Edouard Corbière, Le Négrier, le requin tigre des mers, la canonnade, le naufrage près de la côte (I-2, I-8, II-13

Suite de notre étude sur la poésie du roman Le Négrier (1832) d'Édouard Corbière. Les deux derniers volumes déroulent une poésie de « la renverse » et font émerger un imaginaire sur les requins que nous ne soupçonnions pas. Pour les Chants de Maldoror, nos rapprochements se limitent cette fois à la strophe II-13.

LES CORSAIRESLES PRISONS ANGLAISESLA MARTINIQUETRAITES NÉGRIÈRES
 

Le troisième volume des mémoires raconte la traversée de l'Atlantique vers la Martinique, la cérémonie du passage du Tropique où tout se renverse, le naufrage de La Gazelle à Saint-Pierre, une belle prise réalisée à bord du corsaire Le Requin, la perdition d'Ivon auprès des mulâtresses de la Guadeloupe, leur fuite en pirogue à la Martinique, les retrouvailles de Léonard avec son frère, l'épuisement et la mort d'Ivon. (Elle comporte six chapitres.)

Sur La Gazelle, Léonard déborde d'activité pour gagner la faveur de Niquelet. Au passage du tropique, une fête est organisée à bord et tout semble changer. Ivon se fait désormais appeler M. le marquis de Livonnière. Matin et soir, le ciel dessine de merveilleux tableaux. Des poissons émergent et volent même au dessus de l'eau. Les requins pullulent. Une nuit d'orage, ils observent des feux de St Elme en haut du mât. Pour secouer Léonard gagné par l'indolence, Niquelet le réveille en sursaut en lui faisant croire à une chute à l'eau (Chap. VII). Ils arrivent de nuit à la Martinique afin d'éviter les navires anglais en croisière. Mais au matin, près de Saint-Pierre, La Gazelle est repérée par un brick anglais. Les canons du fort couvrent son approche. Cependant le vent se lève. À la barre, Livonnière fait une fausse manœuvre et fâche Niquelet. Un orage assombrit le ciel et une brise furieuse renverse soudain la goëlette. Aidé par Léonard, Livonnière sauve Niquelet de la noyade. Ils parviennent à remonter sur l'épave. Les colons viennent en pirogues les secourir (Chap. VIII). La moitié de l'équipage a péri. Les corps de deux passagers venus chercher fortune, Melle Amélia de saint Amour et le blond Mr Isidore, « passager en pacotille », sont retrouvés sur le rivage mutilés par les requins.

Les deux amis traînent quinze jours à Saint-Pierre. Livonnière explique la traite des noirs à Léonard, qui ne les voit plus que comme marchandises. Ils sont engagés par le capitaine Doublon sur Le Requin, un petit sloop corsaire. Ils attendent la fin d'une partie de trictrac pour partir. Leur armateur les a joués et perdus. Le soir, ils abordent un bâtiment marchand et le font ramener à Saint-Pierre. Des caisses dont ils se sont emparés, ils tirent des robes, chapeaux, et autres objets de mode pour femmes. Ils rêvent aux heureuses qu'ils feront. Tout l'équipage s'amuse à se travestir et s'enivre. Doublon, joyeux fêtard, donne la danse. Sa parodie de prière choque Livonnière qui craint l'impiété. Le lendemain après-midi, entre Antigues et Montserrat, à peine réveillés, ils croisent un trois-mâts marchand anglais. Toujours travestis en femmes, ils endorment sa méfiance, l'abordent par surprise sur un air de danse, et s'en emparent. La prise est ramenée à Basse-Terre en Guadeloupe. La nuit se passe en orgie dans les cabarets (Chap. IX).

Corbière dénonce l'illusion enivrante des almés voluptueuses de nos Antilles. Le rêve d'amour et de dévouement qu'elles produisent sur leurs amants dissimule la passion des plaisirs et la rapacité des courtisanes. Flatté par les avances, le marquis de Livonnière rêve de faste. Il se paye un sérail de femmes de couleur pour vivre comme un pacha. Léonard n'aime pas les peaux boucanés et veut faire ses conquêtes sans payer. Ils se séparent (Chap. X). Quelques jours plus tard, désillusionné, Livonnière revient vers Léonard. Pour l'aider à parler, Léonard lui apprend qu'il a dû tuer en duel un banian de Pointe-à-Pitre dont il avait séduit la femme. Invité à dîner chez un notable, Livonnière a vu craquer son vernis. Croyant avoir été insulté, il a provoqué en duel et tué un capitaine. Il rêvait d'un sérail comme d'un navire de guerre mais n'est pas maître de l'équipage... Le Requin désarmé, l'île bloquée par les Anglais, ils décident de fuir en risquant la traversée sur une pirogue. Voyant que les nègres cherchent à les noyer, Livonnière sort son arme et l'un d'eux plonge. En arrivant à la Martinique, Léonard accepte opportunément de vendre les deux autres comme ses esclaves.

La Martinique a été prise par les Anglais. À Saint-Pierre, Léonard retrouve son frère Auguste parmi les officiers du Fort-Royal. Il apprend la mort de son père. Quand les Anglais rapatrient les militaires, Léonard choisit de rester. Auguste craint qu'il ne périsse misérable. Il lui fait cadeau des chiens que lui a légué son capitaine à sa mort. Léonard et Livonnière logent ensemble dans le quartier du Figuier. Ils fument, boivent toute la journée, et se lancent dans de petits trafics. Les interdictions les émoustillent. Livonnière décide de faire de la fausse-monnaie (Chap. XI). Epuisé par son activité, rongé par l'eau-de-vie, Livonnière est emporté par une dissentrie aiguë. Après s'être confessé, il meurt dans les bras de Léonard. Il est enterré à la Savane des Pères-Blancs (Chap. XII).

Le troisième volume est à nouveau déroutant. Les volumes ne sont peut-être pas, décidément, de bonnes unités de lecture. Y en a-t-il ? Ce volume termine l'histoire d'Ivon commencée de fait au chapitre II du premier volume. D'un thème à l'autre, d'un personnage à l'autre, les limites pertinentes à considérer bougent. Comme les Chants de Maldoror, l'œuvre s'apprécie dans ses miroitements quand on a tout lu. Corbière joue en fait sur un éternel retour d'évènements (sans grande rigueur sur les limites de ses volumes en ce qui concerne les cycles) et sur des renversements de fortune.

La traversée sur La Gazelle de Niquelet semble rejouer celle du Back-house de Bon-Bord. Elle commence de même par un transbordement. Elle s'achève de même sur un naufrage près des côtes. Une tension se répéte entre Ivon et son capitaine, cette fois à son tort. Les Antilles sont qualifiées de « tombeau de tant d'Européens ». Avec l'épave du Back-house, les amis échappaient aux Anglais pour mieux tomber dans leurs mains au départ du Vert-de-Gris. Cette fois les Anglais, toujours présents en arrière-plan, sont remplacés par les requins. Si des passagers de La Gazelle ont péri dévorés par les requins, les amis n'y échappent que pour s'embarquer peu après sur Le Requin. S'invite une poésie de métamorphoses. On retrouve un burlesque abordage par un équipage travesti. Mais à la piteuse défaite succède une splendide victoire de l'audace. Ivon s'affronte de nouveau à son rêve de noblesse et de faste. La Guadeloupe et ses mulâtresses est le pendant de la prison de Plymouth. La débauche succède à l'abstinence. Si la robe se révélait voile pour l'évasion, les « pavillons vivants » mouchent son énergie. Où est la mouche dissipative ? Ivon tue un traître venu gâcher son projet. De son côté, Léonard tue un nouveau rival ; le banian remplace Bon-Bord. Leur évasion vers la Martinique débouche non sur la liberté mais sur la domination anglaise. Comme à Roscoff, Léonard retrouve son frère. Malgré sa prise, le prestige le quitte. Il ne l'accompagnera pas. La fausse monnaie affirme la poésie de la chute (cette fabrication de pièces-reflets dans le soleil couchant). La Martinique est bien cette fois la chute et le tombeau d'Ivon.

   « — Mais y as-tu bien songé ? ce sera faire de la fausse monnaie ! Et si on nous pend ?
   — Nous n'en ferons plus alors, et nous n'aurons même plus besoin d'en faire, c'te bêtise ! Et puis, d'une manière ou d'autre, il faut que nous fassions la guerre à l'Anglais. En prison d'Angleterre nous avons passé des faux pounds ; ici nous fabriquerons des faux mocaux à la barbe du Gouvernement. Chaque pays, chaque mode. Voilà tout. » (Édouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. XI, p.195.)

Dans tout cela s'affirme plus nettement des réminiscences de L'Odyssée, toujours très courtes. L'épisode des mulâtresses renvoie aux charmes funestes de la magicienne Circé. Cela suffit néanmoins à nourrir tout un imaginaire (de l'île) des métamorphoses, qui n'est peut-être pas sans rapport avec l'omniprésence des travestissements. Nous connaissions le roman Le Morne-au-Diable (1842) d'Eugène Sue dans le même genre. Avec Le Négrier, Corbière lui avait probablement ouvert la voie. La Martinique et ses grottes profondes en bord de mer...

   « — Et vous, monsieur Isidore, vous allez à la Martinique, autant que je puis me rappeler ce que vous m'avez dit, pour... ?
   — Je vais à la Martinique, capitaine, en pacotille.
   — Comment en pacotille ? Mais vous n'avez embarqué aucune espèce de marchandises à bord !
   — Ne me suis-je pas embarqué moi-même avec ma taille de cinq pieds six pouces, ma figure, ma jambe et mes espérances enfin ?
   — Mais sur quoi fondez-vous vos espérances ?
   — Sur l'avenir.
   — Et votre avenir enfin ?
   — Sur mes espérances. On dit que les blonds sont très-rares et fort recherchés dans le pays.
   — Grand Dieu, que je vous plains avec votre pacotille !
   — Oh ! le débit de cette marchandise ne m'embarrassera nullement, je vous assure. »
   (Édouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. VII, pp.58-59.)

Enfin, Corbière introduit des aspects plus nouveaux qui seront développés dans le quatrième volume. Il s'agit d'une part des requins qui entrent dans la poésie du vaisseau. Ils aboutiront d'une certaine façon au navire négrier. Il s'agit d'autre part de la traite des noirs. Corbière sape l'approche morale de la question en semant de nombreux aspects sur l'homme en tant que marchandise. Léonard voit sans honte les nègres indolents de Saint-Pierre comme des marchandises en attente. Mais sur La Gazelle déjà, Mr Isidore se déclare « passager en pacotille ». Il est sa propre marchandise, qu'il cherche à caser. De même pour Melle de Saint-Amour. D'un point de vue poétique, La Gazelle est un peu le bateau des fous, qui s'accrochent à des présages, qui spéculent sur l'avenir. Toucher la Martinique est compter sur un coup de roulette de la Fortune. (On retrouve un peu ce mythe platonicien d'Er le Pamphylien. Ces passagers sont venus mourir ; les marins éternels comme Niquelet passeront.) À peine engagés sur Le Requin, le bateau et l'équipage entier passe d'un armateur à un autre. Les grosses fortunes jouent leurs biens au trictrac. (On objectera facilement que ces cas-là n'aliènent guère la liberté des membres de l'équipage comme dans la traite des noirs.) De même l'île entière, la Martinique, passe des Français aux Anglais. Les soldats sont gardés, déplacés ici ou là, emprisonnés. Les risques du métier ? Farouche libéral, Corbière impose la vision d'un monde en guerre (on a tendance à l'oublier) où tout n'est que prédation.

« Le roman maritime est d'idéologie napoléonienne. Corbière écrit dans Tribord et babord que Napoléon est « l'homme dont la parole enfantait des prodiges. » Aussi s'agit-il de combattre l'Angleterre en exaltant les faits d'armes de la marine française. »
(François Roudaut, préface du roman Le Négrier de Corbière, éditions Klincksieck, p. XLIV.)

Dans le quatrième volume, Le Requin laissant sa place au négrier ne fera, somme toute, que déplacer et entasser des hommes dans un bateau comme les prisonniers français dans les pontons anglais. C'est d'abord une dure ironie que de voir les Anglais surtout s'imposer comme le gendarme de la traite des noirs face à La Rosalie de Léonard. Sans la poser ouvertement, Corbière joue manifestement sur cette dialectique. Il prépare ainsi le tragique dénouement du roman où le douanier français viendra subrepticement remplacer l'anglais. (Nous savions bien qu'en matière de pontons les français s'y entendaient tout seuls. Le vrai problème n'était pas sur ce point-là.) Ce qui s'éternisait dans la répétition de la loi (de division du « père ») s'éteint alors spontanément dans la conscience de la fraternité. En perdant Ivon, Léonard voudrait croire qu'il le retrouvera dans une autre vie. Or, en quittant son frère à Saint-Pierre, il lui promettait qu'ils se reverraient. L'autre vie est parfois donnée ici bas, et l'incroyance la gâche. Corbière a débuté sa vie dans un monde en guerre, un monde singulier dans l'Histoire. (Le monde des corsaires du début du roman le montre bien : la guerre contre l'Angleterre allait de soi.) Le Négrier semble en être la lente prise de conscience. Notons que L'Odyssée, qui fait suite aux dix années de la guerre de Troie, qui en est encore hanté, correspond au même thème du retour à un monde civilisé.

Le Passage du Tropique (I-2, I-8)Le Naufrage près de la côte (I-8, II-13)Le Requin (II-13)Les Mulâtresses

 
Le Passage du Tropique. Le troisième volume est surtout marqué par la dynamique du renversement. Mais on peut distinguer plusieurs échelles. Au début du long chapitre VII, Corbière commence par renverser un topos bien connu sur le terrien face à la mer en furie. (On rappelle souvent l'incipit d'un livre du De la nature de Lucrèce à ce sujet.) Pour Léonard, c'est le marin qui est soulagé des angoisses dont le terrien est la proie. (Dans sa propre vie, en 1823, Corbière s'embarqua sur la Nina, pour la Martinique, dès sa sortie de prison, en craignant d'autres démêlés avec la Justice pour ses satires politiques.) En fait, à travers ses « conseils aux passagers », Corbière fait bien l'opposition les marins et les passagers, qui restent des terriens hors de leur élément. Le changement de caractère du capitaine Niquelet illustre un autre renversement opéré par rapport au volume précédent (Chap. IV).

