Lamartine, Nouvelles méditations poétiques, soleil levant, libérateur céleste, L'Ange et L'Immortalité (II-9, II-15

La plupart des éditions annotées des Chants rapportent désormais l'« allusion parodique au poème L'Immortalité » de Lamartine dans la phrase de la strophe II-9 : « Je te salue, soleil levant, libérateur céleste, toi, l'ennemi invisible de l'homme. » Une si brève reprise intrigue. Il était pour le moins douteux que le sujet des poux croise l'œuvre de Lamartine. Mais on connaît l'art de Lautréamont d'éveiller des signifiés latents et de rapprocher des choses en apparence éloignées... Nous n'avons pas lu l'étude de Marius-François Guyard (Lautréamont et Lamartine dans Travaux de Linguistique et de Littérature, Université de Strasbourg, 1965). Peut-être a-t-il parlé d'autres points ? petits points ? Dans notre chantier, nous avons constaté un étalement des évocations propres à un auteur sur des strophes contiguës. Lamartine est visé sans conteste aux strophes II-11 et II-12. Et nous avons d'autres traits intéressants pour les strophes II-10 et II-16. L'éventail est cette fois bien ouvert, alors pourquoi pas ? Il n'est pas superflu de creuser encore la strophe II-9.

« Ô Nuits d'Young ! vous m'avez causé beaucoup de migraines ! » (Poésies I)

Vassili Kandinsky, Autour du cercle (1940).  

Le premier paragraphe de la strophe II-9 déroule des signifiés, natures ou caractères, sans poser encore le nom de « pou ». Il est question d'« un insecte », d'un vampire (« qui préfère le sang »), d'un faucheur (capable « d'écraser les hommes comme des épis »), d'un fétiche (« on l'entoure d'une vénération canine »), d'un roi (« on lui donne la tête pour trône ») avec le cheveu pour sceptre. L'échelle d'observation ne cesse de changer. La solution du pou de tête est pressentie, mais l'exécution et les funérailles grandioses renouvellent l'énigme par des coutumes détonnantes inattendues. Il varie un peu trop son caractère... Ce n'est que dans le second paragraphe, comme pour renforcer le sens de vampire, que les « poux » sortent enfin, pour ainsi dire, autant des œufs que de la tombe, nommément. Le troisième paragraphe développe l'inquiétante étrangeté de ce « pou », vampire et vorace, en variant à nouveau l'échelle. L'observation du pou passe par un média. Et dès qu'il est question de dévorer, la bouche semble permettre un jeu de renverse ; on le retrouvera à la strophe IV-2. Le quatrième paragraphe crée un petit hiatus en parlant de dieu. Mais son sens redescend du Tout-Puissant, capable des tremblements de terre, aux animaux-dieux et au « pou ». « ...tous les peuples s'agenouillent ensemble sur le parvis auguste, devant le piédestal de l'idole informe et sanguinaire. » Ce motif est dans presque chaque strophe du Chant deuxième. Il reviendra en longue liste, « ce qui nous courbe si souverainement », dans la première livraison des Poésies. (Où curieusement, les poux ne seront pas.) On imagine que se prosterner devant la tête chevelue d'un roi est en effet, en glissant ce roi dans le trône même, se prosterner en réalité devant le pou. Au sens propre, « vermoulu » signifie « miné par les insectes xylophages », et la comparaison de la dernière phrase s'en fait l'écho. Le « pou » prend au passage le signifié de décomposeur, de feuille... Le cinquième paragraphe termine « l'hymne de glorification du pou » en le nommant encore « soleil levant, libérateur céleste, » « ennemi invisible de l'homme, » puis « fils de la saleté ». La complexité de sa généalogie croisée avec la nécessaire pérénité du trône-humain relance l'inquiétante étrangeté. « dans leurs parois parfumées » ne signifie manifestement pas « dans leurs flancs parfumés », et doit se rapporter à « la couche de l'homme » ; ce qui susciterait un lien avec la lutte avec le « Céleste Bandit » dans la couche à la strophe V-3. Le sixième paragraphe raconte l'industrie de la « mine vivante de poux » de Maldoror. Il porte le danger dans les villes « pendant les nuits profondes » et menace d'abord le sommeil. Le bloc de poux acquiert la propriété liquide et se compare au ruisseau, ou se durcit et se compare à la pierre et l'aérolithe, ou se dissout et se compare au nuage de sauterelles. Le bref dernier paragraphe ajoute encore les grains de sable à la liste. Et si le pou chapeaute l'homme, Maldoror s'imagine chapeautant les poux.

La fiction du mineur est le passage le plus frappant. Après avoir dégagé des principes, Lautréamont les exploite indépendamment et déraille de son sujet initial. Faut-il y voir l'enseignement bien compris d'un Lamartine dans Le Désert : « Vous prendrez-vous toujours au piège des images ? » Elles sont en effet débordées. Ces « poux » deviennent plus fabuleux encore et peut-être tout sauf des poux de tête sinon les diables bleus de Stello... C'est un délire frénétique sur la reproduction vivace et le passage par le média. L'innocent microscope tendu au lecteur semble avoir ouvert une porte, et désormais c'est cela surtout qui est répété. Toutes les portes sont ouvertes à l'invasion : les failles géologiques, les yeux des chiens, les pores des murs. « Vous m'en donnerez des nouvelles... » Aussi, le « jeune mendiant des rues » est peut-être encore le Maldoror qui transporte ses blocs de poux, pendant les nuits profondes, dans les artères des cités. Homère étant visé à la strophe II-8, d'autres réminiscences dans la suivante ne surprendraient pas. On sait que le déguisement en mendiant est la ruse préférée d'Ulysse. Au Chant IV de L'Odyssée, Hélène raconte notamment à Télémaque comment elle le reconnut ainsi glissé dans Troie, aux larges rues, et lui fit prendre un bain avant de rentrer chez les Achéens chevelus, non sans avoir trucidé beaucoup de Troyens. Il y a probablement quelque chose. Malheureusement, nous n'avons pas repéré de texte enrichissant pour cette strophe. Cela restera plus vague que précis.

Dans l'intertextualité des Chants, cette strophe offre de nombreux petits échos. Le pou est mentionné de manière banale à la fin de la strophe I-7 (« les hommes, plus nombreux que les poux... »), de manière plus énigmatique à la strophe I-12 (« ô pou vénérable... »), où il se combine au contexte des funérailles. « La propriété liquide du mercure » et l'image des veines de la mine qui serpentent évoquent le « ventre de mercure » du « poulpe au regard de soie » de la strophe I-9. Et c'est aussi une « légion de poulpes ailés » qui remplace la « légion d'êtres inconnus » à la strophe II-15, dont le début peut se voir comme variante de réécriture du paragraphe du mineur. Elle met en scène « l'homme, à la chevelure pouilleuse... » et semble parler du rêve (voir La Fabrique de crimes de Féval). Le pou réapparaît brièvement à la fin de la strophe III-5. Pourrait-il avoir joué un rôle dans la chute du cheveu ? La strophe V-1 fera se poser la question : « Si tu suis mes ordonnances, ma poésie te recevra à bras ouverts, comme quand un pou resèque, avec ses baisers, la racine d'un cheveu. » Elle fera aussi écho à l'histoire du bras coupé à la jeune fille. Mais celle-ci, avec « la vendeuse d'amour », semble déjà paraphraser la strophe II-5. Il y a enfin « les poux de la caricature » à la strophe IV-2.

