CHANT PREMIER
Strophe 13


 
   Le frère de la sangsue marchait à pas lents dans la forêt. Il s'arrête à plusieurs reprises, en ouvrant la bouche pour parler. Mais, chaque fois sa gorge se resserre, et refoule en arrière l'effort avorté. Enfin, il s'écrie: « Homme, lorsque tu rencontres un chien mort retourné, appuyé contre une écluse qui l'empêche de partir, n'aille pas, comme les autres, prendre avec ta main, les vers qui sortent de son ventre gonflé, les considérer avec étonnement, ouvrir un couteau, puis en depecer un grand nombre, en te disant que, toi, aussi, tu ne seras pas plus que ce chien. Quel mystère cherches-tu? Ni moi, ni les quatre pattes-nageoires de l'ours marin de l'océan Boréal, n'avons pu trouver le problème de la vie. Prends garde, la nuit s'approche, et tu es là depuis le matin. Que dira ta famille, avec ta petite soeur, de te voir si tard arriver? Lave tes mains, reprends la route qui va où tu dors... Quel est cet être, là-bas, a l'horizon, et qui ose approcher de moi, sans peur, à sauts obliques et tourmentés; et quelle majesté, mêlée d'une douceur sereine! Son regard, quoique doux, est profond. Ses paupières énormes jouent avec la brise, et paraissent vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux monstrueux, mon corps tremble; c'est la première fois, depuis que j'ai sucé les sèches mamelles de ce qu'on appelle une mère. Il y a comme une auréole de lumière éblouissante autour de lui. Quand il a parlé, tout s'est tu dans la nature, et a éprouvé un grand frisson. Puisqu'il te plaît de venir à moi, comme attiré par un aimant, je ne m'y opposerai pas. Qu'il est beau! Ça me fait de la peine de le dire. Tu dois être puissant; car, tu as une figure plus qu'humaine, triste comme l'univers, belle comme le suicide. Je t'abhorre autant que je le peux; et je préfère voir un serpent, entrelacé autour de mon cou depuis le commencement des siècles, que non pas tes yeux... Comment!... c'est toi, crapaud!... gros crapaud!... infortuné crapaud!... Pardonne!... pardonne!... Que viens-tu faire sur cette terre où sont les maudits? Mais, qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et fétides, pour avoir l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut, par un ordre supérieur, avec la mission de consoler les diverses races d'êtres existants, tu t'abattis sur la terre, avec la rapidité du milan, les ailes non fatiguées de cette longue, magnifique course; je te vis! Pauvre crapaud! Comme alors je pensais à l'infini, en même temps qu'à ma faiblesse. « Un de plus qui est supérieur à ceux de la terre, me disais-je : cela, par la volonté divine. Moi, pourquoi pas aussi ? A quoi bon l'injustice, dans les décrets suprêmes? Est-il insensé, le Créateur; cependant le plus fort, dont la colère est terrible! » Depuis que tu m'es apparu, monarque des étangs et des marécages! couvert d'une gloire qui n'appartient qu'à Dieu, tu m'as en partie consolé; mais, ma raison chancelante s'abîme devant tant de grandeur! Qui es-tu donc? Reste... oh ! reste encore sur cette terre! Replie tes blanches ailes, et ne regarde pas en haut, avec des paupières inquiètes... Si tu pars, partons ensemble! » Le crapaud s'assit sur les cuisses de derrière (qui ressemblent tant à celles de l'homme!) et, pendant que les limaces, les cloportes et les limaçons s'enfuyaient à la vue de leur ennemi mortel, prit la parole en ces termes: « Maldoror, écoute-moi. Remarque ma figure, calme comme un miroir, et je crois avoir une intelligence égale à la tienne. Un jour, tu m'appelas le soutien de ta vie. Depuis lors, je n'ai pas démenti la confiance que tu m'avais vouée. Je ne suis qu'un simple habitant des roseaux, c'est vrai; mais, grâce à ton propre contact, ne prenant que ce qu'il y avait de beau en toi, ma raison s'est agrandie, et je puis te parler. Je suis venu vers toi, afin de te retirer de l'abîme. Ceux qui s'intitulent tes amis te regardent, frappés de consternation, chaque fois qu'ils te rencontrent, pâle et voûté, dans les théâtres, dans les places publiques, dans les églises, ou pressant, de deux cuisses nerveuses, ce cheval qui ne galope que pendant la nuit, tandis qu'il porte son maître-fantôme, enveloppé dans un long manteau noir. Abandonne ces pensées, qui rendent ton coeur vide comme un désert; elles sont plus brûlantes que le feu. Ton esprit est tellement malade que tu ne t'en aperçois pas, et que tu crois être dans ton naturel, chaque fois qu'il sort de ta bouche des paroles insensées, quoique pleines d'une infernale grandeur. Malheureux! qu'as-tu dit depuis le jour de ta naissance? O triste reste d'une intelligence immortelle, que Dieu avait créée avec tant d'amour! Tu n'as engendré que des malédictions, plus affreuses que la vue de panthères affamées! Moi, je préférerais avoir les paupières collées, mon corps manquant des jambes et des bras, avoir assassiné un homme, que ne pas être toi ! Parce que je te hais. Pourquoi avoir ce caractère qui m'étonne? De quel droit viens-tu sur cette terre, pour tourner en dérision ceux qui l'habitent, épave pourrie, ballottée par le scepticisme? Si tu ne t'y plais pas, il faut retourner dans les sphères d'où tu viens. Un habitant des cités ne doit pas résider dans les villages, pareil à un étranger. Nous savons que, dans les espaces, il existe des sphères plus spacieuses que la nôtre, et dont les esprits ont une intelligence que nous ne pouvons même pas concevoir. Eh bien, va-t'en !... retire-toi de ce sol mobile !... montre enfin ton essence divine, que tu as cachée jusqu'ici; et, le plus tôt possible, dirige ton vol ascendant vers ta sphère, que nous n'envions point, orgueilleux que tu es! car, je ne suis pas parvenu à reconnaître si tu es un homme ou plus qu'un homme! Adieu donc; n'espère plus retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as été la cause de ma mort. Moi, je pars pour l'éternité, afin d'implorer ton pardon! »



