Les romans d'Eugène Sue et les Chants de Maldoror
Martin, l'enfant trouvé (1846-47)
 

Il s'agit de notes provisoires fondées sur la lecture des deux premiers tomes de Martin, l'enfant trouvé (environ 700 pages). Les éditions de ce roman ne sont plus répandues. Comme pour Le Juif errant, l'édition en ligne sur le site Gallica est pour l'instant incomplète.

Ce roman a été aussi intitulé Les Misères des enfants trouvés, ou Les Mémoires d'un valet de chambre dans les rééditions de la fin du XIXème siècle. Comme dans son précédent roman, Le Juif errant (1844-45), il y a dans ce livre la volonté de mettre en contraste différentes conditions et classes sociales. (Finalement, ce terrain social se prêtait bien au goût manifesté en général par Sue de faire jouer ensemble les aspects les plus contraires. Mais dans ce contexte, sa réclamation du progrès social vise à atténuer les contrastes.) Son attention se porte cette fois sur le milieu rural. Il détaille les conditions de vie déplorables dans une métairie de Sologne, et dénonce les carences en matière d'hygiène, d'éducation, d'organisation et de rémunération du travail. Il met en avant le rôle fondamental des instituteurs communaux et dénonce leurs manques de moyens et de considération. En contraste, il décrit la vie fastueuse et les vices d'une aristocratie de nouveaux riches désoeuvrés et cyniques, aveugles aux misères qu'ils engendrent. L'accent est mis sur les comportements sexuels, les filles perdues et les enfants abandonnés. Sue agite ainsi plus d'une trentaine de personnages dans des styles différents.

Martin est le personnage central du roman. Il est le fils caché du comte Duriveau qui rendit sa mère folle en l'obligeant à l'abandonner encore enfant. Il fut enrôlé de force dans une troupe de saltimbanques où il rencontra Bamboche puis la jeune Basquine. Ils s'enfuirent ensemble quelques mois plus tard, et, par un jeu de circonstances, Martin se trouva séparé de ses amis. Il fut élevé par l'instituteur Claude Gérard qui le ramena dans le droit chemin et lui enseigna les principes du Bien. De son côté Bamboche eut de mauvaises fréquentations, s'enfonça dans le Mal, devint hors-la-loi puis forçat. Basquine persévéra dans le spectacle et devint courtisane. Martin tire profit de ses expériences et de ses observations pour définir des projets sociaux. Lors d'un séjour à l'étranger, il est remarqué par un prince et devient son conseiller. Rappelé par Claude Gérard, qui a obtenu des informations sur sa naissance, il rentre en France et se fait engager comme valet de chambre chez le comte dans l'espoir de le changer et de le convertir à la cause du peuple.

L'ouvrage est structuré en plusieurs parties :

Le principe d'un livre de Mémoires pour exposer un projet à caractère social rappelle un précédent de Barthélémy-Prosper Enfantin (1796-1864) surnommé le Père Enfantin. Il fut, paraît-il, le plus important des disciples de Saint-Simon (1760-1825), mais n'est plus connu de nos jours que des érudits et des spécialistes de l'histoire du mouvement social. Il avait publié en 1838 un ouvrage intitulé Mémoires d'un industriel de l'an 2240. Mais Sue avait déjà pratiqué le récit de Mémoires. Les chapitres sur la vie heureuse dans l'île de la forêt de Chantilly évoquent Jean-Jacques Rousseau et l'épisode de sa vie où il se réfugia à l'île de Sainte-Pierre sur le lac de Bienne (cf. Les Rêveries du promeneur solitaire).

 
 Introduction aux Mémoires de Martin

Au début du livre, Sue nous place au point de rencontre de deux véritables chasses. D'une part une chasse à l'homme : le chef Beaucadet et ses gendarmes ont réquisitionné les paysans pour battre les bois à la recherche d'un dangereux forçat évadé surnommé Bamboche. Il est indiqué dans son signalement deux tatouages effectués dans sa jeunesse, l'un dédié à son amour pour Basquine, l'autre dédié à son amitié pour Martin. Beaucadet espère également mettre la main sur un braconnier surnommé Bête-puante. D'autre part, le comte Duriveau effectue une chasse à courre au renard sur ses terres. Il est accompagné par son fils, le vicomte Scipion, et par leurs promises, Mme Wilson et sa fille Raphaëlle accompagnées de leur frère, M. Alcide Dumolard. (On a plus d'une fois l'impression que Sue s'est bien amusé dans le choix des différents patronymes. Cet Alcide Dumolard évoque un peu l'Alcide Bava du poème de Rimbaud adressé à Banville.)

Le braconnier a surpris la conversation entre le gendarme Beaucadet et le père Latrace, le piqueur du comte (Chap. Ier). Il trouve Bamboche traqué et, au nom de Martin, il l'enjoint de se cacher avec lui dans son repaire souterrain (Chap. II). Mais le renard entraîne le comte et ses amis à proximité de leur cachette. Malgré les ruses du braconnier pour effacer les traces, un chien amène le comte à l'entrée de son repaire. Le comte s'aperçoit qu'il ne s'agit pas d'un terrier mais, intrigué par la trappe, il décide d'explorer le souterrain. Bamboche et le braconnier se sont enfuits par une autre issue. Dans la tanière, le comte découvre seulement un enfant nouveau-né mort veillé par une bougie allumée. L'enfant est celui de Bruyère, la dindonnière de la métairie du Grand-Genévrier. Il porte un billet autour du cou qui désigne Scipion Duriveau comme son père (Chap. VI).

Le comte Duriveau est un archimillionnaire. Parti de presque rien — il s'appelait encore Du-riz-de-veau — son père aubergiste a acquis une énorme fortune sous le Directoire par le dol et l'usure. Lorsqu'il en a hérité, il s'est adonné à une vie de plaisirs, et il a élevé son fils à son image, sans contrainte et sans morale. Le père et le fils sont de vrais représentants du donjuanisme. Le père est un peu assagi, mais le vicomte Scipion, âgé de vingt ans, a déjà tout connu, tout essayé. Il affecte d'être blazé de tout. Il tutoie et raille son père à toute occasion (Chap. IV). Lorsque Beaucadet et les paysans arrivent au repaire du braconnier, les paysans qui le connaissent veulent le lyncher. Mais par défi, il reconnaît avec morgue sa paternité. Alcide Dumolard, gros homme ridicule et couard, qui s'était attardé lors de la poursuite du renard, a été attaqué par Bamboche. Il lui a dérobé ses vêtements, sa perruque et son cheval et a réussi à s'enfuir en trompant les gendarmes. Beaucadet renvoie donc les paysans chez eux et il décide d'aller arrêter Bruyère pour infanticide. Le comte et ses amis rentrent au château où un dîner est prévu avec les notables de Sologne afin d'obtenir leurs suffrages aux prochaines élections (Chap. VII).

La chasse se déplace donc sur le personnage de Bruyère. C'est une belle jeune fille âgée de seize ans, aux yeux verts de mer, qui passe pour être charmée (une créature un peu surnaturelle) et aussi charmeuse. Elle sort et garde un nombreux troupeau de dindons plus deux gros coqs d'Inde. Elle dort avec ses volatiles un peu à l'écart des autres jeunes de la métairie qui vivent « entassés » dans l'étable. Pour sa beauté, c'est une jeune fille convoitée. Même Beaucadet aurait essayé de profiter d'elle mais il aurait été assailli et repoussé par les coqs (Chap. VIII). Elle a été éduquée par le braconnier et par le vieux père Jacques. Elle conseille les paysans qui viennent la consulter d'assez loin, leur prescrit des médecines naturelles et des mesures d'hygiène élémentaires (Chap. IX). C'est un peu un type de personnage chez Sue (Cf. Bernard Peyroü dans Le Commandeur de Malte).

Bruyère est un enfant trouvé par le père Jacques. C'est un ancien laboureur puis berger de la métairie qui est devenu grabataire. Il perd progressivement la mémoire et la santé. Mais il a eu deux retours de mémoire. La première fois, il révéla au braconnier que Martin était le fils caché du comte Duriveau. Dans sa jeunesse, le comte séduisit une jeune ouvrière qu'il délaissa ensuite en lui commandant d'abandonner l'enfant. Elle devint folle et fut enfermée. Le braconnier retrouva la trace de Martin à l'étranger et le fit revenir. Martin réussit à se faire engager par le comte. Et Mme Perrine, la mère de Martin, guérie de sa folie mais encore convalescente, vint s'installer discrètement dans une pièce isolée d'un bâtiment de la métairie. Elle y vit recluse, ne voyant que Bruyère. Le père Jacques fait une seconde révélation à Bruyère. Croyant avoir fait un rêve, il lui raconte qu'il ne l'a pas trouvée mais qu'on lui a demandé de faire comme si. Il se voit cacher un coffret contenant le secret de sa naissance dans l'ancien fournil de la métairie (Chap. XI). Bruyère décide d'aller voir. Accompagnée par Mme Perrine, elle découvre effectivement un coffret dans le fournil. Il porte le nom de Perrine, et elle le reconnaît en effet. Elle y retrouve des documents relatifs à Martin, ainsi que la lettre d'un homme qui avoue avoir profité d'elle lorsqu'elle était internée. Bruyère est leur enfant qu'il a dû se résoudre à abandonner quand il a quitté le pays. L'émotion de la révélation entre la mère et la fille est cependant de courte durée. Beaucadet et ses gendarmes arrivent à la métairie pour arrêter Bruyère. En s'entendant accusée d'infanticide elle se jette dans l'étang et disparaît. On ne retrouve pas son corps et Beaucadet conclut à un suicide qu'il va aussitôt rapporter au comte (Chap. XIV).

Au château du Tremblay, le comte a maintenu son dîner. Mme Wilson et sa fille souffrante se sont excusées (Chap. XV), mais ses autres invités ignorent les évènements survenus durant la chasse. Le comte a du mal à « gérer » son fils qui boit et s'intéresse de près à Mme Chalumeau, la femme d'un électeur influant. En prenant le café, le comte expose ses idées politiques à ses invités. Il enchaîne sur le mépris et l'aversion qu'il éprouve à l'égard des vices des pauvres. Par la fenêtre ouverte, Martin aperçoit le braconnier armé embusqué dans un massif. Croyant qu'il va tirer sur le comte, il se précipite par la fenêtre. On entend un coup de fusil (Chap. XIX). Martin n'est que légèrement blessé à la main. Il couvre la fuite du braconnier en donnant un faux signalement. On parle de Bamboche quand un scandale éclate. Dans la volière, M. Chalumeau a trouvé sa femme avec le fils du comte. Il accuse le laisser-faire du comte et part avec sa femme, bientôt suivi par les autres invités. Le gendarme Beaucadet informe le comte du suicide de Bruyère et va interroger Martin (Chap. XX). Décidé à sévir, le comte a une discussion avec son fils mais il doit s'incliner devant ses railleries. Scipion sait qu'il doit épouser Raphaëlle Wilson uniquement parce que sa mère a mis cette condition à son mariage avec le comte. Il a déjà abusé de Raphaëlle et ne lui porte plus d'intérêt. Il est amoureux de Basquine, une chanteuse, danseuse et courtisane fameuse de Paris qui serait prête à rester dans l'ombre moyennant un arrangement. Malgré l'opposition de son père qui évoque ses liens présumés avec Bamboche, Scipion espère le contraindre à discuter (Chap. XXI). Beaucadet revient pour informer le comte de ses doutes envers Martin qu'il croit lié à Bamboche et au braconnier. Il décide de le faire surveiller discrètement (Chap. XXII).

La chasse se poursuit donc avec Martin. Quelques jours après ces évènements, Martin se rend à la métairie pour y rencontrer discrètement le braconnier Bête-puante. Ils aperçoivent des gendarmes à cheval qui se dirigent vers la métairie mais le braconnier a ouvert les vannes de l'étang pour les retarder en les obligeant à faire un grand détour. Ils discutent longuement. Le braconnier a sauvé Bruyère de la noyade et l'a mise à l'abri dans un de ses repaires. Elle n'est pas responsable de la mort de son fils. Incapable de le soigner, elle l'avait confié au braconnier pour qu'il l'emmène au tour de Vierzon, mais il apprit en y arrivant qu'on l'avait fermé par mesure d'économie. L'enfant mourut au retour. Il a été découvert avant même qu'il ait pu prévenir sa mère (Chap. XXIV). Le braconnier ne voulait pas encore tuer le comte mais seulement informer Martin des évènements. Il s'appelle Claude Gérard et fut instituteur. Il est plein de haine envers le comte qui lui déroba sa promise et le trompa ensuite avec sa femme. Le tenant au bout de son fusil, il avait fait promettre au comte de s'amender et d'aider les pauvres, mais celui-ci n'en fit rien. Il est décidé à en finir dans la violence avec lui et son fils, pour faire un exemple. Martin tente de le convaincre qu'on peut changer les choses en agissant sur l'environnement. Leurs deux conceptions, terroriste et réformiste, s'opposent. Mais Beaucadet, qui avait rusé en venant à pied par un autre chemin, les surprend et les arrête. Le comte et son fils arrivent au même moment et se réjouissent (Chap. XXV et XXVI). Le comte se souvient de l'instituteur qu'il traite de naïf. Pour lui montrer qu'il n'est pas près de l'écouter, il demande à Beaucadet de précipiter l'expulsion prévue du métayer du Grand-Genévrier (Chap. XXIII et XXVII). Beaucadet espère aussi cueillir Bamboche. Il demande au comte d'aller visiter la chambre de Martin. C'est en la fouillant que le comte découvre le recueil de ses Mémoires qu'il commence à lire avec curiosité (Chap. XXVIII). SUITE

On peut retenir plusieurs scènes intéressantes dans cette première partie. Il ne s'agit pas de sources pour les Chants mais on peut faire quelques rapprochements d'images qui tendent à les présenter comme des motifs non originaux.

Un génie de la terreLe fournil-matriceLe guichet, la fille et les dindons
La colère d'une mèreRenaissance et lait humain

Un génie de la terre. Le braconnier Bête-puante est une figure intéressante. Ce n'est pas dit en clair, mais, dans un chapitre du roman La Vigie de Koat-Vën (1832), c'était pour un renard que Sue jetait l'expression « bête puante » : « ...une meute de soixante grands imbéciles de chiens après un misérable renard... une canaille de bête puante... » (VIII,17) La poésie du Goupil, du rusé renard est un peu occultée. Jusqu'aux derniers chapitres, il est autant une idée qu'une figure humaine précise. Du fait de sa vie dans la clandestinité, il est pour ainsi dire caché derrière des apparences multiples. Parce qu'il aide les paysans, ceux-ci le protègent des gendarmes et le reconnaissent à son cri imitant celui de l'aigle de Sologne. Sue en donne la clef au début du livre et n'y revient pratiquement plus avant le dénouement. Le cri de ralliement est un cliché de la littérature sur les clandestins (cf. les Chouans). Dans le chapitre où Bruyère explore le fournil à la recherche du coffret, il insère ainsi des cris d'aigle ambigus. Il était possible de soupçonner sa présence derrière ces cris, mais ce n'est confirmé que dans un chapitre ultérieur.

   « — Soyez tranquille, je sens que je ferai bonne chasse et peut-être même coup double, en pinçant, par la même occasion, ce gredin de braconnier, ce gueux de Bête-Puante qui m'a échappé jusqu'ici.
   En entendant la menace dont le braconnier était de nouveau l'objet, le piqueur ne put dissimuler une légère inquiétude ; elle échappa au sous-officier, occupé de regarder le gendarme qui arrivait au galop.
   Après un instant de silence, le piqueur reprit :
   — En chasse, voyez-vous, monsieur Beaucadet, il ne faut jamais chasser autre chose que l'animal de meute sinon l'on revient bredouille, comme nous disons, nous autres veneurs. Aujourd'hui contentez-vous de chasser le loup ; demain, vous chasserez le chat sauvage.
   — Allons donc ! père Latrace ; pour un vieux routier, vous oubliez qu'en battue on tire tout ce qui passe à votre portée... un lapin comme un cerf. Aussi, que Bête-Puante me passe, il goûtera de mes menottes. Je sais bien qu'on soutient ce gredin-là dans le pays, que ces traîne-la-mort de Solognaux l'aident à se cacher et ne le dénoncent jamais, parce qu'on dit qu'il a des secrets pour les guérir de leurs fièvres, ces meurt-de-faim-là ! Mais Bête-Puante a assez voltigé comme ça ; il est temps de le mettre en cage.
   À ce moment, un cri d'oiseau, cri aigu, sonore, prolongé, partit de l'épais taillis qui bordait la lisière du bois.
   Le vieux veneur devint pourpre et tressaillit.
   Le sous-officier, surpris par ce bruit soudain, fit un bond sur sa selle, et leva curieusement les yeux vers les cimes vertes et touffues des sapins. Ce mouvement l'empêcha de remarquer l'émotion du piqueur, ainsi qu'un léger mouvement du feuillage vers l'endroit le plus fourré du taillis qui bordait le carrefour ; pourtant il ne faisait pas alors le moindre souffle de vent.
   — Voilà un vilain cri d'oiseau, dit M. Beaucadet.
   — Vous ne reconnaissez pas le cri de l'aigle de Sologne ? dit tranquillement Latrace. Tenez, le voilà là-bas qui s'en va gagnant son repaire, rasant les tallées de chênes. Quels coups d'ailes !
   — Où donc ? père Latrace, où donc ?
   — Là-bas ; vous ne le voyez pas, à gauche près de ce sapin tordu ? le voilà qui s'élève encore. Tenez... tenez...
   — Je n'y vois que du feu ; je n'ai pas comme vous des yeux de chasseur... Si c'était mon brigand ou ce gredin de Bête-Puante, je le dévisagerais à cent pas. Mais voilà Ramageau, nous allons avoir des nouvelles de la battue. » (Sue, Martin, l'enfant trouvé, Introduction aux mémoires, Chap. Ier, pp20-21)

