Eugène Marie SUE, romans d'aventures
La Vigie de Koat-Vën (1833)
Édition de 1833, Ch. Vimont, Libraire-éditeur, Paris.

 

PRÉFACE

 

 

 

Château de Saint-Brice, 15 novembre 1833.   
 

   En faisant abstraction de sa partie spéciale — de sa donnée MARITIME — ce Roman complète — à mon sens — le développement successif et philosophique d'une idée que j'ai exposée dans Atar-Gull, puis poursuivie dans la Salamandre.

   C'est un sentiment tout autre que celui de la vanité, qui me force à parler de ces ouvrages, oubliés sans doute. — Mais, pour expliquer clairement mon but, il me faut rappeler au souvenir du lecteur ces deux romans, si étroitement liés à celui-ci par l'unité de vues que m'impose une conviction inébranlable et presque involontaire.

   Chaque siècle ayant son expression et son caractère indélébile, il m'a paru qu'aujourd'hui le trait le plus saillant et le plus arrêté de notre physionomie morale était — UN DÉSENCHANTEMENT PROFOND ET AMER — qui a sa SOURCE dans les mille déceptions sociales et politiques dont nous avons été les jouets — qui a sa PREUVE dans le MATÉRIALISME organique et constitutif de notre époque.

   En émettant cette opinion — (qui sert de base au système que j'ai suivi) — je crois trouver peu de contradicteurs — car le plus grand nombre a dit, répété, proclamé et PROUVÉ avec une incompréhensible satisfaction, que notre heureux siècle avait l'immense avantage d'être un siècle éminemment POSITIF !

   Or, d'après l'acception que le parti libéral, progressif et philosophique donne à ce mot, il me paraît — que siècle POSITIF ET MATÉRIALISTE — ou siècle DÉSENCHANTÉ, et siècle ATHÉE (1) — c'est tout un.

   Cette vérité une fois reconnue avec joie et orgueil par les uns — avec douleur par les autres — poursuivons.
 

   Ce désenchantement qui nous accable est concevable.

   Depuis que le PHILOSOPHISME, cette hideuse et inévitable conséquence du LUTHÉRANISME, est venu prêchant l'incrédulité, étendre un funèbre linceul entre le ciel et la terre, et priver les hommes de la clarté divine — les hommes, croyant les cieux vides parce qu'on les leur voilait, ont rampé misérablement au milieu de ce jour faux et lugubre.

   Et puis, n'ayant plus de ciel à contempler et à implorer, ils ont été obligés de baisser le front et de jeter les yeux sur la terre et autour d'eux...

   N'ayant plus autre chose à faire qu'à se haïr et à s'envier... les hommes se sont regardés... se sont vus... bien en face...

   Et l'homme a scruté profondément le cœur de l'homme... et s'est mis à l'analyser fibre à fibre...

   Et l'homme a reculé épouvanté — car ses découvertes ont été horribles. Car il a vu dans les autres ce qu'il retrouvait en lui-même — l'orgueil — la haine et l'envie.

   Et comme les saintes et salutaires croyances n'étaient plus là pour changer ces vices organiques de notre nature — en résignation, amour et charité — par l'espoir ou la crainte d'un châtiment ou d'une récompense éternelle ;
   Et comme les hommes n'avaient plus à offrir à Dieu chaque perfidie, chaque déception, chaque torture qu'il leur ordonnait de supporter avec humilité, afin que ces douleurs leur fussent comptées un jour ;
   L'homme ne croyant plus qu'à lui, et ne voulant pas confier sa vengeance aux hasards d'une justice divine — l'homme a rendu à l'homme déception pour déception — perfidie pour perfidie — torture pour torture.

   Ce ne fut plus alors qu'une lutte sauvage et inique — Heur aux forts et malheur aux faibles !

   Parce que l'homme avait été trahi dans ses espérances — parce qu'il avait souffert — il a fallu que l'humanité supportât la réaction de sa rage.
   Ce principe est résumé par le caractère de Brulart, dans ATAR-GULL (2).