   « Combien, après avoir passé par toutes les angoisses que nous venions d'éprouver, un marin se sent soulagé, lorsqu'il se trouve en pleine mer, affranchi, pour ainsi dire, de toutes les tribulations auxquelles il laisse les habitants de la terre en proie ! Il n'a plus qu'à combattre les éléments qui se disputent sa vie, et cette lutte ne saurait effrayer son courage, ni lasser sa patience. Son âme au contraire aime à s'élever au niveau des dangers, qu'il a mille fois affrontés, et à grandir dans les périls nouveaux qu'il prévoit encore. Viennent les Anglais et les tempêtes, me disais-je ! j'ai de quoi leur tenir tête. Avec un vaillant capitaine, un bon navire, et l'Océan à parcourir comme notre domaine, nous n'avons rien à craindre ; et en effet, tous les marins, dès qu'ils ont mis le pied à la mer et qu'ils ont perdu la vue des côtes, semblent être chez eux, et dans un asile désormais inviolable ! » (Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. VII, pp.1-2.)

   « Oh ! combien les passagers se montrent ravis quand ils croient enfin flairer la terre ! Les soucis, que les ennuis de la traversée ont accumulé sur leur front, font place à des lueurs de joie et de folie ; leur attitude faible et gênée prend de l'assurance ; leurs jarrets, brisés par les roulis, de l'élasticité. Leurs yeux, plus vifs, errant sur tous les points de l'horizon, cherchent avec un instinct trompeur le rivage promis, presque toujours où il n'est pas. Le nuage qui s'élève devant eux est pris pour un mont, une île, un cap, que sais-je ; et le fantôme s'évanouit bientôt, pour faire place à d'autres ravissantes illusions. Nos aimables compagnons ne se sentaient pas d'aise : ils chantaient, sautaient, faisaient leur toilette, ouvraient, fermaient leurs malles à tout moment. C'était une nouvelle vie qui circulait dans leurs corps si longtemps abattus. La terre était devant eux. Les émotions pénibles, les privations, les petites querelles, tout allait être oublié, à la vue de la Martinique. Le jour où l'on découvre la terre est un jour de rédemption et de pacification générale. » (Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. VIII, pp.54-56.)

   « Le capitaine Niquelet, par exemple, que j'avais trouvé si aimable, en racontant une de ses aventures, dans le café de Rosalie, ne me parut pas, une fois au large, le même homme. Ce n'était plus ce corsaire si délié, si sémillant, et si bon enfant enfin. Il s'était fait ours ou loup, après quelques jours de mer. Deux jolies passagères, papillonnant autour de lui, quand il se promenait gravement sur le gaillard-d'arrière, parvenaient à peine à lui arracher un sourire, à lui qui, à terre, aurait peut-être jeté toute une fortune par la fenêtre, pour obtenir un seul regard d'une de ces femmes qui, à bord, cherchaient si inutilement à l'agacer. » (Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. VII, pp.3-4.)

On l'a dit, dans l'histoire d'Ivon, le troisième volume va renverser plusieurs épisodes du deuxième volume. Le passage du Tropique, au chapitre VII, est le moment crucial de ce grand renversement. C'est un code géographique fort. Nous avons été étonné au départ de l'importance donnée ainsi au tropique du Cancer. D'un point de vue géométrique, nous aurions plutôt misé sur l'équateur. (Il est bien sûr trop au Sud des Antilles.) En fait, si l'on se reporte à sa définition, le tropique est « un parallèle du globe terrestre le long duquel le soleil passe au zénith à chacun des solstices. » On voit qu'il est bien défini par rapport à des renverses (zénithale et solsticiale). Comme pour la renverse de minuit par exemple, — pour toute renverse en fait, puisque c'est ce qui fonde pour nous cette notion et ce néologisme de « la renverse », — le passage du Tropique donne lieu à un imaginaire de la chute, de la descente et de la rencontre, d'un être venu d'en haut, une sorte de Dieu sorti de l'invisible. Dans la mise en scène naïve, les deux diablotins marquent bien la porte (le sommet) à laquelle se tient le Bonhomme-Tropique. La blague du cheveu est mine de rien très cohérente avec l'idée d'une chute (le cheveu est tombé dans la soupe...). Le baptême va explicitement jouer avec le passage sous des rideaux de chute (eau de mer et pois verts). Il est complété par la chute (acceptée) des baptisés dans la baille d'eau de mer. Cela rejoint le rite chrétien ancien (jouant avec la traversée de la surface de l'eau à la rivière) et moderne (par aspersion des gouttelettes sur le visage). En particulier, le rasage poursuit bien l'idée du cheveu-tropique chu à l'horizon. Il introduit un nouveau visage, fait la coupure avec l'ancien. Le changement d'identité — Ivon devenant M. de Livonnière — en sera le prolongement.

   « À travers quelques accidents ordinaires aux voyages de mer, notre goëlette approchait du Tropique, et l'équipage entrevoyait, avec joie, le jour où le capitaine Niquelet lui permettrait de solenniser la cérémonie consacrée dans cette phase remarquable des longs voyages. Le jour des saturnales maritimes arriva enfin. Le navire, dès le matin, prit un air de fête. L'équipage et les passagers revêtirent leurs habits de dimanche, et ces derniers se disposèrent, avec ceux qui n'avaient pas encore vu le Bonhomme-Tropique, à recevoir le copieux baptême qui devait les initier à ces burlesques mystères des pontifes équatoriaux et tropicaux. Une petite chapelle fut dressée sur le gaillard d'arrière.
   On commença, comme chose obligée, par faire voir, à la longue-vue, le cercle du Tropique du Cancer, à tous nos passagers, en plaçant un cheveu sur l'objectif de la lunette. Chacun d'eux s'étonna, comme d'habitude, que l'on pût apercevoir ainsi un des cercles de la sphère céleste. Jamais on n'avait voulu croire à ce prodige ; mais il fallait bien se rendre à l'évidence. On apprend tant de choses en navigant ! À terre, il n'y a que des illusions. C'est à la mer qu'il faut aller, pour commencer à faire connaisance avec les réalités.
   Un gros gabier, affublé d'une robe blanche et d'une longue barbe d'étoupes, monta sur les grandes barres, un harpon à la main. Toutes les bailles et tous les seaux avaient été remplis sur le pont. La pompe d'étrave jouait depuis le matin, et faisait ruisseler à pleins tuyaux l'eau sacrée du baptème. Tout nous annonçait que les aspersions ne seraient pas épargnées. Dès la veille aussi, on avait eu la prévoyance de barbouiller, avec de la peinture noire, les deux petits mousses du bord, destinés à devenir les Diablotins du Dieu grotesque de l'Océan.
   Cela fait, à midi, le Bonhomme-Tropique, perché sur les grandes barres, cria dans un porte-voix, en faisant mine de grelotter de froid, malgré la peau de mouton dont il avait les épaules couvertes :
   — Ho ! du navire, ho !
   — Hola ! répondit au porte-voix le capitaine, monté gravement sur son banc de quart. »
(Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. VII, pp.24-27.)

   « Le capitaine nomma les douze néophytes, au nombre desquels je me trouvais. Le Bonhomme-Tropique reprit, toujours en grelottant :
   — Consentent-ils tous à être baptisés ?
   — Tous sans exception.
   — À la bonne heure !
   Alors les prêtres du Dieu tropical allèrent le chercher en cérémonie. On jeta quelques gouttes d'eau sur la figurine de la Gazelle, et les haches qui avaient été levées sur elle, pour le cas où le capitaine se serait refusé à payer la rétribution, quittèrent les mains des exécuteurs, pour faire place à des sceaux remplis jusqu'aux bords. Une grêle de pois verts tomba des barres sur nos têtes. Après l'explosion de ce météore d'un nouveau genre, chaque néophyte fut assis, les yeux bandés, sur une planche mobile soutenur par des rebords d'une grande baille d'eau salée. Chaque aspirant au baptème faisait sa confession à l'oreille du Bonhomme-Tropique, et lui promettait de ne jamais faire la cour à la femme d'un marin. Un filet de goudron, bien liquide, était passé sur le menton du néophyte, que l'on rasait ensuite avec un sabre de bois. C'est alors qu'une messe était dite en son honneur ; et, au mot d'amen, la planche qui lui servait de siége lui manquait, et ils trouvait plongé le derrière le premier dans la baille, où une douzaine de sceaux d'eau de mer lui étaient lancés avec promptitude et vigueur. Nos deux dames furent seules un peu ménagées, et moyennant quelques pièces blanches et une entière soumission, tous les nouveaux catéchumènes furent quittes de cette épreuve, qui n'est désagréable que pour ceux qui ne veulent pas se prêter de bonne grâce à cette burlesque initiation, source de gaîté, et prétexte de petits profits pour des malheureux qui n'ont que trop rarement l'occassion de se réjouir, et d'oublier leurs fatigues et leur cruel isolement. »
(Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. VII, pp.28-31.)

Le temps roule encore, plus qu'il ne fuit, après la cérémonie du Bonhomme-Tropique. La succession de renversements, cette fois plus mineurs quant à leur portée, continue. Nous avons eu l'occasion de discuter, dans un de nos articles sur Edgar Poe et Eugène Sue, du topos du festin de Balthazar cher aux auteurs romantiques. Nous retiendrons plutôt ici l'autre source possible dans L'Odyssée d'Homère (le banquet des prétendants renversé par le dévoilement d'Ulysse). Le repas, qui consiste à avaler de la nourriture, enchaîne avec la frayeur d'être, sinon avalé, du moins la proie d'un navire ennemi. Le renversement des rôles entre le prédateur et la proie sera développé dans la suite du chapitre avec la dorade, prédateur des poissons-volants, piégée par un leurre de pêcheurs et mangée, puis avec le requin. Tout ce passage documentaire sur les poissons des mers des tropiques commence ici, dans la confusion entre un navire et un baleinot. Il introduit bien, à nos yeux, le déplacement qui va s'opérer entre la menace des bateaux Anglais et celle des requins. Dans un premier temps il concerne surtout la métamorphose apparente, et vite éventée, d'un « poisson » en navire.

   « Sur quelles frêles circonstances reposent ces plaisirs auxquels se livrent avec tant d'abandon les hommes de mer ! Que d'imprévoyance il leur faut pour qu'ils détournent un seul instant les yeux, des périls qui les menacent si obstinément ! Pendant que la joie éclatait à bord, et que, sous la tente élégante qui cachait nos gaillards aux rayons d'un soleil dévorant, une table improvisée réunissait les plus gais convives, le matelot placé en vigie au haut du grand mât, veillant, avec impassibilité, sur toutes les folies qu'il nous voyait faire à cinquante pieds au-dessous de lui, cria navire ! À ce mot, toujours solennel en temps de guerre, notre folâtre gaîté s'envola avec la brise, le silence succéda au tumulte. On replia les tentes dans un clin d'œil ; la table disparut avec les plaisirs dont elle était devenue le théâtre. Plus de festin, plus d'ivresse. La fête était finie, et à l'abandon d'une orgie, succéda l'appareil imposant du combat.
   Niquelet avait de bons yeux ; mais il n'avait qu'un bras, avec lequel il lui était difficile de grimper au haut de la mâture. Aussi, quand il voulait s'élever, pour observer les navires qu'on lui indiquait à l'horizon, il se faisait hisser dans une chaise à gabier, à la tête de notre grand mât de hune. Notre capitaine, en cette occasion, fit procéder à son ascension ; et, à peine était-il rendu à la hauteur du tenon du grand mât, que nous l'entendîmes rire aux éclats, balloté par le roulis, sur son siège aérien. « Imbécile, criait-il au découvreur de navire : il a pris l'eau que jette un baleinot ou un souffleur, pour la mâture d'un bâtiment. Où te reste-t-il ton bâtiment de paille ? »
   — Là, par le travers, capitaine ; mais je ne le vois plus.
   — Ne t'inquiète pas ! tu vas le revoir bientôt, quand il soufflera.
   C'était en effet un gros souffleur qui, faisant jaillir, perpendiculairement, l'eau à une grande hauteur, nous avait donné cette fausse alerte ; et bientôt nous vîmes cet ennemi inoffensif s'approcher de nous ; en renouvelant ses ébats, comme pour nous dédommager de la peur qu'il nous avait faite. » (Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. VII, pp.33-36.)

Nous avons indiqué le premier extrait concernant le requin dans un autre article ouvert pour la strophe I-2. Il ne fait pas que répéter l'histoire du leurre de la dorade avec le gabier-hameçon au bout du filin. Le requin introduit un mouvement spécifique de renversement lié à la position de sa bouche. De ce fait, il incarne une loi de renverse. (En vérité, d'après La Vie fantastique des îles et des océans (1972) : « Bien que leurs mâchoires soient dirigées vers le bas, les requins n'ont pas besoin de se retourner pour mordre. Beaucoup peuvent avancer les mâchoires pour saisir leur proie. ») Avec le requin, l'histoire du gabier offre vraiment une concentration d'images de renversements : la chute à l'eau du gabier, l'apparition du sang sur l'eau. De plus, il est à noter que les restes retrouvés dans le ventre du requin concernent les extrémités du corps (pied et crâne) comme ces signifiants « classiques » de la renverse que sont les chaussures et le chapeau. Dans la suite du roman, il ne sera plus question de la dorade. Par contre, jusqu'à la fin, Corbière reviendra souvent sur le requin, et, nous le verrons, il entre manifestement dans des effets poétiques discrets, non explicités.

   « Le requin, moins défiant et plus vorace encore que la dorade, se prend au moyen d'un énorme hameçon fixé à une chaîne, et recouvert d'un morceau de lard. Lorsque ce tigre des mers, nom que lui donnent les matelots, rôde, en forban, autour du navire, on lui jette l'émérillon, qu'il saisit en se retournant sur le dos. Bientôt tout l'équipage se porte sur le bout de filain amarré sur la chaîne, et le requin est mangé impitoyablement par les matelots, dont, à son tour, il est devenu la proie ;
 
car ils ont soin de dire comme une maxime empruntée à la loi du talion : puisqu'il nous mange, mangeons-le.
   Un de ces terribles animaux nous dévora un gabier à bord de la Gazelle. Ce malheureux, en montant dans les haubans pour passer une manœuvre, tombe à la mer : il nageait pour saisir le bout de corde qu'on lui avait jeté ; le navire ne filait qu'un nœud tout au plus. Au moment où il touchait le bout de filain, il jette un cri, lutte contre les flots au-dessus desquels sa figure se contorsionne encore. Du sang paraît à la surface de la mer, et nous ne voyons plus notre infortuné camarade. Un gros requin, qui se tenait depuis quelques jours sous les ferrures de notre gouvernail, venait de l'entraîner avec lui pour le dévorer au fond des eaux. Le lendemain nous primes à l'émérillon ce redoutable avaleur, dans le ventre duquel nous trouvâmes encore les doigts de pied et les os du crâne de notre pauvre gabier. »
(Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. VII, pp.44-46.)