Relisons L'Immortalité (Méditations poétiques, 1820). Sur le plan littéral, Lautréamont n'a manifestement tiré qu'un vers, en modifiant « ô mort » par « soleil levant » et la ponctuation ; la majuscule à « Libérateur » disparaît. Il y a de fait beaucoup de « Salut... », en diverses formules, dans la poésie de Lamartine, on pourrait presque le compter parmi les tics, et pour cela, on ne peut guère douter du rapport à cet auteur. Dans la suite du poème, on pourrait encore relier « Et l'esprit [...] Célèbre ta grandeur jusque dans son silence » au sarcasme de Lautréamont : « Et, cependant, spectacle digne d'observation, plus il se montre indifférent, plus tu l'admires. » Cela ne va pas loin. Sur le plan de la composition, on peut voir une analogie entre les deux ouvertures. Lautréamont aurait transposé le coucher du soleil en funérailles d'un pou anthropomorphique. Avec l'expression équivoque « le soleil de nos jours », Lamartine associe bien, lui aussi, la course du soleil et le déroulement de l'existence humaine. (C'est la fameuse « carrière » dans d'autres textes.) Le glas ressort des funérailles.
William Blake, Le Spectre d'une puce ('The Ghost of a flea', Tate Gallery, Londres).  
Ensuite, c'est le vers cité, qui arrive plus tôt chez Lamartine, et la comparaison se complique. Nous sommes tentés de passer au souvenir évoqué plus loin. Lamartine y répète en effet le coucher du soleil avec une suite plus simple : « Mais bientôt, s'avançant sans éclat et sans bruit, Le chœur mystérieux des astres de la nuit... » Cette apparition correspondrait à celle des lentes : « Mais, consolez-vous, humains, de sa perte douloureuse. Voici sa famille innombrable, qui s'avance... » Nous avions déjà évoqué, à propos de la strophe V-6, l'idée de l'œuf suggérée par l'emploi du verbe « couver ». On le retrouve ici : « Il a couvé plusieurs douzaines d'œufs chéris... » L'œuf (monde futur) est spéculation métaphysique sur le globe doré (étoile). Il semble licite de ranger l'étoile dans les signifiés poétiques du « pou » de Lautréamont. Cela s'accorde avec cette image d'aérolithe (sorte d'étoile filante) à la fin de la strophe.

 

L'IMMORTALITÉ
 
Le soleil de nos jours pâlit dès son aurore,
Sur nos fronts languissants à peine il jette encore
Quelques rayons tremblants qui combattent la nuit ;
L'ombre croît, le jour meurt, tout s'efface et tout fuit.
 
Qu'un autre à cet aspect frissonne ou s'attendrisse,
Qu'il recule en tremblant des bords du précipice,
Qu'il ne puisse de loin entendre sans frémir
Le triste chant des morts tout prêt à retentir,
Les soupirs étouffés d'une amante ou d'un frère
Suspendus sur les bords de son lit funéraire,
Ou l'airain gémissant, dont les sons éperdus
Annoncent aux mortels qu'un malheureux n'est plus !
 
Je te salue, ô mort ! Libérateur céleste,
Tu ne m'apparais point sous cet aspect funeste
Que t'a prêté longtemps l'épouvante ou l'erreur ;
Ton bras n'est point armé d'un glaive destructeur,
Ton front n'est point cruel, ton œil n'est point perfide,
Au secours des douleurs un Dieu clément te guide ;
Tu n'anéantis pas, tu délivres ! ta main,
Céleste messager, porte un flambeau divin ;
Quand mon œil fatigué se ferme à la lumière,
Tu viens d'un jour plus pur inonder ma paupière ;
Et l'espoir près de toi, rêvant sur un tombeau,
Appuyé sur la foi, m'ouvre un monde plus beau.
 
Viens donc, viens détacher mes chaînes corporelles !
Viens, ouvre ma prison ; viens, prête-moi tes ailes !
Que tardes-tu ? Parais ; que je m'élance enfin
Vers cet être inconnu, mon principe et ma fin !
(Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques, V. (début).)

Souvent, tu t'en souviens, dans cet heureux séjour
Où naquit d'un regard notre immortel amour,
Tantôt sur les sommets de ces rochers antiques,
Tantôt aux bords déserts des lacs mélancoliques,
Sur l'aile du désir, loin du monde emportés,
Je plongeais avec toi dans ces obscurités.
Les ombres à longs plis descendant des montagnes,
Un moment à nos yeux dérobaient les campagnes ;
Mais bientôt, s'avançant sans éclat et sans bruit,
Le chœur mystérieux des astres de la nuit,
Nous rendant les objets voilés à notre vue,
De ses molles lueurs revêtait l'étendue ;

Telle, en nos temples saints par le jour éclairés,
Quand les rayons du soir pâlissent par degrés,
La lampe, répandant sa pieuse lumière,
D'un jour plus recueilli remplit le sanctuaire.
Dans ton ivresse alors tu ramenais mes yeux,
Et des cieux à la terre, et de la terre aux cieux ;
Dieu caché, disais-tu, la nature est ton temple !
L'esprit te voit partout quand notre œil la contemple ;
De tes perfections, qu'il cherche à concevoir,
Ce monde est le reflet, l'image, le miroir ;
Le jour est ton regard, la beauté ton sourire :
Partout le cœur t'adore et l'âme te respire ;
Éternel, infini, tout-puissant et tout bon,
Ces vastes attributs n'achèvent pas ton nom ;
Et l'esprit, accablé sous ta sublime essence,
Célèbre ta grandeur jusque dans ton silence.

Et cependant, ô Dieu ! par sa sublime loi,
Cet esprit abattu s'élance encore à toi,
Et sentant que l'amour est la fin de son être,
Impatient d'aimer, brûle de te connaître.
(Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques, V. (extrait).)

Ce premier regard sur L'Immortalité améliore un peu notre compréhension de la reprise de Lautréamont. Mais laissons provisoirement ce poème de côté, et intéressons-nous au « fragment épique » intitulé L'Ange dans les Nouvelles méditations poétiques (1823). Lamartine indique, dans son commentaire de 1849, qu'il s'agit du débris d'une histoire du roi mérovingien Clovis Ier : Dieu envoie un Ange vers Clovis pour lui révéler en songe sa destinée. (Le nom Ithuriel paraît provenir du conte Le Monde comme il va (1748) de Voltaire : « Parmi les génies qui président aux empires du monde, Ituriel tient un des premiers rangs, et il a le département de la haute Asie. ». Cependant, cette scène est une variante de la visite d'Énée aux Champs Élysées dans L'Énéide de Virgile. C'est un exercice imposé de l'épopée nationaliste.) Que l'on considère les ingrédients de ce texte : un Ange, un élu, un signe lumineux, une révélation de destinée glorieuse, on s'apercevra qu'il s'agit aussi d'une « trituration ». C'est ici l'Ange lui-même qui lutte avec sa lumière. Qu'il l'ait perçu ou non en sélectionnant ce fragment dans le même recueil, Lamartine expose une variante de L'Esprit de Dieu, c'est-à-dire de l'épisode biblique de la lutte de Jacob avec l'Ange. Plus expressément, dans la poésie de ce fragment il y a d'une part l'image de la chute de l'Ange — Lamartine en fit dès 1821 le sujet de son nouveau projet de poème épique ; et avec sa chute en politique, sa ruine de prodigue, elle apparaît finalement comme une image très emblématique de lui-même... Il y a d'autre part une certaine analogie avec la visite d'un Ange de la mort, comme vu chez Jean-Paul. (Le Sommeil et la Mort sont jumeaux, dit Homère dans L'Iliade.) Clovis ne meurt pas dans cet épisode mais on pourrait aussi bien le croire : le poème Clovis est mort... brûlé... Aussi, percutons sur le mot « fragment » : « Quand je concasse les blocs de matière animée, il peut arriver qu'un fragment soit plus dense qu'un autre... » On connaît « l'écrasement lugubre du gypse littéraire » (VI-10) chez Lautréamont. Dans son commentaire, Lamartine a lui-même levé cette interprétation poétique : Il a porté (sauvé) le fragment à la postérité comme l'Ange porte (élit) l'âme de Clovis dans la lune où sont déposés les songes. La fin de la strophe II-9 offre ainsi sans doute une métaphore du poète au travail, préparant ses textes comme des coups, comme des songes destinés à surprendre le public. La précision anodine sur « la propriété liquide du mercure » préparerait donc l'idée des messagers. (Mercure, l'Hermès grec, le messager des dieux...)

 

L'ANGE
Fragment épique
 
Dieu se lève ; et soudain sa voix terrible appelle
De ses ordres secrets un ministre fidèle,
Un de ces esprits purs qui sont chargés par lui
De servir aux humains de conseil et d'appui,
De lui porter leurs vœux sur leurs ailes de flamme,
De veiller sur leur vie, et de garder leur âme ;
Tout mortel a le sien : cet ange protecteur,
Cet invisible ami veille autour de son cœur,
L'inspire, le conduit, le relève s'il tombe,
Et, portant dans les cieux son âme entre ses mains,
La présente en tremblant au juge des humains :
C'est ainsi qu'entre l'homme et Jéhovah lui-même,
Entre le pur néant et la grandeur suprême,
D'êtres inaperçus une chaîne sans fin
Réunit l'homme à l'ange et l'ange au séraphin ;

C'est ainsi que, peuplant l'étendue infinie,
Dieu répandit partout l'esprit, l'âme et la vie !
 
