George Sand, Jean de La Roche, poésie de la renverse, capuchon, vautour roux, cœur de pierre (II-2, II-8, IV-1, V-2)
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« Le ciel était plein de feuilles arrachées aux arbres, et qui tournoyaient encore. Je me tournai, et regardai la maison. Deux énormes pans de lierre avaient été arrachés du mur et pendaient en lambeaux. Chaque fenêtre du côté ouest béait sombrement, sans la moindre vitre. Je regardai de nouveau de l'autre côté, et, à travers et au-dessus des arbres, j'aperçus une lueur blanche et rouge. J'en avais tout de suite compris la signification... » (John Wyndham, Les Coucous de Midwich, Chap. XXI, trad. A Veillon) |
Le roman Jean de la Roche de George Sand a été publié en quatre parties dans la Revue des deux mondes d'octobre à décembre 1859. Il n'est pas cité parmi les chefs-d'œuvre mais il a été apprécié. Comme il se déroule dans la région des volcans d'Auvergne, il a attiré notre curiosité. George Sand a tiré profit de son voyage en Auvergne, en mai-juin 1859, dans trois romans : Jean de La Roche, La Ville noire (avril-mai 1860) et Le Marquis de Villemer (juil.-sept. 1860). Elle avait 55 ans en 1859. Jean de La Roche marque un certain retour au roman d'inspiration sentimentale de ses débuts. C'est un récit à la première personne, assez pesant, qui court du début à la fin. Tout est vécu, écouté, observé, rapporté par Jean de La Roche, et entrecoupé par des bilans de sensations, des réflexions ou des interrogations, des états d'âme. Il y a une intériorité très présente et souvent fiévreuse. Jean raconte sa longue passion amoureuse pour une jeune anglaise, Love Butler, orpheline de sa mère à l'âge de dix ans, qui vit avec son père, un savant naturaliste installé en Auvergne pour ses recherches, et un frère d'onze ans possessif, Hope. Jean est orphelin de son père. Il affronte à la fois les contraintes et les idées propres à son monde : sa mère malade, les convenances de l'aristocratie, ses frayeurs à l'égard d'une femme intelligente et cultivée, et celles des Butler. À seize ans, Love remplace sa mère au quotidien. Elle en est la mémoire, se sent investie d'un devoir, et sert de gouvernante aux deux égoïsmes de son père et de son frère, l'un par son insouciance, l'autre par ses exigences, tous deux sujets à la maladie. Dans son essai George Sand (1887), l'ancien philosophe mondain Elme-Marie Caro a distingué Jean de la Roche en soulignant l'originalité de l'exposé sur l'enfant tyrannique. (Au vu de sa biographie, il a dû y avoir un peu ce genre de relation entre Blaise Pascal et sa sœur cadette Jacqueline.)
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« Le sujet de Jean de la Roche est peut-être le plus original et le plus simple. Il n'échappe pas à la poétique du genre qui condamne tout roman à n'être, plus ou moins, que l'histoire d'un amour malheureux. Ce sera donc encore l'éternelle lutte de l'amour contre les obstacles qui l'entourent à chaque pas et le détournent de son but. Mais la nouveauté est ici dans la nature de l'obstacle. Jean de la Roche est d'une naissance au moins égale à celle de miss Love ; sa fortune est convenable, et M. Butler, grâce à Dieu, n'a rien de commun avec les pères barbares qui remplissent les romans et les drames des éclats de leur colère. Quand tout semble conspirer au bonheur de cet amour partagé et béni, d'où vient donc l'obstacle ? D'où jaillira la source des larmes ? Miss Love a pour frère un enfant, un terrible enfant, qui, voyant que sa sœur va se marier, tombe dans une sorte de désespoir. Il est jaloux à sa manière, chastement, mais maladivement jaloux. Sa langueur silencieuse et obstinée, une fièvre nerveuse, des rechutes terribles, voilà tout le nœud du roman. L'enfant est jaloux jusqu'à en mourir, et, comme elle l'adore, comme elle est le sacrifice même, le sacrifice qui garde le sourire aux lèvres, sans hésiter elle immole ses plus chères espérances. L'analyse de cette passion étrange d'un enfant fait l'originalité de ce roman. [...] À travers quels incidents variés un art ingénieux conduit l'intérêt, le soutient en le graduant et le variant sans cesse, comment tout se démêle enfin sous la main délicate de l'auteur, comment l'épreuve de ces deux âmes vaillantes se termine et se consacre par un bonheur qui n'est que le résultat naturel et comme l'œuvre de leurs généreuses qualités, voilà où se marque le talent renouvelé de l'auteur. La dernière partie du roman, la rencontre de Jean de la Roche, déguisé et méconnaissable, avec la famille Butler, une excursion très pittoresque au Mont-Dore, qui lui fournit l'occasion de s'assurer si on l'aime encore après cinq longues années d'absence et de malentendu, le repentir tardif de Hope Butler, l'expiation qu'il offre pour le mal déjà fait, mais qui, dans l'enfant devenu jeune homme, garde encore son caractère étrange et maladif, ces dernières scènes, si naturelles et si bien préparées en même temps, achèvent l'émotion du lecteur. » (Elme-Marie Caro, George Sand, Chapitre II, § IV.) |
Les questions de l'amour et du mariage troublent les rapports au sein des deux familles. Jean de La Roche rejoint le genre du roman à caractère œdipien ou hamletien. Les rôles de père, amant, fils, frère, et réciproquement mère et femme, entrent plus ou moins en confusion et en conflit. La situation dramatique est d'abord créée par la confrontation de deux orphelins, c'est-à-dire par les absences anciennes de deux personnes, de deux rôles au sein des familles, qui posent problème lorsque surgit « le rival ». Elle est ensuite aggravée par les complications somatiques de la jalousie du jeune Hope Butler. Nous pensions passer à côté de ces aspects en nous limitant à étudier la place du volcan dans la poésie, mais nous allons voir qu'il y est en fait très intégré. S'il ne s'agit pas d'aspects poétiques véritablement nouveaux, Jean de La Roche est encore, pour nous, une belle découverte. Mises à part quelques impressions de proximité avec le petit roman du sixième Chant de Maldoror, nous n'y gagnons pas grand chose pour notre étude, mais nous y glanons d'originales applications de cette « poésie de la renverse » que nous avons eu l'occasion de comprendre avec la strophe II-8.