   « À peine elle avait prononcé ces mots que Bruyère, avec l'énergie et l'agilité d'une fille des champs, s'arma d'un débris de solive, gravit les décombres, arriva près de l'orifice du four, en écarta le lierre et les ronces, et fit facilement une trouée à travers la maçonnerie de briques et de terre.
   Soudain, au loin... et comme si ce bruit fût venu de l'extrémité de l'étang... retentit, dans les airs, le cri de l'aigle de Sologne ; ... mais la distance affaiblissait tellement ce cri, qu'il était à peine perceptible.
   Cependant il frappa l'oreille de Bruyère ; elle se redressa, inquiète, attentive.
   — Qu'avez-vous ?... lui demanda Mme Perrine, qui n'avait rien entendu ; que vous arrive-t-il, mon enfant ?
   Bruyère, toujours muette, immobile, fit de la main un geste suppliant à Mme Perrine, pencha la tête, et écouta de nouveau avec anxiété.
   Elle n'entendit plus rien... soit que le cri n'eût pas été répété, soit qu'il eût été refoulé par une des légères rafales de vent, qui, soufflant de temps à autre dans une direction justement contraire, avaient apporté naguère et venaient d'apporter encore le bruit, de plus en plus rapproché, de plusieurs chevaux lancés au galop.
   — Mon enfant, dit Mme Perrine d'une voix qui trahissait l'angoisse et la souffrance, je vous en prie, hâtons-nous, je ne me sens pas bien.
   Ces mots rappelèrent Bruyère à elle-même ; en peu d'instants, elle eut pratiqué une ouverture suffisante pour pénétrer dans la sombre cavité ; mais Mme Perrine la saisit par ses vêtements et lui dit :
   — Mon enfant... prenez garde... il y a de dangereux serpents dans le pays... Si quelque reptile était caché dans ce trou...
   — Ne craignez rien, dame Perrine ; ce n'est pas encore le temps où les serpents gitent pour s'engourdir.
   Ce disant, Bruyère, d'un léger mouvement, se dégagea des mains de Mme Perrine, dont le coeur se serra en voyant disparaître la jeune fille au milieu des ténèbres formées par la voussure du four.
   À ce moment, mais Bruyère ne pouvait plus l'entendre, retentit de nouveau, et, cette fois, perçant, distinct et rapproché, le cri de l'aigle de Sologne.
   — Un oiseau de proie... c'est triste, mauvais présage... dit tout bas Mme Perrine en tressaillant.
   Puis, comme si cette pensée eût redoublé ses craintes pour la jeune fille, elle se pencha vers la noire entrée du four, et s'écria :
   — Bruyère... mon enfant... parlez-moi donc... »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Introduction aux mémoires, Chap. XIV, pp149-151)

   « Encore et toujours, je vous trouve sur mon chemin comme un génie tutélaire, dit Martin avec attendrissement en tendant ses deux mains au braconnier qui les serra fortement entre les siennes ; mais, dans votre lettre, écrite à la hâte, vous n'avez pu me dire comment vous aviez pu arracher ma soeur à une mort presque certaine.
   — Caché dans le bois, j'avais assisté à cette horrible scène... de la découverte de l'enfant, reprit le braconnier. Entendant le gendarme déclarer qu'il se rendait à la métairie pour arrêter Bruyère, j'ai espéré le devancer. Je connaissais des sentiers plus courts que la route ordinaire ; une fois auprès de la métairie, je comptais, en poussant un cri bien connu de ta soeur, l'attirer dehors et la prévenir ; malheureusement, les gendarmes sont venus si vite, que Bruyère n'a pas entendu mon signal. Arrivant trop tard, et voulant me cacher, je me suis tapi au milieu des roseaux de ce profond fossé que tu vois là... il n'est séparé de l'étang que par cette herse... Dieu m'inspirait... »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Introduction aux mémoires, Chap. XXIV, pp257-258)

   « — Ecoute, dit tout à coup la métayère en interrompant son mari et prêtant l'oreille avec attention.
   Les deux vieillards restèrent muets et écoutèrent.
   Alors au milieu du profond silence de la nuit on entendit retentir à deux reprises différentes le cri de l'aigle de Sologne.
   — C'est Bête-Puante, dit tout à coup la métayère, c'est son signal... Il veut peut-être me parler de cette pauvre chère dame Perrine. Pourvu que sa folie, qui lui a repris le jour de la mort de cette pauvre petite Bruyère, ait cessé... Bête-Puante le sait peut-être, car toujours il s'inquiétait de dame Perrine...
   Le cri qui servait de signal à Bête-Puante ayant de nouveau retenti, la métayère prit une lanterne, sortit précipitamment, et gagna l'étroite jetée qui bordait l'étang près des ruines du vieux fournil ; alors, par trois fois, la mère Chervin éleva sa lanterne en l'air, puis l'éteignit et attendit. »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Introduction aux mémoires, Chap. XXIII, p251)

Plus loin, le braconnier est aussi derrière le bruit anormal du déversement de l'eau par la vanne ouverte lors de la discussion avec Martin à la métairie. On en aura confirmation à la fin du chapitre. De fait, il se place dans une réalité temporelle un peu particulière. Il est à la fois dans le présent et dans l'avenir, à la vanne et en face de Martin. Mais c'est là que le caractère idéal du personnage s'achève puisque le braconnier est néanmoins arrêté par un plus malin. Sue n'a visiblement pas forcé les choses dans cette direction.

   « Pendant quelques temps Bête-Puante marcha d'un air sombre, pensif, tantôt prêtant une oreille inquiète aux pas de Martin, qui se rapprochaient de plus en plus, tantôt jetant un regard perçant sur l'autre berge de l'étang où l'on entendait depuis quelques instants seulement le bruit lointain et toujours croissant d'une forte chute d'eau. » (Sue, Martin, l'enfant trouvé, Introduction aux mémoires, Chap. XXIV, p255)

   « En effet, Martin, prêtant l'oreille, entendit au milieu du profond silence de la nuit le bouillonnement lointain d'une forte chute d'eau.
   — Vous avez donc levé le merrin, Claude ?
   — Oui... depuis une heure... lorsque, en me rendant ici, j'ai vu ces cavaliers paraître à la corne de l'étang... car, d'après leur route, ils ne pouvaient venir qu'ici... Et ici, ils ne pouvaient venir chercher que moi.
   — Alors, vous avez raison, mon ami, la levée est submergée, les cavaliers seront obligés de rebrousser chemin.
   — Et une fois engagés au milieu des marais et des tourbières qui bordent l'étang d enotre côté, ils mettront plus d'une heure avant de nous joindre, et, dans une heure, je serai hors de leur atteinte. Maintenant... écoute-moi... » (Sue, Martin, l'enfant trouvé, Introduction aux mémoires, Chap. XXIV, p262)

On ne peut pas dire que tout cela présente de grandes difficultés et requière un grand niveau intellectuel — d'autant que ce jeu est un vrai cliché enfantin de nos jours — mais, avec le nombre important de personnages et les coupures de lecture journalières, il devait y avoir de quoi jouer avec sa mémoire dans les feuilletons de Sue. Les Chants de Maldoror présentent des niveaux de difficultés plus grands (les occultations et les sens poétiques implicites n'y sont pas signalés non plus) mais les quelques bizarreries qu'on a pu éclaircir montrent que cela repose un peu sur les mêmes principes.

Le fait que le braconnier vive dans des tanières (souterraines) en fait aussi une sorte d'enfant de la Terre. On a évoqué déjà par ailleurs la symbolique de la caverne-matrice dans nos commentaires sur Le Puits et le pendule d'Edgar Poe. Le braconnier seul dans sa tanière se trouve naturellement dans la même situation que l'enfant. Parler de « génie de la terre » serait sans doute excessif, mais on voit que Martin emploie quand même une fois le terme de « génie tutélaire » (Chap. XXIV). Dans ce rapport privilégié avec la terre, on peut relever aussi l'image de l'homme qui pose son oreille contre le sol. On la trouve dans les Chants de Maldoror à la strophe IV-3. D'un point de vue poétique, c'est un peu comme si sa terre-mère lui chuchotait à l'oreille ce qu'elle avait observé par ailleurs.

   « Bamboche regardait autour de lui avec une anxiété croissante. Soudain, à trois pas, et, comme s'il fût sorti de terre, un homme, vêtu d'une manière étrange, se dresse devant lui.
   Ce personnage de taille moyenne portait une ample casaque et des pantalons de peau de loup ; le pelage fin et serré du chevreuil formait le fond imperméable de son bonnet orné d'une bande de blaireau ; hâlés, tannés par l'intempérie des saisons, ses traits disparaissaient presque entièrement sous une barbe fauve et grise ; ses yeux bruns, mobiles, perçants, semblaient intérieurement illuminés par une pupille dilatable et phosphorescente, comme si l'habitude de dormir pendant le jour et errer la nuit l'avait rendu nyctalope, ainsi que le sont presque tous les animaux de proie ; néanmoins la figure de cet homme était loin d'offrir un type bestial et repoussant. Sur cet intelligent et hardi visage, souvent contracté par un sourire d'une ironie amère, on retrouvait ce cachet de grandeur indéfinissable qu'imprime toujours au front du proscrit l'habitude de vivre dans le danger dans la solitude et dans la révolte.
   On a sans doute déjà reconnu le braconnier surnommé Bête-Puante ; caché dans le taillis près du carrefour de la Croix, il avait ainsi invisiblement assisté à l'entretien du piqueur et de M. Beaucadet. »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Introduction aux Mémoires, Chap. II, p24)

   « Puis, frappé d'une idée soudaine, pendant que Bamboche disparaissait par l'étroite ouverture, le braconnier, laissant l'orifice ouvert, s'élança d'un bond hors du taillis, se mit à plat ventre au milieu de la clairière, colla son oreille à terre, percevant ainsi plus distinctement que dans l'épaisseur du bois les bruits les plus lointains.
   Bientôt il se releva, en s'écriant d'une voix désespérée :
   — Malédiction !... le renard... il amène la chasse de ce côté. »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Introduction aux Mémoires, Chap. II, p27)

Dans la seconde partie, le récit des mémoires de Martin, ce personnage apparaît quelques années plus tôt dans son état d'instituteur de village. Eugène Sue a essayé de rendre les conditions difficiles qui étaient faites aux instituteurs communaux. À cette époque, ils étaient très peu considérés, le plus souvent aux ordres de l'abbé et du maire, et chargés de bien d'autres travaux que de faire la classe. Citant un rapport, il dépeint ainsi son instituteur en fossoyeur (Chap. XXVIII) — notons cette fois encore la proximité curieuse avec la scène célèbre de l'Hamlet de Shakespeare — puis en cureur de lavoir. L'hiver il doit faire la classe dans le coin d'une étable avec les vaches et non loin d'un tas de fumier (Chap. XXIX). Il subit les humiliations et les complots d'un curé soucieux de ses privilèges, qui est jaloux de son comportement auprès des pauvres, car il préfère se consacrer aux nobles, et qui se méfie de l'éducation du peuple qui sape son influence (Chap. XXVII).
 

Le fournil-matrice. À propos du personnage de Bruyère, pour prolonger encore un peu le sujet précédent, on peut tout d'abord revenir sur l'épisode du fournil. Bruyère est entrée dans l'ancien fournil abandonné de la métairie. Dans l'obscurité, elle en explore tous les détails à la recherche d'un coffret qui doit lui révéler le secret de sa naissance. Elle va le trouver, et on a indiqué plus haut qu'il allait lui apprendre que sa mère est dame Perrine, la personne qui se tient justement près d'elle, à la porte du fournil. Sur le fond, Sue répète une fois encore l'histoire mélodramatique des retrouvailles entre parents séparés contre leur volonté (Gudule et Esméralda, Erèbe et le Commandeur de Malte, etc.). C'est aussi le cas avec Martin. Mais c'est le titre du livre ! dans cette scène, on regardera surtout à la forme.

   « Puis, comme si cette pensée eût redoublé ses craintes pour la jeune fille, elle se pencha vers la noire entrée du four, et s'écria :
   — Bruyère... mon enfant... parlez-moi donc...
   — Je cherche au long de la voûte, et partout... dame Perrine ; et je ne trouve rien... répondit tristement la jeune fille.
   — J'en étais sûre... pauvre enfant ! dit Mme Perrine.
   Puis, prêtant l'oreille du côté d'où venait le vent, elle ajouta à demi-voix :
   — C'est singulier... on dirait le galop de plusieurs chevaux qui approchent.
   Elle écouta de nouveau, et reprit :
   — Ce sont les poulains de quelques métairie voisine qui restent la nuit dans les prés, et s'ébattent au clair de la lune...
   Tout à coup, la jeune fille poussa un cri perçant :
   — Qu'y a-t-il !... dit Mme Perrine avec effroi. Bruyère... en grâce... répondez !...
   — Un petit coffre... dame Perrine !
   Et, presque aussitôt, la jeune fille, toute palpitante d'une joie inespérée, reparut à l'entrée de la voûte.
   Un peintre aurait fait de cette scène un tableau d'une originalité charmante.
   La vive clarté de la lune éclairait en plein Bruyère, qui, à genoux à l'entrée de la voûte, tenait le coffret entre ses bras ; les feuilles vertes des lierres, les rameaux des ronces empourprées par l'automne encadraient, de leurs souples guirlandes, le demi-cintre rempli d'ombres au milieu desquelles resplendissait, inondée d'une blanche lumière, la figure de la jeune fille, immobile, agenouillée, les yeux noyés de larmes et levés au ciel avec une expression d'ineffable espérance.
   Malgré son agitation, ses inquiétudes, et la curiosité mêlée de sollicitude que lui inspirait la découverte de Bruyère, madame Perrine resta un moment muette à la vue de ce délicieux tableau.
   — Merci, mon Dieu ! le père Jacques ne m'avait pas trompée... peut-être je vais connaître... disait Bruyère d'une voix palpitante d'émotion.
   Puis, d'un bond, elle fut auprès de madame Perrine et lui dit :
   — Voici le coffret...
   Ce coffret n'avait de remarquable que sa forme, assez bizarre : il était rond, à fond plat et à couvercle bombé ; on voyait, à quelques lambeaux d'étoffe épargnés par le temps et par l'humidité, qu'autrefois il avait été recouvert en serge verte, fixée au bois par de petits clous à tête de cuivre, alors rongés par le vert-de-gris ; ce coffret avait dû servir d'étui à un métier à dentelle, à peu près pareil à celui que l'on a vu dans la chambre de madame Perrine, auprès de son fauteuil.
   La tête des clous destinés à retenir la serge, après avoir fermé quelques grossières arabesques sur le couvercle, s'arrondissait en lettres cursives, qui dessinaient ce nom :
   PERRINE MARTIN.
   Mme Perrine, à la vue du coffret, était d'abord restée frappée de stupeur, comme si elle eût cherché à rassembler ses souvenirs ; mais bientôt, en lisant, à la resplendissante clarté de la lune, ce nom qui était le sien, elle poussa un grand cri. »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Introduction aux mémoires, Chap. XIV, pp150-152)

Un délicieux tableau ? Il semble en apparence bien banal. Quel coquin cet Eugène Sue ! Le professeur Ducasse nous ayant amené à regarder les sorties de sac et autres cavités comme de véritables « naissances », ou « renaissances », on ne peut qu'y penser dans ce cas. C'est bien à une naissance que l'on assiste dans ce délicieux tableau. On peut dire que cette façon d'immortaliser la scène dans « un tableau » est bien la marque d'un travail réfléchi, c'est-à-dire d'une pensée consciente et profonde, dont Sue devait se sentir fier (n'ayons donc pas peur de nous y arrêter pour l'analyser).

À première vue, le tableau est une nativité avec Bruyère dans le rôle de la Vierge et le coffret dans celui de l'enfant Jésus. Mais le tableau exprime également la nouvelle naissance de Bruyère. Il y a d'une part la révélation que vont lui apporter les documents du coffret. (Le sujet est encore bien actuel avec les « nés sous X ».) Bruyère va devenir officiellement la fille de Mme Perrine. Et il y a d'autre part cette sortie du fournil, qui représente manifestement une matrice. Ce n'est pas le four en lui-même, qui est encore à l'intérieur du fournil et qui pourrait évoquer la couveuse (Bruyère dort dans un nid au-dessus des dindons), mais c'est l'endroit où l'on produit le pain. On peut aussi noter les ronces qui masquent l'orifice, et le cri de Bruyère, qui précède certes un peu sa sortie, mais qui est comme le cri du nouveau-né. En profitant de l'étude de Marie Bonaparte sur Le Puits et le pendule d'Edgar Poe, on peut dire qu'on a là des images d'un accouchement. Avec la tanière du braconnier, et le précédent rencontré dans Le Morne-au-Diable (1841-42), on s'aperçoit que ce thème était décidément aussi présent chez Sue que chez Poe.

D'ailleurs, au passage, l'évocation nouvelle du risque de trouver des serpents, dans cet extrait, marque bien la logique d'association entre la cavité et le serpent. Il semble donc qu'on soit plutôt dans la déclinaison des idées associées à la cavité, c'est-à-dire une approche rationnelle et consciente. Au global, c'est davantage le thème de la cavité que celui de la matrice. La cavité et son serpent constitue une forme d'archétype qui se décline en applications multiples, notamment dans les étapes de la vie: dans l'image prénatale (cf. M. Bonaparte), dans la rencontre qu'on peut faire lors d'une balade dans la nature, dans l'image post-mortem du ver dans le tombeau. Il semble que l'une des certitudes poétiques de Jean-Paul Richter quant à l'immortalité de l'âme tienne justement dans l'analogie formelle entre le prénatal et le post-mortem. Ces choses-là étaient bien perçues au XIXème siècle.

Nous ne connaissons pas encore le fin mot de l'histoire de Bruyère. Cependant, au chapitre XXXIII des Mémoires de Martin, en s'interrogeant, l'instituteur date le drame survenu à Mme Perrine, dans son asile, de l'époque où Bamboche traînait dans le pays à la recherche de Martin. Ce serait bien peu connaître la profession d'écrivain à sensation, que de ne pas, au moins, comprendre à l'avance, ces interrogations après lesquelles doit arriver la révélation de la vérité. À ce stade et à son habitude, le lecteur médisant suspectera donc Bamboche d'être le violeur de Mme Perrine et le père de Bruyère. L'association entre le viol et la folie se trouve également à la strophe III-2 des Chants de Maldoror.

À propos des apparitions du personnage de Mme Perrine, Sue revient plusieurs fois sur ses ballades au clair de lune, en insistant sur leur aspect bénéfique sur sa santé psychique: « ...cette infortunée qui éprouvait une sorte de bien-être quand on la laissait se promener au clair de lune » (Chap. XXXIII). Il y a un rapport privilégié et bien connu dans notre culture entre la lune et les femmes, mais peut-être y avait-il aussi, dans l'esprit de Sue, un lien entre la lune et la folie. Dans le mode de l'apaisement ou de la régulation, cela peut découler plutôt d'une idée de douceur. Dans La Fée aux miettes (1832), un personnage de Nodier parle des lunatiques comme des sortes d'égarés: « Les lunatiques sont des hommes qu'on appelle ainsi, je suppose, parce qu'ils s'occupent aussi peu des affaires de notre monde que s'ils descendaient de la lune, et qui ne parlent au contraire que de choses qui n'ont jamais pu se passer nulle part, si ce n'est à la lune, peut-être. » (Chap. Ier) À la strophe I-8 des Chants, le clair de lune est associé à des réactions qui pourraient passer pour de la folie. Mais on se doute à présent que Lautréamont a exagéré les choses « en collant » des réactions liées à une grande explosion qui, elle, serait occultée.
 

