Johann Paul Friedrich RICHTER
dit Jean-Paul (1763-1825)

ARTICLES CRITIQUES & CITATIONS
DES OUVRAGES DE JEAN-PAUL

Compilation d'extraits divers


Sur les Pensées de Jean-PaulSur Introduction à l'esthétiqueCitation chez Balzac
Chez Barbey d'AurevillyChez Conan DoyleChez RankChez Bachelard

   Sur les éditions des Pensées de Jean-Paul (1829 et 1836)

   Alfred de Musset a publié, dans le journal Le Temps, en 1831, deux articles enthousiastes sur la première édition des Pensées de Jean-Paul par le marquis De Lagrange (Edouard Lelièvre).

   « Mardi 17 mai 1831.
   Frédérik Richter, dont la Revue de Paris nous a fait lire quelques traductions élégantes et fidèles, est peut-être de tous les écrivains allemands celui que les français aimeront le plus en sa qualité d'allemand, et qu'ils détesteraient avec le plus d'acharnement s'il avait le malheur d'être né en France. Il n'y a pas une de ses pensées qui, lue dans le cabinet, ne plaise et n'enchante par un certain côté ; il n'y en a pas une qui, mise dans la bouche d'un comédien, ne fût bafouée par le parterre. C'est un singulier pays que le nôtre. En compagnie, nous avons toujours envie de rire. Si vous marchez entre deux pavés, devant trois personnes, vous serez moqué pour une entorse ; mais, si le pied vous tourne, lorsque vous donnez le bras à votre ami dans la campagne, il se précipitera de bon cœur pour vous secourir. Il est clair de même que parler sentiment à une française dans un cercle nombreux, c'est vouloir l'exposer à quelque raillerie, et jouer le rôle du paratonnerre, qui attire, parce qu'il ne craint pas de recevoir ; tandis qu'il arrive quelquefois que la même thèse, soutenue dans le tête-à-tête, est en chance de réussir. Les français, je crois, sont impitoyables en masse et au grand jour ; mais prenez-les à part, raisonnez, parlez sérieusement et franchement, prouvez-leur qu'ils doivent trouver que vous avez raison, et ils finissent par le croire et se montrer débonnaires.
   C'est ainsi que Frédérick Richter, dans ses ouvrages bizarres et inimitables, ne s'est jamais adressé (même en Allemagne) à la foule, ce juge grossier et vil. Il parle à la méditation, au silence des nuits, à l'amant, au philosophe, à l'artiste ; il parle à tous ceux qui ont une âme et qui s'en servent pour juger, plutôt que de leur esprit ; il s'adresse à ces auteurs infortunés qui ont la mauvaise manie de laisser saigner leur cœur sur le papier ; lui-même il leur ouvre le sien ; il est plein de franchise, de bonté, de candeur. On voit s'il mérite le nom d'original.
   Mais comment être original en France ? Cela est rendu impossible par cette perpétuelle habitude qu'ont les parisiens de marcher le visage au vent, et dans l'observation continue du voisin. Voir et être vu, tels sont les deux mots qui ont tué l'originalité et l'ont torturée sur l'enclume de la convenance ; car le mot que tous les sots ont à la bouche est : « qu'il faut faire comme tout le monde ; » mais ceci n'existe pas dans un pays de bourrus, où chacun, armé de sa pique ou gonflé de sa choucroute, s'en va tête baissée.
   La belle nation où l'on se coudoie ! Où l'on se grise, sans être suivi des polissons ! Où l'on chante dans les rues ! Affublez-vous d'une épée, d'une perruque, on ne vous dira rien. C'est dans cette foule préoccupée qu'Hoffmann enluminé de punch et ses culottes barbouillées d'encre comme celles de Napoléon, rencontrait trois de ses amis et tenait une conversation d'une heure à chacun d'eux, sans que pas un s'aperçût qu'il avait oublié son chapeau au cabaret.
   Jean-Paul ne fut guère plus riche que Le Corrège, et ne s'en soucia guère davantage. Il est évident qu'il vécut dans le monde des fous, qui est celui des heureux mais il puisa dans la médiocrité la fable délicieuse de Lenette, dont les larmes sentimentales, arrachées par la lecture d'un roman, allaient tomber dans le pot-au-feu. Ce dont Jean-Paul se plaint le plus volontiers, c'est la bêtise des femmes quand elles sont bonnes, ou leur méchant cœur lorsqu'elles ont de l'esprit.
   L'Hespérus est le roman chéri d'Hoffmann ; Titan, La Loge invisible, Quintus Fixlein, Le Ministre pendant le jubilé, La vie de Fibel, Les procès du Grœnland, Récréations biographiques sous le crâne d'une géante, Choix de papiers du diable, etc., tels sont les titres des ouvrages de Jean-Paul, titres qui seuls doivent empêcher les trois quarts du temps un homme qui se respecte d'ouvrir le livre. Le traducteur des pensées dont nous avons à parler ici a suivi une idée qui a été généralement adoptée en Allemagne. Toutes les œuvres de Frédérick Richter embrassent un cercle de quarante-trois ans, et forment à peu près soixante volumes ; on les a réduits à six, sous le titre de Chrestomathie de Jean-Paul.
   C'est là que sont rassemblés les traits les plus saillants de cet esprit, et qu'en la considération des paresseux, le compilateur assidu a pris, comme Lenette, la cuiller à pot.