   Parce que l'homme avait reconnu avec amertume le néant des plaisirs du monde — il a fallu que ceux qui se trouvaient sur son passage partageassent ce désenchantement anticipé, et que chaque douce et riante illusion fût flétrie par son souffle impur. Parce qu'un homme était désespéré ou sans foi — il a fait l'homme désespéré et sans foi.
   Ce principe est résumé par le caractère de Zsaffie dans LA SALAMANDRE (3).

   Et cela, parce que, dès qu'une foi salutaire ne met plus un frein puissant et sacré à cet instinct irrésistible qui pousse l'homme à la vengeance — la réaction de cette vengeance est ivre, furieuse et aveugle, parce qu'à défaut des coupables, elle atteint les innocents, et qu'elle attaque souvent le cœur et le germe des siècles à venir.

   Et la preuve irrécusable de cela, ce sont les vagues et douloureux symptômes qui révèlent de nos jours un immense besoin de croyances.

   C'est donc à la fois ce besoin ardent et instinctif des croyances religieuses et cette désespérante impuissance de s'élever jusqu'à une foi sincère et profonde, que le développement du caractère de l'abbé de Cilly résume dans ce roman.
 

   Ce chapitre s'adresse à vous, mon cher VICTOR, à vous dont le jugement supérieur — grave — et sérieux — se manifeste par une appréciation souvent rude et sévère — mais toujours loyale.

   À vous — mon ami — qui faites présumer de la grandeur, de la droiture et de la noblesse d'une question, par cela seulement qu'on vous la voit défendre.

   À vous, enfin, dont les écrits et les critiques ont un caractère chevaleresque et généreux qui est aussi loin des mœurs littéraires de notre temps, qu'une grande figure de Van-Dyk, couverte de buffle et d'acier, est éloignée de nos modes d'aujourd'hui.

   Vous m'avez reproché bien des fois l'espèce de système désolant qui me forçait à peindre trop crument quelques tableaux d'une affligeante vérité — ou plutôt, vous qui me connaissiez, mon ami — vous me plaigniez d'avoir à mon âge une expérience et une conviction aussi enracinées du néant de bien des illusions...

   Tout en souriant avec moi de la mensuétude de ces Aristarques charitables qui me traitaient de bête féroce bonne à abattre partout où on la rencontre, ou qui me prédisaient une fin méritée sur quelque échafaud — vous me disiez pourtant :

   « J'en conviens comme vous, presque toujours l'humanité offre à qui l'étudie un spectacle horrible et repoussant... Mais pourquoi retracer de pareils tableaux ? — L'art et la poésie ont aussi une sainte et consolante mission à remplir ici-bas... c'est de jeter un voile brillant et fantastique sur toutes les réalités désespérantes.
   « Car la nature elle-même semble vouloir cacher les objets hideux... Sur une tombe, elle fait verdir le gazon ; — sur un cadavre, elle fait éclore des fleurs...
   « Non, non, la vérité que vous montrez est trop décevante, est trop impitoyable. À quoi bon flétrir ainsi toutes les illusions, et quel peut-être le but que vous vous proposez en continuant votre œuvre avec une aussi cruelle persévérance ? »

   Aujourd'hui que, fausse ou vraie, mon idée est complète — je puis vous dire, mon ami, quel but je me suis proposé — car je crois l'avoir atteint.

   Je voulais amener le parti libéral, philosophique et progressif à reconnaître, par l'organe de quelques-uns de ses écrivains les plus honorables et les plus distingués — à reconnaître, dis-je :

   Qu'il n'est pas de bonheur pour l'homme sur la terre, si on lui arrache toute ILLUSION.

   Je voulais constater cette étrange et bien significative contradiction d'un siècle qui s'étant fait fort d'avoir foulé aux pieds l'antique croyance religieuse et monarchique, cette source unique, pure et féconde des plus nobles, des plus consolantes et des plus véritables illusions, demande pourtant, à tout prix, des illusions ! — d'un siècle qui maintenant s'irrite de ce que le positif, le vrai... dont il était si jaloux et si fier, ait passé des systèmes politiques dans la société, et de la société dans l'art.

