Les formules « Plût au ciel que... » dans la littérature et dans les Chants de Maldoror
« Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison ; car, à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d’esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l'eau le sucre. »
Je me suis aperçu en lisant des pièces de Shakespeare (les traductions en français de François-Victor Hugo) que je n'avais peut-être pas bien compris cette toute première phrase des Chants de Maldoror. Peut-être ne suis-je pas le seul à qui c'est arrivé ? Je m'explique. Regardons tout d'abord quelques exemples d'emploi de cette formule chez Shakespeare :
|
IAGO. — Les hommes devraient être ce qu'ils paraissent ; ou plût au ciel qu'aucun d'eux ne pût paraître ce qu'il n'est pas ! » ROSS. — [...] un regard de vous en Ecosse créerait des soldats et décideraient nos femmes mêmes à combattre pour mettre fin à nos cruelles angoisses. MARIA. — Ah çà, je t'en prie, mets cette soutane et cette barbe ; fais-lui accroire que tu es sir Topas, le curé ; hâte-toi ; je vais chercher sir Tobie pendant ce temps-là. (Sort Maria.) EDMOND. — Que mon sort est cruel ! Ne pouvoir être honnête sans remords !... Voici la lettre dont il parlait: elle prouve qu'il était l'agent des intérêts de la France. Plût aux cieux que cette trahison n'existât pas, ou que je n'en fusse pas le délateur ! » GLOUCESTER. — Ce pauvre Clarence abandonna son père Warwick, oui, et se parjura... Que le ciel le lui pardonne ! [...] Afin de combattre pour les droits d'Edouard à la couronne. Et en récompense, voilà le pauvre lord encagé ! Plût à Dieu que mon coeur fût de roche comme celui d'Edouard, ou le coeur d'Edouard tendre et compatissant comme le mien ! Je suis trop puérilement naïf pour ce monde ! » (Shakespeare, Richard III, Acte I, Scène III) | ||
Et pour finir, ce dernier cas également relevé dans Richard III (1597) qui est amusant car il s'inscrit dans la crainte d'un ouragan comme à la première strophe des Chants de Maldoror :
|
TROISIEME CITOYEN. — Dans la même situation, dîtes-vous ? Non, non, mes braves amis, Dieu le sait ; car alors l'Angleterre était riche en politiques fameux et en graves conseillers ; alors le roi avait pour protéger Sa Grâce des oncles vertueux. | ||
Il s'agit de l'exemple de Shakespeare, mais il n'est pas singulier. On ferait le même constat avec le théâtre de Pedro Calderón de la Barca. On trouve également de nombreux exemples dans presque chacune de ses pièces. On constate ainsi que l'expression « Plût au ciel que... » n'est jamais une phrase de départ. Les exceptions devraient nous marquer. (La première des pièces ajoutées par Ronsard à son recueil Les Amours, en 1553, commence par une formule de ce genre, mais elle emploie une autre forme verbale qui ne pose pas la même difficulté : « Pleut il à Dieu n'avoir jamais tâté Si follement le tetin de m'amie ! » Dans l'édition de 1553, ce sonnet figurait de plus en trente-neuvième position... Si des éditeurs privilégient la première édition de 1552 et distinguent les ajouts des éditions ultérieures, ces sections d'« ajouts » ne peuvent se lire comme des recueils.) Cette expression fait généralement suite à la donnée d'une situation existante, et elle introduit toujours un autre imparfait (ou plus-que-parfait) du subjonctif. Le schéma est le suivant :
1/ Etant donné une situation X ;
2/ Plût au ciel que la situation X ne fût pas donnée
ou bien : Plût au ciel qu'une situation Y fût donnée.
On le sait, cette expression abonde dans le genre épique. Dans la traduction par Leconte de Lisle de L'Iliade d'Homère, il y a, en tout, trente formules « Plût aux Dieux que... » qui répondent au schéma précédent, ou pour lesquelles la situation donnée se comprend d'emblée par la connaissance du personnage qui parle. Un certain nombre de cas concernent en particulier le vieillard Nestor regrettant ses forces passées. C'est l'expression du regret.
