,
Et d'où la liberté qui pressent le mystère,
Prend pour monter plus haut son point d'appui sur terre.
Et le sage comprit que le mal n'était pas ;
Et dans l'œuvre de Dieu ne se voit que d'en-bas !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Ne renfermez pas Dieu dans des prisons de pierres
Où son image habite et trompe vos paupières,
De peur que vos enfants, en écartant leurs pas,
Disent: Il est ici, mais ailleurs il n'est pas !
Ne cherchez pas des yeux derrière le nuage,
Au fond du firmament, cette mer sans rivage,
Quel est le ciel des cieux habité, plein de Dieu ?
Il n'est par Jehova ni distance ni lieu :
Ce qui n'a point de corps ne connaît point d'espace ;
De ce qui remplit tout ne cherchez point la place,
Contemplez-le par l'âme et non pas par vos yeux :
L'ignorer ou le voir, c'est l'enfer ou les cieux.
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Trouver Dieu, son idée est la raison de l'être ;
Il n'a fait l'univers qu'afin de le connaître.
Vers celui dont le monde est l'émanation
Tout l'univers créé n'est qu'aspiration !
L'éternel mouvement qui régit la nature
N'est rien que cet élan de toute créature
Pour conformer son être à l'éternel dessein,
Et s'abîmer toujours plus avant dans son sein !
Le murmure vivant de la nature entière
N'est que l'écho confus d'une immense prière :
De la mer qui mugit aux sources du vallon,
Tout exhale un soupir tout balbutie un nom ;
Ce mot, qui dans le ciel d'astre en astre circule,
Tout l'épelle ici-bas, l'homme seul l'articule.
L'océan a sa masse et l'astre sa splendeur,
L'homme est l'être qui prie, et c'est là sa grandeur !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« La parole, sublime et divin phénomène,
Mystère où dans un son s'incarne une âme humaine,
Ne fut ravie à l'ange et prêtée à vos sens
Que pour incarner Dieu dans de mortels accents.
Si la langue n'eût pas proféré ce symbole,
L'inutile matière eût perdu la parole.
Mais du jour du grand mot jusqu'au dernier des jours
Le nom qui remplit tout la remplira toujours.
C'est l'instrument qui sert la pensée immortelle,
Qui lit dans la nature et qui bénit pour elle.
Des entrailles du globe à ces lettres de feu,
L'œuvre du genre humain, c'est de trouver son Dieu !...
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« A l'heure du matin quand le gai rayon entre
Porté de feuille en feuille aux bords sombres de l'antre,
Quand les perles des nuits que l'étoile a pleurés
Fondent des prés fumants par l'aurore effleurés,
Dans la calme splendeur de nos nuits d'yeux semées
Qui semblent regarder de loin des sœurs aimées ;
Devant l'immensité de l'Océan uni,
Sans repos et sans bords comme un autre infini ;
Sous la muette horreur des forêts aux verts dômes,
Où dans la nuit sonore habitent les fantômes ;
Quand l'infini descend par quelque pore en nous,
Nous touche, nous foudroie et nous jette à genoux ;
Quand dans l'extase à deux, des hommes et des femmes,
Vous sentirez le temps trop étroit pour vos âmes,
Et que vos cœurs fondant aux rayons de leurs yeux,
Vous voudrez sur la terre éterniser ces cieux ;
Lorsque vous pleurerez sur l'herbe du mystère
Vos pères des tombeaux endormis sous la terre,
Ou que vous porterez coucher sous le gazon
Ces fruits de votre amour mûrs avant la saison ;
De tristesse ou de joie universel emblème,
Ce nom sur votre bouche éclôra de lui-même.
Il semble que le cœur dans son immense sein
Puise ce qui lui manque ou verse son trop-plein.
Comme un métal touché qui résonne et qui vibre,
L'âme humaine au contact rend Dieu par chaque fibre.
La joie et la douleur et l'amour n'ont qu'un son,
De notre âme, ô Seigneur ! le timbre, c'est ton nom !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Selon le jour d'en haut que chaque âge ravive,
Qu'en symboles plus purs chaque peuple l'écrive !
Enseignez à l'enfant le nom du Père au ciel,
Comme on met sur leur lèvre une goutte de miel,
Pour qu'ils goûtent, sortant du ventre de leur mère,
Quelque chose de doux avant leur vie amère !...
La mère à ses petits fera bégayer Dieu
En leur montrant du doigt l'invisible en tout lieu ;
Et ce sera le mot, quelque son qui le nomme,
Par qui dans l'univers l'homme saluera l'homme !
Le nom qu'appellera l'innocent en témoin,
Qui dans l'œil du coupable éclatera de loin,
Que le juste outragé, mais fort de confiance,
Frappera sur son sein comme une conscience,
Qu'opposera le faible à son persécuteur,
Que la veuve et l'enfant auront pour leur tuteur,
Le lépreux pour ami, l'esclave pour son juge ;
L'indigent pour foyer, le banni pour refuge ;
Que les infortunés, du fond de leurs douleurs,
Verront comme un rayon luire à travers leurs pleurs,
Et quand l'homme expirant s'éteindra sur sa couche
Que les anges viendront enlever sur sa bouche !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Entre chaque soleil bénissez le trois fois.
Rassemblez-vous plusieurs, et confondez vos voix ;
Non pour que cette voix, par le nombre grossie,
Aille frapper plus fort son oreille endurcie :
Lui dont l'oreille entend l'hysope végéter,
Et les pas des fourmis, et le cœur palpiter,
N'a pas besoin d'écho qui remplisse son temple ;
Mais pour que vous soyez l'un à l'autre en exemple,
Que l'adoration de tous brûle en chacun,
Que vous fondiez en lui vos âmes en commun,
Et que celui dont l'œil goûte mieux ses merveilles,
Et dont plus de parfum embaume les corbeilles,
Prête à ceux dont la voix cherche en vain des accents
La paille de son feu pour allumer l'encens !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Choisissez entre vous les plus douces des âmes,
Les enfants, les vieillards, les malades, les femmes,
Ceux qui sentent le plus et gémissent le mieux,
Qui vers le firmament lèvent le plus les yeux :
Qu'ils parlent pour le peuple à l'invisible père
Pour que sous le soleil sa famille prospère
Et que sa volonté, dans la création,
S'accomplisse avec joie et bénédiction !
Qu'ils prennent à l'envi, pour composer leurs hymnes,
Tout ce que la nature a de notes sublimes,
A la mer son murmure, au nuages l'éclair,
Et ses plaintes à l'onde et ses soupirs à l'air,
Et sa lumière à l'aube et son souffle à la rose ;
Que leur enthousiasme anime toute chose,
Et présente liée, ainsi qu'un moissonneur,
Sa gerbe de parfums aux genoux du Seigneur !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Il est parmi les fils les plus doux de la femme
Des hommes dont les sens obscurcissent moins l'âme,
Dont le cœur est mobile et profond comme l'eau,
Dont le moindre contact fait frissonner la peau,
Dont la pensée en proie à de sacrés délires
S'ébranle au doigt divin, chante comme des lyres,
Mélodieux échos semés dans l'univers
Pour comprendre sa langue et noter ses concerts :
C'est dans leur transparente et limpide pensée
Que l'image infinie est le mieux retracée
Et que la vaste idée où l'Eternel se peint
D'ineffables couleurs s'illumine et se teint !
Ceux-là fuyant la foule et cherchant les retraites
Ont avec le désert des amitiés secrètes ;
Sur les grèves des flots en égarant leurs pas
Ils entendent des voix que nous n'entendons pas,
Ils savent ce que dit l'étoile dans sa course,
La foudre au firmament, le rocher à la source,
La vague au sable d'or qui semble l'assoupir,
Le bulbul à l'aurore et le cœur au soupir.
Les cornes des béliers rayonnent sur leurs têtes.
Ecoutez-les prier, car ils sont vos prophètes :
Sur l'écorce ou la pierre, ou l'airain écrivez,
Leurs hymnes les plus saints pour l'avenir gravés ;
Chargez-en des enfants la mémoire fragile ;
Comme d'un vase neuf on parfume l'argile ;
Et que le jour qui meurt dise aux jours remontants
Le cri de tous les jours, la voix de tous les temps !
C'est ainsi que de Dieu l'invisible statue,
De force et de grandeur, et d'amour revêtue,
Par tous ces ouvriers dont l'esprit est la main,
Grandira d'âge en âge aux yeux du genre humain,
Et que la terre, enfin, dans son divin langage,
De pensée en pensée achèvera l'image !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Mais si quelqu'un de ceux que vous écouterez
Prétend vous éblouir de prodiges sacrés ;
S'il vous dit que le ciel, dont il est l'interprète,
A mis entre ses mains la foudre ou la baguette,
Que la marche des cieux se suspend à sa voix,
Que la sainte nature intervertit ses lois,
Que la pierre ou le bras lui rendent des oracles,
Et que pour la raison il est d'autres miracles
Que l'ordre universel, constant, mystérieux,
Où la volonté sainte est palpable à vos yeux ;
S'il attribue à Dieu l'inconstance de l'homme,
Par les noms d'ici-bas si sa bouche le nomme,
S'il vous le donne à voir, à sentir, à toucher,
S'il vous fait adorer le marbre de sa chair,
Etouffez dans son cœur cette parole immonde !
La raison est le culte, et l'autel est le monde.
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Or, le ciel et la terre, et ce que Dieu renferme
Dans un jour éternel, tout est né d'un seul germe,
Et ce germe est de Dieu la pensée ou la loi
Qui porte toute chose avec sa forme en soi ;
De ce germe divin que le temps ramifie
Tout naît, tout se nourrit et se diversifie,
De sorte qu'à la fois tout est vieux, tout est neuf,
Qu'un monde décrépit d'un autre monde est l'œuf,
Qu'une chose accomplie enfante une autre chose ;
Et que chaque existence est une apothéose
Où l'être produit l'être en se décomposant,
Où tout se perpétue en se divinisant !
Et l'homme est ainsi né, fruit vivant de la terre ;
Non, comme Jéhova, complet et solitaire,
Mais de deux composé mâle et femelle, afin
Que sa dualité lui révélât sa fin,
Et que cette union de l'homme et de la femme
Qui féconde le corps et qui complète l'âme,
Fût le symbole en lui de la divine loi
D'amour et d'unité qui doit tout fondre en soi !
Loi profonde ! par qui l'amour qui déifie
Fait seul, dès ici-bas, perpétuer la vie !
Et l'Eternel lui fit la voix pour le nommer,
La raison pour le voir, et l'âme pour l'aimer:
Pour être en harmonie avec son corps fragile,
Il lui donna des sens de limon et d'argile ;
Et pour toucher plus loin que son œil limité,
Il lui donna le sens de l'immortalité !
C'est ce sens qui, plus clair à sa première aurore,
Aux jours où l'homme enfant ne faisait que d'éclore,
Illuminait ses yeux d'un flambeau si certain,
Qu'il voyait par la foi son éternel destin ;
Et que ses fils, plus tard, quand les ombres s'accrurent,
Par le doute aveuglés, se trompèrent et crurent
Que l'immortalité qu'il avait par la foi,
L'heureux enfant d'Eden la possédait de soi.
Mais ce n'est point le temps que l'immuable habite.
De deux mondes ainsi rapprochant la limite,
Aux deux extrémités l'homme touche à la fois,
Et de ses deux destins subit les doubles lois ;
Restituant au sol l'enveloppe grossière,
Il dépouille en mourant ses vils sens de poussière,
Et son sens immortel, par la mort transformé,
Rendant aux éléments le corps qu'ils ont formé,
Selon que son travail le corrompt ou l'épure,
Remonte ou redescend du poids de sa nature !
Deux natures ainsi combattant dans son cœur,
Lui-même est l'instrument de sa propre grandeur ;
Libre quand il descend et libre quand il monte,
Sa noble liberté fait sa gloire ou sa honte.
Quand il a dépouillé ce corps matériel,
Descendre ou remonter, c'est l'enfer ou le ciel !
La liberté nous porte entre ce double abîme
De bien pour la vertu, et de mal pour le crime ;
Mais la vertu s'élève et ne redescend pas,
Et le crime expié peut remonter d'en bas.
 
