(Chapitre extrait du second tome du livre de Marie Bonaparte :
Edgar Poe : sa vie, son œuvre. Etude analytique, Paris, P.U.F., 1933)
Lecture commentée — Les sens latents
L'angoisse du retour au corps maternel — Analyse du fantasme
Le condamné de l'Inquisition, victime du sadisme des Pères, sans se soucier de nous dire pour quel crime d'hérésie il leur fut livré, commence ainsi son récit :
« J'étais brisé, — brisé jusqu'à la mort par cette longue agonie ; et, quand enfin ils me délièrent et qu'il me fut permis de m'asseoir, je sentis que mes sens m'abandonnaient. La sentence, — la terrible sentence de mort, — fut la dernière phrase distinctement accentuée qui frappa mes oreilles. Après quoi, le son des voix des inquisiteurs me parut se noyer dans le bourdonnement indéfini d'un rêve... » Le condamné enfin perd connaissance. « Et l'univers ne fut plus que nuit, silence, immobilité. »
« J'étais évanoui ; mais cependant je ne dirai pas que j'eusse perdu toute conscience. Ce qu'il m'en restait, je n'essayerai pas de le définir, ni même de le décrire; mais enfin tout n'était pas perdu. Dans le plus profond sommeil, — non ! Dans le délire, — non ! Dans l'évanouissement, — non ! Dans la mort, — non ! Même dans le tombeau tout n'est pas perdu. Autrement, il n'y aurait pas d'immortalité pour l'homme. En nous éveillant du plus profond sommeil, nous déchirons la toile aranéeuse de quelque rêve. Cependant, une seconde après, — tant était frêle peut-être ce tissu, — nous ne nous souvenons pas d'avoir rêvé. Dans le retour de l'évanouissement à la vie, il y a deux degrés : le premier, c'est le sentiment de l'existence morale ou spirituelle ; le second, le sentiment de l'existence physique. Il semble probable que, si, en arrivant au second degré, nous pouvions évoquer les impressions du premier, nous y retrouverions tous les éloquents souvenirs du gouffre transmondain. Et ce gouffre, quel est-il ? Comment du moins distinguerons-nous ses ombres de celles de la tombe ? Mais, si les impressions de ce que j'ai appelé le premier degré ne reviennent pas à l'appel de la volonté, toutefois, après un long intervalle, n'apparaissent-elles pas sans y être invitées, cependant que nous nous émerveillons d'où elle peuvent sortir ?... »
Nous avons cité tout au long cette dissertation sur le « gouffre transmondain ». Car il ne saurait y avoir d'introduction plus appropriée au récit qui va suivre, et ceci dans un sens plus précis que Poe ne le croyait. Ce que Poe cite pêle-mêle avec le délire (cet état où l'inconscient règne) : le sommeil, l'évanouissement, la mort, le tombeau, ce sont là autant de régressions, pour l'inconscient, à l'état prénatal. L'immortalité que rêvent tous les humains, et qui ne serait pas si « dans le tombeau » tout était « perdu », est certes d'abord la projection, par-delà la mort, de ce sentiment d'immortalité propre à tout ce qui vit, sans doute expression lui-même de ce fait que la mémoire des vivants, psychique ou biologique, ne peut se souvenir que du temps de la vie. Mais avant la vie au sens aérien, terrestre, avant la vie telle que, depuis que nous vîmes le jour, nous l'avons, il y eut un temps où tout en étant déjà vivants, nous n'étions pas encore en vie au sens aérien, terrestre. Nous étions alors enterrés au profond abri du corps maternel. Et puisque l'inconscient ne peut imaginer l'anéantissement, le néant, dès que le petit être humain a appris à connaître ce premier de ses domiciles — connaissance à laquelle une sorte de vague instinct ou mnème biologique doit l'aider — son psychisme commence à se servir de cette connaissance pour nier le néant dont parle le conscient. L'état d'après la mort est alors calqué sur l'état d'avant la naissance, la survie tombale sur le modèle de la prévie fœtale. Tout en n'étant pas encore des citoyens de ce monde, nous vivions, au corps maternel, d'une vie mystérieuse, hors le monde, hors le temps, infinie, souterraine : telle sera aussi notre survie après la mort. Aussi les religions antiques primitives situaient-elles sous terre, comme en un utérus géant, le séjour des défunts ; les Champs-Elysées comme le Tartare étaient des souterrains par-delà le Styx ; seule une élaboration secondaire a projeté les paradis aux cieux, ne laissant plus à la terre que la tombe et l'enfer.
Mais reprenons la suite du récit de Poe. C'est une vraie descente aux enfers que nous relate à présent le condamné évanoui et revenu par là à un état semi-fœtal : « Au milieu de mes efforts répétés et intenses de mon énergique application à ramasser quelque vestige de cet état de néant apparent dans lequel avait glissé mon âme, il y a eu des moments où je rêvais que je réussissais ; il y a eu de courts instants, de très-courts instants où j'ai conjuré des souvenirs que ma raison lucide, dans une époque postérieure, m'a affirmé ne pouvoir se rapporter qu'à cet état où la conscience paraît annihilée. Ces ombres de souvenirs me présentent, très-indistinctement, de grandes figures qui m'enlevaient, et silencieusement me transportaient en bas, — et encore en bas, — toujours plus bas, — jusqu'au moment où un vertige horrible m'opressa à la simple idée de l'infini dans la descente. Elles me rappellent aussi je ne sais quelle vague horreur que j'éprouvais au cœur, en raison même du calme surnaturel de ce cœur. Puis vient le sentiment d'une immobilité soudaine dans tous les êtres environnants; comme si ceux qui me portaient, — un cortège de spectres ! — avaient dépassé dans leur descente les limites de l'illimité, et s'étaient arrêtés, vaincus par l'infini ennui de leur besogne. Ensuite mon âme retrouve une sensation de fadeur et d'humidité ; et puis tout n'est plus que folie, — folie d'une mémoire qui s'agite dans l'abominable. »
Le condamné s'éveille, son cœur se remet à battre tumultueusement, il reprend la simple conscience d'exister, puis il peut enfin retrouver — horreur ! — la pensée. « Jusque-là, je n'avais pas ouvert les yeux, je sentais que j'étais couché sur le dos et sans liens. J'étendis ma main, et elle tomba lourdement sur quelque chose d'humide et dur. Je la laissai reposer ainsi pendant quelques minutes, m'évertuant à deviner où je pouvais être et ce que j'étais devenu. J'étais impatient de me servir de mes yeux, mais je n'osai pas. Je redoutais le premier coup d'œil sur les objets environnants. Ce n'était pas que je craignisse de regarder des choses horribles, mais j'étais épouvanté de l'idée de ne rien voir. A la longue, avec une folle angoisse de cœur, j'ouvris vivement les yeux. Mon affreuse pensée se trouvait donc confirmée. La noirceur de l'éternelle nuit m'enveloppait. Je fis un effort pour respirer. Il me semblait que l'intensité des ténèbres m'oppressait et me suffoquait. L'atmosphère était intolérablement lourde... »
On ne saurait mieux décrire un accès — certes justifié dans ce cas ! — de claustrophobie. Et la peur infantile des ténèbres, la suffocation, l'humidité, la solitude et l'emprisonnement en un espace clos, tout s'allie pour faire du cachot de l'Inquisition un fantasme parfait, sur le mode de l'angoisse, du corps maternel. En harmonie avec cette interprétation, notons dès à présent l'absence, au cours de la relation des diverses tortures que va subir le condamné, de la moindre mention de froid, bien que le cachot soit très humide et très profond et que le prisonnier, épuisé par la souffrance et le jeûne, ne soit vêtu, comme nous l'apprendrons plus loin, que d'une « robe de serge grossière ». A noter aussi la prédominance, dans tout ce récit, du thème du sommeil.
