Virgile ou Publius Vergilius Maro (v.70-19 av. JC), poète latin.
Dans le roman À Rebours (1884) de J.-K. Huysmans, Des Esseintes parle du doux Virgile, surnommé « le cygne de Mantoue », comme de « l'un des plus sinistres raseurs que l'antiquité ait jamais produits ». Il excuse ses personnages marionnettes et « les impudents emprunts faits à Homère, à Théocrite, à Ennius, à Lucrèce, le simple vol que nous a révélé Macrobe du 2e chant de l'Énéide presque copié, mots pour mots, dans un poème de Pisandre » mais il n'apprécie pas la facture et « la contexture de ces vers râpeux et gourmés » (Chap. III).
L'Énéide de Virgile est en effet un plagiat de L'Iliade et de L'Odyssée d'Homère qui inverse leur ordre. Elle commence par le voyage d'Enée vers l'Italie où Virgile plagie la partie centrale de L'Odyssée, c'est-à-dire tous les voyages d'Ulysse dans les utopies. Et l'histoire s'achève par la guerre entre les Troyens et les Rutules de Turnus, avec des scènes de combat comparables à celles de L'Iliade. Mais L'Iliade est aussi plagiée plus tôt, par exemple les jeux funèbres pour l'anniversaire de la mort d'Anchise (Livre cinquième) copient les jeux en l'honneur de Patrocle (Iliade, Chant XXIII). Cela donne une certaine conception de la grande littérature qui se prolonge, s'imbrique, se répète ou se corrige avec intelligence. Homère, Virgile (L'Énéide), puis Ovide (Les Métamorphoses), et Dante (L'Enfer), forment ainsi une suite d'œuvres qui fonde une certaine culture littéraire. Peut-être à cause de L'Enfer de Dante, où Virgile lui sert de guide, on connaît plus aujourd'hui l'épisode d'Énée aux Enfers (L'Énéide, Livre sixième) que celui d'Ulysse (L'Odyssée, Chant XI).
L'Énéide est une épopée assez curieuse. On sait qu'il existait depuis longtemps en Italie des colonies dites « troyennes », des villes anciennes prétendant avoir été fondées par des Troyens errants, des rescapés ayant survécu à la destruction de Troie. Cependant on a du mal à comprendre pourquoi Virgile a voulu autant y croire. Tout cela pour la simple et basse flatterie d'Octave ? sa façon d'ennoblir ses origines ? Pourquoi Troie ? Était-ce à ce point une origine désirable ? En me disant cela, j'ai longtemps imaginé à tort que L'Énéide avait été composée dans une Rome triomphante. C'est sans doute vrai si on se contente de regarder grossièrement les dates. Mais, si j'ai bien compris ce qu'en disent les historiens, L'Énéide serait plutôt sortie d'un gros « coup de blues ». Aucun des poètes romains contemporains d'Octave (devenu Auguste) n'a vraiment su chanter son règne. Il était trop tôt pour comprendre. Virgile est mort 11 ans avant Horace. Il n'a vu que les 8 premières des 41 années du long règne d'Octave qui a fait oublier la République. Il est d'une génération qui a été surtout marquée par les guerres civiles, la fin de la République romaine. Pour les historiens, ce n'était qu'une crise de croissance. Paul Petit écrivait dans son Histoire générale de l'Empire romain (1974) : « La République était morte en partie pour avoir vu son territoire croître aux dimensions d'un Empire et rester dépourvu d'une administration centralisée, efficace et contrôlée. » En tout cas, cette génération, elle, a réellement cru vivre le début de la fin de Rome. De là l'impression d'affinité sans doute avec des Troyens devant fuir une cité de Troie détruite.
« Peu à peu, Virgile s'engageait dans les voies de la poésie politique, il devenait sensible aux exigences des esprits, au désarroi qui prévalait dans une cité livrée depuis une génération et plus à la violence, à la cupidité, à l'ambition stérile. Il avait cru en César et César avait été assassiné. Il avait pensé que la paix allait revenir, grâce à l'accord des deux personnages les plus puissants, et voici que la guerre recommençait. Virgile comprit, douloureusement, que le mal était profond, que c'était l'esprit de Rome qui était malade, que c'était une cité qui avait perdu ses images et ses mythes, et qu'il fallait lui en donner. » (Pierre Grimal, Vie de Virgile.)