« D'un supplice sans but la pensée est impie ;
Ce que le temps souilla, c'est le temps qui l'expie:
A sa source à la fin toute eau se réunit,
Et, même dans l'enfer, c'est l'amour qui punit !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Le code social à grandir destiné,
A dans notre nature un fondement inné:
Cet ineffable instinct de justice suprême
Qui proteste en secret et en nous contre nous-mêmes,
Invisible balance où nous pesons sans poids
Sans pouvoir incliner un des bassins du doigt,
Depuis le corps sanglant du juste qu'on immole
Jusqu'au cheveu qui tombe et que le vent nous vole !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Mais ce code, que l'homme a transcrit de sa main,
Se transforme et s'étend avec l'esprit humain.
Notre raison où Dieu reflète son image
En s'élargissant plus en contient davantage.
La justice aujourd'hui peut être crime un jour.
Quand l'homme dans le ciel puisera plus d'amour,
Ce qu'il nomme à présent la loi de la justice
Préparera pour lui la loi du sacrifice,
Loi plus sainte où l'instinct de la fraternité
Dévouera librement l'homme à l'humanité !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Or, voici de nos temps où la raison se lève,
La loi que le cœur dicte, et que le juste achève !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Homme ! l'homme est ton frère, et votre père est Dieu:
Il te sera présent en tout temps, en tout lieu ;
Tu n'auras d'autre fin que lui, ni d'autre guide ;
S'il ne la remplit pas, ta vertu même est vide ;
Tu feras triompher sur ton sens révolté
Dans ton esprit soumis sa sainte volonté
Tu ne maudiras pas sa main dans la souffrance ;
Tu n'éteindras jamais en lui ton espérance !
Il relève demain ce qu'il courbe aujourd'hui.
Tu diras: Tout est bon de ce qui vient de lui.
Tu l'aimeras du cœur au-dessus de toi-même
Et toute chose en lui, car lui, ton père, il t'aime !
Et pour lui rendre gloire et bénédiction,
Tu mêleras ton âme à la création.
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Tu ne lèveras point la main contre ton frère,
Et tu ne verseras aucun sang sur la terre,
Ni celui des humains, ni celui des troupeaux,
Ni celui des poissons, ni celui des oiseaux.
Un cri sourd dans ton cœur défend de le répandre,
Car le sang est la vie, et tu ne peux la rendre.
Tu ne te nourriras qu'avec les épis blonds
Ondoyant comme l'onde aux flancs de tes vallons,
Avec le riz croissant en roseaux sur tes rives,
Table que chaque été renouvelle aux convives,
Les racines, les fruits sur la branche mûris,
L'excédent des rayons par l'abeille pétris,
Et tous ces dons du sol où la sève de vie
Vient s'offrir de soi-même à ta faim assouvie :
La chair des animaux crierait comme un remord,
Et la mort dans ton sein engendrerait la mort !...
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Tu boiras l'eau du ciel que la source distille ;
Tu n'exprimeras pas dans ta coupe d'argile
Ni les sucs du pavot qui verse le sommeil,
Ni le jus enivrant du pampre au fruit vermeil ;
Entre l'âme et les sens, la sagesse infinie
A de son doigt divin établi l'harmonie.
Tu la respecteras, l'ivresse la détruit ;
Quand la raison s'éteint, ton âme est dans la nuit :
Dieu ne se réfléchit que dans un œil limpide ;
Qui la trouble en son sein, par l'âme est suicide !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Quand ton père a parlé, sans murmure obéis,
Car devant Dieu, le père est au-dessus du fils.
C'est de lui que tu tiens la vie et la parole,
De toute autorité qu'il te soit le symbole ;
Va, s'il te dit d'aller ; reviens, s'il te dit : Viens.
Mets ton cou sous sa main, mets tes pieds sur les siens ;
Comme celle de Dieu, redoute sa colère ;
Sers-le jusqu'au tombeau, serviteur sans salaire ;
D'une piété tendre honore ses vieux ans,
Ta bénédiction est dans ses cheveux blancs ;
Et quand il s'en ira dans la sombre demeure,
Prends sa place au soleil, baisse la tête et pleure !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Et vous n'aurez de fils que d'une seule femme,
Et vous n'aurez à deux qu'une couche et qu'une âme ;
Car Dieu vous a créé par couple un sort commun :
Homme, femme à ses yeux ne sont pas deux, mais un ;
Et par un symbolique et visible mystère
Vous fait en nombre égal multiplier sur terre ;
Et pour la vie à deux chaque couple compté
N'aura qu'une pensée et qu'une volonté !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Vous n'épouserez pas les filles de vos mères,
De peur de limiter le nombre de vos frères ;
Et, pour que la famille au loin s'élargissant
Propage parmi tous les tendresses du sang,
Vous ne ferez jamais refluer dans sa course
Ce sang qui, dans nos cœurs, vient de la même source.
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Vous n'établirez pas ces séparations
En races, en tribus, peuples ou nations ;
Et quand on vous dira : Cette race est barbare,
Ce fleuve vous limite, ou ce mont vous sépare,
Dites : Le même Dieu nous voit et nous bénit,
Le firmament nous couvre et le ciel nous unit !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Vous n'arracherez pas la branche avec le fruit ;
Gloire à la main qui sème, honte à la main qui nuit !
Vous ne laisserez pas la terre aride et nue,
Car vos pères, par Dieu, la trouvèrent vêtue.
Que ceux qui passent sur votre trace un jour
Passent en bénissant leurs pères à leur tour.
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Vous ne parcourrez pas la terre nourricière
En secouant après de vos pieds la poussière,
Comme les animaux qui ne travaillent pas
Et broutent en commun ce qui croît sous leurs pas.
Vous l'aimerez d'amour comme on aime sa mère,
Vous y posséderez votre place éphémère,
Comme au soleil assis des hommes tour à tour
Possèdent le rayon tant que dure le jour.
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Vous la partagerez entre vous, à mesure
Que vous aurez besoin d'ombre et de nourriture ;
A ceux-là la colline, à ceux-ci le vallon ;
Vous la limiterez d'une borne et d'un nom,
Afin que sa vertu ne dorme pas oisive,
Mais qu'elle aime à son tour la main qui la cultive,
Et que l'arbre croissant pour la postérité
Dise aux petits enfants l'amour qui l'a planté !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Croissez et pullulez comme des grains de sable
Sans crainte d'épuiser sa source intarissable,
Ni que ses mamelons pour vous multipliés,
Tarissent sous vos mains ou manquent sous vos pieds ;
Car celui dont le doigt compte ses créatures
Sait le nombre d'épis dans vos gerbes futures ;
Il sait combien de lait la mamelle contient :
Plus on presse le sein, enfants, plus il en vient.
Par un inconcevable et matériel mystère,
L'homme en la fatiguant fertilise la terre ;
Nulle bouche ne sent sa tendresse tarir
Tout ce qu'elle a porté son flanc peut le nourrir !
En êtres animés transformer sa substance
Semble l'unique fin de sa sainte existence,
Et Dieu seul sait quel jour elle s'arrêtera ;
Et jusqu'alors toujours elle se hâtera.
La dernière parcelle en son sein enfouie
Doit produire à son tour pensée et sentiment,
Et, s'élevant à Dieu du néant jusqu'à l'ange,
En adoration transforment cette fange.
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Chaque fois qu'à la vie un homme arrivera,
Sur les coteaux sans maître on lui mesurera
Un pan du grand manteau de la mère commune,
Sa femme aura sa part, et deux ne feront qu'une :
Et quand de leurs amours d'autres hommes naîtront,
Pour leur nouvelle faim ces champs s'élargiront,
Et vous leur donnerez à tous un an d'avance
La moisson, le troupeau, la bêche et la semence.
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Vous ne bâtirez point de villes dans vos plaines,
Ruches de nations, fourmilières humaines,
Où les hommes, du ciel perdant l'impression,
S'agitent dans le trouble et la corruption ;
Mais vous élèverez vos maisons ou vos tentes
Au milieu de vos champs et des autres distantes,
Pour qu'au lit du vallon, au revers du coteau,
Chacun ait son soleil, et son arbre et son eau,
Que vos corps trop voisins ne se fassent pas ombre,
Que vous multipliiez sans haïr votre nombre,
Et que sur votre tête un grand morceau des cieux
Des merveilles du ciel entretienne vos yeux !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Ton sens contemplateur, ô sainte créature,
Doit se mêler sans cesse à toute la nature ;
Pour s'élever d'en bas jusques au firmament
Que l'homme fraternise avec chaque élément.
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Gardez qu'en ses chemins le peuple se coudoie ;
Que le visage humain soit pour l'homme une joie ;
La foule en le heurtant pervertit ses penchants,
Et les hommes trop près des hommes sont méchants.
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Vous vous assisterez dans toutes vos misères,
Vous serez l'un à l'autre enfants, pères et mères ;
Le fardeau de chacun sera celui de tous,
La charité sera la justice entre vous.
Le pardon, seul vengeur, remettra toute injure,
La parole y sera serment sans qu'on la jure ;
Votre ombre ombragera le passant, votre pain
Restera sur le seuil pour quiconque aura faim,
Vous laisserez toujours quelques fruits sur la branche,
Pour que le voyageur vers ses lèvres la penche ;
Et vous n'amasserez jamais que pour un temps,
Car la terre pour vous germe chaque printemps,
Et Dieu, qui verse l'onde et fait fleurir ses rives,
Sait au festin des champs le nombre des convives.
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Vous ne déroberez jamais le champ d'autrui,
Car ce que l'homme a fait de sa sueur, c'est lui !
Vous ne porterez pas un désir sur sa femme,
Car la femme de l'homme est son corps et son âme ;
Dérober ce trésor de son cœur à ses bras,
C'est lui voler sa part de son ciel ici-bas !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Vous ferez alliance avec les brutes même,
Car Dieu qui les créa veut que l'homme les aime :
D'intelligence et d'âme à différents degrés
Elles ont eu leur part, vous la reconnaîtrez ;
Vous lirez dans leurs yeux, douteuse comme un rêve,
L'aube de la raison qui commence et se lève.
Vous n'étoufferez pas cette vague clarté,
Présage de lumière et d'immortalité ;
Vous la respecterez car l'ange la respecte.
La chaîne à mille anneaux va de l'homme à l'insecte :
Que ce soit le premier, le dernier, le milieu,
N'en insultez aucun, car tous tiennent à Dieu !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Ne les outragez pas par des noms de colère,
Que la verge et le fouet ne soient pas leur salaire.
Pour assouvir par eux vos brutaux appétits
Ne leur dérobez pas le lait de leurs petits ;
Ne les enchaînez pas serviles et farouches,
Avec des mors de fer ne brisez pas leurs bouches ;
Ne les écrasez pas sous de trop lourds fardeaux,
Qu'ils vous lèchent la main et vous prêtent leur dos.
Du mammouth au coursier, de l'aigle à la vipère,
Tous ont la juste part du domaine du père.
Comprenez la nature, adoucissez leur sort :
Le pacte entre eux et vous, hommes, n'est pas la mort.
Entre la race amie et votre race humaine
Votre seule ignorance a fait naître la haine :
La justice entre vous rétablirait la paix.
Cherchez à deviner pourquoi Dieu les a faits.
A sa meilleure fin façonnez chaque engeance,
Prêtez-leur un rayon de votre intelligence ;
Adoucissez leurs mœurs en leur étant plus doux,
Soyez médiateurs et juges entre eux tous.
Que du tigre qui rampe, au passereau qui vole,
Chacun se réjouisse à l'humaine parole !
Et les loups dévorants sortiront des forêts,
Et la chèvre et l'agneau se coucheront auprès,
Et de tout ce qui vit la sagesse infinie
Rétablira d'Eden la première harmonie !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Vous n'établirez point de juges ni de rois
Pour venger la justice ou vous faire des lois ;
Car si vous élevez l'homme au-dessus de l'homme,
De quelque nom sacré que le monde le nomme,
En voyant devant lui ses frères à genoux
Son orgueil lui dira qu'il est plus grand que vous ;
Il liera sur vos fronts le joug de vos misères,
Vous aurez des tyrans où Dieu voulut des frères.
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« Si devant le Seigneur un homme fait le mal,
N'ayez pour le juger ni loi, ni tribunal ;
Pour venger par la mort la mort de la victime
Ne donnez point au juge un meurtre légitime ;
Ne sachez pas le nom de cet homme de sang
Qui simule un forfait tout en le punissant !
Quand du bien et du mal tout cœur à la science,
Le juge et le bourreau sont dans sa conscience :
Jusqu'à ce qu'au remords le crime ait satisfait,
La peine du coupable égale le forfait ;
Et par la loi d'en haut la justice outragée
Ne se tait dans son cœur que quand elle est vengée !
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
« En retour du pardon que le ciel nous accorde
Le plus beau don de l'homme est la miséricorde ;
Il la doit à son frère, à soi-même, à celui
Qui seul a droit de juge et de vengeur sur lui ;
La vengeance ou l'erreur inventa le supplice,
Ce monde vit de grâce et non pas de justice. »
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
Ainsi parlait ce livre au doigt obéissant
A qui le saint vieillard donnait son saint accent,
Et le juste et le bon et l'honnête et le sage
Sous ses yeux abaissés montaient à chaque page.
On eût dit un rayon du soleil réfléchi
Qui de chaque feuillet frappait son front blanchi,
Et qui l'illuminait d'une chaude auréole
En persuasion transformait sa parole.
Et les amants assis aux pieds du beau vieillard
Suivaient sans respirer ses lèvres du regard ;
Et de ce monde neuf admirant les merveilles
Croyaient entendre un rêve enseigner leurs oreilles ;
Et souvent le vieillard pour eux recommençait,
Et chaque fois en eux leur âme grandissait.
Ô délices sans fond de ce ciel sur la terre
Qu'ils savouraient à deux aux pieds du solitaire !
Dans leurs cœurs confondus recevoir à la fois
L'ivresse de la vie et les divines lois,
Se reposer d'aimer en tombant dans l'extase !
Ah ! C'est plus de nectar que n'en contient le vase,
C'est de quoi sur nos pieds le faire déborder,
C'est ce qu'aux deux amants Dieu semblait accorder !
 
