René Descartes, Méditations métaphysiques, le lecteur, Descartes et le masque de Descartes (Poésies I

Dans la seconde de ses Méditations métaphysiques (1641), Descartes a trouvé qu'il disposait d'une faculté d'entendre et qu'il fallait distinguer l'objet de l'idée qu'on s'en fait par l'entendement. Dans ses réponses aux différentes objections, il n'a pratiquement fait que déplorer des problèmes de lecture. Le pire est atteint par les septièmes objections. En 1642, en prenant connaissance de la Dissertation du Père Bourdin, Descartes s'aperçoit que ce dernier, enclin à la dispute personnelle, n'a cessé de le confondre avec un personnage imaginaire tiré de ses Méditations. Ses remarques sont sévères. (Les septièmes objections n'ont d'ailleurs pas toujours été republiées.) Incidemment, le point (QQ) nous amène à réfléchir à nouveau à ce passage sur le « rêve de persistance » à la fin de la première livraison des Poésies. Il n'y est pas question d'un « professeur d'hypnotisme » comme dans l'introduction de la dernière strophe des Chants, mais d'un « professeur de seconde ». C'est en particulier l'image du redressement de l'ombre « mettant la main sur le cœur » que nous voyons en analogie avec celle du professeur : « De la masse soulevée des décombres — cela ne ratait jamais — il voyait sortir son professeur de seconde, tenant d'une main son cœur, de l'autre une feuille de papier où l'on déchiffrait, en traits de soufre, la comparaison du pélican et celle du laboureur, telles que Musset lui-même les a composées. » Le choix de Musset compte-t-il ? est-il du fond ou de la forme pour le genre de maladie à pronostiquer ? Ce passage met bien en évidence la confusion entre le travail du texte et le rapport à la personne du professeur.

   « (B) Je me tairai pourtant, etc. Ici, notre auteur promet de ne combattre les opinions de personne, mais seulement de répondre aux questions que je lui ai faites, bien que je ne sache point lui en avoir jamais fait aucune, et que même je ne l'aie jamais ni vu ni entretenu d'aucune chose ; mais cependant les questions qu'il feint que je lui propose étant composées pour la plupart des paroles qui sont couchées dans mes Méditations, ce serait s'aveugler soi-même que de ne pas voir que ce sont elles qu'il a dessein de combattre par cet écrit. Toutefois il se peut faire que les raisons qui l'obligent à feindre le contraire soient pieuses et honnêtes ; mais, pour moi, je n'en puis soupçonner d'autres, sinon qu'il a cru que par ce moyen il lui serait plus libre de m'imposer tout ce que bon lui semblerait, parce qu'il ne pourrait pas être convaincu de mensonge par mes écrits, ayant déclaré tout d'abord qu'il n'en voulait à personne ; comme aussi afin de ne pas donner occasion à ceux qui viendront à lire son écrit d'examiner mes Méditations, ce qu'il ferait peut-être si seulement il en avait parlé ; et qu'il aime mieux me faire passer pour malhabile et pour ignorant, afin de les détourner de lire jamais aucune chose qui puisse venir de moi. Et ainsi, après avoir fait un masque de quelques pièces de mes Méditations mal cousues, il tâche, non pas de cacher, mais de défigurer mon visage. C'est pourquoi je lève ici le masque et me montre à découvert, tant parce que je ne suis pas accoutumé à jouer de semblables personnages que parce qu'il me semble qu'il ne me serait pas ici bienséant d'en user, ayant à traiter avec une personne religieuse d'un sujet si sérieux et si important. »
(René Descartes, Méditations métaphysiques, Remarques aux septièmes objections, point H.)

   « (QQ) Je suis, dites-vous. — Je le nie. Vous poursuivez : Je pense. — Je le nie, etc. Il recommence ici le combat contre la première ombre, et, croyant l'avoir taillée en pièces du premier coup, tout glorieux il s'écrie : « Voilà sans doute un trait bien remarquable ; j'ai d'un seul coup tranché la tête à tout. » Mais, d'autant que cette ombre ne tire sa vie que de son cerveau, et qu'elle ne peut mourir qu'avec lui, tout en pièces qu'elle est, elle ne laisse pas de revivre ; et, mettant la main sur le cœur, elle jure qu'elle est et qu'elle pense. Sur quoi, s'étant laissé fléchir et gagner, il lui permet de vivre et de dire, après avoir repris ses esprits, tout plein de choses inutiles ou impertinentes auxquelles il ne répond rien, et à l'occasion desquelles il semble plutôt vouloir contracter amitié avec elle. Après quoi il passe à d'autres galanteries. »
(René Descartes, Méditations métaphysiques, Remarques aux septièmes objections, point QQ.)

En fait, ces deux œuvres de Musset, comme le fluant morceau de cire de Descartes, expriment la fuite : « sanglants épisodes », « plaies » ; et il faut y ajouter le « versement » correspondant à la traduction demandée (en vers latins, grecs, hébreux). Remarquons d'ailleurs que, dans la nouvelle de Féval Le Lunatic-Club (1866), Musset apportait déjà la fuite, mais c'était pour ainsi dire un cas commun d'« école buissonnière » (sur fond de soleil couchant du classicisme). Cette fois Musset est au programme, et l'élève s'échappe sans le chercher ni le vouloir, à l'infirmerie. (Le témoignage de Paul Lespès a donné un fond d'authenticité à l'anecdote de l'élève de seconde, mais il n'est pas pour autant établi que Musset était au programme de classe en classe.) Comme souvent dans les rêves, le rôle du pélican apparaît renversé : Il n'arrache plus sa poitrine, mais celle de l'élève, qui se voit ainsi contraint d'aimer et de nourrir ce qui le rend malade. Problème remarquable, la fuite ne sert pas à changer salutairement de contexte mais boucle. L'enseignement n'est pas tiré, et, de classe en classe, le même contexte se répète. (Comparativement à l'histoire de Féval, Ducasse a manifestement cherché à renverser les rôles, à rendre l'idée de fuite du côté du système éducatif.) L'enseignant parasite l'entendement. Servirait-il, aimerait-il la fuite plus que nourrir l'élève ? Lequel manque le plus d'amour ? La cible semble manquée au profit d'une jouissance répétée de la fuite et de Musset. Il mériterait le Panthéon des Grands Vampires. (Novembre 2006)


 Lamartine, Nouvelles méditations poétiques, Dante, L'Enfer, poésie du rivage, reprise d'haleine, la carrière (II-16, III-1

« Et maintenant, ce Cœur Divin, — quel est-il ? C'est notre propre cœur. »
(Edgar Poe, Eureka, Chapitre XVI, trad. Baudelaire.)

Prolongeons notre lecture récente du roman Le Négrier (1832) d'Édouard Corbière. Les images de rivages, que ce soient les côtes, les rives de fleuves ou de lacs, apparaissent souvent chez Lamartine, notamment dans le recueil (souvent dénigré) des Nouvelles méditations poétiques (1823/49). On y retrouve des images vues chez Corbière. Lamartine n'est jamais plus comblé que lorsque la rive apparaît comme un pli, une raie. Les yeux fermés sont plus poétiques parce qu'ils font apparaître le trait déchirant des paupières l'une contre l'autre. Lorsque la surface d'eau calme reflète la forêt, alors la ligne du rivage lui apparaît comme un pli, un sourire, des lèvres, une fissure pressentie... Alors qu'elle se tienne à une convenable distance, car, moi non plus, je ne sais pas résister à mes passions... La comparaison de la mer à une amante est explicite dans les Adieux à la mer. Lamartine était manifestement conscient d'un contenu sexuel.

 

Murmure autour de ma nacelle,
Douce mer dont les flots chéris,
Ainsi qu'une amante fidèle,
Jettent une plainte éternelle
Sur ces poétiques débris.
 
Que j'aime à flotter sur ton onde,
À l'heure où, du haut du rocher,
L'oranger, la vigne féconde
Versent sur ta vague profonde
Une ombre propice au nocher !
 
Souvent, dans ma barque sans rame,
Me confiant à ton amour,
Comme pour assoupir mon âme,
Je ferme au branle de ta lame
Mes regards fatigués du jour.
(Nouvelles Méditations poétiques,
   Adieux à la mer, strophes I à III.)

Que je t'aime, ô vague assouplie,
Quand, sous mon timide vaisseau,
Comme un géant qui s'humilie,
Sous ce vain poids l'onde qui plie
Me creuse un liquide berceau !
 
Que je t'aime quand, le zéphire
Endormi dans tes antres frais,
Ton rivage semble sourire
De voir dans ton sein qu'il admire
Flotter l'ombre de ses forêts !
 
Que je t'aime quand, sur ma poupe,
Des festons de mille couleurs,
Pendant au vent qui les découpe,
Te couronnent comme une coupe
Dont les bords sont voilés de fleurs !
(Nouvelles Méditations poétiques,
   Adieux à la mer, strophes XI à XIII.)

Flotte au hasard : sur quelque plage
Que tu me fasses dériver,
Chaque flot m'apporte une image ;
Chaque rocher de ton rivage
Me fait souvenir ou rêver...
(Alphonse de Lamartine,
 Nouvelles Méditations poétiques,
   Adieux à la mer, dernière strophe.)

Ferdinand Hodler, Le lac de Silvaplana (1907).