Au son de cette voix, qui fait trembler le ciel,
S'élance devant Dieu l'archange Ithuriel :
C'est lui qui du héros est le céleste guide
Et qui pendant sa vie à ses destins préside :
Sur les marches du trône, où de la Trinité
Brille au plus haut des cieux la triple majesté,
L'esprit, épouvanté de la splendeur divine,
Dans un saint tremblement soudain monte et s'incline,
Et du voile éclatant de ses deux ailes d'or
Du céleste regard s'ombrage, et tremble encor !
 
Mais Dieu, voilant pour lui sa clarté dévorante,
Modère les accents de sa voix éclatante,
Se penche sur son trône et lui parle : soudain
Tout le ciel, attentif au Verbe souverain,
Suspend les chants sacrés, et la cour immortelle
S'apprête à recueillir la parole éternelle.
Pour la première fois, sous la voûte des cieux,
Cessa des chérubins le chœur harmonieux :
On n'entendit alors dans les saintes demeures
Que le bruit cadencé du char léger des heures
Qui, des jours éternels mesurant l'heureux cours,
Dans un cercle sans fin, fuit et revient toujours ;
On n'entendit alors que la sourde harmonie
Des sphères poursuivant leur course indéfinie,
Et des astres pieux le murmure d'amour,
Qui vient mourir au seuil du céleste séjour !
 
Mais en vain dans le ciel les chœurs sacrés se turent ;
Autour du trône en vain tous les saints accoururent ;
L'archange entendit seul les ordres du Très-Haut ;
Il s'incline, il adore, il s'élance aussitôt.
 
Telle qu'au sein des nuits, une étoile tombante,
Se détachant soudain de la voûte éclatante,
Glisse, et d'un trait de feu fendant l'obscurité,
Vient aux bords des marais étendre sa clarté :
Tel, d'un vol lumineux et d'une aile assurée,
L'ardent Ithuriel fend la plaine azurée.

À peine a-t-il franchi ces déserts enflammés,
Que la main du Très-Haut de soleils a semés,
Il ralentit son vol, et, comme un aigle immense,
Sur son aile immobile un instant se balance :
Il craint que la clarté des célestes rayons
Ne trahisse son vol aux yeux des nations ;
Et secouant trois fois ses ailes immortelles,
Trois fois en fait jaillir des gerbes d'étincelles.
Le nocturne pasteur, qui compte dans les cieux
Les astres tant de fois nommés par ses aïeux,
Se trouble, et croit que Dieu de nouvelles étoiles
A de l'antique nuit semé les sombres voiles !

 
Mais, pour tromper les yeux, l'archange essaye en vain
De dépouiller l'éclat de ce reflet divin,
L'immortelle clarté dont son aile est empreinte
L'accompagne au-delà de la céleste enceinte ;
Et ces rayons du ciel, dont il est pénétré,
Se détachant de lui, pâlissent par degré.
Ainsi le globe ardent, que l'ange des batailles
Inventa pour briser les tours et les murailles,
Sur ses ailes de feu projeté dans les airs,
Trace au sein de la nuit de sinistres éclairs :
Immobile un moment au haut de sa carrière,
Il pâlit, il retombe en perdant sa lumière ;
Tous les yeux avec lui dans les airs suspendus
Le cherchent dans l'espace et ne le trouvent plus !
 
C'était l'heure où la nuit fait descendre du ciel
Le silence et l'oubli, compagnons du sommeil ;
Le fleuve, déroulant ses vagues fugitives,
Réfléchissait les feux allumés sur ses rives,
Ces feux abandonnés, dont les débris mouvants
Pâlissaient, renaissaient, mouraient au gré des vents ;
D'une antique forêt le ténébreux ombrage
Couvrait au loin la plaine et bordait le rivage :
Là, sous l'abri sacré du chêne, aimé des Francs,
Clovis avait planté ses pavillons errants !
Les vents, par intervalle agitant les armures,
En tiraient dans la nuit de belliqueux murmures ;
L'astre aux rayons d'argent, se levant dans les cieux,
Répandait sur le champ son jour mystérieux,
Et, se réfléchissant sur l'acier des trophées,
Jetait dans la forêt des lueurs étouffées :
Tels brillent dans la nuit, à travers les rameaux,
Les feux tremblants du ciel, réfléchis dans les eaux.

Le messager divin s'avance vers la tente
Où Clovis, qu'entourait sa garde vigilante,
Commençait à goûter les nocturnes pavots :
Clodomir et Lisois, compagnons du héros,
Debout devant la tente, appuyés sur leur lance,
Gardaient l'auguste seuil, et veillaient en silence.
Mais de la palme d'or qui brille dans sa main
L'ange en touchant leurs yeux les assoupit soudain :
Ils tombent; de leur main la lance échappe et roule,
Et sous son pied divin l'ange en passant les foule.
 
Du pavillon royal il franchit les degrés.
Sur la peau d'un lion, dont les ongles dorés
Retombaient aux deux bords de sa couche d'ivoire,
Clovis dormait, bercé par des songes de gloire.
L'ange, de sa beauté, de sa grâce étonné,
Contemple avec amour ce front prédestiné.
Il s'approche, il retient son haleine divine,
Et sur le lit du prince en souriant s'incline :
Telle une jeune mère, au milieu de la nuit,
De son lit nuptial sortant au moindre bruit,
Une lampe à la main, sur un pied suspendue,
Vole à son premier-né, tremblant d'être entendue,
Et pour calmer l'effroi qui la faisait frémir,
En silence longtemps le regarde dormir ;
Tel des ordres d'en haut l'exécuteur fidèle,
Se penchant sur Clovis, l'ombrageait de son aile.
Sur le front du héros il impose ses mains :
Soudain par un pouvoir ignoré des humains,
Donnant sans efforts les liens de la vie,
Des entraves des sens son âme se délie :
L'ange qui la reçoit dirige son essor,
Et le corps du héros paraît dormir encor.
 
Dans l'astre au front changeant, dont la forme inégale,
Grandissant, décroissant, mourant par intervalle,
Prête ou retire aux nuits ses limpides rayons,
L'Éternel étendit d'immenses régions,
Où, des êtres réels images symboliques,
Les songes ont bâti leurs palais fantastiques.
Sortis demi-formés des mains du Tout-Puissant,
Ils tiennent à la fois de l'être et du néant ;
Un souffle aérien est toute leur essence,
Et leur vie est à peine une ombre d'existence :
Aucune forme fixe, aucun contour précis,
N'indiquèrent jamais ces êtres indécis ;
Mais ils sont, aux regards de Dieu qui les fit naître,
L'image du possible et les ombres de l'être !
La matière et le temps sont soumis à leurs lois.
Revêtus tour à tour de formes de leur choix,
Tantôt de ce qui fut ils rendent les images ;
Et tantôt, s'élançant dans le lointain des âges,
Tous les êtres futurs, au néant arrachés,
Apparaissent d'avance en leurs jeux ébauchés.
 
Quand la nuit des mortels a fermé la paupière,
Sur les pâles rayons de l'astre du mystère
Ils glissent en silence, et leurs nombreux essaims
Ravissent au sommeil les âmes des humains,
Et, les portant d'un trait à leurs palais magiques,
Font éclore à leurs yeux des mondes fantastiques.

De leur globe natal les divers éléments,
Subissant à leur voix d'éternels changements,
Ne sont jamais fixés dans des formes prescrites,
Ne connaissent ni lois, ni repos, ni limites ;
Mais sans cesse en travail, l'un par l'autre pressés,
Séparés, confondus, attirés, repoussés,
Comme les flots mouvants d'une mer en furie,
Leur forme insaisissable à chaque instant varie :
Où des fleuves coulaient, où mugissaient des mers,
Des sommets escarpés s'élancent dans les airs ;
Soudain dans les vallons les montagnes descendent,
Sur leurs flancs décharnés des champs féconds s'étendent,
Qui, changés aussitôt en immenses déserts,
S'abîment à grand bruit dans des gouffres ouverts !
Des cités, des palais et des temples superbes
S'élèvent, et soudain sont cachés sous les herbes ;
Tout change, et les cités, et les monts et les eaux,
S'y déroulent sans terme en horizons nouveaux :
Tel roulait le chaos dans les déserts du vide,
Lorsque Dieu séparant le terre du fluide,
De la confusion des éléments divers
Son regard créateur vit sortir l'univers !
 
