Virgile, L'Énéide, Cybèle, la corruption de l'air, « en hommes avertis, suivons une meilleure route » (I-1

« ...devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer,
il est temps de réagir enfin... » (Poésies I.)

Hergé, Les aventures de Tintin, image de l'album 'Les 7 boules de cristal' (1943-44/1948).  

Plût au ciel que la lectrice, enhardie et devenue momentanément riche comme ce qu'elle lit, trouve, sans se démaquiller, son portefeuille épais et égoïste, à travers les solitudes profondes de ces joyaux lumineux et pleins de guignon ; car, à moins qu'elle n'apporte dans son vol une cupidité rigoureuse et un tirage de corde égal au moins à la concurrence, les pièces enchantées de ce site imbiberont son âme glapissante comme les bulles les Bourses. Il n'est pas bon que tout le monde capitalise le billet qui va suivre : quelques-uns seuls placeront cet investissement amer sans danger.

Au premier livre de L'Énéide de Virgile, la déesse Junon, opposée à l'arrivée des Troyens en Italie, envoie une tempête disperser la flotte d'Énée. Les rescapés échouent sur les côtes d'Afrique près de Carthage, où ils sont finalement accueillis avec bienveillance par la reine Didon. Les deux livres suivants sont les récits d'Énée à Didon : celui de la chute de Troie (Livre II) puis celui de leurs pérégrinations jusqu'à Carthage (Livre III). C'est dans ce troisième livre que nous remarquons, pour la première strophe des Chants de Maldoror, le récit de l'installation manquée des Troyens en Crète. Cela se passe après le mystère du tertre de Polydore chez les Thraces. Les Troyens sont allés consulter l'oracle d'Apollon en son sanctuaire de Délos. Il leur est dit de « chercher la mère antique ». Et Anchise, le père d'Énée, entraîne bille en tête les exilés en Crète. Nous nous arrêtons sur ce passage pour ce qui concerne la déesse Cybèle.

   « Prosternés, nous embrassons la terre et nous entendons la voix. « Durs descendants de Dardanus, la terre qui la première vous a portés dès l'origine de vos ancêtres vous attend et vous recevra dans son heureuse fécondité : cherchez cette mère antique. La maison d'Énée y dominera sur tous les pays, et les fils de ses fils et ceux qui naîtront d'eux. » Ainsi parle Phébus : ces paroles causent une agitation d'où naît une immense joie ; et tous se demandent quels sont ces murs où Phébus appelle les exilés et leur commande de revenir.
   « Alors mon père, déroulant dans sa mémoire les traditions des hommes d'autrefois, nous dit : « Chefs, écoutez et connaissez votre espérance. C'est au milieu des mers dans l'île du grand Jupiter, dans la Crète où s'élève le mont Ida, que se trouve le berceau de notre race. Elle est peuplée de cent villes puissantes qui sont autant de riches États. Si je me rappelle exactement ce que j'ai entendu, le premier de nos ancêtres, Teucer, en était parti lorsqu'il aborda au cap Rhétée et choisit la Troade pour y fonder son royaume. Ilion ni la citadelle Pergame n'étaient encore debout ; on habitait le fond des vallées. De la Crète nous vinrent la Mère, la déesse du mont Cybèle, et l'airain des Corybantes et le nom d'Ida donné à nos forêts. De la Crète nous vinrent le silence assuré aux Mystères et le char de la Souveraine traîné par un attelage de lions. Donc, en avant, et suivons le chemin où la parole des dieux nous guide. Apaisons les vents et gagnons les royaumes de Gnosse. » »
(Virgile, L'Énéide, Livre troisième, traduction A. Bellessort.)

Les amateurs de Baudelaire connaissent sans doute bien la déesse Cybèle. Elle est évoquée dans deux poèmes du début de la section Spleen et Idéal (Les Fleurs du Mal, 1857) : au début du cinquième, J'aime le souvenir de ces époques nues... puis dans le treizième, Les Bohémiens en voyage (1852). La situation des bohémiens est de fait assez semblable à celle des exilés Troyens. Baudelaire aurait pu se souvenir de ces passages de L'Énéide pour introduire l'antique Cybèle dans son sonnet. De toute façon, son caractère synthétique ne fait guère de doute. On a déjà eu l'occasion de rassembler quelques pièces autour de ce thème poétique. Cybèle était la déesse de la Fertilité. Elle est apparue tardivement dans les mythologies de l'Antiquité, et on l'a confondue tantôt à la Terre Gaïa, tantôt à la Titanide Rhéa, la mère des premiers Olympiens : Jupiter, Junon, Hadès, etc. Il est bon de connaître un texte poétique de référence comme L'Énéide. Le culte de Cybèle s'est imposé en Phrygie (région de l'actuelle Turquie) puis sur l'île de Crète. Selon Paul Petit, Cybèle et son parèdre Attis furent introduit à Rome en 204 av. J.-C. lors des angoisses de la guerre d'Hannibal. Les Corybantes évoqués par Virgile étaient ses prêtres. D'après Pierre Commelin, « Ses mystères, aussi licencieux que ceux de Bacchus, étaient célébrés avec un bruit confus de hautbois et de cymbales : les sacrificateurs poussaient des hurlements. » Virgile l'appelle donc « la Mère » ou « la Mère des dieux ». Elle est notamment mentionnée à la fin du Livre deuxième, lorsqu'Énée, parti à la recherche de sa femme Créuse dans Troie en flammes, finit par croiser son fantôme : « ...la puissante Mère des dieux me retient sur ces rivages. Adieu donc... » Chez Virgile, la femme est très associée à la ville fortifiée... La reine Didon ne quittera pas davantage Carthage sinon par le feu ; on le voit comme réécriture de la fuite de Troie en flammes. (C'est une poésie « classique » qu'on a retrouvée jusque dans La Conjuration de Fiesque (1783) de Schiller.) Baudelaire insiste beaucoup sur les mamelles. C'est forcément très associé à Cybèle. Dans L'Énéide, la terre nourricière, la vieille nourrice d'Énée, les truies à nombreuses mamelles, etc. sont des motifs d'un thème très obsédant.

 
La Louve du Capitole (avec Romus et Romulus).

J'aime le souvenir de ces époques nues,
Dont Phœbus se plaisait à dorer les statues.
Alors l'homme et la femme en leur agilité
Jouissaient sans mensonge et sans anxiété,
Et, le ciel amoureux leur caressant l'échine,
Exerçaient la santé de leur noble machine.
Cybèle alors, fertile en produits généreux,
Ne trouvait point ses fils un poids trop onéreux,
Mais, louve au cœur gonflé de tendresse communes,
Abreuvait l'univers à ses tétines brunes.

L'homme, élégant, robuste et fort, avait le droit
D'être fier des beautés qui le nommaient leur roi
Fruits purs de tout outrage et vierges de gerçures,
Dont la chair lisse et ferme appelait les morsures !
(Charles Baudelaire, Spleen et Idéal, V. (extrait).)

 
LES BOHÉMIENS EN VOYAGE
 
La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s'est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.
 
Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
Le long des chariots où les leurs sont blottis
Promenant sur le ciel des yeux appesantis
Par le morne regret des chimères absentes.
 
Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,
Les regardant passer, redouble sa chanson ;
Cybèle qui les aime, augmente ses verdures,
 
Fait couler le rocher et fleurir le désert

Devant ces voyageurs pour lesquels est ouvert
L'empire familier des ténèbres futures.
(Charles Baudelaire, Spleen et Idéal, XIII.)

Henri Rousseau, Fleurs de poète (1890-91), Upperville (Va), coll. M et Mme Paul Mellon.  

Cybèle revient en personne au début du Livre neuvième. Les Troyens ont été accueilli par les Latins, — Énée doit épouser Lavinia, la fille du roi Latinus, — mais la guerre a éclaté avec les Rutules, à l'instigation de Turnus, le prétendant écarté. Cybèle intervient pour empêcher l'incendie de ses vaisseaux (Troyens) amarrés au bord du Tibre. On apprend qu'une sorte de pacte avait été passé. Cybèle avait accordé l'abattement des pins pour construire les nefs, mais réclamé qu'elles ne périssent pas. Jupiter avait promis de les métamorpher en nymphes. On voit donc ici que la poésie du vaisseau comme matrice maternelle relève de Cybèle ; celle du vaisseau comme tonneau de Bacchus. Ce sont deux aspects de la poésie des coches.

   « Donc le jour de la promesse était arrivé ; les Parques avaient achevé de filer les temps prescrits, lorsque l'attentat de Turnus avertit la Mère de détourner les torches des vaisseaux sacrés. Alors une lumière nouvelle vint frapper les yeux pour la première fois, et l'on vit du côté de l'Aurore un nuage immense traverser les cieux, et les chœurs de l'Ida se firent entendre ; une voix formidable retentit dans l'air et sonna aux oreilles des Troyens et des Rutules : « Ne vous précipitez pas, Troyens, à la défense de mes navires ; n'armez point vos bras : Turnus incendierait plutôt les mers que ces pins sacrés. Et vous, rompez vos liens et allez, déesses de la mer ; votre Mère vous l'ordonne. » Toutes les poupes rompent leurs amarres et, comme des dauphins, elles plongent, les éperons en avant, et gagnent les eaux profondes. Et miraculeusement elles reparaissent jeunes filles portées par les flots. » (Virgile, L'Énéide, Livre neuvième, trad. A. Bellessort.)

   « .On ne peut jamais prévoir les réactions d'un convalescent, mais il faut croire que la dépression du Père Brown provenait en grande partie de son manque de familiarité avec la mer parce que, dès que l'on fut arrivé à l'embouchure du fleuve, étroite comme le col d'une bouteille, que l'eau fut plus calme et l'air plus chaud et plus terrestre, il sembla s'éveiller et s'intéresser à ce qui l'entourait, comme un nourrisson qui prend conscience du monde extérieur. » (G. K. Chesterton, La Sagesse du Père Brown, Les Naufragés des Pendragon, trad. Y. André.)

   « Marc Antoine fut le premier qui se fit mener à Rome, et une garce ménestrière quant avec lui, par des lions attelés à un coche. Héliogabale en fit depuis autant, se disant Cybèle la mère des dieux, et aussi par des tigres, contrefaisant le Dieu Bacchus ; il attela aussi parfois deux cerfs à son coche, et une autre fois quatre chiens, et encore quatre garces nues, se faisant traîner par elles en pompe tout nu. L'empereur Firmus fit mener son coche à des autruches de merveilleuse grandeur, de manière qu'il semblait plus voler que rouler. L'étrangeté de ces inventions me met en tête cette autre fantaisie : que c'est une espèce de pusillanimité aux monarques, et un témoignage de ne sentir point assez ce qu'ils sont, de travailler à se faire valoir et paraître par dépenses excessives. Ce serait chose excusable en pays étranger ; mais, parmi ses sujets, où il peut tout, il tire de sa dignité le plus extrême degré d'honneur où il puisse arriver. » (Montaigne, Les Essais, Livre III, Chap. VI.)