   Un petit volume in-8 compose seul aujourd'hui cette réunion ; quel dommage qu'en passant par l'alambic la pensée humaine prenne le chemin contraire à celui de l'eau de roses, et qu'à la troisième ou quatrième épuration elle se dessèche, au lieu de s'exprimer en quintessence !
   « Messieurs les classiques, dit le traducteur, ne manqueraient pas d'accueillir ce petit ouvrage, si je pouvais faire éprouver à quelques-uns de mes lecteurs une partie du plaisir que j'ai trouvé dans les productions de Jean-Paul. » Hélas ! J'ai bien peur, pour ma part, que messieurs les classiques ne soient point ici de l'avis de monsieur le traducteur, quand il n'y aurait pour cela d'autre raison que sa traduction est faite en conscience. Quel sujet important il y aurait à traiter ici !
   Il est probable que Jean-Paul, quand il écrivait et qu'il avait quelque chose en tête, ne faisait pas attention au moyen qu'il employait pour se faire comprendre, et qu'il s'inquiétait uniquement d'être compris. L'affectation, cette chenille qui dévore les germes et les boutons les plus verts, n'a jamais attaché sa rouille sur lui. Il écrivait comme il sentait, et l'on pouvait en dire ce qu'on a écrit de Shakespeare : sa plume et son cœur allaient ensemble. Et là qu'arrive-t-il ? Que, là où sa pensée est noble, le mot est noble ; là où elle est simple, le mot est simple ; là trivial, là sublime, là ampoulé.
   Ampoulé et trivial sont deux mots qui remplissent merveilleusement et arrondissent avec aisance la bouche d'un sot. Ce sont deux expressions poudrées comme les gâteaux qu'on vend en plein air ; c'est dans le siècle du grand roi (qui fut le grand siècle) qu'on imagina le trivial et l'ampoulé.
   Voici comment :
   Quelqu'un qui n'avait pas d'idées à lui prit toutes celles des autres, ramassa tout ce qui avait été dit, pensé, écrit ; il compila, replâtra, pétrit tout ce qui avait été pleuré, ri, crié et chanté ; il fit du tout un modèle en cire, et l'arrondit convenablement. Il eut soin de donner à sa statue une physionomie bien connue de tout le monde, afin de ne choquer personne. Boileau y passa son cylindre, chapelain son marteau, et les limeurs leur lime ; on fit un saint de l'idole ; on le plaça dans une niche, sur un autel, et l'académie écrivit au bas : « quiconque fera quelque chose où rien ne ressemblera à ceci, sera trivial ou ampoulé. »
   C'est-à-dire qu'un amant qui perd la raison, un joueur qui se ruine et saisit un pistolet pour finir sa peine ; c'est-à-dire qu'une mère qui défend sa fille, comme dans certain chapitre déchirant de la Notre-Dame ; c'est-à-dire qu'une verte gaieté, puisée dans l'oubli de toutes choses ; que toutes les passions, que toutes les folies, tout cela est ampoulé ou trivial ; c'est-à-dire que Napoléon montrant les pyramides est ampoulé ; que les baïonnettes de Mirabeau seraient triviales dans une tragédie ; que Régnier est trivial, Corneille ampoulé. Racine faillit l'être, lorsqu'il ouvrit les bras de Phèdre au froid Hippolyte, mais il se couvrit du manteau de son maître.
   Dans les trois premières lignes de son monologue, Faust dit qu'il mène ses écoliers par le bout du nez ; cependant dix lignes plus bas il s'élève au-dessus du langage et de la démence des hommes. Pauvre Gœthe ! Comme te voilà, dans l'espace d'une demi-page, trivial et ampoulé ! Et les marmots du bon Werther, et sa gamelle, et ses petits pois qu'il fait cuire lui-même ! Comme tout cela soulève un cœur profondément sensible aux violations des convenances et aux fautes de grammaire !
   Mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est que ceux qui osent soutenir de pareilles niaiseries s'imaginent se donner raison en s'emplissant la [...?...] ne faut pas sortir d'un certain cercle ; que l'art doit embellir la nature. Cela est bon pour les écoliers, ou pour les directeurs de théâtre qui cherchent de quoi éconduire un auteur importun.
   Qui est plus grotesque, trivial, cynique, qu'Hoffman et Jean-Paul ? Mais qui porte plus qu'eux dans le fond de leur âme l'exquis sentiment du beau, du noble, de l'idéal ? Cependant ils n'hésitent pas à appeler un chat un chat, et ne croient pas pour cela déroger.
   Irait-on dire à un musicien : « il y a dans la gamme des notes ignobles, et dont vous ne sauriez vous servir, s'il vous plaît ? » à un peintre : « telles de vos couleurs sont ampoulées, vous les laisserez de côté ? » non ; toutes les notes, toutes les couleurs peuvent servir ; pourquoi, et de quel droit dire à un écrivain : « tarte à la crème ne peut aller ici ? » Savez-vous ce qui est trivial, hommes difficiles, gens de goût ? C'est de ramasser dans les égouts des répertoires et les ordures des almanachs des idées mortes de vieillesse, de traîner sur les tréteaux des guenilles qui ont servi à tout le monde, et d'aller comme les bestiaux désaltérer votre soif de gloire et d'argent dans les abreuvoirs publics.
   Nous reviendrons sur les pensées de Jean-Paul.
   