C'est là qu'Ithuriel, sur son aile brillante,
Du héros endormi portait l'âme tremblante.
À peine il a touché ces bords mystérieux,
L'ombre de l'avenir éclôt devant ses yeux !
L'ange s'y précipite ; et son âme étonnée
Parcourt en un clin d'œil l'immense destinée !

(Lamartine, Nouvelles méditations poétiques, XVII L'Ange.)

   
   COMMENTAIRE DE 1849
   
   Ceci est un fragment d'un poème épique de Clovis, que j'avais ébauché dans mon enfance, et que j'ai brûlé depuis, avec tant d'autres ébauches indignes de la lumière. Un de mes amis avait copié ce fragment et le fit insérer dans je ne sais quelle feuille littéraire après la publication des premières Méditations. Je le recueillis dans les secondes, comme un enfant qui demandait asile dans la famille légitime de mes premiers vers.
                                         Alphonse de Lamartine.

Nous avions d'abord noté l'observation dans le ciel du météore angélique par le « nocturne pasteur ». Cela se compare assez bien à la lumineuse explication du phénomène de l'aérolithe observé par le « paysan rêveur » à la fin de la strophe : « Quand je concasse les blocs de matière animée, il peut arriver qu'un fragment soit plus dense qu'un autre. Ses atomes s'efforcent avec rage de séparer leur agglomération pour aller tourmenter l'humanité ; mais, la cohésion résiste dans sa dureté. Par une suprême convulsion, ils engendrent un tel effort, que la pierre, ne pouvant pas disperser ses principes vivants, s'élance d'elle-même jusqu'au haut des airs, comme par un effet de la poudre, et retombe, en s'enfonçant solidement sous le sol. Parfois, le paysan rêveur aperçoit un aérolithe fendre verticalement l'espace, et se dirigeant du côté du bas, vers un champ de maïs. Il ne sait d'où vient la pierre. Vous avez maintenant, claire et succinte, l'explication du phénomène. » (Lautréamont a répété autrement l'image à la fin de la strophe II-11, et, en lien avec la conscience, cette référence d'extinction, quelques vers plus loin, pourrait également servir : « Quand il passe sur les ponts un être humain qui a quelque chose sur la conscience, elle éteint subitement ses reflets, et le passant, épouvanté, fouille en vain, d'un regard désespéré, la surface et le limon du fleuve. ») En y regardant de plus près, on s'aperçoit aussi que le début du poème parle de Dieu sur son trône, et Lautréamont d'un insecte déifié à qui « on donne la tête pour trône », qu'il accepte. On s'aperçoit que la fin parle de la contemplation d'un songe sur la surface de la lune, et Maldoror d'une contemplation de « poux » ravageant la surface de la terre. « Si la terre était couverte de poux, comme de grains de sable le rivage de la mer, la race humaine serait anéantie, en proie à des douleurs terribles. Quel spectacle ! Moi, avec des ailes d'ange, immobile dans les airs, pour le contempler. » Ce texte vieillot est plus intéressant qu'on ne l'imaginait.

  Couverture de l'album 'Crime of the century' (1974) du groupe Supertramp ; 'Dreamer', 'Hide in your shell', etc.

La lutte de l'Ange avec sa propre lumière est assez amusante. Lamartine recourt à la formule « trois fois... trois fois... » comme à un rituel de magie. C'est pour l'idée de disparition. Les trois secousses avec leurs gerbes d'étincelles développent aussi l'idée de chute (qui brise l'objet). L'Ange apparaît alors comme le marchand de sable des contes pour enfants, devant répandre le sommeil pour pouvoir passer au travers... (Si vous rouliez la binarité de vos yeux vers le réveil, au lieu de vous mettre à ronronner, vous montreriez de l'esprit et du meilleur.) L'effet sera répété lors du passage des gardes : « Mais de la palme d'or qui brille dans sa main L'ange, en touchant leurs yeux, les assoupit soudain : Ils tombent... » En cela, c'est un ange de la chute plus que la chute d'un ange. Manifestement, l'action est une renverse de défenses, une infiltration frontale. Le passage à travers le silence et l'attente des chœurs sacrés — les murs ont des oreilles ! — en est la première illustration, et l'image du boulet de canon — au Vème siècle de Clovis ? — la seconde : « Ainsi le globe ardent, que l'ange des batailles Inventa pour briser les tours et les murailles... » L'extinction de la lumière, le passage dans l'invisible, est une pénétration qui souligne corrélativement une défense : « Il craint que la clarté des célestes rayons Ne trahisse son vol aux yeux des nations... » Lamartine poursuit ses illustrations avec les rayons de la lune se renversant sur les armures : « L'astre aux rayons d'argent, [...] Répandait sur le champ son jour mystérieux, Et, se réfléchissant sur l'acier des trophées, Jetait dans la forêt des lueurs étouffées. » C'est une mise en abyme du mouvement principal : l'Ange paraîtra presque rebondir dans la Lune. Le passage de l'Ange à travers les défenses est encore marqué par le renversement des gardes et des griffes : « Sur la peau d'un lion, dont les ongles dorés retombaient aux deux bords de sa couche d'ivoire, Clovis dormait... » Dans cet ordre d'idée, on retrouve bien, avec peu de fantastique, l'invasion virtuelle des poux sous le nez des chiens impuissants mise en scène à la strophe II-9 : « Le gardien de la maison aboie sourdement, car il lui semble qu'une légion d'êtres inconnus perce les pores des murs, et apporte la terreur au chevet du sommeil. » (Cela fait d'ailleurs écho aux aboiements des chiens, rendus furieux, à la strophe I-8, « ...contre les arbres, dont les feuilles, mollement bercées, sont autant de mystères qu'ils ne comprennent pas, qu'ils veulent découvrir avec leurs yeux fixes, intelligents... » On se souviendra peut-être là de l'arbre des vains Songes qui effraie Énée au milieu du vestibule du « royaume des simulacres » de Pluton au sixième Livre de L'Énéide de Virgile.)

Au début du conte Smarra, ou les Démons de la nuit (1821) de Charles Nodier, on trouve la même image que celle de l'ange de Lamartine avec le sylphe aux ailes de phalène qui secoue la poudre de ses ailes. C'est la même poésie de l'entrée dans le sommeil. On perçoit mieux chez Nodier l'expérience essentielle que paraît être la lampe allumée la nuit, à la campagne, la lampe qui attire à elle des insectes. (On sait la fortune qu'aura cette référence dans la poétique de la vie de Virginia Woolf.) Le rêve est ainsi la chute et l'activité de ces esprits subtils autour de la lampe...

   « Vous commencez cette vie nocturne qui se passe (ô prodige !) dans les mondes toujours nouveaux, parmi d'innombrables créatures dont le grand Esprit a conçu la forme sans daigner l'accomplir, et qu'il s'est contenté de semer, volages et mystérieux fantômes, dans l'univers illimité des songes. Les sylphes, tout étoudis du bruit de la veillée, descendent autour de vous en bourdonnant. Ils frappent du battement monotone de leurs ailes de phalènes vos yeux appesantis, et vous voyez longtemps flotter dans l'obscurité profonde la poussière transparente et bigarrée qui s'en échappe, comme un petit nuage lumineux au milieu d'un ciel éteint. Ils se pressent, ils s'embrassent, ils se confondent, impatients de renouer la conversation magique des nuits précédentes, et de se raconter des évènements inouïs qui se présentent cependant à votre esprit sous l'aspect d'une réminiscence merveilleuse. » (Charles Nodier, Smarra, ou les Démons de la nuit, Le Prologue.)

Remarquons que suivant cette analyse, ce poème évoque aussi la strophe I-10. Elle commence bien par le franchissement d'une défense : « J'avais dit que personne n'entrât. » Et elle s'achevait dans la première version connue par « cet ange de consolation qui me couvre de ses ailes bleues. » Cela correspond à la comparaison entre l'Ange gardien Ithuriel et une jeune mère attentionnée chez Lamartine : « Telle une jeune mère, au milieu de la nuit, De son lit nuptial sortant au moindre bruit, Une lampe à la main, sur un pied suspendue, Vole à son premier-né, tremblant d'être entendue, Et pour calmer l'effroi qui la faisait frémir, En silence longtemps le regarde dormir ; Tel des ordres d'en haut l'exécuteur fidèle, Se penchant sur Clovis, l'ombrageait de son aile. » Le remplacement de l'ange de consolation par le rhinolophe a rendu la comparaison moins évidente, mais il ne nous paraît pas trop avoir changé le fond. On peut subodorer que le songe de la comète de la strophe I-10 ressort de cet exercice imposé du songe prophétique de la poésie épique.