Le surnom de tigre des mers est instructif. Lautréamont a justement établit un lien entre requin et tigre à la strophe I-8 : « Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j'aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant. »

Il existe effectivement des requins qui suivent les navires. Une espèce de requins mangeurs d'hommes, qui fréquente les côtes de l'Australie, a même été appelée « requin des baleiniers » parce que ces requins suivaient les navires baleiniers pour se nourrir des baleines tuées. L'image du requin à l'extrémité du filin suggère un renversement de perspective. Il semble tiré par le navire. On sait que les requins se dirigent grâce aux odeurs et aux vibrations auxquelles ils sont très sensibles. Ils sont pour ainsi dire arrimés à « la trace », soit à « une fuite » qu'ils détectent.

Le premier écho à l'histoire du gabier dévoré par un requin se trouve dans la farce cruelle que Niquelet joue à Léonard à la fin du chapitre VII. Là encore il y a concentration d'effets autour de « la renverse ». Au début de la traversée, Léonard débordait d'activité : « ...il remarqua en moi un zèle excessif, et une activité qui était en lui. » À la fin, comme un effet résultant du passage du Tropique, il est accablé de sommeil. Cette fois, Niquelet décide donc de pratiquer une renverse comme une fonction curative (active) censée renverser la situation, c'est-à-dire rendre Léonard à son premier état. Cette renverse n'est pas qu'un vulgaire seau d'eau jeté pour réveiller le dormeur. (Léonard tente lui-même de recourir à un seau d'eau curatif en s'y plongeant la tête.) Elle s'accompagne, comme pour la cérémonie du passage du Tropique, d'une mise en scène — qui est probablement destinée à enraciner cette conjuration dans le réel. Le requin nous paraît donc implicitement invoqué. L'image du sang du gabier sur l'eau revient en mémoire lorsqu'il est question du réveil honteux (le rougissement de honte). Cette présence tierce imaginaire du requin, comme dans beaucoup d'effets de renverse, reflète quelque chose des acteurs. Le metteur en scène, Niquelet, était au départ comparé à un ours ou un loup. Il termine un peu ce chapitre sur l'air d'un requin. En même temps, on peut sentir à l'œuvre un progressif glissement de Léonard vers ce même requin, dont le caractère semblera triompher chez le négrier. (Dans cet extrait, on notera au passage l'emploi plaisant de l'épithète « chérie » dans l'expression « sur ma drôme chérie », qui rappelle par exemple la « caverne aimée » de Maldoror (I-8). Il y a un rapport au sommeil dans ces deux cas.)

   « Lorsque, fatigué de me promener pendant quatre heures de quart, à la file d'une dizaine d'hommes, qui n'avaient qu'un espace de vingt pieds à parcourir, je cédais au besoin suppliciant du sommeil ; lorsqu'enfin, après avoir frotté mes yeux apesantis, avec de l'eau de mer, et avoir trempé ma tête somnolente dans un sceau, (sic) je m'assoupissais devant, sur le bout de la drôme, c'était en vain que mon chef de quart me réveillait et me sermonait vertement : la nuit suivante, je retombais dans ma mauvaise habitude ; il me fallait une leçon forte pour me guérir de mon indolence. Le capitaine me la fit donner.
La poésie du requin dans l'album 'Tintin et le Trésor de Rackham le rouge' d'Hergé : l'humiliation du professeur Tournesol présentant son prototype de sous-marin dans son laboratoire ; un exemple amusant de la renverse du requin.  
   J'étais allongé, les yeux fermés, sur ma drôme chérie. Quatre hommes montent dans les haubans, tenant chacun un sceau rempli d'eau. Au signal de Niquelet, toute cette eau de mer roule avec fracas sur moi. Au même instant on crie : Un homme à la mer ! Un homme à la mer ! Saisi, submergé, épouvanté, j'accroche un bout de corde que l'on me jette, comme si j'étais tombé le long du bord : je nage, mais à sec, sur le pont ; et ce ne fut qu'après être revenu de mon effroi et avoir reconnu la plaisanterie, que je me sentis tout honteux de m'être laissé prendre par négligence à un piège si grossier.
   « Vous risquiez, dit en riant le chirurgien du bord au capitaine, de lui donner, avec cette fausse alerte, une maladie épileptique très-réelle. — Tant pis, répondit Niquelet ; j'aime encore mieux qu'il ait l'épilepsie, que la cagne. » »
(Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. VII, pp.50-52.)

 
Le Naufrage près de la côte. Il y a pratiquement deux arrivées en vue de la Martinique, l'une de nuit pour les marins, l'autre de jour pour les passagers de la Gazelle. Ces deux scènes n'ont en elles-mêmes rien de bien extraordinaire, mais elles présentent des détails qui reviendront en mémoire plus tard et enrichiront d'autres tableaux. L'arrivée de nuit met en relief la phrase des matelots : « il sent quelque chose... » Il a le sens général de « percevoir » mais nous comprenons plutôt « sentir » par « flairer », comme on dit métaphoriquement pour certains enquêteurs (cela rappelle les pathfinders de Cooper). Par l'intermédiaire des matelots, Corbière met en scène une énigme. S'agit-il de la Martinique ? S'agit-il des Anglais ? En vérité, s'il est un peu requin, Niquelet a probablement la trace en question sur sa carte marine, bien réelle, puisqu'il a « tout calculé ». S'il s'agit bien de la Martinique, les matelots devraient plutôt dire : « il sait quelque chose... » La suggestion d'une trace ou d'une odeur se confirme à travers les émanations lumineuses des navires anglais. Arnaudault parlait des canons comme des dents. Ici, les feux à travers les sabords mobilisent l'œil et laissent planer la menace d'être vu. « Ils ne nous ont pas vus ! » conclut Niquelet après avoir passé ces défenses. Corbière mélange en fait deux registres. On retrouve d'une part la poésie de la côte, dans son mélange de défense et de fuite à travers la défense, d'autre part la poésie des requins. À cette époque, la Martinique est encore française, et les canons anglais ne peuvent être assimilés à des défenses côtières. (Avec l'image de la trombe, le jeu se termine dans l'idée d'une porte qui s'est ouverte à travers la ligne de surveillance de l'ennemi.) Ces croiseurs sont plutôt comme des prédateurs, comme des requins, autour d'une île moribonde et assiégée. « Leurs yeux féroces éclairent suffisamment la scène du carnage... » écrit Lautréamont à la strophe II-13. (Est-ce ironique ? Est-ce un débordement des yeux sanglants à travers le sang des victimes ? Est-ce encore une façon de leur rapporter les éclairs de l'orage ? On ne sait trop si les yeux des requins sont lampes...) En soulignant l'absence de sillage de la goëlette, Corbière minimise la trace du passage et justifie le non-éveil des Anglais en tant que possibles requins. Dans le face à face, Niquelet comme les Anglais pourraient être des requins.

   « Niquelet avait tout calculé pour attérir de nuit. Le soir du trente-unième jour de notre navigation, il se plaça en vedette au bossoir de babord, et n'en bougea plus. Les matelots se dirent : Courte-Manche (c'était le nom de guerre qu'ils lui avaient donné) sent queuque chose, et le chien a le museau fin et le nez creux. À minuit, on le vit passer rapidement du bossoir vers l'arrière, regarder le compas et ordonner au timonnier de laisser porter un quart sur babord. Il a senti queuque chose, c'est sûr, s'écrièrent les matelots, à qui une bouteille d'eau-de-vie, suspendue au grand étai, avait été promise pour le premier qui apercevrait la terre. Au moment même où nous laissions arriver au pas comme l'avait ordonné le capitaine, tout l'équipage découvrit, par le côté de tribord, deux grands navires courant sous les huniers, orientés au plus près tribord amures. Des feux, allumés dans leurs longues batteries, laissaient voir une filée de sabords que nous aurions pu compter un à un. Rentrons en un coup de temps nos bonnettes, amenons en double nos huniers et la voile de fortune, nous commande à demi-voix Niquelet ; et notre goëlette, rase sur l'eau avec sa mâture effilée, devint presque imperceptible pour les croiseurs anglais, qui continuaient silencieusement leur route, comme si tout avait dormi à bord, et les équipages et les navires mêmes. Ils ne nous ont pas vus, ils ne nous ont pas vus ! nous dit Niquelet, en se frottant la tête avec un sentiment de satisfaction facile à concevoir. Encore une bonne de parée ! Un gros grain noir nous arriva et nous cacha aux vaisseaux anglais, avec nos voiles, qui furent rehissées dans un clin d'œil après la bourrasque. La goëlette, poussée par le grain, filait de manière à sombrer par l'avant, tant son sillage était rapide et dur. Dès que le nuage, qui nous avait amené cet orage passager se fut dissipé dans l'Ouest, en faisant blanchir la mer, comme si une trombe avait tourbillonné sur notre avant, nous découvrîmes, à peu de distance, les sommets d'une chaîne de mornes, au-dessus desquels reposait une couronne d'immenses nuages. C'était la Martinique. »
(Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. VIII, pp.61-63.)

« Le jour où l'on découvre la terre est un jour de rédemption et de pacification générale. » Cette phrase avait été écrite un peu vite, ou un peu trop généralement... Pour les passagers de la Gazelle, la première vue de la Martinique est une déception. Nous l'avons déjà commenté, la Martinique est l'image même de la chute, et l'ombre qui tombe en est ici une illustration supplémentaire. C'est un naufrage moral qui en annonce peut-être un autre... Ce ne sont pas des morts appelés à renaître à terre mais des vivants pressentant leur mort prochaine dans la vue du Purgatoire. On retombe sur cette poésie métaphysique de l'île. L'évocation de la Fortune est assez classique dans ce contexte de spéculations sur l'au-delà de la mort. Livonnière ne laisse pas beaucoup d'espérance aux passagers... Et cela prolonge la présentation des « Antilles, tombeau de tant d'Européens... » On a l'impression, à travers le dialogue, qu'il y a une sorte d'adhésion sympathique des passagers à ce qu'ils voient. L'impression d'atmosphère étouffante répond à l'observation des fumées. Cette Martinique qui semble suer (fumées, cascades) sous le soleil, semble se mettre à les faire suer en les couvrant de son ombre. On retrouve en fait aussi la classique substitution de la fuite statique (suer) à la fuite dynamique (naviguer). On se laisse facilement entraîner dans l'idée d'une terre infernale et maléfique. Dans Colomba (1840), les personnages de Mérimée découvrent des fumées dans le maquis, à leur arrivée en Corse par la mer, et Mérimée fait une comparaison avec le Vésuve... Dans le cas présent, Corbière se dispense d'évoquer le volcanisme. L'éruption de la montagne Pelée, qui domine Saint-Pierre, ne se produira qu'en 1902, et on n'était peut-être pas au fait de ce risque en Martinique. Dans ses Lettres sur la Guadeloupe (1830), Eugène Sue évoque en revanche le volcanisme actif de la Soufrière : « À son extrémité est une ouverture d'où s'exhale de temps en temps une fumée noire d'une odeur infecte. » (Lettre III)

   « Oh ! me disais-je, en voyant pour la première fois la Martinique, si cette île est le reste ou le produit d'une des convulsions du globe, elle ne dément pas son effroyable origine ; car c'est sans doute dans une de ces commotions qui ont ébranlé le monde, que cet archipel est resté comme le débris d'un continent, ou comme l'indice d'un des avortements de la nature ! »
(Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. VIII, pp.68-69.)

   « Nos passagers, dès le soir de notre attérissage, s'étaient couchés, comme d'habitude, quelques heures après le soleil ; et, ne se doutant pas que nous fussions si près de la fin du voyage, ils n'avaient eu, dans leurs cabines, aucune connaissance de notre manœuvre, ni de la manière heureuse dont nous venions d'échapper à la croisière anglaise. Quelle fut leur surprise sur le pont avec le jour naissant, ils se virent à une demi-portée de canon de l'île, dont l'ombre immense paraissait nous protéger contre l'ennemi que nous avions tant redouté pendant la traversée ! Mais au sentiment de satisfaction qu'ils éprouvèrent, en se sentant si près du port, succéda l'impression que devait produire l'aspect sauvage et presque désolant de l'île, sur des gens qui croyaient retrouver dans ces contrées la réalisation des peintures suaves d'Atala ou de Paul et Virginie. Ils nous accablaient de questions empreintes de la pénible émotion qu'ils s'efforçaient cependant de nous cacher. Ivon, ou plutôt M. de Livonnière, vieux routier des Antilles, satisfaisait leur curiosité, et Dieu sait les renseignements consolants qu'il donnait à nos pauvres passagers !
   — Que cette verdure est sombre, monsieur de Livonnière ! Comme ces forêts doivent être sinistres !
   — Et sans compter les serpents qui vous tuent en cinq minutes, et les mancenilliers qui vous donnent un abri où ce que l'on enfle avant de faire sa crevaison comme un bœuf soufflé, sans comparaison.
   — Qu'est-ce donc que cette fumée qui s'élève du haut de ces vilaines montagnes, que vous dites pourtant inaccessibles ?
   — Cette fumée-là, c'est des nègres marrons, qui font boucaner leur bananes, pour se nourrir comme de vrais porcs ; afin de ne pas travailler, les cagnes ! Ça vous brûle toute une forêt, pour se faire cuire une banane.
   — Comme il faut chaud ! On respire à peine, depuis que nous sommes près de terre. Est-ce qu'on éprouve toujours cet air humide et étouffant ?
   — Sans compter les moustiques, les maringouins et les bêtes à mille pattes, et autres ingrédients de la même nature.
   — On transpire déjà à n'y pas tenir...
   — Chaque cheveu chaque goutte, c'est la consigne ; et puis trois chemises par jour, quand on en a de rechange ; mais ce n'est encore rien. Vous verrez dans l'hivernage, c'est là que je vous attends, petits moutons-france, c'est-à-dire si vous durez jusque là ; car il ne faut jurer de...
   — L'hivernage ! mais il doit faire plus frais alors que dans les autres saisons ?
   — Oui, c'est comme ça en France ; mais, dans les colonies, l'hivernage ça veut dire le plus chaud. Quand je vous dis encore une fois que dans ce pays-ici, tout est chaviré, il me semble que vous pouvez bien me croire !
   — Pourquoi ces champs, encore fraîchement labourés, sont-ils tombés dans la mer ?
   — Tiens, pardieu ! Parce qu'il y a des éboulements.
   — Il y a donc des éboulements fréquents aux colonies ?
   — Il y a même, on peut le dire, des tremblements de terre qui vous mettent sens dessus-dessous les maisons, comme un coup de mer vous chamberde en deux temps trois mouvements, tout ce que vous avez sur le pont d'un navire. Et le tonnerre donc, que ces charabia appellent Maribarou, il faut entendre le boucan qu'il fait tous les soirs dans ces polissons de mornes ! C'est à mourir de rire. C'est la musique du pays, et la terre danse. C'est les Européens qui paient les violons.
   — Quel triste séjour, si on n'y faisait pas si vite fortune !
   — Fortune ?... Oui, c'est pas l'embarras, les doublons et les moides se ramassent, il est prouvé, à pleines pelles dans les rues, censément comme des pierres à lest sur la grève. Mais pas moins si vous voulez devenir riches, je ne vous conseille pas de faire comme un passager que j'ai connu, comme je vous connais.
   — Et que fit ce passager ?
   — Une bêtise, et vous ferez peut-être bien comme lui. Le particulier, en débarquant à terre, sur la place Bertin, trouve, comme qui dirait par hasard, une gourde à ses pieds. Bon, qui dit, je vas la ramasser ; mais, qui se dit ensuite, bah ! c'est pas trop la peine : je ne suis pas venu ici pour perdre mon temps à carotter des gourdes une à une. Je ne veux me rompre l'échigne qu'à ramasser des doublons. Trois ou quatre jours, plus ou moins, après c'te évènement, mon particulier creva d'inambition à la porte de l'hôpital, que vous allez voir tout à l'heure, et il avala sa cuiller, faute d'une ration de biscuit... » (Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. VIII, pp.69-75.)

