I.
J'espère bien que mon histoire ne donnera l'envie à aucun voyageur de venir en tilbury, en calèche ou en diligence, visiter le château des Sept-Boucliers. L'état dans lequel on le trouve aujourd'hui ne confirme guère la ballade de Hugues Meneville. On ne voit même plus sur la bruyère sauvage d'autres tours que celles que l'imagination y bâtit ; et excepté un fossé dont les bords entretiennent quelques touffes de gazon, il ne reste aucune ruine qui rappelle un ancien édifice.
Cependant de graves auteurs ont daigné consacrer leurs veilles précieuses à ce château magique ; dans leurs savantes théories, ils ont voulu prouver que c'était une citadelle construite par des légions romaines pour arrêter les envahissements des peuples de la Calédonie. Je pourrais citer Hutchinson, Horsley et Camden, mais j'aime mieux consulter les traditions moins savantes des habitants des campagnes, qui, lorsque l'origine des monuments se perd dans la nuit des siècles, les attribuent au dieu du mal, et choisissent volontiers l'ange de l'enfer pour leur grand architecte.
II.
Je dis donc que ce fut sur un château magique, que le fier comte Harold fixa ses regards surpris. La rosée du soir humectait les fleurs de la bruyère. Les derniers rayons du soleil couronnaient les montagnes comme d'une couche de feu, et doraient les créneaux des tours antiques avant de s'éteindre dans les ondes. L'intrépide paladin danois admire les sept boucliers suspendus à chacune des portes, et les armoiries dont ils sont ornés.
Celui du prince de Galles portait un loup, et celui de Rhys de Powis un cerf. L'emblème du roi de Strath Clwyd était une barque échouée. On reconnaissait le bouclier de Donald de Galloway à un cheval au galop. Un épi d'or attestait la fertilité de la contrée d'où le roi de Lodon était venu. Les armes de Dunmail étaient une dague. Enfin, l'écu d'Adolphe offrait un rocher battu par les flots et surmonté d'une croix. Telles étaient les différentes armoiries de ces antiques boucliers.
III.
Le comte Harold s'avança ensuite vers la porte massive du château, dont les verrous étaient usés par la rouille ; cependant aucun chevalier n'eût osé tenter de franchir ce passage devenu si facile. Plus forte que des bataillons armés, la terreur et l'épouvante en défendaient l'approche, et opposaient aux assaillants des obstacles plus insurmontables que les verroux et les barres de fer. La superstition y rassemblaient des ennemis surnaturels, et y élevait des remparts magiques.
Mais aujourd'hui tous ses enchantements sont inutiles, Harold renverse la porte d'un bras puissant, et pénètre dans le château. Le vent du soir ébranla soudain les trophés d'armes qui ornaient ces antiques murailles, et fit entendre comme un gémissement lugubre. Ce bruit, dans un semblable lieu, eût glacé d'effroi tout autre cœur que celui d'Harold. Mais le fils de Witikind n'éprouva que ce frémissement que cause aux héros l'approche désirée d'une aventure périlleuse.
IV.
Cependant le Danois et son page n'aperçoivent rien qui annonce la menace d'un danger prochain. Les cours et les corridors sont déserts et solitaires. Ils visitent les sept tours, et trouvent dans chacune d'elles l'appartement d'un roi, et une couche richement ornée, comme si c'eût été la veille que l'hymen des sept princesses avait été célébré ; les tables étaient encore servies avec pompe, et cependant deux siècles s'étaient écoulés depuis cette fête fatale. On y remarquait les flacons, la vaisselle et des coupes du plus précieux métal (un peu terni, il est vrai), un trône orné de drap d'or et d'un dais superbe ; enfin, l'antique tapisserie partagée en lambeaux aussi minces que le fragile tissu d'Arachné.
V.
Dans chaque appartement un rideau de pourpre, semblable à un crêpe funèbre, dérobait la vue de l'alcove, et sur chaque lit étaient des ossements hideux. À l'entour, on rencontrait des costumes barbares, des vestes brodées d'or, des colliers en pierres précieuses, et des diadèmes tels que ceux dont les anciens souverains ornaient leurs fronts ; mais les têtes blanchies de ceux qui les portaient jadis étaient couvertes de poussière comme leurs vaines couronnes.
C'étaient des dépouilles mortelles de ces mêmes princes qui, ivres de vin et de plaisir, s'étaient endormis, il y avait deux siècles, sur le sein de ces fiancées, dont la feinte pudeur fut changée en soif de sang avant le lever de l'aurore.