Le malheureux, qui demeure d'abord immobile, cherche alors à exercer sa raison : « ... je n'imaginai pas un seul instant que je fusse réellement mort. » Mais un auto-da-fé, solennité rare, a eu lieu le soir même du jour de son jugement. Pourquoi, se demande-t-il, n'y a-t-il pas été inclus ?
« Tout à coup une idée terrible chassa le sang par torrents vers mon cœur, et, pendant quelques instants, je retombai de nouveau dans mon insensibilité. En revenant à moi, je me dressai d'un seul coup sur mes pieds, tremblant convulsivement dans chaque fibre. J'étendis follement mes bras au-dessus et autour de moi, dans tous les sens. Je ne sentais rien ; cependant, je tremblais de faire un pas, j'avais peur de me heurter contre les murs de ma tombe. La sueur jaillissait de tous mes pores et s'arrêtait en grosses gouttes froides sur mon front. L'agonie de l'incertitude devint à la longue intolérable, et je m'avançais avec précaution, étendant les bras et dardant mes yeux hors de leurs orbites, dans l'espérance de surprendre quelque faible rayon de lumière. Je fis plusieurs pas, mais tout était noir et vide. Je respirai plus librement. Enfin il me parut évident que la plus affreuse des destinées n'était pas celle qu'on m'avait réservée. » C'est ainsi que, en s'agitant tel l'enfant dans le corps maternel, le reclus s'assure qu'il n'est du moins pas enterré vivant. La terreur d'être enterré vivant, qui était si intense chez Poe, dérive directement — l'analyse chaque fois le démontre — du désir inconscient, exprimé sous le signe négatif de l'angoisse, de faire retour au corps maternel. Et aux angoisses du corps maternel notre prisonnier n'échappera pas.
« Et alors, comme je continuais à m'avancer avec précaution, mille vagues rumeurs qui couraient sur ces horreurs de Tolède vinrent se presser pêle-mêle dans ma mémoire. Il se racontait sur ces cachots d'étranges choses, — je les avais toujours considérées comme des fables, — mais cependant si étranges et si effrayantes qu'on ne les pouvait répéter qu'à voix basse. Devais-je mourir de faim dans ce monde souterrain de ténèbres, — ou quelle destinée, plus terrible encore peut-être, m'attendait ? Que le résultat fût la mort, et une mort d'une amertume choisie, je connaissais trop bien le caractère de mes juges pour en douter ; le mode et l'heure étaient tout ce qui m'occupait et me tourmentait. »
Le prisonnier se décide alors à mesurer son cachot en en suivant à tâtons les murs uniformes. Pour retrouver son point de départ, il cherche son couteau afin de le ficher quelque part dans le mur, mais on le lui a pris avec ses vêtements, échangés contre « une robe de serge grossière ». Il déchire un morceau de l'ourlet de cette robe, le dépose par terre, et commence son exploration. « Mais je n'avais pas tenu compte de l'étendue de mon cachot ou de ma faiblesse. Le terrain était humide et glissant. J'allai en chancelant pendant quelque temps, puis je trébuchai, je tombai. Mon extrême fatigue me décida à rester couché, et le sommeil me surprit bientôt dans cet état.
En m'éveillant et en étendant un bras, je trouvai à côté de moi un pain et une cruche d'eau. J'étais trop épuisé pour réfléchir sur cette circonstance, mais je bus et mangeai avec avidité. » Ainsi notre prisonnier, tel le fœtus dans son « cachot », mais moins amoureusement ! est nourri par une Providence invisible. Il reprend peu après, un peu ragaillardi, son voyage autour de sa prison et croit découvrir que le circuit de celle-ci — laquelle présente beaucoup d'angles — est de cinquante yards.
Il décide à présent de traverser la superficie circonscrite de son cachot. Le sol est glissant ; le reste de l'ourlet déchiré de sa robe s'entortille dans ses jambes. Il tombe violemment sur le visage...
« Dans le désordre de ma chute, je ne remarquai pas tout de suite une circonstance passablement surprennante, qui cependant, quelques secondes après, et comme j'étais encore étendu, fixa mon attention. Voici : mon menton posait sur le sol de la prison, mais mes lèvres et la partie supérieure de ma tête, quoique paraissant situées à une moindre élévation que le menton, ne touchaient à rien. En même temps, il me sembla que mon front était baigné d'une vapeur visqueuse et qu'une odeur particulière de vieux champignons montait vers mes narines. J'étendis le bras, et je frissonnai en découvrant que j'étais tombé sur le bord même d'un puits circulaire, dont je n'avais, pour le moment, aucun moyen de mesurer l'étendue. En tâtant la maçonnerie juste au-dessous de la margelle, je réussis à déloger un petit fragment, et je le laissai tomber dans l'abîme. Pendant quelques secondes, je prêtai l'oreille à ses ricochets ; il battait dans sa chute les parois du gouffre ; à la fin, il fit dans l'eau un lugubre plongeon, suivi de bruyants échos. » Ainsi le condamné découvre la seule issue à sa prison, le puits terrifiant qui descend dans l'abîme, et dont le sens symbolique se précisera mieux encore à la fin du récit.
