Je m'étais endormi sur la falaise. Celui qui, pendant un jour, a poursuivi l'autruche à travers le désert, sans pouvoir l'atteindre, n'a pas eu le temps de prendre de la nourriture et de fermer les yeux. Si c'est lui qui me lit, il est capable de deviner, à la rigueur, quel sommeil s'appesantit sur moi. Mais, quand la tempête a poussé verticalement un vaisseau, avec la paume de sa main, jusqu'au fond de la mer ; si, sur le radeau, il ne reste plus de tout l'équipage qu'un seul homme, rompu par les fatigues et les privations de toute espèce ; si la lame le ballotte, comme une épave, pendant des heures plus prolongées que la vie d'homme ; et, si, une frégate, qui sillonne plus tard ces parages de désolation d'une carène fendue, aperçoit le malheureux qui promène sur l'océan sa carcasse décharnée, et lui porte un secours qui a failli être tardif, je crois que ce naufragé devinera mieux encore à quel degré fut porté l'assoupissement de mes sens. Le magnétisme et le chloroforme, quand ils s'en donnent la peine, savent quelquefois engendrer pareillement de ces catalepsies léthargiques. Elles n'ont aucune ressemblance avec la mort: ce serait un grand mensonge de le dire. Mais arrivons tout de suite au rêve, afin que les impatients, affamés de ces sortes de lectures, ne se mettent pas à rugir, comme un banc de cachalots macrocéphales qui se battent entre eux pour une femelle enceinte. Je rêvais que j'étais entré dans le corps d'un pourceau, qu'il ne m'était pas facile d'en sortir, et que je vautrais mes poils dans les marécages les plus fangeux. Était-ce comme une récompense ? Objet de mes vœux, je n'appartenais plus à l'humanité ! Pour moi, j'entendis l'interprétation ainsi, et j'en éprouvai une joie plus que profonde. Cependant, je recherchais activement quel acte de vertu j'avais accompli pour mériter, de la part de la Providence, cette insigne faveur. Maintenant que j'ai repassé dans ma mémoire les diverses phases de cet aplatissement épouvantable contre le ventre du granit, pendant lequel la marée, sans que je m'en aperçusse, passa, deux fois, sur ce mélange irréductible de matière morte et de chair vivante, il n'est peut-être pas sans utilité de proclamer que cette dégradation n'était probablement qu'une punition, réalisée sur moi par la justice divine. Mais, qui connaît ses besoins intimes ou la cause de ses joies pestilentielles ? La métamorphose ne parut jamais à mes yeux que comme le haut et magnanime retentissement d'un bonheur parfait, que j'attendais depuis longtemps. Il était enfin venu, le jour où je fus un pourceau ! J'essayais mes dents sur l'écorce des arbres ; mon groin, je le contemplais avec délice. Il ne restait plus la moindre parcelle de divinité : je sus élever mon âme jusqu'à l'excessive hauteur de cette volupté ineffable. Écoutez-moi donc, et ne rougissez pas, inépuisables caricatures du beau, qui prenez au sérieux le braiement risible de votre âme, souverainement méprisable ; et qui ne comprenez pas pourquoi le Tout-Puissant, dans un rare moment de bouffonnerie excellente, qui, certainement, ne dépasse pas les grandes lois générales du grotesque, prit, un jour, le mirifique plaisir de faire habiter une planète par des êtres singuliers et microscopiques, qu'on appelle humains, et dont la matière ressemble à celle du corail vermeil. Certes, vous avez raison de rougir, os et graisse, mais écoutez-moi. Je n'invoque pas votre intelligence ; vous la feriez rejeter du sang par l'horreur qu'elle vous témoigne : oubliez-la, et soyez conséquents avec vous-mêmes... Là, plus de contrainte. Quand je voulais tuer, je tuais ; cela, même, m'arrivait souvent, et personne ne m'en empêchait. Les lois humaines me poursuivaient encore de leur vengeance, quoique je n'attaquasse pas la race que j'avais abandonnée si tranquillement ; mais ma conscience ne me faisait aucun reproche. Pendant la journée, je me battais avec mes nouveaux semblables, et le sol était parsemé de nombreuses couches de sang caillé. J'étais le plus fort, et je remportais toutes les victoires. Des blessures cuisantes couvraient mon corps ; je faisais semblant de ne pas m'en apercevoir. Les animaux terrestres s'éloignaient de moi, et je restais seul dans ma resplendissante grandeur. Quel ne fut pas mon étonnement, quand, après avoir traversé un fleuve à la nage, pour m'éloigner des contrées que ma rage avait dépeuplées, et gagner d'autres campagnes pour y planter mes coutumes de meurtre et de carnage, j'essayai de marcher sur cette rive fleurie. Mes pieds étaient paralysés ; aucun mouvement ne venait trahir la vérité de cette immobilité forcée. Au milieu d'efforts surnaturels, pour continuer mon chemin, ce fut alors que je me réveillai, et que je sentis que je redevenais homme. La Providence me faisait ainsi comprendre, d'une manière qui n'est pas inexplicable, qu'elle ne voulait pas que, même en rêve, mes projets sublimes s'accomplissent. Revenir à ma forme primitive fut pour moi une douleur si grande, que, pendant les nuits, j'en pleure encore. Mes draps sont constamment mouillés, comme s'ils avaient été passés dans l'eau, et, chaque jour, je les fais changer. Si vous ne le croyez pas, venez me voir ; vous contrôlerez, par votre propre expérience, non pas la vraisemblance, mais, en outre, la vérité même de mon assertion. Combien de fois, depuis cette nuit passée à la belle étoile, sur une falaise, ne me suis-je pas mêlé à des troupeaux de pourceaux, pour reprendre, comme un droit, ma métamorphose détruite ! Il est temps de quitter ces souvenirs glorieux, qui ne laissent, après leur suite, que la pâle voie lactée des regrets éternels.
