Les apparitions de grillons et de crapauds dans les Chants de Maldoror 

Les diverses occurences de grillons et sauterelles, (il n'y a pas de cigales), crapauds et grenouilles rencontrées dans Les Chants de Maldoror ne tissent pas toujours des liens évidents entre les strophes. Il y a certains cas intéressants sous ce rapport (strophes I-13 et VI-2) mais dans les autres cas, c'est plutôt dans leur richesse poétique qu'ils apparaissent. Pour poser la discussion, nous regroupons les différents cas en six groupes distincts.

PREMIER CAS: Le crapaud et la grenouille servent de comparaison pour les hommes (cf. Maryline Mamane).

Les jeunes enfants ont été parfois désignés familièrement comme grenouilles ou crapauds. Cela tient à l'association au ruisseau. Honoré de Balzac parle explicitement du saute-ruisseau, petit parisien de quatorze ou quinze ans, au début de son roman Le Colonel Chabert, anciennement La Transaction (1832). Alfred de Vigny, qui s'en est peut-être inspiré, en donne un autre exemple dans La Vie et la mort du capitaine Renaud (1835) à propos du garçon de quatorze ans qui tire sur Renaud : « ...il n'avait fallu que le soubresaut d'une de ces grenouilles des ruisseaux de Paris qu'on nomme : gamins. » (Chap. IX) Il n'est pas allé jusqu'au crapaud mais l'action de tirer ressemble assez à ce cliché du jet de venin du crapaud. (Comme cracheur de venin, le cobra est peut-être mieux connu que le crapaud de nos jours.) Vigny est un poète à ne pas sous-estimer. Dans le Journal des Goncourt, en 1869, le fils de l'émailleur Claudius Popelin, enfant de dix ans mal élevé, est explicitement qualifié de crapaud. Chez eux, le voyou possède son mythe dans la métamorphose de Stellion : « Le voyou, fils de cet enfant moqueur changé en grenouille par Cérès. Voir Prud'hon. » (17 septembre 1856) (Au demeurant, on ne sait s'il s'agit d'une métamorphose en crapaud ou en lézard.) Si l'on s'en réfère à une fable d'Ésope, il y avait aussi un dieu de la Raillerie appelé Mômos dans la mythologie grecque. Notre môme moderne, qui, étymologiquement, se relie plutôt au déguisement, semble y faire curieusement retour. En 1880, lors de l'enterrement de Flaubert, la vue de l'église rappelle à Edmond un chapitre de Madame Bovary (1857) où de turbulents gamins, qu'il appelle, lui, crapauds contrairement à Flaubert, attendent leur leçon de catéchisme (II,6). Et, dans une autre note de 1871, au sortir du naufrage... la réaction philosophique de Renan est comparée comiquement à celle d'un écolier sous la menace de la main d'un pion. Finalement, ces images d'écolier insolent sous-tendent bien celles du crapaud. Il se trouve aussi que le fils Renan souffre de disgrâces physiques (cf. 13 oct. 1877). Après l'image du père, c'est le fils qu'on trouve comparé explicitement au crapaud en 1883. (Le Journal a certes été publié bien plus tard, mais il reflète certainement les mots en usage à cette époque.) C'est là surtout une association du crapaud à la laideur. Par là, l'âge aurait tendance à s'éclipser derrière le difforme. On retrouverait par exemple Richard III vu par la reine Marguerite dans la pièce de Shakespeare : « Un jour viendra où tu souhaiteras que je t'aide à maudire ce crapaud tout bossu de venin ! » (I,3) Dans le roman L'Argent (1891) de Zola, la Méchain parle ainsi du jeune Victor, âgé de douze ans, le fils ignoré de Saccard, qui ne veut pas aller à l'école : « Qu'est-ce qu'il a, ce crapaud, à ne pas venir quand on l'appelle ? » (Chap. V)

   « Ce qu'on appelle à Paris le gamin est le type de l'esprit français, de cet esprit qui a sa note la plus pleine dans Beaumarchais, la plus grêle dans Chamfort. La véritable veine française est là, c'est le rire de Stellion [NdE: L'enfant changé en lézard par Cérès pour s'être moqué d'elle, quand elle recherchait sa fille Proserpine enlevée par Pluton.]. La France n'est arrivée à l'élévation que par les littératures étrangères, leur apport, leur migration dans Chateaubriand, Hugo. » (Edmond & Jules de Goncourt, Journal, Année 1862, 29 janvier.)

   « On ne cause plus, on ne s'entend plus ici : le vacarme du petit Popelin écrase toute les paroles. Il remplit tout de lui, coupe Gautier, qui parle de Catherine de Médicis, et donne tout haut ses aperçus historiques de crapaud de dix ans. Il tutoie tout le monde, appelle les grandes filles de Zeller petites bêbêtes, se fait apporter à dîner la carte de la Princesse et remet le morceau de poulet, que lui sert le maître d'hôtel, pour prendre un blanc. Un enfant terrible, un petit monstre de ce temps, un merveilleux petit intrigant, tirant partie de sa mauvaise éducation pour amuser la Princesse, embrassant dans les corridors les robes qu'elle vient de quitter et qu'emportent les femmes de chambre. Un lycéen de huitième, roué déjà comme un vieux courtisan. » (Edmond & Jules de Goncourt, Journal, Année 1869, 15 août.)

   « Le convoi se met en marche, nous grimpons par une montée poussiéreuse à une petite église — l'église où Mme Bovary va se confesser au printemps et où l'un des crapauds tancés par le curé Bournisien était en train de faire de la voltige sur la crête du mur de l'ancien petit cimetière. » (Edmond de Goncourt, Journal, Année 1880, Mardi 11 mai (extrait).)

   « Chez Magny. On parle canailleries de la littérature. Gautier la nie. Sainte-Beuve frappant la table de son poing : « Laissez donc ! Tous les jours, je reçois des lettres infâmes ! Ne m'écrit-on pas, à propos de Vigny : « On vous attend à parler de monsieur de Vigny « qui a dit de vous : Sainte-Beuve est un crapaud, qui empoisonne toutes les eaux où il nage. » » Je suis sûr que c'est un professeur de l'Université. Il n'y a qu'eux de capables de telles lâchetés. » » (Edmond & Jules de Goncourt, Journal, Année 1864, 18 janvier (début).)