L'échouage du Back-house chassé par les Anglais, dans le premier volume, n'offre rien d'utile pour les Chants de Maldoror. En revanche, le naufrage de la Gazelle, également chassée par les Anglais, à son arrivée à Saint-Pierre, au chapitre VIII du troisième volume, présente des aspects poétiques intéressants pour la strophe II-13. Ce passage est encore très marqué par « la renverse ». C'est même au sens propre, au sens météorologique de changement de vent, qu'il prend un tour dramatique. L'entrée en scène de la météorologie prend une dimension fantastique. Avec son choix d'une phrase refrain à la strophe II-13, Lautréamont a un peu joué sur les sens du mot « canon » ; le narrateur est en scène face à un navire unique. Chez Corbière, les tirs des canons donnent lieu à l'entrée en scène de plusieurs « voix » dans un spectacle souligné par les acclamations des habitants de Saint-Pierre : la batterie du fort, la Gazelle de Niquelet, le brick anglais et, dans la surenchère de force, le vent puis l'orage. Concert de rires plutôt que de voix, et cela participe à l'effet de fantastique. Le ciel passe de souriant à voilé puis il gronde comme laissant entendre le Ciel (le Tout-Puissant). Et, à travers le vent puis le tonnerre, ce sont aussi de diaboliques mornes (une nature active) qui semblent s'inviter dans le jeu : « une risée, sortant d'un gros morne que nous dépassions... » Le choix du mot « risée » est particulièrement judicieux : c'est à la fois « une petite brise subite et passagère » et « une moquerie collective ». « À chaque détonation, le tonnerre répondait par le fracas de la foudre, répété cent fois par les échos funèbres et sourdement sonores des mornes cachés dans les nuages qui s'abaissaient sur nos têtes. » L'obscurité sépulcrale créée par l'orage est un point commun (certes pas exceptionnel) avec la strophe II-13. Corbière souligne la « rude épreuve » du combat dans ces conditions ; Lautréamont aussi : « Celui qui n'a pas vu un vaisseau sombrer au milieu de l'ouragan, de l'intermittence des éclairs et de l'obscurité la plus profonde, pendant que ceux qu'il contient sont accablés de ce désespoir que vous savez, celui-là ne connaît pas les accidents de la vie. » Commune aussi la mention des « flancs du navire ». Il est vraiment ici sur le flanc... Enfin la menace du pistolet de Niquelet sur Livonnière vient répéter le jeu de la démonstration d'autorité des plus puissants. Elle rappelle, mais reste quand même éloignée dans la forme, le coup de fusil de Maldoror sur le jeune naufragé.

   « Le fort de la Basse-Pointe, dont les canons étaient d'un gros calibre, commença le feu ; ses boulets sifflant sur notre avant, allèrent tomber autour du brick anglais. Oh ! combien on sent augmenter son courage, quand on se voit protégé contre la supériorité de l'ennemi ! Nous lâchâmes aussi notre petite bordée criarde après celle du fort, et l'Anglais riait sans doute de la pétarade de nos trois caronades de huit, succédant au retentissement des pièces de vingt-quatre de la batterie de terre. Il se décida bientôt cependant à répondre à notre attaque ; mais au même moment une risée, sortant d'un gros morne que nous dépassions, vint aussi enfler nos voiles et coucher le bord de tribord de la goëlette, sur la mer ridée par la pression de la brise frémissante. Conduits à grands coups de canon le long du rivage que nous rangions le plus près possible, nous voyions, sur toute la côte du Prêcheur, les habitants de Saint-Pierre et les dames en parasols, agiter leurs mouchoirs, élever leurs mains vers nous, pour encourager notre résistance. Leurs acclamations venaient jusqu'à nous à chacune des petites volées que nous lancions fièrement au brick, et les boulets qu'il nous envoyait n'effrayaient nullement, en ricochant même jusqu'à terre, les spectateurs de ce combat si inégal. Cette scène, jusqu'alors plus piquante que terrible, acquit bientôt un caractère imposant par une de ces transitions atmosphériques, fréquentes dans ces climats. Le ciel, qui, depuis le commencement de l'action, avait pour ainsi dire souri à ce petit spectacle naval, se voila tout à coup, et vint resserrer en quelque sorte la scène entre la terre et l'horizon, rapproché de nous par l'effet de l'orage qui se préparait. À la lueur des coups de canon que nous tirait le brick, succédait l'éclair qui déchirait la nue, en nous éblouissant. À chaque détonation, le tonnerre répondait par le fracas de la foudre, répété cent fois par les échos funèbres et sourdement sonores des mornes cachés dans les nuages qui s'abaissaient sur nos têtes. La sombre clarté du jour, plus triste que l'obscurité de la nuit, couvrait autour de nous tous les objets d'une couleur de deuil. La mer, plus lamentable, déferlait sur le rivage : la brise, venant par bouffées, tantôt couchait notre goëlette sur le flanc, et tantôt l'abandonnait tout à coup, pour la laisser se redresser et comme pour la tourmenter. À la riante clarté d'un beau jour, on se bat avec moins d'effroi, parce que l'éclat du soleil semble ôter quelque chose de terrible à l'appareil du combat. Avec l'obscurité de la nuit, on peut aussi se battre sans terreur, parce qu'on ne voit ni le sang qui ruisselle, ni les coups qu'on se porte. Mais combattre sous la foudre qui gronde comme une menace du ciel ; mais combattre au milieu d'un orage qui vous dérobe la clarté consolante du jour, c'est la plus rude épreuve que puisse subir l'intrépidité de l'homme de mer.
   Livonnière s'était placé à la barre, pendant le combat : c'était le meilleur timonier du bord. Je m'étais mis sous le vent, pour l'aider à gouverner au commandement du capitaine. Un faux coup de barre, donné au moment où une raffale nous arrivait par l'avant, arracha un jurement terrible à Niquelet.
   — La barre au vent, toute, foutu imbécile ! s'écria-t-il en frappant violemment du pied.
   Livonnière voulut répondre ; Niquelet lui montra un pistolet : Livonnière se tut.
   C'est juste, me dit-il ; ce n'est pas le moment de se chicaner, et il est capitaine... Je lui pardonne ; mais il me le paiera.
   Louvoyant pour gagner un mouillage sous la batterie d'Esnots qui, majestueusement élevée au-dessus de la surface de la mer, canonnait déjà notre ennemi, nous étions obligés de virer de bord assez fréquemment. Au moment où nous envoyions vent devant pour courir notre dernière bordée, une saute de vent capela avec violence nos deux huniers sur le mât ; et ne pouvant changer assez vite nos deux basses voiles et nos focs, à la brise furieuse qui soufflait par notre travers, la goëlette s'inclina sur le côté de tribord. Amène et cargue les huniers ! amène la grand-voile ! cargue la misaine ! coupe les écoutes ! criait-on de toutes parts : il n'était plus temps... Je ne me reconnus qu'après être revenu à la surface de la mer : la quille de la Gazelle flottant sur l'eau, fut le premier objet qui frappa mes yeux remplis d'eau de mer. Je nageai pour regagner les flancs du navire chaviré. Livonnière, traînant quelque chose avec lui, y montait de l'autre bord en même temps que moi. Aide-moi ! me cria-t-il, en me reconnaissant ; aide-moi, Léonard ! C'était le brave Niquelet qu'avec effort il retirait de l'eau. Je n'oublierai jamais son premier mot au capitaine, après l'avoir aidé à se cramponner et à enfourcher la quille de la Gazelle : « Vous m'avez appelé imbécile, il n'y a pas une minute, capitaine Niquelet ; mais je suis bien aise tout de même de vous avoir sauvé la vie. » Le premier mouvement du capitaine, à cheval sur la quille de son bâtiment sombré, fut d'embrasser notre généreux ami. Cette accolade, donnée au milieu des flots, dans cette position et sur le lieu de cette scène, ne sortira jamais de ma mémoire. » (Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. VIII, pp.80-87.)

Le sauvetage du capitaine par Livonnière et Léonard est encore un renversement de situation par rapport à la fin du deuxième volume où Niquelet sauvait les deux évadés totalement épuisés dans leur frêle embarcation. Le point le plus intéressant de ce texte tient dans l'évocation dernière des requins. C'est à peu près la même situation qu'à la strophe II-13 : « ...ceux qui avaient été emportés avec les flots reparurent en partie à la surface. Il se prirent à bras-le-corps, deux par deux, trois par trois ; c'était le moyen de ne pas sauver leur vie ; car, leurs mouvements devenaient embarrassés, et ils coulaient bas comme des cruches percées... Quelle est cette armée de monstres marins qui fend les flots avec vitesse ? » Inutile de saliver pourtant... Comme les mornes, les requins n'auront là qu'une présence très cachée, mais qui s'avèrera pourtant bien réelle. Comme Lautréamont à la strophe I-8, — « ...j'aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes... » — Corbière fait un lien explicite entre les requins et les orages sur les mers. Le renversement de la Gazelle suffit à ramener le souvenir des requins. Niquelet y pense le premier... En dehors des échos internes aux Chants, — l'arrivée du crapaud à la strophe I-13, — nous avons vu que l'arrivée des requins à la strophe II-13 s'intègre bien, comme le remplacement de l'Arche de Noé, dans une parodie de l'épisode du Déluge de la Génèse. Corbière joue sur l'incertitude en ce qui concerne les secours : les colons ou les Anglais, qui sont plutôt des prédateurs à éviter comme les requins. Mais il termine bien sur l'arrivée des embarcations des colons de même que Lautréamont fait arriver les requins en surface, fendant les flots. Dans la mise en abyme des prédateurs, la femelle du requin justifiera ensuite l'exclamation « Quels coups de rame ! »

   « Quelques uns de nos pauvres camarades parvinrent aussi à se sauver comme nous venions de le faire. Les plus alertes et les meilleurs nageurs, qui étaient parvenus les premiers à gagner la quille de la Gazelle, se remettaient à l'eau et rôdaient en plongeant autour de la coque du bâtiment, pour tâcher de sauver ceux qui avaient disparu sous les vagues. « Gare aux requins, leur répétait Niquelet, gare aux requins, mes amis ! » Et en effet, ce terrible animal, qui épie sans cesse les navires, pour profiter de tous les événements qui peuvent lui offrir une proie, ne se montre jamais plus fréquemment à la surface des flots ; que lorsque l'orage s'appesantit sur les mers des Antilles. Le grain horrible au sein duquel avait disparu la Gazelle couvrait encore la terre. À dix brasses de nous, nous n'aurions pu distinguer aucun objet. Quelle position affreuse !... Aura-t-on vu à terre chavirer notre goëlette ? Le grain va-t-il se dissiper ? Et si le temps allait devenir plus mauvais !... C'est au milieu de ces réflexions déchirantes que nous passâmes une demi-heure, qui nous parut un siècle d'angoisses... Mais le dévouement des créoles avait veillé sur nous ; des cris se firent entendre, nous y répondîmes, sans savoir d'où ils partaient. Sont-ce les embarcations que le brick anglais aura mises à la mer après avoir vu notre naufrage ? Ne seraient-ce pas plutôt des pirogues venues à notre secours ?... Nous fûmes bientôt tirés de cette cruelle incertitude : c'étaient des pirogues ! Les colons qui les montaient, en nous apercevant, crièrent à ceux qui les suivaient : Les voilà, les voilà ! Victoire ! Victoire !... Et les nègres canotiers, aux sons de leurs lambis et de leurs cornemuses, retentissant au loin, annoncèrent aux habitants de St-Pierre que nous étions sauvés. »
(Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. VIII, pp.87-90.)

Le bilan de ce naufrage fait finalement apparaître une cruelle purge de vies humaines comme dans l'épisode du second abordage du Sans-Façon, au chapitre II. C'est l'aspect principal (dans tous les naufrages) qui entraîne une mythologie de consolation, ou de glorification des valeurs, pour la société survivante régénérée, comme celle du Déluge. La pacotille est « une marchandise de peu de valeur ». Qu'en penser ? Pour ces deux passagers de la Gazelle, Mr Isidore et Melle de Saint-Amour, il y avait dans leur projet de nouveau départ à la Martinique des idées de séduction et de prostitution. Nous verrons avec les désillusions d'Ivon que la débauche devient fatale dans les Antilles. Chez Corbière, le code, la dimension sexuelle apparaît davantage dans les scènes d'abordage que dans celles de naufrage. Quoi qu'il en soit, dans la rencontre des requins, on a peut-être avec ironie pour ces passagers particuliers la conclusion de Maldoror à la strophe II-13 : « Enfin, je venais de trouver quelqu'un qui me ressemblât !... » « J'étais en face de mon premier amour ! » Dans le quatrième volume, Léonard racontera le sacrifice du Fétiche ou Frétiche aux dieux de la barre (les requins) dans le pays de Boni. Cela ressemble aux sacrifices des vierges aux dieux paiens. L'âge de treize ans est proche des quinze ou seize considérés ici ou là dans les Chants de Maldoror pour marquer le passage à la virilité.

   « Quelle arrivée que la nôtre à la Martinique ! Sur la quille de notre navire et sous le feu d'un brick anglais ! mais avec quelle touchante hospitalité les créoles nous accueillirent ! Tous s'empressèrent de nous offrir un asile, des vêtements et de l'argent. une fois remis des fatigues et des émotions de notre naufrage, nous nous comptâmes, et, sur trente hommes d'équipage et dix passagers, nous vîmes avec douleur que quinze marins seuls avaient échappé à la mort. Le beau jeune blond, qui s'était embarqué en pacotille, et mademoiselle de Saint-Amour, qui venait à la Martinique pour changer d'air, s'étaient noyés. La lame apporta sur le rivage, quelques heures après notre malheureux événement, les cadavres de nos pauvres compagnons, mutilés par les requins, pour lesquels ils étaient devenus une pâture. Le lendemain de notre débarquement à St-Pierre, il nous fallut assister aux funérailles de tant de victimes. Cette lugubre cérémonie sembla couvrir toute l'île de deuil, et remplir d'affliction tous les cœurs. » (Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. VIII, pp.91-93.)

