En 1829, Adélaïde-Édouard Lelièvre, marquis de Lagrange (1796-1876),
publia un recueil de pensées de Jean-Paul extraites de presque tous
ses ouvrages (ils sont écrits en noir dans la bibliographie). Il rencontra
un certain succès et publia une seconde édition augmentée en 1836.
Cette édition électronique suit l'ordre des extraits de la seconde édition (1836).
Une numérotation est ici ajoutée. La première lettre, P ou S, indique si l'extrait
figure dans la Première édition ou dans la Seconde. Lorsque des réécritures
apparaissent, les deux versions sont indiquées selon le même code de couleur.
De Lagrange n'indique jamais de quel ouvrage chaque extrait provient.
S510 P407 — Il y a des jours où la vertu exerce sur nous plus d'influence, des jours où l'on pardonne tout, où l'on peut tout sur soi-même, où la joie, cette fille du ciel, semble s'agenouiller dans notre cœur, et demander à son père d'y rester plus long-temps, où tout brille à nos yeux d'une nouvelle sérénité ; si dans ces moments on répand des larmes de plaisir, celui qu'on éprouve est si grand, que tout disparaît autour de nous.
S511 P408 — Toutes les productions du Nord mûrissent tard, depuis les têtes jusqu'aux fruits des arbres. D'après Toze, un électeur n'était majeur qu'à dix-huit ans ; un roi de Suède ne l'est qu'à vingt et un ; tandis qu'au contraire, la majorité des monarques français, espagnols et portugais, est fixée à l'âge de quatorze ans. Nous avons cela de particulier, que nous aimons à confier la garde de l'état ainsi que celle des villes à des vieillards, et un général caduc veille auprès du trône, comme un invalide à nos portes.
S512 P409 — Dans un noble amour, le sacrifice, celui de l'amour même, est aussi agréable que la jouissance ; car la marque distinctive la plus éclatante des hommes supérieurs, c'est qu'au moment de la joie ils portent leurs regards vers une vie plus élevée et vers la vérité.
S513 P410 — L'esprit du temps devait rompre sa chrysalide, se frayer une issue et s'envoler ; il le fit et prit son essor en perdant son sang. On dirait que nous participons à cette erreur commune qui prend pour une pluie de sang les gouttes que laisse tomber sur la terre le papillon dans sa métamorphose.
S514 P411 — L'amour est l'école italienne de l'homme, celui qui a le plus de force et d'élévation est aussi capable de la tendresse la plus sublime ; c'est ainsi que les arbres les plus élevés donnent les fruits les plus doux. Ce n'est point dans les caractères mous, mais dans les caractères fermes, que la douceur a le plus de charme ; de même que la force nous plaît beaucoup plus dans une femme que dans un homme.
S515 P412 — Quelque rapide que soit la joie, elle est précédée par un long espoir et suivie d'un souvenir plus long encore : de même que dans les régions polaires on voit au printemps l'image du soleil précéder de beaucoup le lever de cet astre, tandis qu'en automne son image brille long-temps encore après son coucher.
S516 P413 — Les princes pleurent-ils, les peuples saignent ; les montagnes sont-elles enveloppées de nuages, il pleut dans les plaines.
Maintenant enfin, Dieu miséricordieux, les trônes de l'Allemagne, libres de nuages, élèvent leur cime au milieu de l'azur du ciel et semblent promettre un meilleur avenir. — Mais vous, ô princes ! songez bien que les larmes se sèchent plus facilement que les blessures, et les hauteurs plus promptement que les plaines !
S517 P414 — Le désespoir est le suicide du cœur ; et de même qu'en Silésie on ensevelit la face contre terre celui qui s'est suicidé, l'homme en proie au désespoir laisse retomber vers la terre, où il n'est pas encore, son visage qu'il devrait tourner vers le ciel qu'il a perdu, le ciel qui lui est et qui lui sera toujours ouvert. Lève-toi, ver terrestre ; porte tes regards, faible atome, vers quelque chose de plus haut et de plus serein que ton séjour ! La sérénité et non le plaisir est un devoir pour nous, qu'elle soit constamment notre but. dans une âme pleine de tristesse et d'amertume, un air pesant et sombre étouffe toutes les fleurs intellectuelles et le développement moral. Que notre cœur s'ouvre à une douce mélancolie et non au noir chagrin et à l'abattement, de même que la fleur, qui s'épanouit à la rosée et qui se referme à la pluie.
S518 P415 — Avez-vous rompu avec un ami, je vous en conjure au nom de ce saint respect que vous devez à son cadavre, ne lui donnez plus aucun signe de vie, ne lui écrivez plus ; détournez, si vous le pouvez, vos yeux de son visage : les marques de votre affection passée et celles de votre froideur actuelle irritent inutilement et renouvellent les peines d'une rupture. Il est plus facile de supporter les regards glacés d'une ancienne maîtresse que ceux de l'ami qu'on a perdu ; une maîtresse peut être remplacée, mais un ami, jamais.
S519 P416 — La puissance seule de l'imagination, et non le manque de courage, produit la crainte des esprits ; et celui qui la porte jusqu'à l'effroi dans un enfant n'y gagnera rien, lors même que ce dernier déposerait ensuite ses terreurs et reconnaîtrait que la cause en était toute naturelle : aussi ne voit-on que quelques enfants possédés de cette crainte dans une même famille, c'est-à-dire ceux-là seuls dont l'imagination est plus vive : aussi Shakespeare, lorsqu'il évoque des esprits sur la scène, fait-il dresser les cheveux même aux esprits forts des premières galeries, et cela incontestablement en ébranlant leur imagination. La crainte des esprits est un des phénomènes les plus extraordinaires de notre nature ; d'abord à cause de l'empire qu'elle a exercé sur tous les peuples, ensuite parce qu'elle ne provient pas de l'éducation ; car souvent l'enfant frissonne en même temps à la vue d'un grand ours qui est à la porte et à l'idée d'un esprit. Mais si la première crainte se passe, pourquoi la seconde ne se dissipe-t-elle pas ? Enfin, à cause du sujet même : celui qui a peur des esprits ne redoute souvent ni la douleur ni la mort, mais la présence d'un être étranger et surnaturel. Il pourrait envisager un habitant de la lune ou celui d'une étoile fixe, aussi facilement qu'un animal nouveau pour lui ; mais l'idée d'un esprit excite en lui une terreur semblable à celle que produiraient des maux inconnus à cette terre, une terreur causée par l'approche d'un autre monde que celui qu'éclaire le soleil.
S520 P418 — Pourquoi vouloir faire partager tous les sentiments de notre cœur à des cœurs étrangers ? — Pourquoi le dictionnaire de la douleur a-t-il tant de mots, et celui de l'ivresse et de l'amour si peu de pages ? — Le génie de l'ivresse et de l'amour ne nous a donné qu'une seule larme, un serrement de main, un accent harmonieux, et nous a dit : « Voilà votre éloquence ! »
S521 P419 — La vertu ne peut nous obtenir le bonheur, mais seulement nous en rendre moins indignes ; parce que l'existence nous donne déjà, comme aux animaux privés du sens moral, un droit à la joie ; parce que la vertu et la joie sont des grandeurs incommensurables, et que l'on ne sait pas si un siècle de bonheur est mérité par dix années de vertu, ou s'il arrive le contraire ; parce que les années de la joie précédent celles de la vertu ; de sorte que l'homme vertueux devrait d'abord mériter le passé au lieu de l'avenir, et la terre au lieu du ciel.
S522 P420 — Compatir aux maux d'autrui n'est qu'une vertu humaine, mais prendre part à la joie d'un autre appartient à un ange ; et il est même aussi divin, et peut-être plus divin encore, de contempler le bonheur qui nous est étranger avec une véritable sympathie et une profonde sensibilité, que de l'éprouver soi-même.
P421 — Pour sacrifier sa vie et sa fortune, il faut avoir en vue quelque chose de plus élevé que ces biens. En défendant les jours et les intérêts d'autrui, l'homme vertueux montre plus de courage qu'en combattant pour son existence et ses propres intérêts ; la mère n'ose rien pour elle, elle ose tout pour son enfant ; enfin, ce n'est que pour ce qui est véritablement noble, pour la vertu, que l'homme ouvre ses veines et dévoue ses facultés ; seulement, le martyr chrétien appelle cette vertu, foi ; le sauvage, honneur ; et le républicain, liberté.
S523 P422 — Si l'on trouve quelque part dans l'histoire les traces des progrès de l'humanité, c'est sur le chemin qui conduit à la liberté et à la lumière.
S524 P423 — De même que le Nouveau-Monde n'apparaît d'abord au navigateur que comme un trait obscur au-dessus de l'horizon, ainsi l'autre monde ne repose devant notre œil mourant que comme un nuage, jusqu'à ce que, lorsque nous en approchons, il se développe à nos regards et nous présente ses palmes et ses fleurs. Un sentiment d'ivresse et de gloire se peint souvent sur le visage d'un mourant. Klopstock revit sa bien-aimée, qui l'avait précédé ; — Herder, dans son ravissement, s'écria : Que deviens-je ! — C'est ainsi que dans les premiers temps du christianisme mouraient ordinairement les vieillards avec une nouvelle sérénité ; ils se couchaient, comme le soleil, au milieu de l'éclat d'une belle soirée, présage d'une aurore plus belle encore.
S525 P424 — Le monde est dans les ténèbres, mais l'homme est plus élevé que son séjour ; il porte ses regards plus haut, et il déploie les ailes de son ame. Lorsque les soixante minutes que nous appelons soixante ans ont sonné, il prend son essor et s'enflamme dans l'espace ; les cendres de son enveloppe retombent sur la terre, et son ame, délivrée de sa prison fragile, s'élève seule, pure comme un son, vers les régions éthérées... Mais ici-bas, du sein de cette vie obscure, il découvre les sommités du monde qui l'attend, éclairées par les rayons d'un soleil qui ne se lève point sur ce monde : ainsi l'habitant des régions australes, dans les longues nuits que le soleil n'interrompt point, voit cependant à midi une aurore boréale rougir les cimes des plus hautes montagnes, et il songe au long été où le soleil ne le délaissera plus.
S526 P425 — Il existe un état de sainteté où les souffrances peuvent seules nous conduire en nous épurant. Le fleuve de la vie devient d'une blancheur éblouissante lorsqu'il se brise contre des rochers. Il est une hauteur de pensée où les idées vulgaires ne peuvent plus nous atteindre, de même que lorsqu'on se trouve sur une des sommités des Alpes, les pics des montagnes semblent se rapprocher sans qu'on aperçoive les parties inférieures qui les réunissent.
S527 P426 — Si vous êtes bons, ô hommes ! comment pouvez-vous même un seul moment vous affliger les uns les autres ? Ah ! dans le sombre hiver de cette vie, parmi ce chaos d'êtres inconnus que leur sublimité ou leur profondeur éloigne de nous, dans ce monde obscur, au milieu de ces ténèbres flottantes qui environnent cette terre fragile, comment est-il possible que l'homme ainsi isolé n'embrasse pas avec amour le seul être dont le cœur palpite comme le sien, et auquel il puisse dire : « Mon frère, tu es semblable à moi, tu souffres comme moi, nous ne pouvons que nous aimer. » — Homme incompréhensible ! tu préfères rassembler des poignards et les diriger dans l'ombre contre un cœur image du tien, que le ciel dans sa bonté t'avait donné pour ton bonheur et ta consolation !
S528 P427 — L'homme a deux minutes et demie à passer en ce monde, l'une pour rire, l'autre pour pleurer, et une demi-minute pour aimer ; car au milieu la mort l'atteint.
Mais le tombeau n'est point profond, c'est la trace brillante de l'ange qui nous cherche : lorsque sa main invisible lance le dernier trait sur la tête de l'homme, celui-ci la penche en avant, et le trait ne fait qu'enlever la couronne d'épines qui recouvrait ses blessures.
S529 P428 — Exprimer ses sentiments par des paroles, sa piété par des sermons, son amour et ses désirs par la poésie, ce n'est que les amoindrir et satisfaire son cœur en soi-même. si l'on manifeste ses sentiments par des actions, le cœur en demande sans cesse de nouvelles et de plus grandes encore ; et toute action peut seulement les fortifier et les aiguillonner, mais non les calmer.
S530 P429 — Ce n'est qu'aux âmes calmes et pures que la justice se manifeste tout entière comme un soleil réfléchi. L'amour de la liberté, chez les Allemands, n'est que l'amour de la justice, et non celui de l'éclat ni de la cupidité ; aussi long-temps que l'on ne pourra étouffer ce noble sentiment dans nos cœurs, nous haïrons l'esclavage et chérirons la patrie.
S531 P430 — Heureux, trois fois heureux celui à qui Dieu inspire une grande idée qui devient le mobile de toute sa vie et de toutes ses actions ; une idée qu'il préfère aux joies de ce monde, qui, toujours jeune et faisant toujours de nouveaux progrès, lui cache l'insipide uniformité de la vie. Quand Dieu (d'après la fable) imposa les mains sur Mahomet, celui-ci sentit aussitôt un froid de glace. Lorsqu'un génie immortel ébranle notre âme et l'élève au plus sublime enthousiasme, elle devient froide et silencieuse, car alors elle possède la science éternelle.