Le guichet, la fille et les dindons. Les scènes d'extraction laborieuse apparaissent à la strophe III-5. Et c'est justement en liaison avec cette strophe qu'on peut noter les images de Bruyère entourée de ses dindons. Rappelons la fameuse scène des coqs et des poules de Lautréamont que l'on ne s'attend pas de toute façon à retrouver tel quel : « Lorsque le client était sorti, une femme toute nue se portait au-dehors, de la même manière, et se dirigeait vers le même baquet. Alors, les coqs et les poules accouraient en foule des divers points du préau, attirés par l'odeur séminale, la renversaient par terre, malgré ses efforts vigoureux, trépignaient la surface de son corps comme un fumier et déchiquetaient, à coups de bec, jusqu'à ce qu'il en sortît du sang, les lèvres flasques de son vagin gonflé. Les poules et les coqs, avec leur gosier rassasié, retournaient gratter l'herbe du préau ; la femme, devenue propre, se relevait, tremblante, couverte de blessures, comme lorsqu'on s'éveille après un cauchemar. » (strophe III-5) Chez Sue, Bruyère est surtout protégée par ses oiseaux. Sur ce point, l'épisode relatif à M. Beaucadet est évoqué à plusieurs reprises.

   « — Dame ! ils disent dans le pays qu'on vous a vu quelquefois courir dans la lande, avec vos grandes bottes, tenant votre cheval à la bride, pour aider la petite Bruyère à rassembler ses dindes.
   — Moi !
   — Oui, monsieur Beaucadet, et on ajoute qu'un jour que vous aviez voulu batifoler avec la petite Bruyère, malgré elle, ses deux gros coqs d'Inde, qu'on croit qu'elle a charmés et qui sont si méchants qu'ils la défendraient aussi bien qu'un chien, vous ont sauté à la figure ; même que vous avez eu le nez tout becqueté, quoique vous tâchiez de parer les coups de bec à coups de fourreau de sabre pendant que la petite Bruyère se sauvait en riant de toutes ses forces.
   M. Beaucadet haussa le sourcil, releva fièrement son nez camard, et reprit de sa voix de procès-verbal, en tâchant de sourire ironiquement :
   — De plus en plus farce ! moi, qui représente la force à la loi en chair et en os, je m'aurais aligné avec des coqs d'inde dont j'aurais été vaincu et becqueté pour avoir voulu bêtiser avec leur sorcière de dindonnière ! moi ! Assez blagué l'autorité, vieux farceur ; parlons d'autre chose. »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Introduction aux mémoires, Chap. Ier, pp11-12)

Le fait que Bruyère dorme avec ses oiseaux tend à la présenter comme un oiseau elle-même. (On a indiqué par ailleurs la manière de Sue d'associer enfants et animaux. Bien que Bruyère compte parmi les plus éduquées, elle reste néanmoins associée à ses oiseaux. C'est un peu comme Pénélope et ses oies dans L'Odyssée d'Homère.) On retrouve à travers cette association aux oiseaux le thème de la courtisane dont nous avions déjà discuté à propos de La Dame aux camélias d'Alexandre Dumas fils. Bruyère est une jeune fille qui n'est pas une courtisane mais qui est déjà très convoitée par les hommes. (On aura sans doute noté par ailleurs, dans le résumé, l'épisode de Scipion et Mme Chalumeau qui se passe naturellement dans la volière du château.)

   « — Je ne dis pas non, reprit la Robin en secouant la tête, puisqu'elle est charmée ; témoin ses dindes qui la connaissent, l'aiment, lui obéissent, et sont pour elle comme pas un chien pour son maître.
   — Sans compter que ses deux gros coqs d'Inde, qui sont si mauvais, vous dévisageraient si on avait le malheur d'entrer la nuit dans le perchoir, où Bruyère perche dans le nid qu'elle s'est fait au-dessus de ses bêtes, comme un moigneau : témoin le gros Sylvain, qui a voulu y entrer l'été passé, dans le perchoir, et qui a manqué d'être aveuglé.
   — Et M. Beaucadet, le chef aux gendarmes, qui avait voulu bêtiser avec Bruyère, et qui a été obligé de filer plus vite que ça devant les deux coqs d'Inde, vrais enragés ! »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Introduction aux mémoires, Chap. VIII, p87)

   « À son entrée dans la cour de la métairie, Bruyère était, non suivie, non précédée, mais entourée de son nombreux troupeau, au plumage noir et lustré, à la tête écarlate. deux coqs d'Inde énormes, portant orgueilleusement leur crête et leur jabot d'un pourpre éclatant, nuancé d'un vif azur, se rengorgeaient d'un air formidable, faisant, comme on dit, la roue, hérissant leur plumage et arrondissant leur queue, magnifique éventail d'ébène glacé de vert sombre. Tous deux ne quittaient pas d'une minute, l'un la droite, l'autre la gauche de Bruyère ; tantôt ils la regardaient de leur oeil rouge et hardi, tantôt ils gloussaient d'une voix si triomphante, si insolente, si provoquante, qu'ils semblaient défier bêtes ou gens de s'approcher malgré eux de leur conductrice.
   À la vue de ces deux monstrueux oiseaux, de trois pieds de hauteur, de cinq pieds d'envergure, à l'aile vigoureuse, au bec acéré, aux éperons aigus, on concevait assez que M. Beaucadet, malgré sa vaillance, devait avoir été quelque peu embarrassé de se défendre à coups de fourreau de sabre contre de si rudes assaillants.
   À un signe de Bruyère, tout ce volatile s'arrêta en gloussant de joie devant la porte d'un perchoir, dont la jeune fille ouvrit seulement l'étroit guichet, afin de pouvoir compter son troupeau : il passa ainsi un à un devant elle, par rang de taille, les plus jeunes d'abord, le tout sans se presser, avec une discipline admirable, pendant que les deux gros coqs d'Inde qui, par leur âge, par leur dévouement, jouissaient de quelques privilèges, laissaient majestueusement défiler leurs compagnons devant eux, hâtant même de quelque coups de bec, fort équitablement répartis, la lenteur des retardataires ou des flâneurs. Lorsque le troupeau eut gagné son gîte, moins ces deux importants personnages, Bruyère ouvrit la porte du perchoir. Quoique, à ce moment, la figure de la jeune fille fût empreinte d'une mélancolie profonde, un doux sourire de satisfaction effleura ses lèvres à l'aspect de l'ordre réellement surprenant qui régnait dans le hangar : la gent emplumée y était déjà symétriquement étagée par rang de taille ; les plus petits du troupeau, entrant les premiers, allaient, selon l'habitude que leur avait donné Bruyère, se percher au plus haut de trois perches de bois rustiques disposées en retraite, les unes au-dessus des autres. L'instinct observateur et l'intelligence de la jeune fille devinant l'inconcevable éducabilité dont sont doués tous les animaux, elle avait, dans son humble sphère, à force de patience et de douceur, accompli des prodiges.
   Tout au faîte du hangar, et dominant le perchoir, était, si cela se peut dire, le nid de la jeune fille.
   Toute petite, Bruyère, par un sentiment de pudeur précoce et de dignité de soi, un des traits les plus saillants de son caractère, avait invinciblement répugné à partager la litière commune où, dans cette métairie comme dans toutes les autres, filles et garçons de ferme couchent pêle-mêle au fond de quelque écurie, sans distinction d'âge ni de sexe ; Bruyère avait obtenu du métayer la permission de se construire, au-dessus du perchoir, et attenant à la charpente, comme un nid d'hirondelles, un petit réduit auquel elle arrivait en grimpant les degrés du perchoir avec l'agilité d'un chat. L'enfant trouvait du moins dans cette espèce de nid, tapissé de mousse et de fougères bien sèches, mêlées d'herbes aromatiques, un coucher sain et l'isolement convenable à son âge et à son sexe. Bientôt aussi elle eut dans son troupeau des gardiens vigilants, car la burlesque aventure de Beaucadet n'avait pas été la seule de ce genre. L'année précédente, un garçon de ferme, dans l'audace de son brutal amour, ayant voulu pénétrer la nuit dans le réduit de Bruyère, la gent emplumée poussa de tels gloussements, s'abattit de tous les coins du perchoir avec une telle furie sur le téméraire amoureux, qu'il se hâta de fuir, étourdi par ce vacarme, effrayé par ces attaques imprévues. » (Sue, Martin, l'enfant trouvé, Introduction aux mémoires, Chap. IX, pp100-102)

Dans l'extrait ci-dessus, on peut souligner la mention inattendue d'un « guichet » ; terme qui apparaît six fois, et de façon assez curieuse, dans la strophe III-5. Cela traduit sans doute la pertinence du terme dans le contexte d'une basse-cour. (Nous restons dans l'idée générale que la poésie sature la forme d'une idée donnée par tous les sens qui peuvent lui être associés.) Néanmoins, on ne voit pas comment profiter davantage de cet extrait.

Ce personnage de Bruyère est visiblement un nouveau dérivé de la magicienne Circé de L'Odyssée d'Homère. Sue insiste plusieurs fois sur le charme à son propos. Elle ramasse des herbes pour faire des médications aux paysans qui viennent la consulter. Cet aspect de préparatrice de breuvages est donc cette fois renversé pour le bien d'autrui. Mais surtout, son troupeau de dindons évoque irrésistiblement les métamorphoses en pourceau des compagnons d'Ulysse. Virgile et Ovide avaient parlé aussi de bien d'autres animaux à propos de l'île de Circé. Chez Homère, Circé est trompée par le rusé Ulysse qui a su échapper au breuvage (Chant X). Elle lui propose alors tout de suite d'aller dans son lit et de s'unir d'amour. L'amour physique supplée donc au breuvage qui métamorphose mais c'est un peu la même chose. On peut interpréter ce personnage de Circé comme une courtisane qui réduit les hommes qu'elle charme à leurs passions animales. Théophile Gautier l'avait d'ailleurs écrit dans un passage de Mademoiselle de Maupin (1835). Cette parenté mythique pour Bruyère explique assez bien nos impressions précédentes.

   « Elle est charmante et pétillante d'esprit, et cependant, à côté d'elle, on ne pense qu'à des choses ignobles et vulgaires ; tout en lui parlant, je me sentais une foule d'envies incongrues et impraticables dans le lieu où je me trouvais, comme de me faire apporter du vin et de me soûler, de la camper sur un de mes genoux et de lui baiser la gorge, — de relever le bord de sa jupe et de voir si sa jarretière était au-dessus ou au-dessous du genou, de chanter à tue-tête un refrain ordurier, de fumer une pipe ou de casser les carreaux : que sais-je ? — Toute la partie animale, toute la brute se soulevait en moi ; j'aurais très-volontiers craché sur l'Iliade d'Homère et je me serais mis à genoux devant un jambon. — Je comprends parfaitement aujourd'hui l'allégorie des compagnons d'Ulysse changés en pourceaux par Circé. Circé était probablement quelque égrillarde comme ma petite femme en rose. »
(Gautier, Mademoiselle de Maupin, Chap. II, p83)
 

La colère d'une mère. Poursuivons sur un rapprochement avec la strophe VI-4. Il concerne Mme Wilson et sa fille. La jeune Raphaëlle s'est éprise de Scipion Duriveau à en tomber malade. Sa mère, veuve d'un banquier américain ruiné, rentra précipitament d'Angleterre pour s'occuper d'elle. Elle lui promit de tout faire pour qu'elle épouse Scipion. Pour cela, elle intrigua afin d'être remarquée par le comte. Il tomba amoureux d'elle et la demanda en mariage. Bien que ne l'aimant pas, sinon ses millions, elle s'engagea à devenir sa femme s'il mariait Scipion à Raphaëlle. Le comte accepta et décommanda le mariage de Scipion avec une héritière richissime. Lors de la chasse, Raphaëlle est choquée du manque d'intérêt que Scipion lui témoigne (depuis qu'elle a cédé à ses avances). Après la découverte de l'enfant mort et de la révélation de la liaison entre Scipion et Bruyère, elle est sous le choc mais ne peut se résoudre à perdre Scipion. Rentrée au château du comte, elle va directement se coucher, et sa mère vient la réconforter. On peut noter dans cette scène une exclamation à peu près comparable à celle du père de Mervyn devant son fils souffrant.

   « Assise au bord du lit de sa fille, elle tenait, avec une sollicitude inquiète, une de ses mains dans les siennes. La charmante figure de Raphaële, d'un coloris ordinairement si délicat et si rose, était alors tellement altérée, que, sans l'éclat fiévreux de ses grands yeux bleus et le châtain foncé de ses bandeaux de cheveux, la pâleur de son visage se fût confondue avec la blancheur neigeuse de la dentelle et de la batiste de son petit bonnet de nuit.
   Cette toute jeune fille et cette jeune mère, ou plutôt ces deux soeurs ainsi groupées, offraient un ravissant tableau : une douce lumière jetait sa clarté douteuse dans cette chambre tapissée d'étoffes fleuries et tout imprégnée de la senteur légèrement parfumée qu'exhale toujours l'entourage des femmes élégantes et recherchées.
   Pour la première fois, depuis leur retour de la chasse, Mme Wilson et sa fille se trouvaient seules.
   — Pauvre ange... tu souffres donc bien ? dit Mme Wilson à Raphaële. La jeune fille répondit par un douloureux soupir accompagné d'un regard chargé de larmes. Mme Wilson prit entre ses deux petites mains la tête de sa fille, qui reposait sur son épaule, et la baisa plusieurs fois au front en disant :
   — Toi souffrir !... mon ange !... toi !... oh ! je n'ai jamais jusqu'ici... ressenti la haine... mais celui-là qui te causerait le moindre chagrin serait poursuivi par moi... d'une animosité terrible, implacable.
   En parlant de la haine qu'elle éprouvait, la vive et agaçante physionomie de Mme Wilson se transfigura ; ses yeux, toujours si gais, si sereins, brillèrent d'un sombre éclat ; sa bouche, toujours si rieuse, se contracta ; les veines de son front se gonflèrent ; enfin, l'expression de son visage, parut un instant si menaçante à Raphaële, qu'elle s'écria épouvantée :
   — Maman... ne le hais pas... je l'aime tant !...
   À ces mots de Raphaële, qui disaient son incurable passion pour le vicomte Scipion Duriveau, Mme Wilson, par un brusque revirement, cacha sa figure dans ses mains et fondit en larmes. »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Introduction aux mémoires, Chap. XV, pp160-161)

Cette scène est moins proche de la strophe VI-4 que l'extrait signalé dans le roman Jettatura de Théophile Gautier. Ce nouveau cas traduit le caractère banal de ce genre de scène où des parents expriment leur volonté de protéger leur enfant. Néanmoins, il souligne tout de même la similitude du contexte dans lequel cela apparaît. On est là encore en présence d'une passion amoureuse destructrice car non véritablement partagée. Raphaëlle n'ignore pas le dédain de Scipion à son égard. Cela la fait souffrir, mais elle persiste malgré tout à vouloir l'épouser. Si cela devait se confirmer, l'application au cas de Mervyn et Maldoror serait assez drôle. (La cause du malaise profond de Mervyn en rentrant à son hôtel s'explique mal. L'idée d'une fascination à distance n'est qu'à moitié convaincante. Il semble manquer un épisode entre les deux premiers chapitres.)

À noter que la scène du saut de la haie, lors de la chasse (Chap. III), par la mère puis la fille répète un peu une scène semblable de Gautier dans Mademoiselle de Maupin (1835). C'était alors Théodore de Sérannes suivi de son page Isnabel (Chap. VII).
 

Renaissance et lait humain. Ce dernier point n'est plus en liaison avec les Chants de Maldoror. Dans la discussion entre Martin et le braconnier, Martin tente d'expliquer que les personnes comme le comte sont des victimes d'une maladie plus forte qu'eux, et que l'on peut guérir, plutôt que de les éliminer, pour le bien de l'ensemble de la société. L'exemple qu'il donne du vieil homme régénéré par le lait de salutaires nourrices nous a fait sourire. Il nous a rappelé justement une nouvelle comique de Villiers de l'Isle-Adam où son personnage Tribulat Bonhomet recourt aux bons soins d'une nourrice normande qui deviendra sa gouvernante (Tribulat Bonhomet (1887), Epilogue). Il avoue cependant que le « lait humain » fut sans action sur un homme tel que lui. Remarquable ironie qui impose de toute façon l'exception sur la règle ; qu'il est dès lors inutile de chercher à cerner. Je ne sais pas si Eugène Sue est véritablement à l'origine de cette idée. (On peut constater aujourd'hui qu'elle ne s'est pas vraiment imposée.) Dans Le Pèlerinage de Childe-Harold (1818), lord Byron avait peint une jeune femme allaitant un vieillard, mais ça devait être une allégorie (Chant IV, stances CXLVIII à CL). Les aliments sains et nourrissants comptent sûrement davantage que la symbolique du lait maternel qui exprime surtout, à première vue, l'idée de renaissance (avec l'histoire du fournil, on s'aperçoit que c'est un vrai thème de fond). Cela semble résulter d'une approche raisonnée mais peut-être plus poétique qu'expérimentale. Sue se réfère pourtant au savoir médical de son père. Allez savoir !...