Il y a plusieurs aspects poétiques intéressants dans ce roman. On pressent assez vite que les prénoms anglais singuliers — Love (Amour), Hope (Espoir) — introduisent, sinon de pleines allégories, du moins une richesse poétique dans quelques scènes. Nous le verrons à l'occasion. Le nom de Junius Black (Noir), le savant collaborateur de M. Butler et le précepteur de son fils, joue dans le même registre. Sans y voir une référence littéraire, nous verrons qu'il sera loisible de repenser au docteur Noir du roman Stello (1832) d'Alfred de Vigny, qui y représentait la Raison face au Sentiment. Il y a au moins ce précédent pour associer le noir à la Raison. Assurément, cela donne au roman sinon un caractère platonicien, du moins une touche de cette poésie. George Sand ne nous paraît pourtant guère connue pour ce registre mais nous la connaissons encore peu. Nous ne sommes pas certain qu'il y ait une perspective totalitaire du monde, c'est-à-dire la volonté de le représenter en abyme comme une grande âme humaine. Après tout, le gothique touche bien par là à la poésie platonicienne, et l'influence du gothique sur George Sand nous paraît déjà mieux établie. Au minimum, le lecteur peut chercher à inférer une ou des vérités sentimentales comme par exemple : On n'obtient pas l'amour sans se soumettre à l'espérance. (On ne cueille pas le fruit sans laisser passer la fleur.) Sur ce point, les idées évoluent au fil du récit. La vérité sentimentale est toujours quelque chose d'un peu fuyant.
Le nom de Junius Black (Noir) apporte une profondeur poétique supplémentaire. Une non-couleur telle que le noir est plus difficile à cerner qu'une idée exprimée comme l'Amour ou l'Espoir. Ce personnage ajoute une touche fantastique au roman. On ne peut s'empêcher de le comparer à l'homme au sable, l'avocat Coppelius, qui obsède le jeune Nathanaël dans le fameux conte d'E.T.A. Hoffmann. On connaît d'une façon générale le goût de George Sand pour le genre fantastique. Les contes d'Hoffmann l'ont effectivement inspirée (cf. Le Secrétaire intime (1834) par exemple). Cette référence n'est pas déplacée. George Sand offre même une variante assez réussie. — Nous verrons que l'influence de L'Homme au sable est encore plus évidente dans Laura, voyage dans le cristal (1864). — Jean de La Roche est obsédé le plus souvent à tort par Junius Black. Lui aussi reste sur une mauvaise impression première (Chap. V). Mais nous verrons passer Junius Black à plusieurs reprises dans les moments importants, et cela ne peut manquer de faire de l'effet. Si Coppelius était « celui qui jette du sable dans les yeux », qui était donc plutôt associé aux éclairs et au feu, à l'inverse, par son nom qui évoque l'obscurité, Junius Black serait celui qui éteint, ou plutôt celui qui jette une ombre. Nous le voyons en effet plutôt comme une ombre, comme la grande ombre du jeune Hope, car en tant que précepteur il lui est souvent attaché. L'idée du jet dans l'ombre est aussi intéressante, car le passage de Black est un peu comme celui d'un couteau. Il semble être un agent de coupure, de séparation. Ici le complexe de castration serait presque plus clair que dans le conte d'Hoffmann.
« J'étais très-fatigué, non pas d'avoir vu des choses effectivement très-curieuses, et que j'étais loin d'aborder en indifférent, non pas d'avoir écouté les explications concises et intelligentes de M. Butler, entremêlées de récits intéressants de ses voyages, mais de n'avoir pu me soustraire à la figure désagréable et au regard de dédain hébété de son préparateur. M. Junius Black était cependant assez beau garçon, jeune encore et très-propre pour un savant ; mais il paraissait me trouver stupide, il souriait de la peine que prenait son patron pour un âne de mon espèce, il ouvrait les armoires, il exhibait les échantillons précieux de l'air d'un homme qui croit semer des perles devant les pourceaux. Enfin il m'était odieux, ce personnage. Son attitude me rendait muet devant les plus belles choses, ou, quand je me sentais obligé de témoigner mon admiration, il ne me venait sur les lèvres que des exclamations absurdes ou des réflexions à contre-sens. Et puis chaque objet rare étalé devant moi m'éclairait sur la véritable situation de M. Butler. Ce n'était pas seulement un homme un peu riche qui pouvait laisser dormir tant de capitaux dans les chambres de son manoir : c'était un homme extrêmement riche, qui menait un train relativement modeste, et me poser devant lui en aspirant à la main de sa fille, c'était me poser en mendiant effronté.
J'avais une folle envie de m'esquiver à l'instant même, je cherchais à improviser je ne sais quel incident pour me soustraire au dîner ; mais mon hôte me prit par le bras, et, tout en me parlant des caïmans du Nil, il me fit asseoir entre sa fille et lui, face à face avec l'antipathique M. Black. Le petit Butler, joli garçon à la mine narquoise, était à la droite de son père, et, dans mon trouble, je m'imaginais le voir échanger des regards ironiques avec sa sœur. » (George Sand, Jean de La Roche, Chapitre V.)
Lichen filamenteux — Le Cratère de Bar (II-8) — La Rupture (IV-1) — Le Retour au pays — Une Larme
Le Capuchon (II-2, V-2, VI-5) — Le Cœur de pierre (I-9) — Le Physionomiste (VI-3) — Le Puy de Sancy
Lichen filamenteux. La première partie (les cinq premiers chapitres) du roman n'est pas disponible en lecture sur le site Gallica. « Je peux dire sans hyperbole que j'ai été élevé dans un rocher. » Jean de La Roche se présente comme l'enfant et l'héritier d'une vieille famille noble autant que d'un vieux château délabré en partie enfoncé dans le rocher. « C'est donc un nid que le château de La Roche, un vrai nid de troglodytes... » Il y a vécu en reclus, avec une mère taciturne, vivant de maigres revenus. (Sa mère s'est mariée à quinze ans. Minée par la solitude, elle « avait l'air d'avoir non pas seize mais cinquante ans de plus ».) À l'âge de vingt et un ans, sa mère lui donna de l'argent et l'envoya à Paris pour y choisir une compagne. Mais au bout de trois mois, il s'aperçut qu'il avait tout dépensé en vain, sans même y trouver de plaisir. Dégoûté de lui-même et de tout, il préféra rentrer. Sa mère le déclara maître de La Roche et le chargea d'administrer la moitié de son héritage. Elle lui apprit qu'un riche maniaque Anglais, M. Butler, avait acheté le domaine de Bellevue. Ayant reçu sa visite en son absence, elle l'invita à aller le voir et à faire connaissance avec sa fille, Love, qui ferait un bon parti. Six mois plus tard, Jean commence à y songer. À Bellevue, il rencontre les Butler sur le point de sortir en promenade ; Love et son frère montés sur des poneys. Il se sent gauche et ridicule. M. Butler l'invite à entrer. Il lui présente ses riches collections de plantes et de minéraux rares, et le retient à dîner. M. Louandre, le notaire de la famille de La Roche, arrivé inopinément, les accompagne. Chargé par sa mère de « tâter le terrain », M. Louandre apprend à Jean en repartant que M. Butler est bien disposé à son égard. Il l'autorise à revenir. Bien que mal à l'aise par ces démarches, Jean rêve déjà de Love Butler. Au bout de trois jours, il n'y tient plus et décide de retourner à Bellevue.