   « Dîner chez Brébant.
   Quelqu'un parle des nationalités, déplore cette invention, qui sort la guerre de son caractère courtois de duel entre les souverains. À l'instar des guerres d'animaux, l'invention doit amener la mangerie d'une race par l'autre et cela condamne, dans un avenir prochain, les Français ou les Allemands à disparaître de l'Europe. C'est le sujet, pour Berthelot, d'exécuter, ainsi qu'il en a l'habitude, un historique ingénieux de la disparition du rat primitif de l'Europe, entièrement dévoré au XVe et XVIe siècles, par le surmulot qui, lui-même, est en train d'être mangé, à l'heure présente, par le rat scandinave.
 
   « Oui, des fonctions, nous ne sommes que des fonctions, » c'est la voix de Renan, « des fonctions que nous accomplissons sans le savoir, à peu près comme les ouvriers des Gobelins, qui travaillent à rebours et font un ouvrage qu'ils ne voient pas... L'honnêteté, la sagesse, qu'est-ce que ça, quelle importance cela a-t-il au point de vue surhumain ? Cependant, soyons honnêtes et sages. C'est un rôle que celui de là-haut nous a donné. Eh bien, remplissons-le, ce rôle ! Mais il ne faut pas qu'il s'imagine qu'il nous trompe, que nous sommes ses dupes ! »
   Et l'ancien séminariste dit cela à voix basse, d'un ton presque peureux, avec la tête, penchée de côté sur son assiette, d'un écolier qui sent une main de pion dans l'air — absolument comme s'il redoutait une gifle du Tout-Puissant. »
(Edmond de Goncourt, Journal, Année 1871, Mardi 15 août.)

   « Ce soir, dîne pour la première fois le fils Renan, le petit bossu vipérin. Je le regardais pendant la soirée, fumant une cigarette, complètement renversé sur un canapé : c'était le hideux gaudissement d'un crapaud en amour, flottant sur le dos, au-dessus d'une mare. »
(Edmond de Goncourt, Journal, Année 1883, Samedi 31 mars (extrait).)

Le saute-ruisseau semble porter aussi l'idée du courtier. Dans le roman La Curée (1871), c'est Sidonie Rougon, la sœur de Saccard, la courtière vieille d'allure, qu'Émile Zola compare à un saute-ruisseau, comme aurait pu le faire Hugo : « Petite, maigre, blafarde, vêtue de cette mince robe noire qu'on eût dit taillée dans la toge d'un plaideur, elle s'était ratatinée, et, à la voir filer le long des maisons, on l'eût prise pour un saute-ruisseau. » (Chap. II)

Dans le roman Olivier Twist (1837-39) de Charles Dickens, c'est un exemple plus particulier qui touche au langage des truands. Noé Claypole, l'apprenti agressif du fabriquant de cercueils, devient délinquant à la fin du livre. Il rêve d'une situation facile en chef de la pègre à Londres. Fagin le recrute sous le nom de Maurice Botler et, en lâche, il choisit de faire l'espion et de s'occuper des crapauds qui font des courses. (En anglais, crapaud se dit toad. Le mot kinchin de Dickens signifie jeune enfant. Là encore il y a probablement une adaptation un peu fantaisiste du traducteur à la langue française, mais cela reste intéressant.) Le mépris peut donc apparaître dans les deux sens : soit le titi parisien railleur et frondeur, soit le gosse facile à attraper dont on peut faire sa proie.

   « — Les crapauds, mon ami, dit le juif, c'est les petits enfants qui vont faire les commissions de leur mère qui leur donne pour ça un schelling, ou un sixpence, et l'affaire c'est de leur enlever l'argent. Ils le tiennent toujours à la main ; on les fait tomber dans le ruisseau et on s'en va tranquillement, comme s'il ne s'agissait que d'un enfant qui s'est fait mal en tombant.
[The kinchins, my dear, said Fagin, is the young children that's sent on errands by their mothers, with sixpences and shillings ; and the lay is just to take their money away — they've always got it ready in their hands, — then knock 'em into the kennel, and walk off very slow, as if there were nothing else the matter but a child fallen down and hurt itself.]
   — Ha ! ha ! cria Claypole, en levant ses jambes en l'air pour témoigner sa jubilation. Dieu de Dieu ! voilà justement mon affaire. »
(Charles Dickens, Oliver Twist, Chapitre XLII, trad. Alfred Gérardin.)

L'acceptation du crapaud en tant qu'enfant railleur est amusante lorsqu'on pense au remplacement de Dazet par un crapaud à la strophe I-13. Mais, nous le verrons plus loin, le choix de Ducasse semble tenir à d'autres raisons.

Dans un article en ligne sur Internet, Théodore Thlivitis étudie la brève allusion à la fable de La Fontaine La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le Bœuf (I,3) dans la strophe I-9 dite « de l'Océan ». C'est une introduction intéressante aux études plus techniques concernant l'intertextualité.
 

DEUXIÈME CAS: Les crapauds et grenouilles apparaissent dans leur milieu naturel à la merci des prédateurs:

Nous avons pour l'instant assez peu rencontré ce cas, sinon chez Théophile Gautier et chez Dante. Ce dernier cas est vraiment très particulier mais il est sans doute à retenir. Il se trouve vers la fin de L'Enfer (1314), c'est-à-dire dans le dernier giron, en approchant de Belzébuth, lorsque Dante découvre un immense lac glacé où sont punis les traîtres. Par Saturne ! Il est bien question de grenouilles et de cigognes, mais d'une toute autre façon. L'image de la bouche fumante est assez intéressante pour la strophe I-8. À travers les chiens, on a vu qu'en effet Maldoror s'identifie à ce qu'il voit. S'il se compare aussi aux crapauds, on conçoit alors qu'il puisse craindre l'arrivée d'une cigogne, c'est-à-dire d'un exécuteur, d'un couperet, pour lui couper aussi la tête. On pourrait inférer aussi de cette comparaison une association étroite entre le traître et la grenouille. La grenouille est-elle une figure du traître ? La fable La Grenouille et le Rat (IV,11) de La Fontaine ne le contredirait pas. Le crapaud de la strophe I-13 n'est plus vraiment un ami de Maldoror.