« La maison du Bû de la Rue était, à cette époque, visionnée. »
(Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer, I, 1, III.)

Hergé, Les aventures de Tintin, image de l'album 'Les 7 boules de cristal' (1943-44/1948).  

Pour notre rapprochement avec la première strophe des Chants de Maldoror, les trois points essentiels se trouvent dans les deux pages du récit de la malheureuse installation des Troyens en Crète. Alors qu'ils entreprennent la construction de leur nouvelle ville, Pergammée, ils sont confrontés à une mystérieuse maladie qui va finalement les obliger à repartir. Le point principal sera en fait dans les paroles du vieil Anchise à Énée, tout à la fin, lorsqu'il admettra son erreur de guide lors du départ de Délos : « Cédons à Phébus, et, en hommes avertis, suivons une meilleure route. » On reconnaît là une paraphrase du comportement de « la grue la plus vieille » chez Lautréamont : « ...parce qu'elle n'est pas bête, elle prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sûr. » (Nous croyions bien connaître L'Énéide, mais il faut avouer que nous sommes passés plusieurs fois à côté de cette phrase clé... Enfin, mieux vaut tard que jamais...) Les autres points intéressants se trouvent dans le récit de l'installation. L'apparition d'une « corruption de l'air » fait en effet écho aux « ...marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison... » ainsi qu'aux « ...émanations mortelles de ce livre... » À l'ouverture du livre des Chants, Lautréamont place poétiquement ses lecteurs dans la situation des émigrants Troyens accostant sur l'île de Crète, dans laquelle ils voient leur mère antique.

   « Un vent de poupe s'élève et nous pousse ; et enfin nous abordons aux antiques rivages des Curètes. Je m'empresse donc de construire les murs de la ville désirée ; je la nomme Pergamée, et j'exhorte mon peuple, que ce nom met en allégresse, à chérir ses foyers et à élever pour leur protection une haute citadelle.
   « Juste au moment où les vaisseaux étaient à sec sur le rivage, où les mariages et les défrichements occupaient la jeunesse, où je donnais des lois et des demeures, tout à coup, dans la corruption de l'air, une déplorable contagion vint infecter les membres, attaquer les arbres, les moissons, et apporter la mort. Les hommes perdaient la douce lumière de la vie ou se traînaient douloureusement. Sirius brûlait les champs stérilisés, l'herbe se desséchait ; les récoltes flétries nous refusaient la nourriture. Mon père nous exhorte à repasser la mer, à retourner vers l'oracle d'Ortygie et à implorer la bienveillance de Phébus : qu'il nous dise quand finiront nos épreuves, d'où il nous ordonne d'attendre un soulagement à nos maux, de quel côté tourner notre course. » (Virgile, L'Énéide, Livre troisième, trad. A. Bellessort.)

Nous avions fait quelques recherches sur « les talons » en partant du conseil à l'âme timide : « Écoute bien ce que je te dis : dirige tes talons en arrière et non en avant, comme les yeux d'un fils qui se détourne respectueusement de la contemplation auguste de la face maternelle... » Il y a ici une phrase intéressante où l'on peut justement reconnaître l'un des sens du verbe « talonner » : les vaisseaux à sec sur le rivage. Si l'on nous dit que c'est un peu plus que talonner, on n'aura peut-être pas tort. Enfin, il faudrait apprécier le texte en latin ; ce qui n'est pas dans nos cordes ; ne nous jetons pas la pierre. Quoi qu'il en soit, il nous apparaît ici, par l'idée du choc du talon, une belle poésie de la fuite. Virgile décline la rencontre du vaisseau avec le rivage dans celles des jeunes gens (les mariages). Puis viennent les défrichements. On repense là à sa poésie des saignements des branches coupées. C'était notamment un aspect fantastique très souligné dans l'épisode précédent du tertre de Polydore. Ici le saignement n'est pas explicite, mais la fuite n'en survient pas moins sous l'autre forme de la corruption de l'air. La publication des lois et la distribution des demeures sont des pensées qui sortent d'Énée, autre forme encore de la fuite. Par la suite, le rêve d'Énée et le départ des Troyens de cette île empestée, ne feront que compléter et confirmer le traitement intensif de ce signifié. (Le rêve d'Énée touche pratiquement au sublime avec la presque libération des Pénates et la vision lunaire. On avait eu l'occasion de revenir sur son rêve au bord du Tibre à propos d'un commentaire sur La Fleur de Coleridge de Borges. Virgile était décidément fort dans ce genre de poésie.) On fera la même constatation pour le travail de Lautréamont sur la première strophe des Chants.

   « — Ainsi, vous croyez que je suis un esprit, rien qu'un esprit ?
   — Que seriez-vous, autrement ? dit Marvel en se grattant la nuque.
   — Très bien ! fit la voix avec un ton de soulagement. Maintenant, je vais vous lancer des pierres jusqu'à ce que vous ayez changé d'avis. »
   (H. G. Wells, L'Homme invisible, Chap. IX, trad. A. Laurent.)

Hergé, Les aventures de Tintin, image de l'album 'Les 7 boules de cristal' (1943-44/1948).  

   « C'était la nuit : tous les êtres animés dormaient sur la terre. Les images sacrées des dieux et les Pénates phrygiens, que j'avais emportés de Troie au milieu de la ville en flammes, m'apparurent dans mon sommeil devant le lit où j'étais couché. Ils resplendissaient des clartés de la pleine lune qui se répandaient par les ouvertures des murailles. Alors ils me parlèrent et m'enlevèrent ainsi mon angoisse : « Ce que te dirait Apollon si tu retournais à Ortygie, il te l'annonce ici : et c'est lui-même qui nous envoie vers ta demeure. Nous qui, Troie incendiée, avons suivi tes armes et qui, sous ta conduite, dans tes vaisseaux, avons traversé les mers orageuses, nous aussi nous porterons jusqu'aux astres futurs tes petits-neveux et nous donnerons à leur ville l'empire. Il t'appartient à toi de préparer à cette grandeur de grandes murailles et ne point te dérober aux longs travaux de l'exil. Tu dois changer de séjour. Ce ne sont pas ces rivages que le dieu de Délos t'a conseillés ; ce n'est pas en Crète qu'Apollon t'a donné l'ordre de te fixer. Il est un pays que les Grecs appellent Hespérie, vieille terre puissante par les armes et par la fécondité de sa glèbe. Les Œnotriens l'ont habitée ; on dit qu'aujourd'hui leurs descendants l'ont nommée Italie du nom de leur roi. C'est là notre vraie demeure ; c'est de là que sont sortis Dardanus et le vénérable Jasius, première source de notre race. Allons, debout, et rapporte, joyeux, à ton vieux père ces paroles dont nul ne peut douter. Qu'il cherche Corythe et la terre Ausonienne : Jupiter te refuse les champs Dictéens. »
   Étonné de cette apparition et de la voix des dieux — car ce n'était pas un songe, mais là, devant moi, il me semblait bien reconnaître leurs traits, leur chevelure voilée de bandelettes, leur visage qui m'était si présent ; et une sueur froide me coulait sur tout le corps, — je m'élance hors de mon lit, j'élève vers le ciel mes mains et ma prière, et j'arrose mon foyer d'une libation de vin pur. Heureux d'avoir accompli ces rites, j'avertis Anchise et je lui expose point par point ce que j'ai entendu. Il convient de cette double origine, de ces deux ancêtres, et que, s'étant mépris, il s'est de nouveau abusé sur notre antique patrie. Alors il me dit : « Mon fils, toi que les destins d'Ilion mettent à l'épreuve, seule Cassandre m'annonçait bien ces événements. Je me le rappelle maintenant : elle assurait que cet avenir était promis à notre race. Elle parlait souvent d'Hespérie, souvent de royaume italien. Mais qui pouvait croire que les Troyens iraient en Hespérie ? Et qui alors se fût laissé émouvoir par les oracles de Cassandre ? Cédons à Phébus, et, en hommes avertis, suivons une meilleur route. » Nous applaudissons tous à ces paroles et nous lui obéissons. Nous quittons ce séjour où nous laissons quelques-uns des nôtres, et, les voiles au vent, nous courons dans nos nefs profondes sur la vaste mer. » (Virgile, L'Énéide, Livre troisième, traduction A. Bellessort.)

Ajoutons que dans ses Essais, Montaigne tire un passage du second livre de Cicéron sur la divination où il dit qu'elle est née chez les Toscans d'un curieux phénomène arrivé lors du labourage d'un champ : « Un laboureur perçant de son coutre profondément la terre en vit sourdre Tages, demi-dieu d'un visage enfantin, mais de sénile prudence ; chacun y accourut et furent ses paroles et science recueillie et conservée à plusieurs siècles, contenant les principes et moyens de cet art. Naissance conforme à son progrès. J'aimerais bien mieux régler mes affaires par le sort des dés que par ces songes. » (I,11) Labourer ou bien ouvrir un nouveau livre... Poésie du journal... Après tout, qui ne s'est jamais surpris ainsi, dans une librairie, à chercher à deviner de quoi tel livre pouvait bien parler ?

Si les défrichements et la corruption entrent dans un lien implicite de cause à effet, cela n'explique pas pour autant le fond du mystère de cette épidémie soudaine. Pour cela il faut peut-être porter un regard plus vaste sur les choses. Après leur départ de Crète, les Troyens vont devoir s'arrêter dans une île des Strophades, « qu'habitent l'exécrable Céléno et les autres Harpyes », sise, semble-t-il, à l'est du Péloponnèse. Ils ne chercheront pas à s'y installer mais juste à s'y réfugier temporairement. Néanmoins, ils se jetteront sur des troupeaux de bœufs, pour les manger. Comportement navrant ! Lectrice, toi qui as lu, sans doute, L'Odyssée, dis-le avec moi : C'est peut-être la haine qu'ils voulaient dans la suite de ce voyage ! Qui leur disait qu'ils n'en renifleraient pas ?... Ils verront en effet arriver les Harpyes. Et l'aspect le plus marqué dans cette rencontre sera à nouveau l'infection du lieu : « leur contact immonde » ; « leurs fétides odeurs » ; « ...leur bouche infecte nos plats. » « D'une fuite rapide, elles filent vers le ciel, nous laissant des mets à demi rongés et les traces de leurs déjections. » Bah ! ne sont-elles pas les propriétaires ?... Dans cet épisode, il apparaît que les Harpyes, glissant dans l'air, répètent d'une autre façon l'anonyme corruption de l'air rencontrée en Crète. Ce sont à nouveau des fuites en abyme, qui débouchent sur leur fuite de ce lieu. À l'évidence, cet épisode rappelle l'insensé massacre des bœufs d'Hélios dans le chant XII de L'Odyssée. Mais son dénouement n'a rien de comparable. Il n'y a pas d'appel à la Justice de Zeus, ni le châtiment de la tempête qui détruit le navire et fait périr tous les compagnons d'Ulysse. Céléno ne lance pas plus une malédiction claire comparable à celle du cyclope Polyphème. Cela vient réécrire l'oracle délivré en Crète à travers le rêve d'Énée. Elle délivre un oracle ambigu, qui porte donc autant la faveur que la punition pour la perte des bœufs. Mal perçu par les Troyens, — perçu avec un sentiment de culpabilité, — mal interprété, il fera peser sur eux une menace illusoire, mais qui suffira à les dissuader de s'installer dans la ville revenue à leurs compatriotes Hélénus et Andromaque. Si l'on en juge par son dénouement, au Livre septième, — les Troyens inventant la pizza au bord du Tibre, — ce sera bien plutôt une faveur, un « point dur et portant » concédé au milieu de la fuite de toutes choses.