« ...un beau matin, je pris ma tête dans mes mains en me demandant pourquoi j'étais né ; si c'était pour m'abrutir avec des compagnons sans cervelle et des filles sans cœur [à Paris], ou pour retourner m'éteindre lentement dans le même cercueil où ma mère s'était ensevelie vivante. Elle du moins avait vécu ; elle avait aimé. Moi, je n'avais connu de l'amour que le rêve, et ce rêve, je travaillais à l'éteindre dans de faux plaisirs. J'étais las de ce mauvais leurre, et, résolu à m'y soustraire, je ne sentais pourtant plus la soif du vrai. » (Sand, Jean de La Roche, Chap. II.)
La seconde partie commence par une scène assez emblématique des thèmes et des aspects poétiques du livre. Amoureux de Love, Jean de La Roche se rend à Bellevue, le château des Butler, pour la voir. C'est une chevauchée effrénée qui nous inspire deux métaphores. Le mouvement de son ardent désir apparaît comme une coulée chaude qui vient s'éteindre, se rafraîchir, auprès de l'aimée. La rapidité de l'action et son inflexion donnent aussi l'impression d'une vague de la mer déferlant et se brisant sur la clôture. Jean et son cheval portent chacun ces aspects poétiques dans leur température et leur sudation. Jean s'assied au bord du fossé d'enceinte qui est comme un point bas, une charnière, mettant en vis-à-vis deux plans qui vont artistiquement se refléter. Si je compare son cheval écumant à la mer, Jean se trouverait du côté d'une surface maritime venant horizontalement frapper la clôture. De l'autre côté, George Sand met en relief une verticalité par divers moyens. L'éclat de rire de Love est « frais comme la chute d'un ruisseau » ; son frère apparaît sautant d'un arbre ; et il est question « de ces longues chevelures de mousse vert pâle dont ces arbres se couvrent durant l'hiver comme d'un vêtement contre le froid, et qui, devenues sèches et blanchâtres, tombent peu à peu durant l'été. » La cueillette de la mousse dans l'arbre reflète l'enlèvement du sang et de l'écume sur le cheval (opération qui se prolonge dans l'action de brouter). La façon de se couvrir la tête de mousse reflète (et dénoncerait presque) la position de Jean qui regarde « à travers le buisson encore grêle, que ma tête ne dépassait point ». En même temps, on pourrait comprendre que ce jeu de Love avec son frère moque opportunément la crainte de Jean. À cette sueur qu'il ne veut pas montrer, de peur de trahir ses états d'âme ou ses émotions, correspond la chevelure d'une Tisiphone qui n'est effrayante que pour faire plaisir. La renverse apparaît enfin comme virement, et non plus comme débordement, de chaque côté. Comme le bruit de la vague sur le rivage, « le bruit que fit le pied de mon cheval en rencontrant une pierre » entraîne son départ comme le reflux après le flux. De l'autre côté, le jeu se renverse aussi. Love remet la mousse sur sa tête « comme un enfant qui se déguise pour n'être pas reconnu, ou qui s'apprête à faire peur aux curieux. » Son attention se tourne de l'intérieur vers l'extérieur du parc. En suivant sa sœur dans cette autre idée, d'effrayé Hope décide de jouer à l'effrayeur. Sans doute que les situations d'espionnage sont toujours potentiellement créatrices de tels renversements.
« Je sortis de Brioude au pas, en homme que la conversation officielle d'un notaire a nécessairement calmé, et qui ne veut pas montrer d'impatience aux curieux d'une petite ville ; mais à peine eus-je gagné la traverse, qu'une rage d'arriver s'empara de moi. Je mis les éperons au ventre de mon cheval, et, malgré une chaleur écrasante, je ne ralentis son allure qu'aux approches du château de M. Butler. Là je me rappelai l'air tranquille et le regard ferme de miss Love, ainsi que toutes mes gaucheries de la première entrevue. Peut-être son père l'avait-il déjà avertie de mes prétentions, peut-être avait-elle déjà prononcé que je lui déplaisais autant que mes devanciers. J'arrivais bouillant et sauvage, j'allais être congédié poliment. La sueur se glaça sur mon front. Je m'aperçus alors de l'état où j'avais mis mon pauvre cheval. Couvert de sang et d'écume, il allait trahir ma folle précipitation, si par malheur je venais à rencontrer, comme la première fois, la famille Butler partant pour la promenade. C'était à peu près la même heure, et ces Anglais devaient avoir des habitudes réglées. Je me hâtai de faire un détour, et très lentement alors je suivis extérieurement la clôture du parc, afin d'entrer par la grille située à l'extrémité. J'avais ainsi tout le temps de rafraîchir ma monture et de rasseoir mes esprits.
