Ésope, Fables, le crabe donneur de leçons et tueur dans Le Serpent et le Crabe (VI-8)
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« Dès lors, tirons le meilleur parti possible d'une mauvaise affaire ; et, comme il est impossible, fût-ce en la battant sur l'enclume, d'en rien tirer qui puisse servir une fin morale, traitons-la esthétiquement et voyons si de la sorte elle deviendra profitable. » |
On a eu l'occasion de voir des adaptations de fables dans des romans ; dans Les Misérables de Hugo, dans La Curée de Zola. Le petit roman du sixième Chant de Maldoror s'y prête également, d'autant plus qu'on y rencontre explicitement d'étranges animaux parlants... Je ne croyais pourtant pas te l'apprendre, jeune et frais lecteur. Puisque tu relèves vers moi un visage amusé, en plaçant ma main sur ta tête, tandis que l'herbe bruit au souffle du vent, tandis que le balancement des tiges de roseaux fait naître des rides à la surface de la mare, écoute... La fable est un genre vrai, parce que la conclusion morale est présente : elle ne décrit pas les passions pour elles-mêmes... Le recueil lugubre dont je parle est un écueil de fables attribuées à Ésope, sur les bords de la littérature mésopopotamienne. Et là, ni repos ni silence. Depuis longtemps, ce qui se fait là ne regarde plus encore le genre humain. C'est de l'utilité inconnue. Or, il y a une fable, Le Serpent et le Crabe, qui peut être présentée à la strophe VI-8 (l'assassinat du crabe tourteau par Maldoror).
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« Qué alegria ! tu, aqui, en Madrid ? » C'est mon jeune voisin... depuis ce matin que ça dure... « Qué alegria ! tu, aqui, en Madrid ? » Une vieille méthode de langues... Je vous en fais profiter... Ça vous rappelle un long cours, à vous aussi ?... En un sens, ça peut être préférable au Jr Texan avec chapeau de cow-boy et scotch à la ceinture... même au shake-hands... Le « Secouons-nous les mains... » Ils sont souvent fervents, les Français du cru... vous parlent parfois d'un peu près, s'oublient... Ça donne des ampoules fortifiantes mais, bercé à bout de bras, balotté comme un double gobelet de cocktail... ça tangue, ça roule, ça donne la nausée, ce genre de traversée de la Manche... plutôt le tweed... Plus tard l'absinthe, soufflons les sept sceaux... « — Qué alegria ! tu, aqui, en Madrid ? » Oui bon...
« S'étant ainsi enquis de leur santé respective, de celle de leurs proches, et des enfants (Photos ?... Superbes !... Mais je vais vous montrer les miens), les Français passent au : Qu'est-ce que vous devenez ?
À l'encontre des Anglais, qui ne se posent jamais une question aussi angoissante, les Français veulent absolument savoir ce qu'ils deviennent. C'est-à-dire qu'en une minute il faut leur dire si l'on ne divorce pas, si l'on n'a pas déménagé et surtout si l'on est... toujours au Crédit Lyonnais... ou aux Assurances Réunies... ou à la Compagnie des Pétroles... Comme si l'interlocuteur s'étonnait de ce que l'on vous y garde aussi longtemps. » (Pierre Daninos, Les Carnets du major Thompson (1954), Chapitre IV.)
Je vois deux fables d'Ésope figurant le crabe. Ce qui, ma foi, n'est peut-être pas meilleur signe qu'un éléphant rose. On ne les trouve pas dans tous les recueils. (Nous nous référons d'abord à l'édition de Daniel Loayza (GF-Flammarion, 1995) qui regroupe trois principales recensions. Ces deux fables proviennent de la plus ancienne, dite Augustana, ressortie par Lessing au début du XIXème siècle.) Le Crabe et le Renard affirme la nature marine du crabe et, en conséquence, lui confère sur la grève un caractère de marcheur, d'explorateur, de conquérant, qu'on pourrait facilement tirer vers la mission... (C'est contestable. Je ne dis pas ça pour rassurer ceux qui habitent près d'une poissonnerie. La zone littorale tantôt noyée tantôt découverte, la zone dite intertidale, est un milieu en soi. Alors d'aucuns ont pensé que le crabe se noie... C'est dans une de ces encyclopédies, je crois... avec les épaisses couvertures cartonnées... celle du dessous... si je ne m'écrase pas les doigts... ou dans les piles... peut-être dans la chemise glauque... sous les classeurs à clapet... ou celle du dessus tout au fond... non, non, celle du dessous... ou dans les feuilles volantes... « — Qué alegria ! tu, aqui, en Madrid ? » Il y a aussi bien des crabes qui luttent contre la dessication hors de l'eau que des crabes qui luttent contre l'asphyxie sous l'eau. Sont fouisseurs. Certains se font une bulle d'air pour survivre à marée haute et semblent plus de la terre que de la mer. Mais sortons de notre siècle...) De fait, le crabe se comparerait à la mouche, ou au moustique, pour autant qu'on les regarde à la loupe. Il sort d'un fourreau... Il est comme éjaculé par les flots... La moralité distingue une sorte d'espion. Cette fable se rapproche de L'Assassin, où l'hachichiyn au bord du Nil, « poursuivi par les parents de sa victime... » ne trouve asile dans aucun élément ; sur terre, le renard étant remplacé par le loup ou le lion. La dissémination à distance est par ailleurs une caractéristique des cancers. La strophe VI-8 commence par affirmer la mission : « Le Tout-Puissant avait envoyé sur la terre un de ses archanges, afin de sauver l'adolescent d'une mort certaine. » Ensuite, le crabe entre en scène sur une fière image d'objet phallique : « Pour ne pas être reconnu, l'archange avait pris la forme d'un crabe tourteau, grand comme une vigogne. Il se tenait sur la pointe d'un écueil, au milieu de la mer... »
« Un Crabe sorti des flots errait seul sur la grève en quête de pâture. Un Renard affamé l'aperçut. N'ayant rien à se mettre sous la dent, il se précipita sur lui et le prit. Alors le Crabe, sur le point d'être englouti, s'écria : « Ce n'est que justice, puisque j'ai voulu, de créature marine que j'étais, devenir terrestre ! »
Ainsi des hommes : qui délaisse ses propres affaires pour se mêler de celles qui ne le regardent pas peut s'attendre à connaître le malheur. »
(Ésope, Fables, Le Crabe et le Renard, trad. D. Loayza.)
« Un Serpent et un Crabe vivaient sur le même territoire. Le Crabe se comportait envers le Serpent avec droiture et bienveillance ; mais celui-ci se montrait toujours sournois et mauvais. Le Crabe ne cessait de l'exhorter à laisser là ses manières tortueuses envers lui et à imiter sa propre droiture, mais l'autre faisait la sourde oreille. Aussi le Crabe indigné guetta le moment où le Serpent dormait, le saisit à la gorge et le tua. Voyant le cadavre étendu de tout son long, il s'exclama : « Ah ! toi, ce n'est pas maintenant que tu es mort qu'il te fallait cesser d'être tortueux, mais quand je t'y engageais, sans que tu m'écoutes ! »
Cette fable pourrait fort à propos s'appliquer aux hommes qui leur vie durant se conduisent mal envers leurs amis, mais leur rendent service après leur mort. » (Ésope, Fables, Le Serpent et le Crabe, trad. D. Loayza.)
