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« Plus sensible que le sentimental Sterne, moins sceptique que Montaigne,
Jean-Paul mêle l'originalité de Swift au comique d'Érasme, à la profondeur
de Descartes, et, quelquefois même, au cynisme de Rabelais. »
(Édouard Lagrange, Préface des Pensées de Jean-Paul, 1829)
Ce site rassemble divers documents existants en langue française.
Il y eut plusieurs biographies plus ou moins détaillées de Jean-Paul Richter.
Nous donnons ci-après la traduction en français de l'article de Thomas Carlyle publié dans la Edinburgh Review en juin 1827. Elle fut publiée en France dans Le Globe le 6 septembre 1827, et reprise dans la première édition du livre Pensées de Jean-Paul (1829) par Édouard Lelièvre (marquis de La Grange). Le texte a été numérisé à partir de ce livre. En 1837, Le Magasin Pittoresque a republié cette biographie, quelque peu remaniée (nous signalons en bleu les passages coupés ou réécrits parfois), et accompagnée d'un extrait de Vie de l'heureux maître d'école Maria Wuz d'Auenthal et de Une Nuit du nouvel an d'un malheureux.
LITTÉRATURE ALLEMANDE
JEAN-PAUL RICHTER.
Hors de l'Allemagne, JEAN-PAUL-FRÉDÉRIC RICHTER n'est guère connu que de nom. Chose singulière ! d'un écrivain si célèbre et si fécond, il n'est venu jusqu'à nous que ce mot, importé par madame de Staël, et souvent répété depuis : « La Providence a donné aux Français l'empire de la terre, aux Anglais celui de la mer, aux Allemands celui de l'air. » Quant à lui, en effet, on pourrait dire que son génie était comme naturalisé dans ce dernier élément : son style est si fantastique, si subtil, et en même temps si profond et si compréhensif, toujours si extraordinaire, que le traduire est à peu près impossible ; c'est à tel point que même en Allemagne on a senti le besoin d'un guide pour l'intelligence de ses ouvrages, et qu'un Dictionnaire particulier à l'usage de ses lecteurs se publie en ce moment. Tout cela a dû restreindre et restreindra long-temps encore sa sphère d'action à son seul pays. Mais, en retour, là il est adoré ; il est le favori de la classe supérieure ; on le suit dans le labyrinthe de ses pensées avec une fidèle admiration, et avec cet amour qui pardonne beaucoup. Durant les quarante dernières années, il a attiré continuellement les regards, placé à des degrés divers d'estime, mais grandissant à chaque bordée de critiques qu'il recevait, jusqu'à ce qu'enfin ses adversaires ont été ou ramenés à lui ou réduits au silence ; et Jean-Paul, réputé d'abord à moitié fou, a vu son originalité accueillie et vengée par des acclamations universelles : aujourd'hui il réunit la popularité au fond de gloire le plus solide.
La biographie d'un homme aussi éminent ne saurait manquer d'être intéressante, surtout si l'on s'attachait à suivre le développement de ses facultés, à faire l'histoire de son esprit : car pour les évènements de sa vie, ils sont très-simples et peuvent se raconter en peu de mots.
Il naquit à Wunsiedel, dans le Bayreuth, au mois de mars 1763. Son père était un professeur subalterne du gymnase de cette ville, qui exerça ensuite la profession de ministre de l'Évangile à Schwarzbach-sur-la-Saale. L'éducation de Richter fut tout-à-fait négligée ; mais son intelligence et son infatigable application suppléèrent à ce malheur. Ne pouvant acheter des livres, il empruntait tous ceux qu'il trouvait, et il en transcrivait souvent une grande partie. Il conserva toute sa vie cette habitude d'extraire, qui influa beaucoup sur sa manière d'écrire et sur la direction de ses travaux. En 1780, il se rendit à l'université de Leipsick où, en dépit de tous les obstacles qui s'étaient opposés à ses progrès, il arriva avec la réputation d'un jeune homme déjà fort capable. Comme son père, il était destiné à la théologie ; mais son goût pour la poésie le détourna de l'étude de cette science, qu'il finit même par abandonner tout-à-fait après avoir reçu les ordres. Alors, ne sachant trop que faire, il accepta d'abord une place de précepteur dans une famille riche ; il prit ensuite chez lui des élèves, et il en changeait à peu près aussi souvent que de façon de vivre. Sur ces entrefaites, il était devenu auteur ; et, dans ses courses en Allemagne, il avait publié, tantôt dans un pays, tantôt dans un autre, les plus étranges livres sous les titres les plus étranges : par exemple : Les Procès du Grœnland ; Récréations biographiques sous le crâne d'une géante ; Choix de papiers du diable ; etc. Malgré leur extravagance apparente, ces productions, qu'on ne saurait analyser ni décrire, annonçaient de brillantes facultés dans leur auteur ; elles étaient empreintes d'une vigueur peu commune, et en même temps d'une pureté et d'une bonté de cœur singulières. Peu à peu, Jean-Paul commença à être regardé, non plus comme un cerveau brûlé, à-la-fois enthousiaste et bouffon, mais comme un homme d'une gaîté, d'une énergie, d'une sensibilité et d'une pénétration infinies. Ses écrits lui procurèrent des amis et de la renommée, et enfin une femme et une existence assurée. Avec Caroline Mayer, sa bonne épouse, et une pension qui lui fut donnée en 1802 par le roi de Bavière, il se fixa à Bayreuth, capitale de la province où il était né ; il y vécut entouré d'hommages, et devint chaque jour plus célèbre. Il est mort le 14 novembre 1825, aimé et admiré par tous ses compatriotes, et surtout par ceux qui l'avaient connu intimement.