   « Martin poursuivit, s'adressant au braconnier dont l'exaltation allait toujours croissant :
   — Non, Claude... je ne crois pas à la toute-puissance des moyens terribles... l'humanité les désavoue...
   — La gangrène se guérit par le fer rouge... ton père et ton frère sont pourris jusqu'à la moelle...
   Après un moment de silence, Martin reprit :
   — Tenez, Claude, laissez-moi vous citer un fait étrange, presque merveilleux, dont j'ai été témoin, et qui vous rendra ma pensée ; j'avais alors pour maître un médecin illustre, savant célèbre, penseur profond. Un jour il est appelé auprès d'un riche malade ; il trouve un homme expirant, épuisé par l'excès de tous les plaisirs ; le sang, appauvri, vicié dans son essence, circule lentement dans ses veines presque taries, non plus comme un fluide de vie, mais comme un fluide de mort. Les plus grands docteurs ont abandonné ce malheureux, prédisant sa fin prochaine... Le savant, le penseur profond, se souvient alors de ces histoires mystérieuses, effrayantes, qui parlent de sang jeune et généreux, infibulé dans la veine épuisée de quelques vieillards exténués de débauches.
   — Je te disais bien, moi, qu'il fallait du sang ! s'écria le braconnier avec un accent de farouche triomphe.
   — Non, Claude, il ne fallut pas de sang ; mais cette sanglante et mensongère histoire mit le savant sur la voie d'une admirable idée... Des tentures de soie et d'or, imprégnées de funestes parfums, couvraient les murs de cette opulente demeure et la tenaient dans une demi-obscurité. Ces tentures sont arrachées, le soleil bienfaisant pénètre de toutes parts, et bientôt, par les ordres du savant, les murailles disparaissent sous des masses de rameaux verts, fraîche dépouille d'arbres résineux et balsamiques, exhalant en abondance ces gaz qui rendent seuls l'air viable et pur ; puis des nourrices jeunes, saines, robustes, viennent tour à tour tendre leur mamelle féconde à la bouche expirante du moribond. O prodige ! à peine ses lèvres desséchées ont-elles été humectées de ce lait régénérateur, à peine a-t-il aspiré l'air vivifiant et salubre exhalé par les frais rameaux dont sa couche est ombragée, que le malade semble renaître, qu'il renaît ! son sang, appauvri, corrompu, se renouvelle, se régénère ; il est sauvé, il vit... il vit... et son salut n'a coûté ni larmes, ni sang... Un lait pur et nourricier, quelques frais rameaux d'arbres verts... les rayons bienfaisants du soleil, tels ont été les instruments de cette cure merveilleuse (1), Claude ; il en sera ainsi de ces deux malheureux dont j'ai si grande pitié ; le dédain, l'orgueil, la dureté gonflent leur coeur ; leur âme et leur esprit sont viciés. Eh bien ! Claude, ces coeurs gangrénés, je veux les régénérer, les sauver en les enlevant à leur atmosphère corrompue, en les transportant dans un milieu d'idées saines et pures, où ils ressentiront la chaleur vivifiante des pensées généreuses ; je veux donner enfin à ces âmes malades une nourriture à la fois douce, salubre et forte, comme le lait maternel... Alors, Claude, dites, mon ami, ne sera-ce pas un grand et touchant exemple, que de voir ces malheureux revenir à la vie de l'âme... à tous les nobles sentiments qu'ils insultaient naguère ?... Cette transformation de méchants en hommes de bien ne sera-t-elle pas d'un enseignement plus fécond que le terrible mais stérile exemple que vous rêvez ?
   — Laisse-moi... laisse-moi... tu me rendrais aussi faible, aussi lâche que toi, dit brusquement le braconnier. Mais tu oublies donc que Duriveau était lié envers moi par un serment solennel, et qu'à toutes mes tentatives d'amener en lui cette régénération dont tu parles, il a répondu par le mépris ?
   — Ce caractère de fer se révoltait contre l'idée de céder à la contrainte.
   — Et son serment ?...
   — Il s'en est joué, indignement joué, Claude, je le sais... et tout cela ne me désespère pas...
   
   (1) L'on excusera peut-être l'orgueil filial de celui qui écrit ces lignes, s'il dit que cette cure merveilleuse a été accomplie par son père, feu M. le docteur Süe. Le malade reconnaissant voulut faire élever un monument qui consacrât le souvenir de sa résurrection, disait-il. Ce monument était surmonté d'un groupe d'une vingtaine de figures, dont on peut voir la réduction (grandeur semi-nature) dans le riche Musée d'anatomie, d'histoire naturelle, géologie, etc., etc., que M. le docteur Süe a légué à l'école royale des beaux-arts de Paris, rare collection commencée par le grand-père de feu M. le docteur Süe. (Note de l'auteur.) » (Sue, Martin, l'enfant trouvé, Introduction aux mémoires, Chap. XXVI, pp272-273)

Ce n'est pas la première fois qu'Eugène Sue évoquait ainsi le lait sous l'angle du transfert de qualités. Dans La Vigie de Koat-Vën (1833), il avait par exemple exprimé, à travers l'un de ses personnages, des opinions bizarres sur la transmission « d'instincts ».

   « À la mort de sa femme, il ne voulut pas de nourrice pour Arthur, car M. de Cilly avait à ce sujet des idées peut-être bizarres, mais extrêmement arrêtées.
   Prétendant qu'un enfant pouvait moralement hériter par cette voie de penchants bas et et vulgaires, qu'il était difficile d'étouffer plus tard, il voulut faire allaiter son fils par une créature qui ne pût au moins lui transmettre que des instincts purement physiques ; pour cela, M. de Cilly choisit la chèvre, la chèvre vive, alerte, infatigable, pensant que la constitution de son fils ne pourrait, après tout, que gagner à cette espèce d'hérédité animale.
   Il ne se trompa pas, et les forces et le tempérament d'Arthur se développèrent avec une prodigieuse énergie. » (Sue, La Vigie de Koat-Vën, Livre VII, Chap. Ier)

Le plus amusant dans cette histoire de lait, c'est que Alexandre Dumas (père) a écrit encore à peu près la même chose, mais cette fois à propos de l'enfance d'Eugène Sue, dans le petit article qu'il lui consacra à sa mort. Et Marie de Solms a répété l'anecdote également, mais d'une autre façon, dans son livre paru peu après. Ils y pensaient sérieusement. On trouve d'autres écrivains du XIXème qui se sont faits une fierté d'avoir été élevé au lait de chèvre. Je suspecte une influence de la culture antique. Dans la mythologie grecque, le dieu Zeus (Jupiter) passait pour avoir été élevé par une chèvre-nymphe, Amalthée.

   « Il fut nourri par une chèvre et conserva longtemps les allures brusques et sautillantes de sa nourrice.
   [...] Nous avons dit qu'Eugène Sue avait beaucoup du caractère de sa nourrice la chèvre. C'était, en effet, et nous l'avons encore connu ainsi, un franc gamin de bonne maison, toujours prêt à faire quelque méchant tour, même à son père, et, disons plus, surtout à son père, qui venait de se remarier et le traitait fort rudement. » (Dumas, Eugène Sue vu par Alexandre Dumas)

   « [À Annecy — c'est-à-dire, cette fois, à la fin de sa vie ! —] il allait dans la montagne presque toujours seul, quelquefois avec Ravio ; il n'aimait pas à marcher sur un terrain uni, il avait besoin de grimper. N'avait-il pas été allaité par une chèvre ? » (Marie de Solms, Eugène Sue photographié par lui-même)

 
 Les Mémoires de Martin

À l'étranger, Martin sauva la vie d'un prince et, par sa sagesse et son humilité, il s'en attira la sympathie. Il lui ouvrit les yeux sur les difficultés du peuple, lui montra que les misères des pauvres n'étaient pas une fatalité, et lui indiqua comment améliorer leurs conditions de vie. À son départ pour la France, le prince lui remit son portrait pour qu'il garde son souvenir, et lui demanda ses Mémoires dans lesquelles il expose sa science des hommes. En Sologne, Martin confia le portrait et les lettres de sa correspondance à sa mère, Mme Perrine (Chap. XII) (on retrouve une fois encore, dans ce roman d'Eugène Sue, un chapitre montrant un personnage en méditation devant un portrait). Mais il n'eut pas le temps d'envoyer ses Mémoires au roi. C'est le comte Duriveau qui les découvre avec surprise dans sa chambre du château.

Le long récit des mémoires de Martin commence vers l'âge de dix ou onze ans. Il fut confié à un ouvrier maçon surnommé Limousin. C'était un travailleur silencieux, froid et taciturne, dont le seul plaisir était de s'enivrer le dimanche. En état d'ivresse, il avait des hallucinations et « il poétisait un vice odieux. » Il vivait tout haut ses bouffonnes rêveries et ses visions mélancoliques (Chap. I). Martin recherchait désespérément au dehors de l'affection et des amis. Il essaya l'ivresse, mais l'expérience tourna mal. Il se réveilla sur la neige au milieu d'un bois sans souvenir de ce qu'il s'était passé (Chap. II). Il fut ramassé par un colporteur douceureux et inquiétant surnommé la Levrasse. Celui-ci l'avait déjà ausculté avec intérêt mais Limousin s'était opposé à ce qu'il lui soit confié. Le colporteur profita donc de la situation et l'emmena de force chez lui (Chap. III).

Joseph Bonin, alias la Levrasse, exerçait plusieurs métiers. Sa femme, la mère Major, était une véritable géante. Il dirigeait une troupe de saltimbanques et elle dressait les enfants à effectuer des numéros d'acrobatie. Elle profitait aussi d'eux sexuellement. Martin fit la connaissance de Bamboche (Pierre), un orphelin de son âge, méchant et rebelle, qui supportait mal les exercices, les coups et « les amours » de la mère Major (Chap. IV). Bamboche lui raconta sa vie, comment son père bûcheron mourut faute de secours, à demi mangé par les corbeaux, ses rencontres avec un faux cul-de-jatte qui l'assomma pour s'en débarrasser, puis avec la Levrasse (Chap. V), et il lui confia son coup de foudre pour Basquine (Chap. VI). Bamboche et Basquine sont des surnoms d'artistes donnés par la Levrasse. Une première fillette portant ce surnom mourut poitrinaire. La nouvelle Basquine (Jeannette), dont Bamboche était déjà amoureux, fut pour ainsi dire achetée à ses parents à l'âge de huit ou neuf ans. La Levrasse profita de leur détresse pour leur faire signer un engagement jusqu'à sa majorité (Chap. XIV). La formation d'acrobate de Martin fut une torture. Les deux enfants se promirent de s'évader avec Basquine à la première occasion (Chap. VIII).

Après l'engagement d'un homme-poisson, Léonidas Requin, un phénomène exhibé dans une grande baignoire (Chap. IX à XII), la troupe partit en tournée dans une voiture nomade. Bamboche attrapa la fièvre à l'arrivée de Basquine. Elle fut aussi malade d'être séparée de ses parents (Chap. XIV). Martin se dévoua à leur chevet. Une fois remis, Bamboche se lia avec Basquine et l'appela sa petite femme (Chap. XV). Huit mois plus tard, Basquine avait appris à danser et chanter (rien que du graveleux). Elle aimait le spectacle et Bamboche l'avait dévergondée. Lors d'une représentation à Senlis, elle obtint un succès considérable. Son numéro avec le nouveau favori de la mère Major déclencha la jalousie de Bamboche et celle de la mère Major (Chap. XVII). Cette dernière tenta de faire chuter Basquine lors du numéro de la pyramide humaine, mais Martin réussit à la rattraper (Chap. XVIII). La Levrasse et sa femme semblaient vouloir se débarrasser des enfants pendant la nuit. Mais Bamboche, qui préparait sa vengeance depuis quelque temps, mit le feu à la voiture où il les avait enfermé. Les trois enfants s'enfuirent sur un âne (Chap. XIX).

L'âne mort de fatigue, ils se retrouvèrent dans la forêt de Chantilly. Bamboche, qui pensait avoir mis la main sur le trésor de la Levrasse, s'aperçut qu'il s'agissait d'un leurre. Ils ne trouvèrent que quatre louis d'or au milieu d'un tas de plomb (Chap. XX). Ils savourèrent leur liberté et investirent une cabane abandonnée dans une île. L'environnement les guérissait. Leur fraternité se renforçait. Bamboche reniait ses mauvais principes et voulait tirer un trait sur le passé (Chap. XXI). Mais un garde-champêtre survint et voulut les arrêter pour vagabondage. Bamboche et Martin jetèrent de la cendre et du sable aux yeux du garde et de son dogue, et ils s'enfuirent (Chap. XXII).

Errant à nouveau, les trois enfants rencontrèrent le capricieux vicomte Scipion Duriveau (âgé de cinq ou six ans) venu pique-niquer dans la forêt avec ses domestiques et ses amis Robert et Régina, dont Martin fut tout de suite amoureux (Chap. XXIII). Ils se présentèrent comme étant seuls et abandonnés, et demandèrent s'ils pouvaient entrer à leur service pour vivre honnêtement. La gouvernante fut décontenancée. Face au mépris de Scipion, Bamboche s'énerva et sortit les pistolets volés à la Levrasse. Ils repartirent dans la forêt en enlevant Régina et Scipion pour lui apprendre ce que c'est que d'être dans la misère (Chap. XXIV). Mais, tombés sur une ronde de gendarmes, ils les abandonnèrent. Allant au hasard, ils revenaient aux résolutions du mal et cultivaient raillerie et insolence. À la sortie d'un village, ayant aperçu de l'argent par une fenêtre, Bamboche décida de le dérober. Martin fut surpris dans la maison mais Bamboche réussit à s'enfuir avec l'argent. C'était la maison de l'instituteur Claude Gérard, et l'argent n'était pas à lui (Chap. XXV). Après avoir entendu son histoire, l'instituteur lui offrit à manger et lui proposa de reprendre la route du bien. Martin devant retrouver ses amis près d'un calvaire, il lui dit de s'y rendre, et de les ramener, s'ils étaient décidés à devenir honnêtes. Martin ne trouva près de la croix que le châle de Basquine et quelques pièces du vol dans une mare de sang. Il hésita en rêvant d'enlever Régina et de fuir comme Bamboche, mais il rentra finalement chez l'instituteur (Chap. XXVI).

L'instituteur exerçait plusieurs fonctions dont celle de fossoyeur. Martin l'accompagna au cimetière où il devait creuser une fosse. On enterra la mère de Régina morte la veille. La fillette était seule à suivre la procession avec sa gouvernante. Un fumeur mystérieux observait l'enterrement de l'extérieur. La voiture d'un baron emporta Régina (Chap. XXVIII). Martin accompagna l'instituteur au curage d'un lavoir puis à l'école (Chap. XXIX). Le soir, sous la neige, il retourna au cimetière récupérer les outils et reconnut le fumeur mystérieux en train de rouvrir la tombe. Il l'assomma avec la pelle et devina qu'il s'agissait du faux cul-de-jatte dont Bamboche lui avait parlé. Il trouva sur lui des bijoux et un portefeuille pris sur la morte, ainsi que les pistolets de Bamboche. Il informa l'instituteur des évènements et lui remit les bijoux, mais, curieux d'en apprendre sur la mère de Régina, il subtilisa le portefeuille rempli de lettres qu'il cacha dans l'étable. L'instituteur informa le maire. Le cul-de-jatte avait disparu lorsqu'ils arrivèrent au cimetière. L'instituteur replaça les bijoux et referma la tombe (Chap. XXX). Les années passèrent. Martin observait Régina sur la tombe de sa mère à chaque anniversaire. Une année, l'instituteur sauva le château de M. de Saint-Etienne du pillage projeté par des paysans violents car mal éduqués (Chap. XXXI).

Les lettres du portefeuille étaient en allemand et Martin n'en apprit rien. L'instituteur lui conseilla d'oublier Régina qui n'était pas de sa condition. À dix-huit ans, Martin, ayant achevé son éducation et appris le métier de charpentier, eut l'opportunité de devenir le secrétaire de M. de Saint-Etienne à Paris. Et après dix années d'efforts, le curé réussit à faire muter l'instituteur (Chap. XXXII). À son départ, l'instituteur révéla à Martin que Bamboche était venu pour le voir l'année précédente, alors qu'il était loin du village. Il voulait lui faire partager sa récente fortune et laissa son adresse à Paris. L'instituteur visitait régulièrement Mme Perrine à l'asile et, pour continuer à la voir, il chargea Martin de demander à M. de Saint-Etienne de lui faire la faveur de la faire transférer dans un asile proche de son nouveau poste. Mme Perrine avait eu un nouveau malheur l'année précédente, mais il n'eut pas le temps d'en dire plus car la voiture partait (Chap. XXXIII).

À Paris, Martin se rendit chez M. de Saint-Etienne. Il venait d'être frappé d'apoplexie et se trouvait dans un état désespéré. Seul sans ressources, Martin repensa à Bamboche et se rendit à l'adresse transmise par l'instituteur. Bamboche se faisait appeler capitaine Hector Bambochio et prétendait être un libérateur du Texas. Il avait changé d'hôtel six mois plus tôt, après l'arrivée de son père marquis et son mariage avec la fille d'un grand d'Espagne. Mais il n'était déjà plus à l'autre hôtel, et n'y avait laissé que le souvenir d'un brigand italien bruyant et querelleur (Chap. XXXIV). On l'envoya dans une impasse misérable située près des barrières. Là, une voix méfiante lui dit qu'il trouverait Bamboche au cabaret des Trois-tonneaux. Il y observa un jeune homme distingué et saoul traçant sur sa table, avec de l'eau-de-vie, le prénom Régina qui lui rappela son amour. Sur le pas de la porte, le faux cul-de-jatte, vieilli, demanda Bamboche d'une voix qui ressemblait à celle de la maison de l'impasse. Et il chargea le marchand de vin d'une commission (Chap. XXXV). À la fermeture du cabaret, Martin ne put payer sa voiture. Le cocher lui laissa vingt sous et lui fit crédit du reste. Il chargea le jeune homme saoul qui demanda à se rendre sur les Champs-Elysées. Martin passa la nuit dans un hôtel de misère où il se fit voler ses habits neufs. Au matin il apprit que la maison de Bamboche était celle de dangereux braconniers que la police venait de découvrir. Il perdit la trace de Bamboche mais était fixé sur son état (Chap. XXXVI).

Rappel: Ce résumé s'arrête à la fin du second tome de Martin, l'enfant trouvé d'Eugène Sue.

Signalons là encore quelques scènes intéressantes vis à vis des Chants. Les connaisseurs auront sans doute remarqué dans ce résumé le sujet d'une ou deux strophes, comme celle du cimetière par exemple, mais l'étude détaillée ne s'avère pas toujours profitable.

La Chambre aux cheveluresConfusion des genresAmitié et agressivité
La Fronde du désossementLéonidas Requin, l'homme poisson
La vengeance farouche de BambocheL'écriture du désir

La Chambre aux chevelures. À son arrivée chez la Levrasse, Martin est enfermé dans une chambre où d'étonnantes chevelures pendent au plafond. Cela lui cause une inquiétude qui est un peu atténuée par la perspective d'un bon repas. Mais chaque séjour dans cette chambre lui procure de mauvais rêves. On retrouve là un motif très présent dans les Chants de Maldoror mais on ne voit pas de lien bien précis avec une strophe particulière, sinon peut-être l'image finale de la strophe IV-3 et l'association qu'elle présente également avec la charcuterie (le lard pendu au plafond, la mortadelle). C'est un peu décalé par rapport à cet extrait, mais les chevelures pendantes au plafond pourraient évoquer aussi, poétiquement, ce qu'on appelle « les fils de la Vierge », des sortes de stalactites de poussière souples, qu'on observe parfois dans les greniers ventilés. Petit, cela m'intrigait.