La seconde fable, Le Serpent et le Crabe, présente encore le crabe comme un missionnaire, cette fois sous l'aspect d'une sorte de directeur de conscience, quelqu'un qui entend corriger, normaliser le comportement de ses ouailles. (Certes, quand l'air devient ainsi intolérablement chaud, il se charge d'exhalaisons spirales semblables à celles qui s'élèvent du fer chauffé. Mais vous verrez, sous peu, vous me retrouverez horizontalement dans la même position...) On le retrouve à la strophe VI-8 dans l'apostrophe à Maldoror : « Je me conduirai avec délicatesse ; de ton côté, ne m'oppose aucune résistance. C'est ainsi que je reconnaîtrai, avec empressement et allégresse, que tu auras fait un premier pas vers le repentir. » Et plus encore, un peu plus loin, dans l'ivresse de réussir sa mission... De l'autre côté, Maldoror entre en scène sous le signe de la sinuosité serpentine : « L'homme aux lèvres de jaspe, caché derrière une sinuosité de la plage, épiait l'animal, un bâton à la main. » Sa tortuosité était exprimée à la strophe II-6 à l'approche de l'enfant du jardin des Tuileries : « ...vous le reconnaîtrez à sa conversation tortueuse. » L'histoire se conclut, à l'inverse de la fable, par la mort du crabe. Après tout, ce n'est peut-être que justice... Que n'est-il resté dans son écueil de fables ? C'était si facile. Mais on pourrait dire plutôt, puisque Maldoror ne se confond pas au bâton, que, penché sur la laisse de mer, en recevant « dans ses bras deux amis inséparablement réunis par les hasards de la lame : le cadavre du crabe tourteau et la bâton homicide ! » il achève la fable... comme un rêve ou un fantasme... Daniel Loayza indique en note que « cette fable dérive d'un skolion (chant de banquet) attique. » D'ailleurs, au passage, on pourrait voir une autre intégration géniale : « La marée porte sur le rivage l'épave flottante. » Cette conclusion maldororienne intègre en effet fort habilement l'image de fin des Bâtons flottants, cette fable appelée Les Voyageurs et les Broussailles chez Ésope.
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« Comme ces créatures aiment vous commander et vous faire réciter des leçons ! |
Il semble qu'il existe une glose assez nourrie sur l'ironie des « leçons de droiture » du crabe. (En toute rigueur, marcher de côté n'est pas aller en zigzag tel le papillon. On peut tracer des droites.) Prenons un vieux numéro de Paris-Match aux mains de Roland Barthes chez le coiffeur : « Sur la couverture, un jeune nègre vêtu d'un uniforme français fait le salut militaire, les yeux levés, fixés sans doute sur un pli du drapeau tricolore. » Hein ? Le... qui est là ! Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs ; je ne suis plus le même... Je me sens rougir comme une pointe d'aiguille ayant trop butiné la rose des vents... Mais, si je suis sûr de ne pas être Dom Juan, qui diable puis-je bien être ? Oh ! quel casse-tête ! Vous le voyez ? Non, le crabe. Vous avez bu ? Bon, saluons la littérature des salons de coiffure... Dans la strophe VI-8, le choix du crabe « tourteau », mot qui dérive de « tordu » selon notre dictionnaire, intègre bien cet aspect. (Il s'appelle par ailleurs aussi crabe dormeur.) La pertinence de l'escargot nous échappe un peu. Est-il aussi réputé pour les courbes qu'il décrit en courant après son maître ?... En revanche la sélection de l'écrevisse se relie clairement au crabe du retour en arrière. « Lorsque ton maître ne m'enverra plus des escargots et des écrevisses pour régler ses affaires... » Il y a d'ailleurs une variante plus connue sur l'écrevisse dans les Fables d'Ésope qui, sur ce thème de la droiture ou de la déviance, joue manifestement sur la descendance, « la lignée » familiale. Dans Les Aventures d'Alice au Pays des Merveilles (1865), Lewis Carroll semble avoir opportunément adapté cette fable dans un bref dialogue entre une mère Crabe et sa fille après le départ de la Souris soupe au lait. La calme Alice a en effet fait fuir la Souris, vexée, parce qu'elle regardait les courbes de sa longue queue (tail) et ne daignait rien écouter à son histoire (tale)... Par ailleurs le « quadrille des homards » (Chap. X) présente également un jeu sur la ligne de rivage.
« Une écrevisse faisait des leçons à l'une de ses petites, pour lui apprendre à bien marcher ; elle lui reprochait qu'elle allait toujours de travers, et qu'elle ne faisait aucun pas sans se détourner à droite ou à gauche. La jeune Écrevisse ne fut pas fort touchée des remontrances de sa mère. Pour toute réponse elle lui dit : « Ma mère, marchez devant moi, et je vous suivrai. » » (Ésope, Fables, De Deux Écrevisses.)
POLONIUS. — Je demande de quoi il est question dans ce que vous lisez, monseigneur !
HAMLET. — De calomnies, monsieur ! Ce coquin de satiriste dit que les vieux hommes ont la barbe grise et la figure ridée, que leurs yeux jettent une ambre épaisse comme la gomme du prunier, qu'ils ont une abondante disette d'esprit, ainsi que des jarrets très faibles. Toutes choses, monsieur, que je crois de toute ma puissance et de tout mon pouvoir, mais que je regarde comme inconvenant d'imprimer ainsi : car vous-même, monsieur, vous auriez le même âge que moi, si, comme une écrevisse, vous pouviez marcher à reculons. [...for you yourself, sir, should be old as I am, if, like a crab, you could go backward.] » (William Shakespeare, Hamlet, Acte II, Scène II, trad. F.-V. Hugo.)
« Une mère Crabe profita de l'occasion pour dire à sa fille :
« Ah ! ma chérie ! Que ceci te serve de leçon et t'apprenne à ne jamais te mettre en colère !
— Tais-toi, m'man ! » répondit la petite d'un ton acariâtre. « Ma parole, tu ferais perdre patience à une huître ! » »
(Lewis Carroll, Les Aventures d'Alice au Pays des Merveilles, Chap. III, trad. J. Papy.)
Dans le roman Les Travailleurs de la mer (1866), — où j'apprenais parfois à lire, bien que j'en restais à la lettre H... — après la tempête sur l'écueil Douvres, Gilliatt affamé chasse le crabe. On se souvient que cela l'entraîne vers l'antre de la pieuvre... À propos des crabes, Victor Hugo ne parle pas de droiture. Au contraire, il parle de « leur gauche allure oblique... » Ô nudistes incompréhensibles ! Est-ce que le tourteau mange l'orang-outang ? Est-ce que l'orang-outang mange le lustre ? Est-ce que le lustre mange le tourteau ? (L'été est trop lumineux.) Enfin pourquoi Déruchette avait-elle écrit « Gilliatt » sur la neige ? Le corps humain pourrait bien n'être qu'une apparence, savez-vous ?... Parfois deux bras, qu'il n'est pas difficile et encore moins impossible de prendre pour deux doigts, merci, apparaissent sur l'océan, au beau moment, dans le brouillard, comme une bouteille d'eau-de-vie dans la cambuse de la nuit... Et puisque La femme est la chair de l'homme, selon le révérend Ebenezer... ne voyez-vous pas que, lorsqu'on veut devenir célèbre, il faut se plonger avec grâce dans des fleuves de sang, alimentés par de la chair à canon ? Ô lecteur, marchons de conserve, — diversité est ma devise, — cela ne te fait-il pas venir l'eau à la bouche ? Moi, non plus, je ne sais pas résister à mes passions... À parler absolument, le visage est un masque. Le rappel de la perdition de sieur Clubin, non le loup de mer, l'hypocrite nu, donne au plongeon du crabe le masque de l'imitation. « Être démasqué est un échec, mais se démasquer est une victoire. c'est de l'ivresse, c'est de l'imprudence insolente et satisfaite, c'est une nudité éperdue qui insulte tout devant elle. Suprême bonheur. » (1,VI,6) Alors d'aucuns ont pensé que le crabe se noie... L'abricot est une couleur qui ne pardonne pas... Gilliatt ne voudra plus de crabes. « Il lui eût semblé manger de la chair humaine. » (2,IV,5)
« Pour la chasse que faisait Gilliatt, l'extérieur du défilé valait mieux que l'intérieur. Les crabes, à mer basse, ont l'habitude de prendre l'air. Ils se chauffent volontiers au soleil. Ces êtres difformes aiment midi. C'est une chose bizarre que leur sortie de l'eau en pleine lumière. Leur fourmillement indigne presque. Quand on les voit, avec leur gauche allure oblique, monter lourdement, de pli en pli, les étages inférieurs des rochers des rochers comme les marches d'un escalier, on est forcé de s'avouer que l'océan a de la vermine.
Depuis deux mois Gilliatt vivait de cette vermine.
Ce jour-là pourtant les poings-clos et les langoustes se dérobaient. La tempête avait refoulé ces solitaires dans leurs cachettes et ils n'étaient pas encore rassurés. Gilliatt tenait à la main son couteau ouvert, et arrachait de temps en temps un coquillage sous le varech. Il mangeait, tout en marchant.
Il ne devait pas être loin de l'endroit où sieur Clubin s'était perdu.