Colossal, irrégulier au moral comme au physique (car son portrait est lui-même une étude curieuse de physiognomonie), plein de feu, de force et d'impétuosité, Richter paraît avoir été en même temps doux, simple et humain au plus haut degré. Il aimait beaucoup la conversation, et était très-capable d'y briller ; il parlait comme il écrivait, dans un style qui lui était propre, et qui se faisait remarquer par une vigueur et des charmes agrestes auxquels son accent de Bayreuth ajoutait encore. Mais par-dessus tout il aimait la solitude, la campagne, tout ce qui était simple et naturel. Ainsi qu'il le dit lui-même, depuis sa jeunesse il a en quelque sorte vécu en plein air : c'était au milieu des forêts et des prairies qu'il étudiait, souvent même qu'il écrivait. Rarement on le voyait dans les rues de Bayreuth sans une fleur sur sa poitrine. Avec des goûts si paisibles, un cœur si aimant, on conçoit qu'il dut adorer sa famille et ses amis. Il parle souvent par allusion de sa pauvre et humble mère, mais jamais sans respect et sans le plus vif sentiment de tendresse. Voici ce que raconte H. Dœring, qui vient de publier une vie de Richter (Gotha, 1826) ; malheureusement ce sont presque les seuls détails remarquables que nous ayons trouvés dans ce livre :
« L'appartement où Richter étudiait à cette époque offrait pour ainsi dire un emblème de cette pensée qui embrassait à-la-fois les choses les plus élevées et les plus simples. Tandis que sa mère, qui vivait alors avec lui, se livrait activement aux travaux du ménage, soignant le feu de son poêle, et faisant la cuisine, Jean-Paul était assis dans un coin de la même chambre, devant un pupitre, avec peu ou point de livres, mais deux tiroirs qui renfermaient des extraits ou des manuscrits. Le bruit produit par les occupations domestiques ne semblait nullement le troubler, pas plus que le roucoulement des pigeons qui voltigeaient dans cette chambre. »
Richter vécut ensuite dans de plus riches habitations, il eut des grands seigneurs et des savants pour amis ; mais le doux souvenir de cette époque ne l'abandonna jamais. Il fut toute sa vie le même homme : solide, déterminé, et pourtant débonnaire et tolérant. il est bien rare qu'une si âpre énergie soit ainsi tempérée, que tant de véhémence s'allie à tant de douceur.
L'édition annoncée des œuvres de Richter doit former soixante volumes. Ces œuvres ne sont pas moins variées qu'étendues ; elles embrassent toutes sortes de sujets, depuis les plus hautes questions de philosophie et les descriptions poétiques les plus passionnées jusqu'aux Règles d'or pour prophétiser le temps et aux instructions sur l'art de s'endormir. Ses principales productions sont des romans : la Loge invisible (Unsichtbare loge) ; l'Avoine sauvage (Flegeljahre) ; la Vie de Fixlein ; le Ministre pendant le jubilé (Jubelsenior) ; le Voyage de Schmelzle à Flatz ; le Voyage de Katzenberger au Bain ; la Vie de Fibel ; avec plusieurs pièces légères, et deux ouvrages d'un ordre plus élevé, Hesperus et Titan, qui sont les plus volumineux et les meilleurs de ses romans. Ce fut le premier qui commença à lui concilier l'estime et l'admiration de ses concitoyens ; il parut en 1795 : quant au dernier, Richter, d'accord en cela avec ses critiques, le regardait comme son chef-d'œuvre. Mais le nom de romancier, comme on l'entend en Angleterre, rendrait mal la vaste et féconde capacité de ce génie : car, avec tout le désordre de ses grotesques plaisanteries, Richter est un écrivain véritablement passionné, et, ce qui étonnera davantage, d'un caractère noble et solennel. Rarement il écrit sans un dessein fort au-dessus de la portée des romanciers ordinaires. L'amusement est presque toujours un moyen pour lui, rarement ou jamais un but. Ses pensées, ses sentiments, les créations de son esprit, apparaissent à nos yeux sous des formes extraordinaires, en groupes nuancés de mille couleurs et toujours pleins de vie ; mais son caractère, quelque déguisement qu'il prenne, est celui d'un philosophe et d'un poète moral dont les méditations ont pour objet la nature humaine, et qui sympathise avec tout ce qu'il y a de beau, de tendre, et de mystérieusement sublime dans le destin ou l'histoire de l'homme. Tel est le sens de ses écrits, soit qu'il emploie la forme de la vérité ou celle de la fiction ; tel est l'esprit qui domine et ennoblit ses descriptions de la vie commune, ses bizarres et fantasques rêveries, ses allégories, ses plus obscures conceptions, non moins que ses recherches purement scientifiques.