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L'apparition de Junius Black à la porte du fond est significative. Il est une sorte de portier. Il semble faire la coupure autant que le passage entre l'extérieur et l'intérieur. La scène du dialogue entre Jean et Junius Black offre de nouveau un effet de symétrie entre les personnages. D'entrée de jeu, Jean se trouve en face de Black dans la position de quelqu'un qui cache quelque chose (« mes prétentions mal déguisées »). L'arrivée à l'endroit du parc où jouaient Love et Hope introduit l'idée d'une coupure : « en coupant un sentier qui devait nous abréger le chemin... » Les objets sur place sont a priori rattachés à Hope (le lichen) et à Love (le livre). En ramassant du lichen, Jean entre dans la succession de Hope. Nous verrons peu après, lors de son entrevue avec Love, comment l'observation précédente d'Hope a créé en lui l'envie de le remplacer. En mettant immédiatement le lichen dans sa poche, il affirme également son besoin de cacher. Le lichen prend véritablement la même valeur que l'écume de son cheval. Face à lui, Junius Black ramasse le livre qui était auprès de Love. Dans l'esprit de Jean, qui associe ce livre à Love, Black semble à son tour avoir quelque chose à cacher : « Et il le mit avec peine dans la poche de son habit noir, qu'il déchira plutôt que de me laisser voir la couverture du bouquin ; du moins je m'imaginai qu'il en était ainsi. » Cette phrase n'associe pas seulement la faculté de déchirer à Junius Black, elle traduit aussi la crainte de Jean qu'il n'écarte Love de lui. (Jean raconte son histoire dix ans après son mariage. Il n'est plus dupe de l'effet que Black produisait sur son imagination. Il ponctuera plusieurs fois son récit par ce genre de réserve. Cela marque la distance entre le héros de l'époque et le narrateur. Néanmoins, Jean dira vers la fin qu'il ne pouvait s'empêcher de croire Black secrètement amoureux de Love. Black est donc aussi perçu en rival.) Avec la rencontre de Love et d'Hope, Junius Black répète la séparation, mais cette fois en entraînant Hope à sa suite. Comme il le disait à propos du prêt du livre, il confirme ainsi son attachement à Hope plutôt qu'à Love. La construction symétrique de la scène est un véritable piège. Elle produit des impressions qui biaisent fortement la perception de la réalité des choses.
« Et tout à coup, en coupant un sentier qui devait nous abréger le chemin, je me retrouvai à la place où j'avais vu folâtrer les jeunes gens. L'herbe était encore foulée, les flocons de mousse épars sur le bord du fossé. J'en ramassai une poignée, que je mis dans ma poche, à la satisfaction de M. Black, qui me crut botaniste. — Lichen filamenteux ! s'écria-t-il d'un ton protecteur ; mais il se baissa aussi, et je le vis ramasser au pied de l'arbre le livre oublié par miss Love. Comme il le tenait tout ouvert, j'y jetai les yeux, et je vis rapidement que c'était un ouvrage en latin. Il me revint un soupçon que je ne pus contenir. — Est-ce que miss Butler lit cet ouvrage ? demandai-je étourdiment à mon compagnon.
— Ce livre est à moi, répondit-il brièvement. Je l'avais prêté à sir Hope. — Et il le mit avec peine dans la poche de son habit noir, qu'il déchira plutôt que de me laisser voir la couverture du bouquin ; du moins je m'imaginai qu'il en était ainsi. Puis, comme s'il eût été pris d'un remords de conscience, il ajouta : — Ce n'est pas que miss Butler manque d'instruction au moins ! elle en a beaucoup pour une femme... Elle dessine très bien... C'est elle qui a dessiné toutes les planches du dernier ouvrage de son père sur l'archéologie... car M. Butler est, je vous le jure, un homme surprenant, universel ! Il m'étonne tous les jours par l'étendue et la variété de ses connaissances. Moi, j'avoue franchement qu'il y a des choses auxquelles je n'entends rien.
— Vous m'étonnez beaucoup ! répondis-je sans qu'il s'aperçût de l'ironie.
M. Butler était enfermé dans son cabinet quand je me présentai au salon, mais j'y trouvai miss Love, qui le fit avertir, et s'assit comme pour me tenir compagnie en attendant. Hope suivit M. Black, qui avait une leçon à lui donner. Je me trouvai seul avec elle.
— Je vois, lui dis-je, que je suis très indiscret et très importun de me présenter dans une maison où l'on s'occupe sérieusement, sans m'être informé de l'heure où je ne dérangerais personne.
— Vous ne dérangez personne, répondit-elle, puisqu'on vous reçoit avec plaisir.
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Avec le miroir et les brins de mousse qui pendillent aux cheveux, l'entrevue avec Love repète un peu l'impression produite dans le parc. La jeune fille éteint les envies de Jean par sa position, ou plutôt, pour prolonger l'effet de verticalité, par sa taille imprécise entre l'enfant et la femme. Face à elle, Jean étouffe l'enfant avec la mousse dans sa poche. On ne saurait dire s'il s'agit davantage de son enfance ou d'Hope. Love exprime elle aussi des préoccupations symétriques à celle de Jean en introduisant sa mère dans la conversation. Chacun des deux est bien en présence d'un rival qu'il ne peut oublier. Nous verrons un peu plus loin que dans cette préoccupation, il y a aussi quelque chose de sa mère à elle.
« — Moi, dit-elle, sauf un grand chagrin qui m'a frappée quand je n'avais encore que dix ans, je veux parler de la mort de ma pauvre mère, j'ai toujours été heureuse. Vous ne vous figurez pas comme mon père est bon et comme on vit tranquille et libre avec lui. Hope est un amour d'enfant, et quand je dis un enfant, c'est parce qu'il est plus jeune que moi, car je vous assure qu'il a autant de raison et de bon sens qu'un homme fait. Il ne me chagrine que par un côté de son humeur : c'est qu'il aime trop le travail et que si on le laissait faire, il se tuerait. Aussi je le fais jouer et courir tant que je peux, et je dois dire que quand il y est, il en prend autant qu'un autre ; mais il faut que je pense toujours à cela et que je ne m'endorme pas là-dessus, car les médecins disent que s'il était abandonné à lui-même, il n'en aurait pas pour longtemps.
— Et si vous le perdiez... vous seriez inconsolable ?
— Je ne sais pas bien ce que veut dire ce mot-là : inconsolable ; j'ai perdu ma mère, et j'ai pourtant pris le dessus... Mais au fait votre mot est juste, je vis, je m'occupe, et je suis gaie comme tout le monde ; pourtant, quand je pense à elle... non, je ne suis pas consolée pour cela, et vous avez raison : ce serait la même chose si je perdais mon frère.
Et elle essuya du revers de la main deux grosses larmes qui roulèrent sur ses joues sans qu'elle songeât ni à les cacher ni à les montrer. »
(George Sand, Jean de La Roche, Chapitre VII, pp.10-11.)