   « Je me tourne à ces mots, et je découvre un lac glacé qui s'étendait devant moi comme une mer de cristal. Jamais le Danube et le Tanaïs, sous leur zone de glace et dans l'hiver le plus rigoureux, ne chargèrent leur lit de voiles si épais : aussi les monts Tabernick et Pietrapana seraient en vain tombés sur la voûte du lac : elle n'eût point croulé sous leur masse.
   Je vis ensuite des ombres livides, enfoncées jusqu'au cou dans la glace, comme des têtes de grenouilles, qui dans les nuits d'été bordent les marécages ; et j'entendis le cliquetis de leurs dents, comme on entend claquer le long bec de la cigogne. Tous ces coupables se tenaient la face baissée ; mais la fumée de leur haleine et les pleurs de leurs yeux témoignaient assez quel était pour eux l'excès du froid et de la douleur. »
(Dante, L'Enfer, Tome II, Chant XXXII, p.128, trad. Antoine de Rivarol)

Il existe une fable d'Ésope intitulée Des Grenouilles et de leur Roi où les grenouilles demandent un Roi à Jupiter. Il leur envoie une bûche (cela évoque la chute de la poutre au milieu des truands dans Notre-Dame de Paris), mais elle finissent par se moquer de son inaction et réclament à nouveau. Il leur envoie alors une Cigogne qui se met à les manger. « Depuis ce temps-là elles ont toujours continué à se plaindre et à murmurer ; car vers le soir, lorsque la Cigogne se retire, les Grenouilles sortent de leurs marais, en exprimant dans leur croassement une espèce de plainte ; mais Jupiter est toujours demeuré inflexible, et n'a jamais voulu les affranchir de l'oppression où elles gémissent depuis tant d'années, en punition de ce qu'elles n'avaient pu souffrir un Roi pacifique. » Dans son édition des Chants (GF Flammarion, 1990), Jean-Luc Steinmetz avait d'ailleurs indiqué la version de La Fontaine Les grenouilles qui demandent un roi (III,4).
 

TROISIÈME CAS: Grillons et crapauds apparaissent comme spectateurs plus ou moins réactifs:

Il est assez banal de rencontrer les grillons et les crapauds, des espèces d'animaux nocturnes, en tant que musiciens créateurs d'ambiance (cf. Shakespeare, le Songe d'une nuit de Walpurgis dans le Faust de Gœthe, Gautier). Mais Lautréamont ne les a pas trop retenus dans cet emploi ; l'absence de cigales le souligne doublement. L'inverse, à savoir la présence de ces animaux en tant que spectateurs, et spectateurs critiques, est peut-être moins banale. Il y a un exemple ancien dans L'Iliade concernant les cigales. Tous les traducteurs d'Homère semblent s'entendre sur ce mot-là. Homère compare les sages vieillards réunis autour de Priam sur les remparts de Troie à des cigales... Il nous amène à penser des catégories d'âge derrière ces animaux : les crapauds seraient des enfants, — voir les cas précédents, — et les grillons ou les cigales seraient des vieillards. Deux âges en effet souvent réduits à un état de spectateur.

   « Priainos, Panthoos, Thymoitès, Lampos, Klytios, lbkétaôn, nourrisson d'Arès, Oukalégôn et Antènôr, très sages tous deux, siégeaient, vieillards vénérables, au-dessus des portes Skaies. Et la vieillesse les écartait de la guerre ; mais c'étaient d'excellents Agorètes ; et ils étaient pareils à des cigales qui, dans les bois, assises sur un arbre, élèvent leur voix mélodieuse. Tels étaient les princes des Troiens, assis sur la tour. » (Homère, L'Iliade, Chant III, trad. Leconte de Lisle.)

Vivant dans des lieux déserts, grillons et crapauds sont parfois témoins d'agissements peu catholiques. Dans Le Dernier jour de Pompéi (1834) d'Edward Bulwer-Lytton, l'égyptien Arbacès entraîne perfidement son maître-chanteur Célanus dans un souterrain humide. Il l'enferme dans une cellule sous l'œil d'un crapaud... Il aurait pu être l'équivalent de l'œil qui regarde Caïn, dans le poème de La Légende des siècles (1859) d'Hugo, mais Arbacès est peu impressionnable. Les crapauds coassent ou sifflent... Ils peuvent certainement être aussi bruyants que des grillons ou des cigales. Néanmoins, à cause de leur œil, ils sont probablement plus souvent appelés à être des témoins visuels que les grillons. Dans l'herbe, on les voit difficilement. Et, si même on les considère sur des gravures, ou toute autre illustration avec grossissement, ils n'ont pas de semblables yeux proéminents. Pour ces derniers, il faudrait plus de projection de conscience...

   « Des reptiles troublés par ces hôtes inattendus les regardaient d'un air effaré, et se perdaient précipitamment dans l'ombre des murs. [...]
   « Le reste de cette imprécation n'arriva pas à l'oreille d'Arbacès, qui s'en retournait à travers la sombre salle. Un crapaud, gros et gonflé de venin, se trouva sur ses pas ; les rayons de la lampe tombèrent sur le hideux animal et sur l'œil rouge qu'il tournait en l'air. Arbacès se détourna, afin de ne pas le blesser.
   « Tu es dégoutant et venimeux, murmura-t-il, mais tu ne peux me faire de mal : tu n'as donc rien à craindre de moi. » »
(Bulwer-Lytton, Les derniers jours de Pompéi, Livre IV, Chap. XIII, p.238, 240, trad. P. Lorain)

Nous connaissons par ailleurs les grillons en tant que spectateurs dans La Béatrice (Les Fleurs du Mal, 1857) de Charles Baudelaire. Ce poème évoque à nos yeux une scène d'Arria Marcella (1852) de Théophile Gautier. On pourrait penser aussi à Euphrosyne (1798), un poème assez difficile de Goethe, mais, avec ces détails, Arria Marcella est plus probable. C'est un bel hommage au poète. La nuée en question est probablement celle, mortelle, de l'éruption du Vésuve. Il faut jouer, rouvrir le théâtre, pour que la catastrophe puisse se rejouer. Et ces spectateurs singuliers annoncent en même temps l'ouverture de la mort. Cela éclaire en retour la qualité poétique d'Arria Marcella. Il y a aussi des cas de cigales spectatrices chez Gautier, dans Jettatura (1856) par exemple. Nous n'avons pas fait de recherche systématique sur ce point, ce sont seulement des notes de lecture.