Mais sous ce dernier rapport, Richter a également beaucoup produit. Son Introduction à l'esthétique est un ouvrage basé sur des principes d'une profondeur et d'une largeur peu ordinaires, plein de grandes vues, et qui, malgré ses nombreux écarts, se distingue par une critique aussi déliée que solide ; c'est un livre estimé même en Allemagne, où depuis long-temps la critique est devenue une science par les travaux d'écrivains tels que Winkelmann, Kant, Herder et les Schlegel. Richter a également écrit sur l'éducation un ouvrage intitulé Levana, où brillent beaucoup de sagacité, une grande expérience en cette matière, des sentiments généreux, et un certain amour de nouveautés et de spéculations contenu toutefois dans de justes limites, le tout présenté dans ce singulier style qui caractérise l'homme. L'Allemagne abonde en ouvrages sur l'éducation ; on peut même dire que maintenant elle est plus riche à cet égard qu'aucune autre contrée ; là seulement on peut encore entendre quelque écho des Locke et des Milton parlant sur ce sujet dans le langage du siècle et sans perdre de vue les besoins, les avantages, les périls et les espérances de notre temps. Parmi ces écrivains, Richter occupe un rang élevé, peut-être même le premier rang. La Clavis Fichtiana est une composition burlesque, que nous connaissons seulement pour en avoir entendu parler ; mais tout en se moquant de Fichte, Richter a, dit-on, le mérite de le comprendre, mérite qui paraît être très-rare parmi les commentateurs de Fichte. C'est encore avec regret que nous déclarons connaître seulement de réputation le Campaner Thal, discours sur l'immortalité de l'ame, l'un des thèmes favoris de Richter, ou plutôt l'ame de toute sa philosophie, la lumière dont presque tous ses ouvrages nous offrent quelques rayons. La mort le surprit lorsque, venant d'être presque entièrement privé de la vue, il corrigeait et étendait ce Campaner Thal. Le manuscrit inachevé fut porté sur son cercueil jusqu'à sa demeure dernière, et l'hymne de Klopstock Auferstehen wirst der, « Élève-toi, mon ame, » n'a pu être jamais chantée avec plus d'à-propos que sur la tombe de Jean-Paul.
NOTA
Le dernier discours inachevé n'est pas le Campaner Thal mais Selina.
Le texte intégral de l'article de 1837 du Magasin Pittoresque,
qui comporte quelques réecritures qu'on ne peut indiquer ici,
est reproduit sur le site BibLiSeM à la fin du texte :
La Vie de l'heureux maître d'école Maria Wurtz d'Auenthal
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JEAN-PAUL RICHTER.
Article publié en 1848 dans
LE MAGASIN PITTORESQUE.
Dans ce grand siècle littéraire qui a donné à l'Allemagne Lessing, Wieland, Gœthe, Schiller, Herder, il s'est trouvé un homme qui n'aura pas la popularité de ces illustres écrivains, mais qui occupera une place éminente dans les œuvres de la pensée. Cet homme est Richter. A lui seul il représente, on peut le dire, le génie allemand tout entier dans ses mystiques rêveries et ses profondes conceptions, dans ses rayons lumineux et ses ombres confuses. Le lire n'est point chose facile, et, pour l'apprécier comme il le mérite, il faut y revenir à plusieurs reprises, en faire une sérieuse étude. Quand on prend pour la première fois un de ses écrits, il semble qu'on entre dans une de ces forêts vierges où les arbres séculaires voilent le chemin qu'on veut suivre, où les lianes pendantes, les rameaux entrelacés, les plantes de toute sorte, entravent à chaque pas la marche du voyageur. On s'arrête surpris d'un tel aspect. On hésite à s'aventurer au milieu de pareils obstacles ; mais si l'on surmonte cette première inquiétude, si l'on s'avance dans les défilés irréguliers de cette solitude profonde, bientôt d'étonnantes beautés ravissent à la fois les sens et l'esprit. À travers les voûtes épaisses des arbres jaillissent comme une pluie d'étoiles scintillantes et des flots de lumière qui colorent le feuillage. Entre les ronces touffues s'élèvent des fleurs splendides, et la brise qui balance les branches légères de l'arbuste, et l'insecte qui peuple les gazons, et l'oiseau qui court sous la feuillée, remplissent les airs de leurs murmures, de leurs cris et de leurs concerts. Il y a là un mouvement, une vie, dont nul autre lieu ne peut donner l'idée, une nature étrange qui se développe librement dans sa merveilleuse puissance, en dehors des embellissements de convention, des parures artificielles de l'homme. Tel nous apparaît Jean-Paul ; et ceux qui auront appris à connaître ses œuvres ne trouveront point cette comparaison exagérée. Nul écrivain n'a des mouvements plus spontanés, une allure plus hardie, une fécondité plus singulière. Nul poëte n'allie à un sentiment si profond tant de capricieuses fantaisies.
Jean-Paul est né à Wiensiedel en 1763. Son père, honnête ecclésiastique sans patrimoine, mourut jeune ; sa mère réunit toutes ses ressources pour le faire entrer au Gymnase. Quand il eut terminé ses études, il revint près d'elle. Là, dans une chambre unique, tandis que la bonne vieille femme tournait un rouet ou s'occupait des soins du ménage, le futur auteur de Titan, assis devant son pupitre, lisait, compulsait les œuvres de l'antiquité, amassait avec une infatigable ardeur des notes sur toutes les sciences humaines. Pour aider sa mère à pourvoir aux besoins de la vie matérielle, il réunit autour de lui quelques enfants auxquels il donna, avec son esprit élevé et sa tendre imagination, un enseignement paternel. De cette tâche pédagogique, poursuivie avec conscience, il ne retirait qu'un modique salaire. L'argent était rare dans la demeure du philosophe, et si, par un heureux hasard, il pouvait mettre en réserve un écu pour acheter l'oie de la Saint-Martin, c'était une grande fête.