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Les grands poèmes épiques sur le modèle de L'Énéide de Virgile ont été des tentations propres aux grands empires. On en a un exemple célèbre avec Les Lusiades (1571) de Luis de Camõens. Au XIXème siècle, l'ambition d'un empire a travaillé la France, avec les Napoléon, et plus tard la Grande-Bretagne, avec Victoria Ière. Mais y a-t-il eu de véritables épopées ? On ne saurait nier que L'Énéide ait alors été très célèbre et très goûtée. Mais il nous semble qu'elle était surtout reprise et imitée par petits morceaux. Il y a un beau stock d'images et de métaphores poétiques chez Virgile. Un chantier de grumes près d'une scierie... N'attendons pas l'aire Saint-Mittre de Zola... Le peintre William Turner a beaucoup rêvé et travaillé sur l'épisode de Didon et Énée. (Au final, cela dirait plus son complexe d'Empédocle qu'un rêve d'épopée. Encore que... S'il est question d'une reine, Victoria l'appréciait peu et ne l'a pas annobli... Didon, c'était lui. Étrange renversement des sexes. En 1829, il renonça à l'idée de se faire inhumer dans la toile de ce qu'il considérait comme son chef-d'œuvre, Didon construisant Carthage (1815), pour le léguer raisonnablement à la National Gallery.) Certains écrivains comme Walter Scott ou François René de Chateaubriand y ont beaucoup puisé. C'est parfois facilement décelable. Entre autres points remarquables, on souligne souvent l'importance des métaphores inspirées par le monde animalier. C'était déjà une façon d'exprimer la psychologie. L'intègrerait-on pour autant dans les précédents au lautréamontisme ?
Pierre Capretz a rapproché un paragraphe d'une des Lettres de mon moulin (1869) d'une phrase de la strophe II-15 : « ...la lumière apparaît, avec son cortège de rayons, comme un vol de courlis qui s'abat sur les lavandes... » C'est donner l'avantage à la lettre... Mais en vérité la poésie de l'oiseau de lumière est bien répandue en littérature. Il serait même permis de penser qu'il y a eu là justement une source virgilienne. (Tant pis si ça ne semble pas très en phase avec les admirations de Daudet.) Dans l'épisode assez célèbre du rameau d'or, pour pénétrer dans le souterrain de l'Enfer, Énée doit en effet découvrir l'arbre au feuillage d'or au milieu d'une sombre forêt. Il s'y enfonce plein d'espoir comme une autruche sa tête dans le sable... Et ce sont deux providentielles colombes blanches — l'oiseau de Vénus — qui, se posant sur le gazon, viennent l'éclairer, le guider jusqu'à l'arbre rêvé. Il n'y a pas d'expression littérale permettant de parler d'une citation pour la strophe II-15 — d'autant qu'il y a toujours une interface de traduction — mais la même poésie de l'oiseau s'y voit clairement. De plus le thème du rêve n'est jamais loin chez Virgile, et il est aussi de cette strophe.
« Le premier au travail, Énée encourage ses compagnons et prend la hache comme eux. Mais en lui-même, dans son cœur triste, il songe, à la vue de la vaste forêt, et il exprime ce vœu : « Oh ! si maintenant l'arbre au rameau d'or se montrait à nous dans ces grands bois, car tout ce qu'a dit la Sibylle à ton sujet, Misène, n'était que trop vrai, hélas ! » Il avait à peine prononcé ces mots que soudain deux colombes, sous ses yeux mêmes, descendirent du ciel en volant et se posèrent sur le gazon. Alors le magnanime héros reconnaît les oiseaux de sa mère et joyeux leur adresse cette prière : « Oh ! soyez mes guides, et, s'il y a quelque chemin, que votre vol dirige mes pas vers le bouquet d'arbres où le précieux rameau ombrage la terre féconde. Et toi, ma mère divine, ne m'abandonne pas dans mon incertitude. » Ayant ainsi parlé il s'arrêta, observant les signes que lui donnent et la direction que prennent les colombes. Elles volent devant lui picorant dans l'herbe et s'avancent jusqu'où le regard peut les suivre. Puis, arrivées aux gorges empestées de l'Averne, elles s'élèvent d'un coup d'aile et, glissant dans l'air limpide, elles se posent toutes deux à l'endroit rêvé, dans l'arbre où le reflet de l'or éclate et tranche sur le feuillage. Comme sous les brumes de l'hiver, au fond des bois, le gui, étranger aux arbres qui le portent, renaît avec ses nouvelles feuilles et entoure leurs troncs arrondis de ses fruits couleur de safran, la frondaison d'or apparaissait dans l'yeuse touffue, et ses feuilles brillantes crépitaient au vent léger. Aussitôt Énée attire à lui et arrache avidement le rameau trop lent à venir, et le porte sous le toit de la Sibylle. » (Virgile, Énéide, Livre VI, trad. A. Bellessort.)