S532 P431 — La douleur doit épurer, autrement que nous en resterait-il ? la joie ne peut la bannir, elle ne fait que la ramener plus aiguë ; un travail et des efforts continuels peuvent seuls la chasser. Souffrir est plus difficile qu'agir, parce que l'un dure plus long-temps que l'autre. Le jeune homme ne peut qu'agir, l'homme fait peut aussi souffrir. Plus l'âme est près de la perfection, et plus elle supporte avec aisance et sans altérer sa beauté première, de même qu'une voûte peut soutenir un plus grand poids, en raison de ce qu'elle se rapproche davantage du cercle (1).
(1) Le cercle est considéré ici comme le symbole mystique de la perfection. (Note du traducteur.)
S533 P432 — Nous ressemblons tous à Adam, dans les poèmes sur la création : nous regardons la première nuit comme le dernier jour, et le coucher du soleil comme la fin du monde ; nous déplorons nos amis comme s'il n'existait pas là-haut un meilleur avenir ; et nous nous trouvons aussi à plaindre que si nous n'avions plus aucune espérance ici-bas ; car toutes nos passions sont naturellement incrédules et athées.
S534 P433 — On désire un tarif qui fixe le prix des livres, cette manne céleste, et on trouve tout simple qu'une marchande de modes réclame un prix arbitraire de ces futilités que le luxe et le sexe rendent indispensables, et qui, changeant continuellement de noms et de formes, exigent bientôt de nous un nouveau tribut ; tandis qu'avec l'argent que dépense une femme du monde pour orner sa tête d'une manière convenable, l'on pourrait remplir celle de son mari de connaissances utiles.
Alphonse, roi de Naples, qui portait dans ses armes un livre ouvert (tant d'autres en possèdent fermés !), fit la paix avec Cosme de Médicis, à la seule condition que celui-ci lui céderait une copie manuscrite de Tite-Live : ce monarque, lorsqu'il prenait des villes, se réjouissait plus des livres qu'il y trouvait que de toute autre conquête.
Dans le siècle où nous vivons, il s'est passé quelque chose de plus grand encore ; on a fait des conquêtes par des livres, par conséquent aussi pour des livres ; et les nourrissons des Muses ont également combattu pour le Parnasse et pour le trône.
S535 P434 — Le bras agité par la fièvre de la passion, ne peut ni tenir sûrement, ni diriger les pinceaux de la poésie. L'indignation seule peut à la vérité faire des vers, mais non les meilleurs. La satire elle-même devient plus mordante par sa douceur que par son fiel, de même que le vinaigre dont l'acidité augmente si l'on y jette des tiges de roses, et qui dégénère si l'on y mêle l'amertume du houblon.
S536 P435 — Les passions ressemblent au lion audacieux et généreux, quoique dévorant. L'égoïsme est semblable à la punaise, qui mord et se repaît en silence. L'homme a deux poches au cœur ; dans l'une il place le moi, dans l'autre ce qui lui est étranger ; il aime mieux laisser vide cette dernière que la mal remplir. L'égoïste n'a qu'uns seule poche, comme les vers et les insectes : le véritable égoïste réclame sans pudeur l'amour qu'il refuse... il pourrait moudre le monde dans un moulin à cochenille, pour en teindre ses habits et son visage ; il se croit le centre de l'univers, et il regarde le diable et les anges et tous les siècles passés comme des pourvoyeurs et des serviteurs muets, les globes comme les hôtelleries du seul misérable moi.
S537 P436 — Les télégraphes, ou les phares des trônes, sont placés aujourd'hui sur les monts consacrés aux Muses. Il fut un temps naguère où le déluge des armées françaises avait couvert de ses vagues jusqu'aux sommités des phares ; la lumière ne pouvait plus s'y montrer, les navires se brisaient sur tous les écueils : maintenant les phares doivent continuer à briller même pendant les nuits les plus calmes.
Ce serait être ingrat envers les grandes puissances, et mal reconnaître les espérances qu'elles ont déjà réalisées, que de ne pas insister sur le petit nombre de celles qui ne le sont pas encore, et de craindre d'en réclamer l'accomplissement. Les libérateurs de l'Europe peuvent réserver le facile affranchissement des Muses pour la fin de leurs travaux et pour le commencement de leur repos. Qu'elle soit prophétique cette idée consolante ! Les orages des batailles ont en un seul printemps fondu et chassé l'hiver de Corse, et détruit, avec sa vermine d'espions, les frimas dont il avait enchaîné les monts sacrés des Muses et tous les champs des connaissances humaines ; mais ces champs, qui reverdissent et refleurissent aujourd'hui, n'ont-ils plus rien à redouter des gelées tardives et nocturnes auxquelles on peut s'attendre d'ailleurs ?
Les présages nous sont favorables ; car, d'après les règles ordinaires du temps, les orages du printemps nous rassurent contre les gelées tardives.
S538 P437 — La douleur a pour se manifester des signes bien plus expressifs que la joie : pour dépeindre l'ivresse de celle-ci sur la scène, qu'on nous y représente un homme dans l'état de sommeil ; si le sourire du bonheur effleure une seule fois ses lèvres, nous aurons l'image d'une félicité qu'on ne peut rendre par des paroles et qui s'évanouit dès qu'il soulève sa paupière.
S539 P438 — Aussi long-temps que l'homme ne s'est pas encore développé de ses tendres bourgeons, il prête l'infini, qui seul peut le satisfaire, aux objets étrangers de ses jouissances dont il n'a pas encore eu le temps d'aprcevoir les limites. C'est précisément parce que l'enfance ne voit pas dans l'avenir qu'elle s'élance toujours au-delà. Il n'est point de couronnes ni de lauriers qui puissent rendre à l'homme le ravissement que l'enfant a éprouvé en recevant ses étrennes. Les transports du jeune homme aux premières vérités et aux premières poésies, ou ceux qu'il a ressentis à la première gloire ou à la perspective enivrante de l'avenir qui se présentait à lui, toutes ces joies s'émoussent et perdent le charme de leur nouveauté dès que l'aurore de la jeunesse ne colore plus de son doux éclat les nuages de la vie, et que le soleil, à son midi, appesantit sur lui ses rayons enflammés. Aussitôt que l'homme est sorti des premiers lustres pendant les quels il se développe, et qu'il reconnaît déjà que son imagination seule a embelli les objets de ses prestiges, il devient plus calme et plus indifférent, il sait ce qu'il attend de chaque moment, il sait qu'il n'obtiendra aujourd'hui que ce qu'il a obtenu hier, que ses plaisirs seront semblables à ceux de la veille. La vie ne se peint aux vieillards que d'en haut ; et, pour parler comme les peintres, ils n'en saisissent la perspective qu'à vol d'oiseau, le charme des arrière-plans leur manque.
S540 P439 — La joie d'autrui expire dans un cœur obscur et solitaire, où elle ne rencontre pas de compagnes : elle ne s'y montre que comme un spectre. C'est ainsi que le vert, cette admirable couleur de printemps, lorsqu'il se réfléchit dans un nuage, n'annonce ordinairement qu'une longue pluie.
S541 P440 — Celui qui a marché longtemps vers un but éloigné jette un regard en arrière, et, plein de nouveaux désirs, mesure en soupirant la carrière qu'il a parcourue et à laquelle il a sacrifié tant d'heures si précieuses.
Aujourd'hui, avant la nuit, j'ai recueilli toutes les rognures qui sont tombées de ce livre, au lieu de les brûler comme font d'autres auteurs ; j'ai déposé en même temps dans mes tablettes toutes les lettres des amis qui ne peuvent plus m'en écrire, comme les pièces d'un procès terminé par l'instance de la mort : c'est ainsi que l'homme devrait toujours enrichir ses archives, et fixer, quoique desséchées, les fleurs de la joie dans un herbier ; je ne voudrais même pas qu'il donnât ni qu'il vendît ses vieilles hardes, mais qu'il les suspendît dans ses armoires comme les dépouilles de ses heures moissonnées, comme les marionnettes de ses plaisirs écoulés, et le caput mortuum des temps passés.
S542 — Il est plus facile d'être un grand roi qu'un roi honnête homme, d'être admiré que d'être justifié. — Un roi pose son petit doigt sur le bras le plus long d'unlévier gigantesque, et, nouvel Archimède, il enlève des vaisseaux et des pays entiers. Mais la machine seule est grande, ainsi que son auteur, le destin, et non celui qui la fait mouvoir. La voix d'un roi retentit autour de lui comme le tonnerre dans un nombre incalculable de vallées, et un rayon qu'il lance, rejaillit sur un échafaud recouvert d'une infinité de miroirs placés pour le recevoir comme un foyer brûlant.
S543 — Tandis que le peuple n'a que des jours de sabbat, les courtisans en ont des années entières, et les serviteurs les plus proches des rois cherchent à se distinguer de ceux de l'état, en s'abstenant de tout travail. C'est ainsi, que déjà, dès les temps les plus reculés, on ne plaçait sur les autels des dieux que les animaux qui n'avaient point encore travaillé. Je sais cependant fort bien que plus d'un paralytique du grand monde exige du travail, celui de l'amuser lui et les autres ; mais c'est une tâche herculéenne et qui épuise tellement ses forces que tout ce qu'il peut faire, le lendemain ; après une grasse matinée, c'est de se promener en voiture avec un de ses amis, et de lui dire : que c'était brillant ! que c'était délicieux ! etc.
De célèbres théologiens ont démontré depuis long-temps qu'Adam, avant sa chute, ne trouvait aucun plaisir à manger, ni dans les autres jouissances physiques. Nos grands sont aussi malheureux avant leur chute, et font toutes ces choses dans leur état d'innocence, sans y puiser le moindre divertissement.
S544 — Oh ! faut-il que les fruits dans l'homme exigent une autre saison que ses fleurs. — Au lieu du souffle du printemps, les ardeurs d'août et les ouragans d'automne ?
S545 — Une femme vit plus extérieurement qu'en elle-même ; son âme sensible se tient comme le corps du limaçon, presque au dehors de sa coquille bigarrée, elle ne retire jamais ses organes sensitifs, mais elle en touche chaque parcelle d'air et les replie autour de chaque petite feuille. — En trois mots, le sentiment est si vif en elle qu'elle sent dans un homme, comment elle est assise et quelle est son attitude, comment le ruban le plus léger est noué sur sa tête et quelle courbe décrit la plume de son chapeau ; — en deux mots, son âme ne sent pas seulement les vibrations de toutes les parties sensibles du corps, mais encore de celles qui sont insensibles, comme les cheveux et les vêtements. — En un mot, l'âme intérieure d'une femme n'est qu'une portion, une empreinte du monde extérieur.
S546 — Plus un hommes a de noblesse et d'élévation et plus il dépend des âmes aimantes, ou bien de l'idéal qu'il s'en est formé, et qui ne le satisfait qu'autant qu'il regarde cet idéal comme le gage d'une réalité future.
S547 — L'homme est plus heureux et moins envieux que la femme ; car il est capable de saisir, de toutes les facultés de son âme, deux genres de beauté, la beauté virile et la beauté féminine. Les femmes au contraire n'aiment que celle du sexe qui n'est pas le leur.
S548 — Quelle pauvre âme n'a pas articulé une fois en vain les prières de l'amour, sans pouvoir ensuite, paralysée par un poison glacé, soulever sa langue et son cœur appesantis ? — Mais continue à aimer, toi, âme ardente ! — Semblable aux fleurs printanières, semblable aux papillons de nuit, l'amour si frêle et si délicat, perce enfin le sol endurci par la gelée, et le cœur qui ne demande qu'un cœur le rencontrera enfin !
S549 — L'être infini peut à la vérité regarder comme une illusion, le sujet de notre douleur, mais jamais notre douleur elle-même ; les souffrances humaines diffèrent d'ailleurs essentiellement de celles des animaux : ces derniers ressentent les blessures à-peu-près comme nous, pendant le sommeil, mais ils ne les voient point ; la douleur qu'ils éprouvent n'est pas triplement prolongée et aiguisée par l'attente, par le souvenir et par la connaissance qu'ils en ont : c'est un coup rapide, rien de plus ; aussi nos yeux seuls ont-ils reçu les larmes.
S550 — Plus deux hommes ont de puissance, d'intelligence et de grandeur, et moins ils peuvent se supporter sous le même toit. C'est ainsi que les insectes de la grande espèce qui vivent sur les fruits sont insociables (on ne trouve, par exemple, qu'un escarbot sur une noisette), tandis que les insectes plus petits qui ne se nourrissent que de feuilles, tels que les pucerons, y habitent par nichées.
S551 — Rien de plus doux que le cœur d'une jeune fille et le beurre frais, seulement tous deux s'aigrissent en vieillissant et prennent de l'amertume. — Les jeunes filles sont comme les fleurs, les vieilles femmes comme les fruits. Les premières se touchent sans se flétrir ; les dernières se communiquent la pourriture par leur rapprochement.
S552 — Tout ce qu'il y a de meilleur en ce monde est le produit de l'enthousiasme, et tout ce qu'il y a de pire le produit de la froideur. — Oui, il y a pour les âmes, comme pour la nature, un froid sombre et terrible, qui, de même que l'excès de la chaleur, noircit, aveugle et blesse !
