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Un géant, spadassin railleur, sorte de bouffon cruel, monstruosité morale et physique ; — un des plus séduisants et des plus grands seigneurs de la cour de Louis XIV ; — un pauvre et austère vieillard hollandais, philosophe éminent, grand esprit politique, savant renommé, qui eut SPINOSA pour disciple, et JEAN DE WITT pour ami ; — une jeune fille de haute noblesse poussant le dévouement jusqu'à l'héroïsme ; — une jeune femme, riche, merveilleusement belle et chaste, titrée aussi, et poussant aussi jusqu'à l'héroïsme la foi sacrée du serment ; — enfin un gracieux, timide et tendre adolescent : tels sont les principaux acteurs du drame qu'on va raconter.
L'auteur de ce livre a obéi à toutes les exigences, à tous les développements de cette donnée entièrement historique, avec la plus scrupuleuse abnégation d'invention.
Mais de ce procédé, ainsi que de la nature même du sujet, devait naître une grave imperfection dans la combinaison artistique de cet ouvrage, et celui qui écrit ces lignes est le premier à le signaler entre toutes.
Singulier hasard, ces six personnages, de caractères, de natures, d'états et de pays différents, bien que marchant tous au même but, conduits pourtant par des intérêts et des passions extrêmement opposés, se trouvaient presque tous étrangers les uns aux autres ; et trois d'entre eux se virent pour la première fois, lors du dénoûment de cette aventure, à laquelle ils avaient néanmoins communément concouru.
Or, pour s'abandonner aveuglément aux milles bizarres fantaisies de cette réalité si variée d'incidents ; pour mettre en relief chacune de ces physionomies, sérieuses, touchantes, sereines ou féroces (par un incroyable dédain de l'histoire, absolument inconnues ou méconnues jusqu'à cette heure) ; pour les montrer enfin bien complètes et conséquemment avec toutes leurs adhérences ; naïvement entourées, si cela se peut dire, de leurs accessoires de famille et de position, il a fallu consacrer à la peinture curieuse et étudiée de ces figures et de ces contrastes de toute sorte, une série de tableaux apparemment isolés, mais liés entre eux par la pensée, ou plutôt l'indomptable volonté de LATRÉAUMONT, dont la force morale domine puissamment l'action, comme sa force physique domine les acteurs.
De là, l'extrême abondance, ou plutôt l'abus des perspectives variées à l'infini, que l'on peut justement rapprocher à cette rigoureuse reproduction de faits réels et accomplis. Et néanmoins, en terminant la lecture de cette œuvre, peut-être demeurera-t-on persuadé qu'il était impossible de la présenter autrement, voulant surtout faire entrevoir les innombrables voies par lesquelles ces personnages si divers devaient arriver au même but.
Que si, dans ce livre, on démasque, d'une façon presque brutale, bien des faux semblants de ce temps-là, hommes et choses du grand siècle ou du grand roi, comme on dit, jamais l'assertion ne manquera de preuves.
Que si enfin quelque lecteur se rappelait par hasard les convictions inébranlables soutenues jusqu'ici par l'auteur, à propos de l'incessante prééminence du mal sur le bien, du triomphe permanent du vice sur le vertu, etc. ;
Que si ce lecteur songeait à s'étonner de ne voir soutenir aucun système excentrique à propos de cet ouvrage pourtant très-favorable à l'application de ces théories pessimistes d'autrefois, celui qui écrit ces lignes répondrait: que, dans leurs évolutions inaperçues, les esprits les plus secondaires expérimentent quelquefois sérieusement la vie, et que plus ils gravitent vers la vérité (ainsi du moins que dit l'homme dans sa superbe), plus le cercle de réalités qu'ils croient parcourir semble se rétrécir, et qu'ils arrivent enfin à un point où les illusions du vice leur semblent aussi exorbitantes, que leur paraissaient jadis les illusions de la vertu.
Alors on en reconnaît le néant avec une froide et secrète amertume, car la croyance au mal est encore une matière de croyance, de foi aveugle à l'intelligence supérieure et exceptionnelle du vice, qui sait se dire ou se faire heureux ; mais alors, dis-je, après tant d'aspirations vers l'idéal et l'inconnu, on retombe de toute la hauteur de ces vanités de l'imagination au fond de cette formidable vulgarité : à savoir qu'il n'existe dans ce monde rien d'absolu, rien de fixe, en mal ou en bien ; que la vertu pas plus que le vice ne jouissent continuellement d'une ineffable félicité ; qu'il n'y a d'homme ni absolument vertueux ni absolument vicieux ; que ce qui semble ici noble et généreux paraît là-bas infâme et criminel ; — qu'il n'y a pas de caractère héroïque et sublime qui ne soit humanisé par quelque souillure ; pas de naturel méprisable ou féroce qui ne soit humanisé par quelques bons instincts.
On reconnaît enfin que l'expérience progressive des choses doit incessament modifier ou même changer radicalement ce qu'on appelle des convictions, qu'en cela l'avenir n'appartient pas plus au présent, que le présent n'a appartenu au passé, et que s'il faut tout comprendre, on ne doit peut-être rien affirmer.
EUGENE SUE.
Châtenay, ce 20 octobre 1837.
Fin de la préface — Première Partie