   Lundi 6 juin 1831.
   « La providence a donné aux français l'empire de la terre ; aux anglais, celui de la mer ; aux allemands, celui de l'air. » [P012]
   Cette bizarre pensée est la première chose que nous avons connue de Frédérick Richter ; elle est aussi folle précisément que sage (il est triste de songer que, de ces trois empires, deux seulement sont restés en la possession du maître que Jean-Paul leur assigne). Il est vrai que la domination de l'air est une propriété inattaquable. Kant, Gœthe sur les montagnes de Werther, Schiller au fond de son cabinet, Hoffmann assis sur la table d'un estaminet, Marguerite accoudée sur la fenêtre gothique et regardant passer les nuages au-dessus des vieille murailles de la ville, Klopstock, Mignon, Crespel Firmion, tous les génies, toutes les créations de l'Allemagne, vivent dans l'élément des rêveurs et des oiseaux du ciel. La réalité, la clarté, le matérialisme de la poésie française, doivent, dans cette acception du moins, donner aux français la terre, la froide terre pour empire : c'est ainsi que le pirate et le don Juan de Byron s'emparent de l'océan.
   « Sous l'empire d'une idée puissante, nous nous trouvons, comme le plongeur sous la cloche, à l'abri des flots de la mer immense qui nous environne. » [P270]
   Et plus loin :
   « Je veux m'élever au-dessus de l'océan des êtres comme un nageur intrépide qui lutte contre les vagues, et non comme un cadavre, par la pourriture. » [P284]
   Ces deux pensées sont sœurs ; il me semble qu'elles en ont une encore ; c'est ce mot de Sâdi :
   « Ne vous attachez point à la surface des hommes, et creusez quand vous voudrez trouver ; le talent se cache toujours. Ne voyez-vous pas que la perle demeure ensevelie au fond de l'océan, tandis que les cadavres remontent à la surface des flots ? »
   Ce serait une véritable rage de commenter qu'il faudrait avoir, pour ajouter de telles idées un seul mot ; j'ai ouvert le livre et je poursuis :
   « Pourquoi les âmes pures sont-elles en proie à une foule de pensées dégoûtantes et empoisonnées qui glissent sur elles, comme les araignées sur les lambris les plus brillants ? Ah ! Nos combats diffèrent peu de nos défaites. [P277]
   « Le cœur frappé du feu de l'enthousiasme devient étranger à tout sentiment terrestre ; il ressemble à ces lieux consacrés par la foudre où les anciens n'osaient ni marcher, ni bâtir. » [P042]
   Tel est Jean-Paul, lorsqu'il parle de lui ; car n'est-ce pas toujours lui que dans de telles paroles il met en scène ? C'est l'ennui du monde plus que le mépris des hommes qui l'attriste ; on sent, lorsqu'il en laisse échapper quelque chose, avec quelle joie il se renfermait dans sa coquille, comme ces insectes qui se cachent à l'approche de l'homme, et qui s'entr'ouvrent à la rosée des belles nuits.
   « Notre vie, dit-il, est semblable à une chambre obscure ; les images d'un autre monde s'y retracent d'autant plus vivement qu'elle est plus sombre. » [P044]
   C'est ainsi qu'il prouve, par cette constante fantaisie de solitude, et en même temps par cette profonde connaissance du cœur humain qui respire et palpite sans cesse en lui, c'est ainsi, disons-nous, qu'il démontre que la vie extérieure et l'expérience des choses ne sont point, comme on le dit, nécessaires au poète qui veut peindre ; avec deux jours de réflexions, Jean-Paul avait vécu autant qu'un autre en deux années de voyages et de passions ainsi celui qui porte en lui l'élément de tout peut tout deviner. Un amour lui apprend tous les amours ; une femme, toutes les femmes ; un ennui, tous les chagrins ; ainsi que chaque sensation qui fait saigner une fibre du cœur se continue toujours à l'infini dans son être. Si la destinée lui a épargné de grandes traverses et de grands bonheurs, c'est qu'elle savait sans doute que le délicat instrument qu'un souffle ébranlait et faisait vibrer, conservé sous la poussière de la médiocrié, se serait brisé sous la rude main du malheur.
   Mais lorsque Jean-Paul, portant ses regards autour de lui, les arrête sur le monde, sur les femmes, par exemple, que de pensées pleines de charmes et d'une sensibilité profonde viennent se presser sous cette plume âcre et mordante !