   « À peine étions-nous entrés au port où nous avait poussés l'orage, voici que nous apercevons çà et là dans la plaine des troupeaux florissants de bœufs et une troupe de chèvres, sans gardien, au milieu des herbages. Nous fonçons sur eux le fer à la main, en invitant les dieux et Jupiter lui-même au partage du butin. Puis au fond de la baie nous dressons des lits de verdure et nous nous régalons de ces chairs succulentes. Mais tout à coup de la montagne, glissement horrible dans l'air, les Harpyes s'abattent près de nous et secouent leurs ailes à grands cris ; elles arrachent nos mets, souillent tout de leur contact immondes ; et de plus leur voix est sinistre à travers leurs fétides odeurs. Retirés dans un long enfoncement sous une roche creuse, nous réinstallons nos tables, nous replaçons le feu sur l'autel : aussitôt d'un autre point du ciel et de ses retraites obscures, leur horde revient en tumulte ; elles volent autour de leur proie, les pieds crochus, et leur bouche infecte nos plats. Je commande alors à mes compagnons de prendre les armes et de faire la guerre à l'infernale engeance. Ils obéissent à mes ordres : ils posent en les dissimulant leurs épées dans les herbes et y cachent leurs boucliers. Dès que le vol des Harpyes retentit dans les sinuosités du rivage, Misène, du haut de son observatoire, donne le signal en sonnant de la trompette. Mes compagnons essaient de blesser ces sinistres oiseaux de la mer. Mais les coups se perdent dans leurs plumes, et leur dos est invulnérable. D'une fuite rapide, elles filent vers le ciel, nous laissant des mets à demi rongés et les traces de leurs déjections.
   Une seule est restée, posée sur le haut de la roche, Céléno, prophétesse de mauvais augure : « C'est donc la guerre ? nous crie-t-elle. C'est que, pour avoir massacré les bœufs, abattu nos jeunes taureaux, vous voulez encore, race de Laomédon, nous apporter la guerre et chasser de leur royaume paternel les Harpyes qui ne vous ont rien fait ? Eh bien, écoutez et retenez ce que je vais vous dire. Moi, l'aînée des Furies, je vous révèle des choses qui ont été prédites à Phébus par le Père tout-puissant, à moi par Phébus Apollon. Vous cherchez à gagner l'Italie en appelant sur votre course la faveur des vents ; vous irez en Italie, et il vous sera permis d'entrer dans les ports. Mais vous ne ceindrez pas de ses remparts la ville qui vous est destinée avant que l'exécrable faim n'ait puni votre attentat contre nous en vous réduisant à broyer dans vos mâchoires et à dévorer vos tables. » Elle dit et d'un coup d'aile s'enfuit dans la forêt. »
(Virgile, L'Énéide, Livre troisième, traduction A. Bellessort.)

« C'est ce Vésuve qui fume là-bas qui les a expectorés. »
(Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer, I, 1, III.)

À nos yeux, le point essentiel n'est pas tant dans le fait de « manger les tables » que de « pouvoir manger les tables »... c'est-à-dire de pouvoir manger ce qui a été posé à même le sol sans encourir aussitôt une infection. Traversons les impressions floues à la recherche de la focale. Il y a quelque chose de pourri dans l'empire du Danemark. (Hamlet, I,4) Il y a quelque chose d'infecté sous la fuite des Troyens depuis la chute de leur ville, qui les oblige à tâtonner le sol de plus en plus loin, comme s'il s'agissait de sortir de zones contaminées par une gigantesque chute météorique, ou une explosion volcanique. L'épisode du tertre de Polydore est le premier à révéler cette infection sous-jacente ; en vérité juste le cadavre d'un Troyen assassiné par un peuple traître, mais l'idée, peut-être, d'un inoubliable charnier dont l'énormité corrosive ne va cesser de s'affirmer à travers l'espace et le temps. En Crète, le travail du sol ne découvre plus rien, ni cadavre ni indigènes hostiles et assassins, — ils ont étrangement disparu, — mais il déclenche un plus prodigieux effet d'anonyme corruption de l'air. Dans les Strophades, la question du sol passe presque inaperçue. L'effet de corruption se répète à une moindre échelle. Surtout, la progression s'observe dans le décalage qui s'est opéré du sol aux occupants de ce sol. Pour la première fois, les indigènes réapparaissent physiquement, et les Harpyes sont hostiles à leurs mœurs. De la sorte, la fuite (dynamique) des Troyens se trouve partout accompagnée par une fuite (statique) liée au sol touché. Sous cet angle, la bonne nouvelle au bord du Tibre, viendra d'ailleurs après la visite pédologique rassérénante d'Énée dans l'Enfer souterrain et l'Élysée. (Et il ne manque pas de voir, dans ce dernier lieu de séjour, des bienheureux « qui prenaient leur repas sur l'herbe... ») La fuite des Troyens prend fin quand le sol n'est plus mystérieusement « fumant ». Terre d'accueil. D'un point de vue plus réaliste, plus physique, on en vient à penser que les Troyens, comme des corps trop enflammés, trop chauds encore de l'incendie de Troie, portaient en eux des facultés d'inflammation ou de corruption. N'était-ce pas déjà dans le signe, la figure de la gloire promise au fils d'Énée au départ de Troie en flammes (Livre Second) ? « Dans nos bras, entre nous, sous nos yeux désespérés, voici que du haut de la tête d'Iule une légère aigrette de feu s'allume dont la flamme inoffensive lèche mollement sa chevelure et grandit autour de ses tempes. » (Le passage à Carthage sera pour ainsi dire l'allumage d'un fatal feu amoureux... Autre traitement poétique du même thème.)

« Mon erreur, c'était de vouloir ressusciter M. de Rollebon. »
(Jean-Paul Sartre, La Nausée.)

Il demeure cependant quelque chose d'encore trop mystérieux dans le récit de l'installation manquée en Crète. Corruption de l'air... Certains s'en tiendront peut-être à l'explication du passage d'un simoun, d'une épidémie comme le choléra ou la peste. D'autres, secouant la fiction comme habitée de diables en carton, s'en tiendront peut-être à l'explication du caprice de Virgile, qui n'ignorait pas la fécondité des cendres... et qui devait bien trouver à conduire d'une manière ou d'une autre les Troyens jusqu'à Rome. D'autres enfin s'en tiendront à l'impossibilité d'expliquer... Qu'ils nous permettent alors de faire un rapprochement avec La Nausée (1938) de Jean-Paul Sartre. Nous avons parlé de l'image du talon, des vaisseaux venus talonner le rivage. Il se trouve qu'il y a justement cette épreuve dans le célèbre passage où Antoine Roquentin raconte son expérience, assis dans le Jardin public de Bouville, face à la racine du marronnier. « Je raclai mon talon contre cette griffe noire... » Et que se passe-t-il alors ?... le simoun ? Non, rien !... — Ah, ah ! donc c'est la défense et non la fuite ! — Oui, mais la défense de quoi ? de cette griffe noire, de la chose. En vérité toute fuite est liée à une défense. Et ce qui fuit ici, subtil comme l'air, corruptible comme l'air, c'est la désignation ou le symbolique, c'est « la racine de marronnier ». La chose est innommable, pour ainsi dire incombustible. Comme le galet arraché à la plage, devenu une chose plate et sèche d'un côté, boueuse et humide de l'autre, qui se défend et qu'on ne peut plus jeter, elle refuse de passer et de se transformer dans le feu des yeux : « la souche noire ne passait pas, elle restait là, dans mes yeux, comme un morceau trop gros reste en travers d'un gosier. » Si l'on en revient alors à notre épisode de L'Énéide, n'est-ce pas un peu aussi ce qui se produit ? « Je m'empresse donc de construire les murs de la ville désirée ; je la nomme Pergamée, et j'exhorte mon peuple, que ce nom met en allégresse, à chérir ses foyers... » On ne peut que souligner l'empressement d'Énée à donner des noms aux lieux, à mettre ses mots sur les choses. La mystérieuse corruption de l'air n'apparaît là finalement que pour décrire la manière dont les choses se dérobent à son langage, se défendent, en n'étant pas ce qu'il aimerait qu'elles soient : arbres, champs, épis, récolte, etc. À nos yeux cette fuite mystérieuse hors des choses pour Énée est adossée à la fuite du rêve en lui — qu'il s'empresse de raconter... Rêve est sève. (Il serait intéressant de savoir ce que Sartre a pu écrire sur le rêve.) Après un gigantesque traumatisme, si elle est salutaire, où, quand, peut s'arrêter la fuite ? Peut-être quand ce qui a été arraché à cessé d'être de trop, quand il peut devenir une richesse là où il y a une carence, ou une guerre... (Par ailleurs La Nausée offre aussi deux scènes de fuite « gazeuse » : D'une part, le vendredi du brouillard et de l'absence de M. Fasquelle au café Mably, le brouillard surgit dans le silence de la bibliothèque désertée. D'autre part une petite boutique affiche encore une réclame pour un insecticide : « Ces animaux débarquaient d'un navire de haut bord en s'appuyant sur des cannes ; à peine avaient-ils touché terre qu'une paysanne, coquettement vêtue, mais livide et noire de crasse, les mettait en fuite en les aspergeant de Tu-pu-nez. »)

   « Cette racine, au contraire, existait dans la mesure où je ne pouvais pas l'expliquer. Noueuse, inerte, sans nom, elle me fascinait, m'emplissait les yeux, me ramenait sans cesse à sa propre existence. J'avais beau répéter : « C'est une racine » — ça ne prenait plus. Je voyais bien qu'on ne pouvait pas passer de sa fonction de racine, de pompe aspirante, à ça, à cette peau dure et compacte de phoque, à cet aspect huileux, calleux, entêté. La fonction n'expliquait rien : elle permettait de comprendre en gros ce que c'était qu'une racine, mais pas du tout celle-ci. Cette racine, avec sa couleur, sa forme, son mouvement figé, était... au-dessus de toute explication. Chacune de ses qualités lui échappait un peu, coulait hors d'elle, se solidifiait à demi, devenait presque une chose ; chacune était de trop dans la racine, et la souche tout entière me donnait à présent l'impression de rouler un peu hors d'elle-même, de se nier, de se perdre dans un étrange excès. Je raclai mon talon contre cette griffe noire : j'aurais voulu l'écorcher un peu. Pour rien, par défi, pour faire apparaître sur le cuir tanné le rose absurde d'une éraflure : pour jouer avec l'absurdité du monde. Mais, quand je retirai mon pied, je vis que l'écorce était restée noire. »
(Jean-Paul Sartre, La Nausée, pp.182-183.)