S553 — Les vieux émigrés ressemblent à une montre à répétition restée pendant plusieurs lustres sans avoir été montée. De toutes les heures du jour, si on pousse le bouton, elle ne sonne et ne répète que celle où elle s''est arrêtée.
S554 — Les Grecs ont donné à l'amour et à la mort les mêmes attributs, la beauté et un flambeau. — Pour moi, ce n'est qu'une torche funèbre, mais j'aime la mort et par conséquent l'amour. — Ma vie a été long-temps une muse tragique ; je me plais à percer d'un poignard le sein d'une muse, car une blessure, c'est presque la moitié d'un cœur !
S555 — Aux yeux de l'être infini, la prière pour un monde ou pour un morceau de pain ne différe que par la vanité de celui qui prie ; et Dieu compte les soleils et les cheveux, ou il ne compte ni les uns ni les autres.
S556 — Plus une chose est petite, et plus elle doit être précieuse ; une chaîne de montagnes peut ne se composer que de couches de sel, de houille et de craie ; mais un anneau doit resserrer dans sa monture quelque chose de plus rare que de l'argile. — C'est ainsi que l'on attribue à un seul homme beaucoup plus de vertu, de sagesse et de génie qu'à tout un peuple.
S557 — Quelques personnes du monde et de la plus haute sphère ont vécu et sont morts comme l'orang-outang, dès leur vingt-cinquième année ; peut-être est-ce pour cela que, dans certains pays, les rois sont majeurs dès l'âge de quatorze ans ?
S558 — Ce qu'il y a de plus élevé et de plus noble dans l'homme demeure souvent caché et sans utilité pour la vie active, de même que les plus hautes montagnes ne produisent aucune végétation à leur sommité ; et de la chaîne des pensées les plus généreuse, il ne s'échappe que quelques annexes qui puissent se convertir en actions.
S559 — Esprits sublimes et bienheureux qui planez au-dessus de nous ! si l'homme ici-bas, au milieu des nuages de cette triste vie, dédaigne son bonheur, parce qu'il le trouve moins grand que son propre cœur, il est aussi sublime, aussi heureux que vous. — Nous sommes tous dignes d'une terre plus sainte, parce que la vue du sacrifice nous élève sans nous accabler et parce que nous versons des larmes brûlantes que la pitié ne nous fait pas répandre, mais l'ivresse la plus pure de l'amour et de la joie.
S560 — Une ville et une potence sont — non-seulement topographiquement — si voisines l'une de l'autre, que tous les docteurs de la pénalité considèrent la potence, comme une porte extérieure et un ouvrage avancé de la cité elle-même. Son poteau triangulaire est la racine trinomique de la moralité urbaine et représente les trois inquisiteurs d'état sur qui tout repose. — Quiconque aperçoit une potence se réjouit, parce qu'il sait qu'une ville suivra immédiatement ce télégraphe à trois jambes, ou cette enseigne à bière hexagone.
S561 — Une salle de bal est pour la beauté des femmes ce qu'un cheval est pour la nôtre. Le charme agit réciproquement sur l'un et l'autre sexe, et il n'y a qu'un cavalier qui puisse enlever une danseuse.
S562 — Une contribution ressemble à la saignée à blanc que les médecins ordonnent contre la cécité et qui frappe souvent les grands vaisseaux d'une forte paralysie. Mais une singulière vertu curative fait repousser dans un état les membres qui en ont été arrachés par le fléau de la guerre ou par les accidents du feu.
S563 — De grandes maladies, de même que l'accablement qui suit les plaisirs de la veille, nous font désirer un mercredi des cendres, pour lequel on languit souvent pendant tout le cours de la vie. La plupart des hommes reculent ce mercredi des cendres jusqu'à ce que leur tête ait blanchi ; mais à quoi bon un lit de repos sur le bord de l'abîme de l'éternel repos ; ne vaudrait-il pas mieux le placer à moitié chemin ?
S564 — Ce que sont les femmes, quiconque n'en est pas une, le sait véritablement. Veut-on leur faire un présent de sa propre personne ? on en reçoit, pour peu que l'on s'exprime nettement, un soufflet bien appliqué (ou un coup de pied, ce qui, selon Wieland, était chez les anciens un signe d'approbation), et ce qui doit être le gage que le don est réellement accepté. C'est ainsi que celui qui jadis gratifiait ou dotait un couvent (par exemple un couvent de religieuses), recevait un soufflet, comme conclusion du marché.
S565 — J'aime qu'on parle de manière brève, c'est-à-dire, ni longuement ni ennuyeusement. Mais les vieilles gens ne ressemblent que trop souvent, par le grand nombre de leurs paroles, aux fleurs d'automne dont le feuillage jauni, fait dix fois plus de bruit que les arbres dont les feuilles et les fleurs ont encore toute leur fraîcheur.
S566 — Il y a des gens du monde qui n'ont besoin que d'un auditeur pour entamer la conversation : semblables au graisset (1), ils savent s'attacher aux objets les plus plats, et, ce que le graisset ne peut faire, ils se soutiennent même en l'air et sur le vide.
(1) Petite grenouille verte qui monte le long des corps polis en faisant le vide sous ses pattes.
S567 — Le jour commençait à poindre ; — la nature était semblable à une prière muette ; — l'homme s'élevait au-dessus d'elle comme un astre brillant, car son cœur comprenait le langage de Dieu. — Lorsque ce langage se fait entendre au cœur et que son enveloppe et son monde ne peuvent plus le contenir, le grand génie répand dans le sein troublé de l'homme l'amour le plus doux, celui-ci se calme ensuite, et l'infini se laisse aimer dans le fini.
S568 — Tout ce qui est beau est doux ; aussi les peuples les plus beaux sont-ils les plus paisibles, aussi un travail pénible consume-t-il les pauvres enfants et les pauvres peuples !
S569 — Les atteintes du malheur pénètrent plus profondément dans les cœurs tendres ; les larmes que l'homme répand sont plus abondantes et se succèdent plus rapides, en raison de ce qu'il a moins à espérer sur cette terre et qu'il s'élève davantage au-dessus d'elle ; de même que les nuages déversent sur nous de plus grosses gouttes de pluie, en raison de leur plus grande hauteur.
S570 — Lorsque le destin attèle en même temps le coursier de la joie et celui de la tristesse au char de Psyché, le coursier noir précède toujours le coursier blanc ; c'est-à-dire que si une muse souriante et une muse éplorée figurent ensemble l'espace d'une heure sur le même théâtre, l'homme ne sera point du parti de la muse souriante, il ne restera pas flottant entre les deux sœurs, mais il se passionnera pour la muse qui pleure. C'est ainsi que partout à l'exemple de Milton, nous peignons le Paradis perdu avec plus de chaleur que le Paradis reconquis, l'enfer, comme le Dante, mieux que le ciel.
S571 — La première action héroïque ressemble au premier écu que l'on gagne, elle nous coûte plus que mille autres ensuite.
S572 — Il y a des vérités dont on voudrait que les grands hommes fussent plus fermement convaincus que soi-même ; pour accroître sa conviction par la leur, Emmanuel retenait fortement dans son cœur ces deux grandes vérités, Dieu et l'immortalité, qui supportent l'univers comme deux colones inébranlables ; mais de même que le petit nombre d'hommes rares pour lesquels la vérité n'est point l'assiette-montée de la vanité, ni seulement le dessert du cerveau, mais une sainte table et un mets d'amour plein de l'esprit de vie ; il traitait peu de semblables sujets, lorsqu'il ne pouvait point faire de prosélytes.
S573 — En vérité, pour aimer un homme, il me suffit de penser à ses parents et à ses enfants, à ses affections et à celles qu'on lui porte !
S574 — L'amour commence et ne s'accroit que par la réciprocité, lorsque deux cœurs se devinent mutuellement.
S575 — La prière est un bon confessionnal et le tribunal austère de la conscience.
S576 — Oh ! pourquoi ne point fermer ses paupières appesanties à la face de la grande nature, sous la voûte azurée du ciel, sur la terre verdoyante qui peut nous servir à-la-fois de fauteuil de malade, de siège, de table et de lit ! Les enfants ne s'endorment-ils pas plus doucement sur le sein de leur mère !
S577 — Lorsque Sophocle accusé de folie par ses enfants ne présenta aux juges que son Oedipe, il gagna du moins par ses écrits un procès que la plupart des poètes d'aujourd'hui perdraient de cette manière, de sorte qu'il reste toujours entre lui et eux une certaine différence.
S578 — Plus l'homme est borné, et notamment plus il est éloigné des capitales et du séjour des muses, plus il ajoute de foi aux critiques. Un pasteur de campagne croit à une proposition parce qu'elle est composée de lettres. L'imprimeur est son dieu.
S579 — Les esprits habitent une contrée invisible et s'y mêlent ensemble, et lorsque les corps se retrouvent dans un monde visible, les cœurs se reconnaissent.
S580 — Il y a des moments où les deux mondes, le matériel et le spirituel, se rapprochent l'un de l'autre, et où le jour de la terre et la nuit du ciel confondent leurs crépuscules. — De même que les ombres des nuages courrent au dessus des fleurs et des moissons, de même le ciel projette partout ses ombres transparentes et son reflet sur les plaines vulgaires de la réalité.
S581 — Il y a une certaine profondeur céleste et incommensurable qui rend l'homme divin, et l'amour qu'on lui porte, infini ; aussi les anciens ont-ils fait l'amitié fille de la Nuit et de l'Erèbe.
S582 — Pourquoi la douleur nous blesse-t-elle par toutes nos affections ? et pourquoi le cœur ainsi que toutes ses artères saignent-ils davantage lorsqu'ils sont réchauffés ?
S583 — Il en est des constitutions d'état comme des routes artificielles, sur une route neuve et qui n'a pas encore été frayée, où chaque voiture doit contribuer à consolider et à aplanir le chemin, on est aussi secoué que sur une vieille route usée et pleine de trous : qu'y a-t-il donc à faire ? — continue à marcher !
S584 — Un jour un vieux mendiant couché à côté d'un pauvre hère, poussait de grands sanglots pendant son sommeil ; celui-ci se mit à crier pour réveiller le vieillard d'un mauvais rêve, de peur que la nuit ne s'appesantit encore sur sa poitrine épuisée ; le mendiant ne s'éveilla point, mais une lueur éclatante brilla au-dessus de la paille où il gisait. Le pauvre diable regarda son compagnon, il était mort ! Dieu l'avait réveillé d'un songe trop long !
S585 — Rien n'est peut-être plus difficile que l'improvisation du souvenir : la pénétration, la profondeur et l'imagination improvisent bien plus facilement que le souvenir, surtout lorsque des feux de joie brillent sur toutes les sommités du cerveau.
S586 — Tout ce qui est saint est plus ancien que ce qui est impie ; la faute suppose un état d'innocence préexistant, mais non vice versà ; les anges furent créés purs, mais non déchus ; aussi un enfant ne peut-il jamais être considéré comme trop innocent ni comme trop bon. Quand pourrait-on donc enraciner ce qu'il y a de plus saint, si ce n'est dans le temps de la plus grande candeur, ou quand faudrait-il faire germer ce qui doit agir éternellement, sinon dans l'âge où l'on n'oublie jamais ? ce ne sont point les nuages qui suivent ou qui précèdent le milieu du jour, mais les nuages, ou l'azur du matin, qui décident de la beauté de la journée.
S587 — Ceux qui perdirent leur fortune et leur vie dans la révolution française ne souffrirent pas les peines les plus amères ; mais ceux pour lesquels chaque jour immola une grande espérance de liberté, qui subirent une nouvelle mort à chaque victime qui tomba sous la hache, et qui, au lieu de la récompense de tant de sacrifices, ne virent apparaître devant eux que l'image déplorable d'un royaume expirant dans les fers et environné de vampires.
S588 — Jusqu'à présent le peuple allemand a été semblable à une barre d'argent doré, que l'on fait passer, pour l'affiner, à travers des trous toujours plus étroits ; mais de même que la barre épaisse, tout en s'allongeant et en s'amincissant par le tirage, conserve encore l'or qu'elle contient, nous avons également gardé l'or de notre fidélité.
S589 — Nous avons besoin de beaucoup d'espérances diverses ; déjà sans elles, on ne peut jouir du bonheur, à plus forte raison, supporter ou guérir le malheur ; les bijoutiers reposent leurs yeux de l'éclat du feu et de l'or, avec de la verdure et sur un miroir. Dans tous les cas, il vaut mieux espérer que craindre. — Celui qui navigue vers les régions situées à l'est de la terre, gagne un jour ; celui qui se dirige à l'ouest, en perd un ; quoique ces deux navigateurs conservent le même âge, j'aimerais cependant mieux être le premier.
S590 — La louange donne plus de force pour faire supporter des fardeaux excessifs que la menace pour en faire endurer d'ordinaires ; c'est ainsi que le chameau surchargé n'obéit plus au fouet, mais seulement aux sons de la flûte.
S591 — La plus commune et la plus dangereuse de toutes les illusions, est de croire que l'on a seul observé certaines choses.