Le poème Le Crucifix exprime le Christ en croix comme fissure. L'image du crucifix sur les lèvres de la mourante joue ainsi sur le miroir : au dernier souffle échappé des lèvres correspond la croyance en une fuite dans le Christ, un passage vers son Royaume. (On voit là l'importance du coup de lance au côté, qui féminise, qui développe l'idée de lèvres et d'une fissure. L'Évangile selon saint Jean, avec l'épisode fameux de Thomas désirant mettre la main au côté pour croire, insiste en affirmant la venue du ressuscité au côté ouvert dans la maison des apôtres aux portes verrouillées. Il s'agit bien de la fuite du théologien, attachée non à la défense qu'elle traverse mais à un Dieu libérateur, un perceur de coffres-forts, vers lequel elle conduit. Dans l'univers concentrationnaire du vampire, dans le roman Dracula (1897) de Bram Stoker, le crucifix porte également la fuite. Cet exemple illustre d'ailleurs à quel point fuite et défense peuvent être liées et parfois difficiles à démêler.) Dans Le Crucifix, la transmission de mourant à futur mourant est aussi propagation de la fissure salvatrice... Ce que Deleuze a vu dans La Bête humaine chez Zola existait sous une autre forme chez Lamartine. L'arbre se prête aussi à cette poésie. Avec l'idée d'une malédiction obligeant à trouver un successeur, la belle nouvelle Le Platane de Max Alhau (Revue Europe, août-sept. 1987) rejoint le fantastique du Melmoth reconcilié (1835) de Balzac.

 

Un de ses bras pendait de la funèbre couche,
L'autre, languissamment replié sur son cœur,
Semblait chercher encore et presser sur sa bouche
      L'image du Sauveur.
 
Ses lèvres s'entr'ouvraient pour l'embrasser encore,
Mais son âme avait fui dans ce divin baiser,
Comme un léger parfum que la flamme dévore
      Avant de l'embraser.
 
Maintenant tout dormait sur sa bouche glacée,
Le souffle se taisait dans son sein endormi,
Et sur l'œil sans regard la paupière affaissée
      Retombait à demi.

 
Et moi, debout, saisi d'une terreur secrète,
Je n'osais m'approcher de ce reste adoré,
Comme si du trépas la majesté muette
      L'eût déjà consacré.
 
Je n'osais !... mais le prêtre entendit mon silence,
Et, de ses doigts glacés prenant le crucifix :
« Voilà le souvenir, et voilà l'espérance :
      Emportez-les, mon fils ! »
 
(Nouvelles Méditations poétiques,
   Le Crucifix, extrait des strophes V à IX.)

   « Daudet, à propos du crucifix qui se trouve dans la pièce de Bergerat, s'écriait avec ce charmant comique qui n'appartient qu'à lui : « Ce crucifix qui est là au mur, c'est comme un fusil accroché au manteau d'une cheminée, on s'attend bien qu'il est là pour partir à un moment, ce crucifix ! » » (Edmond de Goncourt, Journal, Année 1883, Vendredi 9 février.)

Depuis l'édition dite « des Souscripteurs » (1849), le recueil des Méditations poétiques s'achève par Le Coquillage au bord de la mer (1842). Lamartine a joué lui aussi de cette poésie du rivage à la fin de ses recueils. Nous revenons par ailleurs sur l'évocation de la lyre. Le rivage est là clairement énoncé dans le titre. Inclinons la binarité de nos rotules, et entonnons un nouveau couplet sur le thème de la défense et de la fuite. Mais que vois-je ? est-ce la coque d'une barque effondrée en coquille ? « L'écrivain doit faire son trou » disait Georges Perec, à l'époque où il avait bonne mine. Un coquillage remplace assez bien aussi le crucifix sous l'idée de fuite. Lautréamont ne l'évoque pas à la strophe II-16 mais au milieu de la strophe III-1 : « ...pendant que le vent de la nuit, qui désire se réchauffer, fait entendre ses sifflements autour de la cabane de paille, et ébranle, par sa vigueur, ces frêles murailles, entourées à la base de débris de coquillage, apportés par les replis mourants des vagues. » Petit certes, l'orifice du coquillage (comme une vrille par l'autre côté) n'en est pas moins, — ô joie, — un trou réalisé à travers la défense du rivage. À travers lui s'exprime la fuite. Caligula ne fit-il pas ainsi ramasser les coquillages ? Au rivage le bruit de la mer... s'y renverse. Ma foi, qui peut dire l'avenir de nos souvenirs ? Le coquillage à volute rêverait-il l'enfer infundibuliforme et le murmure lugubre des voix nageant dans le pourpre Styx de Dante ? (À nos yeux, Le Coquillage au bord de la mer a quelque chose de byronien. La poésie de Byron est peu visuelle. Villemain déplorait les défauts de composition de ses œuvres ; une sorte d'esthétique de la ruine. C'est un vrac pour la vue, une poésie qui ne s'offre vraiment qu'à la pensée. Difficile donc lorsqu'on préfère la poésie visuelle.) Et lui, loin d'elle, il vit dans une boite à musique... Il vit en Chimérique ! En mystifiant sa jeune étrangère sur l'écho de sa tension, Lamartine n'évite pas le puéril. Il l'avait assumé déjà dans La Semaine sainte à la Roche-Guyon : « Que ma raison se taise, et que mon cœur adore ! » Ainsi la basilique du Sacré-Cœur, où j'ai cru apercevoir une fissure en façade ces derniers temps... n'a jamais conjuré la défaite de 1870. Il persiste ! Reconnaissons qu'il n'est pas si puéril. Il varie les objets et les approches et sait bien de quoi il parle... Disons qu'il évite les mots un peu creux comme « Royaume des cieux ». Il a le mérite de la clarté. Culte du cœur. Si le temps s'écoule, il y a une pompe qui peut (doit) tout renverser. Qui le comprend le mieux ? « Les femmes, » dirait Michelet, d'un air outré.

LE COQUILLAGE AU BORD DE LA MER
À une jeune étrangère
 
Quand tes beaux pieds distraits errent, ô jeune fille,
Sur ce sable mouillé, frange d'or de la mer,
Baisse-toi, mon amour, vers la blonde coquille
Que Vénus fait, dit-on, polir au flot amer.
 
L'écrin de l'Océan n'en a point de pareille ;
Les roses de ta joue ont peine à l'égaler ;
Et quand de sa volute on approche l'oreille,
On entend mille voix qu'on ne peut démêler.
 
Tantôt c'est la tempête avec ses lourdes vagues
Qui viennent en tonnant se briser sur tes pas ;
Tantôt c'est la forêt avec ses frissons vagues ;
Tantôt ce sont des voix qui chuchotent tout bas.
 
Oh ! ne dirais-tu pas, à ce confus murmure
Que rend le coquillage aux lèvres de carmin,
Un écho merveilleux où l'immense nature
Résume tous ses bruits dans le creux de ta main ?
 
Emporte-la, mon ange ! Et quand ton esprit joue
Avec lui-même, oisif, pour charmer tes ennuis,
Sur ce bijou des mers penche en riant ta joue,
Et, fermant tes beaux yeux, recueilles-en les bruits.
 
Si, dans ces mille accents dont sa conque fourmille,
Il en est un plus doux qui vienne le frapper,
Et qui s'élève àpeine aux bords de la coquille,
Comme un aveu d'amour qui n'ose s'échapper ;
 
S'il a pour ta candeur des terreurs et des charmes ;
S'il renaît en mourant presque éternellement ;
S'il semble au fond d'un cœur rouler avec des larmes ;
S'il tient de l'espérance et du gémissement...
 
Ne te consume pas à chercher ce mystère !
Ce mélodieux souffle, ô mon ange, c'est moi !
Quel bruit plus éternel et plus doux sur la terre,
Qu'un écho de mon cœur qui m'entretient de toi ?
(Lamartine, Méditations poétiques.)

LE PASSÉ
À M. A. de V***
 
Arrêtons-nous sur la colline
À l'heure où, partageant les jours,
L'astre du matin qui décline
Semble précipiter son cours !
En avançant dans sa carrière,
Plus faible il rejette en arrière
L'ombre terrestre qui le suit,
Et de l'horizon qu'il colore
Une moitié le voit encore,
L'autre se plonge dans la nuit !
 
C'est l'heure où, sous l'ombre inclinée,
Le laboureur dans le vallon
Suspend un moment sa journée,
Et s'assied au bord du sillon !
C'est l'heure où, près de la fontaine,
Le voyageur reprend haleine
Après sa course du matin !

Et c'est l'heure où l'âme qui pense
Se retourne et voit l'espérance
Qui l'abandonne en son chemin !
 
Ainsi notre étoile pâlie,
Jetant de mourantes lueurs
Sur le midi de notre vie,
Brille à peine à travers nos pleurs.
De notre rapide existence
L'ombre de la mort qui s'avance
Obscurcit déjà la moitié !
Et, près de ce terme funeste,
Comme à l'aurore, il ne nous reste
Que l'espérance et l'amitié !
 
Ami qu'un même jour vit naître,
Compagnon depuis le berceau,
Et qu'un même jour doit peut-être
Endormir au même tombeau !
Voici la borne qui partage
Ce douloureux pèlerinage
Qu'un même sort nous a tracé !
De ce sommet qui nous rassemble,
Viens, jetons un regard ensemble
Sur l'avenir et le passé !

(Nouvelles Méditations poétiques,
 Le Passé (début).)