   « Ayant par hasard levé les yeux vers le plafond, je m'aperçus seulement alors que, des solives saillantes, pendaient soigneusement étalées, lissées et étiquetées, un grand nombre de longues chevelures de toutes couleurs, blondes, brunes, châtaines et même rousses ; il en était de si épaisses, de si luisantes, qu'on eût dit d'énormes écheveaux de soie.
   Ce spectacle étrange me remplit d'un nouvel effroi ; je m'imaginai que ces chevelures avaient appartenu à des cadavres ; dans mon illusion, il me sembla même que plusieurs d'entre elles étaient ensanglantées ; de plus en plus épouvanté, je courus à la porte, elle était solidement fermée ; ne pouvant fuir, je m'appliquai à ne plus lever les yeux vers l'effrayant plafond.
   La vue des autres objets qui m'entouraient fit une heureuse diversion à ma peur ; la grande caisse de bois servant de lit était remplie de feuilles de maïs bien sèches, sur lesquelles je vis à demi dépliée une épaisse couverture de laine ; le lard que l'on m'avait servi me paraissait fort appétissant ; le pain était blanc ; la bière, fraîchement tirée sans doute, couvrait d'une mousse épaisse les bords du cruchon de grès ; de ma vie je n'avais eu à ma disposition un si bon gîte, un si bon lit, un si bon repas ; pourtant il me fut impossible de toucher à ce souper ; je n'osais pas même, malgré ma fatigue, m'étendre sur la couche de maïs ; je m'assis en tremblant sur les carreaux du sol, auprès du foyer, dont la chaleur réchauffait mes membres engourdis. » (Sue, Martin, l'enfant trouvé, Les Mémoires de Martin, Chap. III, pp.319-320.)

   « Enfin cette maison solitaire, ces chevelures de toutes les couleurs pendues au plafond, cet enfant [Bamboche] que, sans doute, l'on martyrisait dans une cave afin que ses cris ne parvinssent pas jusqu'à moi, toutes ces circonstances redoublèrent tellement mon épouvante, qu'oubliant mes vaines tentatives de la veille, je m'élançai vers la porte ; la trouvant fermée à double tour, je courus à la fenêtre, à travers laquelle commençait à poindre le jour naissant ; elle était grillée au dehors... »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Les Mémoires de Martin, Chap. III, p.323.)

Il y a une scène célèbre du film Fenêtre sur cour (Rear window, 1954) d'Alfred Hitchcock, où le photographe, entendant parler de la sinistre « cuisine » du criminel, est dégoûté du repas qu'on vient de lui porter. Chez Sue aussi le dégoût l'emporte sur l'appétit. Est-ce l'impression qu'il s'agit d'anthropophagie ? On pourrait dire que la chevelure force le souvenir d'un corps qui se cherche immédiatement une incarnation. Il se projeterait pour ainsi dire dans le moindre objet qui s'y prête, et provoquerait un dégoût. Les anglais ont deux termes pour désigner soit la viande de l'animal, soit l'animal lui-même. Cela bloque peut-être la remontée de l'idée sur l'acte en cours. Se voir manger un mignon poussin en mangeant un oeuf peut rendre mal à l'aise. Mais il me semble que dans le cas de la viande chez les Anglais, cela remonte au Moyen-âge, à l'époque où le français s'imposait sur l'anglais chez les nobles. Ce serait à vérifier mais il s'agirait plutôt d'une raison historique bien particulière. On dit par ailleurs que dans les premiers temps, manger d'un animal sacré, c'était chercher à acquérir sa force et ses qualités. (On a vu précédemment d'ailleurs, avec l'exemple du lait, que l'idée du transfert de qualités par la nourriture n'était pas inconnue à Eugène Sue.) Dans ce cas, ce serait bien maintenir le lien avec l'animal qui compterait. L'imposition d'une autre image provoquerait sans doute une perturbation comme dans l'exemple de l'oeuf. D'où l'effet des cheveux.

Quoi qu'il en soit, on est ici dans une situation inverse à celle de la strophe IV-3, dans la mesure où l'image de la chevelure pendante s'impose en premier, alors que dans la strophe elle marque la fin et la lecture de l'histoire empêche toute interrogation sur ce point.

Il existe plus d'un être humain qui a vu des têtes chauves. Mais la vieillesse, la maladie, la douleur (les trois ensemble ou prises séparément) expliquent ce phénomène négatif d'une manière insatisfaisante. Sue consacre un chapitre entier au triste commerce des chevelures féminines. La troupe de la Levrasse est partie en tournée. Pendant que la mère Major donne une représentation dans une grange, la Levrasse organise de son côté une collecte de chevelures où vient une douzaine de jeunes filles indigentes. Martin, qui s'est cassé un bras à l'entraînement, y assiste et ne peut retenir ses larmes.

   « Le marché était sans doute excellent, car la figure sardonique de la Levrasse rayonnait de joie, et ses plaisanteries méchantes ne tarissaient pas.
   — Au lieu d'être tristes, réjouissez-vous donc, mes poulettes, disait-il en faisant grincer les ciseaux sur ces têtes penchées qu'il dépouillait. Ces cheveux, qui ne vous servaient à rien du tout, vont avoir l'honneur de faire l'ornement de la tête de grandes dames d'un certain âge, qui portent des tours ou des perruques... Ils seront ornés de turbans d'étoffes d'or et d'argent, de pierreries magnifiques, de superbes diamants... vos cheveux ! tandis que, sur votre tête, ils auraient été toujours couverts de vos coiffes crasseuses... Et puis, vous qui criez toujours misère, vous pourrez au moins dire qu'une partie de vous-même ira en voiture, dans les plus belles fêtes de la capitale... ce qui est joliment flatteur... je m'en vante, et pourtant... vous ne payez rien pour ça... au contraire... c'est moi qui vous paye... Tenez, mes poulettes, je suis si bon, que j'en suis bête... aussi, je vous le déclare, à l'avenir... je ne payerai rien... on me donnera ses cheveux... pour l'honneur... [...]
   
   Un morne silence vint succéder à l'élan généreux des compagnes de Joséphine ; celle-ci, qui s'était peut-être laissée aller à un moment d'espérance, dit vivement à la Levrasse :
   — Dépêchez-vous, monsieur, dépêchez-vous.
   La Levrasse ne se fit pas répéter cette recommandation ; il plongea soudain et fit jouer ses ciseaux dans cette magnifique chevelure qui, tombant de tous côtés, laissa bientôt voir la douce et pâle figure de Joséphine, inondée de pleurs et complètement rasée...
   La Levrasse, fidèle à sa promesse, remit à la jeune fille une longue tresse, grosse à peine comme le petit doigt... Joséphine la roula et la plaça dans son sein. Alors il me fut impossible de retenir mes larmes, et depuis ce jour j'ai gardé bien présent le souvenir de cette scène douloureuse.
   Sans doute, les gens positifs prendront tout ceci en profond dédain et diront en raillant :
   — Mon Dieu !... que voilà de phrases pour quelques poignées de cheveux ! Qu'est-ce que ça nous fait à nous que ces paysannes soient tondues comme des enfants de choeur ? C'est vingt sous de plus dans leur poche...
   Mais vous aurez pitié de cette autre conséquence de la misère... (Elle en a tant... de conséquences... la misère !...) oui, vous en aurez pitié... vous, jeunes femmes, qui, souriant devant votre miroir, vous plaisez à orner de fleurs et de pierreries votre belle chevelure... ou bien... coquetterie plus grande, à la laisser nue et sans parure...
   Vous aurez pitié, vous, heureuses mères, si orgueilleuses des longues tresses qui couronnent le front angélique de l'enfant que vous embrassez si tendrement chaque soir...
   Vous aurez pitié... vous, amants qui avez pressé sous vos lèvres les cheveux humides et parfumés de votre maîtresse...
   Vous aurez pitié... vous enfin... qui aimez, qui respectez, qui adorez Dieu dans sa créature, et qui souffrez amèrement de tout ce qui la flétrit, la dépare et la dégrade. »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Les Mémoires de Martin, Chap. XIII, p84 et pp87-88)

   « En parlant des différents métiers de la Levrasse, je dois mentionner celui d'acheteur de cheveux coupés sur place, ce qui expliquait d'ailleurs l'abondance des dépouilles capillaires suspendues au plafond de ma chambre.
   Oui, la Levrasse était aussi de ces industriels qui, à l'époque de l'année où le froid est le plus rude, le salaire le plus rare, le plus minime, où la misère est enfin la plus intolérable, parcourent les plus pauvres provinces de la France, afin de tenter par une offre de quinze ou vingt sous les jeunes filles indigentes, et de leur acheter à ce prix leur belle et soyeuse chevelure, seule parure de ces infortunées. »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Les Mémoires de Martin, Chap. IV, p326)

   « Plusieurs semaines se passèrent ainsi pendant lesquelles la Levrasse fit de fréquentes absences ; à différentes reprises, il rapporta de nombreuses chevelures de toutes couleurs, car il continuait son commerce, trafiquant des cheveux des filles indigentes. »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Les Mémoires de Martin, Chap. VIII, p23)

Il semble y avoir une certaine sincérité dans le plaidoyer final d'Eugène Sue au sujet des chevelures (Chap. XIII). Cela exprime en tout cas les valeurs qu'il y trouve: richesse, éclat, partie de soi-même et désir (dans l'actuel). Ce ne sont pas les mêmes que l'espérance chez Edgar Quinet, ou encore le voyage et le souvenir (d'un passé révolu) chez Baudelaire. Je me souviens aussi d'un bel exemple chez Nodier : « ...il passa lentement ses doigts dans ses cheveux, comme pour rétablir l'ordre de ses souvenirs... » (Lydie ou la résurrection) Il y a bien la mèche-souvenir de Joséphine, associée au souvenir de Martin, dans l'extrait, mais le souvenir et le rapport au temps ne me semblent pas très développés chez Sue. À le lire, on aurait presque même l'impression que les cheveux ne repoussent pas, alors qu'ils contiennent indiscutablement quelque chose du Temps. Ils en reflètent l'écoulement. Rétrospectivement, pour tenter de comprendre son travail de mise en scène, l'aspect érotique s'accorderait bien avec le choix de la chambre (Sue aurait pu opter pour une autre pièce comme un vestiaire, un atelier ou une remise). Et la notion de partie indissociable de l'être humain est sans doute la condition nécessaire pour éprouver l'épouvante (de la dispersion du corps). C'est un peu cet aspect que Ducasse a privilégié avec le cheveu du Créateur à la strophe III-5 (« ...je tombai à terre, [...] avec une profonde pitié pour celui auquel j'appartenais »). Au final, Sue aura quand même consacré beaucoup de pages aux chevelures. Il y a vraiment beaucoup plus d'aspects qu'on ne l'imagine autour de ce sujet au XIXème siècle.

Victor Hugo a évoqué de nouveau ce commerce des cheveux, mais très brièvement, dans son roman Les Misérables (1862), à propos des misères de Fantine (Première partie, Livre V, Chap. 10). C'était quinze ans plus tard. Il a surenchéri, si l'on peut dire, avec l'arrachage des dents. Je ne vois pas d'autres auteurs ayant traité ce sujet dans l'immédiat. Il serait intéressant d'avoir un avis d'historien sur ce commerce des chevelures. A priori l'usage des perruques (lié à l'ancien régime ?) s'est plutôt perdu au XIXème siècle. On imagine mal que cela ait pu être encore un secteur économique significatif. Etait-ce réellement justifié ou est-ce que cela touchait surtout la corde sensible de l'auteur ?
 

La Confusion des genres. À travers le couple de la Levrasse et la mère Major, Sue a représenté des figures d'homme et de femme partiellement inversées. La Levrasse est un surnom féminin et plusieurs autres indices (la voie douce, les cheveux longs, la constitution en apparence faible) veulent traduire des caractères féminins. À l'inverse, la constitution massive, la force, la moustache traduisent des caractères masculins chez la mère Major. Sue en fait d'ailleurs la remarque ouvertement et ne le laisse pas seulement deviner au lecteur. Lors du mariage farce de Bamboche et Basquine, on l'aura néanmoins en mémoire puisqu'il met la Levrasse avec Bamboche et la mère Major avec Basquine. (À noter que dans l'adaptation théâtrale Martin et Bamboche (1847), entièrement écrite par Sue, la mère Major et la Levrasse ne font plus qu'un. Le nouveau personnage de la Levrasse récupère le passé d'Alcide ou d'Hercule de foire de la mère Major.)

   « Cet homme, jeune encore, avait une figure difficile à oublier : complètement imberbe et privé même de sourcils, il possédait cependant une chevelure noire comme de l'encre et longue comme celle d'une femme ; il relevait ses cheveux à la chinoise, et son épais chignon se rattachait avec un peigne de cuivre au-dessus de sa figure blafarde et terreuse, presque continuellement grimaçante, car la Levrasse attirait d'abord la foule autour de lui par ses lazzis, par ses grimaces et par l'étrangeté de son costume. Malgré tant d'éléments grotesques, l'aspect de ce visage était plutôt sinistre que risible ; ses deux yeux jaunes, ronds, perçants comme ceux d'un oiseau de proie, ses lèvres rentrées, presque imperceptibles, annonçaient la ruse et la méchanceté.
   Son menton imberbe, son accoutrement bizarre, composé d'une veste ronde garnie de fourrure et d'une sorte de jupe de couleur rougeâtre qu'il portait par-dessus son pantalon, lui avaient valu le sobriquet féminin de la Levrasse, parce qu'il courait, disait-on, jour et nuit, par monts et par vaux, comme une hase, vulgairement appelée dans le pays levrasse. »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Les Mémoires de Martin, Chap. II, p302)

   « Quelques instants après, la mère Major entra dans la chambre.
   C'était une femme d'environ trente-six ans, grande de près de six pieds ; sa carrure et son embonpoint énormes, sa lèvre supérieure ombragée d'une véritable moustache noire, comme ses sourcils épais ; sa figure large et colorée, sa tournure hommasse, sa voix rauque et mâle, sa physionomie dure et effrontée, enfin son apparence toute virile, formaient le plus bizarre contraste avec l'extérieur de la Levrasse.
   J'ai vu depuis comment le hasard qui avait donné à cet homme la figure imberbe et la voix claire d'une femme, et à cette femme la moustache et la voix virile d'un homme, était exploité par tous deux au profit du côté grotesque de leurs exhibitions. Parmi ses différents métiers plus ou moins hasardeux, la Levrasse comptait celui de saltimbanque nomade ; c'était son état de prédilection ; s'il l'abandonnait généralement pendant l'hiver pour celui de colporteur et de sorcier ambulant, c'est d'abord parce que les représentations en plein vent ne sont fructueuses et possibles que pendant la belle saison ; c'est qu'ensuite le personnel de la troupe de la Levrasse se désorganisait souvent. »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Les Mémoires de Martin, Chap. IV, p325)

Ce n'est pas la première fois que Sue joue sur cette sorte de confusion des genres. Le roman La Vigie de Koat-Vën (1833) commençait par la description d'un couple traduisant l'attrait des contraires, mais où la distribution n'était déjà pas conventionnelle. On apprenait un peu plus loin que le jeune homme au beau visage (« que bien des femmes eussent envié »), Henri, comte Vaudrey, n'était en fait qu'un libertin. Il jouait la comédie pour piéger la duchesse d'Alméda, dont la réputation lui semblait trop vertueuse pour être honnête. On le voit, la notion de spectacle était déjà associée à la situation.

   « Et pourtant, mon Henri, que nos caractères se ressemblent peu !... moi, qui ai les idées fortes et invariables d'un homme, quand tu as la douce timidité d'une femme ; moi... qui ai dû vaincre tes scrupules, tes naïves terreurs, pour te prouver qu'il était aussi un bonheur ici-bas... — Eh bien ! Henri, c'est peut-être ce contraste frappant entre nous deux qui augmente encore la violence de mon amour... de cet amour le seul que j'aie jamais éprouvé... de cet amour qui fait que moi si fière, moi toujours si méprisante des hommages des hommes, je trouve pourtant un bonheur inexplicable à être là, soumise, esclave à tes genoux, attendant un mot d'amour de ta bouche, le demandant par grâce... par pitié... »
(Sue, La Vigie de Koat-Vën, Livre premier, Chap. III)

Le fait n'est donc pas nouveau dans l'oeuvre d'Eugène Sue. — On le retrouvera d'ailleurs dans le roman La Famille Jouffroy (1853-54). Sophie, la mère, est encore une « maîtresse femme », à « la lèvre supérieure ombragée d'une légère moustache brune », qui possède une voix « à l'accent viril » (Chap. VIII) et un appétit tout aussi « viril » (Chap. XXIII). — À travers ce procédé schématique, quoique peut-être fondé sur la conception d'un déterminisme hormonal (son père était médecin), on voit son art pour manipuler des idées plus que pour décrire en soi. Le couple est montré comme un rapport de forces établi entre deux personnes. La moustache n'est plus signifiante du masculin mais du dominant. Si on a pu parfois se poser des questions sur les personnages d'hommes effeminés (cela exprime-t-il un penchant vers l'homosexualité ?), le pendant que constitue cette virilisation des femmes nous suggère qu'il s'agit plutôt d'exprimer un rapport de forces. Mais si le rapport de forces s'exprime bien dans certains romans, il n'apparaît pas vraiment dans celui-ci où on les perçoit plutôt comme deux phénomènes monstrueux. La Préface de La Vigie de Koat-Vën accusait l'athéisme et ceux qui, avec des mots funestes comme progrès et régénération, avaient amené l'anarchie. Sue avait évolué dans ses idées politiques lorsqu'il écrivit Martin, l'enfant trouvé. Mais ce qui n'a pas changé, à travers cette peinture, c'est peut-être le constat, l'expression d'une sorte de complexité du monde voire de chaos.

Dans le cas de la Levrasse, qui fait commerce des chevelures, la confusion des genres prend une véritable profondeur psychologique. Le plaisir qu'il prend à ce « métier » peut à la fois traduire sa jalousie à l'égard des femmes féminines (dégradation des rivales), expliquer son espèce de vampirisme capillaire (appropriation et transexualité), et sa recherche du féminin masculinisé (femmes rasées ou bien viriles dont sa femme offre le premier exemple). Sue aurait pu se contenter de dénoncer le commerce des chevelures avec des coiffeurs ou des perruquiers, pour ainsi dire sans âme, uniquement motivés par l'appât du gain. Il a choisi au contraire un personnage intéressé à la chose pour des raisons qui ressortent autant, sinon davantage, de son goût et de sa psychologie que de sa cupidité. C'est pratiquement l'idée de la Ruse de la Raison chez Hegel: « Nous disons que rien ne s'est fait sans être soutenu par l'intérêt de ceux qui y ont collaboré. Cet intérêt, nous l'appelons passion lorsque, refoulant tous les autres intérêts ou buts, l'individualité tout entière se projette sur un objectif avec toutes les fibres intérieures de son vouloir et concentre dans ce but ses forces et tous ses besoins. » (L'histoire philosophique, Chap. II, §2) Quoique son personnage soit caricatural et grotesque, il offre un exemple qui rend l'idée plus accessible. D'autres auraient pointé du doigt le monstre, mais sur ce point il en reste, avec recul, à dénoncer la misère sociale qui permet le développement de ce commerce. Cette voie du Mal, qui désigne des démons et les élimine sans procès, est justement celle suivie par Bamboche.