S592 — Ne reprochez à personne ses défauts, si votre cœur commence à ressentir l'aiguillon de la colère, car en croyant convaincre quelqu'un de sa culpabilité, vous vous en pénétrez vous-même, et votre irritation s'en accroît. — Représentez-vous chaque matin les écueils et les passions où vous pourrez tomber pendant le jour, vous vous conduirez mieux ensuite, car on est rarement mauvais deux fois dans les mêmes circonstances. — Si votre ami est courroucé contre vous, procurez-lui une occasion de vous faire un grand plaisir, son cœur sera touché et son affection se ranimera. — Il n'y a de résolutions vraiment grandes que celles que l'on a l'occasion d'exécuter plus d'une fois ; aussi, s'abstenir est-il plus difficile que d'entreprendre, car si pour entreprendre, il est besoin d'une longue persévérance, il faut, pour s'abstenir, y joindre encore le sentiment d'une double force, d'une force psychologique et morale. — Ne vous laissez point abattre, lorsque vous aurez fait une faute, mais que tout votre repentir soit une plus belle action. — Tâchez seulement de vous rendre calme par le stoïcisme ou par tous les moyens que vous pourrez, vous aurez ensuite moins de peine à devenir vertueux. — Ne commencez point la culture de votre cœur par l'éducation des nobles penchants, mais par l'extirpation des mauvais. Une fois les plantes nuisibles flétries ou arrachées, le sol pourra produire de lui-même la plus belle et la plus riche végétation. — Le cœur vertueux devient, comme le corps, plus sain et plus vigoureux par le travail que par une bonne nourriture.
S593 — Notre plus grande et notre plus longue erreur, c'est de ne chercher la vie, c'est-à-dire, ses jouissances, de même que les matérialistes, le moi, que dans son ensemble ; comme si le tout, ou le rapport des parties pouvait nous donner quelque chose qui ne soit pas déjà dans chaque partie. Le ciel de notre existence, de même que celui qui est au-dessus de nous, se compose-t-il donc d'air vide et inerte, qui considéré de près et partiellement, n'est qu'un rien transparent, et qui seulement de loin et en masse, est l'éther azuré ? Le siècle ne jette les semences des fleurs à tes amis qu'avec le semoir, de minute en minute ; ou plutôt, on ne peut saisir qu'un seul instant de l'éternité du bonheur. — La vie ne consiste point en soixante et dix ans, mais ces soixante et dix années forment une vie continue, et l'on a toujours vécu et assez vécu ; que l'on meure si l'on veut !
S594 — Il n'y a point d'homme auquel il soit plus difficile de causer de l'ennui qu'à celui qui l'inspire, et il faut plus d'heures pour ennuyer un homme d'affaires que de minutes pour ennuyer une dame du grand monde.
S595 — L'homme n'est jamais plus beau que lorsqu'il demande pardon, ou lorsqu'il pardonne lui-même.
S596 — La joie existe peut-être là-haut, il n'y en a point ici-bas, parce qu'une joie passée n'en est plus une et que chaque moment de notre existence se retranche du présent pour se perdre dans le gouffre du passé. Mais la vertu existe en ce monde, elle est au-dessus du temps. — Tout dort au dessous de moi, cependant mon tour viendra également et quand trente années encore je me serai figuré que je vis, ils me placeront aussi dans la fosse ! — Si j'avais maintenant trois moments, un pour naître, un pour vivre, un pour mourir, pourquoi donc les aurais-je reçus ? demanderais-je. — Mais tout ce qui est entre l'avenir et le passé est un moment nous n'en avons tous que trois. — Grand principe de toutes choses, m'écriai-je, et je voulais prier. — Tu possèdes l'éternité ; — mais en songeant à celui qui n'est rien que présent l'esprit de l'homme ne peut se relever, il retombe courbé vers sa terre native ! « O vous, objets perdus de ma tendresse, pensais-je, vous n'étiez pas trop grands pour moi ; apparaissez, venez me délivrer du sentiment du néant et montrez-moi le cœur éternel que je puisse aimer, qui puisse me réchauffer ! »
S597 — Plus une femme est femme, plus elle est désintéressée et bienveillante. Les jeunes filles surtout qui aiment déjà la moitié de l'humanité l'aimeront tout entière de bon cœur, mais les vieilles filles sont dures et avares.
S598 — Hélas ! un muet dépose l'homme dans son berceau ; un muet l'ensevelit dans la tombe. S'il éprouve quelque joie, cela ressemble au rire de celui qui dort ; s'il s'afflige et pleure, c'est comme les larmes versées pendant le sommeil. Nous levons tous les yeux vers le ciel, implorant des consolations ; mais là-haut au milieu de cet azur infini, il n'y a aucune voix pour notre cœur. Rien ne paraît, rien ne nous console, rien ne nous répond et nous mourons ainsi !
S599 — Quoique la satire corrige plus rarement le vice que la folie et les chasse tous deux plutôt de la place publique que de la chambre, cependant elle jette aux pieds du vice ses armoiries brisées et souillées dans la fange, et le pend lui-même en effigie ; enfin elle le couvre de tant de bonté et d'ignominie qu'un homme d'honneur ne veut rien avoir de commun avec lui, excepté dans le cas d'une nécessité absolue, et le méprise souverainement même lorsqu'il s'en sert.
S600 — Que peut donner l'homme au moment où, pour un être chéri, il voudrait déposer avec tant de joie, sur l'autel du sacrifice, son cœur et toute sa félicité ? que peut-il donner dans cet instant solennel de plus que des paroles, des paroles fugitives et sans valeur ? — Oui, il peut donner quelque chose de plus sublime ; il peut donner par des paroles ce qu'il y a de plus sublime, la noble sincérité qui appartient à l'amour.
S601 — On se tait deux fois dans l'amour : la première fois, par crainte ; la seconde, par confiance. D'abord au printemps muet du cœur, où les regards sont encore des paroles trop bruyantes et où deux âmes se mûrissent l'une pour l'autre, sous leur feuillage obscur ; — puis à l'automne du cœur, où deux êtres, dans une confiance silencieuse, jouissent ensemble de leurs souvenirs sur la colline paisible qu'ils ont gravie, de même que du sommet d'une montagne nous voyons le soleil se lever sur la plaine éclatante, sans entendre le chant matinal des oiseaux qui voltigent au-dessus d'elle.
S602 — Au milieu de notre éternel passage du plaisir à la douleur, de la force à la débilité, de l'exaltation brûlante de la tête et du cœur à leur sombre refroidissement ; s'il n'existait pour nous l'illusion d'une transition insensible et la magie du temps dont l'interposition nous cache le voisinage de ces extrêmes, le sentiment de notre instabilité nous serait trop pénible, comme il l'est réellement pour la vieillesse, où des expériences multipliées ont dépouillé chaque objet du manque de son éternité, où l'homme épuisé et glacé ne se réchauffe plus qu'au clair de la lune des souvenirs de sa jeunesse.
S603 — L'homme célèbre une plus belle fête des morts pour l'objet perdu de ses affections, en essuyant des larmes étrangères qu'en versant les siennes ; et la plus belle guirlande de fleurs et de cyprès que nous puissions suspendre à une tombe chérie, est une couronne de bonnes actions.
S604 — On ne peut sans une vive émotion songer à un petit être qui passe de son assoupissement dans le sein de sa mère au sommet de la mort ; dont les yeux se ferment devant la terre brillante, sans avoir entrevu ses parents qui le contemplent, les paupières humides ; qui était aimé, sans aimer ; dont la petite langue se corrompt sans avoir rien articulé ; de même que son visage sans avoir souri à nos chants insensés. Ce bourgeon détaché de la terre, trouvera de suite un autre tronc où le destin le greffera ; ces fleurs qui comme quelques-unes de nos jardins se ferment au sommeil dès le matin, rencontreront une autre aurore qui les fera s'épanouir de nouveau !
S605 — Deux fous ne se frottent jamais ensemble plus doucement ni plus moelleusement que lorsque leur genre de folie est opposée ; par exemple, l'avare et le dissipateur, ou le flatteur qui se fait petit et le grand seigneur qui se gonfle. C'est ainsi que sur les tréteaux et dans les tableaux, on voit fréquemment un nain à côté d'un géant. Un nain ne porte envie qu'à un nain plus petit que lui, jamais à un géant.
S606 — Rien ne rend le cœur plus plein et plus audacieux que de se lever et de partir pendant la nuit.
S607 — La pensée de la mort doit être pour nous un moyen de nous rendre meilleurs, mais non notre but final. — Si la terre du tombeau tombe dans notre cœur comme dans le calice d'une fleur, elle le détruit au lieu de le féconder.
S608 — De même que les hommes tombés dans le péché reçurent seuls un suiveur, et non les anges déchus, de même la faute la plus légère d'un saint est punie plus sévèrement que le crime du pécheur, et une seule faute apporte dans une noble nature une peste dévorante, tandis qu'une ignoble nature, au milieu de sa vie ténébreuse, demeure à l'abri de la corruption qui l'environne, et comme Mithridate, se nourrit de poisons, sans qu'aucun puisse la faire mourir.
S609 — Pourquoi me proposé-je souvent de colorer faiblement la douleur et de ne lui donner que peu de fond dans mes tableaux ? — Et pourquoi ne puis-je y parvenir ? — Pourrais-je oublier que l'homme le plus vertueux, comme le grand pontife, ne doit jamais porter le deuil ? — Hélas ! cette idée m'est bien présente, mais je crois également que la douleur n'est qu'une manière plus sublime d'aimer, et une manière plus douce de souffrir.
S610 — Grand Dieu ! un pays si desséché, si aride, plein d'épines et de nuages comme le nôtre, quelque chose d'aussi petit qu'une épigramme, et qui se termine par une pointe, comme un poignard empoisonné, tout cela n'est point digne de nos larmes ! Une génie nous jette d'en haut dans la vie, et compte ensuite soixante-dix ou quatre-vingts, de même que lorsque nous lançons une pierre dans un cratère profond, et, à la soixante-dixième pulsation ou année, il entend le bruit sourd de notre chute dans la tombe !
S611 — De même que la plus grande utilité de la prière ne consiste point dans son accomplissement, mais dans l'habitude que l'on prend de prier, de même les suppliques devraient être faites non pour obtenir des emplois, mais pour apprendre à écrire des suppliques.
S612 — L'homme est d'autant moins touché des présents qu'on lui fait, qu'il est plus porté à en faire lui-même, et celui qui est libéral se montre rarement reconnaissant.
S614 — Les secrets, dans le mariage, sont dangereux et inutiles, ils cachent la lame d'un poignard que le temps tirera toujours de son fourreau.
S615 — Les mères dénaturées sont punies par leurs filles. — Le vieux vin se trouble dans son tonneau, lorsque le jeune fleurit.
S616 — La froideur a toujours un porte-voix ; le sentiment porte un cornet, comme les sourds pour entendre.
S617 — Il faut, disait un philosophe indien, qu'il existe une harmonie secrète entre l'eau que je vois tomber en poussière et mon esprit, comme entre la vertu et moi, parce qu'autrement toutes deux ne pourraient me charmer également. — Et cet accord parfait que forme l'homme avec toute la création, quoique dans des octaves différents, n'est-il qu'un jeu de l'éternel, ou bien l'écho d'une harmonie plus proche et plus sublime ?
Pardonne, lecteur, à cette âme fleurie ; nous penserons tous deux que les hommes peuvent avoir une religion plus facilement qu'une philosophie, que chaque système suppose une organisation particulière du cœur, et que le cœur lui-même est le bouton qui fait éclore l'intelligence.
S618 — Le coeur est infini et toujours nouveau, nous pouvons nous rassasier des plus grandes beautés comme des plus sublimes vérités, et effacer leurs charmes et leurs contours par la jouissance ; mais une belle action ne peut jamais vieillir pour nous ni se représenter trop souvent, le temps n'exerce point d'empire sur les jouissances morales. Cette immutabilité consolante ne se base pas seulement sur ce qu'il a d'illimité dans la liberté du coeur, mais aussi sur une disposition particulière de notre nature, qui nous fait trouver seulement hors de nous la beauté et la liberté morales, et qui nous rend par conséquent capables de les aimer, tandis que nous ne rencontrons et n'approuvons qu'en nous la vérité et la nécessité morales.
S619 — Ah ! s'il est amer de se tenir auprès du lit où git, les traits décolorés, l'objet de notre tendresse, il est encore plus amer, lorsque, au milieu des apparences de la santé, on entend le travail sourd de la mort qui mine une existence chérie, et que chaque fois que la joie vient l'animer, on peut lui dire en soi-même : — Ah ! réjouis-toi encore davantage, car la mort t'aura bientôt saisi et t'entraînera avec tes joies et avec les miennes ! — Hélas ! il n'est point d'ami, ni d'amie, auprès desquels nous ne puissions penser ainsi !
S620 — Tous nos sentiments violents n'exercent leur empire, comme les spectres, qu'à une certaine heure et point au-delà. Si un homme se disait toujours : « Cette passion, cette douleur, cette ivresse, s'effaceront certainement de mon âme dans trois jours ; » — il deviendrait de plus en plus calme et tranquille.