Affiche du spectacle 'Polnarévolution' (1972) de Michel Polnareff. Ses cheveux qui lui font un casque parfumé...

 
Déjà ma barque fugitive,
Au souffle des zéphyrs trompeurs,
S'éloigne à regret de la rive
Que m'offraient des dieux protecteurs.
J'affronte de nouveaux orages ;
Sans doute à de nouveaux naufrages
Mon frêle esquif est dévoué ;
Et pourtant, à la fleur de l'âge,
Sur quels écueils, sur quel rivage
Déjà n'ai-je pas échoué ?
Mais d'une plainte téméraire
Pourquoi fatiguer le destin ?
À peine au milieu du chemin,
Faut-il regarder en arrière ?

Mes lèvres à peine ont goûté
Le calice amer de la vie,
Loin de moi je l'ai rejeté ;
Mais l'arrêt cruel est porté :
Il faut boire jusqu'à la lie !
Lorsque mes pas auront franchi
Les deux tiers de notre carrière,
Sous le poids d'une vie entière
Quand mes cheveux auront blanchi,
Je reviendrai du vieux Bissy
Visiter le toit solitaire
Où le ciel me garde un ami.
Dans quelque retraite profonde,
Sous les arbres par lui plantés,
Nous verrons couler comme l'onde
La fin de nos jours agités.
Là, sans crainte et sans espérance,
Sur notre orageuse existence
Ramenés par le souvenir,
Jetant nos regards en arrière,
Nous mesurerons la carrière
Qu'il aura fallu parcourir.

(Méditations poétiques,
 Adieu (extrait).)

Hogue, Erosion n°2, Mother Earth laid bare (1936).  

Venons-en à la strophe II-16 : « Il est temps de serrer les freins à mon inspiration, et de m'arrêter, un instant, en route, comme quand on regarde le vagin d'une femme ; il est bon d'examiner la carrière parcourue, et de s'élancer, ensuite, les membres reposés, d'un bond impétueux. Fournir une traite d'une seule haleine n'est pas facile ; et les ailes se fatiguent beaucoup, dans un vol élevé, sans espérance et sans remords. » Le poème Le Passé ouvre la dernière version du recueil des Nouvelles Méditations poétiques (il n'était qu'en sixième position à la première édition). Il offre au moins deux points communs : l'évocation de « la carrière » et l'image de la reprise d'haleine. On pourrait y ajouter le regard en arrière, évoqué dans divers poèmes tels Adieu (Méditations poétiques, 1820) ou Élégie : « Quand le nocher battu par les flots irrités Voit son fragile esquif menacé du naufrage, Il tourne ses regards aux bords qu'il a quittés, Et regrette trop tard les loisirs du rivage. » Mais, sans connaître le fameux tableau de Courbet, L'Origine du monde, l'image de Lautréamont est plus équivoque. (Disons d'ailleurs que L'Origine du monde (1866) avait été montré aux amateurs lors d'une vente. Ducasse a fort bien pu entendre parler de ce tableau « scandaleux ». Louis Ulbach en parlait encore en janvier 1868 dans son article La Littérature putride dans Le Figaro. Ce n'était pas la première œuvre de ce genre ; voir notamment L'Infâme Vénus couchée (1779-85) de Jean-Jacques Lequeu.) « Regarder le vagin d'une femme » pourrait signifier « jeter un regard en arrière » ou autre chose ; Eric Fischl a peint une toile intitulée Le Mauvais garçon (Bad boy, 1981) où s'insinuent la lumière et la mise en abyme angulaire du spectateur. Ne pourrait-il s'être inspiré plutôt de l'image du laboureur assis au bord du sillon ? Par ailleurs Lautréamont évoque bien l'espérance, mais les deux évocations de Lamartine nous semblent contradictoires... Retiendrait-on plutôt la première ? « C'est l'heure où... » s'accorde avec le « Il est temps de... » Mais il serait tentant de rapprocher aussi « L'ombre de la mort qui s'avance » un peu plus loin du risque évoqué par Lautréamont : « Tant pis, si quelque ombre furtive... » L'image du vol apparaît aussi à la fin du poème de Lamartine : « Ainsi, quand les vents de l'automne Ont dissipé l'ombre des bois, L'hirondelle agile abandonne Le faîte des rois. » (Et cette métaphore d'oiseau migrateur serait peut-être envisageable dans Adieu, où il est question de quitter et de revenir à « un toit »... Le sobriquet de Lamartine n'est-il pas Cigogne-Larmoyante ?) Dans ce genre de strophe de bord, il faut bien privilégier le thème ou la poésie de circonstance ; l'histoire est plutôt légère.

Il est instructif de voir que Le Passé ouvre un recueil. Lautréamont rappelle justement le passé au tout début du troisième Chant : « Rappelons les noms de ces êtres imaginaires, à la nature d'ange, que ma plume, pendant le deuxième chant, a tirés d'un cerveau, brillant d'une lueur émanée d'eux-même. Ils meurent dès leur naissance... » Lamartine fait d'ailleurs un semblable constat d'échec par la suite : « Hélas ! partout où tu repasses, C'est le deuil, le vide ou la mort, Et rien n'a germé sur nos traces Que la douleur ou le remords. » La renverse de midi, soit le soleil au zénith, est un choix qui place comme un plan vertical. Et le choix d'appeler son ami Aymon de Virieu introduit une sorte de double opportun ; ils font porte. On ne peut pas dire que cela se raccorde avec la bouche du Coquillage au bord de la mer des Méditations poétiques mais leurs deux plans de travail se ressemblent. (Il semble que Lamartine n'ait jamais eu l'intention de faire un diptyque.) Le refrain de la strophe III-1 montre bien aussi la reprise sur la poésie du rivage : « Nos chevaux galopaient le long du rivage, comme s'ils fuyaient l'œil humain. » Cette fuite longitudinale affirme corrélativement le rivage comme défense frontale. Où est la fin de ton vol ? Il est sans fin... sans fin... Le passé n'est-il qu'un rivage, comme celui des Cimmériens celui des légendes ? Longer le rivage serait métaphore de remonter dans le temps. Vers les marcassins de l'humanité... H. G. Wells l'a fort bien employée, — il était dans la vérité poétique de son sujet, — au début de son roman de science-fiction Quand le Dormeur s'éveillera (1899). Il n'y a plus de continuité réelle chez Lamartine, mais comme il le dit, à l'inverse, à la fin des Adieux à la mer, chaque souvenir imprimé est le souvenir d'une rive. Dans Philosophie, il écrit, de manière plus commune : « Il fut un temps, peut-être, où mes jours mieux remplis, [...] Dans la nuit du passé ne tombaient pas si vides. » Jouons donc, comme aimait le faire Balzac, sur le mot « jour ». (Y a-t-il un plus beau mot dans toute son œuvre ?) Les étoiles sont quelque jour... quelques jours mémorables échappés à l'oubli. C'est encore une vision discontinue. Parfois un lointain rivage, pour Lamartine, est le Ciel. Mais on perçoit mieux son exploitation des ensembles d'éléments signifiant la fuite : soit les traits des rivages ; soit les points des étoiles...

   « Ainsi se produit une résonance double (Zweik-lang) — écriture-point — en dehors de la relation pratique-utilitaire. C'est un balancement de deux mondes qui ne pourront jamais s'équilibrer. Nous nous trouvons devant une situation insensée, anarchique — l'écriture est troublée par un élément étranger, avec lequel nulle relation n'est possible.
   Le point, arraché ainsi à sa position habituelle, prend maintenant l'élan pour faire le bond d'un monde à l'autre, se libérant de sa soumission et du pratique-utilitaire. Le point commence à vivre comme un être autonome et de sa soumission il évolue vers une nécessité intérieure. C'est là le monde de la peinture. » (Wassily Kandinsky, Point et ligne sur plan, Point, p.29, trad. S. & J. Leppien.)

Finalement, ce poème Le Passé rappelle beaucoup l'ouverture de L'Enfer (1314) de Dante : « J'étais au milieu de ma course... » C'est un autre cas où la renverse est employée comme principale figure d'ouverture. On y trouve également ces évocations de la carrière, du moment de repos, et de ce regard en arrière, qui apparaissent chez Lamartine et à la fin du chant deuxième chez Lautréamont. Et cette fois, on comprend mieux l'histoire de l'abandon de l'espérance... Dante joue de la forêt obscure comme d'un océan. Il débouche sur un rivage où il lui est défendu de pénétrer frontalement ; ce qui est bien l'expression de la défense. Il est refoulé par des animaux comme des vagues déferlantes contre une falaise. On ne pénètre pas ainsi dans le livre ou la page, aux taches de rousseur, on aligne ses graffiti le long. Différance obligée. Avec l'arrivée de son double (l'ombre de Virgile) s'ouvre une porte, une autre route pour « fuir » au lieu de pleurer... (C'était chez Lautréamont le fameux « autre chemin philosophique » des grues frileuses à la strophe I-1.) La fuite dynamique (extériorisée) remplace la fuite statique (intériorisée), mais il n'y a que la ressource de la fuite. De fait, sa traversée de l'Enfer va collectionner des tableaux de retrouvailles avec des gens qu'il a connus au cours de sa vie passée. Et même si Dante coupe les différents cercles dans son parcours, la configuration de son Enfer est une sorte de long rivage enroulé. Cercles concentriques ou spirale... Nous avions déjà rapporté des intertextes relatifs aux Limbes pour la strophe III-1. Ce rapprochement nous conforte. Il nous permet aussi de voir qu'un partage entre les strophes II-16 et III-1 trouble la vue d'une certaine réécriture de la strophe I-1. Par rapport à l'œuvre de Dante, chaque chant est peut-être à voir comme un « cercle ». (Nous avions d'ailleurs envisagé la lecture circulaire pour le premier chant, où cela permettrait de lever la singularité d'emploi du « Plût au ciel que... ». Mais la lecture circulaire du second chant n'est guère pratiquable. La strophe II-1 introduit la fuite des mots et des larmes (?), c'est-à-dire la fuite statique, plutôt que la fuite à cheval. On ne surchargera pas cette notion de « cercle ».)