Pour se distraire de ses devoirs d'instituteur et de ses patients travaux, Jean-Paul s'en allait se promener à travers la campagne, seul, suivi de son chien, observant, étudiant tout ce qui s'offrait à ses regards, depuis l'insecte qui bourdonnait à ses pieds jusqu'au nuage qui flottait sur sa tête. La nature était pour lui comme un grand livre sur lequel il ne se lassait pas d'arrêter ses yeux et sa pensée ; elle lui inspirait une fervente vénération : « Entres-tu, se disait-il, avec une âme assez pure dans ce vaste temple ? N'apportes-tu aucune mauvaise passion dans ce lieu où les fleurs s'épanouissent, où les oiseaux chantent ? aucune haine dans cette enceinte généreuse ? As-tu le calme du ruisseau où les œuvres de la création se réfléchissent comme dans un miroir ? Ah ! que mon cœur n'est-il aussi vierge, aussi paisible que la nature quand elle sortit des mains de son Dieu ! »
Souvent, l'été, Jean-Paul portait ses livres, son écritoire, sur la colline, et travaillait au milieu de cette nature dont toutes les harmonies résonnaient si fortement à son oreille. Il contemplait la nature en poëte, il l'observait en savant. Un brin d'herbe, une aile de papillon, étaient à la fois pour lui un sujet d'analyse scientifique et de tendres rêveries. En étudiant avec une attention sérieuse tout ce qui l'entourait, il s'étudiait lui-même jusque dans les plus profonds secrets de sa conscience. Il tenait un journal exact de ses impressions, des défauts qu'il se reconnaissait et qu'il voulait corriger, des vertus qu'il devait s'efforcer d'acquérir. Une fois il écrivait dans ce journal : « J'ai pris ce matin une écritoire, et j'ai écrit en me promenant. Je me réjouissais d'avoir vaincu deux de mes défauts : ma disposition à m'emporter dans la conversation, et à perdre ma gaieté quand j'ai souffert de la poussière et des cousins. Rien ne nous rend si indifférents aux petites contrariétés de la vie que le sentiment d'une amélioration morale. »
Une autre fois il disait : « J'ai ramassé par terre dans le chœur de l'église une feuille de rose flétrie que les enfants foulaient aux pieds, et, sur cette petite feuille couverte de poussière, mon imagination a élevé tout un monde réjoui par tous les charmes de l'été. Je songeais au beau jour où l'enfant tenait cette fleur à la main, et regardait par les fenêtres de l'église le ciel bleu et les nuages flottants, où la froide voûte du temple était inondée de lumière, où l'ombre qui çà et là voilait encore quelques arceaux lui rappelait celle que les nuées dans leur cours projettent sur le gazon. Dieu de bonté, tu as répandu partout les sources de la joie ; tu ne nous invites point aux bruyants plaisirs, mais tu donnes au moindre objet un parfum bienfaisant. »
Si son existence se passait presque toute dans une silencieuse retraite, ce n'était point par l'effet d'une sombre misanthropie. Il avait au contraire dans le cœur une ardente charité, une bienveillance universelle. La vue d'un vieillard souffrant, d'un pauvre ouvrier errant par les grands chemins, excitait en lui une tendre sympathie ; la vue d'un enfant le touchait parfois jusqu'aux larmes : les animaux mêmes occupaient une partie de son temps et de ses sollicitudes. Il avait ordinairement dans sa chambre plusieurs petites bêtes qu'il cherchait à apprivoiser ; il avait des serins qui de leur cage descendaient par une petite échelle sur ses tables, et piétinaient librement sur son papier.
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Jean-Paul Richter, d'après une gravure allemande.
En 1798, il épousa une jeune fille de Berlin, mademoiselle Camille Meyer. Ce mariage, dont il eut deux filles et un fils, lui donna un suave bonheur dont il a parlé plusieurs fois avec un charme exquis, et développa en lui de nouvelles vertus. A cette époque, il s'était déjà révélé à l'attention de l'Allemagne littéraire par plusieurs de ses œuvres, entre autres le Procès Groënlandais, publié en 1793 ; puis le Choix des papiers du diable, et la Loge invisible. Par ses écrits et par son mariage, sa fortune s'était améliorée. Mais il resta toujours simple et modeste, l'esprit dévoué aux séductions de l'étude, le cœur ouvert à toutes les innocentes joies de la vie. Une seule fois il quitta sa retraite pour aller voir à Berlin, à Weimar, les hommes dont les écrits avaient souvent excité son enthousiasme ; puis il revint avec amour dans le petit monde enchanté de ses songes poétiques.