   « Ce Frétiche est un beau petit noir, que l'on prend en bas âge pour en faire un Dieu. Ses adorateurs le logent dans une case aussi bien ornée que celle du roi ; et pendant sa céleste enfance, il a le droit de faire tout ce qu'il lui plaît, sans qu'on puisse regarder ses caprices les plus déréglés comme autre chose que des volontés divines. Mais une fois parvenu à l'âge de treize ans, le Frétiche éprouve bien cruellement qu'il n'est pas immortel. Car alors toute la population, embarquée dans les pirogues, le conduit avec solennité vers la barre, pour le plonger religieusement dans les flots : les requins en font leur pâture.
   Les prêtres, chargés d'élever cette malheureuse victime de l'homicide superstition des nègres, ont soin de persuader au Frétiche qu'aussitôt qu'il aura été plongé dans les flots, il n'en sortira que pour être Dieu ou tout au moins roi. »
(Edouard Corbière, Le Négrier, Quatrième volume, Chap. XIV, pp.55-57.)

Dans le quatrième volume également, on trouve un autre épisode de renversement de barque au milieu des Anglais et des requins. Léonard se trouve en Afrique avec son négrier la Rosalie. Il attend dans le fleuve près de la ville de Boni de recevoir les esclaves qu'il a acheté au roi King-Pepel. C'est presque une réécriture de la scène du naufrage de la Gazelle à Saint-Pierre. À nouveau, Corbière occulte les requins. Ils sont présents et dévorent de malheureux matelots Anglais, mais il ne les met pas ouvertement en scène. La progression est intéressante à noter. Cette fois, la renverse n'est pas accidentelle, elle est savamment préparée par Léonard et exécutée par son équipage. Il n'en apparaît que mieux comme un véritable requin, se comportant comme les requins. L'autre intérêt de ce passage est dans l'utilisation du drapeau tricolore pour manifester la couleur. (Il avait dû arriver sous le drapeau blanc de la France de Louis XVIII.) L'apparition du sang des victimes dévorées se trouve comme décalée sur le navire de Léonard. Le drapeau est certes hissé avant l'abordage, mais King-Pepel vient le souligner comme « ceinture » après la mention des « bordages ensanglantés » de son navire. On retrouverait un peu ici cette ceinture du marin, qui le coupe en deux. (Nous l'avons commenté dans le premier article. Par ailleurs, l'expression n'est pas erronée dans la bouche de King-Pepel : on portait bien l'écharpe tricolore à la ceinture.) La vieille couleur resurgit ainsi comme dans le pli ; ce qui rejoint l'image des reins féconds pleins d'étincelles.

   « Des nègres arrivant du bas du fleuve, dans leurs pirogues rapides comme le vent, crient un matin, en passant le long de la Rosalie : Anglais ! Anglais ! Gabeton ? Je n'eus que le temps de me préparer à repousser l'attaque que les noirs m'annonçaient si subitement. Deux longues péniches, expédiées par la corvette qui m'avait vu entrer à Boni, se montrent dans le fleuve, à petite distance, chargées de monde. Je crie à terre dans un porte-voix : King-Pepel, les Anglais violent ton territoire ! Aussitôt des nègres se portent sur une mauvaise batterie, placée à terre dans le sable. Mes hommes, abrités sous ma tente, se disposent à combattre les Anglais, harassés par une longue nage et par la chaleur asphyxiante du jour. Le feu commence et le pavillon tricolore flotte sur la Rosalie : c'est sous cette couleur-là que des français libres de toutes leurs actions devaient combattre.
   Les deux canots, après avoir essuyé mes deux volées à bout portant, m'abordèrent bravement. L'un d'eux, traversé de boulets, coule le long de la Rosalie. L'officier qui commande l'autre embarcation me crie d'amener. Je lui réponds : « Accordez-moi deux minutes pour consulter mon équipage. » Mon équipage murmure, je l'apaise d'un signe. L'officier consent à me laisser un moment de répit. Je donne le mot à mes gens. — Je suis amené, dis-je alors au lieutenant anglais ; et au même moment tout mon équipage saute, comme pour abandonner le corsaire, à bord de la péniche. « Restez à bord, restez à bord, nous crient les Anglais : vous allez nous chavirer ! » C'était bien là mon plan : le poids inattendu de tout ce monde se précipitant du même bord, fait cabaner l'embarcation, et mes Anglais, surpris et effrayés, s'abîment sous les flots, pendant que mes hommes, disposés à nager, regagnent le bord en ricanant avec férocité du succès de mon stratagème. Quelques uns de mes assaillants surnageaient encore, je détournai la vue : les requins du fleuve firent le reste.
   Les cris de joie de la multitude des nègres témoins de notre triomphe nous étourdirent pendant plus d'une heure. Le soir la Rosalie fut entourée de plus de cent pirogues couvertes de branches de palmier et de fleurs. Les marabouts jetèrent encore une fois de l'eau lustrale sur les bordages ensanglantés du navire. Deux hommes que j'avais perdus dans l'action furent enterrés dans le sable avec les honneurs réservés aux hauts dignitaires. Pepel, en me revoyant à terre tout couvert de poudre et de sang ennemi, m'embrassa avec transport, et me montrant le pavillon tricolore de la Rosalie, il s'écria : « Lancoute Nabolone, bone ! La ceinture de Napoléon est bonne. » »
(Edouard Corbière, Le Négrier, Quatrième volume, Chap. XIV, pp.59-63.)

 
Le Requin. Les personnages de Corbière dégagent surtout deux types de « racisme primaire », fondé sur des apparences physiques (couleur et odeur). Dans le quatrième volume, Léonard développera surtout une approche de marchand, vantant parfois les caractères de tel ou tel pays d'origine, mais se contentant de faire embarquer les esclaves qu'on lui remet contre sa cargaison. Nous l'avons dit plus haut, il traiterait plutôt tout le monde comme marchandise, il ne vise pas à discuter l'esclavage, encore moins à le fonder sur des critères raciaux. Replacé dans son époque, le début du XIXème siècle, Corbière ne nous paraît pas être dans la surenchère. Le Négrier est d'abord un roman poétique. Le premier cliché est celui du nègre empoisonneur. Il est loin d'être neuf ; voir par exemple le More démoniaque Aaron dans la pièce Titus Andronicus, attribuée à Shakespeare : « Donne-moi ton couteau, je veux l'outrager, en m'imaginant que c'est le More venu ici exprès pour m'empoisonner... » (III,2) En vue de la Martinique, on s'en souvient, Livonnière associait les fumées s'élevant sur les vilaines montagnes aux feux des nègres marrons. À l'arrivée à Saint-Pierre, il attribue l'odeur fade de la ville à « la négraille ». Parmi les désagréments ordinaires du voyage de retour du négrier, Léonard parlera encore d'« un air infect à respirer ». Ce thème, qui serait au demeurant enfantin et facile à critiquer (l'illusion, les habitudes alimentaires, les conditions d'hygiène, la réciprocité des perceptions), prendra en fait un développement poétique dans le quatrième volume. Au chapitre XV, Léonard sera confronté à de vrais « nègres empoisonneurs », possédant une connaissance des poisons. Puis, au dernier chapitre, la mort du prince Boulou en sera presque l'apothéose volcanique.

   « En parcourant, pour prendre connaissance des lieux, les rues de la ville de St-Pierre, surnommée le petit Paris des Antilles, je fus surpris de sentir, avec l'air brûlant qu'on y respire, une odeur fade qui me soulevait le cœur. M. de Livonnière, que j'interrogeai sur la cause de cette sensation désagréable, me demanda de quoi je voulais parler ?
   — Mais de l'odeur qui me suit partout ! lui répondis-je.
   — Tu sens l'oignon frit, n'est-ce pas ? me dit-il avec une expressive contraction de nez.
   — Eh ! oui sans doute ; quelque chose comme ça.
   — Eh bien ! c'est la négraille qui a cette senteur-là, mon ami.
   — Quoi ! c'est l'odeur de nègre ?
   — Pas autre chose, et c'est bien assez. Mais si ces gaillards n'ont pas bon fumet, leur peau n'en est pas moins un bon article de vente ; et si nous avions plein la cale d'un navire de trois cents tonneaux seulement de cette marchandise qui galope dans les rues, toi et moi nous n'aurions plus besoin de nous risquer à battre des entrechats sur la quille d'une barque, comme nous l'avons fait il n'y a pas encore une semaine.
   Cette digression de mon ami le conduisit bientôt à m'expliquer ce que c'était que la traite des noirs, trafic étrange dont je n'avais encore aucune idée. Les renseignements et les commentaires d'Ivon sur ce genre d'industrie firent sur moi une impression assez vive pour que je me la rappelle encore. Je ne voyais plus un beau nègre sans chercher à évaluer son prix, et à l'estimer, non pour les services qu'il pouvait rendre, mais pour le prix qu'on avait pu en tirer en le livrant à l'encan. J'ai entendu beaucoup d'Européens, nouvellement venus de France, faire de bonnes phrases sur l'immoralité d'un commerce qui s'exerce sur la chair humaine, ce qui ne les empêchait pas toutefois d'acheter des noirs et de les battre à l'occasion. Mais moi, je l'avoue, peut-être à ma honte, je ne sentis pas, à mon arrivée aux colonies, ces sublimes inspirations de philanthropie. Ces noirs gros et gras, paresseux et gais, que je voyais balander toute la journée dans les rues, me paraissaient bien plus heureux que nos laboureurs d'Europe, et que la plupart de nos matelots, ne dormant que la moitié du temps, et ne mangeant qu'une ration de biscuit pour prix de ces fatigues qui épuisent sitôt leur vie misérable et agitée. » (Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. IX, pp.93-95.)

Image du film 'Identification d'une femme' (1981) de Michelangelo Antonioni. « Toi, tu es comme le requin, qui avale tout, même les plaques d'immatriculation... »  

Contactés pour être officiers sur un petit corsaire, Léonard et Livonnière se rendent en pirogue de Saint-Pierre à Fort-Royal (ancien nom de Fort-de-France ?). Leur rencontre avec le capitaine Doublon est une petite scène importante d'un point de vue poétique. D'une part, il y a un transfert intéressant du signifiant de base, le poisson requin, dans le sloop corsaire baptisé Le Requin. Ce nom rejette finalement le navire (le sloop) parmi les signifiés du requin. (Nous n'avons pas trop eu l'occasion d'aborder l'onomastique des navires jusque là. La Gazelle de Niquelet était le premier avatar animalier. Dans la poésie antique, cela porte une idée de fuite. Et, ma foi, cela prolongeait opportunément l'évasion des héros de Plymouth. Même si l'histoire réelle du nom est généralement occulte, perdue dans un passé ignorant l'avenir, dans la fiction il est toujours légitime d'y chercher un sens dans le présent.) Corbière reprend en fait autrement le jeu de métamorphose poétique, navire vs monstre marin, amorcé par la belle erreur de la vigie au chapitre VII. Compte tenu de l'issue dramatique de la scène du naufrage devant Saint-Pierre, — les cadavres des noyés se partageant entre les requins et les tombes de l'île, — on s'aperçoit aussi que ces deux rescapés n'échappent pas non plus au Requin... D'autre part, cette scène est l'occasion de retrouver dans la première apparition du Requin l'image des « nègres marrons faisant boucaner leur banane sur les mornes » (Chap. VIII). Cela transporte un sens : les corsaires embarqués seraient sortis des contraintes comme les marrons (esclaves en fuite) de l'île. Et cela en suggère d'autres. Ce détail ne nous paraît pas du tout innocent et fortuit. On est amené à superposer également Le Requin à l'île de la Martinique. On se rend compte qu'il y a un réseau poétique associant le requin, le navire corsaire, l'île habitée par les nègres marrons, et bientôt le navire négrier de Léonard. Chaque signifiant vient un peu fournir ses signifiés et les force plus au moins sur les autres. L'île qui danse parfois sous la musique du tonnerre dans les polissons de mornes trouvera sa correspondance dans le bal travesti improvisé par l'équipage sur Le Requin.

   « Un Provençal, à la face jaune et corroyée, et qui paraissait acclimaté depuis longtemps, nous attendait sur l'embarcadère du carénage. Il nous donna cordialement une poignée de main, en nous annonçant qu'il avait l'honneur d'être le capitaine Doublon, commandant le corsaire le Requin.
   — Et où est ce fameux Requin ? demanda Livonnière.
   — Là, amarré sur le tronc de ce grand sablier que vous voyez. — Et en effet, sous les branches d'un arbre immense, le capitaine Doublon nous montrait, avec une espèce d'orgueil, un petit sloop sur l'avant duquel quelques mulâtres paraissaient faire griller des bananes à la cuisine.
   — Quoi ! c'est là le Requin ! m'écriai-je.
   — Oui, mon bon ami, me répond le capitaine Doublon : c'est le meilleur coureur de toutes les Antilles. À la mer, je ferais ramasser mes vieux balais à une frégate qui voudrait me passer sur l'avant.
   — Et ces mal blanchis qui sont à bord, dit Livonnière, que voulez-vous en faire ?
   — Mon ancien, reprend Doublon avec une expression de physionomie et une importance toutes méridionales, c'est une partie de mon équipage, que je n'ai pas jugé à propos de faire passer à la lessive, pour vous réjouir la vue ; c'est l'équipage, sans me vanter, le plus voleur et le plus intrépide des îles : c'est moi qui l'ai formé.
   — Non pas à voler, sans doute ?
   — Non, mon petit jeune gens, mais à se battre proprement. Il savait assez bien voler, je vous en réponds, quand je l'aie pris, pour m'épargner la peine de lui donner des leçons là-dessus.
   — Au surplus, la grosseur du corsaire ne fait rien à l'affaire, ajouta Livonnière, et avec les petits on happe souvent les gros ; de même qu'avec des beaux sales (des mulâtres) on peut, à l'occasion, se taper avant de se faire prendre en bas de soie. Mais le principal est de savoir quand nous partirons.
   — Demain, si certaine partie de tric-trac est décidée. »
(Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. IX, pp.97-100)

Le deuxième type de racisme est celui du nègre ou du mulâtre « mal blanchi » qui revient en fait au nègre hypocrite. Dans cet ordre d'idée, un nègre n'est au fond qu'un blanc teint en noir, ce qui entraîne alors les questions du masque et du travestissement, induit des soupçons de dissimulation et d'hypocrisie. Le héros éponyme du roman Atar Gull (1831) d'Eugène Sue était une illustration du nègre hypocrite. Le More de la pièce Titus Andronicus de Shakespeare jouait aussi sur l'idée de son masque : « Que les fous fassent le bien, et que les hommes blancs invoquent la grâce ! Aaron veut avoir l'âme aussi noire que la face. » (III,1) Corbière recycle surtout ce cliché dans l'introduction sur les belles mulâtresses qu'il confond avec des courtisanes. Fraïda n'est que jalouse de Rosalie. Dans le quatrième volume, il n'en sera question qu'à propos des rois nègres ; ça n'apparaîtra que dans une brève discussion entre Léonard et le premier ministre du Gabon (Chap. XVI). Au fond, le roi Duc-Ephraïm ne s'avèrera pas si fourbe que ça. Le prince Boulou sera ouvertement hostile à Léonard (et réciproquement). Le dissimulateur est forcément dans l'empoisonneur. Mais il n'y aura pas de personnages de nègres spécifiquement hypocrites. Ces paroles de Livonnière sembleront être vite oubliées. Avec leurs travestissements, il n'y aura bientôt à découvert que des mains et des cous de marins que Corbière s'attachera à dire couverts de goudron, ce qui soulignera autant l'intégration dans l'équipage que la ressemblance avec des mûlâtresses bégueules. Le service à bord, le goudron et le tabac (pour les lèvres noircies) façonnent un modèle de marin. Aussi, les articles de mode seront presque un uniforme. En lui-même, ce changement de vêtement, de peau, pourrait donc être vu comme une forme de collective « lessive, pour vous réjouir la vue ». Est-ce la logique de l'enchaînement sur les travestissements dans ce chapitre ? Une idée peut-être. Puisqu'il avait déjà beaucoup joué sur le travestissement dans le deuxième volume, Corbière a peut-être trouvé dans la couleur de peau une opportunité de relancer ce thème. Rappelons que Walter Scott, le grand romancier des années 1820, aimait aussi les travestissements (cf. Le Talisman, 1825).