......................................................................
......................................................................
 
Quand le divin lecteur avait fermé les pages,
Cédar et Daïdha rentraient dans les bocages,
L'un sur l'autre appuyés, ralentissant le pas,
Des célestes accents s'entretenant tout bas,
S'éclairant l'un pour l'autre avec reconnaissance
Ce qui restait obscur dans leur intelligence ;
Emerveillés d'amour pour un maître si doux ;
Devant l'ombre de Dieu se mettant à genoux,
Et, l'un debout devant l'autre qui s'agenouille,
S'essayant à prier comme l'oiseau gazouille ;
Puis, quand leurs yeux venaient à rencontrer leurs yeux,
Quand des saintes leçons le reflet sérieux
Par degrés sur leurs fronts commençait à s'éteindre,
Redevenus enfants et courant pour s'atteindre
Et de fruits et de fleurs et de jeux et d'amour
Ils épuisaient le miel de la coupe du jour.
Aussi coulait en miel leur vie intérieure,
Et, comme dans le ciel, le temps n'avait plus d'heure.
Oh ! pourquoi ces jours d'or ne durèrent-ils pas ?
L'ange aurait envié leur exil d'ici-bas.
 
C'était l'heure où le soir fait tout pâlir et taire
Et semble dérouler la nuit d'un sanctuaire,
Où l'âme a comme l'arbre une ombre qui s'étend
Sur les choses du jour comme un rideau flottant,
Où la pensée en soi profonde et recueillie
Dans l'intime entretien de l'esprit se replie,
Et, semblable au parfum qui cherche à s'élever,
Veut aimer, ou chanter, ou prier, ou rêver.
 