   « Les femmes ressemblent aux maisons espagnoles, qui ont beaucoup de portes et peu de fenêtres ; il est plus facile de pénétrer dans leur cœur que d'y lire. [P330]
   « L'âme d'une jeune fille ressemble à une rose épanouie ; arrachez à cette rose épanouie une seule feuille de son calice, toutes les autres tombent aussitôt. [P372]
   « Sachez habituer de bonne heure votre fille aux travaux domestiques et lui en inspirer le goût ; que la religion seule et la poésie ouvrent son cœur au ciel. Amassez de la terre autour de la racine qui nourrit cette plante délicate, mais n'en laissez point tomber dans son calice. » [P295]
   Voilà, si je ne me trompe grossièrement, de ces pensées qui vous remettent en tête les vierges d'Albert Dürer, avec leurs visages doux et tristes ; malheureusement ces charmantes gravures [?] ne marchent que dans les drames de Gœthe, et jamais dans les rues de Vienne ou de Berlin. Jean-Paul le savait assurément et ne manquait pas de se moquer de lui-même :
   « Heureux, s'écrie-t-il, celui dont le cœur ne demande qu'un cœur, et qui ne désire de plus ni parcs à l'anglaise, ni opera seria, ni musique de Mozart, ni tableaux de Raphaël, ni éclipse de lune, ni même un clair de lune, ni scènes de romans, ni leur accomplissement ! » [P045]
   Et, lorsque ce sexe qui n'est point appelé beau vient à tomber entre ses mains, on peut voir sa philanthropie :
   « Les hommes, dit-il, comme les navets, doivent être clairsemés pour se bien développer. Les hommes et les arbres rapprochés manquent de fixité. [P114]
   « L'enfant joyeux court sur un bâton, le vieillard morose se traîne sur une béquille : quelle différence entre ces deux enfants ? L'espérance et le souvenir. [P076]
   « Les jeunes gens tombent à genoux devant leur maîtresse comme l'infanterie devant la cavalerie, pour la vaincre ou pour recevoir la mort. » [P078] [Nota: recevoir la mort a été visiblement substitué à donner la mort — JPV.]
   Nous épuiserions tout le petit volume qui renferme ces gouttes d'un vin précieux, si nous voulions citer chaque trait naïf, chaque expression pittoresque, singulière, imprévue. Après avoir tenté d'extraire les plus remarquables, nous voyons que nous aurions de nous borner à conseiller de le lire d'un bout à l'autre. Ceux qui ont pris plaisir à ces grandes pages tant rebattues que Vauvenargues nous sert comme des tartines de beurre, trouveront dans le livre de Jean-Paul bien des bouchées amères, douces, inattendues ; mais il faut les plaindre s'ils n'en disent pas, après tout, et sans se pouvoir rendre compte de l'effet produit sur eux, ce que l'auteur lui-même dit des génies semblables à lui :
   « D'où vient donc que dans les ouvrages des grands écrivains, un esprit invisible nous captive sans que nous puissions indiquer les mots et les passages qui produisent sur nous cet effet ? Ainsi murmure une antique forêt, sans qu'on voie une seule branche agitée. » [P307]
   Nous finirons cet article par quelques mots qui finissent ce livre :
   « Celui qui a marché longtemps vers un but éloigné jette un regard en arrière, et, plein de nouveaux désirs, mesure en soupirant la carrière qu'il a parcourue et à laquelle il a sacrifié tant d'heures si précieuses.
   « Aujourd'hui, avant la nuit, j'ai recueilli toutes les rognures qui sont tombées de ce livre, au lieu de les brûler comme font d'autres auteurs ; j'ai déposé en même temps dans mes tablettes toutes les lettres des amis qui ne peuvent plus m'en écrire, comme les pièces d'un procès terminé par l'instance de la mort ; c'est ainsi que l'homme devrait toujours enrichir ses archives, et fixer, quoique desséchées, les fleurs de la joie dans un herbier ; je ne voudrais même pas qu'il donnât ni qu'il vendît ses vieilles hardes, mais qu'il les suspendît dans ses armoires comme les dépouilles mortelles de ses heures moissonnées, comme les marionnettes de ses plaisirs écoulés, et le caput mortuum des temps passés. » [P440]
(Alfred de Musset, Articles du journal Le Temps, Littérature, Pensées de Jean-Paul par De Lagrange, Mardi 17 Mai & Lundi 6 Juin 1831.)