Comme Gilliatt prenait le parti de se résigner aux oursins et aux châtaignes de mer, un clapotement se fit à ses pieds. Un gros crabe, effrayé de son approche, venait de sauter à l'eau. Le crabe ne s'enfonça point assez pour que Gilliatt le perdit de vue. »
(Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer, Deuxième partie, Livre IV, Chap. 1er.)
Vous en pincez toujours pour cet écueil, n'est-ce pas ? Je comprends. La décortication d'un crabe est difficile ; mais quel problème que celui-ci : la décortication d'une machine ! Durant son labeur, Gilliatt se nourrissait bien de crabes. Et Hugo faisait une claire association avec le feu. Moi, rien que la traversée m'inquiétait. Je n'y voyais rien ! Rien... si ce n'étaient les loups de mer dansant sur le pont du steamer... les passagers comme des masques... parlant de la beauté des ânes et des sobriquets en Amérique... le brouillard avançant son front... une bouteille jetée à l'océan... le capitaine sobre prenant la place du timonnier ivre tels deux bouffons... l'écueil s'embrumant pour s'inviter au bal... Cela me troublait le sang et le cerveau... Ahuri, cette violence suffit à m'éclairer. C'est pourquoi je ne passe plus, non plus, devant les deux bras qu'un fantoche potentat griffonna, quand il faisait prendre, à son imagination déraillée, le chemin d'un repas illusoire.
« Il mangeait les coquillages crus ; les coquillages sont, dans une certaine mesure, désaltérants. Quant aux crabes, il les faisait cuire ; n'ayant pas de marmite, il les rôtissait entre deux pierres rougies au feu, à la manière des gens sauvages des îles Féroé. »
(Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer, Deuxième partie, Livre II, Chap. 4.)
N'est-il pas vrai, mon ami, que, jusqu'à un certain point, échoué à ce paragraphe, ta sympathie est acquise à ces pages ? La strophe V-1, où Lautréamont semble comprendre que son lecteur à pince-nez ne le lâchera plus... présente deux phrases qui, si elles ont un retentissement à la fin de la strophe VI-6 (où figure bien une nouvelle annonce sur le crabe tourteau), dans le « formel démenti à la viabilité de l'unité de puissance », plutôt qu'à la strophe VI-8, n'en ont pas moins l'air d'une apostrophe à un crabe : « Il n'est pas utile pour toi que tu t'encroûtes dans la cartilagineuse carapace d'un axiome que tu crois inébranlable. Il y a d'autres axiomes aussi qui sont inébranlables, et qui marchent parallèlement avec le tien. » Ou un crabe ou une pierre ou un arbre... Pour la clarté de ma démonstration, j'aurais besoin qu'un lecteur fût placé devant mon écran de travail, quand même il ne serait qu'encadré, tel Paracelse, ou en photomaton... Je ne suis pas un professionnel du conseil ! Quand le pied talonne un radis, griffe vorace, déchirant la terre, on sent une sensation de dégoût... Baptiserai-je mes obsessions et quelques proverbes du nom d'expérience pour faire le distributeur automatique ? deux sous dans la jugeote de gauche, des anecdotes enveloppées de papier d'argent ; deux sous de jugeote de droite, de précieux conseils qui collent aux dents comme des caramels mous... Je m'en dispense car le crabe est justement évoqué au début de la strophe V-2 : « Je n'osais m'approcher de cette colonne immobile ; et, quand même j'aurais eu à ma disposition les pattes ambulatoires de plus de trois mille crabes (je ne parle même pas de celles qui servent à la préhension et à la mastication des aliments), je serais encore resté à la même place, si un évènement, très futile par lui-même, n'eût prélevé un lourd tribut sur ma curiosité, qui faisait craquer ses digues. »
« Je suis seul au milieu de ces voix joyeuses et raisonnables. Tous ces types passent leur temps à s'expliquer, à reconnaître avec bonheur qu'ils sont du même avis. Quelle importance ils attachent, mon Dieu, à penser tous ensemble les mêmes choses. Il suffit de voir la tête qu'ils font quand passe au milieu d'eux un de ces hommes aux yeux de poisson, qui ont l'air de regarder en dedans et avec lesquels on ne peut plus du tout tomber d'accord. Quand j'avais huit ans et que je jouais au Luxembourg, il y en avait un qui venait s'asseoir dans une guérite, contre la grille qui longe la rue Auguste-Comte. Il ne parlait pas, mais, de temps à autre, il étendait la jambe et regardait son pied d'un air effrayé. Ce pied portait une bottine, mais l'autre pied était dans une pantoufle. Le gardien a dit à mon oncle que c'était un ancien censeur. On l'avait mis à la retraite parce qu'il était venu lire les notes trimestrielles dans les classes en habit d'académicien. Nous en avions une peur horrible parce que nous sentions qu'il était seul. Un jour il a souri à Robert, en lui tendant les bras de loin : Robert a failli s'évanouir. Ce n'est pas l'air misérable de ce type qui nous faisait peur, ni la tumeur qu'il avait au cou et qui frottait contre le bord de son faux col : mais nous sentions qu'il formait dans sa tête des pensées de crabe ou de langouste. Et ça nous terrorisait, qu'on pût former des pensées de langouste, sur la guérite, sur nos cerceaux, sur les buissons. » (Jean-Paul Sartre, La Nausée, pp.21-22.)
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« Parottin offrait une belle résistance. Mais, tout d'un coup, son regard s'éteignit, le tableau devint terne. Que restait-il ? Des yeux aveugles, la bouche mince comme un serpent mort et des joues. » (Jean-Paul Sartre, La Nausée, p.128.) |
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La fable de Phèdre La Cigale et la Chouette (Cicada et Noctua) est assez proche de celle d'Ésope Le Serpent et le Crabe, notamment dans sa moralité. On peut faire correspondre la cigale au serpent et la chouette au crabe. On conviendra que c'est assez inattendu. Ce n'est pas dans la gamme courante des proximités ou des métamorphoses animalières. Tout au plus dans son tronc la chouette nous paraît caparaçonnée comme le crabe (Καρκινοσ) dans sa carapace. L'histoire est plus clairement encore un problème de voisinage. (L'un des grands thèmes des fables d'Ésope.) Cela pourrait encore dire un fait divers sordide de notre époque. Ça traverse bien le temps. À la première lecture, cette fable nous avait plutôt évoqué le conte macabre d'Edgar Poe La Barrique d'Amontillado (1846) que la strophe VI-8 des Chants de Maldoror. Comme quoi il est parfois difficile de s'abstraire de la figuration des animaux. Avec l'inversion des rôles, c'est dans l'ivresse, dans son lyrisme frénétique et égoïste que la cigale ressemble au crabe de Maldoror. (En cela, Phèdre n'a pas suivi Ésope : dans La Cigale et le Renard, variante du Corbeau et le Renard, la cigale perchée d'Ésope est étonnamment lucide.) Le crabe bulle, croit trop à son rêve de gloire pour se méfier : « Ce sera donc moi, qui, le premier, raconterai ce louable changement aux phalanges des chérubins, heureux de retrouver un des leurs. » Ce crabe-là ne semble pas tant vivre pour pincer, comme l'a écrit Gaston Bachelard, tel un inlassable inspecteur Javert, ou tels les détectives Dupont et Dupond pour autant qu'on puisse mêler le vrai et le faux. Sa prolixité, sa célébration du monde d'où il vient, tout ça est un peu léger pour confirmer « le crabe de la débauche » (III-5) mais marque l'ivresse. Le crabe se prend finalement un bâton comme la cigale se prend un marronnier... Lombago, je suis content de toi ! Maldoror possède la même pensée froide et calculatrice que la chouette. Toute cette scène offre un jeu sur la voix, ou sur la parole, — vide, spirituelle, immatérielle ou matérielle, comme un bâton, — qui ressortit bien de la fable. A posteriori, on peut confirmer qu'il y a dans les mouvements ondulants du serpent ce qui tenait des paroles d'une langue aux yeux des Anciens. Des avantages de la ligne claire... « Si l'on faisait une sérieuse attention à tout ce qui se dit de chaud, de vain et de puéril dans les entretiens ordinaires, l'on aurait honte de parler ou d'écouter, et l'on se condamnerait peut-être à un silence perpétuel, qui serait une chose pire dans le commerce que les discours inutiles. » Un jour, je raconterai l'histoire de ce serpent, médecin du travail au pays des mirages, appelé... surnommé « Gros bras », — peut-être parce qu'il faisait l'effet d'un très très gros chèque, un très très gros montant, — qui inventa les lunettes correctrices, à la fin de sa vie. On le sait peu. Jusqu'ici, je ne l'ai pu ; car, chaque fois que je l'ai voulu, une abondante sueur fondait sur le papier.