|
« Hélénè dit à Hektôr ces douces paroles : — Mon frère, frère d'une misérable chienne de malheur, et horrible ! Plût aux Dieux qu'au jour même où ma mère m'enfanta un furieux souffle de vent m'eût emportée sur une montagne ou abîmée dans la mer tumultueuse, et que l'onde m'eût engloutie, avant que ces choses fussent arrivées ! » (Homère, L'Iliade, Chant VI) [Nota: Chez Homère, les paroles ailées sont souvent des phrases interrogatives, ou bien prononcées de loin. On comprend que dans ces conditions les mots aient besoin d'ailes pour porter au loin. Mais Homère utilise aussi paroles ailées dans bien d'autres conditions, et il faut le prendre comme un syntagme ; les paroles volent d'une manière générale. Dans le cas présent, on comprend difficilement la douceur des paroles. Ironie ? Cela ne peut être rapporté qu'à celui qui les entend. Est-ce seulement dire que ce sont des paroles aptes à diminuer la colère d'Hector ? Par ailleurs, la femme est assez fréquemment traitée de chienne chez Homère ; par la bouche d'Hélène en particulier.] « Alexandros : « — Te voilà blessé ! ma flèche n'a pas été vaine. Plût aux Dieux qu'elle se fût enfoncée dans ton ventre et que je t'eusse tué ! » (Homère, L'Iliade, Chant XI) « Nestor : « Mes pieds sont lourds et mes bras ne sont plus agiles. Plût aux Dieux que je fusse jeune, et que ma force fût telle qu'à l'époque où les Épéiens ensevelirent le roi Amarinkeus dans Bouprasiôn ! » (Homère, L'Iliade, Chant XXIII) | ||
Les exemples sont peut-être moins nombreux, mais ils se remarquent aussi dans les poésies de Scott et de Byron. Voici des répliques extraites du drame Le Difforme transformé (1822), du poème dramatique Manfred (1817), et du mystère intitulé Caïn (1821). Il s'agit des traductions de Benjamin Laroche. L'extrait du Difforme transformé est d'autant plus intéressant qu'il s'agit du tout début du drame. Mais Byron ne commence pas directement par « Plût au ciel que... ».
|
« Mais était-elle aussi un fantôme la jeune fille qui se tenait non loin de moi pour écouter mes chants en évitant mes regards ? était-elle aussi une apparition qui m'abusait un moment pour se réunir aux rayons du soleil ou se fondre en rosée ? Oh ! plût au ciel que cela fût ! plût au ciel que ses yeux n'eussent été qu'un rayon fugitif, et que sa voix si tendre et si mélodieuse n'eût été qu'un zéphyr qui soupire et se tait ! BERTHE. — Va-t'en, bossu ! LE CHASSEUR. — Hélas ! il est fou, — mais je ne dois pas le quitter. LUCIFER. — Je ne tente personne, si ce n'est avec la vérité: l'arbre n'était-il pas celui de la science ? et n'y avait-il pas encore des fruits sur l'arbre de vie ? Est-ce moi qui lui ai dit de ne pas les cueillir ? Est-ce moi qui ai placé des objets défendus à la portée d'êtres innocents et curieux en raison de leur innocence même ? J'aurais fait de vous des dieux ; et celui qui vous a chassés l'a fait « dans la crainte que vous ne mangiez des fruits de vie, et ne deveniez dieux comme lui. » Sont-ce là ses paroles ? [...] CAIN. — Si je devenais une terre insensible, il n'y aurait pas grand mal à cela. Plût à Dieu que je n'eusse jamais été que poussière ! » (lord George Byron, Caïn, Acte Ier, Scène Ière) CAIN. — Mais, comme tous les êtres, tu as un séjour qui t'est assigné ; l'argile a la terre pour séjour ; les autres mondes ont aussi leurs habitants ; toutes les créatures douées d'une existence temporaire ont leur élément particulier ; et tu m'as dit que des êtres qui ont cessé d'être animés de notre souffle ont pareillement le leur ; Jéhovah et toi, vous devez avoir le vôtre ; — vous n'habitez pas ensemble ? « Elles s'ouvrirent, et dans un sourire singulièrement significatif les dents de la nouvelle Bérénice se révélèrent lentement à ma vue. Plût à Dieu que je ne les eusse jamais regardées, ou que, les ayant regardées, je fusse mort ! » (Edgar Poe, Bérénice, trad. Baudelaire) | ||
En plaçant la formule « Plût au ciel que... » au tout début, Ducasse occulte la situation existante et oblige a priori son lecteur à inverser la proposition qui suit pour la rétablir. C'est justement ce que je ne faisais pas. Mais j'ai une excuse, car Ducasse introduit un verbe au présent du subjonctif au lieu d'un imparfait du subjonctif. Cela devient difficile à saisir. De ce fait, on a plutôt tendance à corriger automatiquement le premier imparfait du subjonctif et à lire la phrase comme « Fasse le ciel que... » ou bien « Plaise au ciel que... ». On le comprend ainsi comme l'expression d'un souhait, sans besoin d'inverser ce qui suit, alors que cette formule « Plût au ciel que... » chez Shakespeare et Homère exprimait en fait le regret d'un sort déjà jeté.