   Sur la traduction de Introduction à l'Esthétique (1862)

   En 1863, la revue L'Année littéraire et dramatique a rendu compte de la publication de la traduction de La Poétique ou Introduction à l'Esthétique (Vorschule der Ästhetik) par MM. Alexandre Büchner et Léon Dumont. Voici ce court article de présentation.

   « À ces monuments de l'esthétique allemande, que nous pouvons visiter, pour ainsi dire, sans sortir de chez nous, grâce à la patience de nos compatriotes, nos cicerones, il faut, cette année, en ajouter un dont l'accès était particulièrement difficile à cause de la double originalité du style et des idées : nous voulons parler de la Poétique, ou Introduction à l'esthétique, de Jean-Paul Richter, traduite en français par MM. Alexandre Büchner et Léon Dumont (1). Une étude préliminaire assez considérable, signée des deux traducteurs, nous fait connaître la vie de Jean-Paul, le caractère de son génie littéraire et philosophique, et résume d'avance ses principales idées sur le rôle et les conditions de la poésie. Ajoutons immédiatement, pour achever l'idée bibliographique de ce travail, qu'un Index général permet de retrouver dans tous leurs détails les jugements et les idées de Jean-Paul, et qu'une centaine de pages de notes et de commentaires les éclaircissent, les complètent et au besoin les rectifient.
   L'esthétique, telle que Jean-Paul l'enseigne, se renferme dans le domaine littéraire, où l'auteur envisage plus spécialement la poésie. Il considère, en effet, celle-ci dans ses divers genres, et jusque dans la prose comme l'élément littéraire par excellence. C'est donc un véritable traité de la poésie, une Poétique, comme disent les traducteurs, que l'Introduction à l'esthétique, de Jean-Paul Richter. Toutes ses études convergent vers un même but, la détermination du beau, tel que la poésie le reconnaît dans la nature, le revèle à la pensée de l'homme et le reproduit dans ses œuvres.
   Tous les aspects sous lesquels on peut étudier les facultés poétiques et leur action sont considérées tour à tour ; toutes les questions d'analyse psychologique ou de critique artistique sont discutées et résolues. Études de la nature, reproduction de ses formes ; emploi du merveilleux, rôle de l'imagination ; rapport entre l'invention et l'imitation ; caractères du génie, conditions de son développement ; sources où la poésie s'inspire ; idéal et réalité ; influence des anciens et beauté classique ; systèmes des modernes et innovations du romantisme ; part de l'esprit et du sentiment dans les arts, leurs nuances et leurs formes diverses suivant les genres et suivant les pays ; action du caractère individuel ou du génie national ; conditions spéciales du drame, de l'épopée, du roman, de la poésie lyrique ; conditions générales de la composition et du style : voilà les nombreux thèmes sur lesquels Jean-Paul Richter nous présente le fruit de ses méditations et exerce cette verve si remarquable par le sentiment poétique et par l'ironie humoristique qui constitue son originalité.
   Les qualités et les défauts de l'écrivain allemand offraient également des difficultés à ses traducteurs. L'exubérance de sa poésie nébuleuse et la causticité de ses traits d'esprit pouvaient tour à tour paraître étranges dans notre langue. Jean-Paul a passé de tout temps pour intraduisible ; un de ses compatriotes, Boutewerk, disait que Jean-Paul ne pouvait être traduit en français que par lui-même. À en juger par un billet écrit en notre langue par le célèbre humoriste, et qui est cité par ses traducteurs, il nous aurait donné lui-même ses œuvres dans un singulier français (2). MM. Al. Büchner et L. Dumont, celui-ci Français, l'autre Allemand, se sont réunis pour faire passer dans notre langue un écrivain dont les idées et les formes étaient si loin des nôtres. Grâce à leurs efforts communs, on peut espérer que la pensée aura été saisie et rendue fidèlement dans ses nuances. Nous croyons avec eux qu'il était utile d'enrichir la littérature française de ce « livre où toutes les questions, qui se rapportent à la nature et aux différentes formes de la poésie, se trouvent traitées d'une manière aussi complète et aussi conforme au goût des sociétés modernes. » »
(G. Vapereau, L'année littéraire et dramatique ou Revue annuelle des principales productions de la littérature française et des traductions des œuvres les plus importantes des littératures étrangères, classées et étudiées par genres, Année 1863, Critique d'Art, esthétique, Introduction de l'esthétique allemande en France. — La traduction de la Poétique de Jean-Paul Richter, pp.434-436.)

   (1)   Aug. Durand, 2 vol. in-8, 408-444 p. — Nous trouvons, en outre, de l'un des traducteurs, de M. Dumont, un petit traité personnel sur un point spécial d'esthétique : des Causes du rire (Aug. Durand), in-8, 134 p. C'est une étude de ce phénomène propre à l'homme, de ses causes, de ses effets, de toutes les circonstances au milieu desquelles il se produit ; enfin, de toutes ses relations avec les autres faits matériels et moraux.
   (2)   Voici ce billet, dont la rédaction et la syntaxe sont également curieuses : « À Mademoiselle Renata Wirth. (En hâte la plus grande). La langue française est le lac d'Espagne. Le ciel promet aujourd'hui tant de plaisirs, que je Vous prie, m'amie, de l'imiter en les augmentant et partageant. Je vous demande : 1° de vous promener ; 2° de m'écrire le lieu et le temps. — S'il ne m'est pas possible de Vous accompagner, il me l'est pourtant de Vous suivre. — Les nuages de la vie s'enfuient avec celles du ciel, — l'homme partage la sérénité du jour, — et l'on est heureux quand il fait si beau temps et quand on attend un billet d'une chère amie et quand on est Votre ami. Jean-Paul. »

   Citation de Jean-Paul chez Honoré de Balzac

   On relève dans le roman Séraphîta (1833-35) de Balzac la même histoire de fleur prodigieuse rapportée d'un voyage extraordinaire que dans le célèbre roman La Machine à remonter le temps de H.G. Wells. Curieusement, bien qu'il s'agisse d'une histoire similaire, la chose ne semble pas avoir jamais étonné les lecteurs de Balzac. Il est très probable que Balzac se soit inspiré de la lecture d'un article du marquis de Lagrange sur les Pensées de Jean-Paul, publié en 1832 dans La Revue des deux mondes. (Cf. note Borges et la fleur de Coleridge.)

   Citations de Jean-Paul chez Barbey d'Aurevilly

   « 28 décembre 1836. — Chose étonnante, toutes les croyances du moyen âge étaient sociales, et pourtant l'individu tenait une plus grande place qu'à présent où il n'y a même plus de croyance que l'on puisse appeler générale. — Et l'on parle de l'individualité ! — Ce n'est donc pas, comme l'ont cru certains penseurs, l'absence de croyances sociales qui engendre le mal de l'individualité, et la preuve en est dans l'histoire qu'a écrite Machiavel. — Atteint le dîner. — Dîné avec assez d'appétit. — Pas sorti. — Resté seul au jour mourant. — Pensé à mille choses tristes parce qu'elles sont passées, et puis aussi à l'avenir, cette vierge voilée, comme l'a appelée Richter, je crois. » (Jules Barbey d'Aurevilly, Memorandum premier, p.94)
   → cf. Pensées de Jean-Paul, Première édition 1829 [P026].