   « Prodigues et ardents comme le sont presque tous les créoles, on devine déjà sans doute à quelle ruineuse libéralité ils doivent se livrer, pour satisfaire la capricieuse coqueterie de leurs maîtresses. Moins enclins qu'eux à se laisser entraîner à de grandes dépenses, les Européens agissent avec plus de circonspection à l'égard des mulâtresses. Mais aussi, bien souvent, ils commettent le tort de vivre trop maritalement avec celle qu'ils ont choisie : et, pour me servir d'un terme consacré, ils s'amacornent avec trop de facilité. Trompés jusqu'au dernier moment, par l'adresse de ces épouses factices, sur les vrais sentiments qu'ils leur inspirent, il est assez commun de voir ces maîtresses de ménage attendre, au lit de mort de leur amant, l'instant où elles pourront dépouiller l'agonisant de tout ce qu'il laissera après lui. C'est la proie qu'elles ont convoitée pendant plusieurs années de dissimulation, qu'elles veulent saisir, avec le dernier soupir de celui à qui elles ont réussi à cacher si longtemps tout ce que leurs caresses et leurs cajoleries avaient d'intéressé et de sordide. »
(Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. X, pp.142-144.)

   « Plusieurs fois, encouragé par la confiance que voulait bien m'accorder le premier ministre du Gabon, j'essayai d'obtenir de lui quelques révélations sur ce que les Africains nous cachent le plus, soit par différence, soit par politique. Mais nègre avant tout, mon ami Doyau se borna à me faire savoir que, dans l'intérieur de l'Afrique, et non loin des côtes il y avait de grandes villes dont les Européens ne soupçonnent pas même l'existence. C'est surtout avec les chefs de ces cités que les rois du littoral s'entendent pour obtenir les noirs qu'ils vendent ensuite aux négriers, et aux Maures nomades que l'on rencontre partout sur les rivages occidentaux. Mais un fait que jusque-là j'avais toujours mis en doute, me fut confirmé par la simple observation que Doyau me fit faire : « Vous avez vu, me dit-il, les nègres nouveaux tomber malades en arrivant sur la côte, et vous n'avez pas manqué d'attribuer leurs affections subites aux fatigues de leurs longs voyages à travers les déserts ; mais les maladies qu'ils éprouvent ont une autre cause : c'est qu'ils viennent de quitter l'air chaud et salubre de l'intérieur, pour respirer l'atmosphère humide et pestilentielle de la côte. Il n'y a que les bords de la mer qui soient malsains, dans ce pays aussi redoutable sur ses limites maritimes, pour les naturels que pour les Européens. »
   Dès que je voulais pousser mes questions plus avant, le discret ministre coupait court à la conversation en me disant, en des termes que je puis traduire à peu près ainsi : « Qu'il vous suffise de savoir qu'ici celui qui nourrit le plus d'hommes est le plus puissant. Ce qu'on vous laisse voir n'est rien ; ce que nous cachons est tout. Notre politique est plus noire encore que notre figure. Il y a moins de dissimulation dans toute l'Europe que dans la tête du plus petit roi de la Côte. » »
(Edouard Corbière, Le Négrier, Quatrième volume, Chap. XVI, pp.170-173.)

Sur le Requin, les travestissements prennent à nouveau une grande importance. Ils nous paraissent surtout ressortir de la poésie du vaisseau. Par rapport aux « chiffons », il y a dans les voiles des bateaux de cette époque une évocation des robes et des parasols. Nous l'avons déjà vu au chapitre VI lors de l'évasion de Plymouth. Et à la fin du chapitre, pour l'arrivée du Requin à la Basse-Terre, les marins encore travestis seront spécialement montrés dans les voiles (prélude de l'orgie). Dans la scène du naufrage de la Gazelle, les dames en parasols, agitant leurs mouchoirs sur la côte, sous les boulets ricochant jusqu'à terre, figuraient presque déjà dans le plateau de la bataille navale comme des bateaux amarrés au port. Dans le roman, Livonnière parle aussi plusieurs fois de « gréements » à propos des tenues féminines : « Ivon s'était aussi amouraché d'une grosse servante basse-bretonne, qu'il avait retirée de sa cuisine, pour la caricaturer en grande dame, et lui faire porter, comme il le disait, un gréement complet de femme à la mode. » (Chap. IV) Après le petit Jacques (Rosalie travestie), c'est à nouveau de la cale d'un navire que surgissent ces articles de mode féminine. De cette rencontre avec les vêtements arrive l'idée d'une rencontre à venir avec les dames elles-mêmes. Elle est consommée par anticipation dans le travestissement. La touque au pied du mât associe encore aussi l'alcool aux femmes. Après les costumes, la musique et les fumées de l'ivresse enveloppent et s'emparent pratiquement de l'équipage dans une fête dionysiaque. Autre poésie du vaisseau, qui semble donc primordial dans ce développement, le Requin apparaît comme une barrique. (Il y a d'ailleurs un petit jeu amusant vis-à-vis de la renverse.) En pensant à l'île (dans le réseau sémantique), on pourrait alors suggérer de voir une correspondance dans l'orage ou dans l'éruption volcanique avec ces jaillissements de l'intérieur : les robes seraient comme des laves. Mais cet effet poétique est subjectif ; encore une fois, le volcanisme n'est pas trop mentionné dans le texte de Corbière. L'épisode du bal sur le Requin vient en écho au bal masqué donné par Ivon à Roscoff avant le départ du Vert-de-Gris. Sa suite, l'abordage du trois-mâts anglais, viendra aussi en écho avec l'abordage insensé du Gibraltar. Ce n'est pas toujours sensible, mais ça l'est dans ce chapitre, Corbière imite la composition par trituration d'images de la poésie homérique (qui était aussi employée par Cooper).

   « Une fois délivrés des soins qu'il nous avait fallu donner à l'expédition du brick, il nous prit envie d'ouvrir les caisses que nous venions d'extraire de la cale de notre capture. Dans l'une nous trouvâmes des robes, des châles ; dans l'autre des chapeaux de femme et des bonnets montés ; dans la troisième des ombrelles, et dans toutes, enfin, des objets de mode. Notre désappointement fut grand ; mais notre parti fut bientôt pris, et tous nous nous égayâmes à l'idée d'avoir pour parts de prises des chiffons, au moyen desquels nous pourrions bientôt faire des conquêtes, moins précieuses, il est vrai, que celles après lesquelles nous courions mais qui, une fois à terre, ne laisseraient cependant pas que d'avoir leur mérite.
   Un des officiers ne put résister au désir d'avoir de suite sa part de butin. On alluma deux fanaux, et, séance tenante, le capitaine Doublon nous fit la distribution de nos colifichets. « Tiens, dit un matelot facétieux comme il s'en trouve à bord de tous les navires, si je me capelais ce chapeau sur la frimousse et cette robe de soie sur le casaquin, ça ne m'irait peut-être pas si mal ! »
   Il n'en fallut pas davantage pour que tout l'équipage se trouvât travesti en un clin d'œil. Les avis les plus gais et les plus étranges font vite fortune à bord, et l'exécution suit toujours de près les idées originales ou burlesques.
   C'était au reste un bon navire que le Requin. Au pied du grand mât se trouvait sans cesse suspendue une touque estropée remplie de tafia, et sur le goulot de laquelle se collaient du matin au soir les lèvres altérées de nos gens. Sur le capot de la chambre, une caisse de cigares était ouverte à tous les fumeurs ; et le capitaine Doublon, pour entretenir mieux encore la bonne humeur de son équipage, avait soin de temps à autre de se faire monter sur le pont une vieille serinette sur laquelle il nous jouait,
  Claude Monet, Essai de figure en plein air (1886).
d'une main infatigable, des contre-danses qui avaient dû faire sauter deux ou trois générations au moins.
   Dieu ! que la danse alla bon train quand nous nous fûmes tous gréés en dames anglaises ! Que de flic flac, d'ailes de pigeon et de jetés battus ébranlèrent le pont trop étroit du Requin ! Et les rafraîchissements donc ! Il fallait voir avec quelle courtoisie et quelles manières distinguées chaque danseur offrait un coup de tafia à sa danseuse et avec quelle modestie celle-ci répondait à la politesse de son cavalier !
   Quand le jour vint éclairer les derniers incidents de cette scène de folies, toutes les dames qui avaient fait les délices du bal se trouvèrent ivres à ne pas se tenir. Elles rejetaient l'incertitude que l'on remarquait dans leur démarche sur la fréquence des coups de roulis et sur la rudesse de la mer, qui pourtant était bien la plus calme que l'on pût voir. À les entendre, le Requin roulait comme une barrique, et le capitaine n'oubliait pas de se féliciter de la remarque, en répétant ; Bon rouleur, bon marcheur !.
   Notre Doublon, qui pendant le bal n'avait pas quitté le tourne-broche de sa serinette, s'avisa, une fois la danse finie, de nous avertir qu'il allait dire la prière. Ceux des gens de l'équipage qui avaient déjà navigué avec lui s'approchèrent du capot de chambre, sur lequel le capitaine s'était perché et se disposait à officier. Les autres murmurèrent. « Qu'il aille se faire... avec son Angelus, dit Livonnière ; ce n'est pas à des matelots de faire le service des prêtres. » » (Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. IX, pp.105-109.)

   « « C'est un drôle de particulier, que notre capitaine, n'est-ce pas, Léonard ? me dit Livonnière, après avoir entendu Doublon réciter notre Pater-Noster. Je n'aime pas beaucoup les prières, mais je n'aime pas trop non plus qu'on se moque de celui qui est là-haut ; car, on aura beau faire, le Bon-Dieu ou le Diable, comme on voudra l'appeler, n'est pas moins notre patron de chaloupe à tous. »
   J'approuvai la justesse des observations de mon ami : mais je ne pus m'empêcher de trouver extraordinaire la réflexion très-pieuse et à coup sûr fort inattendue de mon pauvre Ivon. » (Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. IX, p.112.)

La serinette est, si je ne m'abuse, une boite à musique actionnée par une manivelle. Elle met en évidence la renverse, le geste caractéristique du requin, chez le capitaine Doublon. (La renverse enchaînée en rouleau comme Maldoror avec la femelle du requin...) L'image amusante du « tourne-broche de sa serinette » et surtout la crainte de l'impiété de Livonnière nous évoque aussi une réminiscence de L'Odyssée : la rôtisserie des bœufs, le fatal banquet des compagnons d'Ulysse sur « l'île d'Hélios, le charmeur des mortels » : « les cuirs des bêtes marchaient ». Dans cette évocation du « charmeur », il y a comme un rappel du chant des sirènes. Les compagnons ont cédé au désir de faire ce qu'Ulysse s'était défendu de faire. Dans Le Négrier, la pertinence nous apparaît aussi vis-à-vis de l'évocation des Sirènes. Dans la suite du chapitre, l'idée du capitaine Doublon est bien de charmer l'équipage du navire marchand, de l'amener à s'approcher. En d'autres termes, sa musique est comme le chant, et son équipage travesti comme des Sirènes attirantes. Au début de cette scène, le cri perçant du jeune mousse rappelerait aussi l'épisode d'Ulysse réveillé par le cri des femmes de Nausicaa (Chant VI). La mort d'une passagère vient en coïncidence logique avec, sinon le rejet des vêtements de femme, du moins le dévoilement des assaillants masculins lors de l'abordage. Cette scène comporte aussi des aspects que l'on peut rattacher à l'attaque des requins. D'une part, Corbière précise que les corsaires sont « étendus à plat-ventre », et vont donc se retourner avant l'abordage de la proie. D'autre part, Lautréamont le souligne lors du carnage des requins à la strophe II-13 : « Le sang se mêle aux eaux, et les eaux se mêlent au sang. » L'image du pont qui change de couleur peut être rapportée à la poésie du requin et de la renverse. Nous l'avions vu lors de la première présentation du requin (Chap. VII). Cette poésie du virement de l'eau au sang ou au vin est aussi dans la Bible — Moïse, ou Jésus et la noce à Cana (Jn.2.7-9).