Le seul cas d'emploi du présent du subjonctif que nous ayons rencontré jusqu'à présent se trouve dans le poème en prose Ahasvérus (1833) d'Edgar Quinet. Il est en plein texte. Précisons que le verbe pouvoir se conjuge « puissions » au présent du subjonctif et « pussions » à l'imparfait du subjonctif. La différence est légère mais je ne crois pas néanmoins qu'il puisse s'agir d'une coquille. Voici le passage. Nous comprenons que la situation réelle reste bien néanmoins le contraire (c'est-à-dire : « nous ne pouvons pas retourner dans notre sommeil, ou en passer à nouveau le seuil »). Il y a un autre exemple, cette fois « conventionnel », dans le même texte. On en relève beaucoup d'autres dans son autre poème en prose Merlin l'Enchanteur (1860). Seul un emploi du passé du subjonctif a retenu notre attention.
|
« Une Géante. — Vous souvient-il aussi d'un soupir confus qui sortait des abîmes et que tout être répétait ? Vous souvient-il d'une goutte de sang qui pendait de la voûte, et qui gémissait en tombant dans un lac invisible ? Ce rêve nous présage pour notre veille une éternelle douleur. Plût à Dieu que nous puissions retourner dans notre sommeil, et n'en plus jamais passer le seuil ! » « Babylone, à l'Euphrate. — Mon fleuve, ne murmure pas si haut. C'est toi qui m'as réveillée en sursaut. Je rêvais de banquets et de fêtes dans ma vallée. « Oui, c'est moi, Merlin ! Que Dieu te garde en joie ! Ta fidélité m'agrée et ne m'étonne point. Ton honneur s'est conservé sans tache dans ce sépulcre. Plût au ciel que nul n'ait failli plus que toi ! » | ||
Simplifions pour voir la phrase de Ducasse comme suit :
« Plût au ciel que le lecteur [...] trouve, sans se désorienter, son chemin [...] à travers [...] ces pages sombres et pleines de poison »
Si au lieu de remplacer « Plût » par « Plaise » on avait corrigé le verbe de la proposition comme suit:
« Plût au ciel que le lecteur [...] trouvât, sans se désorienter, son chemin [...] à travers [...] ces pages sombres et pleines de poison »
On aurait pu alors, en suivant la logique des exemples de Shakespeare et Homère, considérer que la situation se présentant au début du livre fût, par inversion (attention au piège) :
« Le lecteur [...] se désoriente, sans trouver de chemin [...] à travers [...] ces pages sombres et pleines de poison »
Bon. Mais peut-être est-ce un peu tôt pour le dire alors qu'on n'a lu que la première ligne ? Visiblement, quelque chose ne va pas bien dans cette autre possibilité de correction. On resterait perplexe sur la manière de comprendre les choses, mais par bonheur, il se trouve que Ducasse a utilisé quatre autres fois la formule « Plût au ciel que... » dans les Chants de Maldoror. Serons-nous pour autant éclairés ? Voyons voir dans quelles conditions il l'a employée à nouveau :
« J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus poignante.
— Plût au ciel que sa naissance ne soit pas une calamité pour son pays, qui l'a repoussé de son sein. » (I-11)
On est ici presque dans le même trouble que pour la première strophe. Il fait suivre un présent du subjonctif qui choque un peu, car on ne comprend pas comment la naissance de Maldoror peut rester un évènement attaché au présent. Et c'est pour ainsi dire comme s'il avait commencé par « Plût au ciel que... ». Les informations permettant de saisir le contexte n'arrivent qu'ensuite. Mais après lecture, on a bien tendance à retenir l'inverse de sa proposition, à savoir : « sa naissance est [fut?] une calamité pour son pays, qui l'a repoussé de son sein [puisqu'il va de contrée en contrée tel Oedipe] ».
« [...] le sang bouillonne dans la tête de son jeune interlocuteur ; [...] L'enfant en sera quitte pour garder le lit trois jours. Plût au ciel que le contact maternel amène la paix dans cette fleur sensible, fragile enveloppe d'une belle âme ! » (strophe II-6)
Il fait toujours suivre sa proposition au présent du subjonctif. L'avant dernière phrase semblait être une conclusion définitive et heureuse (« sera quitte »). Or la dernière phrase relance un curieux suspense. Que veut-il dire ? La maîtrise des passions, cette crise qui demande trois jours de lutte au jeune enfant, serait susceptible de laisser des séquelles ? Ou regrette-t-il juste que le contact maternel ne soit pas plus rapidement efficace ? Continuons car il y a un second exemple d'emploi de la formule comme phrase finale plus loin, dans le petit roman du Chant sixième.