   Que deviendra l'homme, si vous lui arrachez une à une toutes les illusions ? disent-ils.

   Il deviendra ce que vous l'avez fait, ce qu'il est — un être triste et morose, qui subordonnant tout au bonheur matériel de ce monde, — lors même qu'il aura pu assouvir ses appétits sensuels et grossiers, lors même qu'il aura pu atteindre les hauteurs du pouvoir, de la science ou de la renommée, sentira toujours dans son âme ce vide effrayant que nulle vanité humaine ne peut remplir.

   Vous voulez des illusions (4) dans l'art, mettez-en donc d'abord dans les mœurs ; car l'art n'est, pour ainsi dire, que l'esprit, que l'expression morale du corps social...

   Et, convenez-en, mon ami... est-il quelque chose de plus prosaïque, de plus désillusionné, partant, de plus désenchantant que la société actuelle ?

   Eh quoi ! — on dira au poète : Chante la Religion consolante et sacrée ! — et la veille on aura profané, souillé impunément les temples et l'autel par des orgies sacrilèges !

   On viendra dire au poète : — Chante le Roi... cet être majestueux et inviolable dont le bandeau souverain est béni par Dieu — et on répète, chaque jour — qu'on paie le Roi — que le Roi est un salarié, comme un préfet ou un commis, et qu'il faut qu'il travaille pour gagner son salaire !

   On dira au poète : — Chante la France... et voilà qu'on jette la France aux bras de l'Angleterre en lui criant, sauve la !...

   Dira-t-on au poète... de chanter le pays... ses institutions, sa gloire, sa science... — Mais on sait trop ce que cela vaut, et ce que cela coûte... car voilà que cinq cents élus font tout haut, et au grand jour, les comptes et le ménage du pays... qui établissent la recette et la dépense.

   C'est d'abord tant de gain sur la boue et les immondices — tant sur les sueurs des forçats — tant sur la prostitution — tant sur les tripots et la loterie qui peuplent les Bagnes et la Morgue — tant sur l'air infect de la ville — tant sur votre droit à respirer cet air.

   Ceci est la recette. — Vient la dépense. —

   Pour un Dieu et ses ministres, c'est tant — pour une justice tant — pour une gloire tant — pour une instruction et un savoir tant.

   Et puis on additionne tout cela. — Un Dieu — un Roi — une Justice — une Gloire et une instruction — cela fait une somme de *** — avec sous et deniers — ni plus ni moins qu'un compte de marchand !

   Seulement si la balance de recette et de dépense n'est pas égale — on rogne un peu la Gloire, on lésine sur la Justice et l'on économise sur Dieu.

   Faut-il descendre maintenant jusqu'à la vie privée ? Que trouvez-vous ?

   Une rivalité envieuse, égoïste et farouche, partout une ambition puérile et ridicule sur laquelle le pouvoir spécule en la satisfaisant à peu de frais ;
   Une ambition intraitable, mise en jeu par ce stupide et affreux paradoxe — QUE TOUS PEUVENT PRÉTENDRE A TOUT ! (5)

   Mais dire à tous : Vous pouvez prétendre à tout, à être roi, prince, général, financier, conquérant ou législateur, n'est-ce pas ériger en principe l'égalité de l'intelligence ? n'est-ce pas exalter à sa plus effrayante hauteur, l'orgueil individuel de chaque homme ?

   Aussi cet orgueil répond — Et quoi ! vous parlez de l'incapacité de ceux-ci et de la capacité de ceux-là ? des droits de celui-ci et de l'inaptitude de celui-là ! Mais qui vous dit que je sois incapable, moi ? — mais qui me prouve que mon intelligence ne vaut pas la vôtre ? — Votre place est-elle donc devenue sacrée parce qu'elle est devenue VOTRE. — Tous peuvent prétendre à tout, avez-vous dit ? — J'y prétends donc à mon tour, moi ! Et comme tous sont plus forts que vous — si la capacité n'y peut rien, la force décidera.