   N'est-ce pas grand'pitié de voir ce bon vivant,
   Ce gueux, cet histrion en vacances, ce drôle,
   Parce qu'il sait jouer artistement son rôle,
   Vouloir intéresser au chant de ses douleurs
   Les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs
   (Baudelaire, Les Fleurs du Mal, La Béatrice)

   « Fabio monta sur le thymelé du théâtre tragique tandis que Octavien et Max grimpaient jusqu'en haut des gradins, et là il se mit à débiter avec force gestes les morceaux de poésie qui lui venaient à la tête, au grand effroi des lézards, qui se dispersaient en frétillant de la queue et en se tapissant dans les fentes des assises ruinées; et quoique les vases d'airain ou de terre, destinés à répercurer les sons, n'existassent plus, sa voix n'en résonnait pas moins pleine et vibrante. » (Gautier, Arria Marcella, souvenirs de Pompéi)

   « La musique a le pouvoir de chasser les mauvais esprits : au bout de quelques phrases, Paul ne pensait plus aux doigts conjurateurs, aux cornes magiques, aux amulettes de corail ; il avait oublié le terrible bouquin du signor Valetta et toutes les rêveries de la jettatura. Son âme montait gaiement, avec la voix d'Alicia, dans un air pur et lumineux.
   Les cigales faisaient silence comme pour écouter, et la brise de mer qui venait de se lever emportait les notes avec les pétales des fleurs tombés des vases sur le rebord de la terrasse. » (Gautier, Jettatura, Chapitre IX)

La mise en scène du grillon dans la procession funèbre de la strophe V-6 (« Les grillons et les crapauds suivent à quelques pas la fête mortuaire ; eux, aussi, n'ignorent pas que leur modeste présence aux funérailles de quiconque leur sera un jour comptée. ») évoque, non sans exagération, la scène du sonnet intitulé Les bohémiens en voyage (Spleen et idéal), qui fut publié pour la première fois en 1852 et dont voici les deux tercets:

  Les Bohémiens en marche, l'arrière-garde, Eau-forte de Jacques Callot  

   Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,
   Les regardant passer, redouble sa chanson ;
   Cybèle qui les aime, augmente ses verdures,
 
   Fait couler le rocher et fleurir le désert
   Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
   L'empire familier des ténèbres futures.

Le sujet en lui-même évoque beaucoup Chateaubriand et ses indiens d'Amérique. Son Essai sur les révolutions (1797) se termine sur ce même tableau d'une tribu d'indiens disparaissant dans la forêt avec les enfants suspendus sur le dos des femmes. Cela se retrouve aussi dans les Mémoires d'Outre-Tombe (1849-50). Cependant, il est établi que Baudelaire s'est inspiré pour ce sonnet d'une série de quatre eaux-fortes de Jacques Callot (1592-1635) sur les bohémiens. Il est intéressant de les regarder. Ces estampes portent déjà de brèves légendes poétiques : « Ces pauvres gueux pleins de bonaventures / Ne portent rien que des choses futures ». Baudelaire a manifestement développé ce thème des « choses futures » à travers l'enfant et la fertilité (Cybèle). Mais c'est seulement dans les deux derniers vers qu'il paraît exploiter l'idée de la bonaventure en évoquant une sorte de privilège des bohémiens à lire l'avenir.

En ce qui concerne la présence du grillon dans ce sonnet, on est encore tenté de penser à une réminiscence de Théophile Gautier. Chant du grillon (1832) est l'un de ses tout premiers poèmes publiés ; il fut intégré ultérieurement dans La Comédie de la mort (1838). Dans ses poésies intitulées Espagne (1841), on trouve en effet une scène, diurne également, associant le grillon au passage d'un enterrement. Dans un autre sens que celui de la bonaventure, il y a une remarquable convergence entre les « ténèbres futures » de Baudelaire et le « royaume noir » de Gautier.

   Or pendant que j'errais dans la vaste fonda,
   Attendant qu'on servit la olla pod'rida,
   Et que je regardais, ardent à tout connaître,
   La cage du grillon pendue à la fenêtre,
   Un mort passa, — partant pour le royaume noir ;
   (Théophile Gautier, España, En passant à Vergara)

Dans la fable de La Fontaine Les Oreilles du Lièvre (V,4), effrayé par le courroux du Lion envers les animaux à cornes, le Lièvre craint qu'on ne fasse passer ses longues oreilles pour cornes, et c'est justement à un Grillon, une présence bien opportune, qu'il annonce son départ précipité de ces parages...

Si l'on en croit les Souvenirs entomologiques (1878) de Jean-Henri Fabre (1823-1915), le grillon en cage n'a rien de très surprenant. On peut se demander néanmoins si l'association du grillon avec l'enterrement relève de circonstances fortuites, lors du voyage du poète, ou bien si elle a été pensée (travaillée) et possède une explication propre. Dans Voyage dans ma chambre (1794), Xavier de Maistre évoquait le grillon dans un cimetière, mais pour signifier que la nature est indifférente à la mort d'un homme et qu'elle reprend vite ses rythmes : « ...et le soir, tandis que la lune brille dans le ciel, et que je médite près de ce triste lieu, j'entends le grillon poursuivre gaiement son chant infatigable. » (Chap. XXI) Chez Gautier, on a l'impression que le sens du grillon a changé. Avec l'évocation du « royaume noir » (de la mort/nuit), le grillon, supposé de couleur noire, pourrait être comme une sorte d'envoyé ou d'élément détaché du royaume en question. D'ailleurs, dans une phrase de Lautréamont, la façon de distinguer les grillons des « habitants terrestres » semble relever d'une même croyance. Il y a un raisonnement de ce genre avec le hibou dans Voyage en Espagne (1845). Dans l'arène, un garçon de place noir est tué accidentellement par un taureau sans que personne, sauf un singe, s'en émeuve. Gautier observe (ou tout au moins écrit): « Au même moment un énorme hibou s'abattit au milieu de la place : il venait sans doute, en sa qualité d'oiseau de nuit, chercher cette âme noire pour l'emporter au paradis d'ébène des Africains. » (Chap. XV) L'idée me semble être bien présente dans l'imaginaire de Théophile Gautier. L'appartenance de ces animaux à « la nuit », une fois pour toutes, rend inutile de distinguer les manifestations diurnes et nocturnes. Chez Shakespeare, dans le drame historique Macbeth (1606), lady Macbeth dit à son mari, lorsqu'il revient fébrile de la chambre de Duncan, qu'il vient d'assassiner dans son sommeil : « J'ai entendu le hibou huer et le grillon crier. N'avez-vous pas parlé ? » (II,2) Et plus loin, un vieillard discute avec le noble Ross des signes étranges qui ont entouré l'assassinat du roi Duncan : « Cela est contre nature comme l'action qui a été commise. Mardi dernier, un faucon, planant dans toute la fierté de son essor, a été saisi au vol et tué par un hibou chasseur de souris. » (II,4) Chez La Fontaine, le chat-huant, ou hibou, avait bien aussi un rôle particulier. Dans la fable Les Souris et le Chat-huant (XI,9) : « ...Vieux palais d'un Hibou, triste et sombre retraite De l'oiseau qu'Atropos prend pour son interprète. » Atropos est la Parque qui coupe le fil de la vie. Le Chat-huant est censé avoir enlevé un enfant dans la fable de la fable Le Dépositaire infidèle (IX,1). Il est dans le « circuit de métamophose » de La Souris métamorphosée en Fille (IX,7).
 