« Cependant, je continuerai ma narration avec un morne empressement ; car, si, de votre côté, il vous tarde de savoir où mon imagination veut en venir (plût au ciel qu'en effet, ce ne fût là que de l'imagination !), du mien, j'ai pris la résolution de terminer en une seule fois (et non en deux !) ce que j'avais à vous dire. » (strophe V-2)
Cette fois l'emploi de la formule ne surprend pas sur l'emploi des temps, on a deux verbes à l'imparfait du subjonctif. Mais à présent, sa phrase est compliquée par la mise entre parenthèses. La seconde parenthèse ajoute apparemment une information superflue. On comprend pour simplifier : terminer A (et non B) ; B étant bien autre chose que A. La première parenthèse s'inscrit-elle dans le même style ? Si on inverse la phrase dans la première parenthèse, en considérant que l'on a affaire à un ne explétif, sans sens de négation, il faudrait alors comprendre: il vous tarde de savoir où mon imagination veut en venir (mais, ce n'est pas là que de l'imagination). Dans ce cas, la parenthèse vient préciser les choses. Et ma foi, on sait en effet que sa strophe s'appuie pour partie sur des textes antiques, qu'elle n'est donc pas entièrement imaginée. Je crois qu'on peut donc bien, comme dans le premier cas, accepter l'inversion de la proposition initiale.
« Plût au ciel que le crabe tourteau rejoigne à temps la caravane des pèlerins, et leur apprenne en quelques mots la narration du chiffonnier de Clignancourt ! » (strophe VI-6)
La phrase figure en fin de strophe comme pour la strophe II-6 et elle tombe à brûle-pourpoint. Véritable annonce dans le style du roman-feuilleton ? On trouve en fait la vérité sur la situation à la strophe VI-10 : « Le crabe tourteau, monté sur un cheval fougueux, courait à toute bride vers la direction de l'écueil [...] Une caravane de pèlerins était en marche pour visiter cet endroit [...] Il espérait l’atteindre, pour lui demander des secours pressants [...] Vous verrez quelque lignes plus loin, à l'aide de mon silence glacial, qu'il n'arriva pas à temps, pour leur raconter ce que lui avait rapporté un chiffonnier, caché derrière l'échafaudage voisin d'une maison en construction [...] »
On pourrait dire que la situation effective à la fin de la strophe VI-6 était en fait : « le crabe tourteau ne rejoindra pas à temps la caravane des pèlerins, et ne leur apprendra pas en quelques mots la narration du chiffonnier de Clignancourt ! » On voit que c'est exactement l'inverse de la proposition initiale, mais au futur. On serait bien ainsi obligé d'admettre que la formule « Plût au ciel que... » est en fait un faux souhait et une vraie annonce. Tout en laissant faussement croire qu'un suspense reste en cours, elle signifie en fait que les dés sont déjà jetés et que c'est bien l'inverse qui arrivera. Pauvre enfant de la strophe II-6 qui ne trouvera jamais plus la paix !
Si on en revient donc finalement à la toute première phrase des Chants de Maldoror, il suffirait de reprendre l'inversion précédente mais en utilisant le futur (on voit qu'en effet il faut faire preuve de tension d'esprit dès le départ) :
« Le lecteur [...] se désorientera, sans trouver de chemin [...] à travers [...] ces pages sombres et pleines de poison ; car, à moins qu’il n’apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l'eau le sucre. »
Certains diront que ce n'est pas si éloigné de ce qu'ils avaient compris. Tant mieux. Pas de chemin à travers ces pages ! Comme sur la porte de l'enfer de Dante : « abandonne toute espérance. » C'est bien une fausse formule d'espérance, et une formule de regret. Entreprise d'intimidation totale : Mon pauvre ami, en ouvrant ce livre, vous vous êtes présenté à la porte de l'enfer. Et l'âme timide de Mervyn n'échappera pas, quoi qu'il arrive, à l'ouragan. Ce n'est donc pas à une traversée guidée de l'enfer que l'auteur nous convie, mais, compagnon d'infortune, — car « Dans le malheur, les amis augmentent. » (Poésies II) — à l'exploration du piège qu'il nous associe. (Octobre 2002. Rév. avril 2006)