Par le commerce des chevelures et l'exploitation des enfants trouvés, la Levrasse et la mère Major représentent des recycleurs. Dès le premier roman de Sue, Kernok le pirate (1830), on trouvait ainsi un épisode avec la famille de l'écorcheur (le cacou, la sorcière et leur enfant idiot). Il y avait aussi le ravageur dans Les Mystères de Paris (1842-44) qui filtrait le limon de la Seine. Mais ici, cela va un peu plus loin dans la mesure où ils entreprennent, achètent et encouragent les ventes (pour les chevelures comme pour Basquine). Cependant, leur décision de tuer les enfants — ce n'est pas dit clairement mais c'est au moins les blesser gravement — après la représentation de Senlis n'apparaît pas rationnelle, puisque c'est leur numéro qui a reçu le plus de succès, et donc qui leur rapporte le plus. Leur comportement n'est pas totalement lié à l'argent. Ils cumulent beaucoup de perversions. À travers les punitions spéciales infligées à Bamboche, la Levrasse est bel et bien montré en sadique.
 

L'agressivité et l'amitié de Bamboche. La première rencontre entre Martin et Bamboche donne lieu à une bataille féroce qui évoque un peu le mélange de recherche d'amitié et de cruauté des strophes I-6 et II-3. Le goût (ou plutôt le pouvoir) du sang y apparaît également. Bamboche avec le sang à la bouche est pratiquement représenté comme un vampire. La lutte au corps à corps évoque par ailleurs le combat entre Elsseneur et Réginald à la strophe V-7 (le thème des frères ennemis). Et le surcroît d'agressivité à l'égard de l'animal soumis rappelle un aspect du conte Le Chat noir (1843) d'Edgar Poe. Bref, l'extrait suivant ne manque pas d'évoquer des similitudes.

   « L'escalier voûté donnait sur la cour, je descendis quelques degrés encore couverts de neige, et j'arrivai à une sorte de palier, sur lequel s'ouvrait la porte de la cave. Mes yeux familiarisés avec les ténèbres, que tranchait durement un rayon de vive lumière tombant par un étroit soupirail, je pus distinguer Bamboche accroupi dans un coin de cave, ses coudes sur ses genoux, son menton appuyé dans le creux de ses deux mains.
   Je fus d'abord frappé de l'éclat sauvage des grands yeux gris de cet enfant ; ils me semblaient d'autant plus énormes, que sa pâle figure était plus maigre ; il paraissait avoir douze à treize ans ; sa taille était beaucoup plus élevée que la mienne ; ses joues creuses faisaient paraître ses pommettes très saillantes ; sa bouche, aux coins abaissés, aux lèvres presque imperceptibles, lui donnait un air sardonique et méchant ; ses cheveux, noirs, rudes, coupés en brosse, étaient plantés très bas et de telle sorte, qu'après avoir contourné le haut du visage, ils remontaient en pointe vers les tempes qu'ils découvraient entièrement ; la noire racine de cette chevelure se dessinait si bizarrement sur la mate pâleur du front, que, dans l'ombre, il paraissait armé de deux cornes blanches. Bamboche portait une mauvaise blouse trouée ; ses pieds nus reposaient sur la terre humide de la cave ; à mon aspect, il resta muet et me jeta un regard surpris et farouche.
   — Tu dois avoir bien froid et t'ennuyer dans cette cave, lui dis-je doucement en m'approchant de lui, veux-tu venir en haut ?
   — F... moi la paix, je ne te connais pas, me répondit brutalement Bamboche.
   — Je ne te connais pas non plus, mais je dois comme toi rester ici avec la Levrasse. Cette nuit, quand on t'a battu, je t'ai entendu crier... cela m'a fait bien de la peine.
   Bamboche se mit à rire, et répondit :
   — Est-il couenne, ce petit n... de D... là !... ça lui fait de la peine quand on bat les autres...
   Tel était le langage de cet enfant de douze ans... tel il fut durant notre conversation, dont je supprimerai les jurons et les blasphèmes qui l'accentuaient à chaque phrase.
   Aussi affligé qu'étonné de la réponse de Bamboche, je repris doucement :
   — Cela m'a fait du chagrin de savoir qu'on te battait ; si l'on me battait, moi... ça ne te ferait donc pas de peine ?
   — Ça me ferait plaisir... je ne serais pas seul battu.
   — Pourquoi m'en veux-tu ?... je ne t'ai jamais fait de mal.
   — Ça m'est égal.
   — Tu es donc méchant... toi ?
   — Va-t-en !...
   — Je t'en prie... écoute-moi...
   — Tiens ! tu en veux... empoigne !
   Et Bamboche, dont je ne me défiais aucunement, s'élança avec l'agilité d'un chat ; plus robuste que moi, il me terrassa, puis d'une main me saisissant à la gorge, sans doute pour étouffer mes cris, de son autre main il me frappa au visage, à la poitrine, partout où il put.
   D'abord étourdi de cette brusque attaque, je n'essayai pas de me défendre ; mais bientôt, excité par la douleur, par la colère que m'inspirait une si méchante action, je me dégageai des mains de Bamboche, je luttai, je lui rendis coup pour coup, je parvins même à renverser mon adversaire ; le tenant alors, malgré ses efforts, immobile sous mon genou, je ne voulus pas abuser de ma victoire ; mais plus attristé qu'irrité de cette façon sauvage d'accueillir mes avances amicales, je lui dis :
   — Pourquoi nous battre ? il vaut mieux être amis...
   Et abandonnant l'avantage de ma position, je laissai à Bamboche la liberté de ses mouvements ; il en profita, se jeta sur moi avec une furie croissante, et me mordit si cruellement à la joue que mon visage s'ensanglanta.
   La vue du sang changea la colère de Bamboche en frénésie ; ses yeux flamboyèrent de férocité ; il ne me battit plus, s'étendit sur moi et déchira mon sarrau pour me mordre à la poitrine...
   Je crus qu'il allait me tuer ; ... je ne fis plus aucune résistance ; ni la peur ni la lâcheté ne paralysaient mes forces ; c'était un profond désespoir, causé par la gratuite méchanceté de cet enfant de mon âge, pour qui j'avais éprouvé une sympathie soudaine.
   Je n'opposai plus aucune résistance ; ma douleur morale était si intense, que je ressentais à peine les morsures aiguës de Bamboche ; je ne me plaignais pas, je pleurais en silence...
   Les caractères violents, vindicatifs, s'exaspèrent toujours dans la lutte ; cette excitation les enivre ; lorsqu'elle leur manque, souvent ils s'apaisent faute de résistance : il en fut ainsi de mon adversaire : il se releva, les lèvres couvertes de mon sang, et me crut évanoui.
   Le soupirail de la cave projetait assez de clarté pour que Bamboche distinguât parfaitement mes traits, lorsqu'il m'eut de nouveau renversé sous lui ; je le regardais fixement et sans colère... Il m'a dit, depuis, que ce qui l'avait surtout frappé, c'était l'expression de résignation douce et triste empreinte sur ma physionomie ; il n'y trouva ni haine, ni colère, ni frayeur... mais un chagrin profond...
   — Tu as ses yeux ouverts... tu ne te défends pas ! et tu pleures... s'écria-t-il, tiens... capon.
   Et il me frappa de nouveau.
   — Tue-moi, va... je ne t'en voudrai pas...
   — Tu ne m'en voudras pas ?
   — Non, et pourtant, si tu avais voulu... nous aurions été comme deux frères.
   — Mais il est donc enragé, ce petit-là ? s'écria Bamboche dérouté par ma résignation qui l'impressionnait malgré lui ; plus on lui fait de mal, plus il vous parle doux...
   — Je te parle doux, parce que je te plains.
   — Me plaindre... toi que j'ai roué de coups, et mordu... c'est toi qui es à plaindre.
   — Tu es à plaindre aussi de refuser mon amitié...
   — Tiens, va-t-en, me dit brusquement Bamboche de plus en plus étonné de ma résignation, va-t-en, tu es comme était ma chienne Mica.
   — Et cette chienne ?...
   — Je l'avais trouvée, je prenais sur ma ration pour la nourrir.. afin d'avoir quelque chose à battre quand on m'avait battu ; j'avais beau lui faire du mal... jamais elle ne se revanchait... Quand je la faisais bien souffrir... elle n'osait pas seulement crier... elle claquait des dents de douleur... et puis, après... elle venait me lécher les mains et se coucher à mes pieds...
   — Et à la fin, dis-je ému de ces paroles, à la fin... tu l'as aimée, cette pauvre bête.
   — À la fin, voyant qu'il n'y avait rien à faire avec elle, je l'ai... f...ichue à l'eau avec une pierre au cou...
   — Cela valait mieux que de la tourmenter...
   — Et je suis plus à plaindre que celle-là aussi peut-être ? me dit Bamboche d'un air sardonique.
   — Tu es plus à plaindre qu'elle... car tu l'as tuée... voilà tout, et maintenant tu es seul au lieu d'avoir toujours à ton côté une pauvre bête bien attachée, bien dévouée, qui t'aurait suivi partout, qui t'aurait défendu peut-être.
   — Et que j'aurais battue comme plâtre.
   — Tu l'aurais battue si tu avais voulu, mais elle serait tout de même venue après te lécher les mains et se coucher à tes pieds.
   — La s... lâche elle aurait fait comme toi.
   — Vois, comme tu m'as mordu... vois, comme je saigne ! Est-ce que j'ai crié ? est-ce que je me suis plaint ? Un lâche, c'est celui qui crie et se plaint.
   Bamboche fut touché de cette réponse, mais il tâcha de me cacher son émotion.
   — Pourquoi ne t'es-tu pas défendu la seconde fois comme la première ? me dit-il ; quoique plus petit, tu es aussi fort que moi... je l'ai bien senti...
   — Parce que la première fois j'étais en colère... la seconde j'étais triste de ce que tu me voulais toujours du mal.
   Les traits de Bamboche se détendaient : à une aveugle méchanceté succédait chez lui, sinon la sympathie, du moins une assez vive curiosité ; il me dit avec impatience, comme s'il cherchait à lutter contre des sentiments meilleurs qui s'éveillaient en lui :
   — Puisque tu ne me connaissais pas... pourquoi voulais-tu être ami avec moi ?
   — Je te l'ai dit, parce que je t'avais entendu crier cette nuit, parce que tu étais de mon âge, parce que tu étais malheureux comme moi... et peut-être comme moi... sans père ni mère.
   À ces mots, la figure de mon compagnon s'assombrit, s'attrista ; il baissa la tête, et poussa un profond soupir. » (Sue, Martin, l'enfant trouvé, Les Mémoires de Martin, Chap. IV, pp330-335)

La psychologie particulière de Bamboche ressort aussi dans ses relations avec Basquine, plus loin dans le roman. Même relation apparemment sado-masochiste. Avec la pointe enfoncée dans la chair, on retrouve aussi dans cet extrait un comportement assez similaire à celui de Maldoror face au naufrage à la strophe II-13. Cette fois encore, il s'agit peut-être d'une scène plus fréquente qu'on ne l'imaginait.

   « Bamboche, mettant en effet à exécution les ignobles principes du cul-de-jatte sur l'art de se faire aimer, battait quelquefois Basquine ; puis, aussitôt après, par une étrange idée de compensation, il se causait à lui-même une douleur physique dix fois plus vive que celle dont Basquine avait souffert, et lui disait, en endurant cette torture avec un courage héroïque :
   — Je t'ai battue pour te montrer que je suis ton maître, mais non par amour de te faire du mal, puisque je m'en fais à moi-même dix fois plus qu'à toi.
   Entre autres preuves à l'appui de ce raisonnement insensé, dont il ne démordait pas, j'ai vu Bamboche se planter froidement, à une profondeur de cinq à six lignes, une épingle entre l'ongle et la chair... Malgré le ressentiment d'une douleur atroce, sa physionomie ne trahissait pas la moindre souffrance, et il disait, avec une exaltation de tendresse sauvage :
   — Je t'ai battue, Basquine, mais je t'adore !
   Et Basquine, se jetant à son cou, lui demandait pour ainsi dire pardon d'avoir été battue.
   Malheureusement, l'influence de Bamboche sur Basquine ne se bornait pas à lui faire oublier par cette espèce de stoïcisme farouche, les brutalités auxquelles il se laissait quelquefois emporter contre elle. Le venin des mauvais exemples est si subtil, se communique, se propage avec une si effrayante rapidité, que la contagion des exécrables principes du cul-de-jatte, le mendiant vagabond, avait déjà infecté trois victimes... d'abord Bamboche, puis moi, et ensuite Basquine. »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Les Mémoires de Martin, Chap. XVI, pp128-129)
 

La fronde du désossement. cf. Fronde.

Dans Les Années d'apprentissage (1796), la première partie du roman Wilhelm Meister de Goethe, Wilhelm croise une troupe de saltimbanques. Des enfants exécutent des numéros d'acrobatie, notamment la pyramide humaine. Il y est déjà question d'enfants maltraités. Wilhelm protège une jeune fillette de douze ou treize ans, Mignon, face au directeur qui veut la tuer pour avoir refusé de faire son numéro de danse devant le public. Goethe n'évoque pas les difformités mais la question des enfants volés était déjà présente.

   « Paillasse prépara d'abord l'assemblée par quelques-unes de ces balourdises qui excitent toujours les éclats de rire et mettent de bonne humeur. Quelques enfants dont les corps disloqués exécutaient les contorsions les plus étranges causaient aux spectateurs une admiration mêlée de crainte. Wilhelm surtout ne put se défendre d'une vive pitié lorsqu'il vit l'enfant qu'il avait remarqué tout d'abord s'efforçant avec peine de répéter les exercices des autres saltimbanques. Puis tous les petits acrobates se mirent à sauter, faire la culbute, d'abord un à un, puis l'un derrière l'autre, et enfin tous ensemble, bondissant en avant et en arrière. Un tonnerre d'applaudissements et de hourras éclata dans toute l'assemblée. »
(Gœthe, Wilhelm Meister, Première partie, Livre II, Chap. IV, p.108)

   « Elle paraît appartenir à une famille des environs de Milan, et avoir été enlevée toute jeune à ses parents par une troupe de saltimbanques. On n'a pu en apprendre davantage, d'abord parce qu'elle était trop jeune alors pour avoir le souvenir des noms et des lieux, mais surtout parce qu'elle a juré de ne révéler son origine à personne au monde ; car ces gens qui la trouvèrent égarée, et auxquels elle décrivit exactement sa demeure en les suppliant de la reconduire chez elle, l'enlevèrent avec d'autant plus de rapidité, et la nuit, à l'auberge, croyant qu'elle dormait, plaisantèrent sur la bonne capture qu'ils venaient de faire, assurant qu'elle ne retrouverait assurément pas son chemin. »
(Gœthe, Wilhelm Meister, Première partie, Livre VIII, Chap. III, pp.28-29)
 

Léonidas Requin, l'homme-poisson. À première vue, les quatre chapitres qu'Eugène Sue consacre à cette attraction viennent confirmer le goût des auteurs romantiques pour les phénomènes de foire ; goût choquant que Ducasse dénonce dans la première livraison de ses Poésies (on trouve « phénomène d'aquarium » dans la liste). Sans doute que cela constitue une attraction pour le lecteur au sein du roman, mais il y a quand même une motivation plus profonde de l'auteur derrière ce personnage. Les Mémoires de Martin sont censés offrir une science de l'homme, et chaque personnage présente en lui-même une histoire positive ou négative. On pouvait imaginer au départ que Sue allait charger le comportement de la Levrasse en tant qu'exploiteur des difformités humaines. Dans le genre, les comprachicos (« achète-petits » en espagnol) de Hugo dans L'Homme qui rit (1869) représentent le stade supérieur, puisqu'ils sont même producteurs de difformités. Mais le cas de la Levrasse est traité par ailleurs (notamment avec le commerce des chevelures). C'est en fait, et de façon étonnante, les travers et la stérilité de l'éducation universitaire que Sue dénonce surtout à travers ce personnage singulier.

On a aussi là un nouveau développement sur le thème de l'animal caché dans l'homme. C'est décidément un thème qu'il convient d'étudier beaucoup plus largement que chez Lautréamont. (L'analyse de Gaston Bachelard n'est pas fausse, mais elle a tendance, à notre avis, à rétrécir sa perception dans la littérature. Sans être psychologue, si l'on écrit que « par essence, un complexe est inconscient », on ne peut ignorer que l'animalisation du chant premier s'est affirmée par retouches ciblées, pour remplacer le nom de Dazet, et non dans le geste d'une écriture inspirée. Cependant, il est pratique d'avoir une désignation pour ce thème. Alors si le complexe Lautréamont ne signifie pas que c'est exclusivement propre à Lautréamont, mais que cela s'exprime à travers lui, j'y consens.)

L'arrivée de l'homme-poisson dans la troupe de la Levrasse évoque un premier rapprochement un peu anecdotique. C'est à la strophe II-13 que Lautréamont parle des naufragés inquiets qui ne se souviennent pas d'avoir eu un poisson pour ancêtre. Et la vie antérieure sous forme de requin est aussi revendiquée par Maldoror à la strophe IV-5. Aussi, cette première présentation du personnage nous ramènera peut-être davantage à l'humour potache et aux canulars qu'aux discussions sérieuses sur la métempsychose ou autre ésotérisme.