Le Cratère de Bar. La scène de la rencontre de Jean avec Love au cratère de Bar, vers la fin de la seconde partie, est à nos yeux la plus remarquable du roman. Elle est assez longue et les aspects qui nous intéressent y sont un peu dilués, mais autant ne pas trop couper le texte. Pressé par les usages de sa classe et de la province, soucieux du qu'en-dira-t-on, Jean de La Roche a fait sa demande en mariage au père de Love à sa troisième visite. M. Butler l'a agréée mais entend laisser sa fille choisir. Il a permis à Jean de revenir pour mieux faire connaissance et voir directement avec elle. Si Love apprécie ses visites, il n'en va pas de même pour Hope, qui est une sorte de génie précoce passionné par les études, mais qui reste un enfant de dix ans réclamant l'attention d'une mère. « elle fit un signe à Hope, qui se retira, mais non sans me jeter un regard froid et méfiant qui me mit la mort dans l'âme. Ce visage d'enfant précoce avait l'énergie de mon âge et la naïveté du sien. » (Chap. VII) Lorsque Jean retourne à Bellevue, Love vient d'apprendre du médecin que son père souffre d'une grave maladie de foie. Elle ne le décourage pas mais veut respecter le vœu fait à sa mère de s'occuper de son père et de son frère. Jean l'aide de son mieux pour soigner son père et reste même trois nuits dans leur château. L'évènement les rapproche. Lorsque M. Butler est déclaré hors de danger, Jean retrouve sa famille. Elle l'informe des commérages et le presse de se marier. À sa visite suivante, Jean retrouve Love en compagnie du notaire M. Louandre. Elle leur demande d'attendre six mois, que son père ait achevé son ouvrage. Le lendemain, elle leur apprend par une lettre qu'Hope est tombé malade : « Il est absorbé, pâle, sans appétit, et, je le crains, sans sommeil. Enfin il est jaloux de moi, voilà ce que je suis obligée de constater. Il ne veut pas que je me marie. » (Chap. X) Les fièvres nerveuses de l'enfant se répètent et Jean, tenu à l'écart des Butler, a du mal à patienter.
« Devant ma mère, j'affectais la confiance et la gaieté. Seul, j'étais en proie aux furies. J'accusais Love, j'essayais de me détacher d'elle, et, chose horrible à penser, il y avait des moments où je me surprenais à désirer la mort de son frère ; mais ce monstrueux souhait ne me soulageait pas. Je sentais bien que, si je devenais la cause de cette mort, Love ne pourrait jamais se décider à me revoir.
Au bout de cette mortelle quinzaine, j'appris par un indifférent que le jeune Butler était mieux, et qu'on l'avait vu se promener en voiture du côté de la Chaise-Dieu. N'y tenant plus et me sentant devenir fou, je partis à tout hasard pour Bellevue.
Peut-être s'est-on trompé, me disais-je. Si Hope était guéri, ne me l'eût-on pas fait savoir ? S'il ne l'est pas, s'il garde encore le lit, je pourrai au moins dire à Love quelques mots dans une autre pièce. D'ailleurs je verrai M. Butler ; il est réellement guéri, lui, il s'expliquera. Si je ne peux parler ni à l'un ni à l'autre, j'apercevrai peut-être ma fiancée. Je connais maintenant la maison ; je saurai me glisser dans tous les coins. Et quand même je resterais dehors, quand même je ne verrais que la lumière des croisées, il me semble que cela me rendrait un peu de calme pour attendre, ou de force pour accepter mon destin.
Au point où nous en étions, ma visite ne pouvait plus compromettre personne. J'avais bu résolûment la petite honte de mon amour contrarié et de mon avenir remis en question. Je ne sacrifiais plus rien à la vanité. Quant à Love, elle avait conquis par sa franchise l'estime et le respect de tous les honnêtes gens. Je n'avais donc à ménager que la fantaisie et la maldaie d'un enfant : cela ne me semblait pas bien difficile.
Comme j'étais à moitié chemin déjà, M. Black me revint en mémoire. Le pauvre garçon m'avait toujours déplu ; je me mis à le prendre en horreur, je ne sais trop pourquoi, si ce n'est parce que j'avais l'esprit malade. Je m'imaginai qu'il excitait Hope contre moi, que j'avais surpris des regards malveillants à la dérobée, des sourires de dédain en ma présence, enfin que je devais me méfier de lui et m'introduire à Bellevue sans qu'il me vit.
Il n'était que trois heures de l'après-midi. Je me trouvais à une lieue d'Allègre, où j'avais l'habitude de faire reposer mon cheval, quand je suivais cette route pour gagner la Chaise-Dieu. Je résolus de m'arrêter trois ou quatre heures là où j'étais pour atteindre la nuit, et, prenant à droite un petit chemin de traverse, j'atteignis le hameau de Bouffaleure, où je mis mon cheval chez un paysan. De là, pour tuer le temps, je me rendis à pied au cratère de Bar, situé à peu de distance, et que je n'avais jamais eu la curiosité de gravir.
L'antique volcan s'élève isolé sur un vaste plateau très nu et assez triste. Il est là comme une borne plantée à la limite de l'ancien Vélay et de l'ancienne Auvergne. Du sommet de ce cône tronqué, la vue est admirable et s'étend jusqu'aux Cévennes. Une vaste forêt de hêtres couronne la montagne et descend sur ses flancs, qui se déchirent vers la base. Le cratère est une vaste coupe de verdure, parfaitement ronde et couverte d'un gazon tourbeux où croissent de pâles bouleaux clairsemés. Il y avait là jadis un lac qui, selon quelques antiquaires, était déjà tari au temps de l'occupation romaine, et qui, selon d'autres, a pu servir de théâtre à leurs naumachies. La tradition du pays est plus étrange. Les habitants du Forez se seraient plaints des orages que le lac de Bar attirait et déversait sur leurs terres. Ils seraient venus à main armée le dessécher avec du vif-argent.