H: Homme, C: Créateur, M: Maldoror, L: Lautréamont.
Les échos ressentis dans cette strophe sont de deux types. La première famille concerne le rêve d'une métamorphose lié à un état d'agonie ou de sommeil:
. Strophe I-10 (L.non-MOURANT, RÊVERIE)
. Strophe II-7 (RÊVE, LARMES)
. Strophe IV-6 (L.non-MOURANT, L.RÊVE, L.LARMES)
La seconde famille concerne la paralysie et l'empêchement:
. Strophe II-2 (L.PERSÉCUTÉ)
. Strophe IV-6 (L.PERSÉCUTÉ)
« Je m'étais endormi sur la falaise » Le souvenir de la strophe I-10 est important au début de cette strophe: « Je veux mourir, bercé par la vague de la mer tempêtueuse, ou debout sur la montagne... les yeux en haut, non... » Celui qui est en hauteur regarde, et aspire, vers le bas. D'où sa régression à la condition du pourceau. On doit alors souligner le retournement que le rêve avorté opère, puisque la fin de la strophe allume « la belle étoile » et une « pâle voie lactée ». Il y a bien alors, d'une certaine manière, des yeux en haut s'il n'a pas explicitement les yeux vers le haut. La ressemblance avec la strophe I-10 se poursuit à travers le thème du mourant. La proximité de la mort n'est évoquée que pour être tout de suite rejetée. La rêverie ou la méditation remplace le rêve mais évoque une forme volante mystérieuse (« spectre horrible et content ») sans toutefois parler de métamorphose.
La notion de couple (homme et pourceau) dans l'unité, ainsi que le début de la strophe sur le sommeil, l'évocation d'un rêve heureux, la fin de la strophe dans les larmes, sont des éléments de similitude avec la strophe de l'hermaphrodite (II-7). Elle en constitue manifestement une réécriture. La narration est passée d'un regard extérieur au personnage (hermaphrodite) au regard du personnage lui-même (Lautréamont / pourceau).
On relève par ailleurs plusieurs points communs avec la strophe II-2 à la fin de la strophe. L'empêchement du besoin, la contrariété du désir (d'actes porteurs de gloire), sont dans les deux cas rapportés à la Providence ou au Tout-Puissant. La paralysie des pieds remplace la paralysie des doigts. L'écoulement intarissable des larmes se substitue alors à l'écoulement du sang. La précision sur le changement régulier des draps rappelle enfin la déclaration sur le passage de la blanchisseuse.
L'Autruche. Sa poésie semble reliée à l'étymologie de son ancien nom de famille. Jusqu'à une période assez récente, les kiwis (de Nouvelle-Zélande), les émeus (d'Australie), les autruches (d'Afrique), et les nandous (d'Amérique du sud) formaient la sous-classe des « ratites », du latin ratis, qui signifie : radeau. Ils ont à présent chacun leur ordre.
Les kiwis sont rescapés des forêts. Comme pour certains perroquets, l'absence de prédateurs leur a fait perdre la faculté de voler. Leurs ailes ont rapetissé. Ils ont perdu leur queue. Ce sont des anges déchus...
Les trois autres sont des oiseaux coureurs de plaines, pampas, savanes ou déserts. L'autruche se rencontre dans le Sahara. Je ne sais si le choix du mot ratis vient de là, mais leur incapacité à décoller et à voler fait d'eux comme des voiliers dégradés, des épaves...