S621 — L'homme vertueux cherche souvent par des actions qui lui coûtent à réconcilier sa conscience avec ses pensées. Il attend avec un enthousiasme palpitant le moment de la solitude. Un jardin isole et réunit les hommes de la manière la plus facile, c'est là seulement qu'on devrait épancher ses secrets.
S622 — La race humaine veut trouver l'astre de l'amour précisément de même que Vénus au ciel ; d'abord comme le rêveur Hespérus, ou comme l'étoile du soir, qui annonce le monde des songes et des crépuscules pleins de fleurs et de rossignols ; plus tard, au contraire, comme l'astre du matin, qui présage la clarté et la puissance du jour. Rien n'est plus facile à concilier, car les deux étoiles n'en font qu'une et se distinguent seulement par le moment de leur apparition.
S623 — La philosophie et la poésie sont les deux seuls foyers concentriques du génie, le reste rentre dans le cercle de l'érudition ; les premières sont jugées par le sentiment, les autres par le savoir. Les arbitres mêmes du langage reconnaissent cette large définition ; le grammairien, l'historien et le naturaliste dominent la société par leur autorité, mais la foi, que le philosophe profond garde à un monde intérieur et sublime, les visions qu'en évoque le grand poète, ils ne peuvent les garantir des contradictions des lèvres les plus plates ; car ce n'est pas l'expérience, mais le sens commun qui tient la balance, et personne ne croit en être dépourvu ; aussi n'y a-t-il point de héros pour leur valet de chambre, mais il y a de grands philologues, des historiens et des géographes célèbres ; d'ailleurs, l'homme doué des facultés les plus bornées peut avoir quelquefois raison dans de petites choses, contre le génie, mais jamais contre un illustre savant.
S624 — Ce n'est point vers les années de l'enfance, mais vers celles de la jeunesse que nous désirerions le plus ardemment de rétrograder, si nous sortions aussi purs de celles-ci que des premières. La jeunesse est le jour de fête de la vie ; toutes les rues sont parées et retentissantes, des tentures d'or sont suspendues à toutes les maisons ; l'existence, les arts et la vertu nous attirent encore par leurs caresses comme des divinités favorables, tandis que dans la vieillesse, nous les évoquons comme des dieux sévères par des conjurations ! À cette heureuse époque de la vie, l'amitié habite encore un temple grec aérien et radieux, et non, comme plus tard, une chapelle gothique étroite et sombre !
S625 — Les peuples et les troupeaux n'éprouvent point de vertiges sur le bord des précipices, mais l'homme en éprouve.
S626 — Le demi-savant considère celui qui l'est moins que lui ; le véritable savant ne fait aucun cas du demi-savant.
S627 — Les livres sont comme les cendres du Phénix, qui peuvent ressusciter un empire ou un paradis après mille ans ; mais la guerre souffle, et les cendres s'envolent en poussière.
S628 — Il y a des solstices ou des quatre-temps dans les saisons politiques ; ces moments, décisifs pour les états, viennent d'en haut, mais d'une hauteur supérieure à celle que les puissances terrestres occupent. — Que l'on observe dévotement ces temps, et qu'on agisse alors le mieux qu'on pourra. — Une semblable époque a répandu ses rayons, comme un soleil bienfaisant, sur la Grèce, après sa victoire sur Xerxès. Toutes les fleurs s'épanouirent alors sur son sol riant, et tous les fruits mûrirent. — Une époque pareille se développe aujourd'hui pour l'Allemagne, après sa victoire sur le moderne Xerxès, et peut-être plus particulièrement encore pour l'Allemagne que pour la Grèce, car elle a enduré des souffrances plus longues et plus cruelles ; ce n'est que dans la Germanie que les roues des canons ont sillonné des contrées et des siècles entiers, pour la laisser ensuite en jachère ou pour faire croître les plantes parasites ; ou bien enfin, en dépit des projets de l'étranger, pour la faire fleurir de nouveau et la fertiliser !
S629 — L'auteur de cet ouvrage n'a été jadis que trop souvent, du moins, pour les exigences printanières de la poésie, un peintre de mort, et il se réjouissait ordinairement à des compositions de minuit, uniquement parce qu'il n'était pas encore loin de son matin. Plus tard seulement, cette trop longue contemplation des tombeaux, fut punie, c'es-à-dire troublée. — Dans la jeunesse, les nuits de la poésie, des méditations, ou même celles de la vie sont toujours étoilées, au contraire, dans l'âge mûr, les nuits sont en outre quelquefois couvertes de nuages.
S630 — La reine Christine, le jour où elle descendit du trône, se fit parer de tous les insignes de la royauté, de la couronne, du sceptre et du globe ; après son abdication, elle s'en dépouilla elle-même. Ce trait nous plaît à tous. Mais les Christines du sexe, lorsqu'elles ont longtemps tenu sous leur empire les jeunes gens de l'esprit le plus divers et le plus mutin, se présentent aussi séduisantes à nos yeux, avec tous les insignes du royaume de la beauté, et la double parure des charmes et des vertus, au moment où elles déposent leur souveraineté et qu'elles donnent la main et le sceptre à celui qui auparavant était leur sujet.
S631 — Une fleur de nos jardins nous représente les instruments du martyre de Jésus-Christ ; les pointes de ses feuilles sont la couronne d'épines : son calice est l'éponge pleine de fiel ; ses fibres pourprées, les verges ; et ses autres parties, les clous, la lance, etc., la croix seule y manque. — Ne connaissez-vous point le royaume qui fut jadis une grande fleur de la Passion, et dont les feuilles et les fleurs reproduisirent les instruments du martyre ? — Oui, mais la croix qui y manquait, il se l'attacha lui-même, une croix belle et solide, la croix de fer.
S632 — L'enfant ne comprend point la mort, chaque minute de son existence joyeuse brille comme un feu follet au-dessus de son petit tombeau. — Les gens d'affaires et de plaisir ne comprennent guère mieux la mort, et il est désolant que des milliers d'hommes puissent dire avec tant de froideur : la vie est courte ! Il est désolant que l'on ne puisse entr'ouvrir les paupières à cette multitude enivrée dont le langage est un ronflement articulé. — Regardez, leur dirait-on, à travers le petit nombre d'années qui vous restent à vivre, le lit où vous serez couchés ; — Représentez-vous vos mains mortes et pendantes, vos yeux blancs et immobiles comme le marbre ; écoutez dès aujourd'hui le délire fantastique de votre dernière nuit, de cette nuit solennelle qui s'avance toujours vers vous, qui à chaque heure écoulée se rapproche d'une heure et qui s'appesentira certainement sur vous, êtres éphémères, soit que vous vous égariez maintenant aux rayons du soleil couchant ou au crépuscule du soir ! — Mais les deux éternités s'élèvent aux deux extrémités de notre terre comme les flèches d'un clocher, et nous continuons à ramper et à nous enfoncer dans notre ornière profonde, insensés, aveugles, sourds que nous sommes, nous blotissant et nous débattant sans voir un chemin plus large que celui que nous sillonnons dans notre fange avec nos têtes d'escargot.
S633 P101 — Abeille, pourquoi as-tu formé ta cire ? était-ce pour en faire des masques ou des bougies, pour voiler ou pour éclairer ?
— Non, répondit l'abeille, je voulais seulement en fabriquer des cellules pour déposer mon miel ; mais adressez-vous au poète.
— Moi aussi, répondit ce dernier, je ne veux ni tromper, ni détromper, je ne veux qu'adoucir.
S634 P102 — « Respecte mes chênes sacrés, disait une dryade à un vizir, sinon je te punirai sévèrement. » Elle tomba cependant la forêt sacrée. Bien des années après, le vizir fut condamné à perdre la tête ; avant de la poser sur le billot, il l'examina avec attention. « Le billot est de chêne ! » s'écria-t-il, et sa tête tomba.
S635 P276 — Momus considéra les animaux et s'écria après avoir long-temps réfléchi : « Tout animal est semblable à un dieu ou à une déesse ; mais quelle est l'image de tous les dieux ? » — Prométhée créa l'homme, et dit : « La voici ! »
S636 — M'aimes-tu ? s'écria le jeune homme au moment de l'ivresse la plus pure de l'amour, à ce moment où les âmes se rencontrent et se donnent l'une à l'autre. La jeune fille le regarda et se tut.
— Oh ! si tu m'aimes, continua-t-il, ne garde pas le silence ! — Mais elle le regarda sans pouvoir parler.
— Eh bien ! j'étais donc trop heureux, j'espérais que tu m'aimerais ; tout est évanoui maintenant, espoir et bonheur !
— Mon bien-aimé, ne t'aimai-je donc point ? demanda la jeune fille, et elle répéta cette question.
— Oh ! pourquoi m'as-tu fait entendre si tard ces accents célestes ?
— J'étais trop heureuse, répondit-elle ; je ne pouvais parler : ce n'est que lorsque tu m'as donné ta douleur, que j'ai retrouvé la parole.
S637 — Le tournesol dit au jour :
— Apollon brille, et je m'épanouis à ses rayons ; il s'élance dans sa carrière au-dessus du monde, et je le suis.
La violette dit à la nuit :
— Je suis humble et cachée, je fleuris dans une courte nuit ; quelquefois la sœur de Phœbus m'éclaire de sa douce lumière, c'est alors que l'on m'aperçoit et me cueille. Je meurs sur le sein de la beauté.
S638 — Emmanuel montra à Victor Dieu et l'amour, dont l'image se réfléchit partout, mais partout sous un aspect différent, dans les couleurs, dans les êtres vivans, dans les fleurs, dans la beauté humaine, dans les joies des animaux, dans les pensées de l'homme, dans les cercles des mondes ; car son reflet est partout ou nulle part. C'est ainsi que le soleil nous offre son image reproduite sur tous les êtres, grande dans l'océan, colorée dans les gouttes de rosée ; petite dans l'œil de l'homme, rouge sur les pommes, argentée sur les fleuves, et éclatante sur la pleine lune et sur ses mondes.
S639 — Ces fleurs, ces rossignols, ce printemps, c'est vous qui me les avez donnés. Vous avez répandu sur ma vie un mois de mai éternel, et étanché les larmes des yeux d'un homme. — Mais que puis-je vous donner ? — Ah ! Beata, qu'ai-je à vous donner pour cet Élysée dont vous avez embelli le sombre royaume de ma vie, et pour votre cœur, votre cœur tout entier ? — Mon cœur ! — Mais vous l'avez déjà, et je ne possède rien autre chose, je n'ai à vous offrir pour tous vos charmes, pour tout votre amour, pour tout ce que vous m'avez donné, que ce cœur fidèle, heureux et brûlant !
S640 — C'en est fait de mon plan ; ici-bas l'on ne peut rien terminer. La vie est pour moi si peu de chose, que c'est presque le plus léger sacrifice que je pourrais faire à ma patrie. J'arriverai au cimetière, seulement avec un cortège plus ou moins nombreux d'années. La joie est également perdue pour moi ; ma main appesantie fait voler trop facilement la poussière des quatre ailes du papillon aux nuances variées, et je le laisse seulement voltiger autour de moi sans le saisir. Le malheur et le travail sont seuls assez peu clairvoyans pour bâtir sur l'avenir. — Soyez bien venues dans ma maison, ô vous tristes et pâles images, faites des couleurs de la terre. Vous hommes, je vous aime et je vous tolère maintenant doublement ! car quel autre pouvoir que celui de l'amour nous retirera des cendres par le sentiment de l'immortalité ? — Qui pourrait refroidir et raccourcir encore pour vous ces deux jours de décembre que vous appelez quatre-vingts ans ? Ah ! nous ne sommes que des ombres flottantes, et une ombre veut en déchirer une autre !
S641 — Le jour expire mollement au milieu d'un brouillard parfumé ; — les allées et les jardins semblent ne parler qu'à voix basse, comme des hommes attendris. Des brises légères voltigent autour des feuilles, et les abeilles caressent les fleurs avec un doux murmure. Les alouettes seules s'élèvent, comme l'homme, avec les chants éclatans, pour retomber ensuite, comme lui, silencieusement dans le sillon, tandis que les âmes supérieures et la mer remontent vers le ciel invisibles et muettes, et que mugissantes, ensuite, et portant avec elles la fertilité, elles se précipitent de leur hauteur sublime en cascades et en torrens sur la terre. — Ah ! ne conduisez pas dans le temple du printemps celui dont les blessures ne sont point comprimées par un appareil solide — ces émotions enivrantes feraient jaillir son sang !
S642 — Si nous ne vivons pas encore aujourd'hui dans un temps de calamité, nous en sommes du moins très proches ; il suffit d'appliquer son oreille contre la terre pour entendre les mineurs qui travaillent et creusent le sol, et qui marchent dans leurs sombres galeries avec des tonneaux de poudre et des fusées.