   « Je fus donc très effrayé de me voir seul avec la Levrasse dans la chambre aux chevelures. Après avoir fermé la porte, il me dit :
   — Petit Martin, je suis très content de toi, je vais te donner une preuve de confiance.
   J'ouvris des yeux étonnés.
   — Léonidas Requin arrive demain matin.
   — Léonidas Requin, mon bourgeois ?
   Nous appelions la Levrasse notre bourgeois ; c'était la formule officielle.
   — Oui, reprit la Levrasse, c'est l'homme-poisson ; et, comme tu es le plus nouveau ici, les corvées te regardent, petit Martin.
   — Quelle corvée, bourgeois ?
   — Une corvée de confiance, bien entendu, car ce brigand de Bamboche serait capable de le faire étrangler et de le laisser sans eau.
   — Et ma corvée à moi, bourgeois, qu'est-ce que ce sera ?
   — Tu feras manger l'homme-poisson, vu qu'il n'a que des nageoires... ce pauvre minet, ce qui lui est peu commode pour manier une fourchette et un couteau.
   — Il faudra que je fasse manger l'homme-poisson bourgeois ?
   — Et que tu lui changes son eau tous les jours, petit Martin ; car il vit dans un grand bocal en sa qualité de poisson d'eau douce.
   — Lui changer son eau ! m'écriai-je de plus en plus consterné de ces nouvelles fonctions.
   — Tu auras, en outre, à lui faire boire deux fois par jour de l'eau du Nil, dont il a fait provision, car il ne peut boire que de celle-là : c'est celle de son fleuve natal ; mais, prends bien garde à tes doigts, car il mord... vu que, par son grand-père, il descend de la famille royale des crocodiles d'Egypte ; et que, par ses bisaïeuls, il descend des caïmans sacrés, révérés et honorés par ce peuple abruti...
   Ces mots, prononcés avec l'accent du bateleur qui, la baguette à la main, démontre un phénomène, furent interrompus par la brusque arrivée de la mère Major ; elle se précipita comme un ouragan dans la chambre aux chevelures. » (Sue, Martin, l'enfant trouvé, Les Mémoires de Martin, Chap. IX, p30)

La référence à l'ancienne Egypte laisse planer l'idée d'un jeu de mots, comme pour la race des Scarabées dans le conte Petite conversation avec une momie (1845) d'Edgar Poe. Léonidas Requin réapparaît de manière différente (en complice de la Levrasse) dans la pièce de théâtre Martin et Bamboche (1847). Il est douteux qu'il s'agisse d'un homme ayant existé. Mais il serait intéressant de savoir s'il a été inspiré par quelqu'un ou bien s'il s'agissait d'une pure invention d'Eugène Sue. Je veux dire en fait une fiction, car ce genre d'attraction était déjà connu à l'époque de la publication de son livre. C'est en 1842 que Phineas Taylor Barnum (1810-1891) avait créé à New York « the Feejee Mermaid », ou « La Sirène des îles Fidji », l'une de ses plus célèbres attractions, croisement d'une femme et d'un poisson (mais une horreur qui n'était pas une créature vivante). On discutait des théories de l'évolution depuis la publication du livre de Lamarck (1809) au moins, et le canular aurait beaucoup profité de ces interrogations. La théorie de Darwin n'a été publiée qu'en 1859. (Il n'y a pas si longtemps encore, à la fin des années 1960, l'américain Frank Hansen promenait dans une roulotte, à travers les États-Unis, un mystérieux homme velu, « l'homme pongoïde », qu'il prétendait avoir été découvert par un chalutier russe dans un bloc de glace flottant dans le Pacifique nord. Spécimen d'une espèce inconnue, peut-être clandestinement sortie du Viêt-Nam... il intrigua encore les zoologistes.)

Le sujet prend un tour moins comique et plus philosophique un peu plus loin. Ce n'est pas qu'un canular grossier, truqué de A à Z. Il y a bien la question de la difformité dans ce personnage. On retombe dans l'idée d'une fusion, au niveau physique comme pour l'homme-pélican de la strophe V-2, entre l'homme et le poisson. Le thème de l'hybride est très fort dans les Chants de Maldoror. La fusion homme-oiseau avait plutôt un caractère funèbre. Qu'en est-il de l'homme-poisson ? Cet exemple dans un grand roman populaire est un précédent intéressant à étudier même s'il n'y a pas d'utilité directe pour un intertexte.

  Paul Klee, Ichtyanthropes/Fisch-leute/Fish people (1927)

   « Le couvercle de la boite se leva.
   Un homme de petite taille en sortit lentement, péniblement, comme s'il avait eu les membres roidis par un long engourdissement. Ce qui me frappa tout d'abord, ce fut de voir complètement sèche l'espèce de longue robe sans manches ou de sac dont ce personnage était enveloppé, et qui cachait complètement ses bras ; je m'attendais à le voir, au contraire, ruisseler comme un fleuve, en me rappelant les deux ou trois seaux d'eau versés par la Levrasse dans l'entonnoir qui communiquait à la boite.
   Léonidas Requin (c'était son nom, nom véritablement prédestiné) paraissait âgé de vingt-cinq ans ; ses traits irréguliers et grotesques, fidèlement reproduits, eussent ressemblé à une ébauche tracée par une main inexpérimentée : ainsi, l'oeil droit, à la paupière supérieure toujours à demi-baissée, par suite d'une infirmité naturelle, était placé beaucoup plus haut que l'oeil gauche, toujours bien ouvert. De ceci résultait le plus singulier regard du monde. Le bout du long nez de Léonidas, au lieu d'être perpendiculaire à sa racine, empiétait considérablement sur la joue gauche, grave incorrection qui faisait paraître la bouche ridicule, quoiqu'elle fût à peu près à sa place et largement dessinée par deux lèvres épaisses, au-dessus desquelles le menton fuyait brusquement ; le crâne était vaste, la chevelure rare, d'un châtain fade et sans reflets ; quelques petits bouquets de barbe de même nuance pointaient depuis plusieurs jours à travers une peau blafarde cruellement sillonnée par les marques de la petite vérole.
   Cette figure, d'une laideur surtout ridicule, était empreinte de tant de bonhomie et de timidité, qu'au lieu d'avoir envie de rire à la vue de notre nouveau commonsal, je le regardai avec une sorte d'intérêt.
   — EGO ET ANIMAL SUM ET HOMO, NON TAMEN DUOS ESSE NOS DICES (1). (Je suis en même temps animal et homme, sans qu'on puisse dire que je sois deux.)
   Telle fut la citation latine dont l'homme-poisson, Léonidas Requin, nous salua en sortant de sa prétendue piscine.
   Il est inutile de dire qu'à cette époque de ma vie, je ne distinguai pas même les mots prononcés par Léonidas, j'entendis seulement des sons incompréhensibles pour moi ; mais ayant plus tard, dans le courant de mon aventureuse carrière, rencontré çà et là Léonidas Requin, subissant toujours des conditions non moins diverses qu'étranges, nous nous sommes si souvent rappelé notre première entrevue chez la Levrasse, que je su alors ce que signifiait cette citation empruntée à Sénèque, l'auteur favori de l'homme-poisson, qui devait pratiquer plus que personne la stoïque philosophie de son maître.
   (Eugène Sue, Martin, l'enfant trouvé, Les Mémoires de Martin, Chap. X, pp40-41)
   (1) Lettre de Sénèque, CXIII. — SI LES VERTUS SONT DES ANIMAUX ? Absurdité de ces questions. »

Le nom prédestiné dans ce cas précis rejoindrait presque l'opinion de Bachelard sur l'origine probable de certains patronymes: « MM Leloup, Lelièvre, Lechat, Lecoq, Lapie, Lerat, Lecerf, Labiche, Leboeuf sont les noms d'un visage de jadis. » (Lautréamont, Chap. VI, §II). Manifestement, Sue développe surtout le rapprochement à partir de l'expression du visage, le reste est accessoire. Mais sur ce point, c'est un rapprochement avec le poisson qui n'est pas précisément le requin. La pertinence par rapport au requin réside plutôt dans le fait qu'il mange des poissons crus de toutes sortes. C'est une autre image.

La citation de Sénèque en latin est importante à remarquer. Léonidas Requin truffe ses paroles de citations de Sénèque. Dans la troupe, il reste un peu à l'écart des débats et ne doit supporter aucune tension particulière avec la Levrasse ou sa femme, contrairement aux enfants (cf. la décision d'être lui-même devant Martin). Il s'isole pour lire justement son Sénèque et il intervient peu dans l'histoire sinon comme un observateur intelligent des comportements des uns et des autres (cf. le mariage farce de Bamboche et Basquine, où ses larmes rappellent d'ailleurs un peu celle du sanglier surgissant dans la forêt devant Maldoror et Elsseneur à la strophe V-7). C'est lui qui préviendra Martin de ne pas boire du vin sucré et de ne pas dormir séparément des autres le soir de la représentation où la mère Major projetait de se débarrasser d'eux (Chap. XIX). Il n'est pas dépeint comme un personnage malheureux de sa condition, au contraire, il l'a choisi parce qu'elle lui apportait une vie facile et qu'il n'était apte à rien d'autre.

   « Ce disant, l'homme-poisson fit passer, à travers les fentes latérales de sa robe, ses deux maigres bras, serrés dans le tricot d'un gilet de laine, les agita et les détira comme pour se délasser d'un long engourdissement.
   — Apprends donc, maladroit, s'écria la Levrasse, que pour que le public donne dans nos banques, il faut que nous ayons l'air d'y donner nous-mêmes ; le bavardage d'un gamin comme celui-là (et la Levrasse me désigna) peut tout perdre ; ne valait-il pas mieux l'avoir pour compère sérieux ?... Du reste, ça te regarde... Léonidas : du jour où l'on ne croira plus à tes nageoires, tu es frit, mon garçon.
   — Ceci, bourgeois, est une grande vérité philosophique, répondit l'homme-poisson avec une gravité comique ; tout la science de la vie est là : faire croire à ses nageoires. »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Les Mémoires de Martin, Chap. XII, pp72-73)

   « Un jour, dans une farce sacrilège, on alla jusqu'à la parodie d'un mariage entre Bamboche et Basquine.
   La Levrasse représentait le père du marié... la mère Major la mère de l'épousée...
   Le paillasse [le pitre de la troupe] donna la bénédiction nuptiale en termes burlesques et graveleux, à la grande hilarité des assistants.
   Je me trompe : un seul être protesta par une larme furtive contre ces horreurs dissimulées sous une apparence grotesque.
   Le hasard me fit jeter les yeux sur Léonidas Requin, l'homme-poisson, qui, du fond de sa piscine, assistait à la cérémonie... Sa physionomie exprimait une douloureuse indignation, et deux larmes, qu'il cacha en baissant le front, coulèrent sur ses joues... »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Les Mémoires de Martin, Chap. XVI, pp129-130)

   « Léonidas Requin, affectueux envers tous, naturellement apathique et craintif, ne désirait qu'une chose : le repos ; il semblait d'ailleurs parfaitement heureux de son sort, écoutait avec un calme stoïque les grossièretés de la mère Major ou les paroles sournoisement méchantes de la Levrasse, mangeait bien, dormait la grasse matinée et cherchait le moindre rayon de soleil pour s'y étaler ; là, sans doute, il philosophait à son aise, lisant et relisant son divin Sénèque. Seulement, de temps à autre, il se posait et faisait jouer ses nageoires factices, puis mangeait un poisson cru pour s'entretenir la main, disait la Levrasse.
   Léonidas m'a avoué plus tard qu'il n'avait pas du tout d'abord trouvé ma condition fâcheuse, et qu'en comparant, mon éducation acrobatique, qui développait ma vigueur, mon agilité, mon adresse, sans me rendre impropre à d'autres professions, lui paraissait très préférable à la stérile éducation universitaire qu'il avait reçue.
   Un jour, il me proposa de m'apprendre à lire ; malgré mon vif désir de m'instruire, je refusai, craignant de me montrer infidèle à l'affection de Bamboche en répondant aux avances amicales de ce nouveau compagnon et en devenant trop intime avec lui.
   Ce faux homme-poisson me donna aussi beaucoup à penser ; ce fut pour moi comme une nouvelle preuve à l'appui des mauvais principes de Bamboche, car, un jour, Léonidas Requin se délectant au soleil, son cher Sénèque sur les genoux, et étendu sur le gazon de la cour, après un copieux déjeuner, me dit avec abandon :
   — C'est pourtant au poisson cru que je mange et à mes fausses nageoires que je dois enfin la béatitude dont je jouis ; j'avais beau être rempli du désir de travailler pour gagner honnêtement ma vie, je crevais de faim... Maintenant je trompe les bonnes gens avec mes nageoires et je me goberge comme un pacha...
   — Bamboche a donc raison, me disais-je, encore un homme qui n'a de bonheur que depuis qu'il trompe et qu'il ment ! » (Sue, Martin, l'enfant trouvé, Les Mémoires de Martin, Chap. XII, pp73-74)

Enfant, Léonidas était extrêmement timide. Il aurait voulu être simplement tailleur comme son oncle, mais son père rêvait de réussite à travers lui, et il le poussa à faire des études. Au collège Louis-le-grand, pour oublier ses relations difficiles avec les autres élèves, il se jeta à fond dans les études — ses humanités — et devint un élève très brillant qui collectionnait les prix d'honneurs en latin et en grec. Il faisait la fierté de son professeur qui ne se priva pas de s'en servir pour assurer la promotion de son enseignement. Il était ainsi devenu, sans s'en rendre compte, un phénomène scolaire. À la fin de sa scolarité, son réveil, c'est-à-dire sa prise de conscience, fut difficile. Il ne possédait pas l'argent pour poursuivre ses études et devait se trouver un emploi. Mais il s'apercevait qu'il n'était apte qu'aux exercices scolaires, incapable de s'exprimer ou de penser par lui-même. Même l'enseignement de son savoir aux autres lui était impossible.

   « J'aimais beaucoup mon père ; il alla passer quelques jours en Normandie. Je voulus lui écrire. Je fis vingt brouillons plus bêtes, plus impossibles les uns que les autres ; j'étais tellement habitué à vivre uniquement des mots, des phrases et de la pensée des autres, qu'il me fallut renoncer à exprimer mes sentiments à moi avec des mots à moi, des phrases à moi. »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Les Mémoires de Martin, Chap. XI, p48)

Se retrouvant seul à Paris, affamé et sans ressources, il décide de se suicider. Il se jette dans la Seine depuis un pont mais il se retrouve pris dans un filet de pêcheurs. Trop affamé, il gobe un petit poisson tout cru et s'aperçoit qu'il n'y trouve aucun dégoût. Ayant vu un peu avant un « ogre vivant », un phénomène de foire qui s'exhibait uniquement comme gros mangeur, il lui vient l'idée de devenir lui-aussi phénomène de foire en dévorant des poissons crus. Il propose son idée à un forain qui l'engage aussitôt. Avec lui, il perfectionne son exhibition et, plus tard, il choisit de rejoindre le spectacle de la Levrasse. Au niveau de son spectacle justement, il y a un point intéressant à noter à propos de son dispositif de protection à l'égard des spectateurs trop curieux de l'examiner.

   « — Quand ces quatre imbéciles de curieux s'approchèrent de ma boite, me disait l'homme-poisson, en me racontant cette scène, je pris des airs de pudeur alarmée, me trémoussant dans mon baquet ni plus ni moins qu'une naïade lutinée par un fleuve ; mais, au moment où, s'appuyant sur les bords de la cuve, mes quatre curieux écarquillaient les yeux pour mieux voir... je fis un léger mouvement... et crac... l'eau, jusqu'alors limpide, devint soudain noire comme de l'encre, et de plus il s'en échappa une odeur sulfureuse si horriblement empestée, que mes quatre curieux, suffoqués, se renversant en arrière en se bouchant le nez, se reculèrent en hâte, se regardant les uns les autres pendant que la Levrasse s'écriait :
   — C'est la pudeur, messieurs ; je vous l'avais bien dit : c'est la pudeur blessée ; car, à l'instar de la sépia qui, fuyant le requin, a le don de s'envelopper d'une liqueur noire qui trouble l'eau et arrête la poursuite de son ennemi, l'homme-poisson, pour échapper aux regards qui blessent trop vivement sa pudeur, a le don de s'envelopper d'un nuage que...
   La Levrasse n'eut pas le loisir de s'étendre davantage sur les propriétés de mon nuage, car l'odeur de vingt bains de Baréges eût été rose et jasmin auprès de celle qui s'exhalait de ma piscine ; j'en étranglais moi-même, mais j'avais la satisfaction de voir la cohue des spectateurs se précipiter à la porte sans demander leur reste et bien punis d'avoir voulu examiner mes nageoires de trop près de l'oeil de leurs quatre imbéciles de mandataires... Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher Martin, qu'échéant le cas désespéré où je me voyais forcé de m'envelopper de mon nuage pour échapper à une dangereuse curiosité, je perçais aussitôt, au moyen d'un clou, une grosse vessie cachée au fond de mon baquet, congrûment remplie de noir de fumée délayé et d'une forte dose de tout ce qu'il y a de plus subtil parmi les plus infectes préparations d'hydrogène sulfuré et autres abominables pestes... »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Les Mémoires de Martin, Chap. XVIII, pp149-150)

On peut penser que ce jet d'encre est un équivalent, sur un autre plan, aux ironiques citations latines du personnage, qui décidément n'en finit pas de recracher sa formation scolaire et maintient ses distances avec les autres. Cela appartient au même registre de l'écriture et du savoir littéraire. Et ce n'est pas seulement une langue étrangère, celle d'un autre, mais une langue d'un autre âge. Sue a visiblement encore travaillé un personnage poétique dans ce Léonidas Requin. Dans son discours politique, il représente l'aberration d'un enseignement universitaire inadapté aux réalités sociales, qui fabrique des monstres. Il ne manque pas d'ailleurs de critiquer les pompeuses cérémonies de remise de prix dans les collèges. (Avec la condamnation de l'aliénation du moi par la culture, on est décidément dans une thèse à l'opposé du premier numéro des Poésies.) Et Léonidas envie et donne même raison aux cancres qui le critiquaient et le menaçaient de le corriger pour sa détermination à se distinguer des autres. Ce cas sert manifestement de contrepoint à l'enseignement utile et pratique de l'instituteur Claude Gérard. Martin est le fruit du bon enseignement dont il préconise la généralisation et l'amélioration dans les campagnes.

Entre parenthèses, signalons qu'il y a probablement, sur ce point précis de l'enseignement universitaire inadapté aux réalités sociales, une influence des idées de Prosper-Parfait Goubaux, l'ami et collaborateur d'Eugène Sue, qui fut le promoteur et créateur de l'enseignement professionnel en France. D'après les mémoires d'Ernest Legouvé, ces idées, qui nous paraissent aujourd'hui des plus naturelles, étaient loin de faire l'unanimité. Et Goubaux rencontra d'énormes difficultés pour son projet d'enseignement nouveau.