Le bonheur et le malheur sont tellement unis dans les fils fragiles de l'existence, que jusqu'à ce que les ciseaux du destin aient déchiré le tissu, on ne peut les séparer ni juger de l'heure qui va suivre, par l'heure qui a précédé.
VI.
Mais le septième appartement, qui avait été témoin de la vengeance d'Adolphe, offrait un spectacle encore plus horrible. C'était là que l'on trouvait les squelettes des sept magiciennes, encore dans la position où elles reçurent la mort. L'une avait été étendue d'un seul coup, on devinait qu'une autre avait longtemps lutté contre l'agonie. Là, une main tenait encore un poignard comme pour se défendre ; ici, une des sœurs semblait demander grâce sur ses genoux décharnés ; il y en avait une autre qui était tombée devant la porte, comme si elle eût été tuée en fuyant.
Le farouche chevalier sourit à l'aspect de ces cadavres ; car il se souvint avec dépit de Metelill. — Juste vengeance, s'écria-t-il, de la perfidie des femmes, ces créatures aussi changeantes que l'air, aussi légères que la vapeur du matin ! Le mal est venu dans ce monde par la femme, disent les prêtres des chrétiens. Je défie ta science de ménestrel, ô Gunnar, de me citer l'exemple d'une seule femme sincère dans son amour, et qui n'ait jamais trahi sa foi.
VII.
Le page sourit et soupire en même temps.
Il essuie une larme qui était tombée sur sa joue, et dit : — Je craindrais de ne pas célébrer dignement un tel sujet, à moins que ce ne fût mon chant de mort ; car nos scaldes prétendent qu'à notre dernière heure la harpe du Nord a une harmonie céleste. Oui, je pourrais vanter l'amour d'une femme qui brava le danger, le mépris et le trépas. Sa fidélité fut inébranlable : elle avait la pureté du diamant. Son amour fut inconnu, et ne reçut pas le retour qu'il méritait ; mais sa constance su supporter tout : errante de climat en climat, elle suivit un guerrier à travers les privations, les dangers et les malheurs... Quelle récompense demanda-t-elle ? aucune... excepté une pierre funéraire qui fit enfin connaître son secret. Voilà de quoi une femme fut capable... Il est vrai qu'Eivir était une fille du Nord.
VIII.
— Tu es bien enthousiasmé pour cette vierge danoise ? dit le comte Harold. Cependant, mon cher Gunnar, j'avouerai qu'elle était digne d'être aimée et admirée ! Mais Eivir dort dans son tombeau ; et où trouver aujourd'hui une amante comme elle ? Quelle femme aurait autant de constance pour celui qu'elle aimerait, que tu en as montré à ton maître ?... Mais couche-toi, mon page fidèle... L'ombre de la nuit devient plus sombre... Ne tremble pas parce que tu as des morts auprès de toi. Ils furent ce que nous sommes ; après quelques jours de vie nous serons comme eux. Cependant, Gunnar, repose-toi à mon côté sur mon manteau, afin de te rassurer en pensant que tu dors auprès d'Harold.
Ils dormirent dans ce fatal château jusqu'à ce que l'aurore vint les réveiller.
IX.
Le comte Harold parut, à son réveil, un homme différent de lui-même : ses yeux étaient troublés ; son front offrait les traces d'une surprise mêlée de terreur. — Lève-toi mon page, s'écria-t-il ; sortons de ce lieu ! Il ne reprit la parole que lorsqu'il s'arrêta, et qu'il dit à Gunnar : — Mes mœurs farouches ont réveillé les morts et troublé le saint repos de la tombe. Il m'a semblé, cette nuit, que j'étais sur le cratère sublime de l'Hécla, et que je pouvais parcourir des yeux les gouffres enflammés de l'enfer. Auprès de moi passaient les âmes des morts, que les démons conduisaient dans ce fatal séjour avec d'affreux hurlements. Mes yeux se sont troublés, ma tête s'est égarée en voyant ces ministres des éternels supplices entraîner ces malheureux qui avaient été naguère des hommes.
X.