Strophe I-13 — Le Crapaud

Intertextualité

H: Homme, C: Créateur, M: Maldoror, L: Lautréamont.

Cette strophe inverse la situation de la précédente. Au lieu de Maldoror allant vers le fossoyeur, c'est le crapaud qui vient inopinément vers Maldoror. Le ravissement du fossoyeur est ainsi rejoué par Maldoror, avec quelques petites variantes sur les points soulevés, et c'est le crapaud qui fustige le scepticisme de Maldoror, comme Maldoror fustigeait les doutes et les rêves du fossoyeur. L'horreur soudaine de Maldoror renvoie au contraste entre les traits et la parole noté par le fossoyeur. L'analogie entre le crapaud et le Maldoror de la strophe I-12 semble être encore plus profonde, mais il faut accepter l'interprétation proposée pour la strophe I-12. Nous y reviendrons plus loin.
 Strophe I-12  (M.angélique, FOSSOYEUR.ravi)
.  Strophe I-13  (M.ravi, CRAPAUD.angélique)

L'appellatif « Homme... » et l'image des vers dans la main pourrait répéter le début de la strophe I-6 et son image de larmes dans la main. L'acteur de la strophe I-6 agissait comme une sangsue, et il y a peut-être là l'explication du choix de la mention « le frère de la sangsue ». La suite de la strophe, comme la première version de 1868, indiquent clairement qu'il s'agit de Maldoror.
 Strophe I-6  (GOÛT DES LARMES)

Deux passages semblent reprendre d'une autre façon des éléments de la strophe I-7. Il y a tout d'abord l'expression de la préférence : « je préfère voir un serpent, entrelacé autour de mon cou depuis le commencement des siècles, que non pas tes yeux... » qui rappelle l'aveu de Maldoror à la belle femme nue : « Je te préfère à lui ; parce que j'ai pitié des malheureux. » qui faisait suite au mouvement : « une belle femme nue vint se coucher à mes pieds ». Dans ce cas, il faudrait voir dans le crapaud un retour du ver luisant écrasé par Maldoror. La vision de la femme dans l'ombre renvoie à nos découvertes chez Gœthe. La charogne viendrait peut-être alors prolonger ici la belle femme nue tombée au fond du lac à la strophe I-7. Un autre point concerne l'évocation de l'océan boréal qui rappelle celle des « froides régions polaires ». Enfin, on peut retrouver le jeu sur les superlatifs : « le plus fort » ou « le plus faible » et l'évocation de la Justice ou l'injustice du Créateur.
 Strophe I-7  (VER.luisant, FEMME.ombre au pied)
.  Strophe I-13  (CRAPAUD.auréolé, SERPENT.ténèbres au cou)