Cependant, une porte qui, au bruit du plongeon, s'est refermée aussitôt qu'ouverte au-dessus de la tête du prisonnier, lui fait comprendre à quel point il est étroitement épié. « Tremblant de tous mes membres, je rebroussai chemin à tâtons vers le mur, — résolu à m'y laisser mourir plutôt que d'affronter l'horreur des puits, que mon imagination multipliait maintenant dans les ténèbres de mon cachot. Dans une autre situation d'esprit, j'aurais eu le courage d'en finir avec mes misères, d'un seul coup, par un plongeon dans l'un de ces abîmes ; mais maintenant j'étais le plus parfait des lâches. Et puis il m'était impossible d'oublier ce que j'avais lu au sujet de ces puits, — que l'extinction soudaine de la vie était une possibilité soigneusement exclue par l'infernal génie qui en avait conçu le plan. »
Le malheureux, après une longue période d'agitation et de terreur, finit par s'assoupir. Il trouve à nouveau, près de lui, en se réveillant, un pain et une cruche d'eau. Consumé de soif, il vide celle-ci tout d'un trait. (Nous commençons à retrouver ici les tortures de la soif du récit de Pym.) Mais « il faut que cette eau ait été droguée, — car à peine l'eus-je bue, que je m'assoupis irrésistiblement. Un profond sommeil tomba sur moi, — un sommeil semblable à celui de la mort. Combien de temps dura-t-il, je n'en puis rien savoir; mais, quand je rouvris les yeux, les objets autour de moi étaient visibles. Grâce à une lueur singulière, sulfureuse, dont je ne pus pas d'abord découvrir l'origine, je pouvais voir l'étendue et l'aspet de la prison. »
Le condamné s'aperçoit que son cachot est d'environ moitié moins grand qu'il ne croyait. Ce détail commence par le troubler, car son « âme mettait un intérêt bizarre dans des niaiseries ». Il comprend enfin qu'en explorant sa prison, après s'être endormi d'épuisement contre le mur, il était retourné sur ses pas et par conséquent les avait comptés double.
« Je m'étais aussi trompé relativement à la forme de l'enceinte. » Elle est moins irrégulière qu'il ne semblait, et les angles sentis par le prisonnier en faisant dans le noir le tour de ses murs « étaient simplement produits par quelques légères dépressions ou retraits à des intervalles inégaux. La forme générale de la prison était un carré. Ce que j'avais pris pour de la maçonnerie semblait maintenant du fer, ou tout autre métal, en plaques énormes, dont les sutures et les joints occasionnaient les dépressions. La surface entière de cette construction métallique était grossièrement barbouillée de tous les emblèmes hideux et répulsifs auxquels la superstition sépulcrale des moines a donné naissance. Des figures de démons, avec des airs de menace, avec des formes de squelettes, et d'autres images d'une horreur plus réelle souillaient les murs dans toute leur étendue. » Au centre bâillait le puits circulaire, à la gueule (2) duquel j'avais échappé...
« Je vis tout cela indistinctement et non sans effort, — car ma situation physique avait singulièrement changé pendant mon sommeil. J'étais maintenant couché sur le dos, tout de mon long, sur une espèce de charpente de bois très-basse. J'y étais solidement attaché avec une langue bande qui ressemblait à une sangle. Elle s'enroulait plusieurs fois autour de mes membres et de mon corps, ne laissant de liberté qu'à ma tête et à mon bras gauche ; mais encore me fallait-il faire un effort des plus pénibles pour me procurer la nourriture contenue dans un plat de terre posé à côté de moi sur le sol. » La cruche a été enlevée au prisonnier, « dévoré d'une intolérable soif », n'est offert, dans le plat, qu' « une viande cruellement assaisonnée.
« Je levai les yeux, et j'examinai le plafond de ma prison. Il était à une hauteur de trente ou quarante pieds, et, par sa construction, il ressemblait beaucoup aux murs latéraux. Dans un de ses panneaux, une figure des plus singulières fixa toute mon attention. C'était la figure peinte du Temps, comme il est représenté d'ordinaire, sauf qu'au lieu d'une faux il tenait un objet qu'au premier coup d'œil je pris pour l'image peinte d'un énorme pendule, comme on en voit dans les horloges antiques. Il y avait néanmoins dans l'aspet de cette machine quelque chose qui me fit la regarder avec plus d'attention. Comme je l'observais directement, les yeux en l'air, — car elle était placée juste au-dessus de moi, — je crus la voir remuer. Un instant après, mon idée était confirmée. Son balancement était court, et naturellement très-lent... » Le prisonnier, après quelques minutes, fatigué par le « mouvement fastidieux » de ce pendule, détourne les yeux et regarde ailleurs. De gros rats, sortis du puits, et « affriandés par le fumet de la viande » viennent le distraire à point en le contraignant à « beaucoup d'efforts et d'attention pour les en écarter ».
« Il pouvait bien s'être écoulé une demi-heure, peut-être même une heure, — car je ne pouvais mesurer le temps que très-imparfaitement, — quand je levai de nouveau les yeux au-dessus de moi. Ce que je fis alors me confondit et me stupéfia. Le parcours du pendule s'était accru presque d'un yard ; sa velocité, conséquence naturelle, était aussi beaucoup plus grande. Mais ce qui me troubla principalement fut l'idée qu'il était visiblement descendu. J'observai alors, — avec quel effroi, il est inutile de le dire, — que son extrémité inférieure était formée d'un croissant d'acier étincelant, ayant environ un pied de long d'une corne à l'autre; les cornes dirigées en haut, et le tranchant inférieur évidemment affilé comme celui d'un rasoir. Comme un rasoir aussi, il paraissait lourd et massif, s'épanouissant, à partir du fil, en une forme large et solide. Il était ajusté à une lourde verge de cuivre, et le tout sifflait en se balançant à travers l'espace.
« Je ne pouvais pas douter plus longtemps du sort qui m'avait été préparé par l'atroce ingéniosité monacale. » Le malheureux n'a échappé au puits, figure de l'enfer, « que pour devenir la proie d'un supplice plus raffiné ». Nous en étudierons plus loin le sens latent symbolique, nous bornant d'abord au récit strict.
« Que sert-il de raconter les longues, longues heures d'horreur plus que mortelle durant lesquelles je comptai les oscillations vibrantes de l'acier ? Pouce par pouce, — ligne par ligne, — il opérait une descente graduée et seulement appréciable à des intervalles qui me paraissaient des siècles, — et toujours il descendait, — toujours plus bas, — toujours plus bas ! Il s'écoula des jours, il se peut que plusieurs jours se soient écoulés, avant qu'il vînt se balancer assez près de moi pour m'éventrer avec son souffle âcre. L'odeur de l'acier aiguisé s'introduisait dans mes narines. Je priai le ciel je le fatiguai de ma prière, — de faire descendre l'acier plus rapidement. Je devins fou, frénétique, et je m'efforçai de me soulever, d'aller à la rencontre de ce terrible cimeterre mouvant. Et puis, soudainement, je tombai dans un grand calme, — et je restai étendu, souriant à cette mort étincelante, comme un enfant à quelque précieux joujou. »
Le prisonnier s'évanouit. En se réveillant, il s'aperçoit que, malgré son angoisse atroce, il souffre cependant de la faim. Il porte alors à ses lèvres le petit restant de nourriture que les rats avaient bien voulu lui laisser. A ce moment, « une pensée informe de joie — d'espérance — » lui traverse l'esprit, sans qu'il puisse encore la saisir.