QUATRIÈME CAS: Le grillon apparaît comme le génie du lieu des Anciens:

L'enchaînement avec « le génie » nous semble significatif ; encore qu'il y ait plusieurs explications possibles. Il n'y a peut-être pas de notion plus difficile à définir que celle du génie (voir la difficulté du poème de Rimbaud notamment). Dans ce cas, puisqu'il y a une précision de lieu, « génie » renvoit à la notion antique de l'esprit du lieu, l'esprit vivant censé assurer la protection. (Dans une notice en introduction de L'Enfer de Dante, il est expliqué que pour les Anciens, l'âme était « une portion de l'esprit qui anime l'univers », une substance subtile ; l'ombre ou les mânes, ce qui retient l'apparence du corps du défunt dans l'Enfer ou le Paradis ; et le génie du défunt, ce qui garde le sépulcre, et se montre sous la forme de quelque animal, symbole de la qualité dominante du mort.) Chez Virgile par exemple, c'est souvent le serpent qui s'enfuit entre les pierres. Il y aussi la notion de « faire surgir » qui n'est pas toujours bien rendue.

   « Plus sage aussi Ballanche, avec ses airs d'illuminé, quand il déclarait, qu'il faut « chercher la poésie ailleurs que dans les embellissements » ; que « les sujets anciens et les sujets modernes sont indifférents, car la poésie est partout, il ne s'agit que de la faire sortir (1) », ce qui justement est l'œuvre propre du génie. Qu'on le laisse donc diriger lui-même son haut et libre essor : « Le génie est audacieux, fécond et dégagé de toute entrave. Il ne repose point sur le même objet ; il tire des lignes immenses qui se croisent et se correspondent ; il va saluer le Hottentot dans sa hutte barbare, et plane du même vol sous les plafonds dorés de Versailles (2) ». »
(Petit de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature française des origines à 1900, Chap. IV, § IV, p.169)
(1) Ballanche, Essai sur les institutions sociales, p.382
(2) S. Mercier, Du Théâtre, chap. XVIII, p.194.

Pour l'époque moderne, le grillon est souvent apparu dans cette fonction dans l'âtre de la cheminée. Chateaubriand (Génie du christianisme, 1801), Charles Nodier (Trilby, 1822) et Théophile Gautier (L'âme de la maison, 1839) en ont par exemple parlé. Il s'identifie plus ou moins aux Lares et aux Pénates. Ce point concerne une part importante des textes relatifs au grillon dans la littérature du XIXème siècle. Le grillon est encore très fréquent dans le recueil Les Nuits d'hiver (1861) de Henry Murger. C'est surtout le grillon frileux qui passe tout l'hiver dans la cheminée, « rossignol des cendres » (La Chanson d'hiver), et « amant de l'étincelle » (Antithèse). Il est la figure du poëte dans Amours d'grillon d'étincelle. Lamartine l'a aussi évoqué (Secondes Harmonies poétiques, Le Grillon, 1845): Parce qu'il est le « souvenir sonore des vieilles maisons », il est pour ainsi dire l'émotion des voix chères qui se sont tues: « Grillon solitaire, Voix qui sors de terre, Ah ! Réveille-toi — Pour moi ! — L'âtre qui pétille, Le cri renaissant, Des voix de famille M'imitent l'accent ; Mon âme s'y plonge, Je ferme les yeux, Et j'entends en songe Mes amis des cieux. » Il y a là une conjugaison avec le thème précédent. C'est une sorte d'objet médium avec l'au-delà confondu au souvenir du passé. C'est assez beau. On a sans doute tous vécu cela fortement un jour en retrouvant de vieux objets. Le choix du grillon en particulier est habile. On a été surpris de l'importance poétique de la cigale dans La Fortune des Rougon (1870/73) de Zola. Huysmans a placé un grillon en cage, et les idées qui vont avec, au début de son roman À Rebours (1884). Des Esseintes s'en sert pour mieux se venger de son passé. Cela devient caricatural, mais la référence est très littéraire et ne surprend pas dans ce roman. On peut penser que Maupassant et Proust, avec sa madeleine, — qui fait certes un lien puissant avec Marie de Magdala qui reconnaît le Seigneur ressuscité, — n'ont fait que régénérer cette idée en la déplaçant dans d'autres domaines perceptifs. D'ailleurs tout un chapitre d'À Rebours décrit la passion de Des Esseintes pour les parfums. C'est bien lié à la même sensibilité envers l'immatériel et l'invisible. La mémoire olfactive était déjà évoquée chez Dickens et chez Baudelaire (cf. Le Flacon). Y ajouterait-on encore le cas plus délicat de la pervenche dans Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau ? Finalement, la considération particulière que l'on semble avoir accordé à Proust sur ce thème apparaît bien étonnante. La comparaison des poèmes Le Flacon de Baudelaire et Le Buffet (Poésies) de Rimbaud, où toute sa jeunesse se révèle, est pourtant tout aussi riche d'enseignements.