L'image de la jeune mère portant une lampe prépare aussi son effet. La fin de l'action nous fait retrouver le dénouement de la lutte de Jacob avec l'Ange. Au lieu du tendon à l'emboiture de la hanche, l'Ange trouve ici un autre lien à délier : « Sur le front du héros il impose ses mains : soudain par un pouvoir ignoré des humains, Donnant sans efforts les liens de la vie, Des entraves des sens son âme se délie... » Et au lieu du soleil levant, ce sont les deux protagonistes qui s'élèvent spirituellement vers le globe de la lune où commencera le rêve. Pas de quoi crier au génie, mais c'est fait dans l'économie des belles triturations. Le recueil des Nouvelles méditations poétiques ne méritait pas autant de critiques...

Dans le drame historique Macbeth (1606) de Shakespeare, la lune est aussi une grande dispensatrice de rêves... de rêves qui mènent à la folie. Hécate dit : « À la pointe de la lune pend une goutte de vapeur profonde, je l'attraperai avant qu'elle tombe à terre. Cette goutte, distillée par des procédés magiques, fera surgir des apparitions fantastiques qui, par la force de leurs illusions, l'entraîneront à sa ruine. » (III,6) Avec l'exploit guerrier sur lequel s'ouvre la pièce, Macbeth éventre les ténèbres et se donne accès à une lune promise aux plus vaillants, — les trois sorcières qui lui apparaissent sur une bruyère, — qui n'est en fait que le chaudron fumant de sa folie. C'est la lune des « lunatiques ». Elle n'est pas, chez Shakespeare en tout cas, un signifiant de la raison ou de la connaissance claire du réel. Macbeth croit pouvoir vivre une épopée, mais le réel se dérobe sous ses interprétations, ses désirs. Il espérait connaître le temps, pour pouvoir en jouir, il n'apprend en vérité que des faits, qui se réalisent trop vite. Finalement, pour un personnage historique tel que Clovis, tyrannique, très violent comme son époque, mais somme toute, lui, peu victime du temps, de l'erreur, de la folie ou de la démesure, le choix de cette mise en scène « lunaire » par Lamartine apparaît presque contestable.

Edgar Pierre Jacobs, couverture de l'album 'Le Mystère de la Grande Pyramide', tome 2 : 'La Chambre d'Horus' (1955).  

L'Ange est à nos yeux une illustration de la troisième strophe de L'Immortalité. (S'il sort bien du poème Clovis, conçu en 1813 et entrepris après Saül en 1818 d'après Henri Guillemin, ce fragment serait postérieur à L'immortalité. Mais l'ordre importe peu tant ils témoignent d'une même pensée. L'Immortalité apparaît juste d'abord plus abstrait. Daté de 1819, Souvenir (Méditations poétiques) est aussi parfois très proche de L'Ange.) On peut proposer de remplacer « ô mort » par « ô sommeil », puisque ce semble être l'expérience essentielle. Parce que la conscience reprend dans les rêves pendant le sommeil, et d'une manière souvent indifférenciable avec l'éveil, — voir la première des Méditations métaphysiques (1641) de René Descartes, — il y a foi dans l'esprit et son immortalité. La lumière naturelle qui éclaire le rêve est comme l'étoile qui perce la nuit et prend le relais du soleil disparu. Maints poèmes de Lamartine tournent autour de cela. Comme il l'écrit dans Le Désert, ou l'immatérialité de Dieu (1856?) : « C'est dans l'entendement que vous me verrez luire, Tout œil me rétrécit qui croit me reproduire. » Dieu apparaît alors comme le premier des songes de l'esprit. Dans le cinquième Livre de De la nature, Lucrèce exposait déjà l'idée d'une origine des dieux dans les rêves. Dieu s'introduit comme ce qui dépasse notre entendement, ce qui peut nous « manger », pour ainsi dire, par tous nos bords. (L'image d'Ithuriel se masquant devant Dieu en donne une illustration. Elle est répétée dans La Poésie sacrée, dithyrambe. Si la poésie de Lamartine n'est que reprises plus ou moins perverses des Méditations métaphysiques, alors, en effet, depuis Racine la poésie n'avait pas progressé d'un millimètre. Elle avait reculé.) Pour nous, le plus important est là : le songe se range après l'étoile comme un des signifiés poétiques du « pou » de Lautréamont. Et comme le songe n'existe pas au monde sans son récit, nous y associons la fiction littéraire et la création poétique. (Les poètes comme Lamartine ont toujours aimé célébrer l'inspiration comme une visite. Cette descente de l'Ange est beaucoup moins violente que la foudre mais lui est tout-à-fait comparable. Remarquez en particulier le passage par la porte du front...)

Ainsi, parfois, le dormeur réveillé porte la main à son front sombre, car il croit avoir entendu un bras voler un pain rue de la Chanvrerie... Il ne devine plus que la couverture vert cassé du second tome des Misérables, comme une coquette, et quelques miettes... Il se dit qu'il a un peu trop lu et grignoté la veille ; et il a raison...

« Pitoyable frère ! Que d'atroces veillées je lui dus ! »
(Arthur Rimbaud, Illuminations, Vagabonds.)

Cela nous amène tout d'abord à réinterpréter le début de la strophe II-15. Nous reprenons presque le déroulement de L'Ange : chaque chute dans le sommeil est chute vers la mort. « Le sommeil qui tout entraîne vers sa fin. » (Sophocle) Soit le fantôme jaune rattrape le coureur, auquel cas ce serait vraiment sa mort, soit il abandonne la poursuite, auquel cas le rêve et ses paroles de mystère commence avec l'arrivée (ou le retour) de la conscience. (Lautréamont nous trouble un peu en rattachant déjà le fantôme jaune, au comportement de chien de chasse, qui retourne au chenil, à la conscience. Le chien apparaissant à la strophe II-9 avait à l'inverse un rôle de gardien. Est-ce encore le fantôme jaune qui volatise à distance la ruse d'autruche ?) « Je te salue, soleil levant, libérateur céleste, toi, l'ennemi invisible de l'homme. » Avec Freud, le rêve deviendra d'abord le gardien du sommeil. Mais dans cette strophe II-15, il nous apparaît plutôt comme ce qui vient troubler le repos désiré du dormeur. Si Maldoror était un ange de la mort, il ne pourrait qu'entrer en conflit avec ce dieu qui lui détourne sa proie vers le monde du rêve, désagréable ou agréable... « J'avais dit que je voulais défendre l'homme, cette fois ; mais, je crains que mon apologie ne soit pas l'expression de la vérité ; et, par conséquent, je préfère me taire. » D'autres poèmes de Lamartine pourraient rencontrer la strophe II-15 : Les Étoiles et Les Préludes (Nouvelles méditations poétiques, — ce dernier déjà évoqué pour la strophe V-5, — et Novissima verba, ou Mon âme est triste jusqu'à la mort (Harmonies poétiques et religieuses, 1830). Nous y reviendrons peut-être...

   « On nous objectera qu'il y a des cas, par exemple celui du rêve d'angoisse, où le rêve est impuissant à préserver le sommeil. Mais il faut en conclure simplement que le rêve est investi de deux fonctions dont la seconde est d'interrompre le sommeil quand il le faut. Il est comparable en cela au veilleur de nuit consciencieux, dont le devoir est tout d'abord de faire taire les bruits qui pourraient éveiller la population ; mais qui n'hésite pas à remplir le devoir opposé et à mettre tout le monde sur pied quand les bruits deviennent inquiétants et qu'à lui tout seul il n'en peut plus venir à bout. » (Sigmund Freud, Le Rêve et son interprétation, Chapitre XI, trad. H. Legros.)