  René Magritte, La Flèche de Zénon (1964).

   « L'essentiel, c'est la contingence. Je veux dire que, par définition, l'existence n'est pas la nécessité. Exister, c'est être là, simplement ; les existants apparaissent, se laissent rencontrer, mais on ne peut jamais les déduire. Il y a des gens, je crois, qui ont compris ça. Seulement ils ont essayé de surmonter cette contingence en inventant un être nécessaire et cause de soi. Or, aucun être nécessaire ne peut expliquer l'existence : la contingence n'est pas un faux semblant, une apparence qu'on peut dissiper ; c'est l'absolu, par conséquent la gratuité parfaite. Tout est gratuit, ce jardin, cette ville et moi-même. Quand il arrive qu'on s'en rende compte, ça vous tourne le cœur et tout se met à flotter, comme l'autre soir, au Rendez-vous des Cheminots : voilà la Nausée ; voilà ce que les Salauds — ceux du Côteau Vert et les autres — essaient de se cacher avec leur idée de droit. Mais quel pauvre mensonge : personne n'a le droit ; ils sont entièrement gratuits, comme les autres hommes, ils n'arrivent pas à ne pas se sentir de trop. Et en eux-mêmes, secrètement, ils sont trop, c'est-à-dire amorphes et vagues, tristes. »
(Jean-Paul Sartre, La Nausée, pp.184-185.)

   « À présent, continua la voix, tandis qu'une dernière pierre, décrivant une courbe dans l'air, restait suspendue au-dessus du chemineau, suis-je encore une hallucination ? » (H. G. Wells, L'Homme invisible, Chap. IX, trad. A. Laurent.)

J'ai oublié ceux qui s'en tiendraient aux paysages fer, aux deltas délétères, aux côtes déchirées de la Malaria, hantées de naufrageurs cacous aux dent gâtées, ou de romanichels en bande mouchetée qui ramassent du bois mort, et de ces récits de malédictions ou de bonne aventure qu'on fait aux jeunes filles, à la chevelure noire, du genre espagnol, venues en canot se marier, aux nuits de feu, aux falots qui s'enflamment roses les nuits de tempête, sous la tenacité frottante des flots raboteux, comme des follets sortant d'un marécage, ou des tulipes gigantesques à une cérémonie de mariage... Ai-je parlé des tours rafistolées à l'aspect bigarré et mystérieux ? N'avoir pas parlé du sabre recourbé, qui coupe comme un jet d'eau, après la tulipe rouge ! Quelquefois le retour d'un sujet, — « Diable tondeur » ou « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, » — comme un jeune héritier voguant vers la demeure maudite de ses ancêtres, pour se marier, anime en moi je ne sais quelle fièvre... — Merci mon Père... Je préfère en écluser deux, que de m'en passer.

   « Les autres le suivirent dans l'île jusqu'au pied de la tour et le Père Brown, soit du fait de toucher la terre ferme, soit par suite de l'intérêt que lui inspirait quelque chose sur l'autre rive (il regarda par là pendant quelques secondes avec une attention soutenue), semblait soudain avoir retrouvé sa vigueur. Ils entrèrent dans une allée bordée de deux rangées de ces petits arbres gris qu'on plante beaucoup autour des parcs et des jardins et au-dessus desquels les arbres sombres se balançaient de-ci, de-là comme des plumes noires et pourpres sur le casque d'un géant. La Tour, qu'ils laissèrent derrière eux, semblait encore plus bizarre parce que ces entrées sont généralement flanquées de deux tours. À part cela, l'allée avait l'aspect habituel de l'entrée d'une propriété de gentilhomme, mais elle décrivait une telle courbe que la maison était invisible pour l'instant, ce qui donnait l'impression que le parc était beaucoup plus grand qu'il ne pouvait l'être raisonnablement étant donné l'exiguité de l'île. L'imagination du Père Brown était peut-être un peu déréglée par suite de sa fatigue, toujours est-il qu'il lui semblait que tout allait en grandissant comme dans un cauchemar. Leur marche se caractérisait cependant par une monotonie silencieuse jusqu'à ce que Fanshaw s'arrêtât et désignât quelque chose sortant de la haie grise, quelque chose qui ressemblait à la corne d'un animal. En regardant de plus près, on aurait pu voir que c'était une lame de métal légèrement recourbée, brillant faiblement dans le soir qui tombait. »
(G. K. Chesterton, La Sagesse du Père Brown (1914), Les Naufragés des Pendragon, trad. Y. André.)

  René Magritte, Le Galet (1948).

J'ai oublié ceux qui s'en tiendraient à un conte de maison hantée, mais grande la maison, plus saillante qu'une tour, sub-affleurante comme une douleur, comme un vivace galet. Solid Objects... Chaque fois que j'ai lu Virginia Woolf, il m'a semblé que je dévidais le brouillard d'une araignée. N'avez-vous jamais eu peur de lire Virginia Woolf, prunelles de mes yeux ?... Âmes collectionneuses, — admirables farces de la nature, — n'arrachez le galet à la plage... La femelle de l'éléphant se laisse têter et sèvre. Le galet aux lunules d'ivoire, non. Vous n'auriez pas toutes le même loisir de quitter Bouville...

   « Ainsi, Charles, dont la canne avait battu la grève pendant environ un kilomètre, faisait ricocher des galets sur la mer ; et John, qui s'était écrié : « Au diable la politique ! » terrait ses doigts au plus profond du sable. Au fur et à mesure que sa main, puis son poignet s'enfonçait, de sorte qu'il fut obligé de retrousser sa manche, ses yeux perdaient de leur intensité ; la somme de pensée et d'expérience qui confère aux yeux des grandes personnes une insondable profondeur disparut. Il n'y avait plus dans son regard qu'une transparence superficielle, cette expression de surprise qui se lit dans les yeux des petits enfants. Nul doute que l'acte de terrer ses mains dans le sable y fût pour quelque chose. Il se souvint qu'après avoir creusé, l'eau s'infiltre autour des extrémités des doigts ; alors le trou devient douve, puits, source, canal secret jusqu'à la mer. Comme il choisissait entre toutes ces choses tout en faisant jouer ses doigts dans l'eau, ils étreignirent quelque chose de dur — un gros morceau compact — et peu à peu, il ébranla une masse irrégulière, la ramena à la surface. La gangue de sable essuyée, une teinte verte se révéla. C'était un morceau de verre, épais au point d'en être presque opaque ; le polissage de la mer en avait complètement émoussé les angles et le contour, si bien qu'il était impossible de dire s'il avait été bouteille, gobelet ou vitre. Ce n'était plus que du verre, presque une pierre précieuse. »
(Virginia Woolf, Une Maison hantée, Objets massifs, trad. H. Bokanowski.)

   « Il se surprit à penser que la bizarrerie de l'édifice semblait consister en une forme déterminée faite d'une matière inadéquate, comme par exemple un chapeau haut de forme en étain ou une redingote en toile à voile. »
(G. K. Chesterton, La Sagesse du Père Brown, Les Naufragés des Pendragon, trad. Y. André.)

« Tes yeux dans lesquels je voyage
Ont donné aux gestes des routes
Un sens détaché de la terre »
Paul Eluard, Les Yeux fertiles (1936).

Hergé, Les Aventures de Tintin, album 'L'Etoile mystérieuse' (oct. 1941-mai 1942/1954).  

J'ai oublié ceux qui s'en tiendraient aux étoiles mystérieuses : la filante qui montre aux grillons et aux habitants terrestres sa queue brillante — sans doute elle n'a pas conscience de son long voyage ; la piquante, la troublante, qui déborde une nuit de la casserole bouillante des ténèbres, cette veuve qu'aucune coupure n'arrête, ni palissade, ni combiné téléphonique, ni portier chauve... Spectre horrible et content, elle découvre aux crapauds intrigués sa dent d'un métal encore inconnu... et mord aussitôt l'âme reporter comme la surface de l'Océan Arctique l'iceberg... Ce n'est peut-être pas l'album le plus prisé des aventures de Tintin, mais la plupart des gens se souviendront sans doute de l'histoire de L'Étoile mystérieuse (1942) d'Hergé. Une étoile inconnue s'arrache comme un galet de la constellation de la Grande Ourse. L'astronome de l'Observatoire prédit sa collision avec la Terre, c'est-à-dire la fin du monde ! Mais le calculateur s'est trompé... L'étoile passe assez loin de la Terre, ne lâchant sur elle qu'une boule de feu, qui tombe dans l'Océan Arctique en provoquant un grand séisme. Tintin accompagne alors l'expédition scientifique dans les mers arctiques à la recherche de l'aérolithe et de son métal inconnu. Ils affrontent la concurrence d'un banquier sans foi ni loi, avide de mettre la main sur cette fortune tombée du ciel. Tintin réussit à être le premier à mettre le pied sur l'aérolithe et à déployer son drapeau à son sommet... Contraint d'y passer la nuit, il y découvre d'hallucinants phénomènes et connaît bientôt, grâce à une pomme véreuse... sa prodigieuse fertilité. L'aérolithe s'enfonce malheureusement dans l'océan. In extremis, Tintin en tire tout de même le bon calcul...