   « Je ne puis rappeler le moment où je m'engageai dans la forêt périlleuse, tant ma léthargie fut profonde ! mais je marchais avec effroi dans ces gorges obscures, lorsque j'atteignis le pied d'une colline qui les terminait ; et, levant les yeux en haut, je vis que son front s'éclairait déjà des premiers rayons de l'astre qui guide l'homme dans sa route.
   Alors mon sang, qu'une nuit de détresse avait glacé, se réchauffa dans mes veines ; et comme celui qui s'est échappé du naufrage, et qui, tout haletant sur le bord de la mer, y tourne encore les yeux et le contemple, ainsi je m'arrêtai, et j'osai sonder d'un œil affaibli ces profondeurs d'où jamais ne sortit un homme vivant.
   Après avoir un peu reposé mes membres épuisés, je commençai à gravir péniblement cette côte solitaire ; mais à peine je touchais à ses bords escarpés, qu'une panthère, peinte de diverses couleurs, sauta légèrement dans mon sentier, et me défendit si bien l'approche de la colline, que je fus souvent tenté de retourner en arrière. » (Dante, L'Enfer, Chant Ier, trad. A. de Rivarol.)

Il y a un poème sur les ruines, un seul, dans les Nouvelles méditations poétiques. (Les ruines seront bien plus présentes chez le jeune Victor Hugo.) En l'occurence, il s'agit du Colisée. Aurélie Loiseleur a sans doute raison d'évoquer à son propos des souvenirs du Pèlerinage de Childe-Harold de lord Byron. Dans ce monument en ruine, Lamartine retrouve la côte hantée par les oiseaux de proie et habitée par une épave. Ce qui nous intéresse dans ce poème, La Liberté ou Une Nuit à Rome, c'est que Lamartine explicite en effet le lien entre notre motif (de la fuite à travers la défense) et cette idée de la Liberté. On la connaît peut-être mieux à travers des apparitions allégoriques telle celle de Goethe à la fin de sa tragédie Egmont (1788). C'est un éclairage sémantique utile. Nous y reviendrons en commentant La Solitude, Lamartine a été un étonnant « libertaire » chrétien ; tout au moins à cette époque. C'est vers 1824 qu'il s'est rapproché des libéraux. La présence de ces motifs relatifs à la liberté dans sa poésie ne laisse pas douter de sa sincérité. (Nous découvrons avec surprise sa cohérence avec la poésie du cœur. Nous avions peu réfléchi sur la Liberté. Elle est ici moins jouissance de ses facultés que jouissance du renversement ou du « déplacement » dans son équivoque.) On les retrouve en force chez le personnage de Corbière. En tant que napoléonien, on l'aurait plutôt vu à l'opposé de Lamartine. (Celui-ci dénonçait la perversion des conquêtes napoléoniennes faites au nom de la Liberté des peuples.) En fait, Lamartine se battait après la chute de Napoléon Ier contre la tyrannie exercée par Napoléon, et l'autre se battait contre l'Angleterre. Chacun avait donc son tyran pour affirmer son amour de la renversante Liberté, à la voix de clairon... (Rév. janvier 2007)

Aux sommets escarpés du fronton solitaire,
L'aigle à la frise étroite a suspendu son aire :
Au bruit sourd de mes pas, qui troublent son repos,
Il jette un cri d'effroi, grossi par mille échos,
S'élance dans le ciel, en redescend, s'arrête,
Et d'un vol menaçant plane autour de ma tête.
Du creux des monuments, de l'ombre des arceaux,
Sortent en gémissant de sinistres oiseaux :
Ouvrant en vain dans l'ombre une ardente prunelle,
L'aveugle amant des nuits bat les murs de son aile ;
La colombe, inquiète à mes pas indiscrets,
Descend, vole et s'abat de cyprès en cyprès,
Et sur les bords brisés de quelque urne isolée,
Se pose en soupirant comme une âme exilée.
 
Les vents, en s'engouffrant sous ces vastes débris,
En tirent des soupirs, des hurlements, des cris :
On dirait qu'on entend le torrent des années
Rouler sous ces arceaux ses vagues déchaînées,
Renversant, emportant, minant de jours en jours
Tout ce que les mortels ont bâti sur son cours.

Les nuages flottants dans un ciel clair et sombre,
En passant sur l'enceinte y font courir leur ombre,
Et tantôt, nous cachant le rayon qui nous luit,
Couvrent le monument d'une profonde nuit,
Tantôt, se déchirant sous un souffle rapide,
Laissent sur le gazon tomber un jour livide,
Qui, semblable à l'éclair, montre à l'œil ébloui
Ce fantôme debout du siècle évanoui ;
Dessine en serpentant ses formes mutilées,
Les cintres verdoyants des arches écroulées,
Ses larges fondements sous nos pas entrouverts,
Et l'éternelle croix qui, surmontant le faîte,
Incline comme un mât battu par la tempête.

 
Rome ! te voilà donc ! Ô mère des Césars !
J'aime à fouler aux pieds tes monuments épars ;
J'aime à sentir le temps, plus fort que ta mémoire,
Effacer pas à pas les traces de ta gloire !
L'homme serait-il donc de ses œuvres jaloux ?
Nos monuments sont-ils plus immortels que nous ?
Egaux devant le temps, non, ta ruine immense
Nous console du moins de notre décadence.
J'aime, j'aime à venir rêver sur ce tombeau,
À l'heure où de la nuit le lugubre flambeau
Comme l'œil du passé, flottant sur des ruines,
D'un pâle demi-deuil revêt tes sept collines,
Et, d'un ciel toujours jeune éclaircissant l'azur,
Fait briller les torrents sur les flancs de Tibur.
Ma harpe, qu'en passant l'oiseau des nuits effleure,
Sur tes propres débris te rappelle et te pleure,
Et jette aux flots du Tibre un cri de liberté,
Hélas ! par l'écho même à peine répété.
 
« Liberté ! nom sacré, profané par cet âge,
J'ai toujours dans mon cœur adoré ton image,
Telle qu'aux jours d'Emile et de Léonidas,
T'adorèrent jadis le Tibre et l'Eurotas ;
Quand tes fils se levant contre la tyrannie,
Tu teignais leurs drapeaux du sang de Virginie,
Ou qu'à tes saintes lois glorieux d'obéir,
Tes trois cents immortels s'embrassaient pour mourir ;
Telle enfin que d'Uri prenant ton vol sublime,
Comme un rapide éclair qui court de cime en cime,
Des rives du Léman aux rochers d'Appenzell,
Volant avec la mort sur la flèche de Tell,
Tu rassembles tes fils errants sur les montagnes,
Et, semblable au torrent qui fond sur leurs campagnes
Tu purges à jamais d'un peuple d'oppresseurs
Ces champs où tu fondas ton règne sur les mœurs !
(Lamartine, Nouvelles Méditations poétiques,
                   La Liberté, ou Une nuit à Rome, extrait.)

Rome, le Colisée construit à la fin du Ier siècle après J.-C. sous la dynastie des Flaviens (Vespasien et ses fils, Titus et Domitien). Image du film américain 'La Planète des singes' de Franklin J. Schaffner (1968) d'après le roman de Pierre Boulle (1963)