« La vibration du pendule avait lieu dans un plan faisant angle droit avec ma longueur. Je vis que le croissant avait été disposé pour traverser la région du cœur. Il éraillerait la serge de ma robe, — puis il reviendrait et répéterait son opération, — encore, — et encore. Malgré l'effroyable dimension de la courbe parcourue (quelque chose comme trente pieds, peut-être plus), et la sifflante énergie de sa descente, qui aurait suffi pour couper même ces murailles de fer, en somme, tout ce qu'il pouvait faire, pour quelques minutes, c'était d'érailler ma robe. »
Cependant, le pendule descend « plus bas — plus bas encore — [...] toujours plus bas ». Enfin, « Je vis que dix ou douze vibrations environ mettraient l'acier en contact immédiat avec mon vêtement, — et avec cette observation entra dans mon esprit le calme aigu et condensé du désespoir. Pour la première fois depuis bien des heures, — depuis bien des jours peut-être, je pensai. Il me vint à l'esprit que le bandage, ou sangle qui m'enveloppait était d'un seul morceau. [...] La première morsure du rasoir, du croissant, dans une partie quelconque de la sangle, devait la détacher suffisamment pour permettre à ma main gauche de la dérouler tout autour de moi. » Vain espoir ! Le supplicié hausse la tête et regarde sa poitrine. « La sangle enveloppait étroitement mes membres et mon corps dans tous les sens, — excepté dans le chemin du croissant homicide. »
Mais la vague espérance de tout à l'heure, née au contact du restant de nourriture, revient. « Depuis plusieurs heures, le voisinage immédiat du châssis sur lequel j'étais couché fourmillait littéralement de rats. Ils étaient tumultueux, hardi, voraces [...] Avec les miettes de la viande huileuse et épicée qui restait encore, je frottai fortement le bandage partout où je pus l'atteindre ; puis, retirant ma main du sol, je restai immobile et sans respirer. »
Les rats présents, auxquels se joignent des troupes fraîches surgies du puits, se précipitent sur le supplicié. Un immense dégoût lui soulève le cœur à ce contact ; cependant, nous dit-il, « je n'avais pas souffert en vain. A la longue, je sentis que j'étais libre. La sangle pendait en lambeaux autour de mon corps; mais le mouvement du pendule attaquait déjà ma poitrine ; il avait fendu la serge de ma robe ; il avait coupé la chemise de dessous ; il fit encore deux oscillations, — et une sensation de douleur aiguë traversa tous mes nerfs. Mais l'instant du salut était arrivé... » Le condamné, avec un mouvement... prudent et oblique se glisse « hors de l'étreinte du bandage et des atteintes du cimeterre ». Et il s'écrie : « Pour le moment du moins, j'étais libre ! »
Mais l'Inquisition veille. « J'étais à peine sorti de mon grabat d'horreur, j'avais à peine fait quelques pas sur le pavé de la prison, que le mouvement de l'infernale machine cessa, et que je la vis attirée par une force invisible à travers le plafond. » Quelle nouvelle torture, pense le malheureux épouvanté, se prépare ? « Quelque chose de singulier — un changement que d'abord je ne pus apprécier distinctement — se produisit dans la chambre, — c'était évident. » Le prisonnier s'aperçoit alors que les parois de fer des murs de sa prison sont séparées du sol par « une fissure large à peu près d'un demi-pouce » ; c'était par là que filtrait la lueur sulfureuse.
« [...] le mystère de l'altération de la chambre se dévoila tout d'un coup à mon intelligence. » Les couleurs des figures murales, qui auparavant « semblaient altérées et indécises [...] prenaient à chaque instant un éclat saisissant et très-intense [...] Des yeux de démons [...] brillaient de l'éclat lugubre d'un feu que je voulais absolument, mais en vain, regarder comme imaginaire. »
« Imaginaire ! — Il me suffisait de respirer pour attirer dans mes narines la vapeur du fer chauffé ! Une odeur suffocante se répandait dans la prison ! [...] Une teinte plus riche de rouge s'étalait sur ces horribles peintures de sang ! J'étais haletant ! Je respirais avec effort ! Il n'y avait pas à douter du dessein de mes bourreaux. [...] Je reculai loin du métal ardent vers le centre du cachot. En face de cette destruction par le feu, l'idée de la fraîcheur du puits surprit mon âme comme un baume. Je me précipitai vers ses bords mortels. Je tendis mes regards vers le fond. L'éclat de la voûte enflammée illuminait ses plus secrètes cavités. Toutefois, pendant un instant d'égarement, mon esprit se refusa à comprendre la signification de ce que je voyais. A la fin, cela entra dans mon âme [...] Oh ! toutes les horreurs, excepté celle-là ! — Avec un cri, je me rejetai loin de la margelle, et, cachant mon visage dans mes mains, je pleurai amèrement. » Telle est, chez notre supplicié, même pressé par le feu, l'horreur du puits.
« La chaleur augmentait rapidement, et une fois encore je levai les yeux, frissonnant comme dans un accès de fièvre. Un second changement avait eu lieu dans la cellule, — et maintenant ce changement était évidemment dans la forme [...] La chambre avait été carrée. Je m'apercevais que deux de ses angles de fer étaient maintenant aigus, — deux conséquemment obtus. Le terrible contraste augmentait rapidement, avec un grondement, un gémissement sourd. En un instant, la chambre avait changé sa forme en celle d'un losange. Mais la transformation ne s'arrêta pas là. Je ne désirais pas, je n'espérais pas qu'elle s'arrêtât. J'aurais appliqué les murs rouges contre ma poitrine, comme un vêtement d'éternelle paix. — La mort, — me dis-je, — n'importe quelle mort, excepté celle du puits ! — Insensé ! comment n'avais-je pas compris qu'il fallait le puits, que ce puits seul, était la raison du fer brûlant qui m'assiégeait ? [...] Et maintenant, le losange s'aplatissait, s'aplatissait avec une rapidité qui ne me laissait pas le temps de la réflexion. Son centre, placé sur la ligne de sa plus grande largeur, coïncidait juste avec le gouffre béant. J'essayai de reculer [...] Enfin, il vint un moment où mon corps brûlé et contorsionné trouvait à peine sa place, où il y a à peine place pour mon pied sur le sol de la prison. Je ne luttais plus, mais l'agonie de mon âme s'exhala dans un grand et long cri suprême de désespoir. Je sentis que je chancelais sur le bord, — je détournai les yeux...
« Mais voilà comme un bruit discordant de voix humaines ! Une explosion, un ouragan de trompettes ! Un puissant rugissement comme celui d'un millier de tonnerres ! Les murs de feu reculèrent précipitamment ! Un bras étendu saisit le mien comme je tombais, défaillant, dans l'abîme. C'était le bras du général Lassalle. L'armée française était entrée à Tolède. L'inquisition était dans les mains de ses ennemis. »
Ainsi le conte se clôt sur cette sorte d'opération césarienne effectuée, au profit du supplicié, par le général Lassalle en personne, incarnation du bon père opposé à ces mauvais pères qu'étaient les inquisiteurs.