   « 17 août 1837. — Travaillé tous ces jours autant que je l'ai pu avec les contrariétés, les inquiétudes et les soucis de toutes sortes du moment présent. — Il est des instants où je comprends jusqu'au plus grossier libertinage ; on n'en a pas moins de la fierté, des puretés plein la poitrine, un souvenir qu'on n'abjurera jamais, mais on a besoin de se soustraire à la réalité en se plongeant aux gouffres des réalités les plus abjectes. Ah ! Tortures, tortures ! Je me rappelle l'image sublime de Richter : « le bison qui se roule dans la fange pour se guérir de ses blessures. »
   « Je me travaille l'âme pour que rien ne paraisse au dehors de mes pensées. Qu'y a-t-il de plus ridicule que de souffrir ? Il n' y a que les femmes à qui cela aille bien et ce que j'écris là me rappelle ma soirée d'hier, passée de nonchalance et d'ennui chez la maîtresse de T. » (Jules Barbey d'Aurevilly, Memorandum premier, p.147)
   → cf. Pensées de Jean-Paul, Première édition 1829 [P055].

   Citation de Jean-Paul chez Arthur Conan Doyle

Dans sa première aventure, le docteur Watson présente Sherlock Holmes comme un âne, nul en littérature, ignorant Carlyle. Mais Conan Doyle a corrigé les choses et, dès sa seconde aventure, Le Signe des Quatre (1890), Holmes parle de différents auteurs, notamment de Jean-Paul Richter et de Goethe, qu'il cite même en allemand... Dans l'extrait suivant, Sherlock Holmes et Watson sont sur la route de Londres avec un petit chien qui suit à la trace les assassins de Bartholomew Sholto.
Arthur Conan Doyle avait appris le français et l'allemand, et il lisait, paraît-il, certains auteurs comme Jules Verne, Heinrich Heine et Jean-Paul dans le texte. (Les auteurs, anglais ou français, connaissant l'allemand au XIXème siècle ne sont pas si nombreux.) D'après ses biographes, son intérêt pour Jean-Paul était bien réel.

   « — [...] Comme l'air du matin est doux ! Regardez ce petit nuage : il flotte comme une petite plume rose détachée de quelque gigantesque flamant. Maintenant le bord rouge du disque solaire se hisse au-dessus de la couche de nuages qui surplombe Londres. Ce soleil brille pour un bon nombre de gens, mais aucun, je parie, n'accomplit une mission plus étrange que la nôtre ! Comme nous nous sentons petits, avec nos ambitions aussi mesquines que nos efforts, en présence des grandes forces élémentaires de la nature ! Êtes-vous bien avancé dans votre Jean-Paul ?
   — Assez. Je suis revenu à lui à travers Carlyle.
   — C'est remonter le ruisseau jusqu'à la source. Il fait une remarque curieuse mais profonde : à savoir que la première preuve de la grandeur d'un homme réside dans la perception de sa propre petitesse. Cela implique, voyez-vous, un pouvoir de comparaison et d'appréciation qui sont, en eux-mêmes, une preuve de noblesse. Richter donne beaucoup à penser ! Vous n'avez pas de revolver, n'est-ce pas ? »
(Arthur Conan Doyle, Le Signe des Quatre, Chap. VII, trad. M. Landa).

