CHANT QUATRIÈME
Strophe 6


 
   Je m'étais endormi sur la falaise. Celui qui, pendant un jour, a poursuivi l'autruche à travers le désert, sans pouvoir l'atteindre, n'a pas eu le temps de prendre de la nourriture et de fermer les yeux. Si c'est lui qui me lit, il est capable de deviner, à la rigueur, quel sommeil s'appesantit sur moi. Mais, quand la tempête a poussé verticalement un vaisseau, avec la paume de sa main, jusqu'au fond de la mer ; si, sur le radeau, il ne reste plus de tout l'équipage qu'un seul homme, rompu par les fatigues et les privations de toute espèce ; si la lame le ballotte, comme une épave, pendant des heures plus prolongées que la vie d'homme ; et, si, une frégate, qui sillonne plus tard ces parages de désolation d'une carène fendue, aperçoit le malheureux qui promène sur l'océan sa carcasse décharnée, et lui porte un secours qui a failli être tardif, je crois que ce naufragé devinera mieux encore à quel degré fut porté l'assoupissement de mes sens. Le magnétisme et le chloroforme, quand ils s'en donnent la peine, savent quelquefois engendrer pareillement de ces catalepsies léthargiques. Elles n'ont aucune ressemblance avec la mort: ce serait un grand mensonge de le dire. Mais arrivons tout de suite au rêve, afin que les impatients, affamés de ces sortes de lectures, ne se mettent pas à rugir, comme un banc de cachalots macrocéphales qui se battent entre eux pour une femelle enceinte. Je rêvais que j'étais entré dans le corps d'un pourceau, qu'il ne m'était pas facile d'en sortir, et que je vautrais mes poils dans les marécages les plus fangeux. Était-ce comme une récompense ? Objet de mes vœux, je n'appartenais plus à l'humanité ! Pour moi, j'entendis l'interprétation ainsi, et j'en éprouvai une joie plus que profonde. Cependant, je recherchais activement quel acte de vertu j'avais accompli pour mériter, de la part de la Providence, cette insigne faveur. Maintenant que j'ai repassé dans ma mémoire les diverses phases de cet aplatissement épouvantable contre le ventre du granit, pendant lequel la marée, sans que je m'en aperçusse, passa, deux fois, sur ce mélange irréductible de matière morte et de chair vivante, il n'est peut-être pas sans utilité de proclamer que cette dégradation n'était probablement qu'une punition, réalisée sur moi par la justice divine. Mais, qui connaît ses besoins intimes ou la cause de ses joies pestilentielles ? La métamorphose ne parut jamais à mes yeux que comme le haut et magnanime retentissement d'un bonheur parfait, que j'attendais depuis longtemps. Il était enfin venu, le jour où je fus un pourceau ! J'essayais mes dents sur l'écorce des arbres ; mon groin, je le contemplais avec délice. Il ne restait plus la moindre parcelle de divinité : je sus élever mon âme jusqu'à l'excessive hauteur de cette volupté ineffable. Écoutez-moi donc, et ne rougissez pas, inépuisables caricatures du beau, qui prenez au sérieux le braiement risible de votre âme, souverainement méprisable ; et qui ne comprenez pas pourquoi le Tout-Puissant, dans un rare moment de bouffonnerie excellente, qui, certainement, ne dépasse pas les grandes lois générales du grotesque, prit, un jour, le mirifique plaisir de faire habiter une planète par des êtres singuliers et microscopiques, qu'on appelle humains, et dont la matière ressemble à celle du corail vermeil. Certes, vous avez raison de rougir, os et graisse, mais écoutez-moi. Je n'invoque pas votre intelligence ; vous la feriez rejeter du sang par l'horreur qu'elle vous témoigne : oubliez-la, et soyez conséquents avec vous-mêmes... Là, plus de contrainte. Quand je voulais tuer, je tuais ; cela, même, m'arrivait souvent, et personne ne m'en empêchait. Les lois humaines me poursuivaient encore de leur vengeance, quoique je n'attaquasse pas la race que j'avais abandonnée si tranquillement ; mais ma conscience ne me faisait aucun reproche. Pendant la journée, je me battais avec mes nouveaux semblables, et le sol était parsemé de nombreuses couches de sang caillé. J'étais le plus fort, et je remportais toutes les victoires. Des blessures cuisantes couvraient mon corps ; je faisais semblant de ne pas m'en apercevoir. Les animaux terrestres s'éloignaient de moi, et je restais seul dans ma resplendissante grandeur. Quel ne fut pas mon étonnement, quand, après avoir traversé un fleuve à la nage, pour m'éloigner des contrées que ma rage avait dépeuplées, et gagner d'autres campagnes pour y planter mes coutumes de meurtre et de carnage, j'essayai de marcher sur cette rive fleurie. Mes pieds étaient paralysés ; aucun mouvement ne venait trahir la vérité de cette immobilité forcée. Au milieu d'efforts surnaturels, pour continuer mon chemin, ce fut alors que je me réveillai, et que je sentis que je redevenais homme. La Providence me faisait ainsi comprendre, d'une manière qui n'est pas inexplicable, qu'elle ne voulait pas que, même en rêve, mes projets sublimes s'accomplissent. Revenir à ma forme primitive fut pour moi une douleur si grande, que, pendant les nuits, j'en pleure encore. Mes draps sont constamment mouillés, comme s'ils avaient été passés dans l'eau, et, chaque jour, je les fais changer. Si vous ne le croyez pas, venez me voir ; vous contrôlerez, par votre propre expérience, non pas la vraisemblance, mais, en outre, la vérité même de mon assertion. Combien de fois, depuis cette nuit passée à la belle étoile, sur une falaise, ne me suis-je pas mêlé à des troupeaux de pourceaux, pour reprendre, comme un droit, ma métamorphose détruite ! Il est temps de quitter ces souvenirs glorieux, qui ne laissent, après leur suite, que la pâle voie lactée des regrets éternels.