Voilà, diraient certains après avoir achevé de lire ce résumé, un récit où il est bien inutile de chercher à découvrir un sens latent, compliqué, détourné. L'imagination de Poe, évidemment sadique — cela nous le concédons — se plaisait à inventer des horreurs, des supplices et y excellait. Qu'y a-t-il besoin de mêler à tout cela ces fantasmes absurdes du corps maternel auxquels il est fait allusion dès le début de votre résumé, et sans doute l'invention de fantasmes plus choquants encore qui ne vont pas nous être épargnés !
Cependant Le Puits et le Pendule, tel tous les rêves éveillés ou endormis des hommes, est vraiment semblable à quelque chant à deux portées.
Certes, il est possible que des bourreaux raffinés imaginent réellement le cachot aux parois de fer chauffé, au puits vertigineux, au pendule lentement descendant et sifflant, où agonise notre condamné. Rien de tout cela n'est irréalisable, et la terreur possiblement réelle de ces supplices, de ces tortures, contribue dans sa relative mesure à nous donner le frisson.
Mais ceci ne suffit pas à expliquer ni pourquoi le cerveau de Poe choisit, parmi tous les thèmes d'angoisse possible, justement ces thèmes-là, ni surtout pourquoi ces horreurs accumulées, au lieu de nous laisser froids comme tant d'élucubrations analogues, nous saisissent aux mœlles.
Il fallait pour cela que le récit de ces atrocités fût chargé, pour Poe lui-même, de cette libido profonde et inconsciente qui seule permet aux œuvres d'art de faire communiquer, par des voies que le conscient ignore, l'inconscient de l'auteur avec celui de ses lecteurs.
Et si le chant de terreur du dessus, celui du cachot et des supplices inventés par l'Inquisition, semble s'expliquer superficiellement de lui-même, notre tâche analytique est de déceler le chant d'angoisse du dessous, qui seul donne à l'ensemble de l'atroce harmonie justement sa poignante et durable ampleur.
Or, il est deux grands thèmes latents qui, du fond de son inconscient, semblent avoir inspiré à Poe Le Puits et le Pendule : d'une part, celui, auquel nous avons déjà fait allusion, du retour au corps maternel, sur le mode de l'angoisse qui lui est ici, mais pas toujours forcément, lié, d'autre part, celui, que nous n'avons pas encore touché en résumant le conte, de la passivité homosexuelle, masochique, du fils envers le père, exprimée ici également sur le mode angoissé.
Un troisième problème se posera à nous au sujet du Puits et du Pendule : le grand problème fondamental de l'origine de l'angoisse, lequel est d'ailleurs loin d'être, ni biologiquement, ni analytiquement, résolu.
Nous reprendrons d'abord le premier thème : l'emprisonnement du condamné dans son sinistre cachot nous est en effet apparu d'emblée comme un fantasme du corps maternel.
Les fantasmes du corps maternel sont un héritage commun à toute l'humanité. Tous les adultes dans leurs rêves et les diverses manifestations de leur inconscient, tous les enfants jusque dans leur comportement en créent. Il ne faut pas les confondre d'ailleurs avec la tendance biologique à la régression à l'état fœtal, tendance biologique sans doute commune à tous les animaux ayant vécu en leur temps d'une vie amniotique (3). Le besoin périodique de sommeil de ces animaux dans le repos, dans le noir, souvent même dans l'attitude prénatale, manifesterait de la façon la plus reconnaissable cette tendance — dont une autre manifestation serait le coït, ce retour partiel en le corps de la femelle, auquel atteint en réalité et en totalité le seul spermatozoïde. Le pénis n'accomplit qu'un retour partiel et temporaire, le corps entier, par la sensation de la volupté, qu'un retour pour ainsi dire par procuration, au bonheur prénatal.
Mais, laissant de côté la face biologique du phénomène, nous reviendrons à notre thème proprement dit, aux fantasmes du corps maternel, ces édifices psychiques — auxquels la biologie, certes, prête toujours sa large base, ainsi qu'à tous les phénomènes de notre psychisme en général — que l'enfant peut commencer à créer dès qu'il a soupçonné son séjour antérieur en le corps maternel.
Or, contrairement à ce qu'a avancé Rank dans le Traumatisme de la naissance (4) — livre dont nous reparlerons plus loin — les fantasmes du corps maternel engendrés par l'imagination de l'adulte ou de l'enfant ne sont pas nécessairement chargés d'angoisse. il en est beaucoup qui ne sont que des rêves bienheureux. J'ai connu par exemple une petite fille dont le jeu préféré consistait à bâtir de petites cases dans la maison avec des chaises et des châles jetés par-dessus, de petits abris bien fermés, étroitement clos, où l'air et la lumière pénétraient à peine et où, voluptueusement, elle s'enfermait des heures durant. On avait beau vouloir l'en extraire, la rendre au grand air, au soleil, rien n'y faisait ; les petites cases bien closes, toujours quittées à regret, restaient son jeu de prédilection.
L'analyse, plus tard, de cette petite fille devenue femme, montra que ce jeu de son enfance était un fantasme caractéristique de retour au corps maternel. Là seulement, dans ces petites maisons symboliques, elle retrouvait le repos, l'abri en la mère — pour elle d'ailleurs en réalité précocement perdue. Et ces fantasmes vécus, ici fidèles à leur origine, restaient chargés de bonheur profond, libres de toute angoisse.
Il est des quantités de fantasmes de retour au corps maternel créés par l'imagination de l'enfant et même de l'adulte qui restent tout aussi bienheureux.
Pourquoi, devrons-nous alors nous demander, le fantasme du retour au corps maternel, qui, d'après son origine, devrait ne respirer que repos, douceur, béatitude, se charge-t-il pourtant aussi souvent d'angoisse, au point même de devenir le fantasme auquel on pourrait décerner, si l'on peut dire, la palme de l'angoisse, la peur d'être enterré vivant, cette peur qui justement hantait Edgar Poe et qui lui inspira la vision terrible et grandiose de l'Enterrement prématuré (5) : toutes les tombes de la terre ouvertes à la fois avec tous les morts s'agitant dedans en la lueur phosphorescente de leur décomposition.
Rank a cru pouvoir répondre à cette question dans le Traumatisme de la naissance. Nous tendons bien tous, dit-il, au retour à cet état de jouissance primitive (Urlust) qu'était celui du fœtus dans le corps maternel, état où toute excitation troublante et douloureuse venue du monde extérieur nous était encore épargnée, où nous baignions dans une quiétude paradisiaque. Mais sur le chemin de cette régression se dresse un obstacle : le souvenir de l'évènement qui y mit catastrophiquement fin, nous chassant de ce paradis, l'évènement de la naissance et de l'affect qui y fut lié et qui constitue la plus primitive de nos expériences d'angoisse (Urangst). Alors, chaque fois où le souvenir et l'attirance du paradis perdu du corps maternel revient nous hanter, s'éveille en même temps le souvenir de l'obstacle qui s'oppose régressivement à ce retour. Et le souvenir du paradis se trouve ainsi, automatiquement, chaque fois réinvesti d'angoisse ; sur le cachot originairement paradisiaque remonte pour ainsi dire l'angoisse éprouvée dans l'étroit puits d'angoisse par où il en fallut sortir.
