CHANT PREMIER
Strophe 3


 
    J'établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux; c'est fait. Il s'aperçut ensuite qu'il était né méchant: fatalité extraordinaire! Il cacha son caractère tant qu'il put, pendant un grand nombre d'années; mais, à la fin, à cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour le sang lui montait à la tête; jusqu'à ce que, ne pouvant plus supporter une pareille vie, il se jeta résolûment dans la carrière du mal... atmosphère douce! Qui l'aurait dit! lorsqu'il embrassait un petit enfant, au visage rose, il aurait voulu lui enlever ses joues avec un rasoir, et il l'aurait fait très-souvent, si Justice, avec son long cortége de châtiments, ne l'en eût chaque fois empêché. Il n'était pas menteur, il avouait la vérité et disait qu'il était cruel. Humains, avez-vous entendu? il ose le redire avec cette plume qui tremble! Ainsi donc, il est une puissance plus forte que la volonté... Malédiction! La pierre voudrait se soustraire aux lois de la pesanteur? Impossible. Impossible, si le mal voulait s'allier avec le bien. C'est ce que je disais plus haut.



Strophe I-3 — Maldoror (La Chute)

Intertextualité

H: Homme, C: Créateur, M: Maldoror, L: Lautréamont.

Cette strophe enchaîne logiquement sur la précédente par rapport à l'idée de la mesure comparative. Au couple « conscience / haine » succède le couple « bon / méchant » (« ...elles réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux, ô monstre, si toutefois tu t'appliques auparavant à respirer trois mille fois de suite la conscience maudite de l'Éternel ! »). Si l'une était donnée comme nécessaire pour mesurer l'autre, Lautréamont tente à présent d'évacuer l'un pour ne plus parler que de l'autre.

La mention du sang qui monte à la tête introduit le thème des « accès » qui reviendra assez souvent par la suite, notamment au chant deuxième. Il y a une pulsion qui cherche à sortir. Justement, le fantasme exprimé concernant les joues et le rasoir deviendra un passage à l'acte à la strophe I-5.

Les autres échos de cette strophe seront liés au retour de la plume (strophes II-2, VI-2 et VI-3), et à la dialectique du Bien et du Mal (strophes I-6 et II-3).

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Commentaires divers sur cette strophe

Rapprochements littéraires pour cette strophe

Discussion et interprétation

La strophe introduit deux images, ou exemples, ainsi que la plume, qui concentrent l'attention et l'intérêt poétique.

La plume est sans doute l'objet le plus curieux et le plus riche d'associations d'un point de vue littéraire. Elle semble jaillir comme les cheveux se dresseront à la strophe suivante. Elle est parfois porteuse d'effets fantastiques. Lautréamont lui associe le tremblement, qui peut revêtir plusieurs significations (la possession, la peur, la rage contenue). On le retrouvera dans d'autres strophes. C'est un point d'aiguillage qui envoie les lecteurs vers leur subjectivité. « Avez-vous entendu ? » semble évoquer le bruissement de la plume sur le papier. L'imagination retient tout de même des détails réels, et n'est pas totalement subjective. Le scripteur ne maîtrise ni totalement ni nécessairement sa plume. Dans Albertus, ou L'Âme et le péché (1832), Gautier comparait la main qui écrit à un cavalier : Véronique écrivant à Albertus : « Sa main rapide en son essor, Comme un cheval de course à New-Market, à peine Effleure le papier, — la page est toute pleine Que l'encre aux premiers mots n'est pas figée encor. » (LXVII) et Gautier se souvenant de l'écriture de son poème : « Mes doigts faisaient grincer et galoper la plume. » (CXXI) Nous en retrouverons l'idée modernisée dans le premier fascicule des Poésies où Ducasse joue sur l'analogie entre la plume et le panache de vapeur et fumées d'une locomotive : « Nous sommes en présence du déraillement d'une locomotive surmenée. C'est un cauchemar qui tient la plume. » S'il n'est pas directement applicable, le texte de Jules Janin est intéressant à lire pour cette poésie exploratrice de la puissance de la plume. Cela fait notamment le lien avec la joue (de l'écrivain). L'exemple de cruauté précédent n'est donc peut-être pas sans rapport.

Le dernier exemple sur la pierre et « les (?) lois de la pesanteur » apparaît parfois dans les traités de philosophie pour introduire une réflexion sur la liberté. Cela pourrait se relier au jeu ultérieur sur la pierre des poux sauteurs (strophe II-9). (Rév. mars 2007)