Mais ce texte paraît aussi faire allusion à la strophe I-8 et donner la clé de l'énigme de sa fin. On le comprend comme sa suite. Aussi, il est intéressant de comparer les deux versions du chant premier. Dans la version définitive le crapaud a en effet remplacé Dazet, et la prise en compte d'un lien avec la strophe I-8, qui, elle, n'a presque pas changé, révèle une belle présence d'esprit de la part du poète. La figure du crapaud s'affirme et s'impose naturellement grâce à des éléments secondaires qui étaient déjà présents dans deux strophes.
 Strophe I-8  (CRAPAUDS ÉGARÉS)
 Strophe I-9  (H.GRENOUILLE, H.INTELLIGENCE)
.  Strophe I-13  (CRAPAUD ENVOYÉ)

Le premier point à considérer est une phrase qui figure de la même manière, à une virgule près, dans la première version (de 1868) et dans la dernière version: « Comme alors je pensais à l'infini, en même temps qu'à ma faiblesse. » On s'en souvient, le besoin de l'infini est le point central de la strophe I-8, et « descendre d'en-haut » correspond bien à un atterrissage sur la tête. La liaison est brève, facile à manquer, mais plausible.

Dans la première version, il s'agissait donc de Dazet et non d'un crapaud. D'après les indications données, aussi bien dans ce texte (« Replie tes blanches ailes... ») qu'à la strophe I-10 (« ...cet ange de consolation qui me couvre de ses ailes bleues »), Dazet était un ange ailé (à l'image d'un adolescent et non d'un animal). Son absence était remarquée à la strophe I-9: (« ...pourquoi n'es-tu pas avec moi... »), mais il apparaissait dans la chambre funéraire à la fin de la strophe I-10. Et surtout, dans cette strophe I-13, Dazet annonçait qu'il allait mourir et que Maldoror ne le retrouverait plus sur son passage.

Dans la dernière version, ce dernier point reste vrai. Mais, en remplaçant Dazet par un crapaud, Lautréamont a effacé l'annonce de la mort prochaine. La phrase restante: « Tu as été la cause de ma mort », reste une accusation, mais elle plonge désormais sa mort dans le passé. De fait, le « Pardonne !... pardonne !... » semble implorer davantage que le manque de reconnaissance ou bien sa description peu aimable. Les mentions de Dazet aux strophes I-9, I-10 et I-12 ont par ailleurs été remplacées respectivement par le poulpe au regard de soie, le rhinolophe et le pou. Cela rompt un lien entre ces strophes au profit de possibles liens avec les chants suivants. Aussi le choix du crapaud pour cette strophe nous semble avoir été véritablement génial. Il paraît lié à la découverte du phénomène des « pluies de crapaud », mentionné explicitement à la strophe IV-7 ; ou, plus exactement, à la découverte du parti qu'il pouvait en tirer dans son oeuvre. Ce remplacement prend un tour génial à cause d'une phrase existant dans la première version de la strophe I-8: « [les chiens se mettent à aboyer] contre les crapauds, qu'ils broient d'un coup sec de mâchoire (pourquoi se sont-ils éloignés du marais ?) » Si l'on se souvient de la comparaison, « moi, comme les chiens... », on a alors une autre raison de croire que le pauvre crapaud tombé de son marais céleste a dû finir dans la bouche du volcan. Cela renforce la véracité de la comparaison aux chiens. Ainsi le choix du crapaud est un enrichissement intertextuel de la composition.

Selon cette interprétation, — mais on s'en doutait un peu en comparant les deux versions, — on voit qu'il n'est plus utile de chercher une source littéraire pour le crapaud vis-à-vis du contenu de cette strophe I-13. Seule la mention de la strophe I-8 et les détails spécifiques introduits en même temps (comme « ses yeux monstrueux », ou « les cuisses de derrière (qui ressemblent tant à celles de l'homme!) ») pourraient être liés à des sources littéraires. Mais dans ce dernier cas, c'est le lien avec la strophe I-9 qui s'impose. Il parachève la comparaison entre l'homme et la grenouille.