« Celui qui ne sait point se plier à la complaisance va chercher le plus souvent le châtiment de son orgueil.
La cigale importunait de son vacarme la chouette, accoutumée à chercher sa nourriture dans les ténèbres, et à dormir dans le creux d'une branche pendant le jour. Invitation lui fut faite de se taire ; elle se mit à crier beaucoup plus fort. Une nouvelle prière ne fit que l'exciter davantage. Quand la chouette vit que rien ne lui venait en aide, et que le mépris accueillait ses vaines paroles, voici de quelle façon elle attaqua la bavarde par la ruse : « Comme la liberté de dormir m'est refusée par tes chants, que l'on prendrait pour les sons de la cithare d'Apollon, j'ai envie de boire d'un nectar dont Pallas vient de me faire présent ; si tu ne dédaignes pas mon appel, viens ; nous boirons ensemble. » La cigale, si grande était la soif qui la desséchait, n'eut pas plutôt compris qu'on faisait l'éloge de sa voix, qu'elle s'élança d'un vol empressé. La chouette boucha l'entrée de son trou, et comme la cigale se hâtait fiévreusement, l'attrapa et la tua.
Ainsi, ce que vivante elle avait refusé, elle l'accorda morte. »
(Phèdre, Fables, Livre III, 16.La Cigale et la Chouette, trad. J. Chauvin.)
L'ivresse permet de montrer une logique de réécriture entre ce milieu de la strophe VI-8 et la fin de la strophe I-8. (Le cygne était aussi évoqué au début de la strophe I-9 ; ce qui montre qu'une séquence de réécriture peut concerner un enchaînement.) Il s'agissait déja, mais alors pour Maldoror, d'une ivresse figurée, sans alcool, « un désespoir qui m'enivre comme le vin... » Le crabe revit sous une autre forme les diverses sensations de la fuite ou du transport d'enthousiasme, et de la défense qui y met brutalement fin : « Qui donc, sur la tête, me donne des coups de barre de fer, comme un marteau frappant l'enclume ? » On retrouve bien une trituration, un jeu de renverse décalé, sur l'enclume et le marteau. Dans les fables ésopiques, il y a un texte assez connu, appelé D'une Femme, ou La Femme et l'Ivrogne dans l'édition de Daniel Loayza, qui fait bien pour nous la transition avec La Cigale et la Chouette de Phèdre. Dans sa version, L'Ivrogne et sa Femme (III,7), La Fontaine est passé complètement à côté du mystère (feuilletonesque) des coups de marteau frappés à la porte... Alors qu'on peut voir chez Ésope que les coups frappés sur la porte et sur la poitrine sont au cœur de l'effet poétique. La Fontaine a plutôt développé l'idée de la rencontre avec un fantôme, ou un masque, qui serait passé à travers les murs... Au demeurant, c'est logique avec le fait que la renverse escomptée par la femme a été ratée. Le mari... — Comment du yaourt ?... Non, j'entends repartir à cet air dégoûté ! Peut-être tout ceci n'est que du savon liquide, mal dit, mal écrit, incompréhensible, etc. (Et, moi, qui savais que c'était une matière excrémentitielle !) Quand bien même... disons même... car, lorsque ta maîtresse ne m'enverra plus de bio-bibliographies pour régler ses affaires... Oui, disons c'est du « yaourt liquide »... Horrible gueule, je parviendrai bien à te fourrer de force une nouvelle proie !... L'exemple des anciens n'est pas stérile. Ici même j'entends créer la yaourtitude ! Qu'ils approchent les crabes enragés de la critique, toute la série des universitaires en grille de Scrabble©... J'attends ces monstres de main ferme comme leur médailleur prévu. — Le mari n'a rencontré ni mur ni choc capital, bref aucun renversement, il reste un ivrogne...
« Une Femme avait un ivrogne pour Mari. Voulant le délivrer de ce vice, elle imagina la ruse que voici. Quand elle le vit alourdi par l'excès de la boisson et insensible comme un mort, elle le prit sur ses épaules, l'emporta et le déposa au cimetière, puis elle partit. Quand elle pensa qu'il avait repris ses sens, elle revint au cimetière et heurta à la porte. L'ivrogne dit : « Qui frappe ? » La Femme répondit : « C'est moi, celui qui porte à manger aux morts. » Et l'autre : « Ce n'est pas à manger, l'ami, mais à boire qu'il faut m'apporter. Tu me fais de la peine en me parlant de nourriture au lieu de boisson. » Et la Femme se frappant la poitrine : « Hélas, malheureuse, dit-elle, ma ruse n'a servi de rien. Car toi, mon Mari, non seulement tu n'en es pas amendé, mais tu es devenu pire encore, puisque ta maladie est tournée en habitude. »
Cette fable montre qu'il ne faut pas s'attarder aux mauvaises actions, car même sans le vouloir, l'Homme est la proie de l'habitude. »
(Ésope, Fables, D'une Femme.)
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« Puis parmi elles une lumière s'éclaira, tant que si le Cancer avait un tel cristal, l'hiver aurait un mois fait d'un seul jour. » (Dante, Le Paradis, Chant XXV, trad. J. Risset.) |
Dans la version de Phèdre de la fable ésopique Les Grenouilles qui demandent un roi, là où il question d'une cigogne par ailleurs, — Lautréamont a aussi repris la fable avec des flamands et des hérons à la strophe V-3, — il est question d'un hydre, ou d'un hydrus, c'est-à-dire d'un serpent aquatique : « Il leur envoya alors un hydre qui, d'une dent cruelle, se mit à les happer les unes après les autres. » Le terme est évocateur et nous permet de saisir une référence possible, pour le voisinage du crabe et du serpent, dans les constellations. Dans la Bibliothèque (v.200) d'Apollodore, dans le récit du deuxième des douze travaux d'Hercule, un crabe géant vient en aide à l'Hydre du marais de Lerne lors de sa lutte avec le héros. (Rappelons que, par ces travaux, Hercule expie le meurtre de sa femme et de ses enfants sous l'emprise de la folie, et il gagne l'immortalité.) La déesse Héra récompense le vain dévouement du crabe en le plongeant dans la pièce d'eau zodiacale... Mais il nous faut mettre les points sur les « i » une fois pour toutes. Hésiode n'a pas mentionné ce crabe dans sa Théogonie (VIIIème siècle av. JC) lorsqu'il évoque l'Hydre de Lerne, sans la décrire, dans la liste des monstrueux enfants de Typhon et de la vipère Echidna. C'est un siècle plus tard, le Rhodien Pisandre de Camiros qui a commencé à réunir et travailler le cycle des travaux d'Hercule. Il a attribué plusieurs têtes à l'Hydre, peut-être à l'instar de ses frères chiens à deux et trois têtes Orthos et Cerbère. Et c'est plus tardivement encore que chaque travail a été associé à un signe du zodiaque. (Sur les images du zodiaque, le cancer est représenté tantôt par un crabe tantôt par une sorte d'écrevisse.) Les constellations du Cancer et de l'Hydre femelle sont voisines, si j'ai encore mes yeux... Bref, Eurysthée n'avait pas tort. Tout ça n'est pas très droit... Mais, même faiblement justifiée, l'entrée en scène du crabe, bouillonnant d'ardeur, est bien poétique. (Qui sait si, sans lui, l'Hydre de Lerne, couleur de la nuit, ne serait pas devenue pour nous, telle l'Olimpia de L'Homme au sable d'Hoffmann, un vrai objet de répulsion, avec laquelle nous ne voudrions rien avoir de commun, car il nous semblerait qu'elle appartient à un ordre d'êtres inanimés, et qu'elle fait semblant de vivre. Ah ! ah ! ah !) C'est un cas intéressant où ces animaux n'ont pas d'animosité l'un pour l'autre mais sont associés.
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« L'hydre avait un corps de chien, huit ou neuf têtes de serpents, dont l'un était immortel, mais, selon certains, elle en avait cinquante, ou cent, et l'on va même jusqu'à prétendre qu'elle avait dix mille têtes. En tout cas, le poison qu'elle répandait était si fort que son haleine seule ou l'odeur laissée après son passage suffisaient à faire mourir.