On doit à sa fille quelques charmants détails sur cette vie intérieure si calme et si pure. « Dès le matin, dit-elle, il entrait dans la chambre de notre mère pour lui souhaiter le bonjour. Son chien sautait en avant, ses enfants se précipitaient vers lui, et, lorsqu'il se retirait, cherchaient à mettre leurs petits pieds dans ses pantoufles pour le retenir, puis se suspendaient aux pans de ses vêtements jusqu'à ce qu'il fût arrivé à la porte de son cabinet de travail, où son chien seul avait le privilège de le suivre. Quelquefois nous tentions une invasion à l'étage supérieur où il travaillait. Nous nous traînions sur nos mains le long de l'escalier, jusqu'à son cabinet, et nous frappions à sa porte jusqu'à ce qu'il l'ouvrit et nous laissât entrer. Alors il tirait d'un vieux coffre une trompette et un fifre avec lesquels nous faisions une effroyable musique pendant qu'il continuait à écrire.
« Le soir, il nous racontait différentes histoires, ou nous parlait de Dieu, des autres mondes, de notre grand-père, et d'une foule d'autres choses. Dès que son récit devait commencer, c'était à qui de nous s'assiérait le plus près de lui sur le canapé. Comme la table couverte de papiers nous empêchait d'y arriver de front, nous nous élancions du haut d'un coffre sur le dos du canapé où il reposait, les jambes étendues, ayant son chien couché à côté de lui, et, lorsque nous étions installés tant bien que mal, il disait une histoire.
« A l'heure des repas, il s'asseyait à table avec gaieté, et écoutait avec une vive sympathie tout ce que nous disions ; quelquefois il reprenait une de nos naïves relations, et l'arrangeait de telle sorte que le petit narrateur se trouvait avoir de l'esprit. Il ne nous donnait jamais de leçons directes, et cependant il nous instruisait sans cesse. »
Sur la fin de sa vie, le pauvre philosophe fut atteint d'une cruelle infirmité : il devint aveugle. Mais il supporta ce malheur avec une religieuse résignation ; sa gaieté même n'en parut pas altérée. Les beautés de la nature revivaient dans son âme ; il les contemplait par les yeux de la pensée. il s'instruisait encore, en se faisant lire ses auteurs favoris, et il méditait avec plus de calme que jamais.
Le 14 novembre 1825, il se plaça sur son lit. Sa femme lui apporta une guirlande de fleurs qu'on lui avait envoyée. Il promena ses doigts sur ces fleurs dont le souvenir rajeunissait son esprit : « Ah ! mes belles fleurs, dit-il, mes chères fleurs !... » Puis il s'endormit d'un paisible sommeil. Sa femme et ses amis le regardaient dans une muette immobilité. Sa figure avait une expresion calme, son front paraissait plus radieux ; mais les larmes de sa femme tombaient sur lui sans l'émouvoir. Peu à peu sa respiration devint moins régulière ; une légère convulsion passa sur son visage. « C'est la mort, » dit le médecin.
Ainsi s'en alla doucement de ce monde cet homme de génie qui sut si bien mettre d'accord ses actions et ses pensées : sa vie et ses œuvres sont un pur et fécond enseignement.
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AUTRES DOCUMENTS BIO-BIBLIOGRAPHIQUES.
La vie de Jean-Paul, à la fois instituteur et auteur, poète, n'est pas très mouvementée. Mais ces premières biographies ne sont ni très détaillées, ni très exactes sur les dates (il ne se maria qu'en 1801 par exemple). On trouvera des faits biographiques importants, sur son enfance (sa mère eut sept enfants dont quatre survécurent, et l'un de ses frères se noya dans la Saale pour ne plus être à charge de ses parents), sur son séjour à Leipsick où il apprit la mort de son père, sur son voyage à Weimar où il rencontra Gœthe, Schiller, etc. après le succès de Hespérus, sur ses relations platoniques avec les femmes, sur la mort de son fils aîné en 1821, etc. dans quelques articles complémentaires :
Les deux articles de Henri Blaze publiés dans La Revue des Deux Mondes : le premier article, de septembre 1842, est un voyage sur les lieux de vie de Jean-Paul ponctué d'évocations d'anecdotes et de situations décrites dans ses ouvrages ; le second article, de mars 1844, est une bio-bibliographie plus conventionnelle qui présente ses œuvres les plus importantes.
L'article de Paul Stapfer publié dans La Revue des Deux Mondes en mai 1889 fait écho à la publication d'un livre intitulé Etude sur la vie et les œuvres de Jean-Paul Frédéric Richter par M. J. Firmery. Il apporte des compléments biographiques, notamment à propos des femmes, et il met surtout l'accent sur l'esprit satirique et l'humour de Jean-Paul, dont on n'avait pas mesuré jusqu'alors l'étendue réelle. Il rapporte aussi quelques remarques sur le style (les mots de trois lignes, les phrases de trois pages, les parenthèses et leurs sous-parenthèses, etc.). C'est à notre opinion l'article le plus intéressant à lire de tous ceux qui sont recensés ici.
Enfin, comme synthèse la plus récente, le chapitre La Vie de Jean-Paul extrait des Essais sur la littérature allemande (Première série, 1905) d'Adolphe Bossert (1832-1922). Ce document est en ligne sur le site de la Bibliothèque de Littérature Spiritualiste et Mystique (BibLiSeM).