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On se souvient que dans La Psychanalyse du feu (1949), Gaston Bachelard a présenté le complexe d'Empédocle, « où s'unissent l'amour et le respect du feu, l'instinct de vivre et l'instinct de mourir, » à l'aide d'extraits d'une « œuvre de jeunesse curieuse » de George Sand intitulée Histoire du rêveur (1831). Mais ses commentaires sont brefs et, s'il fait du complexe un puissant indicateur, il n'élargit pas par la suite son analyse comme il l'a fait pour d'Annunzio par exemple. (Il l'a quelquefois évoquée par ailleurs, — une citation de Valvèdre sur l'être du rocher et des commentaires sur Laura dans La Terre et les rêveries de la volonté (1947), deux citations de La Comtesse de Rudolstadt et Consuelo sur le labyrinthe dans La Terre et les rêveries du repos (1948), une autre citation de Consuelo sur le clair-obscur dans La Flamme d'une chandelle (1961), — mais toujours sur des points limités.) Dans toute cette scène, il n'est question ni de feu ni d'un rêve de déshabillage ou de destruction physique. Néanmoins, sous une forme d'expression plus faible, le dégoût de la vie saisit Jean de La Roche une fois arrivé dans le cratère. Il parle d'une tombe mais c'est un lieu bordé d'arbres et non de terre ou de roche ; on y retrouverait plutôt cette position du voyeur dans le buisson... Dans la présentation par Bachelard du complexe d'Empédocle, nous retenons surtout la notion d'appel (du bûcher) ou d'invitation à entrer dans le feu. Si l'on reprend le texte un peu plus haut, on a plutôt du mal à dire comment Jean en arrive à entrer dans ce cratère. Pour lui, cela semble avoir commencé par de purs hasards, par un petit chemin de traverse. Cela a commencé par un hameau solitaire, et par un cheval trop fatigué pour continuer sa route, que jamais il ne trouva... Cela a commencé par la prise de conscience d'un cratère venu d'un autre temps, que jamais il n'avait visité... Oublions plutôt Empédocle quitte à y revenir ensuite. La mise en scène du cratère joue beaucoup sur l'œil. On a eu l'occasion de voir l'association entre l'œil et le lac avec la strophe IV-5 des Chants. (Sand joue d'ailleurs habilement sur la présence d'un lac. Elle persiste à parler d'un lac au lieu d'un cratère, alors même qu'elle vient de préciser qu'il était tari. Le lac n'est pas l'eau mais l'emplacement censé la contenir.) Se coucher sur le dos au fond du cratère a pour effet d'installer un œil dans l'orbite autant qu'un nouveau lac dans le cratère du vieux volcan éteint. George Sand se met en effet à nous parler du lac tari et de sa légende. Cette association du lac, de l'œil, et de la tombe, relève en fait du thème des tourments de la conscience ; la poésie est toujours utile au sens. Nous y voyons deux aspects imbriqués : l'un par rapport à Love, l'autre par rapport à la société.
La focalisation de la conscience shunte implicitement le temps vers un moment passé du sujet. Au lieu de se divertir, Jean s'enferme dans sa relation à Love. Il souffre de ne plus pouvoir la voir. Sa faculté de voir s'est comme éteinte. Le lieu où il se trouve et le caractère éruptif que prennent ses pleurs servent la régénération de son image. George Sand l'exprime joliment en faisant surgir Love à cet instant. C'est une demi-coïncidence fantastique : « Comment je vous ai reconnu de si loin, quand personne autre ne pouvait seulement vous apercevoir, c'est ce que je ne peux pas vous expliquer ; cependant j'étais sûre de vous avoir reconnu. » Il y a un côté achilléen dans cette scène de larmes. Cela fait entrer Love plutôt dans un rôle de mère. Celle qu'on se contente de voir et qui tarit les larmes joue plus le rôle d'une mère. À la strophe III-1, Lautréamont fait un enchaînement significatif : la phrase « ...au milieu des étoiles qui compatissaient à leur douleur et sous l'œil de Dieu, s'embrassaient en pleurant, l'ange de la terre et l'ange de la mer !... » est suivie par l'évocation des « bruits vagues et superstiteux que racontaient, dans les veillées, les pêcheurs de la côte, en chuchotant autour de l'âtre... » Par son anecdote, probablement véridique mais opportune, George Sand lie aussi un on-dit à l'affaire, et surtout un on-dit qui met en relief l'agression de la collectivité. Faisons alors le lien avec la confidence ultérieure de Jean quant à l'endroit : « où je m'étais dit avec une sorte de sécurité douloureuse : Là du moins les oiseaux du ciel verront seuls ma faiblesse et mes pleurs !... » Il serait exagéré de parler de paranoïa, mais cela marque la sensibilité de Jean au regard que la société porte sur lui. Dès le départ, sa conduite était oppressée par les contraintes de sa classe à l'égard du qu'en-dira-t-on. Par là, on pourrait d'ailleurs retrouver Empédocle : L'œil de la société le met sur le gril autant qu'elle le mortifie (et sans doute autant qu'elle aurait pu le rendre fier s'il s'était marié selon les convenances). Il semble y avoir toujours perception d'une union des contraires, la mort et la vie, le repos et le devenir, un attrait pour le point d'équilibre instable, dans le complexe d'Empédocle. D'un point de vue poétique, le volcan éteint est donc d'abord valorisé en tant qu'œil. L'idée de l'œil permet des passages et des imbrications fantastiques entre les divers personnages selon les tensions qui les lient. Si l'on combine les deux aspects précédents, on s'aperçoit qu'on peut retrouver le drame de la mère de Jean, la comtesse de La Roche, qui se morfond et mourra dans la chambre d'honneur de son château comme dans un cratère. On apprendra vers la fin du roman les rumeurs courant sur le compte de son mari infidèle.
L'anecdote du lac tari revêt également une profondeur poétique en liaison avec l'homme au sable d'Hoffmann. Dès lors qu'on prend le lac pour un œil, on ne peut en effet que retrouver le jeteur de sable dans les yeux dans la phrase : « Ils seraient venus à main armée le dessécher avec du vif-argent. » Est-ce possible ? Pfou ! c'est pas le rêve de Tobie, il fait une chaleur... Quoiqu'il en soit, avec le passage inquiétant de Junius Black, cette anecdote prend après coup le sens d'une annonce. George Sand a habilement préparé cet effet final en remettant justement ce « mauvais œil » dans la mémoire du lecteur au début du chapitre : « Je m'imaginai qu'il excitait Hope contre moi, que j'avais surpris des regards malveillants à la dérobée, des sourires de dédain en ma présence, enfin que je devais me méfier de lui et m'introduire à Bellevue sans qu'il me vit. » Love renforcera cet effet en expliquant comment elle s'est, elle aussi, débarrassé pour un temps de l'inopportun Junius Black. Son arrivée sonne le moment final (programmé à l'avance) du tête à tête de Jean avec Love. L'effet de surprise n'en est pas moins réel. En évoquant les cristaux, George Sand nous paraît clairement renvoyer au marchand de lunettes d'Hoffmann : « il n'a qu'une idée, c'est de ramasser des cristaux d'amphibole pour la collection. » De fait, Junius Black passe comme un couteau, à son train... Au bord du cratère, il apparaît encore en garde-frontière, comme à la porte du fond du parc de Bellevue. Il donne à la fois l'impression de séparer Love de Jean, et de ramasser les yeux régénérés de Jean. Nous parlions de l'ombre au début. Il semble en effet le replonger dans l'obscurité de la nuit sans Love. Son égarement ultérieur participe à cet effet : « Je ne la vis pas atteindre le lieu où l'attendait M. Butler. J'avais cherché un endroit favorable pour la regarder d'un peu moins loin sans me montrer ; mais je m'égarai dans des sentiers tracés au hasard par les troupeaux, et il se passa un temps assez long avant que j'en pusse sortir. »