   « La chaleur était suffocante à cet instant de la journée. L'homme de la barre veillait seul : fatigués de notre bal de nuit, nous nous étions tous étendus à plat-ventre sur le pont. Le mousse Bosse-Debout, chargé du soin de la cuisine, faisait bouillir le large potage que nous devions manger à souper.
   Navire ! navire ! crie une voix aiguë, et la seule qui à bord eût ce timbre perçant. C'était notre négrillon, qui, en allant de sa cuisine à l'habitacle pour donner à goûter une cuillerée de soupe au timonier, venait d'apercevoir un bâtiment dans nos eaux.
   À ce cri, tous les dormeurs, ou plutôt les dormeuses, car nous n'avions pas quitté nos travestissements, se lèvent d'un seul coup, raides sur leurs jarrets et les yeux au grand ouvert !...
   Notre nouveau compagnon de route était gros, et il gagnait rondement le meilleur coureur de toutes les Antilles. L'envie de lui jeter nos vieux balais ne prit pas à notre capitaine, je vous en réponds bien.
   — Je crois que nous sommes happés, dit Doublon ; mais il me vient une idée.
   — Quelle idée ?... Voyons donc, dites-la vite cette idée !
   — Prénez tous des parasols, et cachez-moi bien sous votré gorge, ou à sa place, chacun votre gagné-pain et un pistolet sous lé cotillon. Passez-moi tous sous le vent et au vent, comme des belles dames sans comparaison, et si vous avec un peu dé confiance en moi, mes bons amis, jé vous en prie, faites-moi bien les bégûles.
   — Les bégueules, et pourquoi ça ?
   — Faites les bégûles, je vous dis, tonnerre de Dieu ! Qué diable, c'est un ordre qué jé vous donne.
   Nous suivîmes l'avis que nous donnait si impérieusement Doublon, et lui se mit à faire grincer sa serinette ; mais le frémissement de sa main divisait pour cette fois fort inégalement la mesure et le mouvement des airs qu'il nous avait joués la nuit.
   Le gros navire, en s'approchant de nous, hissa pavillon anglais.
   Nous arborâmes aussitôt un petit pavillon de même couleur.
   C'était un bâtiment marchand, lourdement chargé, mais encore haut sur l'eau, gréement bien peigné, mâture bien grattée. Il nous approchait rondement. Nous tâtions déjà nos poignards : nos ombrelles s'agitaient dans nos mains impatientes, et Doublon de nous répéter :
   — Faites donc les bégûles !
   La serinette allait toujours son train. Pour nous, malgré la difficulté de notre position, nous pouffions de rire de nous voir avec nos figures noires et nos gros cous couverts de sueur et de goudron, nous pavaner sous nos parasols, et nous donner des airs de petites-maîtresses. L'un de nous venait-il à négliger son rôle, vite Doublon, préoccupé, nous répétait, en grinçant des dents et en faisant aussi grincer sa serinette : « Faites donc les bégûles, tas de grédins ! »
   Aussitôt que le navire se trouva par notre travers à nous ranger, notre manœuvre fut décidée : un fort coup de barre donné au vent nous fait arriver à plat sur lui, et nous l'abordons. Oh ! alors il n'y eut plus besoin de nous dire ce que nous avions à faire ! Nos ombrelles tombent à la mer ; nos ongles crochent les porte-haubans, et nous voilà grimpant à bord du trois-mâts comme des chats sur une gouttière. Les poignards et les pistolets instrumentent. Les Anglais, surpris de cette attaque d'amazones, saisissent des anspects et des barres de guindeau pour se défendre ; ils frappent en désespérés : nous les poursuivons sur le pont comme des tigres poursuivent des bisons. En quelques minutes le pont est à nous ; ce pont, si blanc auparavant, est taché du sang de l'équipage ; et Doublon jouait toujours des contredanses. L'air de la Gavotte de Vestris n'avait pas cessé de nous accompagner pendant l'abordage.
   Une des passagères, qui se trouvait sur le gaillard d'arrière du navire enlevé, au moment où sans défiance il passait le long de nous, fut tuée d'une balle, son ombrelle à la main. Trois hommes de la prise avaient péri dans l'assaut, car c'était bien à l'escalade, on peut le dire, que nous venions de monter. Nous en fûmes quittes de notre côté pour quelques coups d'aspect et de barres de guindeau ou de cabestan, seules armes que nous avions laissé le temps à nos ennemis de saisir. » (Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. IX, pp.113-119.)

Léonard s'arrête ensuite sur la mort accidentelle de cette passagère. Il va s'interroger sur la valeur, ou l'importance, conférée à la vie d'une femme par rapport à la vie d'un matelot. « Ces bizarreries morales... » C'est un passage qui mérite également qu'on s'y attarde un peu. Ce qui apparaît là, à nos yeux, c'est que la femme porte une idée de défense. Et d'ailleurs son mari va, lui, s'affirmer dans la fuite complémentaire (les cris, les jurons et l'emportement de la douleur). On retrouve donc là, une fois encore, ce thème central de la fuite et de la défense. On pourrait lui trouver une plus grande généralité avec le stéréotype de l'homme velu (dont les poils affirment la fuite) et de la femme immaculée (dont l'étendue pure affirme la défense). À la limite, on pourrait dire qu'une robe, un voile total, ne ferait qu'exprimer davantage ce port de la défense. (Il va de soi que cela ne justifie nullement de l'imposer. La défense a différentes manières de s'exprimer. Une culture l'exacerbe ou la cultive d'une façon ou d'une autre. Par exemple, une femme rideau (de fer) telle que Clémentine dans le roman L'Arrache-cœur (1953) de Boris Vian représente une forme exacerbée féminine, assumée et non subie, de la défense. Nous croyons discerner une idée de défense dans ces cas-ci, pour autant, nous ne disons nullement qu'elle doit être, a fortiori d'une façon plutôt que d'une autre.) Notons que, dans ce contexte, la liberté joue surtout de l'effacement d'une défense, et non sur son résultat, qu'il ne lui importe pas précisément de tenir.

   « À quelle joie nous nous serions livrés après notre succès, si un spectacle touchant n'était venu, comme nous le disions alors, nous couper en deux la satisfaction !
   Et quel fut cet accident ? À coup sûr vous ne le devineriez jamais, vous qui croyez les marins aussi endurcis pour les maux des autres qu'ils sont durs eux-mêmes pour leur propre compte.
   Le mari de la dame tuée bien involontairement par un des nôtres, dans la chaleur de l'abordage, se montra sur le pont. En apercevant le cadavre sanglant de son épouse, il jette des cris perçants, et saisit une arme pour la venger, en nous traitant de brigands et d'assassins. D'un coup de pistolet ou de poignard, il n'est pas un de nous qui n'eût pu se délivrer de l'importunité de cet époux désespéré. Mais loin de là, on le désarma avec ménagement, en déplorant son délire et la cause trop légitime de son désespoir. Et tandis que nos matelots s'apitoyaient d'avoir donné la mort à une jeune femme, ils se disposaient à envoyer par dessus le bord, sans la moindre émotion, les cadavres des trois matelots qu'ils avaient criblés de blessures dans le combat. Définissez si vous le pouvez ces bizarreries morales. Pour moi, je me suis longtemps appliqué à concevoir les matelots, et j'en suis encore à me les expliquer. » (Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. IX, pp.119-121.)

En ce qui concerne le requin et Le Requin, Corbière s'amuse enfin à pousser à la limite de la vraisemblance ce que nous n'avions qu'entrevu avec Niquelet : « Je gouverne à l'odeur » dit cette fois nettement Doublon. Comme les requins donc. En l'occurence, il flaire la trace olfactive des îles... ce qui souligne réciproquement leurs « émanations ». On a pu noter aussi, dans la présentation du requin son surnom de « tigre des mers ». Lors du second abordage du Requin, Corbière utilise une métaphore animalière curieuse (car elle réunit tigres et bisons qui ne fréquentent pas les mêmes lieux) où le choix du tigre pourrait être lié à ce surnom : « Les Anglais, surpris de cette attaque d'amazones, saisissent des anspects et des barres de guindeau pour se défendre ; ils frappent en désespérés : nous les poursuivons sur le pont comme des tigres poursuivent des bisons. » Dans l'abordage précédent, quoique le comportement corresponde aussi à celui du requin mangeur du gabier, Corbière comparait à l'épervier. Nous ne connaissons pas de requin épervier. Dommage. « ...collés le long de son bord, et l'entraînant au large... » n'aurait pas été bien loin de l'accouplement de Maldoror à la femelle de requin à la fin de la strophe II-13 : « Deux cuisses nerveuses se collèrent étroitement à la peau visqueuse du monstre... » « ...emportés par un courant sous-marin comme dans un berceau, et roulant, sur eux-mêmes, vers les... » marches abyssales du rez-de-chaussée de la mer. (L'initié pourrait-il s'accrocher à la surface, fût-elle douce comme le filet de la pêche ? Quoi, le coup de fusil ?... Et alors, du sable dans les yeux... en un tel moment ! cela vaudrait-il mieux ?) Dans son identification d'un requin, Corbière ne file pas toujours la métaphore à gros trait.

   « Un brick louvoyait comme nous, mais pour gagner le mouillage. En courant à contrebord à lui, nous crûmes nous apercevoir que c'était un bâtiment marchand. Le capitaine Doublon nous cria : Tape à bord ; et nous l'abordâmes, sans plus de façon. Il nous avais pris pour un caboteur de Sainte-Lucie ou d'Antigues. Aussitôt qu'il fut amariné, nous laissâmes arriver, collés le long de son bord, et l'entraînant au large, comme un épervier qui, après avoir saisi sa proie, se laisse aller avec le vent, tout en dévorant le faible ennemi qu'il enserre dans ses griffes. » (Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. IX, pp.103-104.)

   « J'étais resté à bord de la prise, ainsi que mes autres camarades, avec mes cotillons de femme. Assis sur le rebord du couronnement, je faisais tranquillement la conversation avec Doublon, qui gouvernait le Requin à dix brasses dans nos eaux, en s'abritant sous la hanche de tribord de notre énorme prise, comme le bateau pilote qui accoste en Manche un vaisseau de la compagnie.
   — Ah ! ça, capitaine Doublon, lui demandai-je, je ne vous ai jamais vu prendre de relèvements depuis que nous sommes à la mer ?
   — Non, mon ami, jé n'en prends non plus jamais ; car jé né suis pas comme vous, peut-être bien, un mange-soleil avec un octan à la main. Jé laisse toujours, en naviguant, les astres fort tranquilles dans le ciel où jé les trouve très-bien. Jé né m'occupe que dé cé qui sé passe sur terre ou plutôt sur mer.
   — Des relèvements au compas sont cependant bons à prendre avant la nuit, pour se reconnaître un peu quand on ne distingue plus les terres.
   — Chacun sa méthode, voyez-vous... J'ai une telle habitude dé patouiller dans les îles, qué jé suis toujours sûr d'attérir etzatement à une petite longueur dé gaffe ou deux prés, et cette etzatitude tient à la finesse dé mes organes et à la manière dont jé sais gouverner.
   — Quelle manière de gouverner avez-vous donc ?
   — Je gouverne à l'odeur. Un chien dé chasse né reconnaît pas mieux la piste d'un lièvre dé la piste d'un renard, qué moi l'approche de la Martinique dé l'approche de la Guadeloupe ou des Saintes, peu importe. Jé sens, voyez-vous bien, dans lé moment où jé vous parle, qué démain nous serons mouillés à la Basse-Terre.
   Quoique la délicatesse de perception de notre capitaine l'eût mis en défaut déjà deux ou trois fois depuis notre départ, et quelque facile qu'il fût de ne pas se tromper à vue des îles, on ne put s'empêcher de convenir que dans cette dernière prédiction, il eut au moins gain de cause. La Basse-Terre ne nous échappa pas. Mais qu'ils nous parurent confus les bâtiments de guerre anglais qui nous virent jeter l'ancre le lendemain, sous les forts qui nous saluèrent à notre arrivée. Ils eurent beau longer la terre pour nous narguer, et farauder crânement à portée de fusil des batteries : la prise était dans le sac, et ce que nous avions dans nos griffes y tenait bon, je vous le promets.
Pablo Picasso, Les demoiselles d'Avignon (1907) (Museum of Modern Art, New-York)  
   Les habitants de la Basse-Terre se rappelleront longtemps, je crois, notre manœuvre en venant au mouillage. Ils n'avaient encore jamais vu de femmes monter aussi vite que nous dans les haubans et sur les vergues pour serrer les huniers, les perroquets et les basses-voiles. Nos robes de soie déchirées à moitié par la vivacité de nos mouvements, nos chapeaux de paille un peu chiffonnés, mais que nous n'avions eu garde de quitter, produisirent un effet prodigieux, aux empointures de nos vergues et sur le bout du boute-hors de beaupré, où moi-même je courus serrer le grand foc. Le soir de notre arrivée toutes les amazones du Requin remplissaient les cabarets de la colonie ; il y eut orgie, et toutes les filles de couleur nous trouvèrent charmants, ou plutôt charmantes. Pas un homme de l'équipage ne passa la nuit à bord de la prise ni du Requin. »
(Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. IX, pp.125-128.)

 
Les Mulâtresses. L'introduction de Corbière sur les mulâtresses, qu'il dénonce comme courtisanes, oriente peut-être trop la lecture au début du chapitre. S'il échoue dans les mains des mulâtresses, Livonnière a en fait au départ un pactole à dépenser, et c'est en pleine conscience qu'il reprend son rêve de faste et d'éclat. Il veut flamber, comme les corsaires dans le café de Rosalie à Roscoff, et on retrouve bien la poésie de la lampe phallique. L'idée de sérail est un peu curieuse. Explicitement, il s'agit d'imiter les pachas du (soleil) Levant, de déployer un faste ou une puissance équivalente. Mais il y a aussi dans le sérail, ou le harem, une inévitable idée de captivité. On ne peut s'empêcher d'y voir un autre aspect de la réécriture de l'épisode de la prison de Plymouth. (Nous avions évoqué la renverse de l'abstinence à la débauche. La concentration des femmes dans le sérail renverse celle des hommes dans la prison. En même temps, la séparation entre les deux amis répète et aggrave leur éloignement dans la prison. Léonard était alors le seul à être capté par les femmes, Mrs Milliken et sa servante Sarah.) La nomenclature des femmes évoque un peu le donjuanisme, mais est-ce bien fondé ? Le Don Juan de Mérimée par exemple, dans Les Âmes du Purgatoire (1834), tient une double liste qui consigne les femmes séduites et les maris trompés. Il y a la volonté de collectionner toutes les beautés et de défier toutes les classes. S'il a bien l'idée d'une revanche sur les terriens, cela ne va pas au défi, Livonnière n'a pas la même approche. Chez lui, — on se souvient qu'il ne sait pas lire, — l'écrit est bien ce qui enferme, et son sérail est déjà dans l'écrit : une sorte de papier tue-mouches, une cage d'oiseaux de collection qu'il peut avoir sur lui. (Cet écrit serait même l'annonce de son propre enfermement.) Il ne prend que des adolescentes et ne vise qu'à couvrir toutes les couleurs. L'image des « pavillons vivants » de Léonard traduit bien « les couleurs » dans le langage maritime. La mention du « beau noir luisant » confirme la recherche de l'éclat dans les peaux. Il s'agit bien de flammes, d'oiseaux-lampes comme l'on dit des courtisanes. Son éclat se dépense en nourrissant une série d'éclats plus petits.