Le début de L'Ange expose la conception de Lamartine des anges et de l'Ange gardien. Sa « chaîne sans fin d'êtres inaperçus » rappelle opportunément la « pyramide de séraphins, plus nombreux que les insectes qui fourmillent dans une goutte d'eau, » de la strophe III-1. Lautréamont emploie pour « ces êtres imaginaires, à la nature d'ange, » (Léman, Lohengrin, etc.) la même image d'extinction d'étincelles : « Ils meurent, dès leur naissance, comme ces étincelles dont l'œil a de la peine à suivre l'effacement rapide, sur du papier brûlé. » Leurs strophes du deuxième Chant seraient-elles, comme L'Ange échappé aux ébauches brûlées de Clovis, des fragments de projets ambitieux avortés ? Cela nous donne l'idée d'une interprétation axée sur la création littéraire du paragraphe du mineur de la strophe II-9. Toute la série des « tant que... » énumère des images de fuite. La pensée est fuite. Tant que l'esprit sera ainsi lié à la matière, au corps, (au limon impur, à la saleté ?) il y aura foi dans le rêve. « Je te salue, soleil levant, » lumière naturelle du rêve. Puisqu'il en est ainsi, Maldoror doit se servir des « poux ». Il devient auteur romantique. Déraillement de locomotive. Il fait le pari de la catharsis. Que les songes engendrent des songes, terrorisent, jusqu'à ce que les hommes comprennent d'où viennent leurs douleurs... S'il mise sur le progrès de la conscience, Maldoror expose une conception moins hégélienne. Il n'y a pas un monde idéal, comme la lune de L'Ange, où serait déposé le plan de Dieu, et d'où il lui suffirait d'envoyer de temps à autre un ange pour soulever quelque coin du voile. (Pour Lamartine, la race humaine est tombée dans l'ignorance et la barbarie, et elle remonte progressivement vers la pleine lumière.) C'est bien plutôt le livre qui engendre des livres, le songe des songes. « J'arrachai un pou femelle aux cheveux de l'humanité. » Le poète s'éprend en quelque sorte de mythes ou rêves formés par l'humanité et il en conçoit des poupons... qui lui échappent ! C'est la voie de la nature... « Je me couchais à côté de mes livres chéris, et je respirais en liberté les songes qui s'exhalaient pour mon imagination de leurs pages, pendant que l'odeur des roses, des giroflées et des œillets des plates-bandes m'enivrait des exhalaisons de ce sol, dont j'étais moi-même un pauvre cep transplanté ! » (Première préface des Méditations poétiques) Les strophes II-9 et III-1 emploient une même expression singulière qui paraît décrire cet ouvrage de possédé : « Ce nœud hideux [...] se ramifia en plusieurs branches, qui se nourrissent, actuellement, en se dévorant elles-mêmes (la naissance est plus grande que la mortalité), toutes les fois que je ne leur jette pas en pâture un bâtard qui vient de naître, et dont la mère désirait la mort, ou un bras que je vais couper à quelque jeune fille, pendant la nuit, grâce au chloroforme. » (II-9) et « Amour affamé, qui se dévorerait lui-même, s'il ne cherchait sa nourriture dans des fictions célestes... » (III-1) On pourra certes trouver étrange de publier un livre sulfureux tous les quinze ans... Mais, s'il est quelquefois logique... le « laps de temps » était justement utilisé à la strophe I-14 pour parler du délai entre les publications du premier et du deuxième chants.

  Georgia O'Keeffe, Starlight night (1917).

Le ciel nocturne étoilé et le sous-sol minier se rejoignent parfois dans la vision des poètes. (Voir La Terre et les rêveries de la volonté (1947) ; en étudiant des cas marqués, Bachelard a dressé des « tempéraments ».) Le ciel nocturne a été l'un des domaines d'inspiration de Lamartine. « La nuit est le livre mystérieux des contemplateurs, des amants et des poètes » écrit-il en commentaire du poème Les Étoiles, dans les Nouvelles méditations poétiques. Le début de ce poème rappelle d'ailleurs la strophe II-15 et la poésie du conte Puissance de la parole (1845) d'Edgar Poe. (C'est un autre exemple de trituration par rapport aux poèmes L'Immortalité et L'Ange.) En passant du ciel nocturne au sous-sol minier, Lautréamont fait le choix du mal tout en profitant de leurs deux fonds. (Dans les Poésies, le procès des « poètes qui se sont vautrés dans le limon impur » ne ressort pas d'un tempérament poétique.) On retrouve ainsi « la meute hagarde des pioches et des fouilles, à travers les mines explosibles » de la strophe II-16. Et on reste aussi dans l'idée de pestilence associée à sa production littéraire dès la première strophe des Chants : « les marécages désolés de ces pages sombres pleines de poison... » « les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l'eau le sucre. » La strophe II-12 mettra en relief l'exemple donné en cela par le Tout-Puissant : « ...quand il te plaît, tu envoies le choléra ravager les cités... » (Nous n'y voyons pas la clé de l'énigme des « poux ». Le Créateur a aussi sa « punaise avide ».) C'est en forçant l'endolorissement par les songes, les fictions, que restait l'espoir de les voir dénoncés. « Naturellement, j'ai un peu exagéré le diapason pour faire du nouveau dans le sens de cette littérature sublime qui ne chante le désespoir que pour opprimer le lecteur, et lui faire désirer le bien comme remède. » (Lettre du 23/10/1869)

 

LES ÉTOILES
 
Il est pour la pensée une heure... une heure sainte,
Alors que, s'enfuyant de la céleste enceinte,
De l'absence du jour pour consoler les cieux,
Le crépuscule aux monts prolonge ses adieux.
On voit à l'horizon sa lueur incertaine,
Comme les bords flottants d'une robe qui traîne,
Balayer lentement le firmament obscur,
Où les astres ternis revivent dans l'azur.
Alors ces globes d'or, ces îles de lumière,
Que cherche par instinct la rêveuse paupière,
Jaillissent par milliers de l'ombre qui s'enfuit
Comme une poudre d'or sur les pas de la nuit ;
Et le souffle du soir qui vole sur sa trace,
Les sème en tourbillons dans le brillant espace.
L'œil ébloui les cherche et les perd à la fois ;
Les uns semblent planer sur les cimes des bois,
Tel qu'un céleste oiseau dont les rapides ailes
Font jaillir en s'ouvrant des gerbes d'étincelles.
D'autres en flots brillants s'étendent dans les airs,
Comme un rocher blanchi de l'écume des mers ;
Ceux-là, comme un coursier volant dans la carrière,
Déroulent à longs plis leur flottante crinière ;
Ceux-ci, sur l'horizon se penchant à demi,
Semblent des yeux ouverts sur le monde endormi,
Tandis qu'aux bords du ciel de légères étoiles
Voguent dans cet azur comme de blanches voiles
Qui, revenant au port, d'un rivage lointain,
Brillent sur l'Océan aux rayons du matin.

 
 
« Il y a des heures dans la vie où l'homme, à la chevelure pouilleuse, jette, l'œil fixe, des regards fauves sur les membranes vertes de l'espace ; car, il lui semble entendre, devant lui, les ironiques huées d'un fantôme. »
(Les Chants de Maldoror, début de la strophe II-15.)
 

De ces astres brillants, son plus sublime ouvrage,
Dieu seul connaît le nombre, et la distance, et l'âge ;
Les uns, déjà vieillis, pâlissent à nos yeux,
D'autres se sont perdus dans les routes des cieux,
D'autres, comme des fleurs que son souffle caresse,
Lèvent un front riant de grâce et de jeunesse,
Et, charmant l'Orient de leurs fraîches clartés,
Etonnent tout à coup l'œil qui les a comptés.
Dans la danse céleste ils s'élancent... et l'homme,
Ainsi qu'un nouveau-né, les salue, et les nomme.
Quel mortel enivré de leur chaste regard,
Laissant ses yeux flottants les fixer au hasard,
Et cherchant le plus pur parmi ce chœur suprême,

Ne l'a pas consacré du nom de ce qu'il aime ?
Moi-même... il en est un, solitaire, isolé,
Qui, dans mes longues nuits, m'a souvent consolé,
Et dont l'éclat, voilé des ombres du mystère,
Me rappelle un regard qui brillait sur la terre.
Peut-être ?... ah ! puisse-t-il au céleste séjour
Porter au moins ce nom que lui donna l'Amour !
(Alphonse de Lamartine, Nouvelles méditations poétiques,
   VIII. Les Étoiles, strophes I & II.)