   — Mais vous avez votre droit — dites-vous.

   Votre droit ! Et qui l'a consacré votre droit ! Est-ce Dieu ? Non. Il n'y a plus de Dieu, et Dieu ne se mêle plus des choses d'ici-bas. — J'aurai pu respecter une émanation divine, un pouvoir, un droit légitimé par Dieu. — Mais, dès qu'il est purement humain, consacré par des hommes comme vous et moi — ceci redevient une question d'homme à homme, que je puis décider tout comme vous.

   — Mais, dites-vous, je n'ai pas la capacité voulue pour être ministre, législateur ou gouvernant !

   — Je n'ai pas la capacité ! Mais qui dit cela ? — Vous. — Pourquoi donc vous croirai-je plus que ma conscience, qui me dit : Tu es capable ?

   — C'est le plus grand nombre — dites-vous — qui répond que je ne suis pas capable.

   — Oh ! ce n'est donc plus qu'une question de nombre — de chiffres — enfin de ces éléments qui composent la force brutale. — J'attendrai donc ou je recruterai des partisans. Et vae victis !

   Et il ne faut pas dire que ce raisonnement soit stupide ou fou. Non. — Par malheur, il est rigoureusement logique et conséquent avec le principe constitutif qui concerne l'égalité et la souveraineté de tous. Ce qui de fait donne à tous le droit de modifier ou de changer la forme gouvernementale.

   Or, une fois que l'homme n'a plus au-dessus de lui que l'homme — qui pourra lui contester l'exercice de son droit souverain, si ce n'est la force ?

   Or, dès qu'une société repose sur une base aussi changeante, aussi dangereuse, aussi brutale que la force — quel est son avenir, si ce n'est une continuité de troubles et de commotions soulevée par l'ambition de ceux-là qui, usant du droit qu'on leur a reconnu, veulent avoir aussi leur jour de pouvoir ?

   Car, aujourd'hui, tout est nivelé — plus de ces larges et profondes distinctions sociales qui, séparant nettement les classes, faisaient que chaque individu arrangerait paisiblement sa carrière, et mettait un noble orgueil à devenir le premier de sa corporation, de son métier ou de son ordre. — Ambition naïve, qu'une conduite irréprochable couronnait presque toujours.

   Et cette inégalité sociale, si sagement constatée par le droit et la coutume, afin d'éloigner des masses cette fièvre d'ambition qui les dévore aujourd'hui, cette inégalité n'était pas tellement inabordable que les hautes, mais seulement les hautes supériorités, ne pussent arriver où elles devaient prétendre.

   Cette inégalité sociale, si singulièrement attaquée par les philosophes du dix-huitième siècle, les empêchait-elle, eux du tiers-état, eux gens de peu, eux batards, d'être admis, comptés et recherchés dans la meilleure compagnie et dans le plus grand monde, lorsqu'ils savaient y conserver la dignité de leur caractère ?

   Cette inégalité sociale, consacrée par la coutume et la loi, a-t-elle empêché Vauban et Fabert, et Duquesne et Duguay-Trouin et Jean Bart, d'être à la cour de Louis XIV, sur le même pied que les plus grands seigneurs ?

   Cette inégalité a-t-elle empêché les gens les plus obscurs de parvenir en tout temps aux plus éclatantes faveurs de l'église, de la magistrature ou de l'épée ? Non. Cette inégalité n'a jamais arrêté la supériorité, forte ou vraie... D'un bond, elle a toujours franchi ces barrières si sagement posées pour parquer la médiocrité, qui, sans cela, s'éparpille au hasard et sans ordre, et nuit à tout sans servir à rien.