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L'Énéide ne nous a guère inspiré de rapprochement conséquent et pertinent avec les Chants de Maldoror, sinon, assez récemment, celui de l'épisode de la brève tentative d'installation des émigrants Troyens dans l'île de Crète avec la strophe I-1. Le personnage volcanique appelé Cacus, qui crache le feu et la fumée (Livre huitième), pourrait rappeler, avec beaucoup de mauvaise foi, le Maldoror de la strophe I-8. Les deux énormes serpents, qui sortent de l'Océan pour tuer Laocoon et ses enfants (Livre second), ont été aussi rapprochés du grand ver luisant de la strophe I-7 (cf. Dictionnaire du Cacique). Le serpent est indiscutablement un animal très présent dans le chef-d'œuvre de Virgile. (Rév. janvier 2008)
BIBLIOGRAPHIE :
— Les Bucoliques, 10 pièces, composées entre 43 et 37 av.JC,
— Les Georgiques, 4 chants, composés entre 37 et 29 av.JC,
— L'Énéide, 12 livres, composés entre 29 et 19 av.JC.
Horace ou Quintus Horatius Flaccus (65-8 av. JC), poète latin.
Horace n'est pas cité dans les Poésies. Mais il était dans la culture générale des hommes de lettres depuis fort longtemps. En version originale. Il fait partie des auteurs « scolaires », que la plupart des écrivains du XIXème siècle ont étudié au collège. Voir, sincère ou surjoué, peu importe, le poème À Propos d'Horace (Les Contemplations, 1856) de Victor Hugo. (Avec Ducasse, à la fin de la première livraison des Poésies, c'est Alfred de Musset qui vient renouveler ces clichés.) L'expérience souvent malheureuse du collège entache fréquemment les souvenirs concernant Horace. Ceci dit, les poètes s'émancipent aussi des manques de pédagogie. Et ils étaient beaucoup de forts en thème... Horace n'est pas des auteurs les plus austères. Ses pièces sont courtes. Il y en a quelques-unes d'un peu licencieuses... Passons.
Partons en campagne... Non, il ne semble pas qu'Horace ait été une pomme de discorde entre partisans de l'ancien et du moderne. Les Goncourt, qui prônaient la modernité, avaient ses œuvres sur leur étagère à côté du Satiricon de Pétrone. Ceci dit, ils en parlent rarement dans leur Journal. Hors le sujet de la campagne, leurs anecdotes seraient même plutôt dans les clichés évoqués par Lemaître : le rapprochement avec Béranger, ou le vieil oncle de province nourri d'Horace...
Dors, min p'tit quinquin, Min p'tit pouchin, Min gros rogin ! Te m'f'ras du chagrin Si te n'dors point j'qu'à d'main !
Dans Le Tir et le Cimetière (Le Spleen de Paris) Baudelaire en reste également au plus connu : le repos, le carpe diem. Dans le roman d'Huysmans, À Rebours (1884), Des Esseintes s'enthousiasme aussi pour Pétrone. Mais lui exprime son dégoût pour, somme toute, la coquetterie d'Horace. S'il n'avait lui-même travaillé ce sujet, je lirais la critique au pied de la lettre. Mais Horace avait de l'ironie envers son œuvre. C'est une critique trop bien choisie... un renversement amusant sur un sujet un peu saillant. Horace a-t-il lâché ses violentes épodes, ou odes, sur les vieilles coquettes pour seulement se venger de leurs mépris passés ? Il y a certainement un rapport à l'art, à la recherche et à l'observation de règles d'écriture, qui peut aller jusqu'à la courtisanerie, l'affecté, chez Horace. (Dans le roman 1984 (1949) de George Orwell, lit-on la confession de la rencontre de Winston avec une vieille prostituée fardée (1,VI) comme une simple péripétie pittoresque ? sans écho de l'achat, de la possession de cet album découvert dans une boutique de bric-à-brac ?) Des Esseintes préfère le vif, le vécu. (Ce qui n'exclut pas des qualités de composition chez Huysmans. Elles savent juste se faire plus discrètes. Dans la littérature moderne, l'enjeu est souvent de savoir le mieux cacher sa cuisine... jouer parfois au plus idiot...) L'Art poétique ouvrait en effet la voie à la rhétorique. Il semble que la rhétorique latine soit plutôt rattachée à Cicéron qu'à Horace, mais il ne serait pas étonnant qu'il ait fait aussi des émules dans cette voie. Le Chant séculaire, hors le choix de célébrer Phébus et Diane dans la logique virgilienne de l'épopée troyenne, ainsi que d'autres pièces d'allure plus laborieuse en l'honneur de certains personnages semblent être des applications d'un savoir discourir pas spécialement intéressant. En tout cas à nos yeux. Il y a toujours des gens pour aimer écrire d'utilitaires discours...