Les deux amants, lassés de joie et de caresses,
Balayant l'herbe en fleurs avec leurs longues tresses,
Et brisant en passant les rameaux lourds de fruits,
Se rapprochaient de l'antre à petits pas, sans bruit,
Comme deux saints enfants, en baissant leurs paupières,
S'avancent vers le seuil des maisons de prières.
Car c'était le moment où le vieillard béni
Leur faisait rendre grâce à Dieu du jour fini,
Et, bénissant leurs nuits sous ses yeux commencées,
Nourrissait leur sommeil de ses saintes pensées.
Jamais l'homme divin n'avait autant tardé
A venir au-devant du couple intimidé,
Les jumeaux assoupis sur la mamelle pleine
Dormaient déjà ; le son de leur paisible haleine,
Qui faisait de la mère ondoyer les cheveux,
Etait là le seul bruit qui fit souvenir d'eux.
Les amants, étonnés de ce retard du sage,
Sans attendre l'appel s'approchaient davantage.
Du rocher par le soir jusqu'au fond éclairé,
S'encourageant l'un l'autre, ils montent le degré,
Et, l'épaule appuyée aux noirs piliers de l'antre,
Contemplent le vieillard assis à terre, au centre.
 
Sur ses maigres genoux le saint livre fermé,
Par l'inspiration son front pâle animé,
Des roses de la vie une légère teinte
Montant d'un cœur ardent à la pommette éteinte,
Comme ces feux plus vifs dont le soleil penchant
D'un fugitif adieu en colore le couchant ;
Au tremblement léger de sa lèvre plus blême
On voyait le vieillard se parler à lui-même.
Mais lui, comme un regard ébloui par le feu,
Ne voyait devant lui que sa pensée et Dieu !
« Et maintenant, Seigneur, disait-il à voix basse,
Ma journée est finie et mon vieux corps se lasse.
Mes jours, oh ! tu le sais, ont été longs et lourds !
O père ! oh ! reprends-moi le fardeau de mes jours !
Rappelle à toi, mon Dieu, ton serviteur qui tombe,
Je ne descendrai plus tout entier dans la tombe,
Je n'emporterai pas ton saint nom avec moi.
J'ai là deux cœurs d'enfants pour hériter de toi:
Ton nom, que j'ai sauvé seul du vaste naufrage,
D'un monde rajeuni sera pour eux le gage.
Comme ils sont nés de moi, des enfants d'eux naitront.
Aux fils de leurs amours leurs fils le transmettront:
Ta grâce sur le monde en étendra la trame,
Et tes adorateurs seront fils de mon âme !!!
C'est assez, c'est assez, brise le vil chaînon
Par qui le monde au monde aura transmis ton nom !
La terre est suspendue à cette seule idée !
Elle ne mourra plus, Seigneur, l'urne est vidée !
La terre a bu ta loi pour vivre et refleurir !
Gloire à ton nom divin ! tu vis ! je puis mourir !... »
 
Comme il disait ces mots, et que ses mains lassées
Retombaient vers le sol du poids de ses pensées
Dans l'immobilité d'un grand recueillement,
On entendit dans l'air un sourd frémissement,
Semblable au vol soudain des ailes de l'orage,
Quand la foudre et l'éclair luttent sous le nuage,
Et que dessous leur vol la mer écume et bout.
Le vieillard à l'instant sur le seuil fut debout,
Et pressant contre lui leur beau groupe qui tremble,
Les amants vers le ciel regardèrent ensemble.
 
Mais à peine avaient-ils cherché des yeux en l'air,
Que, d'un vol plus bruyant et plus prompt que l'éclair,
Un navire céleste à l'étrange figure,
Couvrant un pan des airs de sa vaste envergure,
Sur les marches de l'antre à leurs pieds s'abattit.
Du choc du char ailé tout le mont retentit,
Et trois hommes sortant de ses flancs qui murmurent
Des glaives à la main sur le vieillard coururent.
« Rebelle ! criaient-ils, confesse enfin les dieux,
Le roc même n'a pu te cacher à leurs yeux ;
En vain, entre eux et toi tu mis tant de distance
Tant que tu respirais pour nier leur puissance,
Tant que ta main gardait au monde inquièté
Les semences du doute et de l'impiété,
Tant que tu lui jetais, du sommet des nuages,
De ton livre infernal les exécrables pages:
Leur ivresse était triste et leur sommeil troublé,
Cette heure raffermit leur saint temple ébranlé:
Le livre ! donne-nous ou ta vie ou le livre !
Monstre, invoque les dieux, ou tu cesses de vivre ! »
 
Par la gorge à l'instant saisissant le vieillard,
L'un d'eux sur sa poitrine élève le poignard,
Tandis qu'à la lueur du rayon pâle et terne
Les autres parcourant l'ombre de la caverne
Aperçoivent le livre à leurs pieds entr'ouvert,
Et le groupe tremblant dans le fond découvert.
 
Cédar, qui les prenait pour un pouvoir céleste,
D'un homme foudroyé gardait pour eux le geste,
Et, le front sur le roc à leurs pieds prosterné,
Attendait sans parler qu'ils l'eussent enchaîné.
Daïdha s'enfonçant sous l'ombre qui l'abrite,
Et se collant au roc comme une stalactite,
Pressait si fortement ses jumeaux sur son sein,
Comme pour les couvrir du poignard assassin,
Qu'ils sentirent, dormant, l'étreinte maternelle,
Et que leur faible cri porta le jour sur elle.
Le premier qui la vit et qui la regarda
Resta comme ébloui des traits de Daïdha ;
La torche entre ses mains trembla comme son âme
Devant cette beauté qui surpassait la femme,
Et qui, dans le limon d'un monde impie et vieux,
N'avait jamais brillé si céleste à leurs yeux !
Il appela de l'œil les autres sur sa trace,
Qui n'osaient s'approcher, tant rayonnait sa grâce,
Et tant leur œil charmé par l'éblouïssement
De la haine à l'amour passait en un moment.
Oh ! qui n'eût adoré la figure divine
N'eût pas porté de cœur humain dans sa poitrine !
Voyant sous ses cheveux ses membres qui tremblaient,
Eux-mêmes rassurés s'avançaient, se parlaient:
« Ces êtres, disaient-ils, d'une race plus pure
Sont-ils de notre fange et de notre nature ?
Est-ce une fille, un fils des hommes d'autrefois
Dont quelques-uns, dit-on, errent au fond des bois,
Et que d'Adonaï les magiques entraves
Auraient pris dans le piège et retiendraient esclaves ?
Est-ce de sa magie une apparition ?
De son art infernal une création ?
Pour charmer son exil, ombres qu'il a fait naître,
Et qui vont sous nos mains se fondre et disparaître ?
Oh ! que si nous pouvons les ravir à ces lieux,
Quel prix nous donneraient les reines et les dieux ? »
 
Tout en parlant ainsi, leur audace enhardie
Entrainait Daïdha par la peur engourdie ;
Et lui liant ensemble et les mains et les pieds,
Mais sans serrer trop fort ses membres déliés,
Comme on lie à l'anneau le pied des tourterelles,
En tremblant de froisser le duvet de leurs ailes,
Ils remirent ses fils endormis sur ses bras,
Et vers le saint vieillard revinrent à grands pas.
 
Sous le poignard levé par la main meurtrière,
Paisible et l'œil au ciel tendu par la prière,
Il semblait, lui, martyr, soupirer de langueur
Pour ce coup suspendu si longtemps sur son cœur.
Heureux que de son sang cette goutte suprême
Contre ces dieux menteurs fût un dernier blasphème,
Et tombât tout brûlant de martyre et de foi
Dans la main de celui dont il scellait la loi !
Irrités de son calme et de son assurance,
Essayant de tenter sa foi par l'espérance,
Les bourreaux de son sein écartaient cette mort.
« Non, lui seul, disent-ils, qu'il se fasse son sort,
A lui-même, qu'il soit son juge et son supplice. »
Le trainant à ces mots au bord du précipice,
A l'endroit où le roc, plus droit et plus profond,
Laissait l'œil mesurer l'abîme jusqu'au fond,
L'abîme où par la mer les rochers inondés
Se blanchissaient d'écume à plus de cent coudées,
Et dont le seul aspect au regard fasciné
Faisait tourner l'esprit dans le front incliné,
Ils passent une corde autour de sa ceinture ;
A la crête d'un roc de bizarre structure,
Comme le câble au mât l'attachent par le bout ;
Et sur le bord glissant se tenant tous debout,
Ils repoussent du pied le corps, qui se balance
Sur le vide sans rive où la corde le lance.
Le câble, sous le corps qui fait vibrer son poids,
Fait heurter le vieillard aux angles des parois,
Et du cap mugissant l'éternelle tempête
Froisse contre le roc ses membres et sa tête.
Ils laissent mesurer longtemps au saint vieillard
La mer, la profondeur, cent morts dans un regard.
Ils contemplent ses mains par l'horreur étendues
Se déchirer en sang sur les roches fendues,
L'horrible mort crisper ses vieux membres tremblants,
Et de son pâle front pendre ses cheveux blancs ;
Puis, quand leur cruauté pense que la torture
A surmonté l'esprit et vaincu la nature,
Son glaive dans la main un d'entre eux se penchant,
De la corde qui vibre approche le tranchant,
Y plonge lentement la moitié de la lance :
« Adonaï, dit-il, ce fer coupe ton âme !
Sur le gouffre et la mort d'un fil je te suspends !
Ta vie est un mot : dis que tu te repends,
Dis que nos dieux sont dieux, que le tien est un rêve,
Ou j'enfonce à l'instant l'autre moitié du glaive ! »
De son bras, à ces mots, une contraction,
Imprimant à la corde une vibration,
Fait rebondir trois fois, comme un poids qu'on secoue,
Le vivant, sur le vide où son âme se joue,
Et contre le rocher le ramène meurtri !
« Eh bien ! pour achever j'attends ton dernier cri.
Parleras-tu, vieillard ? Vois, la corde se broie,
Et le gouffre vengeur mugit après sa proie ! »
Mais le vieillard levant un œil serein et doux :
« Qu'attendez-vous ? dit-il, mon Dieu ! je crois en vous !
J'y croyais au séjour du mensonge et du crime,
J'y croyais dans la vie, et j'y crois sur l'abîme.
Que ce seul cri s'élève et revive après moi ;
Dans la mort que je sens, je tombe avec ma foi ! »
Dans la corde, à ce cri, la lame qui s'enfonce
Au généreux martyr est la seule réponse.
Les bourreaux, avançant la tête sur les bords,
Regardant s'abîmer et tournoyer le corps ;
Ses membres déchirés, ses cheveux, ses entrailles,
Sèment de leurs lambeaux ces sanglantes murailles ;
Ils attendent longtemps que de son dernier choc
Le bruit terrible et sourd ait remonté le roc ;
Il remonte à la fin du fond noir de l'abîme,
Tardif, mais obsesseur, comme l'écho d'un crime :
Leur oreille l'entend comme tout autre son,
Sans plus de repentir et sans plus de frisson
Que le berger assis au penchant des collines,
Qui fait rouler la pierre au fond de leurs ravines,
N'entend monter du sein du gouffre surplombant
Le bruit sourd du caillou qui se brise en tombant.
Déjà des noirs écueils une pointe avancée
Avait brisé là-bas la tête et la pensée ;
L'écume de la mer, en jouant sur ses bords,
Menait et ramenait les restes de ce corps ;
Et les aigles, broyant ce crâne séculaire,
Emportaient par lambeaux ses cheveux dans leur aire.
 