La strophe II-14 retraite cette strophe d'une façon légèrement différente. Elle débute également sur l'image d'un corps flottant au ventre gonflé, et se termine sur les retrouvailles entre Maldoror et Hölzer. Ce cas montre que la réécriture n'est pas toujours fortement marquée par des reprises textuelles.

La rencontre de Maldoror avec le mutant nageur à la strophe IV-7 semble être aussi dans le prolongement de cette rencontre avec le crapaud. On note en particulier: l'important développement sur le sujet des pattes-nageoires, dont la mention reste ici très mystérieuse ; l'exemple des pluies de crapauds qui, à l'inverse, apporte peut-être un éclairage rétroactif ; et l'image de la fuite des crabes et des écrevisses qui rappelle celle des limaces et des cloportes.

Les trois strophes I-8, I-9 et I-13 semblent avoir été réunies pour composer la strophe III-1. On verra qu'elle en combine les différents aspects. Les formules « belle comme... » ou « beau comme... » permettront d'en tracer les prolongements dans les chants suivants.

Enfin, il y a dans la première livraison des Poésies un passage qui fustige le scepticisme de lord Byron, et qui semble faire écho au sévère sermon du crapaud envers Maldoror. Comme dans la première version de la strophe I-9, où le nom Dazet était raccroché à Byron (« toi dont le nom ressemble au plus grand ami de la jeunesse de Byron »), le souvenir de Byron semble donc également planer sur cette strophe.

Commentaires divers sur cette strophe

Rapprochements littéraires pour cette strophe

Les poèmes Une Charogne et Le Coucher du soleil romantique de Baudelaire peuvent être mis en perspective avec cette strophe.

Discussion et interprétation

Le rattachement de cette strophe I-13 à la strophe I-8 montre que la composition de l'oeuvre en fragments joue sur des équivoques qu'elle a cherché à produire. S'il était quelquefois logique de s'en rapporter à l'apparence des enchaînements, comme il est dit au début de la dernière strophe du chant premier, on lirait en effet cette strophe dans la continuité de la mort du jeune Édouard (strophe I-11) et de son enterrement (strophe I-12). Nous ne suivons manifestement pas le fil d'une existence en particulier, mais le fil de l'existence des humains en suivant la nuée ardente du volcan Maldoror, nuée prophétisée dans « le dernier souffle », à la strophe I-10, semant la pestilence dans la maison d'Édouard à la strophe I-11, et conduisant donc les humains au cimetière. Il y a une continuité logique, une suite dans les idées, mais elle traite à chaque fois d'un cas différent. Tout au moins, il devient plus prudent de le croire bien qu'on n'en possède pas toujours les preuves.

Le début de la strophe met en scène des effets que l'on a rencontré par ailleurs dans le poème Merlin l'Enchanteur (1860) d'Edgar Quinet lorsque Merlin visite les Limbes. Il s'agit de la parole difficile à accoucher (« ...en ouvrant la bouche pour parler. Mais, chaque fois sa gorge se resserre, et refoule en arrière l'effort avorté. ») et du motif du frisson (« mon corps tremble », « ...tout s'est tu dans la nature, et a éprouvé un grand frisson. »). Il faut noter que de ces trois points, il n'y en avait encore qu'un seul dans la première version de 1868. Si l'on ajoute que le crapaud est lui-même présenté comme un revenant, contrairement à la première version, on a davantage de raisons de croire que la scène se déroule dans un « domaine satanique », un monde ressemblant à l'enfer (« Que viens-tu faire sur cette terre où sont les maudits? »).

Aussi légers qu'ils soient, les liens avec la strophe I-7 laissent penser à la possible vidange du lac où avait plongé la belle jeune femme nue, c'est-à-dire la Prostitution. Elle serait cette fois retrouvée morte. Cela permettrait de faire le lien avec La Charogne de Baudelaire ; d'ailleurs, cet auteur a été également cité en référence, avec Remords posthumes, pour la strophe I-7. Et le ver luisant reviendrait, quant à lui, sous la nouvelle apparence d'un crapaud. Il y a sans doute là un point essentiel à retenir pour l'interprétation des différentes strophes des Chants de Maldoror : les scènes reviennent, mais il faut faire tourner les personnages par rapport aux rôles mis en scène.