Athéna avait médité sur le meilleur moyen pour Héraclès de venir à bout de ce monstre, et, lorsqu'il arriva à Lerne, [son neveu] Iolaos, conduisant son char, elle lui indiqua le repaire de l'Hydre sur son conseil, il força l'Hydre à sortir en lui lançant des flèches embrasées puis, retenant son souffle, il s'empara d'elle. Mais le monstre s'enroula autour de ses pieds pour essayer de le faire tomber. C'est en vain qu'avec sa massue il lui assénait des coups sur la tête : à peine en avait-il écrasé une que deux ou trois autres repoussaient à sa place.
Un crabe géant sortit du marais pour venir en aide à l'Hydre et mordit au pied Héraclès, qui, furieux, l'écrasa dans sa carapace et appela Iolaos à son secours. Iolaos mit le feu à un côté du bois, puis, pour empêcher l'Hydre de faire renaître de nouvelles têtes, il cautérisa les chairs à leur racine avec des brandons et réussit ainsi à arrêter le sang.
Alors, avec une harpe ou une serpe d'or, Héraclès décapita la tête immortelle dont une partie était en or, et l'enterra toute vivante encore de sifflements terribles, sous un lourd rocher près de la route d'Elanos. Il arracha les entrailles du cadavre et trempa ses flèches dans son venin ; et, depuis lors, la moindre blessure de l'une d'elles est irrémédiablement mortelle.
Pour récompenser le crabe de ses services, Héra le mit au nombre des douze signes du Zodiaque ; quant à Eurysthée, il ne voulut pas considérer le travail comme régulièrement accompli, à cause de l'intervention d'Iolaos qui avait apporté les brandons. »
(Robert Graves, Les Mythes grecs, Tome II, § 124. Le Deuxième des travaux. L'Hydre de Lerne, p.105, trad. M. Heifez.)
Dans Les Métamorphoses, Ovide a mis en abyme ce deuxième travail d'Hercule dans le récit que fait le fleuve Achéloüs à Thésée de sa lutte malheureuse contre Hercule, à l'époque où ils prétendaient tous deux épouser Déjanire. Au passage, cela relance l'interprétation de l'Hydre du marais de Lerne comme un plan d'eau ou un cours d'eau, avec un ensemble de sources, plus que comme un animal en soi. Mais ce qui nous intéresse là surtout, c'est le caractère « maldororien » que présente parfois Hercule. On retrouve là cette poésie de l'athlète au bras vigoureux... « Je n'ai pas encore perdu mon adresse, s'écrie-t-il ; elle ne demande qu'à s'exercer ; mon bras conserve sa force et mon oeil sa justesse. » En fait cette poésie provient au moins d'Homère. L'expression lui était assez familière. Ah, home sweet home... Il me semble que l'internaute agirait avec sagesse s'il se déconnectait parfois de sa forteresse ignorante pour aller vérifier à la bibliothèque... Dans L'Odyssée, quand le mendiant laisse entendre qu'Ulysse va revenir massacrer les prétendants, le bouvier-chef, qui lui est resté fidèle, lui répond : « Étranger, puisse le fils de Cronos accomplir cette prédiction ! Tu connaîtrais ma force et de quels bras je dispose. » (Chant XX) Lors du banquet des prétendants, le mendiant les tend en réclamant d'essayer : « Demain un Dieu donnera la victoire à qui il voudra : mais donnez-moi cet arc poli, afin que je fasse devant vous l'épreuve de mes mains et de ma force, et que je voie si j'ai encore la force d'autrefois dans mes membres courbés, ou si mes courses errantes et la misère me l'ont enlevée. » Puis le jeune Télémaque les détend en disant : « Plût aux Dieux que je fusse aussi supérieur par la force de mes bras aux prétendants qui sont ici ! car je les chasserais aussitôt honteusement de ma demeure où ils commettent des actions mauvaises. » (Chant XXI) La satisfaction de Maldoror après le succès du jet de son bâton s'exprime pareillement à celle d'Ulysse après avoir réussi l'épreuve du tir à l'arc. Épreuve qui consistait, soit dit en passant, comme Hercule face à l'Hydre de Lerne, à souffler d'un coup les anneaux de douze haches... Eh bien, Homère est venu... il l'a bercé de ses chants, l'internaute n'est-il pas content ?
« J'allais succomber dans cette lutte inégale. J'appelle la ruse à mon secours, et, sous les traits d'un énorme serpent, je veux tromper et vaincre mon rival. En longs anneaux mon corps roule et s'élance. Ma langue brille armée d'un triple dard, et fait entendre d'horribles sifflements.
Le héros sourit, et se moquant de mon artifice : « Achéloüs, dit-il, ce fut un des jeux de mon berceau d'étouffer des serpents. Quand tu les surpasserais tous en grandeur, pourrais-tu te comparer à l'Hydre que je domptai dans les marais de Lerne ? Elle tirait de nouvelles forces des coups que je lui portais. Dragon aux cent têtes, quand j'en abattais une, elle était sur-le-champ remplacée par deux autres plus terribles encore. Je domptai ce monstre, qui, toujours entier, se multipliait sous le fer, devenait plus terrible par ses défaites, et il expira sous l'effort de mon bras. Qu'oses-tu donc prétendre, lorsque te cachant sous la forme vaine d'un serpent, tu veux employer contre moi des armes qui te sont étrangères ? » Il dit : ses doigts saisissent mon cou, le meurtrissent, et je me sens pressé comme par des tenailles. Je fais de vains efforts pour m'échapper. Une seconde fois vaincu sous cette forme, il m'en restait une troisième à prendre : c'était celle d'un taureau puissant... »
(Ovide, Les Métamorphoses, Livre IX, Achéloüs et Hercule (1-97), trad. G. T. Villenave.)
« Puis, saisissant la poignée de l'arc, il tira le nerf sans quitter son siège ; et visant le but, il lança la flèche, lourde d'airain, qui ne s'écarta point et traversa tous les anneaux des haches.
Alors, il dit à Tèlémakhos : « Tèlémakhos, l'Étranger assis dans tes demeures ne te fait pas honte. Je ne me suis point écarté du but, et je ne me suis point longtemps fatigué à tendre cet arc. Ma vigueur est encore entière, et les Prétendants ne me mépriseront plus. Mais voici l'heure pour les Akhaiens de préparer le repas pendant qu'il fait encore jour ; puis ils se charmeront des sons de la kithare et du chant, qui sont les ornements des repas. »
Il parla ainsi et fit un signe avec ses sourcils, et Télémakhos, le cher fils du divin Odysseus, ceignit une épée aiguë, saisit une lance, et, armé de l'airain splendide, se plaça auprès du siège d'Odysseus. » (Homère, L'Odyssée, Chant XXI (fin), trad. Leconte de Lisle.)
Dans l'espèce de marais de la strophe IV-4, Lautréamont a donné clairement une seconde référence pour la proximité animalière du crabe et du serpent. C'est celle du corps humain : « Une vipère méchante a dévoré ma verge et a pris sa place : elle m'a rendu eunuque, cette infâme. » (Gaston Bachelard y voyait, assez pauvrement, « le symbolisme de la psychanalyse classique. » (II,2) Mais « eunuque » est à prendre dans son sens étymologique : « qui garde le lit » ; ce qui signe judicieusement cette strophe, et pourrait lui servir de titre. Sens équivoque : Dans Les Actes des Apôtres (Ac,8.28), Philippe rencontre un eunuque éthiopien qui voyage en litière.) Et plus loin : « L'anus a été intercepté par un crabe ; encouragé par mon inertie, il garde l'entrée avec ses pinces, et me fait beaucoup de mal ! » Cette référence corporelle est probablement d'ailleurs, en pratique, bien plus importante que la référence céleste. Le crabe y apparaît aussi sous le signe de la défense. Et elle ouvre plus particulièrement la porte de toutes les interprétations plus ou moins scatologiques. Dans la série des Aventures de Tintin, quatre albums de bande dessinée d'Hergé, dont notamment Les Cigares du Pharaon et Le Crabe aux Pinces d'Or, ont des titres qui présentent la lettre « O » truffée...