Les autruches vivent en bande et sont aussi très remarquables en tant que veilleurs. Elles entreraient bien dans la poésie de la strophe V-3. On comprend donc ici le désir du dormeur de l'attraper. Toujours en éveil, elles ne dorment pas plus de 15 minutes consécutives. Comme des périscopes inquiets, elles ont une vue perçante. Leur vigilance sert de système d'alarme aux zèbres et aux antilopes.
Le Chloroforme. Liliane Durand-Dessert a indiqué que sa découverte date de 1831 et son emploi en tant qu'anesthésique pour l'homme de 1847. « Le magnétisme et le chloroforme, quand ils s'en donnent la peine, savent quelquefois engendrer pareillement de ces catalepsies léthargiques. » Traversée du léthé, ou jeu métonymique. Compte tenu de la mention de la « femelle enceinte » et du rapprochement avec le poème Mazeppa de Byron, on aimerait savoir aussi quand commença l'usage du chloroforme pour les accouchements. À la fin du roman La Joie de vivre (1884) d'Émile Zola, le Dr Cazenove l'évoque lors du délicat accouchement de Louise. Dans son Journal, en 1886, Edmond de Goncourt rapporte une confidence d'Alphonse Daudet sur l'affreux accouchement de sa femme, écrivain à ses heures, où l'on voit que le chloroforme faisait parfois aussi accoucher de délires...
« Rapidement, avec la vivacité d'un homme résolu, il discuta l'emploi du chloroforme. Il avait apporté le nécessaire, mais certains symptômes lui laissaient la crainte d'une hémorragie, ce qui était une contre-indication formelle. Les syncopes et la petitesse du pouls le préoccupaient. Aussi résista-t-il aux supplications de la famille, qui demandait le chloroforme, malade de ces souffrances qu'elle partageait depuis bientôt vingt-quatre heures ; et il était encouragé dans son refus par l'attitude de la sage-femme, dont les épaules se haussaient de répugnance et de mépris.
« J'accouche bien deux cents femmes par an, murmurait-elle. Est-ce qu'elles ont besoin de ça pour se tirer d'affaire ?... Elles souffrent, tout le monde souffre ! » (Zola, La Joie de vivre, Chapitre X.)
« Dépêche de Daudet, qui m'annonce la naissance d'une petite Edmée.
Ce soir, je me traîne comme je peux chez les Daudet. Daudet me dit que la couche a été affreuse et que la pauvre femme a été entourée des affres de la mort. Il parle du cerveau de sa femme, comme vu à jour pendant le délire du chloroforme, et des hautes choses qui en sont sorties et qui étonnaient l'accoucheur, n'ayant jamais rencontré chez ses accouchées un pareil cerveau de femme. » (Les Goncourt, Journal, 29 juin 1886.)
Il y a des références antérieures à l'écriture des Chants. Dans Les Travailleurs de la mer (1866), Hugo fait un rappel lapidaire à propos des Guernesiais : « Dans cet archipel puritain où la reine d'Angleterre a été blâmée de violer la Bible en accouchant par le chloroforme, le bateau à vapeur eut pour premier succès d'être baptisé : Le Bateau-Diable (Devil-Boat). » La reine Victoria Ière (1819-1901) avait eu son premier fils (le futur Edouard VII) en 1841.
« Objet de mes vœux » a été rapporté au poème L'Isolement des Méditations poétiques (1820) de Lamartine par Pierre-Olivier Walzer : « Que ne puis-je, porté sur le char de l'aurore, Vague objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi, Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore ? » Il convient pourtant d'être prudent, car c'est une ancienne formule consacrée pour parler de l'être désiré. Le désir d'une union charnelle en était même le sens fréquent ; Goethe dans Stella (1776) : « Fernand, je sens que mon amour pour toi n'est pas interessé ; n'est pas la passion d'une amante, qui sacrifierait tout pour posséder l'objet de ses vœux. » (Acte V) Lamartine détournait un poncif car « Vague » atténue singulièrement les choses.