Il va de soi que les sites en langue allemande doivent être les plus riches et les plus intéressants à consulter, mais on ne possède pas tous l'allemand, et nous avons constaté à l'usage que les traductions automatiques par Google se perdent dans les limbes, ou sont lacunaires et incompréhensibles. Les sites majeurs semblent être Jean-Paul Online (il comporte notamment quelques gravures), Projekt Gutenberg et Arbeitsstelle Jean-Paul-Edition.
L'article Johann Paul Friedrich Richter (en anglais) sur le site internet
The 1911 Edition Encyclopedia.
La base de cette bibliographie de Jean-Paul Richter correspond au catalogue des ouvrages utilisés par Edouard Lagrange pour la seconde édition de son recueil des Pensées de Jean-Paul (1836). Nous l'avons augmentée et consolidée avec nos recherches et les renseignements tirés des autres articles (signalés en bleu).
1780-81 | Exercices en matière de pensée (Übungen im Denken), trois essais. |
1781-82 | Éloge de l'ignorance ou Éloge de la sottise, satire imitée d'Érasme. Traduction française par Mme Geneviève Bianquis (1965). |
1783 | Les Procès du Groënland ou Procès Groënlandais, esquisses satiriques (Grönländische Prozesse oder Satirische Skizzen), 2 vol. in-8. Berlin. Seconde édition en 1821. Berlin. |
1789 | Choix des papiers du diable (Auswahl aus des Teufels Papieren), avec un avertissement nécessaire du juif Meudel, 1 vol. in-8. Gera. |
1790 | Vie de l'heureux maître d'école Maria Wuz d'Auenthal, espèce d'idylle (Leben des vergnügten Schulmeisterlein Maria Wutz, eine Art Idylle). Ce texte figure en fait dans l'appendice de La Loge invisible. Traduction française complète par Mme Geneviève Bianquis (1930). |
1792 | La Loge invisible (les momies), une biographie (Die unsichtbare Loge (mumien), eine Lebensbeschreibung), 3 vol. in-8. Berlin. Traduction française par Mme Geneviève Bianquis (1965). |
1795 | Hesperus ou Quarante-cinq jours de la poste au chien (Hesperus oder 45 Hundposttage), 4 vol. in-8. Berlin. Traduction française par M. Albert Béguin (1930). |
1795-96 | Vie de Quintus Fixlein ou La Vie du professeur de cinquième Fixlein, extraite de quinze boites à papiers, outre laquelle on offre au lecteur une portion de bouillie et quelque Jus de tablette (Leben des Quintus Fixlein, aus fünfzehn Zettelkästen gezogen ; nebst einem Mustheil und einigen Jus de tablette), 1 vol. in-8. Bayreuth. Première édition novembre 1795, seconde édition 1796. Et on lui a finalement rattaché l'Histoire de ma préface pour la deuxième édition du « Quintus Fixlein » (1801). Traductions françaises par M. Émile Rousse (19??), par M. Pierre Velut (1943). Cet ouvrage contient, dans la « Partie réservée pour les jeunes filles », le récit La Mort d'un ange et l'histoire fantastique La Lune. |
1796 | Divertissements ou Amusements biographiques de Jean-Paul sous le crâne d'une géante (Jean Paul's biographische Belustigungen unter der Gehirnschale einer Riesin), 1 vol. in-8. Berlin. |
1796-97 | Fleurs, fruits et épines, ou Mariage, Vie et Mort de Firmian Stanislas Siebenkäs, avocat des pauvres au bourg de Kuhschnappel (Blumen, Frucht und Dornenstücke, oder Ehestand, Tod und Hochzeit des Armenadvokaten F.St.Siebenkäs im Reichsmarktflecken Kuhschnäppel), 3 vol. in-8. Berlin. Ce roman contient le Discours du Christ mort (Rede des toten Christus) dont Mme de Staël tira Le Songe de Jean-Paul. |
1797 | Le Campaner thal ou La Vallée de Campan (Kampanertal), ou l'Immortalité de l'âme avec une annexe satirique, 1 vol. in-8. Erfurt. |
1797 | Le Ministre pendant le jubilé (Jubelsenior). |
1798 | Palingénésies (Palingenesien), satires. |
1799 | Évènements prochains (Jean-Pauls Briefe und bevorstehender Lebenslauf). Cet ouvrage contient le récit du rêve La Nuit du nouvel an d'un malheureux (Die Neujahrsnacht eines Unglücklichen.), ainsi que la Biographie conjecturale (Konjektural Biographie). |
1800-03 | Titan, 4 vol. in-8. Berlin. Traduction française (incomplète) par M. Philarète Chasles en 1834-35. |
1800-01 | Appendice comique de Titan (Komischer Anhang zum Titan), 2 vol. Cet ouvrage est parfois réuni à Titan. Le second tome correspond au Journal de bord de l'aéronaute Giannozzo (Des Luftschiffers Giannozzo Seebuch). |
1800 | Clavis Fichtiana (Clavis Fichtiana seu Leibgeberiana), 1 vol. in-8. Erfurt. |