Pour en revenir à Lautréamont, ce qui étonne alors, c'est le déplacement qu'il opère avec le grillon. Nous avons d'ailleurs aussi constaté le déplacement à propos de la strophe VI-7, puisque le canari des trois Marguerite remplace en quelque sorte l'ancien grillon du foyer. Les égoûts sont-ils pour la ville ce que l'âtre de la cheminée est pour la maison ? Non. Les égoûts sont le lieu des rejets infâmes. Mais cela pourrait justement signifier le rejet, funeste, que la société a fait d'une vieille croyance protectrice et bénéfique. L'esprit se déssèche. Il hurle comme comme les grenouilles d'un marécage, ou plutôt comme le sang s'écoulant des lèvres de la blessure d'Abel vers l'Éternel. C'est justement dans cet esprit que l'ont évoqué Nodier et Gautier. Cela titille les mauvaises consciences. L'infamie du rejet entraîne une malédiction.
 

CINQUIÈME CAS: Les sauterelles n'apparaissent qu'une seule fois, dans la symbolique du fléau biblique:

Sous nos latitudes européennes, l'évocation des sauterelles reste très empreinte de la culture religieuse. C'est l'association forte avec « les nuages » qui soutient l'idée d'une origine céleste au fléau. On peut probablement la rattacher aux mentions de « nuage pourpre » (strophe II-7) et de pluie de sang (strophe I-10). Dans Le Roman de la momie (1857), tout à la fin, Théophile Gautier a brièvement évoqué les sauterelles avec les autres fléaux d'Égypte. Voici la description.

   « Un vent du sud s'éleva et souffla toute la nuit, et lorsqu'au matin le jour parut, un immense nuage roux voilait le ciel d'un bout à l'autre ; à travers ce brouillard fauve, le soleil luisait rouge comme un bouclier dans la forge, et semblait dépouillé de rayons.
   Ce nuage différait des autres nuages ; il était vivant, il bruissait et battait des ailes, et s'abattait sur la terre non en grosses gouttes de pluie, mais en bancs de sauterelles roses, jaunes et vertes, plus nombreuses que les grains de sable au désert libyque ; elles se succédaient par tourbillons, comme la paille que disperse l'orage ; l'air en était obscurci, épaissi ; elles comblaient les fossés, les ravines, les cours d'eau, éteignaient sous leurs masses les feux allumés pour les détruire ; elles se heurtaient aux obstacles et s'y amoncelaient, puis les débordaient. Ouvrait-on la bouche, on en respirait une ; elles se logeaient dans les plis des vêtements, dans les cheveux, dans les narines ; leurs épaisses colonnes faisaient rebrousser les chats, renversaient le passant isolé et le recouvraient bientôt ; leur formidable armée, sautelant et battant de l'aile, s'avançait sur l'Égypte, des Cataractes au Delta, occupant une largeur immense, fauchant l'herbe, réduisant les arbres à l'état de squelettes, dévorant les plantes jusqu'à la racine, et ne laissant derrière elle qu'une terre nue et battue comme une aire.
   À la prière du Pharaon, Mosché fit cesser le fléau ; un vent d'ouest, d'une violence extrême, emporta toutes les sauterelles dans la mer des Algues ; mais ce cœur obstiné, plus dur que l'airain, le porphyre et le basalte, ne se rendit pas encore. »
(Théophile Gautier, Le Roman de la momie, Chapitre XVI)

Ce pouvoir défoliant extraordinaire — qui mange même les rayons autour du crâne du soleil ! — justifie l'association des sauterelles avec les poux, autre fléau biblique. Gautier, avec d'autres auteurs, car c'est assez banal, a souvent comparé les feuillages des arbres à des chevelures. Contrairement aux sauterelles, le pou de l'homme n'est pas sauteur. Mais l'analogie avec le pou est pertinente sous l'angle du parasite dans la chevelure. Si Lautréamont a placé la référence des sauterelles dans cette strophe des poux (II-9), c'est parce qu'elle y prend en effet toute sa dimension poétique.

Les films d'horreur ont souvent joué sur les pullulations d'insectes. Le grand nombre fait des tapis, des couvertures... On a eu l'occasion de le rencontrer dans le roman Le Négrier (1832) d'Édouard Corbière. Cet effet de couverture vivante, grouillante et terrifiante, serait en vérité bien présent dans le détail, dans ce qu'on appelle « les élytres », ces ailes durcies en écailles, devenues étui protecteur pour les autres ailes, chez certains insectes. Les élytres couvrent, recouvrent. Il y a deux ordres fondés sur les élytres : Celui des orthoptères, justement, qui comprend les sauterelles, grillons, criquets, etc. Et celui des coléoptères, qui comprend les scarabées, hannetons, coccinelles, etc. Chez les lépidoptères, les papillons, ce sont les ailes elles-mêmes qui se sont couvertes d'écailles microscopiques.
 

SIXIÈME CAS: Enfin, le crapaud apparaît comme envoyé du ciel :

Le terrifiant crapaud fait une courte apparition dans Cinq semaines en ballon (1863), le premier roman de Jules Verne. Après l'attaque du ballon par le groupe de gypaètes, Joe s'est sacrifié en se jetant dans le lac Tchad. (Il est donc « tombé du ciel. ») Grâce à cela, le ballon s'est élevé à nouveau, mais il a été aussitôt emporté au loin par les vents. À terre, Joe échappe à différents périls. Il se réveille notamment un matin en face d'un vilain crapaud. Autre « tombé du ciel » ? Hôte de l'Enfer comme dans Les Grenouilles d'Aristophane ? La laideur du crapaud est un jugement très entretenu au XIXème siècle. Le crapaud apparaît souvent dans la littérature pour la jeunesse, par exemple dans les contes d'Andersen.

« Enfin le jour revint ; Joe se releva précipitamment, et que l'on juge du dégoût qu'il ressentit en voyant quel animal immonde avait partagé sa couche : un crapaud ! mais un crapaud de cinq pouces de large, une bête monstrueuse, repoussante, qui le regardait avec des yeux ronds. Joe sentit son cœur se soulever, et, reprenant quelque force dans sa répugnance, il courut à grands pas se plonger dans les eaux du lac. »
(Jules Verne, Cinq Semaines en ballon, Chap. XXXV.)

   « Nos arts plastiques, à nous Européens, n'aiment à représenter que l'animalité supérieure : les féroces, le cheval, le chien ; nos artistes n'ont pas cette espèce de tendresse qui porte les artistes de l'Orient à dessiner amoureusement la bête et toutes les bêtes, les plus viles, les plus humbles, les plus méprisées : le crapaud par exemple. » (Edmond de Goncourt, Journal, Année 1885, Samedi 3 janvier.)