 
   EGMONT, seul. — Homme cruel ! Tu ne croyais pas me faire ce bien par ton fils. Par lui je suis délivré des soucis et des douleurs, de la crainte et de tout sentiment pénible. La nature réclame avec douceur et avec force son dernier tribut. C'en est fait, c'est résolu ! Et ce qui, la nuit dernière, me tenait dans le doute, éveillé sur ma couche, assoupit maintenant mes sens avec l'irrévocable certitude. (Il se place sur le lit. Musique.) Doux sommeil, tu viens avec le plus aimable empressement, comme un bonheur pur, sans être imploré, sans être invoqué. Tu délies les nœuds des sombres pensées ; tu mêles toutes les images de la joie et de la douleur ; le flot des intimes harmonies coule sans obstacle, et, plongés dans un délicieux égarement, nous nous sentons défaillir et nous cessons d'être. (Il s'endort ; la musique accompagne son sommeil. Derrière son lit la muraille semble s'ouvrir : une brillante apparition se montre. La Liberté, en vêtements célestes, environnée d'une clarté, repose sur un nuage. Elle a les traits de Claire, et se penche vers le héros endormi. Elle exprime un sentiment de pitié ; elle paraît gémir sur lui. Bientôt elle se remet, et, d'un geste encourageant, elle lui montre le faisceau de flèches, puis le sceptre et le bonnet. Elle l'invite à la joie, et, en lui annonçant que sa mort donnera la liberté aux provinces, elle le déclare vainqueur, et lui présente une couronne de laurier. Comme elle approche la couronne de la tête d'Egmont, il fait le mouvement d'un homme qui s'agite dans le sommeil, en sorte que son visage se trouve tourné du côté de l'apparition. Elle tient la couronne suspendue sur la tête du Comte. On entend de fort loin une musique guerrière de fifres et de tambours ; aux premiers sons de cette musique, l'apparition s'évanouit. Le bruit devient plus fort. Egmont s'éveille. La prison est faiblement éclairée par l'aurore. Le premier mouvement du prisonnier est de porter la main à sa tête. Il se lève et regarde autour de lui, en tenant toujours la main à son front.) La couronne a disparu ! Belle image, la clarté du jour t'a fait évanouir ! Oui, elles étaient là ; elles étaient réunies les deux plus douces joies de mon cœur. La divine liberté avait emprunté les traits de ma bien-aimée ; la ravissante jeune fille avait pris les habits célestes de mon amie. Dans le premier instant, elles paraissent unies, plus sérieuses que souriantes. Elle marchait devant moi, les pieds teints de sang, le bord de sa robe flottante souillé de sang. C'était mon sang et le sang de bien des héros. Non, il n'a pas été versé en vain. Passez au travers ! Brave peuple, la déesse de la victoire te conduit. Et, comme la mer perce vos digues, percez, renversez le boulevard de la tyrannie ; emportez-la, submergée, loin du sol qu'elle ose envahir. (Les tambours approchent.) Écoutez ! écoutez ! Que de fois ce bruit m'appela à marcher d'un pas libre au champ du combat et de ta victoire ! Que mes compagnons s'avançaient joyeux dans la périlleuse, la glorieuse carrière ! Moi aussi, je marche de cette prison au-devant d'un glorieux trépas : je meurs pour la liberté, pour laquelle j'ai vécu et combattu, et à laquelle aujourd'hui je me livre en sacrifice. (Le fond du théâtre est occupé par une file de soldats espagnols, portant des hallebardes.) Oui, amenez-les tous ensemble ! Serrez vos rangs : vous ne m'effrayez pas. Je suis accoutumé à marcher devant les lances et contre les lances, environné de la mort menaçante, à sentir soudain redoubler en moi la courageuse ardeur. (Tambours.) L'ennemi t'enveloppe de toutes parts. Les épées brillent. Amis, que votre courage s'élève ! Vous avez derrière vous vos pères, vos femmes, vos enfants ! (Montrant du doigt les Espagnols.) Et ceux-là, ce n'est qu'une vaine parole du maître qui les pousse, ce n'est pas leur cœur. Défendez vos biens ! Et, pour sauver ce que vous avez de plus cher, tombez avec joie, comme je vous en donne l'exemple ! (Tambours. Il marche aux Espagnols d'un pas ferme, et s'avance vers la porte du fond : le rideau tombe. La musique reprend, et termine la pièce par une fanfare.) »
(Goethe, Egmont, fin de l'Acte V, trad. Porchat.)

   « Si l'utilisation qu'il fait de l'image du miroir témoigne bien de l'existence chez Lamartine de ce narcissisme cosmique dont parle Gaston Bachelard, il n'a pas ignoré pour autant le narcissisme égoïste ou amoureux entretenu par la contemplation de soi-même. Mais celui-ci prend chez lui une forme bien particulière qui va nous confirmer cette tendance constante chez le poète à la spiritualisation de l'expérience affective aussi bien que de l'expérience concrète. Être seul, pour Lamartine, c'est être :
   « Un œil qui dans un œil ne se réfléchit pas... » (Jocelyn, Troisième époque)
   L'amour abolit la solitude parce qu'il permet de se retrouver soi-même dans un autre être, et c'est le regard qui est l'instrument privilégié de cette identification. » (Christian Croisille, « La Symbolique du miroir dans la poésie lamartinienne », Relire Lamartine aujourd'hui, actes du colloque international (Mâcon, juin 1990), Nizet, 1993, p.330.)


 Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques, l'enlèvement de Ganymède dans L'Enthousiasme (II-12

Pour la strophe II-12, le détournement de l'Hymne de l'enfant à son réveil de Lamartine, qui figure avec La Lampe du temple dans le Livre premier des Harmonies poétiques et religieuses (1830), a été vu par Pierre-Olivier Walzer. Cette relation intertextuelle paraît acquise. Néanmoins, il est peut-être sévère d'y voir une correction hargneuse. Il n'y a pas que ce bigotisme chez Lamartine, et encore le mesure-t-on mal aujourd'hui par rapport à l'orthodoxie de son temps.

Un beau jour, ou peut-être une nuit, près d'un lac, notre attention s'est posée sur l'évocation du condor des Andes, qui donne couleur locale et valeur autobiographique : « ...si, quand il te plaît, tu envoies le choléra ravager les cités, ou la mort emporter dans ses serres, sans aucune distinction, les quatre âges de la vie, je ne veux pas me lier avec un ami si redoutable. Non pas que la haine conduise le fil de mes raisonnements ; mais, j'ai peur, au contraire, de ta propre haine, qui, par un ordre capricieux, peut sortir de ton cœur et devenir immense, comme l'envergure du condor des Andes. Tes amusements équivoques ne sont pas à ma portée, et j'en serais probablement la première victime. » En relation avec le début de l'ode L'Enthousiasme (Méditations poétiques, 1820) de Lamartine, nous serions tentés d'y voir une allusion à la légende de Ganymède. D'après Pierre Commelin : « Ce jeune prince [fils de Tros, roi de Dardanie ou Troie,] était d'une si éclatante beauté, que Jupiter voulut en faire son échanson. Un jour que Ganymède chassait sur le mont Ida en Phrygie, le dieu se métamorphosa en aigle et l'enleva dans l'Olympe. » Lamartine a ajouté une âpre lutte avec l'aigle noir... l'oiseau roi couronné, qui traduit manifestement, une fois de plus, la trituration de l'épisode biblique de la lutte de Jacob avec l'Ange. C'était décidément quelque chose de fort chez lui. En revanche, à la strophe II-12 il n'y a pas de lutte, et l'allusion n'est vraiment sensible qu'avec le souvenir de L'Enthousiasme. (Dans l'ensemble des Chants, Lautréamont a comme repoussé cette légende. Il a surtout trituré la métamorphose en oiseau, — Maldoror en aigle (III-2), l'homme-pélican (V-2), — et non pas l'enlèvement. S'il y a une impression d'enlèvement à la strophe V-6, Maldoror en cavalier succède au vol du milan. De même pour le vol de la chouette à la patte cassée à la strophe VI-3.) L'image « [tu envoies] la mort emporter dans ses serres... » a sans doute été soigneusement choisie. Mais la conclusion sèche « j'en serais probablement la première victime » barre l'idée d'un rapt d'enfant au présent. (Après tout, telle l'histoire consolante du bon génie dans le Vathek (1786) de Beckford, le rapt de Ganymède est bien compris comme une mort.) Cela sert une logique d'enchaînement sur la strophe II-11 (où s'est déjà passée la lutte avec la lampe-ange). Même s'il s'agit à présent d'un souvenir d'enfance, qui pourrait donc donner lieu à toutes possibilités, l'oiseau, devenu condor, n'est qu'une menace planant dans le ciel où est remonté l'ange noirci de la lampe du sanctuaire.

L'ENTHOUSIASME
 
Ainsi, quand l'aigle du tonnerre
Enlevait Ganymède aux cieux,
L'enfant, s'attachant à la terre,
Luttait contre l'oiseau des dieux ;
Mais entre ses serres rapides
L'aigle pressant ses flancs timides,
L'arrachait aux champs paternels ;
Et, sourd à la voix qui l'implore,
Il le jetait, tremblant encore,
Jusques aux pieds des immortels.
 
Ainsi quand tu fonds sur mon âme,
Enthousiasme, aigle vainqueur,
Au bruit de tes ailes de flamme
Je frémis d'une sainte horreur ;

Je me débats sous ta puissance,
Je fuis, je crains que ta présence
N'anéantisse un cœur mortel,

Comme un feu que la foudre allume,
Qui ne s'éteint plus, et consume
Le bûcher, le temple et l'autel.
 
Mais à l'essor de la pensée
L'instinct des sens s'oppose en vain ;
Sous le dieu, mon âme oppressée
Bondit, s'élance, et bat mon sein.
La foudre en mes veines circule :
Étonné du feu qui me brûle,
Je l'irrite en le combattant,
Et la lave de mon génie
Déborde en torrents d'harmonie,
Et me consume en s'échappant.
 
Muse, contemple ta victime !
Ce n'est plus ce front inspiré,
Ce n'est plus ce regard sublime
Qui lançait un rayon sacré :
Sous ta dévorante influence,
À peine un reste d'existence
À ma jeunesse est échappé.
Mon front, que la pâleur efface,
Ne conserve plus que la trace
De la foudre qui m'a frappé.

 
Heureux le poète insensible !
Son luth n'est point baigné de pleurs,
Son enthousiasme paisible
N'a point ces tragiques fureurs.
De sa veine féconde et pure
Coulent, avec nombre et mesure,
Des ruisseaux de lait et de miel ;
Et ce pusillanime Icare,
Trahi par l'aigle de Pindare,
Ne retombe jamais du ciel.
 