Voici des exemples relevés chez Molière dans la comédie Le Médecin malgré lui (1666), Sganarelle dit ironiquement à sa femme : « Doux objet de mes vœux, je vous frotterai les oreilles. » (I,1) ; chez Voltaire dans La Pucelle (1755/62) : « En arrivant, il cria : « Fils d'Alix, [...] Sauve le jour à l'objet de mes vœux » (Chant IV), et dans la tragédie Tancrède (1760) : « ô céleste puissance, ne m'abandonnez point dans ces moments affreux ! Grand Dieu ! Vous connaissez l'objet de tous mes vœux ; vous connaissez mon cœur : est-il donc si coupable ? » (II,5) ; chez Casanova, dans Histoire de ma vie (1789-98) : « Laisse donc, glorieux objet de mes vœux, que je te rende entièrement heureuse. » (2,VI) ; chez Cousin de Grainville dans Le Dernier homme (1805) : « Nos cœurs, toujours unis et d'intelligence, ne s'entendent point sur l'objet de mes vœux les plus ardens. » (Chant VI) ; chez Chateaubriand dans Les aventures du dernier Abencérage (1826) : « Je viens ici prier pour toi ; toi seul es maintenant l'objet de mes vœux ; j'oublie mon âme pour la tienne. » ; chez Charles Nodier dans Les Quatre talismans (1838) : « Et j'ajoutais, en gémissant du profond de mon cœur : Barbare souverain de la Chine, rends-moi Zénaïb, l'unique objet de mes vœux, Zénaïb que tu m'as ravie, ma belle et tendre Zénaïb !... » (Seconde journée) Ce sont là des exemples proches de l'emploi qui est fait de cette formule dans Poésies II. Dernier exemple dans Mademoiselle de Maupin (1835) de Gautier, qui fait bien la liaison avec le rêve.
« J'avais aussi un autre désir, plus vif, plus ardent, plus perpétuellement éveillé, plus chèrement caressé, et auquel j'avais bâti dans mon âme un ravissant château de cartes, un palais de chimères, détruit bien souvent et relevé avec une constance désespérée : — c'était d'avoir une maîtresse, — une maîtresse tout à fait à moi, — comme le cheval. — Je ne sais pas si la réalisation de ce rêve m'aurait aussi promptement trouvé froid que la réalisation de l'autre ; — j'en doute. Mais peut-être ai-je tort, et en serai-je aussi vite lassé. — Par une disposition spéciale, je désire si frénétiquement ce que je désire, sans toutefois rien faire pour me le procurer, que si par hasard, ou autrement, j'arrive à l'objet de mon vœu, j'ai une courbature morale si forte, et suis tellement harassé, qu'il me prend des défaillances, et que je n'ai plus assez de vigueur pour en jouir : aussi des choses qui me viennent sans que je les aie souhaitées me font-elles ordinairement plus de plaisir que celles que j'ai le plus ardemment convoitées. » (Gautier, Mademoiselle de Maupin, Chapitre Ier.)
« Os et graisse... » Expression curieuse à nos yeux. Il s'agit peut-être de dire, plus précisément, os et mœlle ?
Il nous reste à lire certaines œuvres de Byron, notamment Don Juan. Compte tenu de son implication indirecte, à travers le poème Mazeppa de lord Byron, Voltaire pourrait être également à considérer. Un conte comme Le Blanc et le noir, par exemple, montre un certain goût pour s'amuser de la Providence et jouer avec la poésie des métamorphoses.
En marge de l'étude du style et de quelques expressions caractéristiques disséminées un peu partout dans Les Chants, Lucienne Rochon a parlé d'influences manifestes de L'Odyssée d'Homère pour la strophe II-8 (épisode de Polyphème) et pour cette strophe IV-6 (épisodes mêlés du naufrage d'Ulysse, Chant V, et de la rencontre de Circé, Chant X) (cf. Lucienne Rochon, Lautréamont et le style homérique, Lettres modernes, 1971). Ce sont des impressions que l'on peut partager, mais il est difficile de les étayer par des passages précis. Ulysse est bien longuement ballotté par les flots, mais il n'est ni sauvé par un navire ni resté inanimé, livré au rêve, sur un rocher de granit. De même, ses compagnons changés en pourceaux sont mécontents de leur sort et ne se battent pas. Ulysse lui-même n'est pas transformé. Toutefois, compte tenu du changement d'animal, par rapport au cheval de Mazeppa, la réminiscence de l'épisode de Circé a peut-être un peu compté. Ajoutons que l'évasion d'Ulysse et ses compagnons de la grotte de Polyphème se rapproche de Mazeppa. Ulysse est en effet suspendu sous un bélier, et fait presque corps avec lui. Mais cela reste très court. L'étude de cet épisode ne nous a rien apporté non plus pour cette strophe.
L'histoire du naufragé occupe une place importante, et il est probable qu'il existe des sources essentielles encore non identifiées. Nous avons eu l'occasion d'évoquer cette strophe à propos du roman L'Île du docteur Moreau (1896) de Herbert George Wells, mais ce recadrage vise peut-être trop haut... D'ores et déjà, la découverte du poème Mazeppa de lord Byron est une étape importante. Avec les liens entre strophes, et les autres influences constatées, il y a bien une relation particulière pertinente avec lord Byron.
Dans son ensemble, le Chant quatrième explore diverses formes d'hybridation ou de dualité d'êtres. Le fait que Mazeppa s'inscrive bien dans ce thème nous semble plutôt confortant. (Rév. avril 2006)