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« Parfois Robinet s'arrête dans la crainte d'« exagérer ». » |
Allez, réconcilions-nous... Je suis loin de méconnaître ce qu'il y a de censé (sic) dans chacun de tes airs... et la légitime présomption qui te pousse à en baver autant que moi... Une vieille Discorde est peut-être moins inutile que tu ne le crois. Gilles Deleuze ne disait-il pas que celui qui veut apprendre à nager, beau comme le funambule courant après son maître, doit commencer par barboter ? Cependant, bien après qu'Amentons eût trouvé la première loi du frottement, Lahire la seconde et Coulomb la troisième, n'abusons pas des frictions. C'est assez que le quartz, en bouchon, soit hors du soulier. Je t'assure qu'il n'y a pas plus de feu dans mes yeux que de tenailles vigoureuses sur tes nerfs optiques... Mais soit ! faisons connaissance... Parfois, Iolaos, il n'est pas plus étrange qu'une allumette bien lancée, mouillée au passage sur un vague grattoir, éteigne un flambeau, qu'une enclume mouche un métal incandescent dans la pince du forgeron. Les rôles sont renversés arbitrairement. Avance Hercule !... Le développement de Maldoror sur son bras, axé sur l'adresse plus que sur la vigueur, fait écho au meurtre supposé de Falmer à la strophe IV-8, qui ne manque pas de carapace. Tu frapperais bien demander d'où je tire mes informations, n'est-ce pas ? J'entends partager ma connaissance, au cas où... avant d'avoir charbonné ces lignes... dès que j'aurai soufflé l'hilarité. Hercule, la force, ne croisait-il pas dans une coupe en forme de nénuphar, c'est-à-dire (soyons sérieux) dans une bouteille ?... Je m'y connais en références, laisse-moi sortir une autre somme... Mais je crains que « supposé » ne t'incite à penser que ma conception angélique du monde vue du barreau minimise ce meurtre... Ce mot ne t'éclaire-t-il pas au contraire le mal dont tu causes, basilic ? et que faire un pas en avant, dans ton état, est souvent la meilleure façon d'en faire quinze en arrière ? N'est-il pas pire de dire, je ne sais... un enfant supposé par exemple, plutôt qu'un lapin supposé, parce que tu crois mieux connaître le haut-de-forme que le coup de baguette du magicien ? Un meurtre ! Retenez-moi. Eh bien oui !... pourquoi le clou d'un écueil... Tiens, je préfère rappeler ce que Gaston Bachelard, que tu connais peut-être, — non pas le pompier, — écrivait dans La Psychanalyse du feu (1938) avant d'aller cuire un escargot : « Pourquoi les pointes ne sont-elles pas, comme le feu, objet de respect et de crainte ? » Je rajoute l'auto-stop. Qu'est-ce que c'est que ce truc ? — Non, non, c'est pas à moi ce sac...
« L'enfant d'un paysan faisait frire des escargots. [NdT: Les Grecs n'étaient guère friands d'escargots (auxquels ils attribuaient cependant des vertus aphrodisiaques).] En les entendant grésiller, il s'écria : « Vilaines bestioles ! Vos maisons brûlent, et vous, vous chantez ! »
La fable montre que toute action inopportune doit être blâmée. »
(Ésope, Fables, Les Escargots, trad. D. Loayza.)
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Rappelez-vous l'album que vous vîtes, enfant, un beau matin d'été, Le Crabe aux pinces d'or (1941/43) d'Hergé. Tintin rencontre Dupont et Dupond chargés de tirer au clair une affaire de fausses pièces. Dans leur capharnaüm surnagent des objets trouvés sur le corps d'un marin noyé. Tintin relie un bout de papier déchiré à l'étiquette d'une boîte à conserve de crabe dénichée par Milou dans une poubelle. Mais elle a disparu... Un mystérieux messager asiatique est enlevé par des bandits devant la concierge. « L'un avait un revolver, ce qui fait que je n'ai pas de reçu. » L'enquête sur le noyé les mène au cargo Karaboudjan, où le trop curieux Tintin est assommé et bouclé dans la cale. En mer, il s'en évade et découvre que les boîtes de crabe recèlent de l'opium. Il est aux prises avec une bande de trafiquants. Il tombe sur le capitaine Haddock, ivre, qui ignore le trafic opéré par son second. Il promet de ne plus boire. Mais les rechutes d'Haddock les jetteront de catastrophe en catastrophe. Ils s'enfuient en canot et chavirent. Ils parent à l'attaque d'un hydravion, s'en emparent, s'égarent dans un noir nuage d'orage, et s'écrasent dans le désert. Telle une boîte à conserve de crabe. L'appareil flambe. Sauvés de la soif puis des pillards par l'armée, ils rejoignent le port de « Bagghar ». Haddock, qui a reconnu son cargo sous un autre nom, est enlevé. Tintin parvient à le délivrer. Avec Dupont et Dupond, il jette le filet sur la bande du Crabe aux pinces d'or. Et, libéré du Karaboudjan, le policier japonais l'éclaire sur la noyade de son informateur.
Il n'y a pas de crabe, en tant qu'animal, dans la distribution du Crabe aux pinces d'or. (Il faut ouvrir Coke en stock (1958) pour voir Milou rencontrer un crabe sur une plage.) Mais il y en a diverses images : le dessin de crabe rouge et la légende imprimée « CRABE EXTRA » sur l'étiquette jaune d'or des boîtes à conserve ; la chair de crabe qui apparaît rose, juste une fois, dans la boîte ouverte par le fripier ; le bijou, les pendentifs du collier, deux pinces de crabe en or, qui sortent opportunément du col d'Omar Ben Salaad, lors de sa chute avec le lustre, comme celle hypertrophiée du crabe violoniste qui attire la femelle au terrier, pour identifier le chef de la bande. Aussi, on le voit par le choix du prénom « Omar », — homard et crabe sont des eucarides, — par l'analogie entre la carapace et la boîte à conserve vide, par le problème de l'alcoolisme, — poésie goethéenne, Haddock, rescapé de l'alcoolisme, est le double sauvé du marin noyé à l'origine de l'enquête, — il y a bien des métaphores du crabe. L'œuvre est « conceptuelle ». Dans Les Cigares du pharaon (1934) Tintin affrontait déjà une bande de trafiquants d'opium. Dupont et Dupond commençaient par l'arrêter, sur le bateau, pour trafic d'héroïne... Plus que le cinéma, l'album de bande dessinée, à couverture cartonnée, est l'opium du (jeune) peuple. Il se moralise en se divisant entre le mal et le bien, entre une bande organisée qui a la main sur la matière, sur l'image, et qui est (forcément) arrêtée in fine, et des héros qui vouent leurs efforts à s'affranchir du cadre et lui imposer leur liberté. Dans Les Cigares, une frénésie donjuanesque, un désir de rencontres et d'aventures, s'assagit avec peine. Réécriture, Le Crabe est une suite d'aventures moins rocambolesques, plus réalistes, sauf peut-être dans l'épisode à Bagghar. Lors de l'enlèvement du capitaine sur les docks, Tintin lutte avec la porte du hangar... La pince s'ouvre brusquement sur une salle obscure... une image de fuite cinématographique, Haddock disparaissant derrière la vitre d'une voiture noire, qui entraîne deux pages d'ivresse burlesque, où Tintin se bat avec les pièges du cadre. Dupont et Dupond ne sont plus acharnés à le pincer. (Dans Les Cigares, ils étaient dans la poésie de « l'arrêt » : escale, arrestation, panne, repos, etc. Le détective qui met parfois la loi entre parenthèses, sorte d'époché, reste d'ailleurs dans la sur-signifiance de « l'arrêt ». Ils avaient ce rôle ambigü des portiers qui jalonnent le parcours d'initiation du Wilhelm Meister de Goethe.) Crabe à mettre en boîte, ils sont devenus les proies favorites du cadre : dans le Karaboudjan, dans l'épicerie et à l'entrée de la mosquée de Bagghar.