Fabulons un peu. Remplaçons simplement l'évocation, le détail explicatif, par la désignation d'une présence effective. Cela ne vous rappelle rien ? Je vous laisserais bien réfléchir le temps d'aller faire la bise à George Sand, mais je crains de revenir trop tard. Disons donc : « je m'égarai dans des sentiers, livré au hasard au milieu des troupeaux... » Imaginons Jean de La Roche au milieu de troupeaux comme Ulysse s'enfuyant de l'antre du cyclope. N'y aurait-il pas aussi une chute à la renverse dans ce chapitre ? « Hope nous a vus ; il vous a reconnu. Il est tombé sans connaissance, comme foudroyé, dans les bras de mon père... » La lettre de Love nous révèle en effet, a posteriori, que Hope est pratiquement tombé à la renverse en apercevant Jean se lever à côté de sa sœur, lors du passage de Junius Black au bord du cratère. Il faut certes avoir une vue perçante, mais, de son côté, Jean ne voyait-il pas « comme deux points noirs, M. Butler et son fils au bord du ruisseau » au pied du volcan ? « Je le vois là-bas qui joue avec son chien, et j'entends, je crois entendre son rire, qui monte jusqu'ici. » Hope a été comme transpercé par sa propre vision, ou plutôt comme transpercé par le dressement de Jean comme un tison. Alors, de même que ces petits points noirs, étoiles éclipsées d'une constellation lointaine, le passage de Junius Black n'était-il pas comme l'inquiétante tache au sol d'un projeteur balayant le terrain ? c'est-à-dire comme l'extrémité du regard perçant de Hope ? Quels effets fantastiques autour de l'œil et de la vision ! En allant se coucher dans le cratère, en y mettant un œil, Jean semble vraiment avoir activé, attiré, concentré, de multiples yeux qui l'observent. La discussion qui se voulait secrète entre Love et Jean, par cela seul qu'elle se tenait au bord même du cratère, c'est-à-dire au bord même de cet œil « de Dieu », pour reprendre l'expression de Lautréamont, ne pouvait le rester. Junius Black révèlera lui aussi, à la fin du roman, qu'il avait vu Jean avec Love. En même temps, l'excentricité de Hope, qui a l'œil sur sa famille, par rapport à cet œil du volcan, qui, physiquement, contient Love et son prétendant, créé un effet formidable. Quelle réécriture fabuleuse de cet épisode du Chant IX de L'Odyssée ! Qu'il nous soit permis de la voir ainsi. C'est dans ce chapitre du roman que l'enfant tyrannique prend sa dimension la plus inquiétante. « Le terrible enfant ! » L'emprise sur sa famille apparaît très forte, et dans le chapitre suivant George Sand en ajoutera encore un aspect en le disant œuvrer pour le retour en Angleterre. La variante sur l'œil crevé du « monstre » n'est pas le seul point de rapprochement pertinent. La comparaison avec le cyclope égoïste qui s'égale aux Dieux et se sent tout-puissant n'est pas déplacée. N'a-t-il pas réussi à faire obtenir la promesse que le mariage de sa sœur avec Jean de La Roche n'aura pas lieu ? Et n'a-t-il pas d'une certaine façon mangé sa mère ?... « Savez-vous que c'est elle que j'aime encore et que je ménage dans son fils ? Si vous saviez comme il lui ressemble, et comme elle l'aimait ! Elle l'aimait plus que moi. » Hope devait avoir quatre ans à la mort de sa mère, mais cette déclaration le ferait presque apparaître comme un revenant de l'autre monde. (Nous avons eu l'occasion de le vérifier plusieurs fois dans nos lectures, l'enfant entre souvent logiquement dans la poésie du revenant.) L'épreuve de force avec les parents, la volonté opiniâtre de certains jeunes enfants d'imposer leur volonté est parfois terrifiante, mais la présence de la mère morte derrière Hope accroît encore sa force fantastique. Enfin, de même que c'est à la malédiction du cyclope qu'Ulysse doit son errance de dix ans, c'est à ce coup décisif porté au « pauvre Hope » que Jean de La Roche devra ses cinq années d'éloignement.
Il est intéressant de voir qu'un roman comme Jean de La Roche, écrit à la suite d'un voyage en Auvergne, et qu'on pouvait donc légitimement croire inspiré avant tout par les lieux, les faits de voyage, les rencontres, etc., réussisse à se nourrir ainsi d'influences littéraires aussi connues que L'Odyssée et L'Homme au sable. Je le dis avec d'autant moins de mépris que j'ai rarement été aussi épaté par l'intertextualité qu'avec cette reprise du cyclope en enfant tyrannique. Son voyage a dû très certainement servir au choix des lieux et aux descriptions. Remarquons d'ailleurs que ce voyage n'était pas celui de la découverte de l'Auvergne. C'était en fait un retour, après trente ans au moins, puisqu'elle y était allée dans sa jeunesse en 1827. C'est peut-être un point important. Comment L'Odyssée s'est-elle imposée par exemple ? Un projet d'adaptation avait-il décidé du voyage en Auvergne, ou s'est-il au contraire imposé en cours de route, ou même après coup ? L'Odyssée était-elle une référence incontournable s'agissant de voyage, de passion et de volcan ? Après tout, on ne tient pas systématiquement Polyphème pour la personnification d'un volcan. Et cela n'occupe qu'un chant sur les vingt-quatre. En plus, l'adaptation des aventures d'Ulysse sans violence physique, avec des volcans éteints, sans trop d'effets fantastiques, devait être une belle gageure d'écrivain. Charme de la littérature.
« Quelques amis ont reproché à l'objet de ces outrages [occasionnés par la publication du roman Elle et lui] de les recevoir avec indifférence ; d'autres lui conseillaient, il est vrai, de ne pas s'en occuper du tout. Après réflexion il a jugé devoir s'en occuper en temps et lieu ; mais il n'était guère pressé. Il était en Auvergne, il y suivait les traces imaginaires des personnages de son roman nouveau à travers les sentiers embaumés, au milieu des plus belles scènes du printemps. Il avait bien emporté le pamphlet pour le lire, mais il ne le lut pas. Il avait oublié son herbier, et les pages du livre infâme furent purifiées par le contact des fleurs du Puy-de-Dôme et du Sancy. Suaves parfums des choses de Dieu, qui pourrait vous préférer le souvenir des fanges de la civilisation ? » (George Sand, Jean de La Roche, Avant-propos.)