Chez Lewis Carroll, dans Les Aventures d'Alice au Pays des Merveilles (1865) et dans sa suite Ce qu'Alice trouva de l'autre côté du miroir (1871), la grenouille apparaît deux fois en tant que portier. Sa présence au bord de l'eau, dans laquelle on peut entrer, la surface de la mare qu'on peut traverser, semble pouvoir justifier cet emploi a priori étonnant ; d'autant que cela reste dans l'explication rationnelle des aventures suggérée à la fin par la sœur d'Alice. Le messager à tête de poisson de la Reine de Cœur semble bien confirmer ce rôle d'intermédiaire. Cela rejoindrait d'ailleurs assez bien l'idée du grillon comme un être à l'interface entre deux mondes. Le Valet de pied-Grenouille a bien le tic du crapaud de Maldoror : « Il ne cessait pas de regarder le ciel tout en parlant, ce qu'Alice trouvait parfaitement impoli. « Après tout, pensa-t-elle, peut-être qu'il ne peut pas faire autrement : il a les yeux si près du haut de la tête ! Mais, du moins, il pourrait répondre aux questions qu'on lui pose... » » On retrouve un peu la poésie de l'enfance insolente. Plus loin, il se mettra même à siffler... Dans la suite, De l'autre côté du miroir, la Grenouille est plus un sorte de paysan du coin, au parler de paysan, qu'un valet de pied. « À la fin, une très vieille grenouille assise sous un arbre se leva et vint vers elle en clopinant ; elle portait un habit d'un jaune éclatant et d'énormes bottes. » (Chap. IX) La porte est toujours leur objet de discussion. Son air idiot et sa lenteur cachent plus encore un esprit de logicien désopilant.

   « Pendant une ou deux minutes elle resta à regarder la maison en se demandant ce qu'elle allait faire. Soudain un valet de pied en livrée sortit du bois en courant (elle se dit que c'était un valet de pied parce qu'il était en livrée, mais à en juger seulement d'après son visage, elle l'aurait plutôt pris pour un poisson), et frappa très fort à la porte de ses doigts repliés. Le battant fut ouvert par un autre valet de pied en livrée, au visage tout rond, aux gros yeux saillants comme ceux d'une grenouille. Alice remarqua que les deux domestiques avaient des cheveux poudrés et tout en boucles ; très curieuse de savoir de quoi il s'agissait, elle sortit du bois pour écouter.
  Le Valet de pied-Poisson commença par prendre sous son bras une immense lettre, presque aussi grande que lui, puis il la tendit à l'autre en disant d'un ton solennel :
   « Pour la Duchesse. Une invitation de la Reine à une partie de croquet. »
   Le Valet de pied-Grenouille répéta du même ton solennel, mais en changeant un peu l'ordre des mots :
   « De la Reine. Une invitation à une partie de croquet pour la Duchesse. »
   Puis tous deux s'inclinèrent très bas, et leurs boucles s'entremêlèrent.
   Alice se mit à rire si fort à ce spectacle qu'elle fut obligée de regagner le bois en courant, de peur d'être entendue. Quand elle se hasarda à jeter un coup d'œil, le Valet de pied-Poisson avait disparu, et l'autre était assis sur le sol près de la porte, à regarder fixement le ciel d'un air stupide. » (Lewis Carroll, Les Aventures d'Alice au Pays des Merveilles, Chap. VI, trad. J. Papy.)

Dans le problème moral de « l'emploi au bien  d'une chose qui appartient au mal » (cf. Poésies II), il est intéressant de regarder le... scarabée. Historiquement, dans les légendes populaires, le... je me trompe, j'ai mal vu !... le crapaud a toujours été associé au mal, c'est-à-dire aux sorcières, au diable. Dans Le Corricolo (1843), le récit de son voyage à Naples, Alexandre Dumas père évoque même le mauvais œil, puisqu'il est à Naples : « Le jettatore est ordinairement maigre et pâle, il a le nez en bec de corbin, de gros yeux qui ont quelque chose de ceux du crapaud et qu'il recouvre ordinairement, pour les dissimuler, d'une paire de lunettes : le crapaud, comme on le sait, a reçu du ciel le don fatal de la jettature : il tue le rossignol en le regardant. » (Chap. XV) Le crapaud est vraiment devenu symbolique du Mal.

Le Ver luisant.
———
Un ver luisant, sans se douter de la douce lueur qu'il répandait autour de lui, rampait dans le gazon fleuri d'un bosquet. Soudain, se glissant sans bruit hors de sa mousse fangeuse, un crapaud s'approche et inonde le pauvre animal de son venin. — Hélas ! que t'ai-je fait ? lui dit le ver en expirant ? — Pourquoi brillais-tu ? répondit la bête hideuse.
Gottlieb K. PFEFFEL (1736-1809) (Article extrait du Magasin Pittoresque, 1842, Année 10, p.227.)

 
C'est là qu'on pourrait voir finalement l'abandon d'un symbole mal fondé pour une figure de la raison plus moderne. Lorsque Lautréamont évoque un lien entre le crapaud et les pluies (cf. les « pluies de crapauds » mentionnées au début de la strophe IV-7), il devient possible d'expliquer son emploi à la place de l'ange. On l'a vu en effet chez Dante, tout ce qui tombe du Ciel, en apparence, la feuille par exemple (cf. Le Purgatoire, Chant VIII), se prête à une comparaison avec l'ange céleste. Dès lors qu'on relie ainsi le crapaud au Ciel, son changement d'emploi, du mal au bien, devient possible. « Pour employer au bien un mot qui appartient au mal, il faut en avoir le droit. » (Poésies II) L'importance de son œil, devenu une véritable lampe, semble le rapprocher aussi de ces deux yeux vengeurs de la conscience oppressante envoyée par le Créateur (strophe II-15). Notre interprétation de la strophe I-13 nous amène à retenir cette hypothèse. Mais il reste une question gênante quant à la réalité de ces pluies de crapauds. (Nous ne parlons pas là de ces espèces de grenouilles arboricoles aux pattes palmées qui leur permettent de planer.) Peut-on y croire ? Ducasse, si intelligent, aurait-il vraiment pu y croire ? Dans une publication de 1860, que Ducasse aurait pu lire, ces histoires de « pluies de crapauds » semblent désormais rejetées comme illusions par les scientifiques. (Rejetées aussi ces histoires de crapauds produits des pierres auxquelles semblait croire Ambroise Paré en son XVIème siècle.) Dans son livre Contemplation de la nature (1781), le naturaliste suisse Charles Bonnet disait, sur l'exemple des « rats de passage » (lemmings ?), cette tendance à rapporter au Ciel (porte du néant ?) tout ce qui surgit soudain en nombre (telles des étoiles).