Mais nous, pour embraser les âmes,
Il faut brûler, il faut ravir
Au ciel jaloux ses triples flammes,
Pour tout peindre, il faut tout sentir.
Nos cœurs de la nature entière
Doivent concentrer les rayons ;
Et l'on accuse notre vie !
Mais ce flambeau qu'on nous envie
S'allume au feu des passions.
 
Non, jamais un sein pacifique
N'enfanta ces divins élans,

Ni ce désordre sympathique
Qui soumet le monde à nos chants.
Non, non, quand l'Apollon d'Homère,
Pour lancer ses traits sur la terre,
Descendait des sommets d'Éryx,
Volant aux rives infernales,
Il trempait ses armes fatales
Dans les eaux bouillantes du Styx.
 
Descendez de l'auguste cime
Qu'indignent de lâches transports !
Ce n'est que d'un luth magnanime
Que partent les divins accords.
Le cœur des enfants de la lyre
Ressemble au marbre qui soupire
Sur le sépulcre de Memnon ;
Pour lui donner la voix et l'âme,
Il faut que de sa chaste flamme
L'œil du jour lui lance un rayon.
 
Et tu veux qu'éveillant encore
Des feux sous la cendre couverts,
Mon reste d'âme s'évapore
En accents perdus dans les airs !

La gloire est le rêve d'une ombre ;
Elle a trop retranché le nombre
Des jours qu'elle devait charmer.
Tu veux que je lui sacrifie
Ce dernier souffle de ma vie !
Je veux le garder pour aimer.

(Méditations poétiques, XII.)

Max Ernst, Deux enfants menacés par un rossignol (1924).

 
LA GLOIRE
 
Ainsi l'aigle superbe au séjour du tonnerre
S'élance ; et, soutenant son vol audacieux,
Semble dire aux mortels : Je suis né sur la terre,
      Mais je vis dans les cieux.
 
Oui, la gloire t'attend ; mais arrête, et contemple
À quel prix on pénètre en ses parvis sacrés ;
Vois : l'infortune, assise à la porte du temple,
      En garde les degrés.
(Méditations poétiques, XV. extrait.)

HYMNE DE L'ENFANT
À SON RÉVEIL
 
O Père qu'adore mon père !
Toi qu'on ne nomme qu'à genoux !
Toi dont le nom terrible et doux
Fait courber le front de ma mère !

 
On dit que ce brillant soleil
N'est qu'un jouet de ta puissance ;
Que sous tes pieds il se balance
Comme une lampe de vermeil.
 
On dit que c'est toi qui fais naître
Les petits oiseaux dans les champs,
Et qui donne aux petits enfants
Une âme aussi pour te connaître.
 
On dit que c'est toi qui produis
Les fleurs dont le jardin se pare,
Et que sans toi, toujours avare,
Le verger n'aurait pas de fruits.
 
Aux dons que ta bonté mesure
Tout l'univers est convié ;
Nul insecte n'est oublié
À ce festin de la nature.
 
L'agneau broute le serpolet,
La chèvre s'attache au cytise,
La mouche au bord du vase puise
Les blanches gouttes de mon lait ;
 
L'alouette a la graine amère
Que laisse envoler le glâneur,
Le passereau suit le vanneur,
Et l'enfant s'attache à sa mère.
 
Et pour obtenir chaque don
Que chaque jour tu fais éclore,
À midi, le soir, à l'aurore,
Que faut-il ? Prononcer ton nom !

 
O Dieu ! ma bouche balbutie
Ce nom des anges redouté :
Un enfant même est écouté
Dans le chœur qui te glorifie.

 
On dit qu'il aime à recevoir
Les vœux présentés par l'enfance,
À cause de cette innocence
Que nous avons sans le savoir.
 
On dit que leurs humbles louanges
À son oreille montent mieux,
Que les anges peuplent les cieux,
Et que nous ressemblons aux anges.

Ah ! puisqu'il entend de si loin
Les vœux que notre bouche adresse,
Je veux lui demander sans cesse
Ce dont les autres ont besoin.
 
Mon Dieu, donne l'onde aux fontaines,
Donne la plume aux passereaux,
Et la laine aux petits agneaux,
Et l'ombre et la rosée aux plaines ;
 
Donne au malade la santé,
Au mendiant le pain qu'il pleure,
À l'orphelin une demeure,
Au prisonnier la liberté ;
 
Donne une famille nombreuse
Au père qui craint le Seigneur ;
Donne à moi sagesse et bonheur,
Pour que ma mère soit heureuse !
 
Que je sois bon, quoique petit,
Comme cet enfant dans le temple,
Que chaque matin je contemple
Souriant au pied de mon lit !
 
Mets dans mon âme la justice,
Sur mes lèvres la vérité ;
Qu'avec crainte et docilité
Ta parole en mon cœur mûrisse !

 
Et que ma voix s'élève à toi
Comme cette douce fumée
Que balance l'urne embaumée
Dans la main d'enfants comme moi !

(Harmonies poétiques et religieuses,
   Livre Ier, VII.)

   COMMENTAIRE DE LAMARTINE (1849)
   
   Ces strophes sont du même printemps que la Bénédiction (cinquième harmonie).
   On pourrait dans ce genre en faire de bien diverses et de bien meilleures. La poésie de l'enfance n'est pas trouvée : La Fontaine lui aigrit un peu l'esprit ; ses fables lui inspirent plus de malice que de bonté, aucune piété. Celui qui ferait le livre de cantiques des enfants aurait fait un bon et beau livre. Les éléments de ce chant, naïf sans afféterie et enfantin sans puérilité, se rencontrent dans Fénélon, dans Bernardin de Saint-Pierre, dans Pluche, dans quelques écrivains anglais. Il faut leur épeler les pages de la nature, et leur chanter en notes simples leurs propres impressions. C'est un livre qu'une femme de génie devrait tenter ; nous y échouerions.

  Image du film 'M le Maudit' (1931) de Fritz Lang.

On connaît bien en littérature ces histoires d'enfants qu'on disait sobrement « rappelés au Ciel » ou, selon l'humour des auteurs, « rattrapés par l'Ogre »... La mortalité infantile était encore importante au XIXème siècle. Lamartine a perdu ses deux enfants en bas âge. (Charles Nodier a perdu deux fils à moins de deux ans. Peu après, en 1823, Victor Hugo a perdu son premier né, Léopold, dans sa première année. Arthur Conan Doyle, né à Édimbourg en 1859, a eu 9 frères et sœurs dont 3 sont morts en bas âge. Et Charles Darwin a perdu trois de ses dix enfants avant l'âge de dix ans entre 1839 et 1859. Il est connu que cela a stimulé son intérêt pour le problème particulier des unions consanguines.) Cette réalité (la crainte d'une mort prématurée) se ressent un peu dans l'Hymne de l'enfant à son réveil. L'enfant est peut-être compris dans le « festin de la nature »... (L'image de l'alouette et sa graine pourrait évoquer l'aigle de Ganymède ou le condor chez Lautréamont. Mais c'était probablement un cliché sur la charité chrétienne, banal dans les prières : Nourrir l'oiseau du ciel ; on trouve cela dans une idylle d'André Chénier par exemple.) Sa générosité, qui veut attirer l'attention plutôt sur les autres que sur lui-même, traduirait un peu aussi sa crainte... De ce point de vue, Maldoror enfant n'est pas que dans l'inversion, il rend des équivoques plus apparentes : « Chaque jour, les mains jointes, j'élèverai vers toi les accents de mon humble prière, puisqu'il le faut ; mais, je t'en supplie, que ta providence ne pense pas à moi ; laisse-moi de côté, comme le vermisseau qui rampe sous la terre. » Il n'y a pas que la contestation raisonneuse d'un vieux culte.

On connaît bien encore cette image des séraphins balançant les encensoirs chez Honoré de Balzac ou Edgar Poe. Dans l'Hymne de l'enfant à son réveil, Lamartine joue plusieurs fois avec elle, puisqu'elle apparaît dès le début du poème dans le soleil balancé par Dieu. D'ailleurs Lautréamont l'a reprise en écrivant : « ...t'offrir l'encens de ma prière enfantine » ; « ...ma bouche est prête, à n'importe quelle heure du jour, à exhaler, comme un souffle artificiel, le flot de mensonges... » Aussi, nous voyons la fin du Chant deuxième comme un déploiement de la fin du Chant premier. Il y a une certaine réécriture de la strophe I-12 dans la strophe II-12. Au début, les cauchemars et les fatigues de Maldoror enfant reprennent par exemple ce qui avait dit pour l'élève interne. Ensuite, c'est par rapport à la référence à Hamlet que nous percevons ou suivons le mieux la logique. Le mouvement de la strophe I-12 est ici inversé. Au lieu d'une chute sur terre, c'est à présent une « chute inversée », vers le ciel. « La musique creuse le ciel » disait Baudelaire. Le possible surgissement de l'oiseau du fond du ciel nous apparaît comme le symétrique du saut des crânes de la fosse dans la scène référente du cimetière d'Hamlet. Il y a d'ailleurs aussi le tir des canons et les fanfares vers le ciel au début de la pièce de Shakespeare, avant la venue du fantôme du père d'Hamlet (I,4). Le choix de ce poème particulier (ni emblématique ni très remarquable) chez Lamartine nous paraît donc surtout adapté à un projet poétique, voire esthétique.