Enfin, si ce n'est pour des aspects du récit comme pour L'Étoile mystérieuse, Le Crabe aux pinces d'or a accroché sur le parcours d'Hergé. On ne peut que constater l'adéquation poétique du crabe avec le thème de la collaboration lors du déplacement des frontières... (Collaborer, étymologiquement, c'est « travailler avec ». Aussi ne soyez pas surpris de me retrouver horizontalement dans la même position... Souvent je me retire soudain dans le silence de la mer... Tel Egæus dans sa bibliothèque, mon attention se fixe sur je ne sais quel détail de main accrochée au seuil d'une porte, ou de feu dans une cheminée élancée, ou de flamme d'une chandelle. Bien sûr la main, le feu, la flamme se ressemblent. Mais non la lumière. Je prends une expression égarée au possible. Je vous souhaite une bonne nuit. Le café ne me fait pas dormir, je ne mange pas. Je garde la ligne, soudainement claire, et je médite une éternité, ou tout autre vieille énormité crevée, sur les moyens crépusculaires qu'un crabe se transforme, ou non, en corbeau...) Hergé aurait pu le percevoir plus ou moins consciemment. Sa sémantique de « la bande » le contient. Le Crabe a été la première des aventures de Tintin publiée sous l'Occupation allemande. Avant de l'être en album, elle l'a été en strips, non plus dans un journal pour la jeunesse, mais dans un grand quotidien collaborationniste. « Milou s'est fourré la gueule dans les poubelles allemandes. » À la Libération, contexte de marée descendante, la nécessité pour le journaliste de faire distinguer contenu et contenant débouche assez logiquement sur des images de carapace ou bien d'enrobé : « Le papier d'argent entourant la prâline empoisonnée. » De même vient parfois l'explication de la rencontre de l'ivresse : « Bien des gens qui ont collaboré, et qui ne manquent ni d'intelligence ni de sincérité, se trouvent aujourd'hui comme au sortir d'un état d'ivresse : c'est à peine s'ils se souviennent du caractère réel de leurs actes passés et se demandent comment ils purent être ainsi ce qu'ils furent en réalité. » (Témoignage de R. De Becker cité dans HERGÉ Fils de Tintin (2002) de Benoît Peeters.)
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« Et sa voix creuse et grave fit vibrer jusqu'au fond de ma poitrine, inattendu et saisissant, le cri dont l'ultime syllabe traînait comme une frémissante plainte : |
HYPATIE. — |
La poésie du crabe est d'abord celle d'une rencontre qui accroche. En fouillant une poubelle, Milou accroche une boîte à conserve vide et s'offre avec elle une danse assommante... Il en est libéré par Tintin qui, le temps d'une case, pour l'examiner, la porte devant son visage... (Ce vis-à-vis revient trois fois dans l'album. Haddock a ses bouteilles, Milou ses os, Tintin ces douteuses boîtes à conserve.) À peine la boîte jetée, telle une muselière, à la bouche d'une poubelle, Tintin est pincé, hellé, stupéfait, par Dupont et Dupond attablés à la devanture d'un café. Effet d'ivresse amusant : voir double... Le vrai et le faux s'emmêlent... Le remplacement d'une figure de crabe par une autre apparaît mieux quand, ne le lâchant plus, ils accompagnent Tintin à la poubelle où la boîte a disparu... Cette piste se rouvrira à Bagghar avec le fripier au lieu du chiffonnier. Autre effet tranchant de la boîte, à cette poubelle apparaît (pour le lecteur) le policier japonais, double de Tintin. Au café, l'ivresse de la rencontre est illustrée par la facétieuse tape dans le dos, qui appelle la renverse... (Dans Les Cigares, ce gag était lié à la rencontre du cheik, mettant la bande dessinée en abyme.) Dans le burlesque, l'assommoir fonctionne en va-et-vient. L'état d'ivresse se renverse d'un coup, par un coup sur la tête. (Poésie de la fin mystérieuse de la strophe I-8:) Sur le Karaboudjan, la rencontre de Tintin avec Haddock, son crabe, entremêle encore les deux ivresses, de la boîte de crabe et du whisky. Haddock tient en effet de la semence de Tintin... qui l'entraînera au désert ténébreux... Néanmoins sa poésie se décalera sur le bouchon. (On comprend sans mal — sans besoin de faire la figue, s'il vous plaît... — la nécessité de repli en coquille de noix (Moulinsart) de ce personnage dans les albums suivants.) Dans la cave de Bagghar, le second Allan se montre aveugle en croyant arriver à Tintin par la torture d'Haddock. (Son visage face au hublot du Karaboudjan traversé par les planches le faisait voir comme le cyclope d'Ulysse.) Il y a une pertinence dans la transition des retrouvailles, celle des boîtes de crabe du Karaboudjan puis celle d'Haddock, chair martyrisée au piquet... mais Tintin libère Haddock, qui sonne la débandade... Comme la brute Allan, Haddock a un côté « Homme au sable »... Dans le canot, il invite Tintin à dormir tandis que dans le Karaboudjan Allan allonge ses matelots... Dans l'hydravion, la bouteille cassée sur la tête de Tintin cramponné à son manche met fin à un règne qu'il croyait inébranlable... Le désir « de s'en tirer » précipite à la poubelle... (Le crash d'avion était dans Les Cigares. La bouteille vidée par Haddock transpose la consommation du carburant. La poésie du toucher est très fréquente chez Hergé : se retrouver sur la coque d'un canot renversé, s'écraser sur la canopée, c'est toujours « toucher le fond »...)
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Dans les Chants, Gaston Bachelard désignait le crabe comme « l'animal privilégié par l'imagination énergétique de Lautréamont. » (II,4) Dans la première livraison des Poésies, il ne figure pas en effet dans l'entassement des « charniers immondes ». Mais il est évoqué parmi les maux explicitement secrétés par, ou accrochés à, certains auteurs : « ...à travers les autres poètes qui se sont vautrés dans le limon impur, jusqu'au songe de Jean-Paul, le suicide de Dolorès de Veintemilla, le Corbeau d'Allan, la Comédie Infernale du Polonais, les yeux sanguinaires de Zorilla, et l'immortel cancer, Une Charogne, que peignit autrefois, avec amour, l'amant morbide de la Vénus hottentote, les douleurs invraisemblables que ce siècle s'est créées à lui-même... » Immortel ? Oui-da ! « Le crabe tourteau, par la puissance divine, devait renaître de ses atomes résolus. » (VI,10) A priori, on aurait difficilement rangé le poème Une Charogne (Spleen et Idéal) de Baudelaire dans la poésie de cette strophe VI-8. On y avait plutôt pensé à la strophe I-13. Le fait est que l'évocation du bord de mer peut aider à distinguer Maldoror : « Derrière les rochers une chienne inquiète... » ainsi qu'un crabe dans la charogne : « Le soleil rayonnait sur cette pourriture, Comme afin de la cuire à point... » « Et le ciel regardait la carcasse superbe Comme une fleur s'épanouir. » Les tenants de la lecture littérale n'y verront certes qu'un mirage des sources... Aurais-je vécu sans cesse, comme une pauvre muse, dans une bicoque gaie comme un abri atomique, avec l'ouverture des yeux béante ? Pour être plus sûr de moi-même, en effet, parfois, un atelier sépare mes paupières gonflées : Rubens, fleuve d'oubli, Léonard de Vinci, miroir profond, Rembrandt, triste hôpital, Michel-Ange, lieu vague, débile et jaune, Puget, Watteau, carnaval d'urgence, Goya, cauchemar d'œufs, Delacroix, lac de sang... Mais sachez que c'est ma volonté qui allume le gyrophare... Vite, que l'on se dépouille du soupçon avorté. Je veux résider seul dans mon raisonnement. Je continue ! Par ailleurs, s'il ne convient pas ici pour la fin de la strophe VI-8, Le Cygne (Tableaux parisiens, 1859) — la première partie s'entend — reste sur le fond, dans le Paris de La Curée, un tableau de circonstance proche de celui d'Une Charogne. Ce n'est peut-être pas plus que « l'esthétique de l'ébauche » (Felix Leakey) caractérisant la modernité. Si l'on est dans le thème, le récit est en effet tragiquement abrégé chez « le Saint Vincent de Paul des croûtes trouvées... » (Les Goncourt) Mais chut ! Il me semble voir approcher un crabe enragé... en feux de croisement, en codes... Il ne nous a pas vu ! Épargnons-nous de lui taper les clavicules.