   « Ces rats, particuliers aux contrées les plus septentrionales de l'Europe, apparaissent de temps en temps en si grand nombre dans les campagnes de la Norwege et de la Laponie, que les habitans s'imaginent qu'ils tombent du ciel. »
(Charles Bonnet, Contemplation de la nature, Onzième partie, Chap. 15, p.231)

Il faut s'entendre sur la taille considérée de ces animaux, mais a priori, il n'y aurait que les trombes capables d'arracher et de porter des crapauds au loin ; ça se serait vu, rarement. On pourrait s'étonner, s'il le savait effectivement, qu'il ait choisi en conscience de relancer ces on-dit. Certes, il n'y a que la croyance de l'observateur, du personnage, qui compte. Mais que l'ambitieuse tentative de refonte d'un symbole tourne ainsi au bricolage nous déçoit un peu. Ce n'est pas mieux que Dante. L'origine céleste du crapaud, pour la raison qu'il tombe du Ciel, est fabriquée et spécieuse. On est jamais que dans l'hyperbole du bond, comme pour les météorites de poux sauteurs. Même vis-à-vis de la raison, les apparitions spontanées et massives de crapauds auraient donc tendance à se rattacher à l'inexorable surgissement du mal, comme tous les phénomènes d'explosion (démographique en la circonstance). Le renversement bien/mal de la strophe I-13 est ainsi du même genre problématique que celui de la strophe II-8 à propos du Créateur.

Dans une ancienne édition du dictionnaire Petit Larousse illustré, on trouvait à la page des définitions du mot crapaud quatre illustrations superposées qui offrait une certaine synthèse poétique. De haut en bas : la photographie de crampons à glace liés à une paire de gros souliers par des bandes ou lanières ; un crâne humain photographié de profil avec des légendes désignant ses différentes parties : orbite, frontal, etc. ; une photographie de crapaud bien posé sur ses pattes puissantes, les doigts écartés comme des crochets sur le sol ; et un de ces cratères grecs extérieurement décorés d'une claire scène mythologique sur fond noir où, comme il est dit par ailleurs, la ligne n'est plus incisée mais peinte, fluide... Nous y voyons l'idée de ce qui contient ou retient de verser. Le crampon... Le crâne et le fanfaron, la Grenouille qui voulait se faire aussi grosse qu'un Bœuf chez Jean de La Fontaine... Le crâne est défini comme cavité. Le cratère comme vase. Et le crapaud, outre son aspect de vieux petit sac, de porte-monnaie boursouflé, était bien supposé contenir un poison liquide à cracher. (Si ce n'est plus retenu dans le dictionnaire, on l'a rappelé plus haut.) Le crapouillot, mot issu de crapaud, est un petit mortier, et le mortier, qui existe aussi en chapeau de magistrat, est une sorte de vase. Le fauteuil appelé crapaud était aussi caractérisé comme petit, bas et évasé. Il y a l'œil comme surface d'eau liquide contenue dans le vase. L'orifice du cratère. L'œil lac de lave du volcan. L'orbite du crâne. Le fameux œil du crapaud.

Il existe une espèce de grenouilles appelée « Grenouilles des pluies du Mozambique » (Breviceps mossambicus) qui « vit en Afrique du Sud ; a ses terriers dans les prairies et broussailles, en altitude. » (Le Monde étrange et fascinant des animaux, 1972, p.391.) Lorsqu'on la voit en image, on est frappé par sa forme ovoïde. Elle ressemble à une goutte d'eau, à une grosse goutte d'eau puisqu'elle peut mesurer jusqu'à 5 cm. L'impression que l'on a lorsqu'on observe ensuite une planche de sciences naturelles montrant tout plein d'espèces de grenouilles et de crapauds, c'est d'être en face d'éclaboussures. Comme lorsqu'on renverse un seau d'eau d'une certaine hauteur, il se produit des projections autour de l'impact, ces grenouilles semblent être des métamorphoses vivantes de gouttes d'eau projetées par l'impact, qui se seraient plus ou moins écrasées... Les grenouilles de centre de l'Australie, telle la Grenouille catholique, deviennent bien toutes rondes pendant les périodes humides car elles absorbent de l'eau pour subsister pendant les mois de la saison sèche... Si la mare, la flache rimbaldienne, contient poétiquement une idée d'œil, de gros œil, alors la pluie qui laisse des mares partout, où il est désagréable de poser le pied, cette pluie n'est que pluie de crapauds... C'est Golconde de Magritte. Dans le roman Les Travailleurs de la mer (1866), Gilliatt doit arracher la machine à vapeur de l'épave de la Durande en affrontant une tempête terrible. Elle éclate ainsi : « Trois ou quatre large araignées de pluie s'écrasèrent autour de lui sur la roche. » (II,3,VI) Plus loin, Gilliatt a aussi « la face couverte des crachats de la mer ». Chez Hugo, il y a un « ventre de la tempête » et des « fœtus hideux ». Ces araignées de pluie seront suivies par d'autres enfantements qui nous paraissent comme autant de rêveries en abyme sur la forme éclatée, étoilée : après les araignées, les crabes, puis la fameuse pieuvre. Nous pensons finalement que la grenouille peut être vue dans la même perspective poétique. C'est un résultat d'éclaboussure, une goutte écrasée qui a comme vu pousser ses pattes, qui a été animée par... Pattes toutes petites chez les grenouilles des pluies du Mozambique, plus développées puis palmées chez d'autres espèces. Les grenouilles s'offrent ainsi à un imaginaire du rebond, de la vigueur (de l'élasticité), bref de la vivacité de l'eau. C'est un imaginaire des origines de la vie. Nous pourrions ainsi mettre en perspective le crapaud et l'ours marin qui sort de l'eau à la strophe I-13. C'est chez Lautréamont, semble-t-il, une traduction équivalente à la perspective des araignées, des crabes et de la pieuvre chez Hugo. Avec le crapaud, Lautréamont renoue avec ce qui pourrait être une source poétique de cet imaginaire dans l'Ancien Testament (voir les fléaux d'Égypte dans L'Exode). (Juillet 2004. Rév. juin 2007)