« La campagne dans l'antiquité — voir Horace — non une mère ni une sœur comme dans Bernardin, Hugo, etc. ; ni une harmonie comme dans le XVIe siècle ; mais un repos, un déliement des affaires, l'endroit où les conversations échappent aux choses de la vie et de la ville et montent aux grandes questions humaines : c'est le salon d'été de l'âme d'Horace. » (Les Goncourt, Journal, 29 octobre 1858.)
« La nature ou plutôt la campagne a toujours été ce que l'a faite l'humanité. Ainsi au XVIIIe siècle, elle n'était pas ce pays romanesque, cette patrie de rêverie, teinte du panthéisme d'un dimanche de bourgeois, la nature poétisée, ossianisée, dépeignée, décoiffée par Bernardin de Saint-Pierre et le paysage moderne. Elle n'avait ni la signification morale, ni l'aspect matériel de la campagne moderne, du jardin anglais par exemple, avec son imprévu, son caprice, son élégie, son sans-façon et ses sites à la Julie de Rousseau.
La campagne était matériellement le jardin français, moralement plutôt quelque chose comme la campagne antique, la campagne d'Horace, un repos, une excuse de paresse, la délivrance des affaires, les vacances et les récréations de la causerie. » (Les Goncourt, Journal, Mai 1859.)
« La discussion s'éteint, remonte vers Horace, où quelques-uns veulent retrouver du Béranger, dont Saint-Victor admire la pureté de langue, bien inférieure, selon Gautier, à l'admirable langue de Catulle. Flaubert mugit du Montesquieu : « Vous aimez cela comme la rococoterie. » Puis c'est Dante et Shakespeare dont on parle, puis de La Bruyère. Et l'on ne sait comment, nous voici à l'immortalité... »
(Les Goncourt, Journal, [Dîner chez Aubryet,] 24 août 1860.)
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« Horace est essentiellement un moraliste. » (François Richard) |
Les œuvres complètes d'Horace tiennent en un petit volume de 220 pages, en traduction française. (Nous nous référons à l'édition de François Richard consultable en ligne sur le site Gallica de la BNF.) C'est une taille comparable à d'autres œuvres de « moralistes ». On peut en avoir une vision globale sans trop de mal. Elles se composent d'une dizaine de petits livres. Dans l'ordre chronologique : Satires (2 livres), Épodes (1 livre), Odes (4 livres) et Épîtres (3 livres dont le dernier, l'Épître aux Pisons, est aussi nommé Art poétique). Évidemment la versification latine est perdue par la traduction, et ces distinctions de genres semblent moins parlantes. Il reste une très apparente diminution de « violence » du début à la fin. Les satires sont des critiques d'autrui qui jettent le ridicule aux yeux d'un public, sévères mais rationnelles. On sent déjà une base analytique, philosophique, le modèle des dialogues socratiques. Violentes, haineuses même, les épodes semblent plus affectives, moins argumentées. Les odes sont de la poésie lyrique, de l'expression personnelle, dans l'ensemble beaucoup plus douce. Elles sont souvent adressées à une personne précise, et l'évolution vers la lettre est naturelle. Enfin, celui qui commence les épîtres dit avoir abandonné la poésie pour la philosophie. « Oui, j'ai renoncé aux vers et autres fantaisies : le vrai et l'honnête, voilà l'objet de mes méditations, et de mes recherches. » (I,1) Horace aimait parfois les paroles partant comme de la fumée et révèlant tard leur feu, qui parle ou qui entend ; ce jeu-là est fini. Lettres à contenu moral, les épîtres sont des adresses directes aux amis, des conseils éclairés, parfois secs, souvent doux. Elles incluent presque toujours une fable ésopique ou autre apologue semblable. C'est l'œuvre essentielle du moraliste. Sur une dizaine de locutions latines d'Horace conservées dans les pages roses du dictionnaire, les trois quarts viennent des épîtres. (Il en a un peu moins que son ami Virgile, qui en compte encore treize, tirées de ses œuvres poétiques.) Il critique sans relâche l'avidité, l'entassement des biens matériels sans borne. Il prône écoute et mesure. Puisqu'on ne cesse de nos jours encore de dénoncer les excès du capitalisme, du libéralisme, Horace reste très actuel. Entendez-vous ? Je m'étonne que les plus libéraux n'aient pas déjà financé une édition grand public juteuse...
Une petite ode (I,29) dit bien une certaine conception hydrologique, ou quiétiste avant l'heure : L'œuvre poétique coule comme un fleuve au fil de l'existence. L'évolution majeure est dans le régime. Torrentiel, violent, dans les premiers temps, où l'on dévale, où souvent on se mesure aux coups des affluents, aux crues, il ne cesse ensuite de se tranquilliser, de devenir fluvial, et de relativiser les afflux comme les accès. L'homme recherche la sagesse, la philosophie. En ce sens, avec sa belle poésie du Déluge, l'Épître aux Pisons termine magnifiquement l'œuvre. Recommandons de lire Horace avant d'aborder Shakespeare... Sans la difficulté du latin, la lecture d'Horace conserve un réel intérêt.