1801 | Histoire de ma préface pour la deuxième édition du « Quintus Fixlein » Traduction française par M. Pierre Velut (1943). Cette histoire a ensuite été rattachée à Vie de Quintus Fixlein. Il contient le poème mystique ou épisode fantastique intitulé L'Éclipse de lune (Die Mondfinsternis) traduit par Gérard de Nerval (1840). |
1804 | Poétique ou Introduction à l'Esthétique (Vorschule der Ästhetik), 3 vol. in-8. Hambourg. Traduction française complète par MM. Alexandre Büchner et Léon Dumont (1862). |
1804-05 | Les Années de folie ou Les Années d'école buissonnière ou Folles années d'école ou encore l'Avoine sauvage (Flegeljahre), biographie, 4 vol. in-8. Tubingen. |
1805 | Le Petit livre de la Liberté, in-8. Tubingen. |
1807 | Levana, ou Préceptes d'éducation, 3 vol. in-8. Brunswick. Traduction française partielle par M. Jules Favre. |
1808 | Sermon sur la Paix, adressé à l'Allemagne, in-8. Heidelberg. |
1808 | Complaintes patriotiques des hommes du temps présent, in-8. Brême. |
1809 | Le Voyage de l'aumonier Schmelze à Flaetz, avec des notes et la confession du diable à un homme d'état (Feldpredigers Schmelze Reise nach Flätz mit fortgehenden Noten ; nebst der Beichte des Teufels bey einem Staatsmanne), in-8. Tubingen. |
1809 | Le Voyage de Katzenberger aux Bains (Dr. Katzenbergers Badereise), 2 vol. in-8. Heidelberger. |
1809 | Crépuscule pour l'Allemagne (Dämmerungen für Deutschland), in-8. Tubingen. |
1810-15 | Fleurs d'automne, ou Collection d'opuscules extraits des Revues contemporaines, 2 vol. in-8. Tubingen. |
1812 | Vie de Fibel (Leben Fibels, des Verfassers der Bienrodischen Fibel), in-8. Nuremberg. Traduction française par Mme Geneviève Bianquis (1930). |
1814 | Mars et Phœbus, changement de trônes en l'année 1814 (Mars' und Phöbus' Thronwechsel im J. 1814), un vol. in-8. |
1814 | Muséum (Museum), in-8. Tubingen. |
1814 | Préface du premier recueil d'E.T.A. Hoffmann : Fantasiestücke in Callots Manier, Blätter aus dem Tagebuche eines reisenden Enthusiasten, mit einer Vorrede von Jean-Paul ; Bamberg. « Le premier volume des Tableaux de fantaisie dans la manière de Callot parut en 1814, avec une préface de Jean-Paul, qui semblait présenter le nouvel auteur au public comme un disciple. Il y avait pourtant une différence entre le roman idyllique et humoristique de l'un, et ce que l'autre appelait ses tableaux de fantaisie, ce qu'en France on a appelé depuis des contes fantastiques. Jean-Paul, avec son âme bienveillante et douce, enveloppait toutes choses d'un regard de sympathie et de pitié ; il faisait aimer la vie en la pénétrant de poésie et d'idéal. Hoffmann, au contraire, oppose l'un à l'autre le réel et l'idéal comme deux puissances ennemies. » (A. Bossert, Histoire de la littérature allemande, Septième période, Première section, Chap. IX. Les Derniers romantiques, 1. Hoffmann, pp.643-644.) |
1817 | Sermons politiques de Carème pendant la semaine de martyr de l'Allemagne, in-8. Tubingen. |
1820 | La Comète, ou Nicolas Margrave, histoire comique (Der Komet, oder Nikolaus Marggraf. Eine komische Geschichte), 3 vol. in-8. Traduction française par M. Albert Béguin (1920). |
1827 | Selina, ou De l'immortalité (Selina oder über die Unsterblichkeit). (Cet ouvrage est le dernier de Jean-Paul, il ne parut qu'après sa mort.) |
N.B. Pendant la dernière période 1817-1825, Jean Paul publia dans les Revues un grand nombre de morceaux détachés que l'on a réunis depuis dans ses œuvres complètes. — De Lagrange.
Jean-Paul Richter est édité en français
chez José Corti et Aubier (collection Bilingue).
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Tous les commentateurs se sont accordés pour dire l'extrême variété et le manque d'unité des écrits de Jean-Paul. Le jugement porte aussi bien sur ses romans volumineux (La Loge invisible, Hespérus, Siebenkäs, Titan) que, a fortiori, sur l'ensemble de ses œuvres. C'est un foisonnement d'idées où la forme semble secondaire. Comme Jean-Jacques Rousseau herborisant, la légende a dressé le portrait d'un Jean-Paul cueillant et collectionnant les extraits, « les bonnes feuilles » remarquées dans les livres. Et à l'arrivée, ses ouvrages nous sont finalement aussi présentés comme des sortes d'herbiers littéraires. Pour son dernier livre, Les Rêveries du promeneur solitaire (1782), Rousseau avait de fait changé les chapitres en « promenades ». Et on retrouve souvent cela aussi chez Jean-Paul, les chapitres portent d'autres appellations curieuses.