Mais les limbes de Quinet sont en fait le lieu des âmes à naître, et non le lieu du repos des âmes des morts avant la venue du Sauveur Jésus Christ comme chez Dante. L'idée d'une renaissance à la vie pourrait être suggérée par la sortie des eaux et du froid. Le chien mort évoqué est en effet « appuyé contre une écluse ». L'ours marin évoqué, l'otarie, avec ses « quatre pattes-nageoires », est une forme de vie partagée entre l'eau et la terre. Enfin, on sait le stade du tétard, première forme de vie aquatique, de la plupart des espèces de crapaud avant leur métamorphose. Il demeure par la suite aussi au bord du marécage. Il surgit de plus, comme l'idéal chez Baudelaire, de l'image de la charogne. Tout concourt ainsi à montrer que le propre de la vie est de sortir de l'eau (mort) et de se répandre à nouveau, « à pas lents », en colonisant tous les milieux.

« Replie tes blanches ailes, et ne regarde pas en haut, avec des paupières inquiètes... » Cette phrase prend un double sens. Par rapport au caractère irascible du Créateur, qui est mentionné un peu avant, elle met en relief l'ange inquiet de l'autorité hiérarchique. Cela ouvre un lien avec la strophe II-7 sur l'hermaphrodite. Et, s'agissant d'un crapaud, cela semble aussi prolonger l'évocation de la strophe I-8 des grenouilles qui vivent sous la menace des chouettes, qui les emportent dans leur bec. Mais après tout, si les cigognes apportent des bébés, elles peuvent bien dans l'autre sens emporter des âmes de crapaud. Les oiseaux migrateurs font seulement leur travail...

Cette strophe est la première introduction au thème du beau lautréamontien, qui mêle la stupéfaction au dégoût dans un double effet à la fois attractif et répulsif. Il y a un désaccord des sens, un manque d'harmonie, entre l'ouïe et la vue. « Qu'il est beau ! Ça me fait de la peine de le dire. Tu dois être puissant ; car, tu as une figure plus qu'humaine, triste comme l'univers, belle comme le suicide. Je t'abhorre autant que je le peux ; et je préfère voir un serpent, entrelacé autour de mon cou depuis le commencement des siècles, que non pas tes yeux... » On trouve ce genre de déclaration dans Caïn (1821) de lord Byron, dans la réaction d'Adah, la soeur et l'épouse de Caïn, vis-à-vis de Lucifer. C'est la fameuse fascination que le serpent est supposé exercer sur ses proies: « Je ne puis répondre à l'immortel objet qui est là, devant moi ; je ne puis le haïr ; je le regarde avec un plaisir mêlé d'effroi, et je ne le fuis pas : il y a dans son regard une attraction puissante qui fixe mes yeux sur les siens ; mon coeur palpite avec force ; il m'effraie et me séduit tout ensemble, et je me sens attirée de plus en plus vers lui. » Les poèmes de Baudelaire sur la mer, d'une part L'Homme et la mer: « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme », d'autre part Obsession: « Je te hais, Océan ! tes bonds et tes tumultes, Mon esprit les retrouve en lui » montrent le même aspect double avec l'océan ; ce qui légitime effectivement la question de Lautréamont: « Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres. » (strophe I-9)

L'étude de la strophe III-1 nous montre le caractère piégeux d'un dialogue où l'un des deux personnages possède la propriété d'un miroir. Il y a en effet un risque de confusion des images. L'apparence de l'un peut être attribuée à l'autre. Et le jeu est susceptible d'évoluer. Dans cette strophe-ci, qui est manifestement apparentée à la strophe III-1, on peut remarquer que le crapaud parle de sa figure « calme comme un miroir ». Il ne semble pas qu'il y ait pour autant pareille confusion dans le dialogue. Lautréamont semble juste avoir préparé le personnage de Mario dans son crapaud. Les détails sur les mouvements de paupières se correspondent. Les corrections apportées sur la dernière version du chant premier doivent résulter du travail sur les strophes ultérieures. Au demeurant, il y a eu peu de feed-backs. (Rév. juin 2005)