Voilà, dira-t-on, qui semble admirablement s'appliquer à notre condamné de l'Inquisition, avec son horreur prédominante du puits, cette horreur qui lui ferait préférer, au moment où les parois brûlantes de la chambre se contractent sur lui comme celles d'un utérus, « n'importe quelle mort », fût-ce celle par le feu, « les murs rouges », à celle par le puits — ce qui, rationnellement, ne laisse pas de surprendre.
Cependant, la possibilité du souvenir psychologique de l'angoisse de la naissance mérite d'être mise en doute. Freud a soumis la théorie hardie, simple et simpliste de Rank à un examen critique dans Inhibition, Symptôme et Angoisse.
L'idée que les phénomènes physiologiques de la naissance : troubles des rythmes du cœur, voire asphyxie, constituent le prototype des phénomènes d'angoisse de toute la vie à venir, émana d'abord de Freud. Il l'a exposée dans le chapitre sur l'angoisse de l'Introduction à la psychanalyse et en maints autres endroits.
Mais Rank se sépare de Freud en ceci qu'il a voulu faire de l'angoisse de la naissance un souvenir psychologique, qui nous hanterait toute la vie. Et là où, comme me le disait Freud, il est impossible de suivre Rank, c'est lorsqu'il prétend que le fœtus se rappelle le passage par le vagin maternel à tel point que l'organe féminin en reste, pour tous les êtres humains, à jamais investi d'angoisse. Rank relègue par là tout à fait au second plan l'angoisse centrale de castration qui, bien plutôt que celle de la naissance, investit si souvent la blessure toujours ouverte que reste, pour l'inconscient de nous tous, l'organe féminin.
Il est d'ailleurs, dans les fantasmes du corps maternel, lorsqu'ils sont angoissés — ce qui, ne l'oublions pas, n'est pas la règle absolue — d'autres éléments d'angoisse que ceux pouvant provenir du souvenir de la naissance. L'adulte ou même l'enfant qui les crée a en effet éprouvé, en avançant dans la vie, d'autres angoisses, celles mêmes que Freud, dans Inhibition, Symptôme et Angoisse, a chronologiquement énumérées : à l'angoisse de la naissance succède bientôt l'angoisse de la séparation d'avec la mère protectrice à chacune des absences de celle-ci, plus tard la grande angoisse de la castration infligée par les éducateurs en liaison avec la répression de la sexualité infantile, puis l'angoisse de la conscience provenant de l'intériorisation des menaces de ces éducateurs, enfin la plus tardive l'angoisse de la mort, émanée du moi qui tremble narcissiquement pour son existence, quand il a appris à reconnaître la possibilité de cette mort que l'inconscient, lui, à jamais ignore.
Or, dans les fantasmes du corps maternel, toutes ces angoisses peuvent venir, par régression, se mêler, et il est à première vue difficile de faire la part de l'une ou de l'autre, le plus souvent étroitement intriquées.
Reprenons à présent l'analyse proprement dite du fantasme d'angoisse poesque qu'est Le Puits et le Pendule.
Un malheureux, par la méchanceté des Pères, qui ne sont que le Père indéfiniment multiplié en un pluriel de majesté, est condamné, pour n'avoir pas aveuglément cru en eux, pour ne pas s'être soumis à eux, bref pour le crime d'hérésie envers le Père, à quelque châtiment terrible dont l'aboutissement devra être la mort. Mais la mort et ses avenues prennent ici la forme, forme classique d'ailleurs pour l'inconscient, du retour au corps maternel, à l'état fœtal primitif sur lequel est calqué par l'imagination humaine l'état postmortal définitif. Le condamné est enfermé en un cachot profondément souterrain, noir, humide, et d'où, étrangement, la sensation de froid semble pourtant exclue : davantage, vers la fin, elle sera remplacée par la sensation d'une chaleur brûlante émanant de parois rouges qui se contractent, tel un utérus géant, pour chasser le fœtus vers le puits cloacal natal.
Mais n'anticipons pas ! Le condamné échappe, miraculeusement, une première fois, au puits, à une naissance, pourrait-on dire, prématurée. Il reste enfermé, abrité, protégé dans l'utérus d'angoisse qu'est son sinistre cachot. Tout ceci, tous ces émois interrompus par des épisodes de quasi-retour à l'état fœtal, par des retombées dans ces sommeils profonds, sans rêves, d'où le prisonnier se réveille chaque fois affamé, et surtout assoiffé. Peut-être y a-t-il ici le souvenir, comme dans le récit de Pym, des affres de l'enfant mal nourri que dut être le petit Edgar, lequel, au sein de la phtisique qu'était sa mère, ne dut trouver que peu de lait ?
Cependant, après avoir échappé une première fois au puits cloacal natal, le prisonnier s'est réveillé environné d'une lueur sulfureuse lui permettant de voir les horribles figures grimaçantes dont sont chargés les murs de sa prison. Ces démons hideux rappellent les animaux totems, figurations du Père pour l'imagination primitive, et quand le prisonnier lève les yeux, c'est en effet une figure par excellence du Père castrateur qu'il découvre ; le Temps avec sa faux. Si notre condamné, dans le noir de sa prison, reste seul, désespérément abandonné de tout secours dans sa détresse, si l'angoisse du noir pour lui répond aussi en partie à ce que Freud en a si bien dit à propos de la peur des ténébres chez l'enfant (6) — la séparation d'avec la mère, l'abandon par la protectrice — la solitude : de toutes parts, les yeux terribles des Pères invisibles veillent sur lui, les moindres de ses mouvements, on ne sait pas d'où, sont épiés, et le Temps avec sa faux, le Père castrateur, est là, présent et le domine.
Le thème des pendules, des grandes horloges, aux engins d'acier meurtriers, n'apparaît pas d'ailleurs ici pour la première fois dans l'œuvre poesque : la Signora Psyché Zénobia, dans Une mauvaise passe — La faux du temps (7) avait déjà eu les yeux pressés hors de leurs orbites et la tête tranchée par la grande aiguille de l'horloge d'une cathédrale. Il y avait là deux symboles classiques de castration juxtaposés et appliqués — ainsi que dans le Chat noir — à une femme. Dans la Mort rouge, la grande horloge lugubre, à la voix sinistre, au lourd balancier, doublet du spectre mortel qui se tient debout à côté, était symbole paternel annonciateur de la défaite du fils. Mais nulle part le fils ne nous apparaît désarmé et livré masochiquement au père comme dans le supplice au pendule des cachots de l'Inquisition.
Voici le fils garrotté, emmaillotté comme un nouveau-né, immobile tel un fœtus, couché sur son bas berceau de bois. Alentour, les parois du cachot, substitut du corps maternel. Au-dessus, dominateur, le Temps, balançant sa faux-balancier.