En France, on a retenu surtout certains aspects. Jean-Paul a été considéré comme le créateur du récit de rêve en tant que genre littéraire. Historiquement, c'est la publication du Songe de Jean-Paul par Mme de Staël (De l'Allemagne, 1813) qui a révélé l'auteur à la fois dans les genres du rêve et du mysticisme. Il fut republié en 1824 puis dans Les Annales romantiques en 1828-29. Les traductions de Gérard de Nerval ont renforcé ce double aspect. La troisième édition du Faust, augmentée de fragments du Second Faust et d'un choix de poésies, date de juillet 1840. Les trois pièces concernant Richter y figurent « quoiqu'elles soient en prose dans l'original ». Nerval a revu sa Notice sur les poëtes allemands, par rapport à l'introduction de l'édition de 1830, où ne figurait pas Richter, mais il n'a ajouté aucun développement sur la place occupée par Jean-Paul. Lorsqu'on y regarde de plus près, des trois textes traduits, le premier l'était déjà depuis 1837 au moins (La Nuit du nouvel an d'un malheureux), et le dernier était, semble-t-il, une supercherie (Le Bonheur de la maison). Il n'y avait donc en fait de nouveau (à notre connaissance) que l'épisode fantastique, L'Éclipse de lune. Sur le plan personnel, l'emprunt du nom de Jean-Paul Richter, pour publier l'un de ses textes, traduit on ne peut mieux la proximité des auteurs, et ce fameux doute « suis-je l'un ou suis-je l'autre ? »
Nerval a régénéré aussi le souvenir du Songe dans son adaptation Le Christ aux Oliviers (mars 1844), repris plus tard dans Petits châteaux de Bohème (1853) et dans Les Chimères. Il a pour ainsi dire saisi un lien génial qui n'était qu'esquissé dans le poème d'Alfred de Vigny (Le Mont des Oliviers, juin 1843). Et c'est enfin avec Aurélia (1855) que Nerval retrouva Richter (« J'ai écrit [...] je ne sais quel roman-vision à la Jean-Paul que je voudrais donner à traduire avant de l'envoyer aux revues. » — Lettre à Franz Liszt, le 23 juin 1854).
Quant au mysticisme, il est mis en relief dans le jugement d'Edgar Quinet (Allemagne et Italie, 1846). L'insolence de Quinet apparaît aussi dans la parodie du Songe dans la troisième journée de son poème en prose Ahasvérus (« Il n' y a point de Christ »). C'est assez dévalorisant pour l'œuvre, mais ce jugement a tendance à s'effacer à mesure qu'on en découvre les autres facettes. Claude Pichois a indiqué que La Mort d'un ange a tout de même été le troisième texte de Jean-Paul le plus traduit (sept fois entre 1829 et 1837) après Le Songe et La Nuit du nouvel an d'un malheureux. Il a dû contribuer à l'élaboration de la figure de l'ange romantique bien que peu d'écrits permettent d'en tracer précisément l'influence. (Malgré son jugement peu enthousiaste, Edgar Quinet, qui a aussi parlé d'ange de la mort dans Ahasvérus. Il nous semble être un autre représentant de l'influence de Jean-Paul en France ; une influence dans la distinction.)
La publication des Pensées de Jean-Paul, en 1829 et en 1836, par Édouard Lelièvre, marquis de Lagrange, fut sans doute une autre étape importante. Elle a cette fois mis en relief le philosophe. Ce n'était pas une révélation puisque Mme de Staêl avait déjà parlé du penseur en le comparant à Montaigne. Mais parler de philosophe est peut-être exagéré. Ses pensées sont souvent fondées sur des perceptions d'analogies sans recul critique. Il est amusant de voir que le jugement sur le manque d'unité, qui a fait prévaloir les extraits sur les ouvrages, génère ici un genre d'écrit dit « philosophique », sous forme de fragments, peut-être caractéristique d'une époque et d'un style. (Friedrich Nietzsche (1844-1900) l'a encore employé bien plus tard.) C'est cette forme fragmentaire que Balzac a choisi pour les pensées de son Louis Lambert (1832). Cela peut correspondre effectivement à une conception du philosophe visionnaire, qui arrache ses vérités une à une à travers ses rêves ou ses visions. Cependant, ici, Jean-Paul est bien loin d'apparaître aussi mystique qu'un Swedenborg (figure du genre bien connue à l'époque). Ceci dit, l'extraction, dénoncée notamment par Sainte-Beuve, produit réellement des fragments en brisant l'ensemble. Le plus lucide lecteur ne fera pas forcément surgir un jour une unité d'un ensemble en apparence baroque, mais l'ensemble existe bien. De toute façon, il semble que Jean-Paul n'ait pas été opposé à ce genre d'édition transversale de Pensées de son vivant.
La traduction de Titan en 1834-35, par Philarète Chasles, qui semble avoir avorté au second volume d'après ce qu'en dit Édouard Lagrange dans la seconde édition de ses Pensées de Jean-Paul (ce fut un échec commercial), est peut-être malgré tout une autre date à retenir. Si elle n'a pas été lue du grand public, elle l'a été par certains écrivains. Elle a illustré cette fois l'idéalisme très romantique de Jean-Paul. Ce fut peut-être aussi une expérience profitable pour le genre du roman poétique.
Cela a été évoqué plus haut, Titan était considéré comme le chef-d'œuvre de Richter au début du XIXème siècle. Et Gustav Mahler (1860-1911) pensait encore à Titan en composant sa première symphonie en 1888. Mais à la fin du siècle en France, si l'on en croit Paul Stapfer, on préférait Siebenkäs à Titan. La satire, la farce, les récits de la vie populaire, facettes pourtant importantes de son œuvre, auront eu finalement peu d'échos en France durant tout le XIXème siècle.