   « Les marins ont peu de temps à perdre à terre, en amour surtout. Les longues passions ne vont ni à leur caractère ni à leur profession, et quand avec beaucoup d'argent ils peuvent abréger les préliminaires d'une intrigue, il vont au positif à coup de gourdes et de doublons même. Sans nous abuser sur le motif qui nous faisait rechercher particulièrement par les plus jolies filles de couleur de la Basse-Terre, nous étions assez flattés de recevoir leurs avances ; cela nous épargnait la moitié du chemin, toujours pénible à faire pour des gens peu habitués à soupirer. Mon matelot Livonnière était enchanté de ses faciles conquêtes. Il avait repris son parapluie à canne, comme à Roscoff, et ses gants blancs, quoiqu'il ne dût pas avoir froid aux mains avec une chaleur de vingt-cinq à trente degrés. Mais enfin il voulait plaire, et je crois même que sur le montant des parts de prise à régler, il s'était emprisonné deux ou trois doigts dans des bagues dont l'éclat ne contrastait pas mal avec la couleur jaune du goudron que la chaleur tenait sans cesse en fusion sur le dos de ses mains velues. Bientôt le rôle de Joconde européen ne put plus suffire à son amoureuse ambition : il voulut être quelque chose de plus qu'un céladon français. La conversation suivante, que j'eus avec lui sur ses projets de conquêtes, dira mieux que je ne pourrais le faire dans une simple narration, quels étaient les idées de mon brave ami sur ses excursions prochaines dans le domaine de l'amour et du sentiment.
   — Je me suis laissé dire, me fit-il certain jour, par des matelots qu'avaient navigué dans le Levant, que là il y a des hommes qu'ont autant de femmes qu'ils en peuvent nourrir. La façon du Levant doit être assez amusante, j'crois, n'est-ce pas ?
   — Mais, oui. Tu veux parler des Turcs ?
   — Oui, des Turcs et des Pachas ; et j'ai fameusement envie de faire le Turc à mon tour. Et puis, nous, vois-tu bien, ce n'est pas comme les autres chrétiens : quand nous sommes à terre par hasard, et que nous avons des piastres, il faut nous en donner par dessus les plats-bords, pour récompenser le temps perdu. Les autres, ça vit toujours à terre, et ça peut consommer à la longue plusieurs femmes. Mais nous, quand dans vingt ans de navigation nous pouvons en crocher deux ou trois douzaines, c'est tout le bout du monde ; et c'est les terriens qui nous volent notre ration de femmes. C'est pas juste.
   — Mais que veux-tu faire à ça ?
   — Ce que je veux faire à ça ? Écoute ; v'la mon plan de croisière.
   Il me donna une liste qu'il s'était fait écrire par un des hommes du bord, et je lus :
   « Mes-Délices, âgée de seize ans, tout au plus ; quarteronne.
   « Ignorée, âgée de seize ans trois mois ; blanche comme vous et moi.
   « Mon-Caprice, du Gros-Morne, mulâtresse claire, dix-sept ans.
   « Alzire, dite la Petite Capresse, quinze ans, un peu brune.
   « La Grand-Pirogue, dix-huit ans, négresse ; beau noir luisant.
   « Zizi, dix-sept ans, petite, grosses hanches, libre de Savane. »
   Il y avait encore une demi-douzaine de noms, avec d'autres indications assez peu précises.
   — Eh bien ! que veux-tu faire avec cela, que signifie cette nomenclature de femmes ?
   — Je vas te le dire. La grosse négresse, que j'ai nommée ma blanchisseuse en chef, m'a dit qu'elle me fournirait autant de particulières que j'en voudrais, à mon commandement ; et j'en ai pris douze pour en trier une demi-douzaine du premier brin. J'en prendrai six enfin comme échantillon, et de toutes les couleurs. Sur cette liste-là il y en a depuis le bois d'ébène, ou le cirage anglais, jusqu'au blanc de céruse, blanches comme vous et moi. Tu l'as vu d'ailleurs sur ce morceau de papier.
   — Et puis, que feras-tu de cette série de pavillons vivants de toutes les nations ?
   — J'arrimerai pour lors cette série de pavillons vivants, comme tu le dis, dans une grande case que j'ai louée déjà dans la rue du Gouvernement.
   — Tu prétends donc te composer un sérail ?
   — Comment ce que tu dis ça, toi, un sérail ? Oui, c'est justement ce mot-là que je cherchais : oui, un sérail pour moi tout seul, et puis pour toi aussi, s'entend ; car qui dit moi, dit toi : mais pour les autres, ça fera brosse, à moins cependant qu'il n'y ait quelques pauvres bougres de matelots qui, faute de moyens...
   — Grand merci ! je ne veux pas me donner des airs de sultan ; et puis je n'aime pas les peaux bronzées et boucanées au soleil.
   — Mais puisqu'il y en a de toutes blanches sur ma liste !
   — Peu m'importe ! Tu feras de ton côté, et moi du mien. Moi, je veux payer le moins possible, et m'amuser le plus finement que je pourrai.
   — Tu es donc bien heureux. Moi, je paie toujours le plus que je peux, et malgré cela, je n'ai que de la gnognotte... Mais ne va pas croire que dans mon sérail, comme tu appelles ça, toi, il y aura de la farauderie : toutes mes citoyennes coucheront dans des hamacs et mangeront à la même table, et peut-être bien à la même gamelle. On fera la ration deux fois par jour, et j'entends que les hamacs soient décrochés au coup de sifflet de haut-les-branles. Ah ! je te mènerai cela, moi, à la bonne et franche matelotte, parce que, vois-tu, mon ami, il faut avant tout que le service marche, et rondement encore : chacun à son poste, comme on dit, et le navire sera droit.
   — Ainsi tu veux donc faire une espèce de navire de guerre de ton harem ?
   — Doucement, je n'dis pas ça. Je veux prendre du bon temps, tant que mon argent durera, c'est juste ; mais je n'ai pas envie de mener mes mulâtresses comme des nègres, ni comme des moussailles. Je suis bon prince, au fond, tu sais bien. »
(Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. X, pp.145-154.)

Le surgissement du langage maritime, des images relatives aux bateaux, dans la discussion sur les femmes inverse un peu le déroulement du chapitre précédent. Mais cela ne tient qu'à l'esprit du marin Livonnière. Il pense aux femmes sur les vaisseaux et aux vaisseaux à propos des femmes. Le fantasme du vaisseau de femmes persiste sous diverses formes.

L'avertissement de Corbière sur les mulâtresses ne se comprend en fait qu'au chapitre suivant. Livonnière s'est rendu compte qu'il n'avait pas affaire à de belles marchandises comme il l'imaginait. Les femmes ne sont pas comme leurs vêtements ou de simples peaux de couleur. Et nourrir, c'est progresser vers la renverse. Il croyait tenir, mais sent bien que c'est lui qui sera bientôt tenu. La description des piaies d'Ignorée rappelle un peu les charmes, les breuvages aux herbes de la magicienne Circé dans L'Odyssée. À travers les mulâtresses de la Guadeloupe, Corbière a en fait adapté une part de cette poésie. (Il y a finalement beaucoup de poésie homérique dans l'histoire des tribulations d'Ivon.) Dans le dénouement, le donjuanisme reste encore un peu sensible. S'il n'a pas cherché à défier les notables de la colonie, les efforts d'Ivon pour faire briller son moi, M. le marquis de Livonnière, butent finalement contre la réalité. Il ne voit plus chez les autres que des portes traîtres auxquelles il attribue et reproche in fine sa propre dissipation. Il doit faire face à un duel avec un capitaine de vaisseau. C'est en fait dans un certain état d'épuisement qu'on le retrouve. Quelques jours seulement se sont écoulés, mais sa dépense apparaît phénoménale : « Nos parts de prise du Requin nous avaient été payées à la Guadeloupe, et elles n'avaient pas été plus loin. Quelques jours nous avaient suffi pour nous débarrasser du soin d'administrer nos fonds. » (Chap. XI) Comme dans la prison de Plymouth, où les deux amis s'étaient déjà un peu éloignés, le séjour à la Guadeloupe est l'occasion d'une rupture entre Ivon et Léonard. Et, à son retour vers lui, Ivon passe pratiquement sous la coupe de Léonard. Entre eux, le rapport de force s'est inversé. Pour fuir la Guadeloupe, ils utilisent des passeurs nègres en pirogue. Si la robe de Mrs Milliken transformée en voile (Chap. VI) annonçait les travestissements en femme et les mulâtresses des Antilles, les nègres rameurs de la pirogue annoncent cette fois les aventures du négrier au quatrième volume.

   « Et c'est pourtant ces filles, si peu dignes de vos tendres hommages, que vous préférerez à ces blanches, pour la plupart si douces, si bonnes, si dévouées à leurs devoirs de mère et d'épouse ! En arrivant aux colonies, je sais bien que vous vous étonnerez que l'on puisse éprouver de la sympathie ou seulement même des désirs pour ces mulâtresses, au teint olovâtre, aux cheveux presque laineux, à la tournure abandonnée et aux pieds presque toujours nus. Quelle ridicule impudence dans le madras élevé sur leur tête et penché sur leur oreille, comme un casque ! Quelle mauvaise grâce dans cette robe nouée sous leurs aisselles, plutôt que sur leur taille ! Quelle repoussante agacerie dans leurs yeux lascifs ! Quelle nonchalance enfin dans ces corps effilés, dont le vêtement ne fait pressentir aucun contour séduisant ! Mais restez quelques mois dans les colonies ; mais habituez-vous un peu à ces manières, qui ne vous ont inspiré d'abord que de la répugnance, et bientôt, sans pouvoir vous expliquer votre entraînement, vous vous sentirez attirés vers ces femmes, qui n'ont cependant pour elles ni l'élégance, ni l'amabilité, ni la beauté régulière que vous avez admirées dans les créoles blanches. » (Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. X, pp.138-139.)

   « — Eh bien ! nous voilà frais maintenant ! Nous allons devenir la peste et l'effroi de la colonie. Mais au moins, du côté de tes femelles, tu n'as pas eu de désagrément ?
   — Pas trop précisément ; mais ça ne sait rien dire ni rien faire ; c'est pas de bonnes filles enfin. Quand j'ai voulu, le premier jour, les faire se ranger à table, ça s'est mis à manger du calalou et de la farine de manioc, avec des doigts qui étaient longs comme des fourchettes ; et puis, vois-tu, c'est trop paresseux dans la journée.
   — Ainsi donc, tu ne les garderas plus longtemps ?
   — Ce n'est pas ce qu'elles se sont mis sous le toupet cependant. Hier, cette grande effilée, qui s'appelle Ignorée et qui est fichue comme une flèche de cacatois, a voulu me jeter un sort.
   — Comment, un sort ?
   — Oui, elle a fait des piaies. Tu ne sais pas ce que c'est que des piaies ? Les piaies, vois-tu, c'est une chambre toute pavoisée de pavillons noirs, avec des têtes de morts, et des larmes en étamine blanche par-dessus. Quand on est là-dedans, la mal-blanchie, qui veut vous donner un charme, vous envoie sur vous un tas d'herbages miraculeux, et puis elle prie le diable que vous ne puissiez pas mettre tant seulement pied en dehors de la colonie sans sa permission ; et la piaie est faite.
   — Et tu crois à ce sortilège ?
   — Moi ! pas plus qu'à la vertu du derrière de la mule du pape. Mais tout d'même, je serais bien aise d'appareiller de la colonie, pour n'avoir pas l'air d'être consigné au cotillon de ces gueuses-là par l'ordre d'un morceau d'herbe et par la vertu d'une de leur macaqueries.
   — À te dire vrai, mon matelot, je ne serais pas fâché, pour ma part, de quitter la Guadeloupe.
   — Ni moi non plus. Et puis tous ces négrillons ne se sont-ils pas mis dans la boule de me traiter de Marquis ? et ça ne me va pas. J'ai bien voulu, pour la frime, passer pour noble, mais pour marquis, doucement... »
(Edouard Corbière, Le Négrier, Troisième volume, Chap. XI, pp.169-172.)

  La Côte d'azur, le casino de Monte-Carlo.

Dans l'Histoire véridique de la vie et des aventures du capitaine Théodore Canot, trafiquant en or, en ivoire et en esclaves sur la côte de Guinée, telle qu'il la raconta en l'année 1854 à Brantz Meyer, qui parle d'une époque de vingt ans postérieure à celle de Corbière, on s'aperçoit que les grandes figures de la traite sur les côtes d'Afrique, que ce soit le señor Da Souza au Dahomey ou bien Don Pedro Blanco en Sierra-Léone, étaient comme Ivon à la poursuite d'un rêve de grandeur à l'orientale. Certes, il ne s'agit plus du tout de corsaires mais de négriers assez particuliers. Mais cela montre bien que le sérail n'était pas qu'une idée littéraire de Corbière. Au Dahomey, Da Souza, surnommé Cha-Cha, avait également créé des établissements de plaisirs pour profiter des capitaines négriers de passage. (On retrouverait là, en plus poussé sans doute, le café de Rosalie et ses amis à Roscoff, créé spécialement pour attirer les corsaires.) Autre aspect des dangers inhérents aux côtes pour les marins. (Rév. novembre 2006)

   « Cha-Cha avait résolu, tant que lui serait accordé la faculté de jouir de la vie, qu'aucun des plaisirs que l'argent peut procurer ne manquerait à Whydah. Il s'était construit une agréable et vaste habitation, dans un beau site, à proximité d'un fort portugais abandonné. Il y avait accumulé tous les luxes et toutes les commodités qui pouvaient satisfaire les caprices ou flatter les sens. Vins, denrées de choix, friandises, vêtements y étaient apportés de Paris, de Londres, de La Havane. Les plus belles femmes de la côte étaient adroitement attirées dans son établissement. Des billards, des salles de jeu servaient à distraire les navigateurs retenus. Bref, notre homme s'entourait de tout ce qui pouvait corrompre la vertu, flatter les passions, tenter la cupidité, faire apparaître les faiblesses, satisfaire la sensualité et compléter l'image de la traite telle qu'elle s'incarnait au Dahomey. [...]
   Des capitaines venus de Cuba ou du Brésil étaient parfois retenus plusieurs mois dans ce dangereux repaire pendant que leurs navires croisaient le long de la côte dans l'attente de cargaisons humaines. En pareil cas, tout était mis en œuvre de ce qui pouvait divertir et ruiner ces oisifs, qu'ils fussent riches ou qu'on leur eût confié des richesses. »
(Théodore Canot, Confessions d'un négrier (1820-1840), Chap. XXIV, pp.205-206, éditions Phébus, Paris, 1989.)