   Citation de Jean-Paul chez Otto Rank

   « Hoffmann a encore traité le problème du Double dans d'autres ouvrages, La Princesse Brambilla, Le Cœur de pierre, Le Choix d'une fiancée, L'Homme de sable. Quoique Hoffmann ait eu une tendance impulsive à traiter ce sujet, l'influence qu'a exercée sur lui Jean-Paul, qui à cette époque était à l'apogée de sa gloire et qui a introduit le motif du Double dans le romantisme n'est pas à dédaigner (1).
   Ce thème, avec toutes ses variantes psychologiques, domine dans l'œuvre de Jean-Paul. Il ne peut entrer dans nos intentions de traiter ici à fond cette matière immense. D'un autre côté, il est particulièrement difficile d'exposer sommairement le motif du Double chez Jean-Paul, car cet auteur précisément se plaît à inventer les situations les plus compliquées et, en outre, souvent nous ne laisse pas voir de façon précise s'il est sérieux ou ironique, ou si même il ne se raille pas lui-même. Ceci est en rapport avec toute la mentalité du romantisme, qui en Allemagne inclinait beaucoup plus vers l'ironie et la moquerie de soi-même que par exemple en France. (Celui que le motif du Double chez Jean-Paul intéresse dans ses détails, peut se reporter aux traductions françaises dont précisément ces derniers temps a paru toute une série (2).) Ici, nous ne pouvons que citer quelques exemples que nous détachons de l'ensemble de l'œuvre. Dans le roman Siebenkäs, le point central est formé par la confusion constante du héros Siebenkäs avec son ami Leibgeber : les deux se ressemblent à un cheveu près, et vont même jusqu'à échanger leur nom. En effet, Jean-Paul a exprimé d'une façon tout à fait symbolique jusque dans le nom même de son héros en proie au Double : « Leib-Geber » (qui se sépare de son corps), toute cette tendance à se dépersonnaliser. Nous retrouvons ceci dans Titan, l'autre grand roman de l'auteur, où Roquairol, qui est représenté comme un égoïste sans bornes, voit l'idéal de l'amitié dans la complète fusion de deux personnalités : « Le moi doit devenir toi. »
   On sait que Jean-Paul, surtout dans Titan, a pris position vis-à-vis de la philosophie du moi de Fichte, et a voulu montrer jusqu'où l'idéalisme transcendantal, poussé dans ses conséquences les plus extrêmes, pouvait mener. On a discuté pour savoir si l'auteur se bornait à exposer ses idées vis-à-vis du philosophe, ou s'il voulait mettre celui-ci en face de son absurdité. Quoi qu'il en soit, il semble cependant clair que tous deux ont cherché, d'après leur façon particulière, à s'expliquer le problème du moi qui les touchait personnellement. De même que Jean-Paul est hanté par le problème du moi, de même ses héros et personnages secondaires sont traqués sous les formes et les apparences les plus diverses par leur propre individu scindé et détaché. À côté du Double corporel qui nous montre le héros comme deux êtres différents, et qui conduit aux quiproquos les plus terribles et les plus tragiques (dans le sens du motif d'Amphitryon), Jean-Paul a aussi représenté le problème du moi dans ses héros qui souvent donnent l'impression de personnages pathologiques. Victor (le personnage principal d'Hespérus) est dès son enfance empoigné par de semblables histoires où les héros sont atteints de cette faculté de dédoublement. Souvent, le soir avant de s'endormir, il contemple son corps si longtemps qu'il le voit se séparer de lui et se tenir et gesticuler à côté de son moi, comme un objet étranger.
   La folie destructrice d'un Double persécuteur, nous la retrouvons dans Titan, où Albano est poursuivi hors de ce temple de rêve, où il s'est égaré, par tous les reflets de son moi qui le poursuivent dans des miroirs. Cette idée du reflet du moi dans le miroir, qui terrifie Leib-Geber (dans Siebenkäs) également, s'intensifie dans Titan jusqu'à devenir la douleur la plus horrible : Schoppe, une des figures les plus pathologiques de ce roman, ne peut regarder aucune partie de son corps, comme ses mains ou ses pieds, sans être pris par l'angoisse de son Double. Il faut recouvrir les glaces, comme chez l'étudiant Balduin. Mais cette angoisse pousse Schoppe si loin que de haine il brise les glaces, car son moi grimace dans chacune d'elles. Finalement Schoppe meurt fou, avec aux lèvres la phrase de Fichte sur l'identité.
   Nous trouvons chez Jean-Paul une telle abondance de formes du Double, qu'on pourrait presque retracer tout le développement de ce thème d'après ses romans. Développement qui conduit d'un Double corporel, personnifié par deux figures semblables, aux manifestations d'abord tout à fait subjectives et finalement folles de scission de la personnalité. »
(Otto Rank, Le Double, Chap. II, 1914, trad. S. Lautman).

   (1)   Cf. F.J. Schneider, Jean-Pauls Jugend und sein Auftreten in der Literatur, Berlin, 1905 ; J. Czerny, Jean-Paul Beziehungen zu Hoffmann ; Wilhelmine Kraus, Das Doppelgängermotiv in der Romantik, Berlin, 1930 ; Hugo Horwitz, Das Ich-Problem in der Romantik.
   (2)   Hesperus (Stock) ; Le Jubilé (Stock) ; Choix de rêves (Fourcade) ; Voyage du professeur Fœlbel, suivi de La Vie de Maria Wurz, par Jean-Paul Richter (éditions Montaigne).

   « Jean-Paul était également tenaillé par la peur de la folie. Il a passé par de graves tourments psychiques avant de pouvoir produire des œuvres littéraires, et au centre de ces tourments était le problème du moi. Son biographe Schneider, a insisté sur l'importance qu'a eue cette disposition maladive sur les productions littéraires de Jean-Paul. Il raconte qu'un des souvenirs les plus extraordinaires de sa jeunesse a été, pour Jean-Paul enfant, la vision « de son moi », qui est descendue comme la foudre du ciel et est restée depuis flamboyante devant lui... Pendant ses études à Leipzig, cette puissante sensation du moi l'a obsédé comme un spectre terrifiant (loc. cit.). dans son Journal, le poète écrit en 1819 : « La nuit à Leipzig, après une conversation avec Oerthel, je le regarde, il me regarde aussi et tous deux nous avons horreur de notre moi. » Dans Hespérus, il fait apparaître son moi comme un spectre effrayant dont l'aspect agit sur le spectateur comme l'œil du basilic. Là, nous voyons déjà comment l'auteur représente sa folie sous une forme littéraire. Il ne peut plus se débarrasser de la vision de son propre moi et quand il est seul, il s'y perd de plus en plus... D'un moi ressenti d'abord confusément dans l'abstrait (dans Loge invisible) et variant d'après les circonstances, se développe peu à peu le moi, qui, tantôt fluide et tremblant comme dans un rêve, se tient près de son propre moi, tantôt comme un reflet, se dresse menaçant dans la glace, se met en mouvement et veut même sortir du miroir. Et Jean-Paul exagère de plus en plus cette idée terrifiante du moi (Schneider, loc. cit.) dans ses productions comme nous l'avons déjà montré dans le chapitre précédent. »
(Otto Rank, Le Double, Chap. III, 1914, trad. S. Lautman).