S643 — Destin voilé, qui es assis derrière notre globe terrestre comme derrière un masque, et qui nous laisses le temps d'exister ; ah ! lorsque la mort aura brisé notre enveloppe fragile, et qu'un génie puissant nous aura enlevés de la fosse au ciel, lorsqu'ensuite des soleils et des joies pures feront déborder notre âme, nous montreras-tu un cœur que nous ayons aimé, et auprès duquel nous puissions ouvrir nos faibles yeux ? — O destin, nous rendras-tu ce que nous n'avons jamais pu oublier ? Personne ne tournera ses regards sur cette page qui n'ait eu quelqu'un à pleurer ici-bas, et qui n'ait quelqu'un à retrouver là-haut : Hélas ! après cette vie pleine de morts, ne rencontrerons-nous pas un visage ami auquel nous puissions dire : Sois le bienvenu ?
Le destin reste muet derrière le masque ; les pleurs de l'homme demeurent obscures sur la tombe, le soleil ne se réfléchit point dans les larmes.
S644 — O mon enfant chéri, enfermé dans ta sombre demeure ! J'en garderai éternellement la clef, et jamais, jamais il ne l'ouvrira !
La jeune fille s'éleva brillante au-dessus des astres aux yeux de sa mère éplorée : — « Ma mère, s'écria-t-elle : jette la clef, je suis là-haut et non là-bas ! »
S645 — Lorsque, enfin, après des milliers d'années, notre globe aura été consumé par l'approche du feu solaire, lorsque tout symptôme de vie aura disparu de cette terre, un esprit immortel ne pourrait-il pas abaisser ses regards sur le monde silencieux, et dire en contemplant cette immense pompe funèbre : voilà donc le cimetière de la pauvre race humaine qui se précipite dans le cratère du soleil ! sur ces cendres, sur ces débris, beaucoup d'ombres, de rêves et de figures de cire ont pleuré et saigné ; mais maintenant depuis long-temps tout est fondu et dévoré ! Vole donc vers le soleil qui doit aussi te délivrer, solitude muette ; avec tes larmes absorbées en toi et ton sang calciné !
— Non, le ver écrasé devrait se relever contre son créateur, et lui dire : tu n'as pu me créer pour souffrir !
— Et qui a donné au ver le droit de se plaindre ?
— Le principe de tout bien, celui-là même qui nous a donné la compassion, qui parle à chacun de nous pour le calmer, et qui seul a créé nos droits sur lui, et nos espérances en lui.
S646 — Comment penser à-la-fois aux grandes et aux petites choses ? — En prenant d'abord aux grandes. Lorsque l'on regarde le soleil, on aperçoit plus distinctement les moucherons et les atomes de poussière. Dieu est pour nous tous un soleil.
L'astre du jour était alors placé fort bas au-dessus d'une plaine à perte de vue, au milieu des teintes rosées du ciel. — Un moulin à vent tournait à l'horizon dans une atmosphère de pourpre. — Sur l'escarpement de la montagne des enfants chantaient à côté de leurs troupeaux paissant et leurs jeunes frères jouaient auprès d'eux. — La cloche du soir berçait le soleil et la terre de ses tintements mélodieux. — Le hameau riant et ses alentours se présentaient aux regards non-seulement avec un air de jeunesse mais encore de douceur enfantine. Aucun orage, pensait-on, ne peut fondre sur cette délicieuse contrée, aucun vent ne peut s'y élancer avec sa pesante armure de frimas ; ici ne voltigent que des brises printanières et des nuages aux couleurs harmonieuses ; il n'y tombe de pluie que la rosée, de feuilles que celles des fleurs, il ne s'élève de poussière que celle de leurs étamines, et l'arc-en-ciel n'est formé que de ne m'oubliez pas et que des feuilles blanches et bleues des fleurs de mai. — Ce pays entier et la vie qu'on y mène ne semblent qu'un crépuscule prolongé du matin, crépuscule si frais, si nouveau, plein de pressentiments, et maintenant sans feu dévorant, sans éclat éblouissant, mais parsemé seulement de quelques étoiles flottantes sur la pourpre de l'aurore. — Des enfants portant à la main des guirlandes de feuillage s'asseoient sur des charriots remplis de gerbes dorées, et paraissent s'enorgueillir comme sur un char triomphal.
« L'habitant des campagnes est seul heureux, dit Idoine : car il continue à vivre dans l'Arcadie dès son enfance ; vieillard, il n'aperçoit autour de lui que des instruments et des travaux qui lui sont familiers depuis ses jeunes années ; puis, enfin, il s'en va là-haut dans ce jardin et s'endort. »
Elle montra en même temps le cimetière sur la colline, véritable jardin en effet avec ses plates-bandes de fleurs et son mur d'arbres fruitiers. — Les rayons transparents du soir répandaient tout autour une poussière d'or. Le bruit du jour était étouffé et la vie coulait paisiblement ; des oliviers penchaient lentement leurs rameaux et leurs fleurs sous un ciel pur et calme. « — Voilà le seul endroit, dit Idoine, où l'homme fait avec lui-même et avec ses semblables une paix éternelle ! »
S647 — La liberté de la presse appartient à la liberté politique. La guerre qui a besoin pour se défendre de l'asservissement de la presse, des journaux et de la poste, ne prolongera pas plus que les autres fardeaux pendant la paix, ces mesures imposées par la nécessité. Faudrait-il qu'un état fût mort, avant qu'on pût le démembrer, et ne vaut-il pas mieux prévenir les rapports de la dissection par les bulletins de la maladie ? Ou bien l'ennemi qui lie les mains aux citoyens d'un état, devra-t-il commencer par délier leurs langues ? — Il y a d'ailleurs aujourd'hui trop de lumière politique répandue dans la société pour qu'un prince ne préfère pas lui laisser son cours ; et, sous le point de vue de son intérêt, il n'a que le choix entre l'obscurité complète (quoique impossible) des sultans et des moines, et la liberté éclatante d'un Frédéric second. Une lueur sombre et semblable à celle des cachots, rappelle l'observation de Baczko sur les aveugles ; ceux qui volent un peu apprennent le moins, et se guident plus difficilement que ceux qui sont tout-à-fait privés de la vue. On ne peut maintenant bannir la vérité que des cours et non des villes et des campagnes ; les dents grinceraient derrière les lèvres muettes. On peut mettre aux fers les livres et les auteurs, mais non les gestes et les pensées ; on peut, si on veut prendre ce parti, condenser la même substance qui se serait brûlée comme une lumière douce et calme, et en faire jaillir une flamme dévorante et dévastatrice. — Qu'y a-t-il donc à désirer et même à espérer ? — Qu'un nouveau Schlœtzer écrive, qu'un nouveau Frédéric fasse exposer les pasquilles à un plus grand jour, afin qu'on puisse continuer à vivre tranquille, comme le Hanovre et la Marche, au milieu des bouleversements.
S648 — Que chacun se garde de ces virtuoses poétiques de vertu, c'est-à-dire qu'il n'en épouse aucune. Ces figurantes morales qui agissent rarement, vivent dans l'illusion qu'elles valent encore mieux que tous les comédiens placés sur sa scène avec elles, uniquement parce qu'elles les jugent, les louent ou les blâment avec quelque perspicacité. Il n'y a rien de si délicat, de si beau, de si grand, surtout dans le passé, qu'elles ne sachent admirer dans les autres ou exiger d'eux. Cette admiration et ces exigences les dotent de la belle conviction qu'elles possèdent elles-mêmes ces qualités. — Ainsi donc qu'un homme rompe, sinon son mariage, du moins ses fiançailles, avec de semblables virtuoses, s'il ne veut porter les nœuds conjugaux, comme un cilice au lieu d'une ceinture de Vénus. — Que le célibataire désireux de se marier, calcule d'abord jusqu'à quel degré il espère monter du temple de la divinité féminie ; si l'aspect lugubre des villes enfumées ne lui donne pas de salutaires avertissements, qu'il examine le genre de vie de ses promises ; ces dernières semblent goûter les cœurs des hommes et les manger de loin comme les mûres noires que, dans les grands repas, on porte à sa bouche avec de longues épingles, de peur de se salir les doigts.
S649 — Oh ! combien aujourd'hui je je changerais de conduite envers toi ! — Voilà ce que nous disons, lorsque nous ensevelissons ceux que nous avons torturés. Mais dans cette même soirée de deuil, nous perçons d'un trait acéré un autre cœur encore palpitant. — O faibles que nous sommes, avec nos ardentes résolutions ! si ce jour même cette figure décomposée dont les blessures que nous-mêmes avons faites, nous arrachent les larmes du repentir et nous portent à des résolutions meilleures, si cette figure, dis-je, ressuscitait et qu'elle se présentât embellie de tout le charme de la jeunesse pour habiter avec nous, ce ne serait que les premières semaines que nous presserions sur notre cœur cette âme chérie ; mais plus tard, comme jadis, nous retournerions contre elle les instruments du martyre. Indépendamment de notre dureté contre les vivants, je crois que nous agirions ainsi contre les morts chers à nos cœurs, parce que dans nos songes, où les morts reviennent nous visiter, nous répétons contre eux tout ce qui cause nos remords. Je ne dis pas cela pour enlever à un malheureux en proie à de telles angoisses, la consolation que lui présente l'idée qu'il aime aujourd'hui plus purement l'être qu'il a perdu, mais seulement pour affaiblir l'orgueil de ce repentir et de cette idée.
S650 — L'homme intellectuel est doublement créateur, il crée ses pensées, il crée ses résolutions. Il peut seul se choisir une direction, tandis que tous les corps ne font qu'en recevoir une ; il peut dire : « Je réfléchirai sur un sujet » : et il le fait réellement. Mais n'est-ce pas là vouloir créer des pensées que l'on prévoit ; parce qu'autrement, on ne pourrait ni les vouloir ni les régler, et que l'on n'a pas cependant, parce que alors, on n'aurait pas besoin de les créer ? Aucune autre puissance que celle de l'intelligence ne peut donc aller ainsi au-devant de l'avenir, et en faire un tableau harmonieux. L'instinct même, quoique tenu en bride et aiguillonné par les organes corporels, lorsqu'il anticipe sur des besoins qui n'agissent pas encore immédiatement, tels que les soins des animaux pour des petits qui ne sont point encore nés, l'instinct, dis-je, suppose déjà l'existence d'une âme. C'est dans l'intelligence seule que règne la faculté de classer et la tendance vers un but, c'est-à-dire l'unité dans la diversité. Les corps ne nous présentent extérieurement que des unités isolées, une intelligence seule en les coordonnant d'avance, ou en les observant ensemble, peut les forcer à une réunion collective qui en fait toute la beauté.
La seconde puissance de l'intelligence, celle des résolutions, est la liberté. Toute la nature est soumise aux lois de la nécessité, mais il faut qu'une force étrangère nous contraigne à obéir à chacune de ces lois. La liberté, au contraire, ne présuppose aucune coercition étrangère, aucune liberté étrangère, elle n'a besoin que d'elle-même. Celui qui nie la liberté, voulant toujours remonter aux causes, admet à son insu, dans le destin, ou dans une nécessité première et indispensable, un principe indépendant de toute causalité qui n'est autre chose que la liberté.
S651 — On trouverait en général bien difficilement quelque chose de meilleur marché qu'un livre, par exemple un maître et un maître de plaisir à si bas prix, donnant et répétant des années entières, toujours présent, toujours prêt à offrir de nouvelles jouissances à un second acheteur. Pour le prix d'un loyer d'une loge, on peut avoir un volume de Schiller, plein de drames, qui, comme une troupe debout sur les planches de votre bibliothèque, peut jouer tous les ans devant vous. Mais l'on se plaint du renchérissement des livres, lorsque les ouvrages réunis d'une seule plume, par exemple l'auteur tout entier, avec les plumes de sa tête et de sa queue, avec le duvet dont il est recouvert, coûtent autant que le panache qui orne la tête d'une femme. Tandis que, d'ailleurs, avant l'invention de l'imprimerie, le don d'un livre à un couvent (1) devait avoir lieu devant l'autel, à cause de son importance ; tandis qu'on obtenait l'absolution de tous ses péchés (2) par le présent d'un livre fait à l'église, lorsque Beccalus échangea sa terre contre un Tite-Live (3), ou lorsque quelques volumes composaient la dot d'une demoiselle. Le prix des livres devrait nous sembler fort peu élevé, si nous n'en avions toujours à acheter de nouveaux, parmi les cinq mille qui paraissent, chaque année, en Allemagne. Les livres ne sont si chers que par la quantité que nous en voulons acquérir.
Cependant si réellement les libraires rehaussent leur prix, c'est que d'abord celui des relieurs, des imprimeurs et des écrivains s'accroît dans la même proportion, tandis qu'aucune valeur ne tombe, excepté celle de l'argent. — Ensuite, c'est que les ouvrages de luxe renchérissent, ainsi que les livres destinés aux étrennes et à l'enfance, et plus encore les romans, dont les caractères sont d'autant plus larges, que ces papillons sont plus vides, plus légers, et plus éphémères. — Enfin, c'est que l'on attend le bon marché que les vieux livres acquièrent avec le temps, c'est-à-dire que des ouvrages obtiennent, lorsqu'ils renferment toute une vieille bibliothèque réduite et refondue en un seul volume. On attend ce bon march par un respect bien excusable pour les jeunes livres et puis des galons légers et brillants ne seront pas plus chers que des galons riches, pesants et tout consumés !
(1) Warton, Histoire de la poésie anglaise, tome I.
(2) Robertson, Histoire de Charles-Quint.