   Oui, c'est manquer de raison, que de prétendre qu'un Roi, tel absolu, tel infatué qu'il soit de pensées aristocratiques, ait jamais fait l'énorme faute de ne pas employer le génie, parce que le génie se trouvait roturier. Car la presque totalité des ministres a toujours surgi du tiers-état, et cela dans les temps les plus guindés des monarchies.

   Sans doute la consécration de ce principe d'inégalité sociale avait — comme toute conception humaine — son côté vulnérable — mais que l'on songe qu'au lieu d'exciter l'aveugle ambition des médiocrités, ce système la refoulait au contraire, sans empêcher, pour cela, les véritables et puissantes supériorités de reprendre leur niveau naturel au sommet de l'édifice social.

   Que l'on songe enfin que, pour assurer le repos et le bonheur de tout un peuple — on ne sacrifiait, après tout, que des prétentions ridicules, stupides ou exagérées — et cela sans crainte d'étouffer le germe de quelque génie — car jamais les grands hommes n'ont manqué à leur époque — parce qu'il est au-dessus du pouvoir humain d'entraver leur mission providentielle.

   Eh bien !... que l'on compare le résultat moral de ces deux systèmes ;
   De celui qui exige des conditions et des garanties indispensables pour faire partie de certaines classes de la société... pour obtenir certains emplois ;
   Ou de celui qui ouvre une carrière illimitée à toutes les passions mauvaises et désordonnées — en se résumant ce fatal paradoxe — Tous peuvent prétendre à tout !

   N'est-ce pas la cause de ces symptômes effrayans qui pointent de toutes parts ? de cette envie haineuse qui menace si audacieusement tous les droits acquis et sacrés ?

   N'est-ce pas la source féconde de toutes ces amères déceptions qui poussent les uns à l'émeute, les autres à la révolte armée ?

   Et ce n'est pas sur des hommes égarés qui n'ont d'autre tort que de vouloir qu'on tienne les promesses insensées qu'on a faites. Ce n'est pas sur les hommes qu'il faut crier anathème.

   Non, ceux qui méritent à tout jamais le mépris et l'exécration de la France, ce sont ces habiles qui, pour parvenir au pouvoir et se le partager — ont dit un jour au peuple : Tu es souverain ; et qui aujourd'hui pâles et tremblants et la sueur au front — lui contestent la souveraineté qu'il vient fièrement réclamer avec sa grande et terrible voix !

   Honte — malheur à ceux-là. — Car ce sont eux qui nous précipitent vers un avenir si effrayant qu'on ose à peine y jeter les yeux !

   Malheur à ceux-là, bien fous ou bien méchants qui, avec quelques mots vides et retentissants, — le progrès, les lumières et la régénération, ont jeté en France, en Europe, les germes d'une épouvantable anarchie.
 

   MAIS, vous le voyez, mon ami, l'indignation m'emporte... m'écarte de mon but...

   Je me résume.

   J'ai voulu au moins faire servir ma triste et amère conviction à constater l'état de notre époque.

   J'ai tenté de lui donner horreur de son matérialisme, de son positif, de son vrai — sans faire autre chose que de mettre dans l'art — ce matérialisme, ce positif et ce vrai — dont notre siècle est si fier.

   Et si, parmi les orages qui nous menacent de tous côtés, il était possible d'entrevoir un jour plus serein — ne pourrait-on pas espérer logiquement — que puisqu'on reconnaît la nécessité de l'illusion, de la poésie, du grandiose dans l'art — qui n'est que l'expression morale d'une société,
   On voudra aussi de la poésie, de l'illusion, du grandiose dans les mœurs sociales et politiques,
   Et que l'antique constitution française, religieuse et monarchique,
   Et que l'ancien système religieux épuré, régénéré par le catholicisme — pourra répondre un jour à nos besoins flagrants — de foi — de consolation et de liberté.

   Voici donc, mon ami — dans quelles vues je n'ai pas voulu m'écarter d'un système que m'imposait d'ailleurs la plus inébranlable conviction.