Dans la grotte muette ils rentrent un moment,
Rallument le bois sec dans le foyer dormant,
Jettent le livre saint page à page à la flamme,
Le regardent brûler comme un poison de l'âme,
Qui, soufflant dans les cœurs justice et liberté,
Pouvait de son sommeil tirer la vérité.
Pour que toute lueur avec lui dispersé
N'en laisse pas revivre une seule pensée,
Ils en jettent la cendre aux quatre vents des cieux ;
Mais le vent que Dieu souffle, et qui trompe leurs yeux,
De cette cendre ardente où se brûlent ses ailes
Emporte au monde entier les saintes étincelles,
Comme un semeur divin qui sème où Dieu prescrit
Pour les peuples futurs les moissons de l'esprit
Et chaque nation que la terre renferme
Dans ses sillons, plus tard, en trouvera le germe...
 
Le couple cependant, du martyre témoin,
Du fond de sa terreur avait tout vu de loin :
La voix de la victime et le bruit du supplice
Leur étaient remontés du fond du précipice,
Ils attendaient pour eux le sort du doux vieillard,
Et leur cœur s'échangeaient dans un dernier regard ;
Mais les hommes de sang, avec des mains plus douces,
Comme on prend deux oiseaux blessés dessous les mousses,
Avec un dur respect, sans froisser leurs beaux corps,
Les ramassent de terre et les portent dehors,
Les couchent à leurs pieds au fond de la nacelle,
Et font bondir du sol leur esquif qui chancelle.
Cédar et son amante, en sentant fuir le sol,
Croyaient qu'un grand oiseau les emportait du vol,
Et, ne comprenant rien à l'étrange mystère,
D'un éternel adieu se détachaient de terre.
 
Or ces chars, des mortels sublime invention,
Dans les âges voisins de la création
Où sur les éléments conservant son empire,
L'art imposait ses lois à tout ce qui respire,
N'étaient qu'art humain, sacré mystérieux,
Comme un secret divin conservé chez les dieux,
Et dont, pour frapper l'œil de l'aspect d'un prodige,
Les seuls initiés connaissaient le prestige.
Dans la profonde nuit de leur plus haute tour,
Des esclaves sacrés les dérobaient au jour :
Dans les solennités de leur culte terrible,
Le char, pendant la nuit, s'élevait invisible,
Puis dans l'air tout à coup de feux illuminé,
Planant comme un soleil sur le peuple étonné,
On le voyait s'abattre au-dessous des nuages
Comme apportant aux dieux de célestes messages ;
La superstition et la servilité
Assurant le respect par la crédulité.
C'est cet art disparu que Babel vit éclore,
Et qu'après dix mille ans le monde cherche encore !
Pour défier les airs et pour s'y hasarder
Les hommes n'avaient eu dès lors qu'à regarder ;
Des ailes de l'oiseau le simple phénomène
Avait servi d'exemple à la science humaine.
 
A leurs flancs arrondis le char était pareil ;
Dans sa concavité légère, un appareil
Pressait à flots cachés un mystère fluide
Plus léger que l'éther et flottant sur le vide ;
Du vaisseau dans les airs il élevait le poids,
Comme sur l'Océan le soulève le bois.
Les hommes, mesurant le moteur à la masse,
S'élevaient, s'abaissaient à leur gré dans l'espace,
Dépassant la nuée ou rasant les hauteurs ;
Et pour frayer le ciel à ses navigateurs,
Pour garder de l'écueil la barque qui chavire
Un pilote imprimait sa pensée au navire.
D'un second appareil l'habile impulsion
Donnait au char voguant but et direction.
Du milieu de la quille un mât tendait la voile,
Dont la soie et le lin tissaient la fine toile ;
Sur le bec de la proue un grand soufflet mouvant,
Comme un poumon qui s'enfle en aspirant le vent,
Engouffrait dans ses flancs un courant d'air avide,
Et, gonflant sur la poupe un autre soufflet vide,
Lui fournissait sans cesse, afin de l'exhaler,
L'air dont, par contre-coup, la voile allait s'enfler.
Ainsi par la vertu d'un mystère suprême
Un élément servait à se vaincre lui-même !
Et le pilote assis, la main sur le timon,
Voguait au souffle égal de son double poumon.
 
Mais les amants assis sous le mât qui chancelle,
Et dépassant du front les bords de la nacelle,
Flottaient sans rien comprendre au double mouvement
Qui les engloutissait dans le noir firmament.
Les grands balancements de la légère quille,
Roulis aériens de l'éther qui vacille,
Semblaient d'un astre à l'autre aux sept cieux les lancer,
Etourdissaient leurs fronts qui cessaient de penser,
Et les sourds sifflements de la brise nocturne
Battaient sans l'éveiller leur effroi taciturne.
Tantôt la nue en eau semblait les enfermer ;
Comme un vaisseau qui sombre aux gouffres de la mer,
Ils fendaient engloutis ces ténèbres palpables ;
L'écume des brouillards ruisselait sur les câbles,
Et leurs cheveux d'horreur sur leurs têtes dressés,
Distillaient l'eau du ciel sur leurs membres glacés.
Tantôt sortant soudain de la mer des nuages,
Les étoiles semblaient pleurer sur leurs visages ;
Puis au branle orageux des ondulations
De constellations en constellations,
Les étoiles fuyant au-dessus de leurs têtes
Couraient comme le sable au souffle des tempêtes :
On eût dit que le ciel, dans un horrible jeu,
S'écroulait sur leur voile en parcelles de feu.
Mais la barque bientôt retrouvant l'équilibre,
Et planant, sans rouler, dans l'azur clair et libre,
Comme nous berce un songe avant notre réveil.
Sans mouvement, de peur d'agiter le sommeil,
Sur la vague élastique à peine cadencée
Ils fendaient l'horizon du vol de la pensée.
 
A mesure qu'au but la voile s'avançait,
Des teintes du matin le ciel se nuançait.
Déjà comme un lait pur qu'un vase sombre épanche
La nuit teignait ses bords d'une auréole blanche
Les étoiles mouraient là-haut comme des yeux
Qui se ferment lassés de veiller dans les cieux ;
Le soleil encor loin d'effleurer notre terre,
Comme un rocher de feu lancé par un cratère,
Au lieu de se lever du nocturne plafond
Montait pâle et petit de l'abîme sans fond,
Et ses rayons lointains, que rien ne répercute,
Du jour et de la nuit amollissaient la lutte.
 
Bientôt sous le navire, atteint de sa clarté,
Ils virent à leurs pieds, perçant l'obscurité,
Ce globe pâlissant surgir des ombres vagues :
Comme une île au matin qu'on voit monter des vagues
C'était la terre, avec les taches de ses flancs,
Ses veines de flots bleus, ses monts aux cheveux blancs
Et sa mer qui, du jour se teignant la première,
Eclatait sur sa nuit comme un lac de lumière.
« Terre ! » dit une voix ; et par un art secret
S'abattant comme un aigle où sa proie apparaît,
Le navire égaré sur ces flots sans rivage,
Sur les monts et les mers redressa son sillage
Et, dirigeant sa proue aux pointes du Sina,
Sur la mer Asphaltite en glissant s'inclina.
Il entendit d'en haut battre contre ses rives
Les coups intermittents de ses vagues massives,
Sentit monter son vent dans la voile fraîchi,
Au miroir de ses flots vit dans son vol réfléchi,
Et, suivant le Jourdain au rebours de sa course,
Avec Gad et Saphad s'éleva vers sa source.
Le saint fleuve déjà d'avenir bondissait,
Et de Génésareth le lac éblouissait !
On eût dit que leurs eaux pressentaient sous les âges
Les grands pas qui devaient sacrer leurs saintes plages.
 