   Citations de Jean-Paul chez Gaston Bachelard

   « Mais la rêverie au coin du feu a des axes plus philosophiques. Le feu est pour l'homme qui le contemple un exemple de prompt devenir et un exemple de devenir circonstancié. Moins monotone et moins abstrait que l'eau qui coule, plus prompt même à croître et à changer que l'oiseau au nid surveillé chaque jour dans le buisson, le feu suggère le désir de changer, de brusquer le temps, de porter toute la vie à son terme, à son au-delà. Alors la rêverie est vraiment prenante et dramatique ; elle amplifie le destin humain ; elle relie le petit au grand, le foyer au volcan, la vie d'une bûche et la vie d'un monde. L'être fasciné entend l'appel du bûcher. Pour lui, la destruction est plus qu'un changement, c'est un renouvellement.
   Cette rêverie très spéciale et pourtant très générale détermine un véritable complexe ou s'unissent l'amour et le respect du feu, l'instinct de vivre et l'instinct de mourir. Pour être rapide, on pourrait l'appeler le complexe d'Empédocle. On en verra le développement dans une œuvre curieuse de George Sand. C'est une œuvre de jeunesse, sauvée de l'oubli par Aurore Sand. Peut-être cette Histoire du rêveur a-t-elle été écrite avant le premier voyage en Italie, avant le premier Volcan, après le mariage mais avant le premier amour. En tout cas, elle porte la marque du Volcan plutôt imaginé que décrit. C'est souvent le cas dans la littérature. Par exemple, on trouvera une page aussi typique chez Jean-Paul qui rêve que le Soleil, fils de la Terre, est projeté au ciel par le cratère d'une montagne en fusion. Mais comme la rêverie est pour nous plus instructive que le rêve, suivons George Sand. »
(Gaston Bachelard, La Psychanalyse du feu, Chap. II. Feu et rêverie, le complexe d'Empédocle, §II, Gallimard, 1949)
   → cf. Texte en cours de recherche.

   « Elle est également très symptomatique, cette page de Jean-Paul écrite en une nuit du 31 décembre d'une tonalité déjà si hoffmannienne, où, autour de la flamme blême d'un punch, le poète et quatre de ses amis résolurent soudain de se voir morts les uns les autres : « Ce fut comme si la main de la Mort eût exprimé le sang de tous les visages ; les lèvres devinrent exsangues, les mains blanches et allongées ; la chambre fut un caveau funèbre... Sous la lune, un vent silencieux déchirait et fouettait les nuages et, aux endroits où ils laissaient des trouées dans le ciel libre, on apercevait des ténèbres qui s'étendaient jusqu'au delà des astres. Tout était silencieux ; l'année semblait se débattre, rendre son dernier souffle et s'abîmer dans les tombeaux du passé. O Ange du Temps, toi qui as compté les soupirs et les larmes des humains, oublie-les ou cache-les ! Qui supporterait la pensée de leur nombre ? » [NdA: Cité et commenté par Albert Béguin, L'Âme romantique et le rêve, Marseille, 1937, 2 vol., t. II, p.62.] Comme il faut peu de chose pour faire pencher la rêverie dans un sens ou dans l'autre ! C'est un jour de fête ; le poète a le verre en main près de joyeux compagnons ; mais une lueur livide sortie du brûlot donne un ton lugubre aux plus jeunes chansons : soudain le pessimisme du feu éphémère vient changer la rêverie, la flamme mourante symbolise l'année qui s'en va et le temps, lieu des peines, s'appesantit sur les cœurs. Si l'on nous objecte une fois de plus que le punch de Jean-Paul est un simple prétexte à un idéalisme fantasmagorique, à peine plus matériel que l'idéalisme magique de Novalis, on devra reconnaître que ce prétexte trouve dans l'inconscient du lecteur un développement complaisant. C'est la preuve, d'après nous, que la contemplation des objets fortement valorisés déclenche des rêveries dont le développement est aussi régulier, aussi fatal que les expériences sensibles. »
(Gaston Bachelard, La Psychanalyse du feu, Chap. VI. Le punch : le complexe de Hoffmann, §I, Gallimard, 1949)
   → cf. Texte en cours de recherche.

   « Pour certaines rêveries, tout ce qui se reflète dans l'eau porte la marque féminine. Voici un bon exemple de ce fantasme. Un héros de Jean-Paul rêvant au bord des eaux dit brusquement, sans la moindre explication: « Du milieu des flots purs des lacs s'élevaient la pointe des collines et des montagnes qui semblaient autant de baigneuses sortant de l'eau... » On peut mettre au défi n'importe quel réaliste, il ne pourra expliquer cette image. On peut interroger n'importe quel géographe : s'il ne déserte pas la terre pour des rêves, il n'aura jamais occasion de confondre un profil orographique et un profil féminin. L'image féminine s'est imposée à Jean-Paul par une rêverie sur un reflet. »
(Bachelard, L'eau et les rêves, Chap. I. Les eaux claires, § VIII, José Corti, 1942)
   → cf. Jean-Paul, Le Titan, trad. Chasles, t. I, p. 36 [NdA].