Or, que nous rappelle ce fantasme ? D'autres fantasmes, maintes fois rencontrés au cours d'analyses cliniques, qu'il s'agisse d'hommes ou de femmes indistinctement. Et ces fantasmes-là, quelque étranges qu'ils puissent paraître à qui ignore le monde fantastique de l'inconscient, reproduisent tous une certaine situation imaginaire : celle de l'enfant, s'imaginant encore enfermé dans le corps de sa mère, et assistant, de là, au coït de ses parents. C'est ce qu'on appelle, en termes analytiques, une observation intrautérine du coït. On ne saurait évidemment, ici, parler de souvenir ! Il s'agit sans conteste d'un fantasme, créé le plus souvent après que l'enfant eut l'occasion d'observer le coït des adultes, et projeté ensuite dans le passé par régression.
Mais quel est le promoteur instinctif de ce fantasme, le désir inconscient qui crée un tel fantasme est, comme on pouvait s'y attendre, de nature sexuelle, libidinalement personnelle. L'enfant qui a assisté au coït des grandes personnes s'est, en effet, au cours de ce spectacle, auquel en lui tout un mécanisme instinctif préformé répond, identifié à l'un et à l'autre partenaire, et davantage à l'un ou à l'autre suivant que l'élément mâle ou l'élément femelle prédomine en lui. Car l'on se tromperait si l'on croyait que chacun de nous, biologiquement, fût exclusivement mâle ou femelle. La bisexualité semble être la loi, plus ou moins, de tous les vivants, et en l'homme subsiste plus d'un élément féminin, comme en la femme plus d'un élément mâle. L'embryologie, l'anatomie, la physiologie en font déjà foi, et à ces témoignages s'ajoutent ceux, parallèles de la psychanalyse ou psychologie abyssale, en attendant que l'endocrinologie vienne dire son mot sans doute décisif (8).
Cependant, en chacun de nous, les proportions suivant lesquelles se mêlent le féminin avec le masculin varient. C'est une grande condition de santé pour l'homme que d'être constitutionnellement viril au maximum. Cette condition, chez Poe, semble avoir été assez mal remplie ; nous savions déjà à quel point, chez l'impuissant psychiquement inhibé qu'il était, la virilité s'était mal défendue, et voilà que le fantasme du supplicié sous le pendule vient en témoigner à son tour.
Poe dut écrire ce premier de ses grands contes de passivité envers le père en un temps où des crises paranoïaques — toujours, Freud nous l'a appris, à base homosexuelle — commençaient à le persécuter (9).
Or le caractère homosexuel du fantasme au pendule est évident : le pendule y est un substitut transparent du phallus du père, avec son mouvement, dans le coït, de va et vient. L'enfant, au dedans du corps maternel, y est possédé, pénétré, ou va l'être, en même temps que la mère, par le pénis paternel ; en vertu de sa constitution bisexuelle, il peut s'identifier à la femme et jouir en imagination du phallus paternel sur un mode féminin. Mais tout ceci s'accompagnait chez Poe d'une profonde régression comme aussi d'une profonde réprobation : Poe était donc pour la plus grande part resté fixé, au cours de son évolution libidinale, au stade sadique-anal auquel il avait perdu sa mère, avant trois ans, et de plus il était devenu très moral de par son éducation quant au sexuel en général. Alors la possession par le père se manifeste chez lui sur un mode cruellement masochique et punitif : le pénis du père est assimilé à un homicide croissant d'acier qui va pénétrer le fils et le châtrer, pour ainsi dire, de son cœur, ce cœur battant, symbole pour Poe, en d'autres contes déjà, de l'activité phallique, sexuelle, défendue, qui doit être châtiée. La passivité libidinale envers le père et le sentiment de culpabilité sexuelle sont, dans ce fantasme, à la fois grandiosement satisfaits. Et c'est ici que nous retrouvons le problème de l'angoisse. Quelle est l'origine de l'angoisse dont ce conte est comme pétri ? L'angoisse de la naissance ne saurait suffire à en rendre compte, malgré l'horreur prédominante du puits. L'angoisse de la séparation non plus, malgré l'isolement, l'abandon du condamné dans les ténèbres. Je crois que l'angoisse primordiale qui anime ce conte est l'angoisse de la castration, dont celles de la conscience et même de la mort, d'ailleurs, plus ou moins dérivent. C'est de la castration lente de son cœur, l'organe phallique par déplacement, qu'est menacé le supplicié par le croissant d'acier étincelant. Et la terreur du puits est peut-être bien elle-même, chez Poe pour qui le vagin de la femme était interdit, redoutable, denté, castrateur, en grande partie encore peur de la castration.
Tout ce conte, en effet, témoigne du recul invincible de Poe, sous l'empire de la menace de castration, devant l'inceste rêvé au temps de l'enfance et la sexualité en général, plus tard. Freud, dans Inhibition, Symptôme et Angoisse (10), a écrit une page qui éclaire d'un tel jour le conte d'angoisse que nous analysons qu'il nous faut la traduire et la citer en entier. Après avoir exposé que l'angoisse doit être engendrée, dans tous les cas — angoisse névrotique comme angoisse dite réelle — par la perception d'un danger réel, que ce danger soit interne, émané de l'instinct menaçant du monde extérieur (angoisse dite réelle), Freud ajoute, parlant de l'angoisse de castration en particulier : « Une suite de réflexions de Ferenczi (11), laquelle paraît pleinement justifiée, nous permet de reconnaître ici la ligne qui la relie » (l'angoisse de castration) « aux contenus primitifs de la situation de danger. L'estimation narcissique du pénis, qui est si haute, peut se rapporter à ce fait que la possession de cet organe implique la garantie d'une réunion avec la mère (avec le substitut de la mère) dans l'acte du coït. Etre privé de ce membre équivaut à une nouvelle séparation d'avec la mère, signifie par conséquent à nouveau qu'on sera livré, sans possibilité de secours, à une tension désagréable de nos besoins (comme lors de la naissance). Mais le besoin, que l'on redoute de voir grandir, est à présent un besoin spécialisé, celui de la libido génitale, non plus un besoin quelconque comme au temps où l'on était nourrisson. J'ajouterai ici que le fantasme du retour dans le corps maternel est le substitut du coït pour l'impuissant (pour celui qui est inhibé de par la menace de castration). On peut dire, dans le sens de Ferenczi, que l'individu, lequel voulait se faire représenter, pour faire retour au corps maternel, par son organe génital, remplace à présent régressivement cet organe par l'ensemble de sa personne. »
Or, si quelqu'un fut « inhibé de par la menace de castration », ce fut notre sujet d'étude, Edgar Poe ! Il n'est donc pas surprenant que son œuvre entière fourmille de fantasmes de retour au corps maternel, ces « substituts du coït pour l'impuissant », ni que ces fantasmes y culminent dans le plus significatif et le plus grandiose de tous, Le Puits et le Pendule...