Les cimes du Liban qu'ils avaient à franchir
Devant les nautoniers commençaient à blanchir ;
Ils entendaient grossir cet immense murmure
Qui sifflait nuit et jour parmi sa chevelure,
Comme un souffle lointain de l'inspiration
Que donnerait le cèdre aux harpes de Sion.
Ils voyaient ondoyer en bas à grandes ombres
La bruissante mer de leurs feuillages sombres ;
Leurs flèches frémissaient sous le sillon grondant ;
L'astre du jour déjà baissait vers l'occident.
Au-dessus d'une sombre et profonde vallée,
La barque suspendit soudain sa course ailée,
Et, comme dans une anse à l'abri d'un rocher
Le corsaire d'Ydra plonge pour se cacher
Jusqu'à l'heure où la nuit obscurcira sa voile,
Le long du mât couché faisant plier sa toile,
Le pilote laissa son esquif onduler
Jusqu'au soir, sous la lune, au doux roulis de l'air.
Tandis que le vaisseau flottait à l'aventure,
Les matelots prenaient un peu de nourriture,
Et comme des oisifs, accoudés sur les bords,
D'un œil vague et distrait ils regardaient dehors
Ecûmer les torrents, pyramider les cimes,
Et les aiglons en bas tourner sur les abîmes.
Les lions seuls alors rugissaient dans ces lieux.
Quand la nuit renaissante eut obscurci les cieux,
Comme un oiseau qui part de la branche ébranlée,
La barque s'éleva vers la voûte étoilée,
Doubla comme un grand cap dans le ciel menaçant
Du Sannim nuageux le sommet mugissant,
Du Liban qui décroît redescendit la pente
Vers la plaine profonde où le Lithis serpente,
Et dans les libres flots d'un transparent éther
Sur le ciel des géants commençaient de flotter.
Déjà comme un fanal qui sur l'écueil vacille,
Une vaste lueur ondoyait sur sa quille :
C'étaient les mille feux de l'immense Babel
Comme un volcan éteint reflété par le ciel.
L'esprit aérien, guidé par cette flamme,
De l'air sous son sillon faisait gronder la lame ;
Le timon frémissait dans la robuste main.
Il plongea lentement dans ce cratère humain ;
Comme des grandes mers qui battent leurs rivages,
Un bruit sourd et croissant montait jusqu'au nuages.
Cédar et Daïdha regardaient autour d'eux,
Ne sachant d'où venait ce bruit tumultueux :
Involontairement au choc penchant leur tête
Ils croyaient approcher d'une grande tempête,
Et s'étonnaient de voir dans un ciel de cristal
Le navire flottant bercé d'un souffle égal.
Par degrés cependant leur oreille assourdie,
Se penchant du côté de l'immense incendie,
Dans l'orageux roulis de ce bruit souterrain
Crut reconnaître l'âme avec l'accent humain ;
Et plus le bruit croissant grossissait dans les nues,
Plus leur âme sondait ces clameurs inconnues.
 
De ces grands murs remplis par une nation
C'était au soir d'un jour la respiration,
Ce bruit intermittent d'un million d'haleines
Dont les vagues de l'air sont sonores et pleines,
Lorsqu'une ruche humaine avant de s'endormir,
Des passions du jour semble encore frémir :
Sourde ondulation de cette mer de vie
Où la vague de sons par une autre est suivie,
Où la longue clameur qu'un silence interrompt
Fait vibrer ou suspend les tempes dans le front ;
Où l'on entend mugir, par lointaines bouffées,
D'orageuses rumeurs sous d'autres étouffées,
Inextricable écho de sons, de cris, d'accents,
Dont on entend le bruit sans comprendre le sens.
Tel s'élevait du sein de la ville lointaine
Le bruit qu'interrogeait leur oreille incertaine ;
Pas d'un peuple nombreux sous qui le sol gémit,
Coups sonores du fer sur l'airain qui frémit,
Roulement éternel des chars dans la carrière,
Cours du fleuve encaissé dans ses marges de pierre,
Grand orchestre jetant dans l'air mélodieux
En métalliques voix les ivresses des dieux,
Monotone soupir de la faim qui mendie,
Appels retentissants au meurtre, à l'incendie,
S'élevaient confondus dans le calme des airs,
Ne formaient qu'un seul son de tous ces sons divers.
Un retentissement de verges et de chaînes,
Des râlements affreux de victimes humaines,
Cris d'angoisses de mère à qui l'on disputait
Pour le couteau l'enfant que son sein allaitait,
De la vierge arrachée aux piliers qu'elle embrasse
Pour aller assouvir la fureur qui l'enlace ;
Emeutes aux pas sourds, assauts, séditions,
Des applaudissements, des imprécations ;
Déchirements de voix, vastes éclats de rire.
Puis du sein d'un silence où toute voix expire
Comme aux bords de la mer où le vent calme et sourd
Pousse à l'écueil grondant un flot égal et lourd
Une neuvième vague amoncelée en poudre
Eclate sur l'écueil avec un bruit de foudre,
Une immense clameur s'élançant de la nuit
Montait du peuple entier en tempête de bruit,
Et faisant trembler l'air comme une onde sonore
Asphyxiait l'oiseau dans les feux de l'aurore !
A cette grande voix de ce monde nouveau
L'esprit de deux amants tournait dans leur cerveau,
Et leur cœur tout tremblant que la terreur resserre
Sentait le contre-coup de chaque bruit de terre ;
Leurs tempes oubliaient de battre, et le frisson
Sur leurs membres glacés courait avec le son.
 
Envolés de leur lac, ainsi lorsque deux cygnes,
Des précoces frimas voyant les premiers signes,
Pour dérober leurs fruits aux durs frissons du Nord
En traversant le ciel passent du bord au bord,
Si leur vol les conduit sur un champ de batailles
Où deux peuples armés déchirent leurs entrailles,
Sur la plaine de sang où leur couple s'abat
Ils entendent rugir les vagues du combat,
Les cris des combattants, les éclairs de la poudre,
Du cratère vivant font remonter la foudre,
Dans le lac où leurs flancs aimaient à se baigner
Leur œil avec horreur voit les vagues saigner,
A ces globes de fer que le salpêtre allume
Jusque dans le nuage ils roussissent leur plume,
Et sur ces champs d'honneur qu'ils ne peuvent quitter
Leurs ailes sans ressorts n'osent plus palpiter.

 

Dixième vision (extraits)

QUAND le maître des dieux sur l'homme et sur la femme,
Dans ce premier regard eut assouvi son âme,
Les bourreaux prosternés racontèrent comment,
Tel qu'un éclair vengeur tombé du firmament,
Sur la grotte où l'impie ourdissait ses blasphèmes,
Sa mort avait vengé leurs volontés suprêmes ;
Comment ce nid obscur de malédiction,
D'où sortaient le murmure et la sédition,
Avait vu dévorer en cendre par les flammes
Ce livre empoisonneur qui fascinait les âmes,
Et comment, du désert hôtes mystérieux,
Ces deux amants trouvés avaient ravi leurs yeux,
Et, chargés par leurs mains de chaînes et d'entraves,
Venaient servir aux dieux de victimes ou d'esclaves !
 
Au récit de la mort du traître Adonaï,
Voyant du souverain le front épanoui
S'éclairer comme un mont qui surgit d'un nuage,
Les bourreaux d'un tel crime imaginant le gage,
Savouraient dans leurs cœurs leur sublime forfait,
Et d'avance au service égalaient le bienfait.
« Ministres courageux des divines colères,
Dit Nemphed, recevez vos trop justes salaires. »
En leur jetant ces mots, de son pied soulevé
De cinq coups convulsifs il frappe le pavé.
Au terrible signal qu'un sourd écho répète,
Sortent en se courbant d'une trappe secrète
Cinq colosses humains, exécuteurs cachés,
Monstres dressés au sang, par le sang alléchés,
Dont la langue arrachée assure le silence.
Un fer nud à la main, chacun des cinq s'élance
Sur un des cinq géants de l'esquif descendus :
Le fer plonge cinq fois dans leurs cœurs confondus ;
Le blasphème à la bouche ils roulent sur les dalles,
Aux pieds du roi des dieux qui sourit de leurs râles ;
Leur âme sous ses yeux s'échappe en lacs de sang ;
Il joue avec l'orteil dans ce flot rougissant,
Comme au bord du ruisseau, sur la grève qui fume,
Un pied d'enfant distrait badine avec l'écume.
Et, quand toute leur veine a coulé de leur sein,
Les froids exécuteurs de son secret dessein,
Dans la mare de pourpre où leurs larges pieds glissent,
Prenant à quatre bras les cadavres qui gisent,
L'un par ses longs cheveux et l'autre par les pieds ;
Comme on lance une roche aux gouffres effrayés,
Du gigantesque effort que l'élan leur imprime
Par-dessus les créneaux les jettent dans l'abîme.
Du faîte de la tour, qui leur brise le front,
On voit s'entre-choquer les membres et le tronc.
 
[...]
 
A côté d'Asrafiel, mais moins fort et moins grand,
Le féroce Sabher s'asseyait à son rang ;
Sabher, de tous ces dieux sous qui tremblaient la terre,
De sang le plus gorgé sans qu'il s'en désaltère.
Bourreau, sa main tuait, mais ne combattait pas ;
Ses pères les géants l'appelaient le Trépas.
Cœur de lièvre au combat, cœur de tigre au carnage,
Sa cruauté sans borne était son seul courage.
Nemphed en avait fait son glaive et sa terreur,
Et l'on avait pour lui le respect de l'horreur.
Les délices du meurtre étaient ses seuls délices ;
Toute sa joie était d'inventer des supplices.
Pour savourer le coup prolongeant le tourment,
Il ne donnait la mort qu'avec raffinement ;
Il suçait la douleur dans les fibres humaines.
Goutte à goutte de sang il épuisait les veines,
Membre à membre il semait le mourant en lambeaux
Brûlait la peau vive en saignante lanières,
Des crânes décharnés arrachait des crinières ;
Et suspendant ainsi le squelette vivant
Aux créneaux d'une tour balancé par le vent,
Jusqu'à ce que la peau du crâne détachée,
Du front qu'elle soutient fil à fil arrachée,
Abandonnant le corps, se rompît sous le poids,
Il le laissait tomber et mourir mille fois !
 