Alors cette fable du crabe tourteau, cette fable est-elle morte ?... Je conçois une maladie plus terrible que les yeux gonflés par les longues méditations sur le caractère étrange de l'homme : mais je la cherche encore... Et pourquoi craindre ? Ne l'a-t-il pas bien tuée ?... (Sans vouloir ici abuser du godet de laque, j'aimerais autant écarter, moi aussi, toute idée de comparaison avec le cygne. C'est plus chouette les métamorphoses, non ? Un serpent, on le sent, n'est pas tout à fait une baguette... On le change en arbre, on croasse un tunnel foireux sur Phèdre etc. pour obscurcir un instant les yeux du lecteur, effarés par le souci, et hop !... Ça décoiffe ! Pardon, il me semblait... mais ce n'est rien... À côté de la massue, il est revenu se mêler aux oiseaux !... noir comme l'aile du corbeau... C'est bien ça qui m'étonne. Ça a toujours un goût de canard...) Car, au fond, cela pourrait requalifier le meurtre en vol. Il aurait sa grâce de cette affaire. Vive le bâton de la science ! Comme il est dit dans De l'escroquerie considérée comme une des sciences exactes (1843) : « Un corbeau dérobe ; un renard ruse ; une belette trompe ; un homme escroque. » « Il a un objet en vue — sa poche — et la vôtre. » Sans vouloir doter le monde d'une méthode policière, — crachons au passage sur Edgar Poe, — j'appelle vol : 1) le fait d'ôter, comme un scalp, un crabe d'une pointe d'écueil ; 2) le fait d'ôter l'apparence volubile de la vie à un crabe ; 3) le fait d'ôter un vêtement cadavérique d'un bord de mer ; 4) le fait de le transporter, comme ils ne comprennent pas l'importance de cet acte, à une vaste pièce d'eau, tableau ovale, palpitant probablement éternellement sous l'œil du soleil. D'ailleurs, s'agissant d'un problème de renverse, je ne crois pas nécessaire de vous marteler le nom du barboteur. En vérité, je voulais illustrer ce paragraphe par une imagette du tableau Les Casseurs de pierre (1850) de Courbet... Évadée ! Comme par hasard, elle a disparu de mon ordinateur... En vérité, je crains que ce ne soit encore cette hideuse perte de mémoire... Quand, dans un accès d'aliénation mentale, fada, dénudé, je cours à travers les Chants, en tenant, pressée sur mon cœur, une vérité que je conserve depuis longtemps, comme une relique vénérée, pour les petits lecteurs qui me poursuivent... Moi, aussi, je suis savant. Oui, oui, j'ai dit comment il s'appelle. Quand vous voyez dépasser, mystère goethéen, une paire de pantoufles au pied du rideau... Ce crabe, cette fable est-elle morte ? Quand vous oyez passer, comme un bras de fer, une enclume volante magnétique... Ce bâton l'a-t-il tué, cette fable est-elle morte ?
« Hélios et Borée, qui disputaient de leur pouvoir, s'accordèrent à reconnaître vainqueur celui qui dépouillerait un voyageur de ses vêtements. Borée commença, et souffla avec force ; voyant que le voyageur agrippait son habit, il redoubla de violence. Mais l'homme, que le froid pinçait davantage, enfila un autre vêtement encore, tant et si bien que Borée se lassa et le livra à Hélios. Celui-ci, tout d'abord, ne brilla que d'un éclat modéré ; comme le voyageur retirait son second vêtement, Hélios resplendit avec plus d'ardeur ; enfin l'homme, n'y tenant plus sous cette canicule, se déshabilla et alla se baigner dans un fleuve des environs.
La fable montre que persuasion fait souvent plus que violence. »
(Ésope, Fables, Hélios et Borée, trad. D. Loayza.)
La strophe VI-8 offre également quelques échos de la strophe V-7. Le rire irrépressible devant les paroles du crabe était formulé différemment dans l'interrogation de Maldoror face à la tarentule : « Lui ai-je broyé une patte par inattention ? Lui ai-je enlevé ses petits ? Ces deux hypothèses sujettes à caution, ne sont pas capables de soutenir un sérieux examen ; elles n'ont même pas de la peine à provoquer un haussement dans mes épaules et un sourire sur mes lèvres, quoique l'on ne doive se moquer de personne. » (Dans Les Aventures d'Alice au Pays des Merveilles (1865), observons qu'Alice se retient aussi souvent, de diverses manières, de rire des étranges animaux qu'elle rencontre...) Ce détail se retrouve dans le rappel de l'aventure d'Elsseneur avec Maldoror : « Nous nous regardâmes pendant quelques instants, et tu te mis à sourire. » Dans cet épisode, nous ne voyons qu'un élément à mettre en correspondance avec « ...ce n'est pas un habitant de l'abricot terrestre ; il trahit son origine séraphique par ses yeux errants et indécis. » Encore est-ce un motif très dispersé, dans les strophes I-13, III-1, etc. : « ...tu ne ressemblais pas aux marcassins de l'humanité ; mais une auréole de rayons étincelants enveloppait la périphérie de tout front. » C'est surtout dans le rappel de l'aventure de Réginald qu'on retrouverait le plus d'éléments communs. (Rappelons qu'Elsseneur et Réginald sont des figures respectivement lunaire et solaire.) Le plongeon, les cygnes, les plongeurs, le rivage de la mer, le meurtre ou la tentative de meurtre, car Réginald est laissé pour mort mais ne meurt pas, et, plus loin encore, l'évocation d'une pointe d'écueil à propos de sa blessure. Enfin il y a l'histoire de l'envoi de l'archange, ordonnateur de métamorphose. Il était donné victorieux à la strophe V-7 ; il est battu à la strophe VI-8. Les emplois de ces éléments sont trop changés dans la narration. On peut tout au plus dénoter un même imaginaire... C'est fou, hein ? ce qui peut sortir du net... Comme si j'imaginais mon lecteur ! Où a-t-il vu une bouteille tombale ? avec mon nom dessus ? Si j'ai quoi ? encore des paragraphes sur la goutte au nez, Pif gadget et le sparadrap du capitaine Haddock ?... Le canotier te va bien... mais la prochaine fois, prends deux tailles au-dessus... Oh, il a encore perdu son petit bout de pain !...
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Si tu ne ressens pas la fatigue, le dégoût de l'humanité, et une grande aspiration vers la solitude, je me dois de te signaler, mes doigts clapotant, mon canard, que j'en suis à la fin de la strophe VI-8 : « De telle manière qu'il resta ostensiblement dans l'intérieur du lac ; mais, chacun se tint à l'écart, et aucun oiseau ne s'approcha de son plumage honteux, pour lui tenir compagnie. Et, alors, il circonscrivit ses plongeons dans une baie écartée, à l'extrémité de la pièce d'eau, seul parmi les habitants de l'air, comme il l'était parmi les hommes ! » Cela s'appelle la désolation. Parfois les éléments s'accordent sur un pari absurde... qu'un poète comprend ! Il écrit une fable absurde, dans une Libye absurde, avec des personnages absurdes, dont un voyageur dont on ignore le nom, avec une suite d'actions absurdes, et, pas toujours, — mais je conviens qu'il est alors de meilleur goût que l'éparpillement de trente-deux petites choses blanches semblables à de l'ivoire, — après une ligne de points qui font hausser les épaules de pitié, un paragraphe dernier finissant sur le mot étoiles. Parce que. Silence (1838), par exemple, est un court texte d'Edgar Poe sous-titré une fable : Un démon, blotti à l'abri des nénuphars, maudit les éléments de la malédiction du tumulte. Comme échappée de la cave de Borée, noire comme Griswold, une effrayante tempête se déchaîne, la forêt s'émiette, mais le voyageur reste assis à son écran. Alors le démon, irrité, maudit de la malédiction du silence. Et des enclumes, lests d'un invisible ballon, tombent sur le vent, les nuages, la rivière, sur les nénuphars, sur la forêt, et sur tout. Et précipitamment, se dressant comme une colonne de jus d'orange, le voyageur frissonne et fuit, loin, loin, précipitamment. Le démon ne le voit plus.
— Or, s'il y a de telles belles fables dans la littérature mésopopotamienne, tu peux tenir — dans la mélancolique littérature mésopopotamienne, reliée en fer, — cette strophe VI-8 que conte Lautréamont pour le plus étonnant prélude de toutes ! Comme si la colonne Vendôme ne valait pas le jet d'orange, à propos d'étoiles ! (Décembre 2008)
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« Enfin, peut-être est-ce pour cette raison qu'Aristote insiste sur le caractère fictif du contenu de la fable, ainsi que sur son attribution à un auteur. D'abord parce que la fable, contrairement au mythe, peut-être librement rapportée ou inventée. La fable appartient à qui en use, et peut avoir un auteur ; le mythe ne peut avoir que des récitants ou des interprètes autorisés. [...] |