« Iccius, tu as donc aujourd'hui envie des riches trésors des Arabes ? tu prépares une rude expédition contre les rois sabéens, que personne n'a encore vaincus ? tu forges des chaînes pour le Mède effrayant ? Parmi les vierges barbares, laquelle, après la mort de son fiancé, sera ton esclave ? Quel enfant, venu d'une cour royale et habile à tendre la flèche des Sères sur l'arc ancestral, sera préposé au cyathe, les cheveux parfumés ? Osera-t-on dire que les ruisseaux ne peuvent retourner aux sources, quand on te voit travailler à échanger les livres, achetés par toi de tous côtés, du noble Panélius, et toute la philosophie de Socrate contre une cuirasse ibérique ? Certes tu promettais mieux. »
(Horace, Odes, Livre Ier, XXIX, trad. F. Richard.)
Cette conception est aussi, sans doute, le reflet de son temps. Horace a 21 ans à la mort de Jules César. À 23 ans, jeune étudiant en Grèce, il se retrouve avec les conjurés, Brutus et Cassius, à la bataille de Philippes, qui voit leur défaite devant Octave et Marc-Antoine. Sans gloire, il abandonne les armes, à jamais. De retour à Rome un an plus tard, son père mort, son héritage spolié, il ne peut acheter qu'une charge de « secrétaire au trésor », situation médiocre dans l'administration. Au moins, il a le temps d'écrire. Horace traverse d'abord ainsi toute la période troublée de la succession politique de César. Il devient à 26 ans l'ami de Mécène, le conseiller et confident d'Octave. Ils resteront très liés jusqu'à leur mort, à huit mois d'intervalle. Il a 31 ans quand il publie son premier livre de Satires ; Mécène lui offre son domaine de la Sabine près de Tibur (Tivoli). Il a 34 ans quand Octave remporte finalement la bataille d'Actium sur Antoine et Cléopâtre ; 38 ans à la fondation de l'Empire, quand Octave devient Auguste. Soucieux de son indépendance, que Mécène devait respecter, il a toujours refusé d'être son secrétaire. Il n'y a plus que les guerres de conquêtes loin de Rome. Horace vit encore 20 ans, paisiblement, le plus souvent dans sa campagne de Tibur, dans ce « grand Siècle » de la Rome antique.
Nos rapprochements concernant les Chants de Maldoror sont assez limités. Ils concernent pour l'essentiel des strophes de début ou de fin de chant, où l'aspect rhétorique est probablement le plus apparent. Le point important, le moins discutable à nos yeux, touche la poésie de « la fausse note » à la fin du Chant premier. Nous avions déjà des choses intéressantes, avec Francis Bacon notamment. Il faut reconnaître que les mentions de la gale et de la sangsue sont des détails complémentaires qu'on ne peut dire fortuits. S'il fallait distinguer une source, Horace serait probablement une source plus entendue par son ancienneté et sa notoriété. De toute façon, nous ne rejetons rien dans la multiplicité des trouvailles. (Par le texte de Bacon, nous sommes arrivés à une idée de la justice qui reste très intéressante.)
Nos rapprochements autour de la strophe III-1 sont sur la poésie de l'amitié et de l'amour. Cela reste moins évident. Les chasseurs de locutions littérales et autres tondeurs de gazon n'y verront rien. Les esprits rêveurs apprécieront peut-être davantage. Pour notre part, il est toujours intéressant de creuser une impression de proximité, d'en chercher la cause. Je cherche les lois. Tant pis si les résultats sont rarement proportionnels aux efforts...
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Il y aurait peut-être quelques échos à étudier auparavant, pour le début du Chant deuxième. Nous ne le sentons pas très bien. C'est assez dispersé. Il y a en fait une certaine poésie de la haine, de la bouche en feu, chez l'Horace des débuts. Par ailleurs, mais c'est peut-être plus commun, dans les épodes ou les satires se trouvent aussi des considérations orageuses sur les hommes et les cinq guerres civiles de son temps. « Ce n'est pas ainsi qu'agissent les loups et les lions jamais ils ne luttent que contre d'autres espèces. » (Épodes, VII) Dans cette même rubrique, on peut plus particulièrement proposer une épode sur les agissements des sorcières pour la strophe IV-3. Canidie, la parfumeuse de Naples, est un personnage « poétique » qui apparaît dans quatre ou cinq textes. C'est assez violent, pas très clair. Daté et peut-être trop singulier pour être utile ? À creuser. Pour la strophe IV-2, Horace se prêterait aussi probablement à discuter de quelques détails. Qu'est-ce que la crainte, quelles sont ses figures associées ? Cela peut recouper les Poésies. Enfin, nous indiquons d'amusants motifs de queue de cheval... Là encore, tout n'est pas très clair. Nous ne possédons pas toutes les clés culturelles sur l'époque romaine. Mais ce sont plutôt des points de détails pour une strophe ou une autre. Disons que ce sont des éléments de pittoresque communs avec les Chants...