Peste soit la tintinophilie ! la richesse poétique dans la culture populaire reste un réconfort. On voit bien l'inscription de notre sujet dans la transformation de l'adolescent, même si c'est à mots couverts, la découverte de l'amour et de la virilité. (L'album Le Rayon « U » (1943) d'Edgar Pierre Jacobs, qui raconte une expédition dans un monde perdu, à la recherche d'un minerai extraordinaire, l'uradium pur, est axé sur le même thème et vise le même lectorat. Dès 1936, Universal avait produit un film, Le Rayon invisible (The Invisible Ray, 1936) de Lambert Hillyer, avec Boris Karloff et Bela Lugosi, où un savant découvrait, à l'aide d'un télescope de son invention, la chute en Afrique d'une météorite aux propriétés encore inconnues, et dirigeait une expédition pour prendre possession de son métal. Le « Radium X » enflammait alors toutes les convoitises et rendait les gens phosphorescents puis incandescents... La prise de conscience des dangers de la radio-activité avait bien précédé les premières explosions nucléaires d'août 1945.) On retiendra peut-être aussi que cet album confirme (définitivement) la présence du capitaine Haddock auprès de Tintin. La prise de l'îlot, avec ses fuites inquiétantes, son lot de surprises fantastiques, est le passage le plus proche de notre épisode de L'Énéide. C'est encore le problème du refroidissement d'un corps, d'une étoile trop ardente pour être hospitalière. Mur de Troie, que faisais-tu au milieu du ciel ? à attendre ton sac comme un verre d'eau sucrée ? L'arrivée de Tintin sur le navire était déjà une scène similaire à la prise de l'îlot, c'est-à-dire pleine de fuites mystérieuses, avec notamment le concours du fou Philippulus le prophète. Le mal de mer des scientifiques découvrant sur le bateau la réalité d'une traversée confirme bien le sens de vaisseau commun à l'aérolithe et au navire. Il y a d'autres aspects de la nausée au cours de l'histoire : la peur des araignées et le cauchemar (qui revient, dans le réel, sur l'île), la canicule, l'horreur des rats, la folle prophétie de la peste, la haine du monopoleur. Cette histoire nous permet aussi de consolider nos lectures intertextuelles. On retrouve des aspects du voyage au pôle vu dans des textes d'Edgar Poe, Jules Verne ou George Sand : le réchauffement mystérieux des eaux polaires, la désorientation, les insectes géants, le vertige de l'anéantissement, etc. On ne sera donc pas surpris de la fertilité des images... Si, étrange phénomène, d'un point bien déterminé de l'horizon s'élève une colonne de nuages, l'astronome le plus expérimenté et qui a un penchant marqué pour les caramels mous, entendant cela, s'emporte comme une grue raisonnable, conséquemment ses appareils aussi qu'il fait claquer, tandis que son vieux cou, nu comme la fiche décapitée d'un émetteur, s'interroge sur la jouissive détresse du capitaine... qui présage le naufrage de l'île qui s'approche de plus en plus. Avec sa réponse vigilante de mélancolique reporter, pour doubler l'ennemi banquier commun, l'hydravion vire avec flexibilité l'avant garde de l'expédition comme un habile pilote entre les icebergs, ou comme un cordial cul sec entre les découragements glacés, et, manœuvrant avec l'envergure restreinte d'un navire polaire, parce qu'il n'est pas bête, il prend ainsi un autre chemin mathématique et plus cynophile. Ce n'est pas le moindre intérêt de cet « intertexte » que de pointer ainsi l'idée de décapitation dans l'image du virement du triangle des grues.

   « Sadoul. — C'est avec L'Étoile que le fantastique intervient pour la première fois dans votre œuvre. Il y a des dessins d'hallucinations et des effets optiques remarquables. C'est un épisode qui contient quelque chose d'étrange : des climats fortement oniriques, mystérieux.
   Hergé. — Effectivement. Et sur le plan technique, j'aime assez la séquence des savants affectés progressivement du mal de mer. C'est encore une « progression résumée » où l'on voit des visages différents qui se succèdent, chacun un peu plus vert que le précédent. »
(Numa Sadoul, Entretiens avec Hergé (1983), Numéro 4, p.103, éd. Casterman.)

   « Si tous les Pendragon naviguaient, pensait-il, il y avait trop de chances de catastrophes pour que cela prouve quelque chose. Mais si nous ne partions sur la mer qu'un seul à la fois dans l'ordre de la succession, on pourrait voir si un destin malheureux poursuivait la famille en tant que famille. » (G. K. Chesterton, La Sagesse du Père Brown, Les Naufragés des Pendragon, trad. Y. André.)

J'ai donc oublié ceux qui s'en tiendraient aux îles qui se mettent à danser, un jour, plus légères qu'un bouchon, sur ces flots qu'on appelle rouleurs de victimes, — l'habitude n'est pas une loi absolue, — aux îles-baleines des Mille et une nuits, aux îles de corail du Pacifique, cratères beaux comme le tremblement des mains dans l'alcoolisme, bref, au mal de mer antique... Certes, c'est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant, que l'homme. Je dirais que c'est une chose qui fuit... Après, j'espèrerais que c'est un animal raisonnable. Si, ayant les vaisseaux textes en main, momentanément féroce comme ce que tu lis, tu nous tiens à ta merci... Le premier livre des Essais de Montaigne s'ouvre sur un premier chapitre intitulé Par divers moyens on arrive à pareille fin. Qu'est-ce qui peut arrêter, ou plutôt renverser, la folle fureur d'un offensé ? se demande Montaigne. Sont-ce les supplications, les larmes, c'est-à-dire la fuite même ? Vers l'infimiment petit de la voix, intérieure, ou vers l'infinie surdité du grand tout ? Le Prince Noir a impitoyablement tué et renversé les Limousins qui lui criaient merci, ne s'arrêtant que devant la hardiesse de trois gentilshommes qui résistaient seuls bravement à son armée victorieuse. (Dans son conte Zadig ou la Destinée (1747), dans le chapitre Le Brigand, Voltaire a adapté ce scénario de rencontre.) Cependant Alexandre, prenant la ville de Gaza, ne s'arrêta point, admiratif, devant la stoïque résistance de Bétis. Parfois donc, le carnage dure jusqu'à la dernière goutte de sang résistant. Toi, par exemple, où es ta fin ?... Il est civil autant que prudent (les rôles sont intervertis arbitrairement) d'aviser l'âme diverse, qu'un bulletin de naissance intrigue et suffirait à offenser : « Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n'est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc ; de Montaigne, ce premier de mars mil cinq cent quatre-vingts. » (Au demeurant, la proue peut-elle faire moins que fendre et diviser ? « J'accepte Euripide et Sophocle ; mais je n'accepte pas Eschyle. ») Le scripteur rendra ainsi son premier livre à L'Âge (I,57) ; qui sait jamais lesquels de ses organes résisteront le mieux ? L'espérance d'une tête bien faite...

   « La plus commune façon d'amollir les cœurs de ceux qu'on a offensés, lorsque, ayant la vengeance en main, ils nous tiennent à leur merci, c'est de les émouvoir par soumission à commisération et à pitié. Toutefois, la braverie et la constance, moyens tout contraires, ont quelquefois servi à ce même effet. » (Montaigne, Les Essais, Livre Ier, Chap. Ier, éd. P. Michel d'après l'exemplaire de Bordeaux.)

   « L'un et l'autre de ces deux moyens m'emporteraient aisément. Car j'ai une merveilleuse lâcheté vers la miséricorde et la mansuétude. Tant y a, qu'à mon avis, je serais pour me rendre plus naturellement à la compassion, qu'à l'estimation ; si est la pitié, passion vicieuse aux Stoïques ; ils veulent qu'on secoure les affligés, mais non pas qu'on fléchisse et compatisse avec eux.
   Or ces exemples me semblent plus à propos : d'autant qu'on voit ces âmes assaillies et essayées par ces deux moyens, en soutenir l'un sans s'ébranler, et courber sous l'autre. Il se peut dire, que de rompre son cœur à la commisération, c'est l'effet de la facilité, débonnaireté et mollesse, d'où il advient que les natures plus faibles comme celles des femmes, des enfants et du vulgaire, y sont plus sujettes ; mais ayant eu à dédain les larmes et les prières, de se rendre à la seule révérence de la sainte image de la vertu, que c'est l'effet d'une âme forte et imployable, ayant en affection et en honneur une vigueur mâle et obstinée. Toutefois ès âmes moins généreuses, l'étonnement et l'admiration peuvent faire naître un pareil effet. » (Montaigne, Les Essais, Livre Ier, Chap. Ier.)

   « L'autre, d'une mine non seulement assurée, mais rogue et altière, se tint sans mot dire à ces menaces. Lors Alexandre, voyant son fier et obstiné silence : « A-t-il fléchi un genou ? lui est-il échappé quelque voix suppliante ? Vraiment je vaincrai ta taciturnité ; et si je n'en puis arracher parole, j'en arracherai au moins du gémissement. » Et tournant sa colère en rage, commanda qu'on lui perçât les talons, et le fit ainsi traîner tout vif, déchirer et démembrer au cul d'une charrette. » (Montaigne, Les Essais, Livre Ier, Chap. Ier.)

Pour préciser le risque de l'offense, à nos yeux, il nous faut indiquer peut-être un aspect de la poésie des lettres chez Montaigne : « Vaines pointures, vaines parfois, mais toujours pointures. Les plus menus et grêles empêchements sont les plus perçants. Et comme les petites lettres offensent et lassent plus les yeux, aussi nous piquent plus les petites affaires. La tourbe des menus maux offense plus que violence d'un, pour grand qu'il soit. » (III,9) « Pointure » en ancien français à le sens de piqûre. Offense des pointes, offense des lettres. (La poésie des poux n'est peut-être pas si loin...) Comme on vient de le voir, — et cela a certainement déjà été signalé, — l'arrachement du lecteur à la plage d'accueil du livre est une originalité de Montaigne. Elle est même probablement d'un défi plus fort chez lui que chez Lautréamont. Stimulation de la volonté. Ajoutons enfin que, dans ses considérations typologiques, Montaigne parle assez souvent des « âmes X ou Y » sans que ça reflète a priori une profonde pensée religieuse ou métaphysique ; par exemple : « ...si nous dédaignons de nous appliquer aux âmes basses et vulgaires... » (III,3) « ...aux âmes simples et populaires... » (III,5) Pour cette forme de désignation des hommes, l'« âme timide » de Lautréamont aurait un accent montaignien.

   « Mais le lecteur inconnu n'en est pas moins interpellé ; il se voit conférer ce titre — lecteur — pour s'entendre aussitôt exclure et congédier. La coquetterie de l'auteur est évidente : rien ne donne davantage envie de lire que d'être prié d'abandonner une lecture. Le statut que Montaigne attribue initialement à son lecteur est celui de l'intrus, qui se mêle de ce qui ne le regarde pas, et dont on n'a pas voulu prendre en considération le « service ». Or ce déni de la relation, cet adieu au lecteur sont en fait le début d'une relation. Relation exigeante : il faut à Montaigne un « suffisant lecteur ». Et parmi les profits qu'il « tire d'escrire », il rangera la possibilité d'attirer des inconnus au nombre de ses amis. Car en donnant à tous — au « public » — la chance de le connaître autant et mieux que ne le fait sa famille, ne leur offre-t-il pas le moyen de devenir véritablement ses intimes ? » (Jean Starobinski, Montaigne en mouvement (1982), Chap. Ier, Titre 7.)