On connaît la fabuleuse Sirène, mi-femme mi-poisson, qui représente une figure du manque, dans tous les sens du terme. Mais cette image daterait en fait du haut Moyen-âge et ne serait pas liée à la vie des marins longtemps éloignés de chez eux. De toute évidence l'image aura donc été déplacée, et, on ne sait trop comment, réinvestie d'un sens en accord avec le mythe antique. (Dans L'Odyssée d'Homère, les Sirènes sont bien introduites en liaison avec l'idée de revoir sa femme et ses enfants. Elles ne sont pas décrites physiquement. Elles habitent une île et il est seulement question de leur chant qui captive : « Les Sirènes le charment par leur chant harmonieux, assises dans une prairie, autour d'un grand amas d'ossements d'hommes et de peaux en putréfaction. » — Chant XII. Dans Les Métamorphoses d'Ovide, les Sirènes ont des pieds et des ailes d'oiseaux, ce qui constitue une interprétation sous forme d'oiseaux de proie chanteurs assez logiquement bâtie sur les indices d'Homère.) Dans le cas de Léonidas Requin, l'hybridation traduit bien sa situation presque en dehors de l'Humanité, de la société tout au moins. Et pour un pêcheur en approche, le poisson sensible et craintif représente aussi « ce qui s'échappe ».

La référence au poisson dans « l'homme-poisson » est plus générique que précise. Le poète doit y voir son intérêt par un ensemble de touches. Sepia est le nom latin de la seiche. Cela lui permet d'intégrer l'idée manifestement importante du jet d'encre. Et on l'a dit, le nom Requin s'accorde avec le fait de manger des poissons crus. Mais c'est aussi un poisson d'eau de mer et non d'eau douce. La référence au Nil, c'est-à-dire au fleuve d'une façon plus générale, semble juste s'accorder avec l'idée de descendre de... (« il descend de la famille royale des crocodiles d'Egypte »). L'homme dans l'histoire de sa famille, c'est-à-dire de sa descendance, semble pouvoir se comparer au poisson dans le fleuve. Mais il y a quand même peu de poissons qui descendent véritablement les fleuves. Ils ont des habitats dans certains types de milieux fluviaux. Cette idée apparaît un peu bancale mais ne soyons pas trop spécialiste des poissons. Il est vrai qu'on dit aussi « remonter aux sources » à propos des textes. Et être remonté à Sénèque illustre peut-être ce jeu. (Il y a une fable d'Ésope, Du Crocodile et du Renard, où le Crocodile se vante de descendre des Géants vaincus par les Dieux.) La voie vers Sénèque, ou plutôt la voix de Sénèque aurait-elle quelque chose de la voix des sirènes qui vous perdent ? Il y a peut-être une logique dans le choix du poisson. Il faudra y réfléchir encore.
 

La vengeance farouche de Bamboche. La vengeance enflammée de Bamboche à l'égard de la Levrasse et de la mère Major est une scène assez dure qui rappelle celle de Hop-Frog dans le conte éponyme d'Edgar Poe. Le choix du feu semble expliqué clairement par Sue. Quelques pages plus tôt, il avait aussi défini le terme d'argot flamber comme signifiant réussir, avoir du succès chez les gens du spectacle. C'est peut-être un deuxième aspect ironique. La description du feu lui-même n'est pas développée. Il joue surtout sur les cris, un peu comme dans la strophe du naufrage (II-13). D'ailleurs la réplique de Bamboche, « Tout à l'heure, ils ne crieront plus » est tout à fait dans le style (voir également le « Qu'ils meurent ! » dans la scène du naufrage du Melmoth de Maturin).

   « Le feu, qu'avivait encore le courant d'air établi par le trou qui nous avait donné passage, se propageant avec une effrayante rapidité, bientôt la voiture fut intérieurement et extérieurement livrée aux flammes, car Bamboche avait déjà amoncelé plusieurs bottes de paille le long de la portière, seule issue qui restât aux gens enfermés dans la voiture.
   — Le feu... m'écriai-je lorsque je pus parler, car tout ceci s'était passé avec la rapidité de l'éclair.
   — Oui... le feu, me dit Bamboche, pâle, les traits contractés par une expression de joie féroce. Oui... le feu... ils vont rôtir dans ce brasier comme des démons qu'ils sont, car ils sont enfermés dans la cabine ; la porte du vestiaire est fermée, et j'ai cloué la portière en dehors...
   — Oh !... comme ils crient... les entendez-vous ? dit Basquine aussi effrayée que moi des hurlements qui s'échappaient de la voiture dont le plancher s'embrasait.
   — Tout à l'heure, ils ne crieront plus, dit Bamboche.
   Puis il ajouta d'une voix précipitée :
   — Maintenant, à cheval sur Lucifer... [il s'agit du nom de l'âne du colporteur probablement choisi en rapport avec cette scène] dans deux heures nous aurons gagné les bois... je connais le chemin. [...]
   Serrant étroitement entre ses genoux la croupe de Lucifer qu'il talonnait vigoureusement, Bamboche se retourna pour jeter un dernier cri de haine, de vengeance et de malédiction, sur la voiture en flammes déjà bien loin de nous, et, tendant le poing dans cette direction, il s'écria :
   — J'ai attendu longtemps, brigands... mais j'ai mon tour...
   Et nous allions toujours devant nous, à travers la nuit obscure, seulement éclairée çà et là par le feu des cailloux étincelant sous le galop furieux de notre monture... allure effrénée que Bamboche précipitait encore en labourant du bout de son couteau les flancs de Lucifer. »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Les Mémoires de Martin, Chap. XIX, pp160-161)

Dans la pièce de théâtre Martin et Bamboche (1847), le personnage de la Levrasse dit avoir échappé à l'incendie de sa voiture. Il s'agit peut-être d'un rebondissement à venir dans le ou les derniers tomes du roman. Mais il est fort possible aussi que cela corresponde à une variante, car il explique ainsi par l'incendie la perte de ses sourcils, alors que, dans le roman, le manque de sourcils est un aspect de son portrait dès le début.
 

« Quand le ciel s'obscurcira,
mon coeur sera plus farouche, et, d'une main vigoureuse,
j'arracherai le plus haut sapin des forêts de la Norvège,
et je le plongerai dans la gueule enflammée de l'Etna,
et avec cette gigantesque plume imbibée de feu,
j'écrirai à la voûte obscure du ciel : « Agnès, je t'aime ! »
Gérard de Nerval, La Mer d'après Henri Heine, § I.

L'écriture du désir. Dans le cabaret des Trois-tonneaux, Martin observe le jeune homme distingué déjà saoul en train de tracer le prénom « Régina » sur la table avec de l'eau-de-vie. Cette scène se rencontre de manière similaire dans d'autres ouvrages célèbres. Sue lui-même l'avait d'ailleurs déjà employée dans Atar-Gull (1831), juste avant la fameuse, et fâcheuse, rencontre entre Jenny et le serpent. Elle constitue de ce fait une sorte de cliché où seuls varient le support d'écriture et le prénom ou le nom.

  Edward Ruscha, Ooo (1970)

   « Un léger bruit me tira de ces réflexions. Je tournai la tête vers mon voisin ; il venait de renverser la moitié du contenu de son verre. Après avoir bu ce qui restait, cédant sans doute à l'un de ces caprices puérils, enfantés par l'ivresse, il trempa le bout de son index dans l'une des rigoles d'eau-de-vie qui serpentaient sur la toile cirée de la table, et commença d'y tracer çà et là des figures bizarres. Je suivais les mouvements de cet inconnu avec d'autant plus d'attention, qu'une dernière remarque venait confirmer mes soupçons ; la main de cet homme, d'une blancheur parfaite, aux ongles longs, polis, était remarquablement belle ; il portait à son petit doigt plusieurs anneaux d'or, de formes différentes ; l'un d'eux, orné d'une pierre rouge, me parut armorié.
   Je suivais avec une curiosité machinale les capricieuses évolutions de l'index de mon voisin, qui avait abandonné la combinaison des figures bizarres pour tracer d'énormes lettres majuscules : ça avait été d'abord un R, puis un E... L'assemblage de ces deux lettres RE me causa une impression indéfinissable ; c'était quelque chose d'étrange, de confus, d'inquiétant, d'inconnu... comme un pressentiment...
   Je ne pouvais détacher mon regard du doigt de cet homme... je hâtais, si cela se peut dire, de toutes les forces de ma pensée l'achèvement de la troisième lettre qu'il venait de commencer, et cela (mes souvenirs ne me trompent pas) sans me rendre aucunement compte de la cause de mon impatience. Enfin, le contour de la lettre s'acheva sous le doigt de mon voisin... C'était un G...
   Soudain ces trois lettres... les trois premières du nom de Régina, apparurent à mon esprit comme si elles y eussent été tracées en traits de feu...
   Et pourtant bien d'autres mots commencent ainsi... Mais je ne sais quelle fatalité me disait que cet homme ivre d'eau-de-vie allait, de son doigt alourdi, écrire en entier ce nom sacré pour moi... sur une table de cabaret.
   J'oubliai tout, Bamboche, ma position désespérée, l'avenir, pour suivre avec une angoisse dévorante les mouvements du doigt de l'inconnu... Il continuait de tracer une autre lettre... mais de temps à autre il s'arrêtait... Sa tête tantôt vacillait de droite à gauche, tantôt se penchait en avant, tandis que ses paupières gonflées se fermaient à demi... Enfin... la lettre fut tracée... c'était un N... Et bientôt un A suivant cet N, je pus lire en entier sur la table, en grosses lettres, le nom de RÉGINA.
   Dire ce que je ressentis alors est impossible ; il ne me vint pas un instant à l'idée que ce nom de Régina pût appartenir à d'autres personnes, et je me dis : « Régina est à Paris ; cet homme jeune et beau, noble et riche sans doute, aime cette jeune fille... car son souvenir lui est assez présent pour qu'au milieu même des abrutissements de l'ivresse il se plaise à tracer ce nom chéri de lui. » »
(Sue, Martin, l'enfant trouvé, Les Mémoires de Martin, Chap. XXXV, pp325-326)

   « La porte de la chambre de sa mère se referma...
   Alors Jenny ouvrit un oeil attentif, puis l'autre, dressa sa jolie tête... son corps... écouta... les yeux grands, grands ouverts, comme une jeune biche aux aguets, et, n'entendant rien, fut d'un bond auprès d'un petit meuble surmonté d'une glace. — Puis elle prit dans ce meuble des rubans, des fleurs, de la gaze... et, chantant à demi-voix la chanson que Théodrick aimait tant, elle essayait la coiffure qui plaisait aussi à Théodrick.
   « Voyons, disait-elle, il faut qu'aujourd'hui je me fasse belle ; mais demain... oh ! Demain... quel beau jour... quel bonheur... et pourtant le coeur me bat bien fort quand j'y pense, mais ce n'est pas de frayeur... non... je ne crois pas... ô mon Théodrick ! Serai-je bien comme cela, dis ?... »
   Et elle s'approchait si près, si près du petit miroir, pour juger de l'effet de la fleur, de la gaze qui devait tant plaire à son amant, que sa pure et fraîche haleine ternit d'une légère vapeur la surface brillante de la glace.
   Alors, elle, promenant son joli doigt blanc sur cette humide rosée... y traçait, rêveuse et souriante, le nom de son Théodrick...
   Un léger frôlement qu'elle entendit du côté de la fenêtre la fit tressaillir... elle tourna vivement la tête... les joues colorées, toute honteuse de se voir peut-être surprise dans ses secrets les plus chers... Mais tout à coup ses lèvres pâlirent... Elle jeta violemment ses mains en avant... essaya de se lever... mais ne le put... Elle retomba sur sa chaise, agitée d'un affreux tremblement... La malheureuse enfant venait de voir la tête hideuse d'un monstrueux serpent qui se glissait à travers la jalousie et les persiennes, soulevait le store et s'avançait en rampant... » (Sue, Atar-Gull, Livre V, Chap. III)

Il s'agit en fait de la scène célèbre qui ouvre le roman Les Travailleurs de la mer (1866) de Victor Hugo (Déruchette traçant le prénom Gilliatt dans la neige). On trouverait d'ailleurs ce sujet très hugolien tant Hugo est connu pour ces aspects. Mais nous l'avions remarquée déjà, sous une forme un peu différente, dans le conte Zadig (1747) de Voltaire (Astarté écrivant le nom de Zadig sur du sable fin). Dans ce cas, le personnage exprime clairement le désir d'un être aimé. Et la suite de la scène le confirme. Hugo travaille visiblement sur le même registre d'un amour possible, mais cela devient plus évasif. Il y a le mouvement de fuite immédiat qui ne fixe visiblement pas le personnage sur son désir. La neige va fondre. Et Gilliatt ne sera jamais que l'homme qui doit passer.

   « Zadig laissa cette Syrienne et les autres chercher leur basilic, et continua de marcher dans la prairie. Quand il fut au bord d'un petit ruisseau, il y trouva une autre dame couchée sur le gazon, et qui ne cherchait rien. Sa taille paraissait majestueuse, mais son visage était couvert d'un voile. Elle était penchée vers le ruisseau ; de profonds soupirs sortaient de sa bouche. Elle tenait en main une petite baguette, avec laquelle elle traçait des caractères sur un sable fin qui se trouvait entre le gazon et le ruisseau. Zadig eut la curiosité de voir ce que cette femme écrivait ; il s'approcha, il vit la lettre Z, puis un A : il fut étonné ; puis parut un D : il tressaillit. Jamais surprise ne fut égale à la sienne quand il vit les deux dernières lettres de son nom. Il demeura quelque temps immobile ; enfin, rompant le silence d'une voix entrecoupée: « O généreuse dame ! pardonnez à un étranger, à un infortuné, d'oser vous demander par quelle aventure étonnante je trouve ici le nom de Zadig tracé de votre main divine ? » À cette voix, à ces paroles, la dame releva son voile d'une main tremblante, regarda Zadig, jeta un cri d'attendrissement, de surprise et de joie, et succombant sous tous les mouvements divers qui assaillaient à la fois son âme, elle tomba évanouie entre ses bras. C'était Astarté elle-même, c'était la reine de Babylone, c'était celle que Zadig adorait, et qu'il se reprochait d'adorer, c'était celle dont il avait tant pleuré et tant craint la destinée. » (Voltaire, Zadig ou la destinée, Chap. XVI)

   « Tout à coup, près d'un bouquet de chênes verts qui est à l'angle d'un courtil, au lieu dit les basses-maisons, elle se retourna, et ce mouvement fit que l'homme la regarda. Elle s'arrêta, parut le considérer un moment, puis se baissa, et l'homme crut voir qu'elle écrivait avec son doigt quelque chose sur la neige. Elle se redressa, se remit en marche, doubla le pas, se retourna encore, cette fois en riant, et disparut à gauche du chemin, dans le sentier bordé de haies qui mène au château de Lierre. L'homme, quand elle se retourna pour la seconde fois, reconnut Déruchette, une ravissante fille du pays.
   Il n'éprouva aucun besoin de se hâter, et, quelques instants après, il se trouva près du bouquet de chênes à l'angle du courtil. Il ne songeait déjà plus à la passante disparue, et il est probable que si, en cette minute-là, quelque marsouin eût sauté dans la mer ou quelque rouge-gorge dans les buissons, cet homme eût passé son chemin, l'oeil fixé sur le rouge-gorge ou le marsouin. Le hasard fit qu'il avait les paupières baissées, son regard tomba machinalement sur l'endroit où la jeune fille s'était arrêtée. Deux petits pieds s'y étaient imprimés, et à côté il lut ce mot tracé par elle dans la neige : Gilliatt.
   Ce mot était son nom.
   Il s'appelait Gilliatt.
   Il resta longtemps immobile, regardant ce nom, ces petits pieds, cette neige, puis continua sa route, pensif. » (Hugo, Les Travailleurs de la mer, Première Partie, Livre I, Chap. Ier)

L'écriture du désir amène d'infinies variations. Les auteurs ne manquent pas d'imagination. Dans le roman policier Le Crime d'Orcival (1866) d'Émile Gaboriau, le policier M. Lecoq, chez lui, écrit le nom des personnes qu'il recherche, qu'il doit « épingler », avec des épingles d'argent sur une pelote noire. C'est un tout autre style...

   « Mais le meuble, c'est-à-dire l'ustensile le plus apparent et le plus singulier de cette pièce était une large pelote de velours noir en forme de losanges suspendue à côté de la glace.
   À cette pelote, quantité d'épingles à tête fort brillante étaient piquées, de façon à figurer des lettres dont l'assemblage formait ces deux noms : HECTOR-FANCY.
   Ces noms, qui resplendissaient en argent sur le fond noir du velours tiraient les yeux dès la porte et attiraient les regards de toutes les parties de la pièce. Ce devait être là le mémento de M. Lecoq. Cette pelote était chargée de lui rappeler à toute heure du jour les prévenus qu'il poursuivait. Bien des noms sans doute avaient tour à tour brillé sur ce velours, car il était fort éraillé. »
(Emile Gaboriau, Le Crime d'Orcival, Chapitre XXIV)

La scène de Sue apparaît quand même assez lourde. Elle est plus proche de celle de Voltaire dans la découverte du mot lettre par lettre. Il y a surtout une substitution de personnage puisque le lecteur n'est pas cette fois l'être désigné, mais un tiers, qui plus est dans la même situation de désir. On ne sait pas encore s'il s'agit d'une sorte de signe du destin, un appel, ou un rappel peut-être salutaire à un désir qu'il avait oublié, ou bien si Régina apparaîtra finalement comme l'absente pour tous. La psychanalyse verrait probablement dans ce cas (du doigt qu'on mouille) un contenu érotique. Mais Voltaire — et Hugo ne s'en est pas écarté — prenait justement un personnage féminin.

On peut signaler une scène semblable à celle d'Eugène Sue dans un sonnet de François Coppée intitulé Le Cabaret (Le Reliquaire, 1866). Cette fois, nous sommes explicitement dans de la poésie, pour ceux qui en doutaient... Il nous évoque d'ailleurs une image du poème Une Martyre (Les Fleurs du Mal, 1857) de Charles Baudelaire. Tout cela rejoint plus l'univers poétique de Baudelaire que de Sue... (Septembre 2003. Rév. août 2006)

   Dans le bouge qu'emplit l'essaim insupportable
   Des mouches bourdonnant dans un chaud rayon d'août,
   L'ivrogne, un de ceux-là qu'un désespoir absout,
   Noyait au fond du vin son rêve détestable.
 
   Stupide, il remuait la bouche avec dégoût,
   Ainsi qu'un boeuf repu ruminant dans l'étable.
   Près de lui le flacon, renversé sur la table,
   Se dégorgeait avec les hoquets d'un égout.
 
   Oh ! qu'il est lourd, le poids des têtes accoudées
   Où se heurtent sans fin les confuses idées
   Avec le bruit tournant du plomb dans le grelot !
 
   Je m'approchai de lui, pressentant quelque drame,
   Et vis que dans le vin craché par le goulot
   Lentement il traçait du doigt un nom de femme.
   (Coppée, Le Reliquaire, Le Cabaret)