Pour les Poésies de Ducasse, il faudrait sans doute retenir l'Art poétique. Chacun y entendera quelques échos. « J'écrirai mes pensées avec ordre, par un dessein sans confusion. » (Poésies II) L'Art poétique est un de ces textes de rappel à l'ordre, à la maîtrise, à la mesure, au sens, à l'intérieur de la profession. (Je m'aperçois que je dis ça comme si j'en connaissais beaucoup... En vérité, je serais bien ennuyé d'en faire de suite une liste.) — Horace s'attache à dire justement que l'écriture est un métier en soi, qui n'admet que trop d'amateurs... Il y a une veine de critique littéraire qui court en fait des Satires aux Épîtres. Et une querelle déjà sur les Anciens et les Modernes, une dénonciation du principe simpliste qui consistait à n'encenser que ce qui venait du passé. — Si, incontestablement, les expressions littérales corrigent Pascal, ou La Rochefoucauld, etc., Horace n'en est pas moins dans le vieux fonds des moralistes. L'impression de la nouveauté profonde n'est-elle pas parfois le mirage des corrections d'erreurs ? Ducasse joue aussi sur les conseils aux écrivains. C'est également dans cette épître que nous retenons le paragraphe sur la poésie de « la fausse note ». On ne peut douter que Ducasse l'ait connu dès avant de commencer son sacré bouquin. (Octobre 2009)
« Vous qui écrivez, prenez une matière proportionnée à vos forces ; soupesez longuement ce que vos épaules peuvent ou ne peuvent pas porter. Si vous choisissez un sujet qui vous convienne, vous ne manquerez ni d'abondance, ni de cette clarté qui vient de l'ordre.
L'ordre aura cette vertu et ce charme, — ou je me trompe fort, — d'amener à dire tout de suite ce qui doit être dit tout de suite, de faire renvoyer le reste en le laissant de côté pour le moment ; s'attacher à une idée, en abandonner une autre, voilà ce qu'il faut faire quand on a entrepris un poème.
Pour l'arrangement des mots dans la phrase, il convient d'être minutieux et attentif : ce sera une belle réussite de donner de la nouveauté à un terme par une habile alliance de mots. Etc. » (Horace, Art poétique, trad. F. Richard.)
« La malchance d'Horace, c'est d'avoir été pour quelques chansons bachiques et quelques développements de philosophie bourgeoise, accaparé par les chansonniers et par les vieux messieurs des académies provinciales de jadis. Grâce à quoi, on l'a enfin pris lui-même tantôt pour un membre du Caveau et tantôt pour un vieux monsieur dans le genre du regretté Camille Doucet. Or cela est absurde, et jamais on ne vit maître plus différent des disciples qu'il eut à subir. » (Jules Lemaître, Etudes & Portraits littéraires, VIIe série, Figurines, IIe série, Horace.)
Ressources en ligne sur Internet :
Le site de l'Espace Horace.
Jean Emmanuel Charles Nodier (1780-1844), écrivain français.
Comme Alphonse de Lamartine, Charles Nodier est un homme de la Restauration. Sa carrière semble décoller vraiment au moment du retour de Louis XVIII. Nodier a fait quelques semaines de prison en 1802 pour avoir publié un pamphlet anti-bonapartiste. Cela ne suffit sans doute pas à en faire un grand résistant. Et, certains l'ont noté, cela gomme peut-être des moments de sympathie... Ses convictions politiques n'auraient pas toujours été des plus lisibles. Fin 1812, sa nomination en Illyrie, à un poste de bibliothécaire qui n'était probablement pas le plus envié, doit en fait plus à Fouché, dont on connaît l'opportunisme, qu'à Napoléon. Malgré tout sa rebellion aura peut-être été plus tangible que celle de Lamartine, qui s'est surtout exprimée après la mort de Napoléon Ier... Comme celle de Lamartine, la jeunesse de Nodier a été marquée par la mort d'une jeune femme aimée, Lucile Franque. Cela n'a pas pris le même tour, ou la même importance apparente sur ses œuvres que la mort de Julie Charles chez Lamartine, mais ça n'en a pas moins compté.