  Affiche du film 'Aguirre, ou La Colère de Dieu' (1975) de Werner Herzog, avec Klaus Kinski.

La fuite et sa fin n'offrent pas qu'un schéma ou une forme rhétorique convenant au début d'un ouvrage. Chez Montaigne, c'est manifestement un problème profond. Le bref chapitre De l'oisiveté (I,8) exprime cette irrépressible fuite des idées qui viennent à l'esprit, et le besoin et l'espoir de les renverser un jour, en les écrivant. Le bref chapitre D'un défaut de nos polices (I,35) pose le journal et le lieu d'annonces comme la fin utile susceptible de remplacer, par une main amie et ferme, la main fatale de la Fortune ouverte sur l'abîme... (On y retrouverait un thème de fin de recueil, vu pour la strophe I-14.) Ce n'est pas un hasard si Montaigne retrouve le sujet de la folie meurtrière de l'offensé, que rien n'arrête, dans son chapitre Des Coches (III,6). Il y traite en effet des massacres des Amérindiens par les conquérants Espagnols, stupéfiante prise de Troie moderne du fait des rôles extraordinaires qu'y ont joués le cheval et les armures (achilléennes ou semi-divines) des Espagnols. (Aux historiens de s'interroger sur la poésie réelle ou opportune de ces récits...)

   « Il est bien aisé à vérifier que les grands auteurs, écrivant des causes, ne se servent pas seulement de celles qu'ils estiment être vraies, mais de celles encore qu'ils ne croient pas, pourvu qu'elles aient quelque invention et beauté. »
(Montaigne, Les Essais, Livre III, Chap. VI. Des Coches, éd. P. Michel d'après l'exemplaire de Bordeaux.)

Problème du vrai qui se dérobe dans une gangue de beau, problème de l'utile dans le superflu, le trop. Au début de ce chapitre, Montaigne passe poétiquement du livre au bateau, premières réalisations de « coches ». Il soulignera un peu plus loin l'analogie des litières avec les bateaux, par leurs mouvements de roulis, saccadés, balançants. Il remarque que ce coche contient, sue la fuite sous toutes ses formes. Vomir, avoir le mal de mer, c'est la fuite la plus superflue, la plus offensante aussi, qui appelle la renverse, dans la fuite dynamique (la navigation). Il fait la même constatation à propos des coches impériaux extravagants : l'expression de la fuite, le luxe, l'éclat du beau, le jaillissement de la musique, de la terreur, etc., à tel point que celui qui s'y trouve « ne sent point ce qu'il est » (cf. l'extrait indiqué plus haut). Il se dérobe à lui-même. Il est en fuite. C'est en passant encore à une autre forme de coche, l'arène romaine, — l'arène, c'est le sable, la plage... — que Montaigne arrache le point essentiel : la fertilité. La fuite ne s'oppose pas simplement à la défense — cette critique fréquente des jeux inutiles et insensés qui grèvent l'armement utile et prévoyant. Dans le coche, il y a une notion fondamentale de fertilité. « S'il y a quelque chose qui soit excusable en tels excès, c'est où l'invention et la nouveauté fournit d'admiration, non pas la dépense. » Ces manifestations de la fuite ne se composent pas au choix, tel un bouquet. Elles se tiennent, utiles et superflues. Elles se constatent ensemble. La nausée, le mal de mer, la culture du sacrifice, sont de trop mais forcément là... On n'a pas le choix de choisir. La fertilité a de l'inhumain à faire peur... Pour Montaigne, cela caractérise un stade d'enfance. Rome en était alors dans sa jeunesse — ces temps ne sont plus, on vit à présent l'Ancien Monde ; il aimait à se parer quand il était cadet ; et, nous y voilà, l'Amérique découverte par les Espagnols était un monde enfant. Le coche du dernier roi du Pérou en est l'illustration. Nous retrouvons d'autant mieux un aspect du premier chapitre des Essais, qu'il y était question de villes fortifiées... D'où la poésie du cheval de Troie. Montaigne se rend compte que les Amérindiens étaient en train de faire leur chemin... que tout chez eux suintait l'excès de la fertilité. D'où la perception de « l'offense » par les matures Espagnols, l'irrépressible appel de la renverse.

   « Quand à la pompe et magnificence, par où je suis entré en ce propos, ni Grèce, ni Rome, ni Égypte ne peut, soit en utilité, ou difficulté, ou noblesse, comparer aucun de ses ouvrages au chemin qui se voit au Pérou, dressé par les rois du pays, depuis la ville de Quito jusques à celle de Cusco (il y a trois cents lieues), droit, uni, large de vingt-cinq pas, pavé, revêtu de côté et d'autre de belles et hautes murailles et le long d'icelles, par le dedans, deux ruisseaux pérennes, bordés de beaux arbres qu'ils nomment moly. Où ils ont trouvé des montagnes et rochers ils les ont taillés et aplanis, et comblé les fondrières de pierre et chaux. Au chef de chaque journée, il y a de beaux palais fournis de vivres, de vêtements et d'armes, tant pour les voyageurs que pour les armées qui ont à y passer. En l'estimation de cet ouvrage, j'ai compté la difficulté, qui est particulièrement considérable en ce lieu-là. Ils ne bâtissaient point de moindres pierres que de dix pieds en carré ; ils n'avaient autre moyen de charrier qu'à force de bras, en traînant leur charge ; et pas seulement l'art d'échafauder, n'y sachant autre finesse que de hausser autant de terre contre leur bâtiment, comme il s'élève, pour l'ôter après.
   Retombons à nos coches. En leur place, et de toute autre voiture, ils se faisaient porter par les hommes et sur leurs épaules. Ce dernier roi du Pérou, le jour qu'il fut pris, était ainsi porté sur des brancards d'or, et assis dans une chaise d'or, au milieu de sa bataille. Autant qu'on tuait de ces porteurs pour le faire choir à bas (car on le voulait prendre vif), autant d'autres, et à l'envi, prenaient la place des morts, de façon, qu'on ne le put onques abattre, quelque meurtre qu'on fit de ces gens-là, jusques à ce qu'un homme de cheval l'alla saisir au corps, et l'avala par terre. »
(Montaigne, Les Essais, Livre III, Chap. VI, éd. P. Michel d'après l'exemplaire de Bordeaux.)

Hypocrite lectrice, ma semblable, ma sœur, c'est peut-être la haine que tu veux que j'invoque encore, dans un autre paragraphe, sous le chemin de tes pas insatiables ! Qui te dit que tu n'en emporteras pas ? Prends autant d'or que tes entrailles s'en peuvent bossuer. Fais ton tumulte... Je ne suis pas le Styx pour t'embrasser trois fois trois fois. Va, viens, accoutume-toi aux magnificences pharaoniques, puise à mes trésors, fais couler l'or à flots, amoncelle les pierreries, commande, fais, défais, abaisse, élève, sois ma maîtresse, ma femme, ma reine, en te disant que toi, aussi, tu ne seras pas plus que ce chien. Quelle fortune cherches-tu ? Les spéculations littéraires de ce temps ne sont que des sophismes. On ne s'enrichit jamais. Les titres, les cheiks, les obligations, les horodateurs, les placements en épi, les gènes, les préfaces d'académiciens, les introductions, les participations, les fusions, les lobbies, les éditions limitées, les best-sellers, les pêches miraculeuses, les fonds souverains, les charniers, les requins, les offres publiques d'achat, les publicités, les armes, les émargements, les restructurations, les rumeurs, les prêts à carapace de punaise, les loosers, les ruines, la lune, les men in black, les éminences grises, les bio-bibliographes, les foules sentimentales, les chanteurs morts, les coqs, les rockers vivants, les lunettes noires, les self-made men, les magnats, les frigos, les billets repassés, les TGV, les gagnants du loto, ce qui calcule comme l'élu, les billes, les cours, les phobies de l'ascenseur, le presse-bouton, les areu-areu, les scoops, la dynamite, les ballons d'or, les Césars, les plaques, les prix, les packs, les calendriers à muscles constrictors, les chaînes, les jus, les séries-cultes, les options, les bons de réduction, les soldes, les queues de cerise, les cocktails, les vapeurs du magnésium, le papier glacé, les cachets, les somnambules, — la dette a existé en tout temps en minorité. En ce lustre, elle est en majorité. Elle bave. Chaque nuit, à l'heure où ton sommeil est parvenu à son plus précieux degré d'intensité, une vieille araignée de la grande espèce sort lentement sa tête d'un trou abyssal. Pendant près de ton âge, les rêves de fortune ont hanté ta couche... Dès aujourd'hui, sois délivrée de leur persécution. Reprends la rue qui va où tu dormais... Toute l'eau de la mer ne suffirait pas à écumer une petite coupure intellectuelle. (Rév. mars 2008)

   « Le premier mot concret du texte est en tout cas chemin dont l'origine s'enfonce dans le sanscrit pánthâb à propos duquel Benveniste nous dit : « Le pánthâb... n'est pas simplement le chemin en tant qu'espace à parcourir d'un point à un autre. Il implique peine, incertitude et danger, il a des détours imprévus, il peut varier avec celui qui le parcourt, et d'ailleurs il n'est pas seulement terrestre, les oiseaux aussi ont le leur, les fleuves aussi. Le pánthâb n'est donc pas tracé à l'avance ni foulé régulièrement. C'est bien plutôt un « franchissement » tenté à travers une région inconnue et souvent hostile, une voie qu'inventent les oiseaux de l'espace, somme toute un chemin dans une région interdite au passage normal, un moyen de parcourir une étendue périlleuse et accidentée. » Il est à peine besoin d'insister sur l'aspect immédiatement sexuel de ce frayage qui doit creuser dans l'espace d'une scène universelle de la transgression (d'où l'arrivée brutale de la « face maternelle » — figure de la langue matricielle — dont il s'agit de ne pas se « détourner » mais de reprendre à l'instance paternelle du nom) — un ensemble de lignes « anormales », un parcours interdit, que les oiseaux philosophes (les « grues ») n'osent pas affronter dans le ciel (« on ne voit pas le troisième côté que forment dans l'espace ces curieux oiseaux de passage ») si, du moins, leur mouvement de progression (plus loin, les « étourneaux ») définit celui qui agit et inquiète la linéarité de la langue : « Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison ; car, à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l'eau le sucre. » Voilà donc ce que, d'emblée, le texte dit des « pages » qui ne sont pas écrites, et du lecteur-scripteur de ces pages non encore délimitées et frayées, nocturnes et devant traiter le mal par le mal, inventer un contrepoison aux « émanations mortelles ». Liant presque aussitôt une problématique de l'écriture, du sexe et de leurs rapports, se frayant un passage à travers la répression de la langue, de la ligne, du « sens » (du « bien ») et prenant comme opérateur « héroïque » à la fois un nom pictographique indiquant le travail à l'œuvre (Maldoror) et un croisement d'antinomies logiques (Maldoror sera l'homme aux lèvres de soufre ou de jaspe, le forçat évadé, le sauvage civilisé, etc.). »
(Philippe Sollers, Logiques (1968), La Science de Lautréamont, pp.260-261, éd. du Seuil.)