Il est utile de considérer L'Enthousiasme car, tout d'abord, cela montre qu'il existe une pièce pour laquelle l'inversion des arguments n'est pas nécessaire. Dans Le Désespoir et La Foi (Méditations poétiques, 1820) Lamartine déverse également amertume et reproches à Dieu. (Comme dans le film Breaking the waves, il fait certes lui-même les réponses après les reproches... On commence à comprendre...) Cela nous semble loin de faire cinquante cinquante au bilan général, mais il y a bien ainsi quelques « battements » dans ses œuvres. Il est plus juste de donner cette image de Lamartine. Ensuite, et surtout, le « dieu » Enthousiasme suggère des glissements de sens enrichissant. (L'enthousiasme est en fait le transport ; voir le poème Dieu, vers 35-44. Ce ne serait pas loin de l'image de l'Ange enlevant Clovis...) Il s'allie à la pensée et à la gloire. L'aigle revient bien dans La Gloire. (Et comment oublier qu'il fut un symbole napoléonien ? Lamartine échappa à la conscription en 1812 en devenant le maire de Milly. Sinon, il aurait peut-être été de la Moskova... et de la Berezina... Devoir suivre un projet de conquête, ce n'est pas être libre. Pour les ultras, Napoléon Ier était « l'Ogre de Corse ».) Cela n'invalide pas le rapprochement précédent. Mais le caractère méchamment parodique est moins certain qu'il n'y paraissait sur une seule référence. On entrevoit mieux l'importance d'un propos possible sur la poésie.

En décrivant son lamentable état de santé, au début de la strophe, Maldoror enfant singe presque Lamartine que sa passion de poète laisse presque exsangue. Cela tourne autour de la pâleur du visage comme vampirisé par la pensée : « Le jour, ma pensée se fatigue dans des méditations bizarres, pendant que mes yeux errent au hasard dans l'espace ; et, la nuit, je ne peux pas dormir. Quand faut-il alors que je dorme ? Cependant, la nature a besoin de réclamer ses droits. Comme je la dédaigne, elle rend ma figure pâle et fait luire mes yeux avec la flamme aigre de la fièvre. » Et les autres avant soi bien sûr : « Je me suis aperçu que les autres enfants sont comme moi ; mais, ils sont plus pâles encore, et leurs sourcils sont froncés, comme ceux des hommes, nos frères aînés. » Sur ce point, on peut voir une exagération parodique. Le rejet de la gloire est aussi mentionné in fine : « Les hommes, eux, mettent leur gloire à t'imiter ; c'est pourquoi la bonté sainte ne reconnaît pas son tabernacle dans leurs yeux farouches : tel père, tel fils. » La revendication générale reste la même : « Je voudrais t'aimer et t'adorer ; mais, tu es trop puissant, et il y a de la crainte, dans mes hymnes. » Notons que Maldoror introduit subrepticement la création littéraire à travers le devoir de la prière envers le « Créateur de l'univers ». Il ne s'agit pas seulement en effet de réciter des textes existants : « ...lorsque j'accomplis le pénible devoir, ordonné par mes parents, de t'adresser quotidiennement un cantique de louanges, accompagné de l'ennui inséparable que me cause sa laborieuse invention, alors, je suis triste et irrité, le reste de la journée... » Arvède Barine rappelle quelque part, dans son essai sur Edgar Poe, qu'il a fallu deux cent ans à la littérature nord américaine pour publier « son premier poème, réellement en vers, qui ne soit pas un prêche déguisé. » L'enfance de la littérature est dans la poésie religieuse. Les poètes finissent par ressentir et réclamer autre chose... Ils deviennent philosophes.

Dans le roman Les Misérables (1862), Victor Hugo a utilisé l'image de l'aigle pour l'esprit dans l'une des discussions entre Tholomyès, « un viveur de trente ans mal conservé », et ses amis étudiants. Dans le groupe, « C'était lui qui avait l'esprit. » (I,3,II) — Comme le baptiste dit de Jésus dans les Évangiles : « J'ai vu l'esprit tel une colombe descendre du ciel et demeurer sur lui. » (Je.1.32) — Le chapitre s'intitule « Sagesse de Tholomyès ». Tholomyès voudrait d'abord un peu moins de « bruit » et d'ivresse : « — Ne parlons point au hasard ni trop vite, s'écria-t-il. Méditons si nous voulons être éblouissants. Trop d'improvisation vide bêtement l'esprit. » On lui répond « — À bas le tyran ! » Il est amusant de remarquer que cela se passe justement sous la Restauration, « en l'année 1817 ». Cela tombe finalement dans la même poésie... On remarquera que Hugo introduit là également le condor, l'oiseau cher à Lautréamont, moins associé à l'Empire peut-être. Chez Hugo, la fiente vient aussi souvent en association avec l'aigle ou l'oiseau de proie. Tholomyès finira par s'incliner. « — À bas la sagesse ! oubliez tout ce que j'ai dit. » Avec parfois un air lamartinien : « Été, je te salue. »

   « — Tholomyès, fit Blacheville, contemple mon calme.
   — Tu en es le marquis, répondit Tholomyès.
   Ce médiocre jeu de mots fit l'effet d'une pierre dans une mare. Le marquis de Montcalm était un royaliste alors célèbre. Toutes les grenouilles se turent.
   — Amis, s'écria Tholomyès, de l'accent d'un homme qui ressaisit l'empire, remettez-vous. Il ne faut pas que trop de stupeur accueille ce calembour tombé du ciel. Tout ce qui tombe de la sorte n'est pas nécessairement digne d'enthousiasme et de respect. Le calembour est la fiente de l'esprit qui vole. Le lazzi tombe n'importe où ; et l'esprit, après la ponte d'une bêtise, s'enfonce dans l'azur. Une tache blanchâtre qui s'aplatit sur le rocher n'empêche pas le condor de planer. Loin de moi l'insulte au calembour ! Je l'honore dans la proportion de ses mérites : rien de plus. Tout ce qu'il y a de plus auguste, de plus sublime et de plus charmant dans l'humanité, et peut-être hors de l'humanité, a fait des jeux de mots. » (Victor Hugo, Les Misérables, Première partie, Livre 3, Chapitre VII.)

« Dans son éternel dialogue avec l'excentrique python, il pressent de plus en plus que ce dialogue n'est qu'un monologue ; que Dieu c'est lui-même ; qu'il lui a prêté sa propre laideur, « mirage fallacieux de l'épouvantement » ; » (Maurice Blanchot, L'Expérience de Lautréamont, Le Cœur de l'univers.)

« L'homme est Dieu par la pensée » dit Lamartine. Il est malin d'avoir introduit cette strophe II-12 comme un souvenir d'enfance, c'est-à-dire de l'avoir ainsi inscrit dans le mouvement d'une pensée. Maldoror enfant est montré dans l'époque de sa formation intellectuelle, au moment où, pour ainsi dire, la pensée commence à faire ses effets... Il n'y avait sans doute pas d'intérêt à moquer un hymne de Lamartine. (Il était déjà bien accablé.) En revanche, et pour quelqu'un décidé à être poète ce peut-être important, Lamartine témoigne sur ses années d'apprentissage. Qu'il lui est difficile de se dire poète ! Il est revenu sur l'enthousiasme dans sa préface des Méditations de 1849. Il s'efforce d'associer poésie et pensée, pour mieux se distinguer des poètes « souverains ». On comprend aussi qu'il s'est souvent efforcé de tenir la pensée à distance. C'est cela sans doute L'Enthousiasme. « Lamartine ignorant... » disait, paraît-il, Sainte-Beuve. On l'a vu en effet dans son choix constant du cœur. La pensée valant gloire, il l'a réduit à l'action foudroyante qui excite son cœur, échauffe son sang. Elle l'effraie, soit pour sa tyrannie soit pour le risque de chute ou de folie. (Cela nous ramènerait aux réflexions de Goethe sur le cas Torquato Tasso. « Là, le Tasse, brûlé d'une flamme fatale... » écrit Lamartine dans La Gloire.) Il nous ferait aussi comprendre que la poésie sacrée, celle de l'Ancien Testament, avant d'être l'instrument d'une société et d'une religion, était une découverte personnelle, la recherche d'une harmonie entre le cœur et la pensée ; comme Socrate fait une analogie entre l'âme humaine et la cité idéale. Tout au moins pour ses chantres mythiques (David, Moïse, etc.). Aussi, dans le déroulement de son existence, il y a un point culminant dans la connaissance de lui-même qui apparaît comme refoulé. À vouloir repousser un plafond franchi, il se réfugie dans un contexte qui rappelle l'enfance réellement ignorante, où le Créateur, la pensée n'est jamais soi-même mais un autre. (En fait, sa « fière rebellion » sur la fin de l'empire avorte après le rétablissement assuré de la monarchie. Ses vélléités, sa modestie fatigante, ses raisonnements tarabiscotés en matière de carrière littéraire, s'éclairent par le contexte politique. Dans La Philosophie, La Sagesse, — « Insensé le mortel qui pense ! » — titre qu'il expliquera plus tard pris en dérision, il aime surtout penser son monde comme ivre rescapé du Déluge. L'aristocratie de la Restauration n'avait pas eu beaucoup de raisons de s'enorgueillir. Lamartine est peut-être le premier a avoir osé célébrer la fuite comme résistance honorable. D'où l'intérêt de forcer peut-être Napoléon dans la défense totale. La révolution de juillet 1830 viendra secouer les choses.)