« Peut-être que les gens timides sont les esprits braves. Il y aurait peut-être beaucoup de recherches à faire là-dessus. Je n'ai qu'un exemple qui me revient. C'est Nodier — l'auteur de l'ode contre Napoléon, dans ce temps où tous étaient plats — qui, quand il devait aller chez la duchesse d'Orléans comme lecteur, passait sa matinée à boire de l'eau-de-vie, pour se donner de l'assurance. »
(Edmond & Jules de Goncourt, Journal, Année 1859, 30 août.)
Charles Nodier a écrit dans des genres vraiment très divers. Il a publié plus de 200 articles « savants » dans le Journal des Débats. À l'Académie Française, élu en 1833, il s'est passionné pour le Dictionnaire. Poète à ses heures, il a même publié un recueil de vers : Poésies diverses (1827). En fait, il ne croit plus à la Poésie. Il écrit dans Notions élémentaires de linguistique (1833) : « La Poésie est morte en France. » Aujourd'hui, un peu comme Voltaire d'ailleurs, il surnage surtout par ses contes plaisants, satiriques, spirituels. Il est passé à la postérité comme l'un des premiers écrivains de langue française spécialisés dans le genre fantastique. Vus d'aujourd'hui, les effets créés dans ses histoires paraissent soit très naïfs soit trop subtils. Son roman historique Jean Sbogar (1818) et les contes réunis dans Infernaliana (1822), qui ne sont pas tous de lui, ont beaucoup vieilli mais restent encore intéressants pour apprendre les rudiments de la mise en scène. À l'opposé, des histoires comme La Fée aux miettes (1832) et Trilby ou Le Lutin d'Argail (1822) conservent une bizarrerie (une « inquiétante étrangeté » ?) à la fois incompréhensible et captivante. Il faut aimer l'étude des rêves. Ceux qui ne goûtent pas trop les lectures psychologisantes les éviteront ou les rejetteront peut-être avec dédain. Contrairement à ceux d'Edgar Poe, les contes de Nodier expriment souvent une morale ou un enseignement.
Nodier est également un auteur intéressant vis-à-vis d'Isidore Ducasse pour la question du plagiat qui est évoquée dans Poésies II : « Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. » Il en parle dans Questions de littérature légale (1811), ainsi que dans Histoire du roi de Bohème et de ses sept châteaux (1830) qui est ouvertement le pastiche d'un chapitre de Vie et opinions de Tristram Shandy (1760-61) de Laurence Sterne. (Ce pastiche, qui traduit encore un peu son intérêt pour les excentricités et la folie, est aussi surprenant pour ses jeux typographiques.) La citation de Ducasse est d'autant plus amusante que Nodier, lui, ne croyait pas au progrès. Spiritualiste convaincu, il devient très critique du Progrès dans les années 1830, sous la monarchie de Juillet. Il invente le personnage type du « dériseur sensé ». Après sa mort, le libraire Charpentier réunira et publiera, sous le titre Fantaisies du dériseur sensé, trois de ses contes sur Hurlubleu, grand Manifafa d'Hurlubière ou La Perfectibilité, histoire progressive (1833). Néanmoins, curieusement, il croyait au progrès de l'espèce humaine. Il croyait que les troubles, les impuissances à saisir la vérité annonçaient des métamorphoses, des hommes avec de nouveaux membres ou organes. Il a écrit dans De la palingénésie humaine et de la résurrection (1832) : « Dans le laboratoire de la création, tout cela n'exige pas plus d'un moment. »
« J'ai dit de qui était la fable : sauf quelques phrases de transition, tout appartient à Homère, à Théocrite, à Virgile, à Catulle, à Stace, à Lucien, à Dante, à Shakespeare, à Milton. Je ne lisais pas autre chose. Le défaut criant de Smarra était donc de paraître ce qu'il était réellement, une étude, un centon, un pastiche des classiques, le plus mauvais des Volumen de l'école d'Alexandrie échappé à l'incendie de la bibliothèque des Ptolémées. Personne ne s'en avisa. » (Charles Nodier, Seconde préface de Smarra, ou les Démons de la nuit, 1832.)
« Charles Nodier, qui toute sa vie devança toutes les idées littéraires et fut le précurseur de toutes les écoles, fut en revanche en arrière de toutes les spéculations politiques, fut l'adversaire ironique et boudeur de nos idées « de progrès », mot qui excitait sa verve railleuse. Il assista à la naissance de l'adjectif « progressif » et du verbe « progresser » avec la sainte colère d'un philologue, et l'indignation d'un poète. »
(Francis Wey cité par Mme Mennessier-Nodier in Charles Nodier : épisodes et souvenirs de sa vie, Première partie, Besançon, p.30.)