 Pascal, Pensées, Montaigne, Essais, le tintamarre et la mouche qui trouble la pensée (II-4, Poésies II

Depuis longtemps déjà, en son chemin montant, sablonneux, malaisé, et de tous côtés au soleil exposé, l'édition critique des Poésies est riche et précise sur les différents textes des moralistes corrigés par Isidore Ducasse. En particulier, le passage comique sur la mouche qui trouble la pensée, dans la seconde livraison, est une correction des Pensées (1670) de Pascal. Qu'on nous permette d'en remercier chaleureusement, au hasard, Georges Goldfayn et Gérard Legrand, les deux surréalistes auteurs de la première édition critique (1960/62) des Poésies. Car, soit dit en passant, leur travail a été trop souvent critiqué, quoique peut-être à raison, — ça, pour eux, — et trop peu souvent salué — ça, pour les autres. Car, en effet, une masse informe les poursuit avec acharnement, sur leurs traces, au milieu de la poussière. N'est-il pas déplorable qu'aucun n'aide aux universitaires à se tirer d'affaire ? Un de ces hommes, à l'œil froid, donne un coup de coude à son voisin, et paraît lui exprimer son mécontentement de ces gémissements, qui parviennent à son oreille. Ne pleurez plus ; je ne voulais pas vous faire de la peine. Race stupide et idiote ! Tu te repentiras de te conduire ainsi. C'est moi qui te le dis. Je dois agir seul, j'ai tout le soin... Eh bien les articles s'entasseront sur les articles, jusqu'à la fin de ma vie ! On n'a pas assez dit que la poésie de la mouche apparaîssait déjà dans les Essais de Montaigne. (Réciproquement, on ne saurait trop dire que Pascal s'est fondé sur Montaigne.) L'intérêt est que les compositions de Montaigne ne sont pas fragmentaires comme les Pensées, Elles permettent de réfléchir sur la poésie de ces images. Elles nous replacent, pour ainsi dire, dans la plaine... L'autre baisse la tête d'une manière imperceptible, et se replonge ensuite dans l'immobilité de son égoïsme ! Tu t'en repentiras, va ! tu t'en repentiras... Mais, respirons maintenant...

   « L'esprit du plus grand homme n'est pas si dépendant, qu'il soit sujet à être troublé par le moindre bruit du Tintamarre, qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le silence d'un canon pour empêcher ses pensées. Il ne faut pas le bruit d'une girouette, d'une poulie. La mouche ne raisonne pas bien à présent. Un homme bourdonne à ses oreilles. C'en est assez pour la rendre incapable de bon conseil. Si je veux qu'elle puisse trouver la vérité, je chasserai cet animal qui tient sa raison en échec, trouble cette intelligence qui gouverne les royaumes. »
(Isidore Ducasse, Poésies II.)

George W. Bush au mont Rushmore, le 15 aout 2002.

 
   « 365-756. — Pensée. — Toute la dignité de l'homme consiste en la pensée.
   La pensée est donc une chose admirable et incomparable par sa nature. Il fallait qu'elle eût d'étranges défauts pour être méprisable ; mais elle en a de tels que rien n'est plus ridicule. Qu'elle est grande par sa nature ! qu'elle est basse par ses défauts !
   Mais qu'est-ce que cette pensée ? Qu'elle est sotte !
   366-48. — L'esprit de ce souverain juge du monde n'est pas si indépendant, qu'il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le bruit d'un canon pour empêcher ses pensées : il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie. Ne vous étonnez pas s'il ne raisonne pas bien à présent ; une mouche bourdonne à ses oreilles ; c'en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant dieu que voilà ! O ridicolosissimo eroe !
   367-22. — La puissance des mouches : elles gagnent des batailles, empêchent notre âme d'agir, mangent notre corps. » (Pascal, Pensées, Article VI. Les philosophes.)

   « Ces exemples étrangers ne sont pas étranges, si nous considérons, ce que nous essayons ordinairement, combien l'accoutumance hébète nos sens. Il ne nous faut pas aller chercher ce qu'on dit des voisins des cataractes du Nil, et ce que les philosophes estiment de la musique céleste, que les corps de ces cercles, étant solides et venant à se lécher et frotter l'un à l'autre en roulant, ne peuvent faillir de produire une merveilleuse harmonie, aux coupures et nuances de laquelle se manient les contours et changements de [danses] des astres ; mais qu'universellement les ouïes des créatures, endormies comme celles des Égyptiens par la continuation de ce son, ne le peuvent apercevoir, pour grand qu'il soit. Les maréchaux, les meuniers, armuriers ne sauraient durer au bruit qui les frappe, s'ils s'en étonnaient comme nous. Mon collet de fleur sert à mon nez, mais, après que je m'en suis vêtu trois jours de suite, il ne sert qu'aux nez assistants. Ceci est plus étrange, que, nonobstant des longs intervalles et intermissions, l'accoutumance puisse joindre et établir l'effet de son impression sur nos sens ; comme essayent les voisins des cloches. Je loge chez moi en une tour où, à la diane et à la retraite, une fort grosse cloche sonne tous les jours l'Ave Maria. Ce tintamarre effraie ma tour même ; et, aux premiers jours me semblant insupportable, en peu de temps m'apprivoise, de manière que je l'ouïs sans offense et souvent sans m'en éveiller. »
(Montaigne, Essais, Livre I, Chap. XXIII.)

   « Je suis si aisé à recevoir, sans y penser, ces impressions superficielles, qu'ayant eu en la bouche Sire ou Altesse trois jours de suite, huit jours après ils m'échappent pour Excellence ou pour Seigneurie. Et ce que j'aurai pris à dire en battelant et en me moquant, je le dirai lendemain sérieusement. Par quoi, à écrire, j'accepte plus envis les arguments battus, de peur que je les traite aux dépens d'autrui. Tout argument m'est également fertile. Je les prends sur une mouche ; et Dieu veuille que celui que j'ai ici en main n'ait pas été pris par le commandement d'une volonté autant volage ! Que je commence par celle qu'il me plaira, car les matières se tiennent toutes enchaînées les unes aux autres. » (Essais, Livre III, Chap. V.)

   « Il n'y a pas si longtemps que je rencontrai l'un des plus savants hommes de France, entre ceux de non médiocre fortune, étudiant au coin d'une salle qu'on lui avait rembarré de tapisserie ; et autour de lui un [chahut] de ses valets plein de licence. Il me dit, et Sénèque quasi autant de soi, qu'il faisait son profit de ce tintamarre, comme si, battu de ce bruit, il se ramenât et resserrât plus en soi pour la contemplation, et que cette tempête de voix répercutât ses pensées au-dedans. Étant écolier à Padoue, il eut son étude si longtemps logée à la batterie des coches et du tumulte de la place qu'il se forma non seulement au mépris, mais à l'usage du bruit, pour le service de ses études. Socrate répondait à Alcibiade, s'étonnant comme il pouvait porter le continuel tintamarre de la tête de sa femme : « Comme ceux qui sont accoutumés à l'ordinaire son des roues à puiser l'eau. » Je suis bien au contraire : j'ai l'esprit tendre et facile à prendre l'essor ; quand il est empêché à part soi, le moindre bourdonnement de mouche l'assassine. »
(Montaigne, Essais, Livre III, Chap. XIII, éd. P. Michel.)

   « Qui demandera à celui-là : « Quel intérêt avez-vous à ce siège ? — L'intérêt de l'exemple, dira-t-il, et de l'obéissance commune du prince ; je n'y prétends profit quelconque ; et de gloire, je sais la petite part qui en peut toucher un particulier comme moi ; je n'ai ici ni passion, ni querelle. » Voyez-le pourtant le lendemain, tout changé, tout bouillant et rougissant de colère en son rang de bataille pour l'assaut ; c'est la lueur de tant d'acier et le feu et tintamarre de nos canons et de nos tambours qui lui ont jeté cette nouvelle rigueur et haine dans les veines. « Frivole cause ! » me direz-vous. Comment cause ? Il n'en faut point pour agiter notre âme ; une rêverie sans corps et sans sujet la régente et l'agite. »
(Montaigne, Essais, Livre III, Chap. IV, éd. P. Michel d'après l'exemplaire de Bordeaux.)

Concernant Pascal, on a peu de chose à ajouter. Pour expliquer, pourquoi pas, assurer le jeu de mot d'Isidore Ducasse sur le Tintamarre, on pourrait indiquer une autre pensée, qui se trouve à l'article IV, Des Moyens de croire, qui alliait déjà le tumulte à la presse... Le sens de l'urgence nous semble plus à entendre que le sens moderne des journaux, mais c'est intéressant : « Ils se cachent dans la presse, et appellent le nombre à leur secours. Tumulte. » (260-504)

Concernant Montaigne, il dit par ailleurs la même chose, sa même perméabilité, à l'égard des senteurs : « ...j'ai souvent aperçu qu'elles me changent et agissent en mes esprits selon qu'elles sont... » (1,LV) Les correspondances...

Dans leur Journal, les frères de Goncourt ne parlent guère des Essais de Montaigne. Une brève note de fin 1862 semble en faire opportunement l'exécution définitive. Leur jugement paraîtra sans doute bien léger aux sérieux spécialistes de Montaigne. Nous y voyons surtout, pour notre part, un beau geste d'artistes. À cette date du Journal, il n'y avait aucune actualité de Montaigne. Ils ont en fait décliné plusieurs notes sur le thème poétique de la mouche. (Nous ne reproduisons ci-après que les deux dernières.) Et leur façon très opportune (de feindre) de prendre la mouche in fine à propos de Montaigne est donc à savourer dans cette poésie de la mouche. Ils dénoncent un peu celui qui rapporte, celui qui fait des collages... qui pique les uns ou les autres... Et, au fond, ça ne manque ni de pertinence ni d'ironie, pour des écrivains eux-mêmes occupés à un tel journal d'observation de leurs contemporains... Heureux celui qui dort paisiblement dans un lit de plumes, arrachées à la poitrine de l'eider, sans remarquer qu'il se trahit lui-même...

   « Les rédacteurs des Débats me rappellent assez bien les collégiens qui attachent aux mouches une queue en papier ; ils ne peuvent faire un article historique sans y embrocher une allusion. C'est l'école de critique Prévost-Paradol, dont le triomphe est de rappeler, sans le nommer, Mirès à propos de Fouquet. L'histoire n'est pour eux qu'un arsenal d'épingles.
   