Un strophe du poème L'Immortalité rappelle la philosophie d'Épicure niant l'immortalité de l'âme : « « Vain espoir ! » s'écriera le troupeau d'Epicure, Et celui dont la main disséquant la nature, Dans un coin du cerveau nouvellement décrit, Voit penser la matière et végéter l'esprit [...] Tout marche vers un terme, et tout naît pour mourir. » Le cinquième Livre de De la nature de Lucrèce expose en effet cette théorie. Au fond, c'est la même raison que celle qui, à nos yeux, fonde la foi de Lamartine dans la renversante Liberté. Mais ce dernier reste dans la parole théologique qui distingue l'homme du reste de la création et le place hors de toute évolution. Il ne concevait pas les millions, a fortiori les milliards, d'années et, « rêve pour rêve » comme il disait face à la théorie de la perfectibilité indéfinie, aimait croire que « l'homme est le prêtre de la création ». Il esquive exactement comme dans La Semaine sainte à La Roche-Guyon : « Qu'un autre vous réponde, ô sages de la terre ! Laissez-moi mon erreur : j'aime, il faut que j'espère ; Notre faible raison se trouble et se confond. Oui, la raison se tait : mais l'instinct vous répond. [...] Et, certain du retour de l'éternelle aurore, Sur les mondes détruits je t'attendrais encore ! » N'y a-t-il pas aujourd'hui une théorie d'univers « palpitant », sans bord, entre un Big-Bang et un Big-Crunch ? Dans son expérience « cartésienne », il y a l'apparence et sa fuite, et ce couple lui est nécessaire pour célèbrer l'être, et le bien-être. L'apparence seule n'est que défense, goût du néant. La fuite est soulagement et conservation de l'objet vivant autant que révélation de l'esprit derrière les apparences. La pousser à la limite, à la destruction des apparences, lui est impossible. De son côté, Lucrèce voit mieux les chocs que la plasticité.

   « Poursuivons : tout corps qui dure éternellement doit posséder le pouvoir de repousser par la plénitude d'une solide substance les chocs extérieurs, sans se laisser entamer par d'autres corps qui risqueraient de rompre l'étroite cohésion de ses parties (tels sont les éléments premiers de la matière dont j'ai précédemment exposé la nature) ; ou bien il est capable de se perpétuer dans l'infini des âges parce qu'il se rit des coups (tel le vide intangible et qui ne redoute aucun choc) ou encore parce qu'il n'a autour de lui aucun espace où les choses puissent en quelque sorte aller s'égarer et se dissoudre : tel cet éternel ensemble hors duquel il n'y a ni lieu ouvert à la dissipation des parties ni corps pour les heurter et les briser par violence. Mais, comme je l'ai enseigné, le monde n'est point un corps d'une solide plénitude, puisque le vide se mêle aux choses ; le monde n'est pas non plus comme le vide, et il ne manque pas de corps qui puissent, arrivant en masse des profondeurs de l'infini, renverser dans leur violent tourbillon son assemblage ou lui infliger quelque autre destruction ; et pas davantage ne manque un espace, une immensité où les remparts du monde puissent s'abîmer, ou quelque force les faire tomber sous ses coups. La porte de la mort n'est donc fermée ni au ciel, ni au soleil, ni à la terre, ni aux profondes eaux de la mer ; elle s'ouvre toute grande sur le gouffre immense et béant qui doit les engloutir. C'est pourquoi le monde a eu lui aussi sa naissance, avouons-le : car étant de substance mortelle, il n'eût pu, pendant des siècles et jusqu'à ce jour, braver les redoutables assauts d'une durée sans fin. » (Lucrèce, De la nature, Livre cinquième, ~355-380, trad. H. Clouard.)

Condensé de « soleil levant, libérateur céleste », le « soleil libérateur » est effectivement aussi présent chez Lamartine. Il ne concerne pas que le songe. On croise à nouveau par là ce thème de la Liberté (qui ne porte pas un flambeau pour rien) que nous avons rattaché à sa poésie du (sacré-)cœur. Dans Les Actes des Apôtres, il y a l'épisode fameux de la délivrance de Pierre de la prison d'Hérode par un « ange du Seigneur » qui inonde le local de lumière (Ac,12.7-11). Malgré son air de fable, c'est le poème La Charité, hymne oriental (Méditations poétiques, 1849) qui nous paraît en être la plus claire expression. Le soleil amène une certaine vision du poète. En cela, ce poème évoque Le Soleil (1857) passé dans la section Tableaux parisiens des Fleurs du Mal. Je ne me risquerais pas à parler d'influence dans ce cas. Baudelaire a inversé la comparaison, presque comiquement ; c'est le poète qui devient l'exemple suivi in fine. Le thème de la liberté y est moins sensible. Il a davantage repris et intégré l'antique conception médicinale du soleil. Mais en 1849, Lamartine avait bien commenté son Hymne au soleil des Méditations poétiques (1820) en expliquant ses retrouvailles avec le soleil après une brève maladie. Baudelaire développe surtout le thème de l'enrichissement. Dans la première strophe, le soleil est plutôt une chute (pluie) qui creuse ce qu'il frappe, et déterre des trésors inespérés. Bien que le message soit là beaucoup plus heureux, ce fond de chute rappelle celui de L'Ennemi (Spleen et idéal). C'est une vision un peu diluvienne, qui renvoie aussi à Hamlet. Chez Lamartine, la descente de Dieu, au soleil, au poète, puis au solitaire apparaît bien également en cascade. Le titre est cohérent. Dans la première préface des Méditations poétiques, le récit de la visite chez le vieil officier poète, où « les rayons du soleil [...] entraient avec la brise chaude par une petite fenêtre ouverte encadrée de lierre, » avec Lamartine enfant jetant des miettes de son pain aux oiseaux tandis que le vieil homme récitait ses vers, témoigne de ce souci de charité dans sa poésie.

 

LA CHARITÉ, HYMNE ORIENTAL
 
      Dieu dit un jour à son soleil :
« Toi par qui mon nom luit, toi que ma droite envoie
« Porter à l'univers ma splendeur et ma joie,
« Pour que l'immensité me loue à son réveil ;
« De ces dons merveilleux que répand ta lumière,
« De ces pas de géant que tu fais dans les cieux,
« De ces rayons vivants que boit chaque paupière,
« Lequel te rend, dis-moi, dans toute ta carrière,
« Plus semblable à moi-même et plus grand à tes yeux ? »
 
— Le soleil répondit, en se voilant la face :
« Ce n'est pas d'éclairer l'immensurable espace,
« De faire étinceler les sables des déserts,
« De fondre du Liban la couronne de glace,
« Ni de me contempler dans le miroir des mers,
« Ni d'écumer de feu sur les vagues des airs ;
« Mais c'est de me glisser aux fentes de la pierre
« Du cachot où languit le captif dans sa tour,
« Et d'y sécher des pleurs au bord d'une paupière
« Que réjouit dans l'ombre un seul rayon du jour ! »

 
— « Bien ! reprit Jéhovah ; c'est comme mon amour ! »
Ce que dit le rayon au Bienfaiteur suprême,
Moi, l'insecte chantant, je le dis à moi-même,
Ce qui donne à ma lyre un frisson de bonheur,
Ce n'est pas de frémir au vain souffle de gloire,
Ni de jeter au temps un nom pour sa mémoire,
Ni de monter au ciel dans un hymne vainqueur ;
Mais c'est de résonner, dans la nuit du mystère,
Pour l'âme sans écho d'un pauvre solitaire
Qui n'a qu'un son lointain pour tout bruit sur la terre,
Et d'y glisser ma voix par les fentes du cœur.
(Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques, XVI.)

LE SOLEIL
 
Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures
Les persiennes, abri des secrètes luxures,
Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,
Je vais m'exercer seul à ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.
 
Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
Éveille dans les champs les vers comme les roses ;
Il fait s'évaporer les soucis vers le ciel,
Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
C'est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
Et commande aux moissons de croître et de mûrir
Dans le cœur immortel qui toujours veut fleurir !
 
Quand, ainsi qu'un poète, il descend dans les villes,
Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
Et s'introduit en roi, sans bruit et sans valets,
Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.
(Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal,
   Tableaux parisiens, LXXXXVII.)

Caspar David Friedrich, Chouette dans une fenêtre gothique.