Depuis les travaux de Pierre-Georges Castex, au milieu du XXème siècle, on a beaucoup réévalué l'importance de Nodier dans l'évolution de la littérature française. Il tient, probablement plus que Lamartine à ce jour sans grande descendance, la place d'un chaînon. Dans le second tome de son ouvrage sur le Romantisme, L'École du désenchantement (1992), Paul Bénichou consacre une large part à Nodier, « fils de Sénacour, père de Nerval ». (Rév. novembre 2008)
Ressources: Charles Nodier académicien en 1833 (Site de l'Académie Française)
Bio-Bibliographie (Lycée Nodier de Besançon), Charles Nodier le critique et le rêve (Articles de R. Bozzeto).
Victor Hugo (1802-1885), écrivain et homme politique français.
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Il y a d'ores et déjà beaucoup de références concernant les œuvres de Victor Hugo dans les Chants de Maldoror comme dans les Poésies. Il devient difficile de toutes les répertorier, et pourtant on est sans doute loin d'en avoir fait le tour. Il est étonnant par exemple que les références à Notre-Dame de Paris, dans la dernière strophe des Chants de Maldoror, n'aient pas été remarquées plus tôt. Soit on ne lit plus autant Victor Hugo, soit — ce qui est plus probable — les lectorats de ces deux auteurs ne se recoupent pas. On le sait à travers les Poésies, et à travers une lettre importante que Ducasse lui adressa en 1868, Victor Hugo est avec lord Byron un auteur essentiel à connaître pour lire les œuvres de Ducasse. L'importance du motif de la fronde en particulier s'explique peut-être par rapport à Hugo.
La pièce Lucrèce Borgia (1833) et Le Dernier jour d'un condamné (1829) sont jusqu'à présent les seuls ouvrages lus, ou relus, de Victor Hugo qui ne nous ont pas inspiré de rapprochement. Il nous faudrait relire Han d'Islande, et il nous reste encore à lire nombre de choses importantes dans son théâtre (Cromwell, Hernani, Marion de Lorme, Ruy Blas) comme dans sa poésie (Les Contemplations, Les Feuilles d'automne, etc.) (Rév. décembre 2006)
Autres articles: Les croisements littéraires entre Victor Hugo et Eugène Sue, les similitudes entre Le Morne-au-Diable et Les Travailleurs de la mer, entre Notre-Dame de Paris et Le Commandeur de Malte, ainsi qu'entre le premier épisode du roman fleuve Les Mystères du peuple (1849) et Les Misérables (1862).
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Théodore Marie Pavie (1811-1896), écrivain français.
Théodore Pavie était à la fois écrivain et voyageur. Il collabora régulièrement à La Revue des Deux Mondes où il fit paraître environ soixante-dix articles entre 1835 et 1865. Sur le net, Pavie est mentionné pour ses récits de voyages en Amérique du Nord (il visita pour la première fois le Canada et les Etats Unis d'Amérique avec son père en 1829 et 1830), et pour un récit relatif à l'esclavage des noirs à l'île de la Réunion: Une Chasse aux nègres-marrons (1845). La qualité de ce texte, et le rapprochement inattendu que l'on a pu faire avec l'imaginaire du volcan dans les Chants de Maldoror, nous ont incité à découvrir d'autres aspects de sa production. (Rév. août 2004)
La nouvelle Un Caboteur du cap Fréhel (1859) raconte l'histoire d'un pauvre marin courageux des environs de Saint-Malo appelé Jean-Marie Domeneuc. Il se sacrifie lors d'une tempête pour sauver la vie du fiancé de Victorine, la fille du préposé aux Douanes, qu'il aime bien qu'elle le dédaigne et abuse de ses sentiments. Malgré quelques détails, cela ne correspond pas à l'histoire dans l'histoire de la strophe V-2 des Chants de Maldoror. On penserait plutôt aux sacrifices de Chem dans David Copperfield (1849-50) de Dickens, et de Gilliatt dans Les Travailleurs de la Mer (1866) de Hugo. D'ailleurs, la première image de l'histoire rappelle celle de Déruchette écrivant le nom de Gilliatt dans la neige. Pavie attire l'attention du lecteur sur le nom du sloop de Jean-Marie: « ...à l'arrière duquel une main inhabile, celle du patron sans doute, avait essayé de tracer en blanc ces mots : la Victorine. Soit que la place lui eût manqué, soit qu'il n'eût pu mener jusqu'au bout une œuvre si difficile pour lui, le peintre avait omis la voyelle finale. Les lettres étaient d'ailleurs d'une grosseur fort inégale, et la mer en avait effacé la moitié. » C'est un autre exemple d'écriture du désir (cf. Sue) et le rôle de l'Océan est déjà explicite. Théodore et son frère Victor ont été amis d'Hugo ; dans les années 1830 tout au moins.
Ressources bio-bibliographiques :
The Texas State Historical Association (page en anglais).