Cette panthère humaine en présentait les formes :
Ses gigantesques bras étaient longs et difformes,
Ses membres disloqués mal attachés au corps,
S'emmanchaient pesamment à son buste distors ;
Son cou grêle rentrait dans ses épaules hautes ;
Ses flancs vides de cœur s'enfonçaient sous ses côtes ;
Son front, petit et bas, dégarni de cheveux,
Remuait agité d'un tremblement nerveux.
Sur son œil faux et gris sa paupière ridée,
Comme par la clarté du jour intimidée,
Se fermant, se rouvrant, sans repos palpitait.
Un sourire indécis sur sa bouche flottait,
Et laissait éclater entre ses lèvres pâles
Des dents que séparaient de larges intervalles,
Et qui, faisant le bruit d'une bouche qui mord,
Semblaient broyer des os comme un tigre qui dort.
Le cou tendu, l'œil fixe et l'oreille dressée,
Dans les yeux de Nemphed il plongeait sa pensée,
Cherchant à pressentir comme un chien de boucher,
Quel sang lui jetterait son vil maître à lècher.
 
Sérendib, après lui, géant pensif et sombre,
Qu'une large colonne effaçait sous son ombre,
Ecartant de la foule un dédaigneux coup d'œil,
Semblait s'envelopper d'un égoïste orgueil.
Par le pli du dédain sa lèvre rebroussée
Donnait l'air de l'insulte à sa forte pensée.
Son œil profond rêvait sous son épais sourcil ;
Les soucis allongeaient et creusaient son profil ;
La morne indifférence éclatait dans ses poses,
Son regard descendait de haut sur toutes choses,
Comme le pied superbe et qui ne daigne pas
Choisir dans la poussière où s'impriment ses pas.
Le mépris des humains étant son âme entière,
Ils n'étaient à ses yeux qu'une vile matière
Qu'il fallait façonner à son ambition.
Plier, briser, pétrir sous son oppression,
Sans prêter plus d'oreille au cri qu'on leur arrache
Qu'on n'en prête au bois sec qui gémit sous la hache,
Ou qu'en foulant l'argile un stupide potier
N'en prête au vil limon pétri dans son mortier !
 
Sans avoir de ce peuple amour, terreur ou haine,
C'est sa main qui forgeait et qui rivait sa chaîne.
Il était l'inventeur des profanations
Dont ces Titans scellaient leurs donnations,
C'est lui qui, soutenant leurs lois de son génie,
Avait en art savant écrit la tyrannie !
Et sous le joug affreux qu'il appesantissait,
Courbait le front du peuple et l'assujetissait.
 
Ségor, Azen, Jéhu, géants aux fronts sinistres,
De cette infâme cour courtisans ou ministres,
Et chefs inférieurs de sourdes factions,
Complétaient ce festin d'abominations.
D'un vice ou d'un forfait leur horrible visage
Dans la laideur des traits répercutait l'image ;
Car dans la race impie où le crime était grand
Sur la scélératesse on mesurait le rang !!...
 
[...]
 
Ce jour-là de ces jeux le prévoyant ministre
En avait surpassé l'invention sinistre :
C'étaient d'affreux combats de l'homme et des lions,
Des corbeilles d'aspics, des cuves de scorpions,
Où l'on faisait plonger parmi l'horreur du rire
Un bras d'homme trompé, crispé par son martyre,
Pour entendre éclater le cri de la douleur,
Et de son front mourant savourer la pâleur ;
Des corps vivants jetés dans un brûlant cylindre,
Pour entendre sa chair torturer et se plaindre ;
Des blocs de lourd granit qu'on leur faisait rouler
Sur des ponts de roseaux tout près de s'écrouler,
Afin qu'à chaque pas sur ces voûtes tremblantes,
La terreur de leurs pieds fît contracter les plantes ;
Des fours que pour eux-même on leur faisait chauffer,
Et des pavés tranchants armés de dents de fer,
Que, pour fuir une mort plus horrible et plus sûre
On leur faisait franchir tout haché de blessure,
Entre d'affreux trépas d'affreuses options,
Et le rire insultant leurs hésitations.
 
Mais pour mêler aussi dans ces scènes infâmes
Aux tortures du corps la torture des âmes,
Des plaisirs du forfait l'ordonnateur brutal
Les avait combinés dans son drame infernal.
Il avait découvert, dans ce peuple servile
Que le sceptre des dieux écrasait dans la ville,
Un couple jeune et beau de fortunés amants ;
Un enfant de six mois, fruit de ces cœurs aimants,
Délices de tous deux, extase de la mère,
Complétait en l'ornant ce bonheur éphémère.
De l'asile où leurs jours de joie étaient cachés,
Des bourreaux, le matin, les avaient arrachés :
Conduits séparément dans l'enceinte céleste,
Ils tremblaient l'un pour l'autre ; ils ignoraient le reste ;
La terreur et le doute écrasaient leur raison.
La scène était la cour d'une sombre prison,
Où les géants, du sein de leurs doux lits de roses,
Pouvaient sans être vus contempler toutes choses,
Où du drame réel les funèbres acteurs
Agissaient sans soupçon de l'œil des spectateurs.
 
Ichmé, c'était le nom de la jeune captive,
Sur un banc, dans un angle, était toute pensive ;
Ses yeux rouges de pleurs regardaient tour à tour
Son enfant qui dormait et les murs de la tour,
Et le pan bleu du ciel où la touchante femme
Avec ses gros soupirs semblait lancer son âme.
Tâtonnant les murs froids dans une demi-nuit,
Elle tendait l'oreille au moindre petit bruit.
Tout à coup des pas sourds lui font lever la tête,
Quelqu'un monte à la tour et paraît sur le faîte ;
Il incline son corps sur l'abîme profond,
Et son regard errant semble chercher au fond.
Un cri part à la fois du sommet, de la base ;
Ichmé lève ses mains dans une folle extase ;
C'est Isnel, son amant, qui du haut de la tour
Lui tend ses bras ouverts et la nomme à son tour !
« Ichmé, murmurait-il avec sa voix qui tremble,
Est-ce vous que je vois ? Quoi ! Tous les trois ensemble !
Oh ! Quelle nuit pourrait m'empêcher de te voir ?
Mais es-tu seule au fond de cet abîme noir ?
Nulle oreille des murs ne peut-elle m'entendre ?
Nul œil nous découvrir, nul piège nous surprendre ?
— Oh ! parle ! répondait la captive à l'époux,
La distance et la nuit sont seules entre nous.
Mon cœur abandonné s'élance à ta parole ;
Je te tends sur mes bras l'enfant, ta chère idole,
Car sur mon sein tari qui bat à ton accent,
Il a souri de joie en le reconnaissant.
De mon cachot obscur par une porte ouverte,
J'ai traîné mes pieds nus dans cette cour déserte,
Pour faire respirer à notre pauvre enfant
L'air qui tombe des nuits ici moins étouffant.
Nul pas n'y retentit et nulle voix humaine ;
Mon oreille n'entend rien que la rude haleine
Des lions enchaînés dans ces antres obscurs,
Dont les rugissements font frissonner les murs !
— Ô mœlle de mes os, quel tourment ! quelle joie !
Sans pouvoir vous toucher faut-il que je vous voie ?
Oh ! comme l'hirondelle au sommet de ma tour,
Que ne peux-tu monter au nid de notre amour ?
Si cette nuit n'est pas un songe, une chimère,
Je ravirais aux dieux les petits et la mère !
Jusqu'à ces noirs créneaux où me cache la nuit
De mon cachot ouvert des degrés m'ont conduit ;
J'en parcours librement la haute plate-forme ;
Au pied des murs déserts il semble que tout dorme.
La tour sert de rempart à la cité des dieux ;
Le fleuve coule en bas, et brille sous mes yeux ;
Des lierres où le pied glissant peut se suspendre
Jusqu'aux bords du courant nous laisseraient descendre ;
Et je vous porterais au delà de ses eaux,
Dans l'antre où le lion cache ses lionceaux !
 
......................................................................
 