(3) Melners, Histoire comparée du moyen âge, t. 2, p. 532.
S652 P107 — Portrait d'Ottomar.
Ottomar a toujours l'air d'un homme qui pense à un objet éloigné et qui maintenant ne semble que se reposer. S'il cueille les fleurs de la joie suspendues autour de lui, c'est que sa barque en fuyant les effleure et non qu'il les désire. Son langage muet est expressif et ses yeux ont contemplé la mort. Il est toujours un Zahuri (1) dont le regard plongeant à travers les prairies émaillées, perce les entrailles de la terre et y découvre les morts immobiles ; Ottomar est à-la-fois si doux et si violent, si vif et si mélancolique, si obligeant, si naturel et si indépendant. Il saurait que la plupart des vices viennent de la crainte des vices, que l'appréhension [la crainte] de mal agir nous empêche de rien faire et nous ôte le courage nécessaire aux grandes choses. — Nous aurions, disait-il, trop de philanthropie pour avoir de l'honneur. L'amour des hommes et l'indulgence que nous leur témoignons, [montrons,] nous empêcheraient d'être sincères et justes ; nous ne confondons point [pas] les trompeurs, nous ne renversons point [pas] les tyrans.
(1) Les Espagnols appellent du nom de zahuri des hommes auxquels ils attribuent le pouvoir de voir les cadavres et les trésors que la terre recèle dans son sein. (Note du traducteur.) [Extrait tiré de La Loge invisible (Dreiundfunfzigster Sektor)]
S653 — Sur la dernière guerre générale
Temps de désolation où la vérité, la liberté, la joie, la douleur même étaient muettes et où ne résonnaient que le bruit du canon et le fracas de la guerre ! Les pics et les mers de glace nous en offrent l'image : le monde y reste muet ; et au milieu de la mort qui règne au loin, on n'entend ni le murmure des feuilles, ni le chant des oiseaux, ni le souffle des vents ; seulement, par intervalle, l'avalanche et le craquement des neiges interrompent le silence du désert.
S654 — Les saisons
Quatre prêtres se tiennent debout sous le vaste dôme de la nature et prient devant les montagnes, ces autels de Dieu. L'hiver, vieillard décrépit avec son surplis de neige ; le riche automne, déposant sur l'autel ses gerbes dorées que les mortels peuvent recueillir ; l'été, jeune homme ardent qui travaille jusqu'à la nuit à immoler des victimes. Enfin, le printemps, adolescent paré d'une blanche étole de lis qui présente à l'être supérieur le calice de ses fleurs, tout ce qui l'entend prier s'associe à ses prières, car les enfants des hommes regardent le printemps comme le plus beau des prêtres.
S655 — Du mariage.
L'amour est le périhélie des jeunes filles, et même c'est le passage de ces Vénus à travers le soleil du monde idéal. À cette époque solennelle de leur âme, elles aiment du fond du cœur ce que nous aimons, même les sciences et l'humanité entière. Elles dédaignent aussi tout ce que nous dédaignons, même les habits, et les nouveautés. Ces rossignols de printemps continuent à chanter jusqu'au solstice d'été ; le jour du mariage est leur jour le plus long. Puis le diable à la vérité n'emporte pas tout à-la-fois, mais chaque jour une petite partie. Le lien du mariage enchaîne les ailes de la poésie, et la couche nuptiale est pour l'imagination un cachot au pain et à l'eau. J'ai quelquefois suivi pendant la lune de miel ce pauvre oiseau de paradis, et j'ai, durant sa mue, ramassé les plumes admirables de sa queue et de son ventre, qu'il éparpillait çà et là ; puis, lorsque l'homme s'imaginait qu'il avait épousé un geai dépouillé, je lui représentais mon panache.
D'où vient cet état de choses ? — Le voici : le mariage revet le monde poétique de l'écorce du monde réel, de même que d'après Descartes, notre globe terrestre est un soleil recouvert d'une croûte fangeuse. Les mains du travail sont pesantes et pleines de callosités, elles peuvent difficilement promener sur la trame le fil délicat du tissu idéal. Aussi, dans les hautes classes où, au lieu d'ateliers, on a que des corbeilles à ouvrage, où l'on fait marcher avec le doigt le petit rouet que l'on porte sur son sein et où l'amour se prolonge quelquefois dans le mariage, même pour le mari, l'anneau d'alliance n'est pas si souvent comme dans les conditions inférieures, un anneau de Gygès qui rend invisibles et fait disparaître les livres, les talents de la musique et de la poésie, le goût des arts et de la danse. — Les plantes et les fleurs de toute espèce et particulièrement celles du sexe féminin, prennent sur les hauteurs un parfum plus aromatique ; une femme n'a pas, comme l'homme, le pouvoir de préserver du contact de l'air extérieur ses rêves fantastiques et les illusions qui charment son âme. — À quoi donc la femme doit-elle s'attacher ? à son mari, à son seigneur et maître. — L'homme doit toujours se tenir armé d'une cuiller auprès de l'argent en fusion de l'esprit de sa femme et écumer assidûment la pellicule dont il se couvre pour que l'idéal continue à briller dans tout son éclat. Mais il y a des hommes de deux espèces : d'abord les Arcadiens et les poètes épiques de la vie qui aiment éternellement, comme Rousseau avec ses cheveux gris. Ces derniers ne peuvent être calmés ni consolés, lorsque après avoir feuilleté page à page, le joli petit volume de la flore fémine, ils ne voient plus d'or sur chaque feuille considérée isolément ; ce qui arrive d'ailleurs dans tout autre livre également doré sur tranches. — Il y a ensuite des valets de bergerie, des pasteurs de brebis galeuses, je veux parler des troubadours et des gens d'affaires, qui rendent grâces à Dieu lorsque l'enchanteresse, comme d'autres magiciennes, se change enfin en une chatte glapissante qui éloigne la vermine de la maison.
S656 — De la liberté dans les états despotiques.
Il y a assez de liberté dans les monarchies, quoiqu'on puisse en trouver plus encore dans un état despotique que dans une monarchie et une république. Un état vraiment despotique, comme un tonneau de vin gelé, n'a pas perdu son esprit de liberté, mais il a seulement concentré toute la quintessence de la masse aqueuse sur un seul point. Dans un gouvernement aussi heureux, la liberté n'est le partage que du petit nombre de ceux qui sont mûrs pour elle, je veux dire du sultan et de ses pachas, et cette déesse que l'on représente encore assez souvent sous l'image du Phénix, se trouve dédommagée de la foule des adorateurs qu'elle perd, par le mérite et par le zèle de ceux qui lui restent, puisque ces derniers — les pachas — exercent leur influence dans des proportions si grandes, que tout un peuple ne pourra jamais y atteindre. — La liberté, comme la masse des héritages, s'amoindrit en raison du nombre des parties prenantes, et je suis convaincu que celui-là serait le plus libre qui le serait seul. Une démocratie et un tableau à l'huile ne peuvent s'établir que sur une toile sans nœuds, c'est-à-dire parfaitement égale ; mais un gouvernement despotique est un ouvrage en relief, ou, pour me servir d'une image encore plus singulière, la liberté dans un état despotique n'habite comme les oiseaux de Canarie, que des volières étroites et hautes ; dans une république, elle préfère, comme les embérises, des cages larges et basses.
Un despote est la raison pratique d'un pays tout entier ; les sujets ne sont qu'autant de ressorts répulsifs qui seront obligés de céder. Le pouvoir législatif appartient donc au despote seul, l'exécutif à ses favoris ; — déjà des hommes qui n'étaient qu'habiles, tels que Solon et Lycurgue, eurent seuls le pouvoir législatif et furent l'aiguille aimantée qui dirigea le vaisseau de l'état. Un despote, comme leur successeur, ne consiste presque en lois, tant en celles que lui-même a faites qu'en celles de ses prédécesseurs, et il est la montagne d'aimant qui attire à elle le vaisseau de l'état. — Être son propre esclave est la plus dure de toutes les servitudes, un ancien l'a dit, du moins un latin. Le despote n'exige des autres que la plus légère et prend pour lui-même la plus pénible. — Un philosophe a dit : parere soire, par imperio gloria est ; un esclave nègre peut donc acquérir une gloire égale à celle d'un roi nègre. — Servi pro nullis habentur ; de là vient aussi que les nullités politiques sentent aussi peu l'oppression de la cour que nous la pesanteur de l'atmosphère ; mais les réalités despotiques méritent leur liberté, parce qu'elles savent si bien en sentir le prix et les avantages. J'ai cru jusqu'ici qu'il y avait beaucoup moins de liberté dans une république que sous un gouvernement absolu, parce que la première cherche bien moins à dépouiller les autres peuples de leur liberté, et en général entreprend moins de guerres de conquêtes que le dernier. Cependant le désir de faire des esclaves est, d'après tous les historiens, plus naturel aux états libres, témoin les Spartiates, les Romains et les Anglais.
Un républicain dans le sens le plus noble de ce mot, l'empereur de Perse, par exemple, dont un turban est le bonnet, et un trône l'arbre de la liberté, combat pour elle, derrière sa propagande militaire et derrière ses sans-culottes, avec une ardeur telle que les anciens auteurs la désirent et la décrivent dans les gymnases. Non, nous n'avons point le droit de refuser à ces républicains couronnés la grandeur d'âme d'un Brutus, avant de les avoir mis à l'épreuve ; et si, dans l'histoire, on s'attachait plus au bien qu'au mal, on pourrait déjà, parmi tant de schahs, de khans, de rajahs et de califes, signaler plus d'un Brutus qui eût été capable de racheter sa liberté (les esclaves combattent pour celle d'autrui) par la mort même d'hommes vertueux d'ailleurs, et par celle de leurs amis.
S657 — De l'orgueil nobiliaire.
Quand finira la peine que j'éprouve en entendant sans cesse parler de la modestie de l'orgueil nobiliaire ? — C'est un véritable enfantillage et une grande sottise que de fonder l'orgueil de la noblesse sur des ancêtres ou même sur le mérite. Car quel est celui qui n'a pas d'aïeux ? Notre Seigneur seul n'en aurait point et serait par conséquent le premier bourgeois de l'univers. Un nouvel anobli a du moins des bourgeois pour ancêtres, car autrement il faudrait que l'empereur lui eût donnée des titres de noblesse postdatées de quatre générations ; l'auteur de la première devrait en avoir également reçues de semblables et ainsi de suite. Mais un gentilhomme se soucie si peu du mérite des autres, qu'il aime mieux se faire introduire, comme leur descendant, par seize nobles voleurs de grand chemin, adultères et ivrognes, dans une cour, dans un chapitre ou dans une diète, que d'en être éconduit en se faisant précéder d'une soixantaine d'honnêtes bourgeois. De quoi donc s'enorgueillirait le gentilhomme ? — Je crois vraiment que c'est des dons qu'il a reçus à sa naissance, comme le millionnaire de son héritage, comme une Vénus de sa beauté, un Hercule de sa force musculaire. Personne ne s'enorgueillit de ses droits, mais l'on est fier de ses privilèges. Quant à ces derniers, la noblesse en aura de fort beaux assurément, aussi longtemps qu'elle jouira exclusivement de l'avantage de faire sa cour au prince, de danser au palais, de donner la main aux princesses, et de leur présenter la soupe ou les cartes à jouer ; tant que l'histoire de l'empire d'Haeberlin ne citera les noms d'aucune bourgeoise que l'on aura vue, le dimanche, assister à un banquet de cour ; aussi longtemps que les armées, les chapitres et les états n'auront point laissé cueillir leurs plus beaux fruits par des mains roturières, destinées seulement à porter de la terre au pied de l'arbre, dont les racines sont bonnes pour servir de nourriture à ces manans ; en vérité, la noblesse serait folle de ne pas s'enorgueillir de semblables privilèges !
Les bourgeois peuvent se classer comme les plantes, dans l'ancien système de Tournefort ; la classification des nobles est beaucoup plus simple, elle a lieu d'après les sexes, selon le système de Linné, et l'on ne peut s'y tromper. L'égalité des privilèges établit un lien commun entre la noblesse, et s'étend dans toute l'Europe. Elle n'y forme qu'une seule et belle famille, composée d'une multitude d'autres qui se tiennent toutes ensemble, comme les juifs, les catholiques, les francs-maçons et les corporations de métiers ; les racines de leurs arbres généalogiques s'entrelacent les unes dans les autres, et tantôt leurs ramifications s'étendent dans les champs de la féodalité, tantôt elles remontent jusqu'au trône. Nous autres vilains, au contraire, nous ne voulons jamais nous reconnaître les uns les autres. — On peut dire que la bourgeoisie est une classe comme l'Allemagne est un pays, c'est-à-dire qu'elle est divisée en une multitude de petites parties ennemies entre elles. Aussi, la noblesse s'embarque-t-elle avec la bourgeoisie, pour naviguer dans un bâtiment à voile, la première occupera les postes les plus élevés, de même que l'animal paresseux qui grimpe toujours aux sommités des arbres. Mais à nous que nous reste-t-il ? si nous rendons des services considérables, ils ne peuvent nous donner la noblesse, mais il faut qu'ils la reçoivent, et alors seulement nous devenons bons à quelque chose, comme à remplir un poste de ministre ou toute autre place.