Strophe IV-6 — Le Rêve du pourceau

Intertextualité

H: Homme, C: Créateur, M: Maldoror, L: Lautréamont.

Les échos ressentis dans cette strophe sont de deux types. La première famille concerne le rêve d'une métamorphose lié à un état d'agonie ou de sommeil:
 Strophe I-10  (L.non-MOURANT, RÊVERIE)
 Strophe II-7  (RÊVE, LARMES)
.  Strophe IV-6  (L.non-MOURANT, L.RÊVE, L.LARMES)
La seconde famille concerne la paralysie et l'empêchement:
 Strophe II-2  (L.PERSÉCUTÉ)
.  Strophe IV-6  (L.PERSÉCUTÉ)

« Je m'étais endormi sur la falaise » Le souvenir de la strophe I-10 est important au début de cette strophe: « Je veux mourir, bercé par la vague de la mer tempêtueuse, ou debout sur la montagne... les yeux en haut, non... » Celui qui est en hauteur regarde, et aspire, vers le bas. D'où sa régression à la condition du pourceau. On doit alors souligner le retournement que le rêve avorté opère, puisque la fin de la strophe allume « la belle étoile » et une « pâle voie lactée ». Il y a bien alors, d'une certaine manière, des yeux en haut s'il n'a pas explicitement les yeux vers le haut. La ressemblance avec la strophe I-10 se poursuit à travers le thème du mourant. La proximité de la mort n'est évoquée que pour être tout de suite rejetée. La rêverie ou la méditation remplace le rêve mais évoque une forme volante mystérieuse (« spectre horrible et content ») sans toutefois parler de métamorphose.

La notion de couple (homme et pourceau) dans l'unité, ainsi que le début de la strophe sur le sommeil, l'évocation d'un rêve heureux, la fin de la strophe dans les larmes, sont des éléments de similitude avec la strophe de l'hermaphrodite (II-7). Elle en constitue manifestement une réécriture. La narration est passée d'un regard extérieur au personnage (hermaphrodite) au regard du personnage lui-même (Lautréamont / pourceau).

On relève par ailleurs plusieurs points communs avec la strophe II-2 à la fin de la strophe. L'empêchement du besoin, la contrariété du désir (d'actes porteurs de gloire), sont dans les deux cas rapportés à la Providence ou au Tout-Puissant. La paralysie des pieds remplace la paralysie des doigts. L'écoulement intarissable des larmes se substitue alors à l'écoulement du sang. La précision sur le changement régulier des draps rappelle enfin la déclaration sur le passage de la blanchisseuse.

Commentaires divers sur cette strophe

Rapprochements littéraires pour cette strophe

Il nous reste à lire certaines œuvres de Byron, notamment Don Juan. Compte tenu de son implication indirecte, à travers le poème Mazeppa de lord Byron, Voltaire pourrait être également à considérer. Un conte comme Le Blanc et le noir, par exemple, montre un certain goût pour s'amuser de la Providence et jouer avec la poésie des métamorphoses.

En marge de l'étude du style et de quelques expressions caractéristiques disséminées un peu partout dans Les Chants, Lucienne Rochon a parlé d'influences manifestes de L'Odyssée d'Homère pour la strophe II-8 (épisode de Polyphème) et pour cette strophe IV-6 (épisodes mêlés du naufrage d'Ulysse, Chant V, et de la rencontre de Circé, Chant X) (cf. Lucienne Rochon, Lautréamont et le style homérique, Lettres modernes, 1971). Ce sont des impressions que l'on peut partager, mais il est difficile de les étayer par des passages précis. Ulysse est bien longuement ballotté par les flots, mais il n'est ni sauvé par un navire ni resté inanimé, livré au rêve, sur un rocher de granit. De même, ses compagnons changés en pourceaux sont mécontents de leur sort et ne se battent pas. Ulysse lui-même n'est pas transformé. Toutefois, compte tenu du changement d'animal, par rapport au cheval de Mazeppa, la réminiscence de l'épisode de Circé a peut-être un peu compté. Ajoutons que l'évasion d'Ulysse et ses compagnons de la grotte de Polyphème se rapproche de Mazeppa. Ulysse est en effet suspendu sous un bélier, et fait presque corps avec lui. Mais cela reste très court. L'étude de cet épisode ne nous a rien apporté non plus pour cette strophe.

Discussion et interprétation

L'histoire du naufragé occupe une place importante, et il est probable qu'il existe des sources essentielles encore non identifiées. Nous avons eu l'occasion d'évoquer cette strophe à propos du roman L'Île du docteur Moreau (1896) de Herbert George Wells, mais ce recadrage vise peut-être trop haut... D'ores et déjà, la découverte du poème Mazeppa de lord Byron est une étape importante. Avec les liens entre strophes, et les autres influences constatées, il y a bien une relation particulière pertinente avec lord Byron.

Dans son ensemble, le Chant quatrième explore diverses formes d'hybridation ou de dualité d'êtres. Le fait que Mazeppa s'inscrive bien dans ce thème nous semble plutôt confortant. (Rév. avril 2006)