Lamartine n'a, paraît-il, jamais évoqué le recueil des Fleurs du mal de Baudelaire dans son Cours familier de Littérature. Nous nous étions déjà interrogé sur la découverte tardive de Baudelaire par de Vigny, mais de Lamartine serait un autre cas d'ignorance totale... Malgré ou à cause du procès ? Passons. S'il a lu les Fleurs du Mal, Lamartine n'a pas pu rater un autre point de rapprochement sur la poésie de la fleur séchée. C'est joli, et instructif. Le poème de Lamartine À Une fleur séchée dans un album dans le recueil Méditations poétiques (1849) expose le souvenir avant de s'achever sur l'objet. Le souvenir de la fleur séchée vient en quelque sorte se substituer au parfum de la fleur fraîche. Son titre évente toutefois beaucoup l'émotion finale. Dans Une Fleur (Harmonies poétiques et religieuses, 1830), il a également livré la clef dans les premiers vers : « Cette fleur est pour moi la date d'une année Que le fleuve du temps a noyée en son cours ; Vingt fois la même fleur s'est rouverte et fanée Depuis... Mais celle-là me fait rêver toujours. » Baudelaire a, selon nous, joué plus finement dans Les Fleurs du Mal. Si la lumière du soleil sert à distinguer, il a, lui, distingué les choses au point de les détacher. Un Léthé blanc doit passer entre. Il faut être sensible à l'effet de bouquet (ou de composition) du recueil pour retrouver la poésie de la fleur séchée. Son poème Le Guignon a toujours été suivi par La Vie antérieure.

 

À UNE FLEUR SÉCHÉE
DANS UN ALBUM
 
Il m'en souvient, c'était aux plages
Où m'attire un ciel du midi,
Ciel sans souillure et sans orages,
Où j'aspirais sous les feuillages
Les parfums d'un air attiédi.
 
Une mer qu'aucun bord n'arrête
S'étendait bleue à l'horizon ;
L'oranger, cet arbre de fête,
Neigeait par moments sur ma tête ;
Des odeurs montaient du gazon.
 
Tu croissais près d'une colonne
D'un temple écrasé par le temps ;
Tu lui faisais une couronne,
Tu parais son tronc monotone
Avec tes chapiteaux flottants ;
 
Fleur qui décores ta ruine
Sans un regard pour t'admirer !
Je cueillis ta blanche étamine,
Et j'emportai sur ma poitrine
Tes parfums pour les respirer.
 
Aujourd'hui, ciel, temple, rivage,
Tout a disparu sans retour :
Ton parfum est dans le nuage,
Et je trouve, en tournant la page,
La trace morte d'un beau jour !
(Alphonse de Lamartine,
 Méditations poétiques, XXVIII.)

LE GUIGNON
 
Pour soulever un poids si lourd,
Sisyphe, il faudrait ton courage !
Bien qu'on ait du cœur à l'ouvrage,
L'Art est long et le Temps est court.
 
Loin des sépultures célèbres,
Vers un cimetière isolé,
Mon cœur, comme un tambour voilé,
Va battant des marches funèbres.
 
— Maint joyau dort enseveli
Dans les ténèbres et l'oubli,
Bien loin des pioches et des sondes ;
 
Mainte fleur épanche à regret
Son parfum doux comme un secret
Dans les solitudes profondes.
(Baudelaire, Les Fleurs du Mal,
   Spleen et Idéal, XI.)
 

Nicolas Robert, Couverture du recueil de madrigaux et de sonnets des poètes de l'Hôtel de Rambouillet, cadeau d'étrennes pour Julie d'Angennes (1634).

LA VIE ANTÉRIEURE
 
J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.
 
Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.
 
C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,
 
Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l'unique soin était d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.
(Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal,
   Spleen et Idéal, XII.)

   « Le professeur, après un moment, répondit :
   — Pour commencer, monter à bord. Puis, dès que nous aurons identifié la caisse, y poser un rameau de rosier sauvage et le fixer, car tant qu'il y sera, nul ne peut en sortir. C'est du moins ce que disent les superstitions. Et il nous faut tout d'abord nous fier aux superstitions ; elles constituaient les croyances primitives de l'homme et elles plongent encore leurs racines dans les croyances. Ensuite, dès que viendra l'ocasion que nous cherchons, quand personne ne sera là pour nous voir, nous ouvrirons le coffre et... et tout ira bien. » (Bram Stoker, Dracula, Chapitre XXIV, trad. L. Molitor.)

Le Guignon enchâsse deux extraits traduits de poèmes de Thomas Gray (Elegy written in a Country Churchyard) et d'Henry Longfellow (A Psalm of Life : « Art is long, and Time is fleeting, And our hearts, though stout and brave, Still, like muffled drums, are beating Funeral marches to the grave. »). La reconnaissance de ces « découpages-collages » mène déjà à la poésie de la fleur séchée. En cela, l'effet essentiel repose sur l'évocation dernière de la fleur : « Mainte fleur épanche à regret... » Si elle est vue figurée, textes et fleurs apparaissent bien semblables. Et si la fleur est vue figurante, on peut soit imaginer un pauvre hommage déposé sur la tombe d'un guignon (tel Edgar Poe à l'époque de Baudelaire), soit imaginer, si on est versé dans la littérature relative aux vampires, la fleur (d'un poids aussi lourd que le soleil) censée emprisonner le vampire dans son cercueil. (En fait, dans le rite évoqué par Stoker, les épines comptent peut-être davantage que les fleurs... S'il s'agissait d'un pavot, on serait encore symboliquement dans l'idée de garde d'un sommeil et d'un oubli.) Dans son roman Les Travailleurs de la mer (1866), Hugo parle du malchanceux Mess Lethierry comme d'un guignon : « Il faut croire que le guignon se gagne et que les gens point heureux ont la peste, tant est rapide leur mise en quarantaine. » (III,1,I) Pour Baudelaire, Poe n'avait pas seulement manqué de chance de son vivant, il avait bien été mis à l'écart. Et le vampire serait une sorte de guignon par rapport au salut de l'âme. (Dans ce cas, les emprunts sont presque aussi comme du sang volé...) Enfin, la poésie de la fleur séchée triomphe dans l'enchaînement sur La Vie antérieure. On passe là pratiquement au poème de Lamartine. (Nous ignorons bien sûr s'il fût présent à l'esprit de Baudelaire, nous montrons le profit qu'il y a de l'apprécier ainsi.) Celui qui perd la mémoire entre ces deux lectures, et qui oublie a fortiori le titre général du recueil, se prive d'un sens qu'il aura sans doute du mal à retracer dans « l'énigme » de La Vie antérieure. (Il peut toujours se livrer à l'imagination exposée dans Affinités secrètes (Émaux et camées, 1852) de Gautier.) À part la toujours facile solution du songe ; la vie est d'autant plus antérieure si la vie est un songe. (Les éditeurs qui obligent le lecteur à tourner une page entre ces poèmes ne facilitent pas non plus les choses...) Après tout, il faut bien que la fleur dégage pour rouvrir le livre... Il reste une chance de percevoir la logique de l'exilé ou du voyageur dans l'enchaînement avec Les Bohémiens en voyage. Sinon tant pis, que le lecteur rationaliste s'offusque de ce goût pénible pour le surnaturel ou l'ésotérisme... Et lui, dans les airs, avec des ailes d'ange... (Rév. octobre 2007)

   « La composition des recueils confronte l'idée d'harmonie à la discontinuité. Tout recueil suffit à postuler l'idée de totalité parce qu'il en offre l'image suffisante — c'est alors au titre qu'est dévolue cette fonction « harmonieuse » d'affirmer pour le lecteur la légitimité de la mise en rapport. Chaque poème, autonome, entre alors en relation d'interdépendance avec les autres, par des effets de contiguïté et de récurrence. L'argument favori de Lamartine, de préface en préface, consiste à souligner que cette diversité renvoie d'autant mieux à l'unité absolue, Dieu. Ce qui est vrai pour les Harmonies doit se vérifier a posteriori dans les Méditations.
   « Mais quelle qu'ait été, quelle que puisse être encore la diversité de ces impressions jetées par la nature dans mon âme, et par mon âme dans mes vers, le fond en fut toujours un profond instinct de la divinité de toute chose. »
   Théodicée du texte : la référence métaphysique doit légitimer l'incohérence apparente du dispositif esthétique. Lamartine proclame sa conception que « Dieu était le dernier mot de tout » (dans cette expression même le vocabulaire fait du religieux l'ultime enjeu verbal), que « les poésies n'étaient que des manifestations plus ou moins complètes de nos rapports avec l'être infini, des échelons plus ou moins sublimes pour nous rapprocher successivement de Celui qui est ! » La poésie sert d'échelle céleste. Le rapport se noie donc d'abord entre les textes et Dieu, puis innerve le recueil. Cette poésie est religion, capable littéralement de créer le lien. »
(Aurélie Loiseleur, L'Harmonie selon Lamartine. Utopie d'un lieu commun, Partie IV, Chapitre IV.)