J'établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut
bon pendant ses premières années, où il vécut heureux; c'est fait. Il s'aperçut ensuite qu'il était né méchant: fatalité extraordinaire! Il cacha son caractère tant qu'il put, pendant un grand nombre d'années; mais, à la fin, à cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour le sang lui montait à la tête; jusqu'à ce que, ne pouvant plus supporter une pareille vie, il se jeta résolûment dans la carrière du mal... atmosphère douce! Qui l'aurait dit! lorsqu'il embrassait un petit enfant, au visage rose, il aurait voulu lui enlever ses joues avec un rasoir, et il l'aurait fait très-souvent, si Justice, avec son long cortége de châtiments, ne l'en eût chaque fois empêché. Il n'était pas menteur, il avouait la vérité et disait qu'il était cruel. Humains, avez-vous entendu? il ose le redire avec cette plume qui tremble! Ainsi donc, il est une puissance plus forte que la volonté... Malédiction! La pierre voudrait se soustraire aux lois de la pesanteur? Impossible. Impossible, si le mal voulait s'allier avec le bien. C'est ce que je disais plus haut.
H: Homme, C: Créateur, M: Maldoror, L: Lautréamont.
Cette strophe enchaîne logiquement sur la précédente par rapport à l'idée de la mesure comparative. Au couple « conscience / haine » succède le couple « bon / méchant » (« ...elles réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux, ô monstre, si toutefois tu t'appliques auparavant à respirer trois mille fois de suite la conscience maudite de l'Éternel ! »). Si l'une était donnée comme nécessaire pour mesurer l'autre, Lautréamont tente à présent d'évacuer l'un pour ne plus parler que de l'autre.
La mention du sang qui monte à la tête introduit le thème des « accès » qui reviendra assez souvent par la suite, notamment au chant deuxième. Il y a une pulsion qui cherche à sortir. Justement, le fantasme exprimé concernant les joues et le rasoir deviendra un passage à l'acte à la strophe I-5.
Les autres échos de cette strophe seront liés au retour de la plume (strophes II-2, VI-2 et VI-3), et à la dialectique du Bien et du Mal (strophes I-6 et II-3).
« »
Cette strophe introduit le personnage de Maldoror. Tout l'intérêt est dans le lien mystérieux qu'il entretient avec le narrateur. Le distingo initial — « Je » d'un côté et « Il », appelé Maldoror, de l'autre — est clair, mais les choses se compliquent lorsqu'on apprend que Maldoror s'exprime avec la plume du narrateur : « Humains, avez-vous entendu ? il ose le redire avec cette plume qui tremble ! ». Se confondraient-ils ?
Le Fatum du caissier. « Il cacha son caractère tant qu'il put, pendant un grand nombre d'années ; mais, à la fin, à cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour le sang lui montait à la tête ; jusqu'à ce que, ne pouvant plus supporter une pareille vie, il se jeta résolûment dans la carrière du mal... » Ce passage correspond à une note attribuée à Isidore Ducasse, une réflexion écrite dans la marge d'un exemplaire du recueil de conférences Le Problème du Mal (1868) d'Ernest Naville. Cet auteur suisse et son ouvrage sont mentionnés dans une lettre de Ducasse à Poulet-Malassis (27 octobre 1869). La plupart des éditions annotées de la correspondance rapportent à cet endroit cette note autographe : « Et ceux qui emportent la caisse ? après 30 ans de travail. L'habitude n'est pas une loi absolue ; ce serait au bout d'un certain temps la négation ; la perte même de la liberté. »
« Ainsi donc, il est une puissance plus forte que la volonté... » Si l'on s'en réfère au dernier emploi du verbe vouloir, cette phrase reprend l'exemple précédent: « il aurait voulu [...] si Justice ne l'en eût chaque fois empêché. » La puissance en question représente donc la Justice ou quelque chose qui impose la loi. D'où l'enchaînement sur « les lois de la pesanteur ». Mais parle-t-il de l'inéluctabilité du Mal ? Cet enchaînement nous a fait passer de l'éthique propre à un peuple à la loi universelle, et on voit naître là une cause de malentendu et de conflit. C'est par exemple la question des grands hommes dans la philosophie de Hegel: « Les grands hommes sont suivis par un cortège jaloux qui dénonce leurs passions comme des fautes. [...] Ces grands hommes semblent obéir uniquement à leur passion, leur caprice. Mais ce qu'ils veulent est l'Universel. C'est là leur côté pathétique. » (La Raison dans l'Histoire). La situation de la phrase permet aussi de dérailler en suggérant un conflit entre la plume (Maldoror) et le narrateur-scripteur.
« C'est ce que je disais plus haut. » On s'aperçoit en effet que le refoulement tend à faire disparaître le bien pour n'exposer plus que le mal. Ainsi le mal ne peut pas s'allier avec le bien. Le « c'est fait » qui abrège la première phrase est-il du fait d'un Maldoror agressif ? Est-il au contraire du fait de la Justice, comme un juge qui ne voudrait pas entendre le plaidoyer de l'avocat de la défense ?
La strophe introduit deux images, ou exemples, ainsi que la plume, qui concentrent l'attention et l'intérêt poétique.
La plume est sans doute l'objet le plus curieux et le plus riche d'associations d'un point de vue littéraire. Elle semble jaillir comme les cheveux se dresseront à la strophe suivante. Elle est parfois porteuse d'effets fantastiques. Lautréamont lui associe le tremblement, qui peut revêtir plusieurs significations (la possession, la peur, la rage contenue). On le retrouvera dans d'autres strophes. C'est un point d'aiguillage qui envoie les lecteurs vers leur subjectivité. « Avez-vous entendu ? » semble évoquer le bruissement de la plume sur le papier. L'imagination retient tout de même des détails réels, et n'est pas totalement subjective. Le scripteur ne maîtrise ni totalement ni nécessairement sa plume. Dans Albertus, ou L'Âme et le péché (1832), Gautier comparait la main qui écrit à un cavalier : Véronique écrivant à Albertus : « Sa main rapide en son essor, Comme un cheval de course à New-Market, à peine Effleure le papier, — la page est toute pleine Que l'encre aux premiers mots n'est pas figée encor. » (LXVII) et Gautier se souvenant de l'écriture de son poème : « Mes doigts faisaient grincer et galoper la plume. » (CXXI) Nous en retrouverons l'idée modernisée dans le premier fascicule des Poésies où Ducasse joue sur l'analogie entre la plume et le panache de vapeur et fumées d'une locomotive : « Nous sommes en présence du déraillement d'une locomotive surmenée. C'est un cauchemar qui tient la plume. » S'il n'est pas directement applicable, le texte de Jules Janin est intéressant à lire pour cette poésie exploratrice de la puissance de la plume. Cela fait notamment le lien avec la joue (de l'écrivain). L'exemple de cruauté précédent n'est donc peut-être pas sans rapport.
Le dernier exemple sur la pierre et « les (?) lois de la pesanteur » apparaît parfois dans les traités de philosophie pour introduire une réflexion sur la liberté. Cela pourrait se relier au jeu ultérieur sur la pierre des poux sauteurs (strophe II-9). (Rév. mars 2007)