Beaucoup de personnes ont cru que, dans les derniers temps, la noblesse avait perdu de son orgueil, parce que certains princes avaient dansé avec la fille d'un bourgeois, de même que si moi, malgré ma profession de savant, j'eusse dansé avec la fille d'un paysan. On a voulu aussi tirer les mêmes conséquences de ce qu'un prince recevait quelquefois un savant ou un artiste, non pas à son cercle, mais en audience particulière, comme son maître de musique ou comme son tailleur.
S658 — Les vœux de Nathalie.
Le nouvel an ouvre sa porte solennelle. — Le destin placé entre les nuages brûlans du matin et le soleil, se tient debout sur le monceau des cendres de l'année qui vient de se consumer, il fait le partage des jours : « que demandes-tu, Nathalie ? »
— Point de joies ; hélas ! toutes celles qui étaient dans mon cœur ne m'ont laissé que de noires épines et leur parfum de rose s'est bientôt évaporé. — Les nuages pesants de la tempête s'amoncèlent auprès des rayons du soleil, et l'éclat qui nous environne est le reflet du glaive que l'avenir dirige contre le sein joyeux. — Non, je ne demande point de joies, elles rendent le cœur altéré si vide ; la douleur peut seule le remplir.
Le destin partage l'avenir ; que désires-tu Nathalie ? — Point d'amour : — oh ! celui qui presse contre son cœur la rose blanche de l'amour, elle le fait saigner, et les larmes brûlantes de la joie qui tombent goutte à goutte dans son calice, se refroidissent bientôt pour se dessécher ensuite. — Au matin de la vie, l'amour nous apparaît, comme une aurore éclatante qui colore le ciel de pourpre. — Oh ! ne t'avance pas vers ce nuage dévorant, il se compose de brouillards et de larmes. — Non ; non, je ne souhaite point d'amour ! qu'il meure dans des douleurs plus belles, qu'il soit glacé du froid éternel sous un arbre à poison, plus élevé que ce petit myrte.
— Tu t'agenouilles devant le destin, Nathalie, dis-lui ce que tu souhaites.
— Point d'ami ; — Non — nous nous tenons tous debout les uns à côté des autres sur des sépulcres minés, et lorque nous nous serons serré les mains si affectueusement, lorsque nous aurons souffert si longtemps ensemble, la tombe vide de mon ami s'entr'ouvrira, il s'y précipitera, les traits décolorés, et moi, je resterai solitaire et glacée auprès de la fosse remplie. — Non, non ; mais si le cœur est immortel, si un jour des amis doivent se réunir dans le monde éternel, que mon cœur affermi batte alors avec plus d'ardeur, que mon œil impérissable pleure d'une joie plus vive, et que ma bouche qui ne devra plus pâlir, murmure ces mots : « Viens maintenant à moi, mon bien-aimé, aimons-nous aujourd'hui, car désormais nous ne serons plus séparés ! »
— O pauvre Nathalie, que demandes-tu donc sur la terre ?
— La patience et le tombeau, rien de plus. Mais ne me les refuse pas, destin silencieux ! sèche mes yeux et ferme-les ensuite ! calme mon cœur et brise ensuite son enveloppe. — Oui, un jour lorsque l'esprit déploiera ses ailes sous un ciel plus beau, lorsque la nouvelle année commencera dans un monde plus pur, lorsque tous les êtres pourront se revoir et s'aimer de nouveau, alors je t'apporterai mes vœux. — Je n'en formerai aucun pour moi. — Je serai trop heureuse !
S659 — À une mère qui marie sa fille contre son inclination.
Mère du pauvre cœur que tu veux rendre heureux par le malheur, écoute-moi ! supposons que ta fille ne succombe point sous le poids du sort déplorable que tu lui as imposé, n'aurais-tu pas changé pour elle le riche songe de la vie en un sommeil stérile, ne lui aurais-tu point enlevé les îles heureuses de l'amour, toutes les fleurs qui les embellissent, les jours charmants que l'on y passe, et le sentiment toujours plein d'allégresse avec lequel on se retourne encore vers elles lorsque leurs coteaux émaillés reculent dans un horizon lointain ? si ton cœur maternel a goûté ces joies, n'en prive point ta fille, et si on a été assez barbare pour te les ravir, songe aux angoisses que tu as éprouvées et ne transmets point ce triste héritage !
Supposons bien plus encore que ta fille rende heureux le ravisseur de son âme ; juge maintenant ce qu'elle aurait été pour l'objet de son cœur et si elle ne mérite rien de plus que de divertir le geôlier d'une prison qui s'est refermée pour toujours sur elle ? — Mais il est rare que les choses tournent aussi favorablement. — Tu chargeras ton âme d'un double crime ; la longue douleur de ta fille, le refroidissement de son époux qui ressentira plus tard ses répugnances et cherchera à s'en venger. — Tu auras obscurci la jeunesse, cette époque où toute créature a besoin des premiers rayons du soleil. Oh ! jette plutôt un nuage sur toutes les autres périodes de la vie, elles se ressemblent toutes ; — seulement ne laisse pas tomber une pluie froide sur son aurore, ne couvre pas de ténèbres cette seule époque qui ne reviendra jamais et que rien ne peut remplacer.
Mais, grand Dieu ! si tu ne te bornais pas à sacrifier à tes projets, à ton despotisme, les joies, les plus doux penchants, un mariage heureux, les espérances les plus riantes et toute une descendance, si tu lui immolais encore l'existence même de celle que tu contrains ? Qui pourrait te justifier ou sécher tes larmes, si ta fille, en raison de ce qu'elle est plus vertueuse, obéit, se tait et meurt, comme les moines de la Trappe, dont le couvent peut devenir la proie des flammes, sans qu'aucun d'eux rompe le vœu du silence ; — si ta fille, comme un fruit dont un côté est exposé aux rayons du soleil et l'autre à l'ombre, se colore extérieurement, tandis qu'intérieurement, il se flétrit sans atteindre sa maturité ; si ta fille, dis-je, t'ouvre son cœur déchiré et te présente au printemps de la vie la pâleur et les angoisses de la tombe ; — et s'il ne t'est pas possible de la consoler parce que toi seule a brisé son âme et parce que ta conscience ne t'épargne pas le nom d'infanticide ; enfin, si ta victime épuisée est là, gisante devant toi, et inondée de larmes, si cet être accablé par une lutte si pénible et si prématurée, si cet être abattu et pourtant si altéré de vie, le pardon sur les lèvres, et la plainte dans ses regards déchirés et troublés, tombe en se débattant dans l'abîme sans fond de la mort avec tout l'éclat de la jeunesse : — ô mère coupable, qui te consolera sur le bord de cet abîme où tu l'as poussée violemment ; — mais j'appelerai une mère innocente, je lui montrerai cette mort cruelle et je lui dirai : ton enfant doit-il périr ainsi ?
S660 — Sur les livres de prières.
Je ne connais aucun livre plus difficile à faire, ni généralement plus mal fait qu'un livre de prières. L'infini est loué et prié dix fois plus pitoyablement qu'un prince, et toutes celles qu'on appelle des déesses ne reçoivent pas de déclarations d'amour aussi fades qu'on en adresse à la Divinité. Le manœuvre qui fabrique des prières, prend sa plume et en écrit de toutes sortes à l'usage de ses pratiques ; souvent le soir, il compose une prière du matin, ou lorsqu'il est dans une disposition joyeuse, un miserere ou un mea culpa. C'est ainsi qu'il fournit à chacun la somme de dévotion indispensable envers le Tout-Puissant, qui a été moins présent pour lui pendant son travail que pour ses acheteurs et ses lecteurs. —Je m'emporte moi-même, aussi me bornerai-je à demander froidement, si l'auteur d'un livre de prières n'usurpe pas le rôle du poète, en introduisant sur la scène des invocations qui heurtent, d'une manière si choquante, les sentiments chrétiens, et qui ne conviennent qu'au paganisme ?
Que doit-il se trouver dans un ouvrage semblable ? Premièrement ; aucunes prières ; secondement des préparations pour elles. Que le soir, le matin et dans les différentes phases de la vie, le cœur se recueille et se consacre par des prières ! Mais alors il doit les composer lui-même. Que le livre ne soit qu'une cloche qui appelle les fidèles, qu'un sabbat préparatoire pour le sabbat intérieur. La lecture des formules imprimées qui imposent au lecteur des mensonges contre sa propre situation, comme par exemple, de la joie, pour un jour de deuil ; des consolations pour un jour de bonheur, distrait l'âme au lieu de la recueillir, et même l'attention obligée et la préoccupation de paroles étrangères, éloignent l'esprit de la contemplation intime et de la dévotion active. Elles seules cependant sont tout, et les mots ont si peu d'importance, que les femmes catholiques répètent les prières latines, et les juives, les hébraïques, avec beaucoup de zèle et peu de distraction, quoiqu'elles ne comprennent aucune de ces deux langues.
Oui, si même on allait plus loin, et jusque dans l'église, et si l'on pouvait y improviser les prières, c'est-à-dire, si le prêtre, au lieu de prières pour la plupart du temps sans onction et sans esprit, consacrait les cœurs dans chaque dévotion particulière, et s'écriait ensuite : « Maintenant nous allons prier ! » s'il se taisait après, joignait ses mains, inclinait sa tête et ses regards, et toute la communauté des âmes, tout au plus les ronflements de l'orgue ou quelquefois les refrains d'une hymne chantée précédemment, retentissaient sur un mode lent et grave, en vérité, il serait difficile alors de ne point prier et de ne pas fort bien prier.
S661 — Origine des songes.
Lorsque Prométhée eut animée par une étincelle du feu céleste la statue qu'il avait formée du limon de la terre, Jupiter irrité lui dit : « L'homme est ton ouvrage, mourra chaque jour, et la moitié de sa vie, privé de sentiment et de la faculté de penser, il sera gisant devant toi, jusqu'à ce qu'enfin il s'évanouisse pour toujours. » Voilà donc l'homme nouvellement créé, qui, le soir, se laisse tomber et s'endort. Un jour les muses, ces douces filles de Jupiter, le trouvèrent endormi et regardèrent avec amour et compassion ses yeux fermés par cette mort périodique de la nuit. — Le pauvre être, dirent-elles ; aussi beau et aussi jeune qu'Apollon ! Chaque jour et lorsqu'il veut se reposer, doit-il, environné des ombres froides et épaisses de l'Orcus, perdre le ciel et la terre ?
— Essayons, dit Calliope, la plus audacieuse des muses, de pénétrer dans son Orcus et de lui donner une terre plus belle et l'Olympe, jusqu'à ce que le père inflexible lui rende la vie avec le jour !
Les déités qui font le bonheur des dieux touchèrent alors le mortel ; la muse sublime de la poésie, avec sa trompette, la muse de l'harmonie avec sa flûte, Thalie avec sa marotte, Uranie avec sa sphère, Erato avec les traits de l'amour, Melpomène avec son poignard ; et toutes les autres muses le touchèrent successivement. Tout-à-coup le dormeur, le cadavre de la nuit, se ranima, car le songe vint et créa autour de lui un nouveau ciel et une terre nouvelle, dont il lui fit présent. — Des images hardies et légères l'entourèrent en voltigeant d'un simulacre de vie, et il se trouva placé au milieu d'elles. — Des fruits se changèrent en boutons, les boutons en fleurs et celles-ci donnèrent des fruits à leur tour. La jeunesse la plus belle devint plus belle encore. — La terre avait perdu sa pesanteur et un léger zéphyr agitait les sommités des montagnes avant le coucher du soleil. — Une épine sous la figure du poignard de Melpomène effleura la poitrine de l'homme et son sang devint une rose. — Les accords mélodieux de la flûte donnèrent encore un désir à sa félicité et descendirent des hauteurs célestes jusqu'au fond de son cœur.
L'homme endormi sourit comme un bienheureux et pleura en même temps. Le dieu des muses le réveilla alors avec la lumière du jour, de peur qu'un mortel ne pût contempler les immortels.
S662 P417 — La mort d'un ange.
L'ange de la dernière heure, que nous appelons si crûment la mort, est le plus tendre et le meilleur des anges ; il est envoyé pour cueillir sur l'arbre de la vie le cœur de l'homme courbé vers la terre, comme un fruit déjà mûr. Sa main délicate le tire sans le froisser de notre sein glacé, et le porte mœlleusement dans l'Éden sublime et chaleureux. [on l'a choisi tel pour recueillir doucement et délicatement le cœur abattu de l'homme au moment où il cesse de vivre, et le porter avec ménagement de notre sein glacé dans le sublime et brûlant Éden. —] Son frère est l'ange de la première heure : celui-ci donne à l'homme deux baisers ; l'un, pour qu'il commence à vivre ici-bas ; l'autre pour [à l'homme, le premier pour lui faire commencer la vie, le second pour qu'il se réveille là-haut sans blessures et] qu'il entre dans l'autre vie en souriant, comme il [de même qu'il] est entré dans celle-ci en pleurant. [Nota: L'extrait s'arrête ici dans l'édition de 1829. — JPV.]
À la vue des champs de bataille arrosés de sang et de pleurs, etc. [Suite]