   « L'homme se plaît à remonter à sa source ; le fleuve n'y remonte pas. C'est que l'homme est une intelligence et que le fleuve est un élément. Le passé, le présent, l'avenir, ne sont qu'un pour Dieu. L'homme est Dieu par la pensée. Il voit, il sent, il vit à tous les points de son existence à la fois. Il se contemple lui-même, il se comprend, il se possède, il se ressuscite et il se juge dans les années qu'il a déjà vécues. En un mot, il revit tant qu'il lui plaît de revivre par ses souvenirs. C'est sa souffrance quelquefois, mais c'est sa grandeur. Revivons donc un moment, et voyons comment je naquis avec une parcelle de ce qu'on appelle poésie dans ma nature, et comment cette parcelle de feu divin s'alluma en moi à mon insu, jeta quelques fugitives lueurs sur ma jeunesse, et s'évapora plus tard dans les grands vents de mon équinoxe et dans la fumée de ma vie. »
(Alphonse de Lamartine, Première préface des Méditations.)

   « Et aujourd'hui je reçois continuellement des lettres d'inconnus qui ne cessent de me dire : « Pourquoi ne chantez-vous plus ? Nous écoutons encore. » Ces amis invisibles de mes vers ne se sont donc jamais rendu compte de la nature de mon faible talent et de la nature de la poésie elle-même ? Ils croient apparemment que le cœur humain est une lyre toujours montée et toujours complète, que l'on peut interroger du doigt à chaque heure de la vie, et dont aucune corde ne se détend, ne s'assourdit ou ne se brise avec les années et sous les vicissitudes de l'âme ? Cela peut être vrai pour des poètes souverains, infatigables, immortels ou toujours rajeunis par leur génie, comme Homère, Virgile, Racine, Voltaire, Dante, Pétrarque, Byron, et d'autres que je nommerais s'ils n'étaient pas mes émules et mes contemporains. Ces hommes exceptionnels ne sont que pensée, cette pensée n'est en eux que poésie, leur existence tout entière n'est qu'un développement continu et progressif de ce don de l'enthousiasme poétique que la nature a allumé en eux en les faisant naître, qu'ils respirent avec l'air, et qui ne s'évapore qu'avec leur dernier soupir. Quant à moi, je n'ai pas été doué ainsi. La poésie ne m'a jamais possédé tout entier. Je ne lui ai donné dans mon âme et dans ma vie seulement que la place que l'homme donne au chant dans sa journée : des moments le matin, des moments le soir, avant et après le travail sérieux et quotidien. Le rossignol lui-même, ce chant de la nature incarné dans les bois, ne se fait entendre qu'à ces deux heures du soleil qui se lève et du soleil qui se couche, et encore dans une seule saison de l'année. La vie est la vie, elle n'est pas un hymne de joie ou un hymne de tristesse perpétuel. L'homme qui chanterait toujours ne serait pas un homme, ce serait une voix. »
(Alphonse de Lamartine, Première préface des Méditations.)

Le commentaire de L'Enthousiasme concerne le dédicataire. A priori, Lamartine rend hommage à un ami ancien poète : « ...il a déserté la poésie avant moi. Il y aurait eu les succès promis à sa belle imagination. » Ne joue-t-il pas finalement de sa référence à la légende de Ganymède ? S'il prétendait vouloir échapper à l'aigle, il n'ignore plus qu'il a gagné de « l'immortalité » par sa poésie. Dans ce commentaire et dans d'autres, il renvoie l'ascenseur de la célébrité à des amis. D'après les notes de l'édition d'Aurélie Loiseleur, il nous paraîtrait presque avoir écrit L'Enthousiasme en 1819 pour accroître les craintes sympathiques à son égard plutôt que pour les dissiper... Mais après le succès de son recueil, en 1820, le sens de tout cela tend à s'inverser. La lutte de Jacob avec l'Ange perce et prend finalement le pas sur la légende de Ganymède. Et c'est bien apparemment cette prise de conscience qui accompagne L'Esprit de Dieu au tout début des Nouvelles méditations poétiques de 1823 : « Cette belle image de Jacob luttant avec l'ange, qui m'avait toujours paru inexpliquée, se révéla alors à moi. » La légende de Ganymède nous paraît être trop légère pour faire germe. Elle cachait autre chose mais, si ce n'était pas encore l'image de la lutte de Jacob en 1819, qu'était-ce ? La poésie d'Homère ? Malgré son admiration pour L'Iliade, son commentaire dans son Cours familier de littérature est d'une retenue affligeante. N'espérez pas y apprendre quelque chose d'essentiel. Nous croyons qu'il l'avait compris beaucoup plus profondément qu'il ne le montre. On ne saura jamais, laissons Achille. Quoi qu'il en soit, faux modeste en 1849, Lamartine était plutôt définitivement un heureux élu (en poésie) que le second à avoir renoncé. Dans cette interprétation, le problème de la consécration est analogue au passage du cap de l'enfance : moins d'élus que de candidats.

La poésie de la strophe II-12 s'accroît lorsqu'on considère la menace du condor comme l'approche d'un tournant ou d'un sommet de l'adolescence, où la croissance se renverse en fuite, où la virilité redéfinit la création et le créateur. La première pièce des Choses trouvées dans un pupitre (La Jeunesse, 1868), quel que soit son auteur, explique bien cette montée du désir d'« Être libre », de « faire à [sa] fantaisie le bien, le mal, librement, sans contrôle ». Les « serres » sont exprimées par la pieuvre plutôt que par l'aigle : « Plus encore : c'est la pieuvre du romancier qui me saisit, me tient, me serre dans ses hideux embrassements. » Paradoxe de la liberté dans la possession ou l'addiction créatrice. Eugène Sue avait exprimé la même chose par sa mouche causeuse, le titre de son recueil de contes La Coucaratcha (1832-34), censée « rendre ce besoin insurmontable de conter. » (Voilà ce que c'est... On commence par changer le corbeau en moustique, et on finit par changer la mouche en pieuvre. Mais ça ne fait rien... je signe !) La strophe II-11 semblait avoir réglé en apparence le problème extérieur (à soi) de la religion et de son apprentissage. Rebondissement, la strophe II-12 pourrait planter le poteau indicateur que les racines de ce problème ne sont en fait pas si extérieures qu'on l'imaginait, mais qu'elles reposent inconsciemment à l'intérieur. (La marche de la lampe dans la Seine, qui accompagne sans se montrer, inlassable, la marche du passant, à la fin de la strophe II-11, pouvait d'ailleurs déjà l'exprimer.)

La déclaration de préférence entre « se nourrir » et « savoir » est surprenante : « Sache que je préférerais me nourrir avidement des plantes marines d'îles inconnues et sauvages, que les vagues tropicales entraînent, au milieu de ces parages, dans leur sein écumeux, que de savoir que tu m'observes, et que tu portes, dans ma conscience, ton scalpel qui ricane. » Peut-être faut-il comprendre que les plantes marines produisent un effet d'oubli, un état d'ignorance béate, comme ce lotos des Lotophages au Chant IX de L'Odyssée ? Nous y verrions la confirmation que le prolongement de l'état d'enfance est confortable en tant qu'il concentre tout le mal dans un Créateur extérieur. La strophe V-4 pourrait mettre en scène la division du sujet. (On le pressent comme tel. Cela rejoint ce jeu de questions-réponses qui caractérise les « dialogues » du croyant avec sa pensée ou son Dieu.) Elle évoque justement l'état d'enfance d'un des personnages (celui qui interpelle le python, boa, basilic, etc.) et parle spécialement d'un « hymne d'adoration ». Elle pourrait ainsi faire écho à la strophe II-12 : « Quand tu étais enfant (ton intelligence était alors dans sa plus belle phase), le premier, tu grimpais sur la colline, avec la vitesse de l'izard, pour saluer, par un geste de ta petite main, les multicolores rayons de l'aurore naissante. Les notes de ta voix jaillissaient, de son larynx sonore, comme des perles diamantines, et résolvaient leurs collectives personnalités, dans l'agrégation vibrante d'un long hymne d'adoration. » Rétrospectivement, cela laisserait entendre qu'elle contient bien en germe ce futur conflit. (Décembre 2006. Rév. août 2007)

Affiche du film 'La Mort aux trousses' (North by northwest, 1958) d'Alfred Hitchcock avec Cary Grant, Eva-Marie Saint et James Mason. Scénario d'Ernest Lehman.  

   « C'est donc nous qui faisons naître cette forme hostile, nous qui lui transmettons sa force, nous qui la créons. Cette forme-force n'est que la projection de notre monde mental doté de la toute-puissance de notre participation émotionnelle au spectacle. Et si nous n'avons pas pris garde à l'aéroplane qui rôdait depuis le début de la scène et qui était le danger, c'est par manque de logique imaginaire. Car seul un avion pouvait pleinement concrétiser la menace que nous attendions voir fondre de n'importe quel coin de l'horizon et qui s'empare donc effectivement de l'horizon tout entier (on sait comment Hitchcock a développé ce sentiment dans The Birds). Mais la fonction imaginative de la « tendance artiste » avait d'emblée tiré les conséquences de cette logique interne. Devançant nos facultés inventives elle avait suscité la forme de l'avion qui attendait, pour devenir menace, de se charger de la force de nos désirs et de nos craintes. Nous (Thornhill et le public) sommes tombés dans le guet-apens qu'elle nous a dressé. Épuisés, nous voici, désormais, à sa merci. »
(Jean Douchet, Hitchcock, North by northwest, pp.67-68.)