Mais comme nous venons de le voir, ce n'est pas seulement le simple retour dans le corps maternel, symbolisé par le profond cachot, avec son puits cloacal et ses parois contractiles, que chante cette fiction. L'angoisse inhérente à la répression de l'inceste investit certes une partie du conte ; le danger génital que représente la mère, la femme, s'y exprime suivant le mode de l'impuissant qu'était Poe — en langage prénatal. Et cette face du récit, tournée pour ainsi dire vers la mère, est au moins autant chargée d'angoisse — le puits est donc la terreur prédominante du supplicié — que l'autre face, tournée, elle, vers le père. Cependant, il est impossible de surestimer le rôle d'angoisse joué ici également par le père.
Sans doute, d'ailleurs, est-ce la terreur de la mère interdite, de la femme, qui contribua à rejeter libidinalement Edgar Poe vers le père, se servant à cet effet de l'assez grande bisexualité de sa constitution. Ce n'est pas que fictivement, c'est réellement que Poe n'échappa au puits que pour être garrotté sous le pendule. Mais là non plus il n'échappait pas à la menace de castration qui l'avait fait trébucher et reculer devant le puits, et les velléités de sa triste sexualité devaient rester condamnées à osciller toute sa vie entre le puits et le pendule chacun fascinant mais castrateur à sa façon. Pour trouver la satisfaction érotique avec la femme, il eût fallu affronter le puits, puits construit de telle sorte, « par l'infernal génie qui en avait conçu le plan » — les Pères, Dieu, le Créateur ! — « que l'extinction soudaine de la vie était une possibilité soigneusement exclue », ce qui équivaut à insinuer que ce puits était hérissé de couteaux, d'objets tranchants auxquels on restait déchiqueté et suspendu — bref, était un « cloaque denté ». Mais pour trouver la satisfaction avec l'homme, il eût fallu se comporter en être châtré, en femme, admettre le cimeterre d'acier qui fend le cœur, substitut du phallus, et tout le narcissisme viril de Poe s'insurgeait là contre. Aussi les deux formes de satisfaction érotiques dont la possibilité s'offrait à l'imagination inconsciente de Poe, en vertu de sa bisexualité étaient-elles chacune, pour l' « inhibé de par la menace de castration » qu'il était, également chargées d'angoisse, d'angoisse, justement, de castration. Et la fiction, soi-disant tout imaginaire, du Puits et du Pendule, est en réalité le récit biographique et fidèle des oscillations de la bisexualité de Poe entre l'attitude mâle ou femelle, oscillations lesquelles de part et d'autres se heurtaient, comme à des murs infranchissables, aux menaces de castration.
Le condamné n'échappe une première fois au puits que pour être garrotté sous le pendule, puis il n'échappe au pendule que pour être à nouveau livré, cette fois, semble-t-il, de façon inéluctable, grâce à la contraction « utérine » des murs de sa prison, au puits fatal. Seul le général Lassalle — en qui revit peut-être dans l'inconscient de Poe le bon général français La Fayette, opposé au méchant John Allan — seul bon père, deus ex machina, par une sorte d'opération césarienne, fendant de son bras les murs en contraction, sauve in extremis le condamné ; fantasme suprême de désir de Poe, lequel, en réalité, restait ballotté entre les deux formes de sa bisexualité sans espoir d'en sortir.
Car, dans sa vie, Edgar Poe, qui passait pour un amoureux passionné des femmes, grâce à ses vers et à ses exaltations poétiques, était au fond perpétuellement rejeté de l'attirance extatique pour la femme à la soumission libidinale à l'homme, contre lequel grondait toujours d'ailleurs sa révolte virile en même temps. Le tendre et chaste époux de l'agonisante Virginia quittait le chevet de celle-ci pour aller, par fugues subites et parfois prolongées, vers la taverne et les « compagnons de bouteille ». Et, ce qui est plus significatif encore, Poe le paranoïaque, le persécuté, restait, comme il est de règle d'ailleurs, lié à ses persécuteurs dont il revenait étrangement solliciter l'amitié : on se rappelle sa visite lamentable à son ennemi Thomas Dunn English pour le supplier d'être son témoin en duel ; on ne saurait oublier que son plus perfide et persistant ennemi, dont il aurait eu toutes les raisons de se défier, Rufus Griswold, fut justement choisi par lui comme « exécuteur » — ici le terme est à prendre au sens radical ! — testamentaire.
Telle était la passivité, conservée par Poe adulte, envers les dérivés du Père ; tel le pli acquis, dès l'enfance, en la maison des Allan, au contact du père rigide et puissant qu'il y avait à la fois redouté, haï, admiré et aimé. Les oscillations de la libido, certes constitutionnellement assez bisexuelle de l'enfant, avaient dû être continues, de la tendre Frances au rude John ; la haine d'ailleurs crée aussi la fixation libidinale, et haïr John Allan, comme ensuite tous les substituts du père, avec la force qu'y mettait Edgar Poe, était au fond un aveu d'indissoluble attachement.
The Pit and the Pendulum (The Gift, 1843 ; Broadway Journal, I, 20). BAUDELAIRE, Nouvelles histoires extraordinaires, 1857. [Les extraits du conte ont été figurés en bleu.] [Retour]
Jaws, mâchoires. [Retour]
Voir à cet égard et pour tout ce qui suit le beau livre de FERENCZI, Versuch einer Genitaltheorie (Essai d'une théorie génitale), Internationaler Psychoanalytischer Verlag, 1924. [Retour]
Das Trauma des Geburt, Internationaler Psychoanalytischer Verlag, 1924 (Le traumatisme de la naissance, Paris, Payot, 1928). [Retour]
The Pemature Burial (paru en août 1844 dans un périodique inconnu de Philadelphie, Broadway Journal, I, 24). Ce conte n'a pas été traduit par BAUDELAIRE. [Retour]
Voir Introduction à la Psychanalyse, trad. JANKELEVITCH, Paris, Payot, 1923, p. 436. Un enfant, du fond des ténèbres où il a peur, demande à sa tante de lui parler. « Il fait plus clair, dit-il, lorsque quelqu'un parle. » [Retour]
A Predicament. The Scythe of Time (The American Museum, decembre 1838, 1840 ; Broadway Journal, II, 18). Ce conte n'a pas été traduit par BAUDELAIRE. [Retour]
Cf. MARAÑON, L'évolution de la sexualité et les états intersexuels, traduit de l'espagnol par le Dr Sanjuro D'ARELLANO, Paris, Gallimard, 1931. [Retour]
Voir Israfel, p. 569, la lettre de Poe à Tomlin (28 août 1843) où Poe suspecte son ami Wilmer de le calomnier et l'affuble des pires épithètes. [Retour]
Hemmung, Symptom und Angst, p. 85 (loc. cit., p. 383, n. 1). [Retour]
Allusion à l'Essai d'une théorie génitale (loc. cit., p. 700, n. 2). [Retour]