   Bien certain d'ailleurs de ce principe qui m'a toujours guidé, c'est que la manifestation d'une VÉRITÉ telle ???? qu'elle soit, peut toujours servir d'enseignement moral à l'humanité.

EUGÈNE SUE.                  

 
Fin de la préface — Livre premier

 


Notes sur la préface

  1. Ce serait se servir d'un pauvre argument que de parler du petit nombre d'individus qui ont des croyances religieuses ; la loi est l'expression la plus intime et la plus vraie d'une société. Or, du jour où il a été proclamé et convenu, ainsi que cela a été proclamé et convenu EN PLEINE COUR ROYALE QUE LA LOI ÉTAIT ATHÉE — la question a été décidée. [Retour]

  2. En étendant les déductions de ce caractère à une fraction de la société, on trouve leur application si l'on songe aux vengeances sanglantes et iniques qui amenèrent les tueries de 93. [Retour]

  3. En étendant les déductions de ce caractère à une fraction de la société, on trouve leur application si l'on pense avec quel acharnement féroce Voltaire et l'école philosophique ou encyclopédique, ont sans cesse attaqué et flétri les plus consolantes et les plus nobles croyances, et quel mal ils ont fait à notre génération. [Retour]

  4. Nous nous servons ici du mot illusion pour parler de croyances, parce que c'est surtout comme illusions qu'elles ont été attaquées par le philosophisme. La question de savoir si la foi véritable et profonde est nécessairement bonheur de l'homme n'est pas discutable. [Retour]

  5. Même préoccupation exprimée dans le roman Stello (juin 1832) d'Alfred de Vigny, dans le dialogue entre Stello et le docteur Noir. — JPV. [Retour]

      « — Mais, dit Stello avec un air de pénétration (essayant de se retrancher quelque part, comme un tirailleur chargé en plaine par un gros escadron), mais si nous arrivions à créer un Pouvoir qui ne fût pas une fiction, ne serions-nous pas d'accord ?
      — Oui, certes ; mais est-il jamais sorti, et sortira-t-il jamais des deux points uniques sur lesquels il puisse s'appuyer, Hérédité et Capacité, qui vous déplaisent si fort, et auxquels il faut revenir ? Et si votre Pouvoir favori règne par l'Hérédité et la Propriété, vous commencerez, monsieur, par me trouver une réponse à ce petit raisonnement connu sur la Propriété : C'est là ma place au soleil : voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre.
      Et sur l'Hérédité, à ceci : On ne choisit pas, pour gouverner un vaisseau dans la tempête, celui des voyageurs qui est de meilleure maison.
      Et en cas que ce soit la Capacité qui vous séduise, vous me trouverez, s'il vous plaît, une forte réponse à ce petit mot : Qui cédera la place à l'autre ? Je suis aussi habile que lui. — QUI DÉCIDÉRA ENTRE NOUS ?
      Vous me trouverez facilement ces réponses, je vous donne du temps — un siècle, par exemple. » (Alfred de Vigny, Stello, Chap. XXXIX Un mensonge social.)

Nota : Sauf coquilles de saisie qui ont pu échapper à notre relecture, l'orthographe correspond aux usages en cours à l'époque d'édition : le pluriel des mots finissant par un t (enfant, couvent, etc.) se change systématiquement en s (enfans, couvens, etc.) au lieu de ts (enfants, couvents, etc.) comme on l'apprend de nos jours. On trouve cela aussi dans les vieux numéros de la Revue des Deux Mondes. (On a d'abord voulu corriger mais, devant l'ampleur de la tâche, on y a renoncé.) On a parfois allégé le texte de quelques tirets. Sue, ou son imprimeur, avait un peu tendance à en abuser. Par exemple, il renforce systématiquement ses énumérations par des tirets. À nos yeux, ça perturbe plus que ça ne simplifie la lecture. Bref, ce e-texte est un peu bâtard. Il ne s'agit pas d'une édition dans les règles de l'art, mais elle est plus pratique qu'en mode image.