— J'ai reconnu la sorcière Jutta à ses yeux hagards, à ses cheveux en désordre, et auprès d'elle Wulfstane, qui a péri ma victime, et qui était encore couvert de sanglantes meurtrissures. J'en aurais vu davantage, s'il ne s'était élevé un ouragan terrible qui a bouleversé les neiges. J'ai entendu le même bruit que produit un guerrier qui précipite le pas de son palefroi ; et trois chevaliers armés ont paru menant un coursier noir complètement enharnaché. Le feu étincelait à travers leurs visières baissées. Le premier a dit : — Harold l'indomptable, sois le bienvenu ! Le second : — Victoire ! le fils du comte Witikind est à nous ! Et le troisième, m'adressant la parole, m'a ordonné de mettre le pied à l'étrier, au nom de Zernebock. — C'est à nous, ô Harold, a-t-il ajouté ; c'est à nous que tu dois ta force et ton audace. Vassal de l'enfer, ne pense pas à résister à l'enfer.
— Le fantôme disait vrai ; mon âme obéissait comme malgré elle à cette voix d'autorité qu'elle semblait reconnaître comme le captif devine le son lugubre de la cloche qui l'avertit que sa dernière heure est arrivée, et qu'il va être arraché de sa prison. Je sentais que tout refus serait inutile ; ma main était déjà sur la crinière fatale ; j'étais prêt à m'élancer sur la selle, lorsque le fantôme mystérieux du pèlerin accourant à mon secours, les démons ont fui en mugissant comme un orage passager.
XI.
— Le noir capuchon, rejeté en arrière, m'a permis de voir ce visage qu'il m'avait toujours caché. Oui, Gunnar, j'ai reconnu mon père dans celui qui est venu plusieurs fois arrêter mes fureurs par ses conseils. Witikind est condamné, pour ses fautes et pour les miennes, à errer malheureux sur la terre, jusqu'à ce que son fils tourne vers le ciel un cœur repentant, et obtienne le repos de son âme... Gunnar, il n'est pas juste que son ombre reste plus longtemps exilée dans ce monde de misère et de douleur. Je veux dompter mon cœur sauvage, apprendre la pitié et le pardon : et toi, mon page, tu dois m'aider à écouter le repentir ; ainsi l'a dit le fantôme. Ta mère fut une prophétesse, a-t-il ajouté ; sa science lui apprit que le fil de ta vie était étroitement lié à celui de la mienne. Il m'a parlé ensuite, en termes obscurs, d'un déguisement qu'Ermengarde avait inventé pour tromper les yeux indiscrets, et unir à jamais nos destinées. Il me semblait, pendant que mon père parlait, que je comprenais le sens de cette énigme. Je ne vois plus en ce moment que doute et obscurité.
Harold voulut couvrir de sa main son front soucieux, et s'aperçut qu'il avait oublié son gantelet dans le château.
XII.
En écoutant le récit de ce songe mystérieux, Gunnar trembla et pâlit ; mais les derniers mots d'Harold le firent rougir comme la rose qui va s'épanouir. Charmé de pouvoir dérober à son maître cette pudeur qui le trahit, il retourna sur ses pas pour aller chercher le gantelet... Mais bientôt un cri de terreur appelle Harold à son secours.
XIII.
Que trouve le comte Harold dans ce château où il a passé la nuit ?... l'ange du mal sous la forme du dieu qu'adorent les Scandinaves. C'est Odin lui-même : les dépouilles de l'ours du Nord lui servent de manteau ; un météore brille sur sa tête comme un panache menaçant, moins terrible toutefois que l'éclair que lance son regard. Sa taille est égale à celle de la statue de pierre qui orne l'autel d'Upsal. Une barbe blanche ombrage son menton ; sa main tient sa lance faite avec le tronc d'un pin ; il se couvre de son épais bouclier. L'accent de sa voix a quelque chose de sombre et de solennel ; il s'adresse au fils de Witikind, en retenant toujours le jeune page.
XIV.
— Harold, dit-il, quel délire est le tien, de déserter le culte de tes pères, et de renoncer au dieu des héros ? C'est de moi que vient la gloire ou la honte ; je préside à la chasse et aux combats ; un froncement de mes sourcils anéantit les armées. Renonceras-tu donc aussi à ce banquet, où ont été admis tant de guerriers de ta race, Éric et le fier Thorarine, dont les exploits ne seront jamais oubliés ? C'est moi seul qui donne la récompense pour laquelle vivent les fils de la valeur... la victoire et la vengeance... C'est moi seul qui donne la félicité pour laquelle ils bravent le trépas. C'est dans mon palais que l'on sert l'immortel breuvage dans le crâne d'un ennemi. Harold, tu m'appartiens ; j'en atteste ce gantelet, gage de la fidélité qu'un vassal doit à son seigneur.