Mais que vois-je ? en ces lieux par les dieux oubliée,
Une corde de jonc en serpent repliée
Semble nouée exprès aux créneaux de la tour
Pour tromper leur vengeance et pour sauver l'amour.
Ichmé ! ne tremble pas ! » — Il dit et la déroule,
Le long des murs polis rapidement s'y coule,
Et, des astres du ciel seulement aperçu,
Entre des bras tremblant à terre il est reçu.
Oh ! Qui peindrait à l'œil ces deux têtes pressées,
Ces palpitantes mains autour du cou tressées,
Ces lèvres se quittant pour se serrer plus fort,
Ces membres fléchissant sous le poids du transport,
Ces silences coupés de paroles rapides
Et ces mains dans les mains et ces regards avides,
Assauts multipliés de mille sentiments,
Que peignaient aux regards les gestes des amants !
Ils auraient fendu l'arbre et fait pleurer la pierre.
Mais les dieux ! rien d'humain ne mouillait leur paupière !
« Arrachons-nous, dit l'homme, à ces embrassements ;
La lune court au ciel, profitons des moments :
Sur la tour où bientôt va poindre la lumière
Laisse-moi dans mes bras t'emporter la première.
— Sauve d'abord l'enfant, dit la mère, et reviens,
De ses bras délié me prendre dans les tiens ! »
 
Le jeune homme, à ces mots, dans une horrible transe,
Prend son fils sous l'aisselle, à la corde s'élance,
La presse des deux mains en renversant le front,
Y colle ses pieds joints comme un pasteur au tronc,
Et sous le double poids dont cette échelle vibre,
En ménage avec soin l'ondoyant équilibre.
Ichmé les suit de l'œil et les soutient du cœur ;
Sa voix du jeune époux anime la vigueur.
Il atteignait déjà le tiers de la muraille.
Soudain de pas humains le haut des tours tressaille :
L'ombre de corps géants s'y trace sur les cieux ;
La corde qui soutient le fardeau précieux,
Et dont le bout flottant traîne encor sur la terre,
Echappe en remontant à la main qui la serre,
Et, recevant d'en haut une vibration,
Décrit, en s'élevant, une ondulation.
Ô terreur !... au-dessous du créneau qui déborde,
Une invisible force a replié la corde ;
Là, son fils dans ses bras, le jeune homme éperdu
Se balance à cent pieds sur la mort suspendu.
La main surnaturelle en qui tremble le câble
Imprime aux corps flottants un branle épouvantable ;
Les oscillations se doublent par le poids,
On dirait qu'elle veut les briser aux parois.
Comme une main terrible au branle de la fronde
Fait siffler l'air vibrant sous le caillou qui gronde.
L'élan du mur au mur les porte en bondissant ;
Isnel à chaque coup les trace de son sang ;
De peur que son enfant ne se brise aux murailles,
Son corps est un rempart, ses doigts sont des tenailles,
Tous ses membres crispés se ramassent en bloc ;
Il présente son front pour lui parer le choc,
Prolonge sans espoir l'épouvantable lutte,
Et tombe mille fois pour disputer sa chute.
 
La mère cependant levant vers eux les bras,
Les pieds cloués d'horreur, les regarde d'en bas:
Chaque fois que le câble éprouve une secousse,
Les murs tremblent d'horreur sous le cri qu'elle pousse ;
Elle suit, en courant, et du geste et des yeux,
La courbe que décrit son amour dans les cieux,
Croyant à chaque bond que des doigts de son père
Le corps de son enfant va s'écraser à terre.
Mais comme un fil tendu par la balle de plomb,
Le câble lentement a repris son aplomb,
Et le groupe, affermi sur le frêle pendule,
Entre la double mort le long des murs ondule.
On n'entend que le vent au sommet de la tour,
Mais les pas des bourreaux résonnent dans la cour,
Et pendant que l'époux, par un effort sublime,
Son enfant dans les bras le dispute à l'abîme,
Martyrisant Ichmé d'attentats odieux,
Ces monstres effrenés la souillent sous ses yeux.
Toutes les passions de la figure humaine,
Terreur, amour, pitié, rage, torture, haine,
Sur les traits contractés du père et de l'amant
Se peignent à la fois dans ce triple tourment.
Vingt fois ses doigts, crispés par l'horreur du supplice,
Sont prêts à s'entr'ouvrir sur la corde qui glisse ;
Vingt fois, pour écraser le vil profanateur,
Il brandit son enfant sur eux comme un lutteur ;
Mais chaque fois sa main, que la tendresse arrête,
Se refuse à lancer ce ceste sur leur tête.
Surmontant son horreur par un effort nouveau,
De la tour solitaire il atteint le niveau ;
Et, pour soustraire au moins son petit au carnage,
Il traverse le fleuve, et repasse à la nage.
 
......................................................................
......................................................................
......................................................................
......................................................................
 
Ichmé, que la douleur prive de sentiment,
Semble à ses souvenirs renaître lentement.
Pour presser son enfant sur sa mamelle avide,
Son bras cherche à tatons et se referme à vide ;
L'affreuse vérité la réveille en sursaut.
Son corps sur son séant se redresse d'un saut.
Sa poignante pensée en éclairs s'accumule ;
Autour des sombres murs, penchée, elle circule,
Les deux mains en avant et n'osant les ouvrir,
Comme quelqu'un qui cherche et craint de découvrir !...
Aux soupiraux des cours elle colle l'oreille,
Où le fer enlacé se noue en forte treille ;
Repaires souterrains, loges où les lions
Font vibrer en dormant leurs respirations.
L'œil ne peut pénétrer dans leur nuit sépulcrale,
Mais on sent leur haleine et l'on entend leur râle,
Son cœur de mère, ô ciel ! croit avoir entendu
Dans ces cachots de mort un pas sourd descendu :
Ce n'est pas en vain rêve, il s'approche, il redouble ;
De lourds gonds ont gémi, son oreille se trouble.
Avec l'œil de son âme elle croit voir au fond ;
Une confuse voix sort du gouffre profond.
Aux naseaux des lions qui rugissaient de joie,
Ces pas des pourvoyeurs font pressentir leur proie ;
Leur souffle impétueux frémit dans les barreaux :
« Isnel, l'enfant ou toi ! répètent les bourreaux.
Nos bêtes de ta chair veulent leur nourriture ;
Jettes-y ton enfant ou deviens leur pâture !... »
Ô comble de l'horreur ! Isnel semble hésiter,
Les bourreaux aux lions vont le précipiter.
Mais quelque chose tombe au fond du noir repaire :
Doute atroce ! est-ce, ô nuit, ou le fils ou le père ?
Les lions couvrent tout de leur rugissement ;
Puis d'un enfant tombé l'affreux vagissement,
Et le bruit de ses os que leur mâchoire broie,
A l'oreille de mère ont revélé leur proie...
Le sein contre la pierre elle tombe d'horreur,
Ses membres convulsifs palpitent de terreur ;
Au cliquetis des os que les lionceaux mordent,
Ses bras désespérés sur sa tête se tordent ;
Elle brise ses dents sur les barreaux de fer,
Et le cri de son cœur attendrirait l'enfer !
 
Cependant descendu de la flottante échelle,
Isnel, pour l'emporter reparaît devant elle :
Croyant voir de son fils le barbare assassin,
Son cœur à cet aspect se soulève en son sein.
Son pied, comme un serpent, recule ; elle s'écrie :
« Monstre, as-tu pu donner notre âme pour ta vie ?
Un père aux lionceaux a pu jeter son fils !
Et tu viens te montrer à la mère ! et tu vis !
Non ! tu ne vivras pas du pur sang de mes veines. »
Elle dit ; et, levant un lourd faisceau de chaînes
Sur la tête d'Isnel à sa voix interdit,
D'un seul geste mortel le tue et le maudit !
Puis tournant contre soi cette main forcenée,
D'un tranchant de ces fers dont elle est enchaînée
Elle s'ouvre la veine, et son corps pâlissant
S'affaisse en répandant le ruisseau de son sang ;
Son beau front lentement tombe et se décolore,
Elle respire à peine, elle s'indigne encore.
 
......................................................................
......................................................................
 
Tout à coup des flambeaux apportés dans la cour
Sur la scène de mort jettent un affreux jour ;
Des tortures du cœur le féroce génie
D'un dernier désespoir veut railler l'agonie !
De l'erreur de la mère un bourreau triomphant
Plein de vie à ses bras rapporte son enfant,
Son enfant altéré qui l'embrasse et qui crie,
Et presse vainement sa mamelle tarie.
Des reproches mêlés d'affreux ricanement
Comblent son désespoir par son étonnement.
« C'était un jeu, vois-tu, jeune fille insensée !
D'immoler ton amant pourquoi t'es-tu pressée ?
Du repas des lions il était innocent.
Quel lait aura ton fils ? tiens, nourris-le de sang ! »
Les monstres, à ces mots, poussent un affreux rire :
D'une convulsion du cœur la mère expire,
Et les bourreaux traînant le vivant et les morts
Vers l'antre des lions, leur jettent les trois corps !...

 

Nota: Ces extraits sont tirés de l'édition de 1838.

 

Critiques

   « ...vous reconnaîtrez dans son costume les sandales du moine chrétien, la robe du derviche musulman et la tiare du bramine [...]
   Si je m'informe de la doctrine qu'il [Adonaï] répand dans le monde, que penser de l'éditeur d'un pareil système ? quel chaos d'éléments dissemblables : ici, Dieu mêlé à la chose créée, là, préexistant à la matière, éternel ; les livres hébreux accusés d'imposture dans des pages que tout à l'heure l'on disait l'œuvre des anges ; la croyance aux prophèties à côté de la négation des miracles ; les incarnations indiennes, d'où procède la hiérarchie des castes, heurtant la loi chrétienne de la fraternité des hommes ; principes ennemis que je vous défie d'associer [...]
   Il nous reste à chercher l'inspiration favorite au milieu de tant de rivales. Le panthéisme le plus absolu ne se dément guère dans La Chute d'un ange. C'est lui qui fait éclater en un chœur insensé les murmures des cèdres du Liban ; c'est lui qui dépassant Spinosa, écrit dans le Livre primitif :
 
      Et que chaque existence est une apothéose
      Où l'être produit l'être en se décomposant,
      Où tout se perpétue en se divinisant !
      ......................................
      Mes ouvrages et moi nous ne sommes pas deux.
      C'est un flux et reflux d'ineffable puissance,
      Où tout emprunte et rend l'inépuisable essence. »

Amédée Hennequin, FRANCE ET EUROPE, 10 juin 1838.