   Montaigne ? Otez de l'homme la langue de son temps, qu'est-ce ? Un radoteur, toujours à citer, toujours marchant dans les lisières d'un Selectae e profanis. Sa sagesse me rappelle par instants un petit livre d'un petit homme de ce temps-ci, l'Esprit des autres : Montaigne, c'est la philosophie des autres. » (Edmond & Jules de Goncourt, Journal, Année 1862, 19 novembre.)

Dans l'un de ses derniers essais, Montaigne emprunte, à Plutarque semble-t-il, une image de la mouche qui est bien intéressante, car elle l'associe aux parois, aux faces « raboteuses ». Le steeple-chase à travers « les plaines rugueuses », à la strophe II-15 des Chants de Maldoror, fait écho à la poursuite de l'omnibus, à la strophe II-4, où l'enfant finit par buter sur un pavé : « Les cris cessent subitement ; car, l'enfant a touché du pied contre un pavé en saillie, et s'est fait une blessure à la tête, en tombant. » Lautréamont n'insiste pas là sur le mot raboteux, mais il joue de la poésie de la mouche du coche, et ce pavé en saillie s'accorde bien à l'idée de l'enfant comme mouche. On a eu l'occasion de le voir, dans son roman Les Misérables (1862), lors de la construction de la barricade de la rue de la Chanvrerie, Victor Hugo montrait le jeune Gavroche sur le chaos des pavés, qui « ...sautait de ceux-ci à ceux-là, murmurait, bourdonnait, et harcelait tout l'attelage ; mouche de l'immense Coche révolutionnaire. » (IV,12,IV). La mise en scène est certes moins triomphante et moins comique à la strophe II-4... Dans cet extrait des Essais, le choix de la mouche est pertinent, car Montaigne aborde le thème du mouchard. La mouche collée à un mur est de fait entre deux milieux, entre deux mondes. Elle ouvre comme un trou de communication entre eux, elle fait voir ou entendre. (On retrouverait par là l'idée du maillon, ou du point d'articulation, dans une chaîne de matières, sensible dans un des extraits précédents pris au même chapitre.) Dans Les Rêveries du promeneur solitaire (1782) de Jean-Jacques Rousseau, dans le fameux épisode de son renversement par le gros chien danois, la violence de la chute est soulignée par la précision aggravante d'un pavé raboteux : « ...la mâchoire supérieure portant tout le poids de mon corps avait frappé sur un pavé très raboteux, et la chute avait été d'autant plus violente... » (Deuxième promenade) On sait quel récit, quelle découverte d'un autre monde, Rousseau retire finalement de cet aplatissement accidentel sur le pavé. Enfin, dans le thème du mouchard, Montaigne se place dans la perspective d'une évolution salutaire des esprits. Cela colle tout à fait à la moralité de la strophe II-4, le besoin de Lautréamont d'éveiller les hommes lâches par la ténacité de sa conscience à chasser et publier leurs conduites indignes. Le gamin-mouche, comme généré de trop, rejoint la poésie du grain de sable, désagréable dans les lentilles, ouverte à la strophe II-1 : « ...elles sont entassées comme des grains de sable, dans ses livres... » et répétée par la génération des poux à la fin de la strophe II-9 : « Si la terre était couverte de poux, comme de grains de sable le rivage de la mer... » (Rév. juin 2008)

   « Je hais un esprit hargneux et triste qui glisse par-dessus les plaisirs de sa vie et s'empoigne et paît aux malheurs ; comme les mouches, qui ne peuvent tenir contre un corps bien poli et bien lissé, et s'attachent et reposent aux lieux scabreux et raboteux ; et comme les ventouses qui ne hument et [recherchent] que le mauvais sang (1).
   Au reste, je me suis ordonné d'oser dire tout ce que j'ose faire, et me déplais des pensées mêmes impubliables. La pire de mes actions et conditions ne me semble pas si laide comme je trouve laid et lâche de ne l'oser avouer. Chacun est discret en la confession, on le devrait être en l'action ; la hardiesse de faillir est aucunement compensée et bridée par la hardiesse de le confesser. Qui s'obligerait à tout dire, s'obligerait à ne rien faire de ce qu'on est contraint de taire. Dieu veuille que cet excès de ma licence attire nos hommes jusques à la liberté, par-dessus ces vertus couardes et mineuses nées de nos imperfections ; qu'aux dépens de mon immodération je les attire jusques au point de la raison ! Il faut voir son vice et l'étudier pour le redire. » (Montaigne, Essais, Livre III, Chap. V, éd. P. Michel d'après l'exemplaire de Bordeaux.)
(1) Ces comparaisons sont tirées de Plutarque, De la tranquillité de l'âme et repos de l'esprit, chap. XV et VIII.

   « — Y a-t-il quelqu'un que le transport intéresse ? crient les cochers.
   Enfin un amateur s'avance, ouvre la portière, s'asseoit sur les coussins. Redoublement d'acclamations et de huées. Un second ose faire de même. Puis un troisième. Puis une femme. Fouette cocher ! Près de celui-ci se tient un garde galonné chargé d'assurer la police. Aux arrêts prévus les voyageurs refusent de descendre : ils veulent aller au bout de l'aventure, et profiter au mieux de leurs 5 sols. Ceux qui attendent sur le pavé se disent : « Dans un demi-quart d'heure, il en viendra un autre. » Mais quand celui-ci arrive, il se trouve déjà plein. Mme Périer est du nombre de ceux qui patientent : elle a le dépit de voir cinq carrosses de suite lui passer sous le nez. « Je suis, a-t-elle envie de crier, Gilberte Pascal ! la sœur de l'inventeur de cette entreprise ! » Mais elle se tait et il lui faut finir à pied son chemin. Elle rapporte à Blaise le merveilleux succès de cette première journée. Il s'en réjouit :
   — Je veux demander aux fermiers une avance de 1000 livres, que j'enverrai aux pauvres de Blois. »
(Jean Anglade, Pascal l'insoumis (1988), 1662. Les carrosses à 5 sols, pp.372-373, librairie académique Perrin.)


 Montaigne, Essais, le travers professionnel d'un furieux fossoyeur, écouter ou causer (I-12

Nous relevons incidemment un point documentaire dans les Essais de Montaigne à propos des « adolescents qui trouvent du plaisir à violer les cadavres de belles femmes mortes depuis peu », à la strophe I-12. Montaigne fait explicitement référence à Hérodote. Autant dire que cette idiotie singulière, non moins étrange que l'espionnage d'internet, ne date pas d'hier. Encore s'agit-il d'une déformation professionnelle ; ce qui rassurera peut-être les plus hypocondriaques... (S'il vous plaît de sauter mon certes récent commentaire, d'un versatile coup d'ailes, comme répulsé par un aimant, je ne m'y opposerai pas.) Quant à Maldoror, il préfère aller au fossoyeur, ce qui laisse présumer que ceux-ci ne font pas (ou pas encore) le métier de celui-là. J'eus préféré, moi aussi, pour vous situer l'extrait, que Montaigne vous fît lui-même le résumé de ce long chapitre de 70 pages, Sur quelques vers de Virgile, chapitre aussi long que celui sur la vanité, dont on ne voit pas d'abord très bien le sujet, et encore moins la fin. Mais soyons plus charitable que l'éjaculation précoce, ignorante de la balistique. Tout le monde se doit d'espérer atteindre un âge respectable. Après donc une certaine retenue, belle comme la pression d'un liquide spermatique, où il est question des maux de la vieillesse face à la jeunesse, des humeurs, de licence, il en vient enfin à dire la nécessité de percer un tabou : « Qu'a fait l'action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire et si juste, pour n'en oser parler sans vergogne et pour l'exclure des propos sérieux et réglés ? » À l'appui de poésies, il discute de l'amour qu'il s'attache à distinguer du mariage. Suivent les problèmes des ignorances, des illusions, des procès, que se posent l'un et l'autre sexe se cherchant, se tâtant... Il en vient à son idée de l'amour : « ...je trouve après tout que l'amour n'est autre chose que la soif de cette jouissance en un sujet désiré, ni Vénus autre chose que le plaisir à décharger ses vases, qui devient vicieux ou par immodération, ou indiscrétion. » Et ce n'est pas sans facétie qu'il reconnaîtra in fine sa décharge : « Pour finir ce notable commentaire, qui m'est échappé comme un flux de caquet, flux impétueux parfois nuisible... » Parallèle de l'écriture et de l'acte sexuel. Dans l'extrait qui nous intéresse, Montaigne trouve dans la volonté de l'autre la renverse la plus satisfaisante à sa fuite. Stimulation de la volonté. N'est-ce pas ce que nous dit Lautréamont lorsqu'il oppose à la satisfaction des mouchards, « qui trouvent du plaisir à violer les cadavres... », la volonté de dialogue de Maldoror, sa volonté de rencontrer une volonté, qui trouvera sa plénitude dans la renverse des rôles : « — N'est-ce pas, fossoyeur, que tu voudras causer avec moi ? » (Décembre 2007)

   « Ils font les poursuivants, en Italie, et les transis, de celles mêmes qui sont à vendre, et se défendent ainsi : « Qu'il y a des degrés en la jouissance, et que par services, ils veulent obtenir pour eux celle qui est la plus entière. Elles ne vendent que le corps ; la volonté ne peut être mise en vente, elle est trop libre et trop sienne. » Ainsi ceux-ci disent que c'est la volonté qu'ils entreprennent, et ont raison. C'est la volonté qu'il faut servir et pratiquer. J'ai horreur d'imaginer mien un corps privé d'affection ; et me semble que cette forcènerie est voisine à celle de ce garçon qui alla salir par amour la belle image de Vénus que Praxitèle avait faite, ou de ce furieux Égyptien échauffé après la charogne d'une morte qu'il embaumait et ensuairait : lequel donna occasion à la loi, qui fut faite depuis en Égypte, que les corps des belles et jeunes femmes et de celles de bonne maison seraient gardés trois jours avant qu'on les mit entre les mains de ceux qui avaient charge de pourvoir à leur enterrement (1). Périandre fit plus monstrueusement, qui étendit l'affection conjuguale (plus réglée et plus légitime) à la jouissance de Mélissa, sa femme trépassée (2).
   Ne semble-ce pas être une humeur lunatique de la Lune, ne pouvant autrement jouir de Endymion, son mignon, l'aller endormir pour plusieurs mois, et se paître de la jouissance d'un garçon qui ne se remuait qu'en songe ? »
(Montaigne, Essais, Livre III, Chap. V, éd. P. Michel d'après l'exemplaire de Bordeaux.)
(1) D'après Hérodote, Histoires, Livre II, Chap. LXXXIX.
(2) D'après Hérodote, Histoires, Livre V, Chap. XCII.