XV.
— Génie du mal, répond Harold avec assurance, je te somme de fuir de ces lieux ; qui que tu sois, je te défie. Je saurai me rendre maître de la fureur que tes paroles ont réveillée dans mon âme ; tu ne me raviras ni mon gantelet, ni mon bouclier, ni ma lance... Laisse ce jeune page, et disparais.
— Eivir m'appartient, reprit le spectre ; elle a été marquée de mon sceau dès le jour de sa naissance. Penses-tu qu'un prêtre pourra l'effacer avec quelques gouttes d'eau, ou qu'un nom et un sexe empruntés anéantiront les droits d'un dieu ?
Ces étranges paroles égarent la raison d'Harold ; il grince des dents avec dépit et rage, car sa nouvelle foi n'a pas encore dompté entièrement son ancienne impétuosité. — J'oserai te braver, s'écrie-t-il, au nom d'une croyance plus pure et d'un ciel plus digne de la vertu, qui viennent de m'être révélés. — Il saisit sa massue, et un combat s'engage entre le mortel et le démon.
XVI.
Des nuages de fumée obscurcirent le ciel ; la terre trembla ; mais ni les feux des enfers, ni la foudre, ni le château ébranlé dans ses fondements ne purent lasser le courage d'Harold. Dompté par une force supérieure, le démon s'évanouit avec l'orage, et le paladin du nord emporta son Eivir loin de ce lieu de terreur, pour la rendre à la lumière, à la liberté et à la vie.
XVII.
Il la déposa sur un banc de mousse. Non loin de là murmurait un ruisseau aux flots argentés. Des pensées nouvelles troublent l'âme d'Harold ; des craintes jusqu'alors inconnues agitent tous ses sens, pendant qu'il jette d'une main timide quelques gouttes d'eau sur le front de celle qui fut son page ; il voit les couleurs de la vie embellir de nouveau de leur incarnat les joues de cette Eivir si tendre et si fidèle. — Comment ai-je pu, se disait-il en lui-même, ne pas la deviner aux tresses de ses blonds cheveux ? Comment les vêtements d'un page ont-ils suffi pour me cacher les émotions de ce sein blanc comme la neige ? Insensé que j'étais d'aller chercher le carnage et la mort à travers les flots et les déserts, quand j'avais auprès de moi une telle compagne !
XVIII.
Se regardant ensuite dans le miroir de l'onde, il est honteux du désordre de sa chevelure et de la barbe épaisse qui rend son air encore plus farouche. Il lave les traces sanglantes de son dernier combat, et ce guerrier terrible éprouve enfin la crainte et l'amour. Que fait Eivir !... Elle est revenue à la vie ; cependant elle reste muette, et ose à peine entr'ouvrir ses yeux bleus ; elle se plaît sans doute à épier en silence, et un peu confuse, les premières émotions du cœur d'Harold : la rougeur de son front exprime la pudeur et l'espérance.
XIX.
Vainement le héros de Danemarck cherche des termes pour parler de ses nouveaux sentiments, sa bouche n'est familière qu'avec ceux de l'outrage et de la fureur. Il relève sa compagne timide, et lui dit avec une franchise martiale :
— Eivir, puisque tu as si longtemps suivi les pas d'Harold, c'est toi à ton tour qui dois guider les siens. C'est demain la fête de saint Cuthbert ; il verra devant son autel un chevalier chrétien amener une fiancée chrétienne : et l'on dira du fils de Witikind qu'il a été baptisé et marié le même jour.
Jeunes filles, puissent les doux aveux de vos amants être inspirés par la même franchise !
Eh bien, Ennui, qu'as-tu qui te chagrine ? Pourquoi ces yeux distraits et cette bouche béante ? Tu n'as pas besoin de tourner la page, comme si c'était une feuille de plomb, ou de jeter le volume de côté jusqu'à demain. Sois content : j'ai fini, et je ne lasserai pas ta patience en empruntant une anecdote à Bartholin ou à Sporro. Pardonne à un ménestrel qui vient d'écrire six longs chants, et qui dédaigne d'y ajouter une seule note.
Chant Ier. — Chant II. — Chant III. — Chant IV. — (Précédent) Chant V. — Chant VI.