Il nous reste à souligner la richesse de cette scène au cratère de Bar par rapport à « la poésie de la renverse ». Ce n'est pas sans intérêt que nous avons retrouvé cet épisode de L'Odyssée, car cela ne fait que confirmer encore son importance à la strophe II-8 des Chants. Il y a tout d'abord la renverse au terme de l'ascension : Jean se couche en effet sur le dos dans le cratère (chute). Ensuite il y a la renverse des larmes (débordement). Puis la renverse (inversion d'état) de Love : « Elle était animée par la marche et par l'inquiétude ; mais quand elle se fut arrêtée un instant pour respirer en me serrant les mains, elle redevint pâle... » Il y a aussi l'annonce, accompagnée de ses larmes, du renoncement à son mariage pour le bien d'Hope (changement de parole). Il y a la renverse de Love contre la poitrine de Jean qui finit par s'accorder avec celle de sa relation. Elle est à son départ plus une sœur, voire une fille, qu'une mère ou une promise comme à son arrivée. Il y a la renverse (départ) des personnages lors du passage de Junius Black. Il faut ajouter encore les renverses concernant Hope : la guérison miraculeuse au début, sa rechute à la fin, ainsi que la renverse à l'oreille du mot terrible « Tu m'as trompé ! » par le malade jusque-là muet.
La Rupture. Le dernier chapitre de la seconde partie dramatise la séparation avec Love par ses conséquences. La nouvelle du départ discret des Butler à Londres, les rumeurs de vente de leur château, et enfin l'officialisation de la rupture par la lettre de M. Butler à la comtesse de La Roche achèvent de désespérer Jean. Nous remarquons surtout l'implication fantasmatique de Junius Black dans le récit que fait Jean de la lecture de la lettre de rupture. Chaque coupure, chaque moment de séparation avec l'aimée amène la présence de Junius Black devant ses yeux sous une forme ou une autre. C'est une influence de L'Homme au sable d'Hoffmann. En fait, les évocations de sa fièvre, de sa mère cherchant à tout prix à le divertir et le faire sortir, mettent en relief le parallèlisme de sa situation avec celle d'Hope. On se souvient en effet que, chez les Butler, Love était chargée comme une mère de faire jouer Hope pour l'empêcher de se tuer au travail. Les personnages se correspondent : Love et la comtesse, Hope et Jean. (La mort de la mère de Jean vient même rendre encore plus vraie cette correspondance entre eux.) De ce fait, le notaire M. Louandre est à l'égard de Jean le pendant du précepteur Junius Black à l'égard d'Hope. On ne s'étonne plus trop que, dans son espèce de mimétisme sympathique avec Hope, ou bien de régression morale à l'âge de Hope, Jean en soit à voir Junius Black tout en écoutant parler M. Louandre. Le style fantastique de cette scène évoque la référence biblique du festin de Balthazar. Nous en avions parlé à propos des inscriptions énigmatiques sur les sabres foudroyants du conte Vathek (1786) de Beckford. « Le corps plié en avant » de l'image de Junius Black pourrait encore se voir sous l'idée de la renverse. Le recours à ce style fantastique est assez subtil, car il rapporte la décision de rupture à l'interprète (traducteur) plus qu'à l'émetteur de la lettre. En même temps il y a manifestement renverse de la vue à l'ouie, ce qui correspond à l'un des aspects de la strophe II-8 des Chants. Jean « voit trouble » et « se sent étouffé et emprisonné par un nuage ». C'est alors qu'il doit se fier à son oreille. M. Louandre a passé « trois jours » à déchiffrer ; il est, lui, pour ainsi dire sorti victorieux du sépulcre.
« Un matin, j'appris par ma mère que les médecins, mécontents de la langueur obstinée de Hope Butler, avaient conseillé l'air natal, que l'enfant avait saisi ce conseil avec passion, et n'avait pas donné de trève à son père et à sa sœur que l'on n'eût fait les paquets et chargé les voitures. Au moment où ma mère m'annonçait ce départ, la famille Butler devait être arrivée à Londres.
Je tombai sans connaissance et je demeurai quelques jours comme anéanti ; mais, les forces de la jeunesse et de ma constitution ayant repris le dessus, je recommençai à mener la vie désolée que je menais depuis deux mois, allant et venant sans but comme une âme en peine, et me sentant consumer par une fièvre sans intermittence que j'aurais voulu enflammer davantage pour qu'elle m'emportât. Ma mère voyait bien que je me laissais dépérir, et, malgré son air résigné, elle s'alarmait sérieusement. Elle m'engageait à me distraire et à faire des visites dans nos environs ; mais je ne voulais plus sortir du ravin de La Roche. À toute heure, à tout instant, j'attendais avec opiniâtreté, et pourtant sans espoir, une lettre de Love. C'en était fait, elle ne m'écrivait plus.
Un jour M. Louandre, qui, grâce aux dernières circonstances, était devenu notre ami le plus intime, me prit en particulier dans la chambre d'honneur. — Je ne suis pas content de vous, et c'est votre affaire, mais vous n'avez pas le droit de tuer votre mère ; donc vous êtes forcé de ne pas user du droit que vous avez sur vous-même. Sortez si vous pouvez de ce dilemme. Voyons, que prétendez-vous devenir ? La situation telle qu'elle est ne peut se prolonger, à moins que vous ne soyez un mauvais fils. Vous allez me dire pour la vingtième fois que vous attendez l'avenir, et que vous ne voulez pas perdre la dernière lueur d'espérance. Eh bien ! comme cette lueur d'espérance, au lieu de vous soutenir, vous paralyse, il faut que vous sachiez la vérité, et je prends sur moi de vous la dire. Tout est fini entre miss Butler et vous. Votre mère lui a écrit pour l'engager à se prononcer et à ne pas vous laisser dans une expectative funeste à votre santé, à votre caractère, à votre dignité. C'est M. Butler qui a répondu, et j'ai là sa lettre.
J'étais si malheureux que je reçus ce dernier coup sans paraître le sentir. Je pris la réponse de M. Butler et j'essayai de la lire ; mais elle était en caractères tellement hiéroglyphiques que je ne saisissais que des commencements de phrases ou des mots sans suite. Je n'ai jamais souffert comme je souffris en essayant de déchiffrer cette écriture impossible. J'étais comme dans un de ces rêves où l'on voit trouble au physique et au moral, où l'on se sent étouffé et emprisonné par un nuage qui vous suit et vous presse, en quelque endroit que l'on se mette pour s'en délivrer. Ma sentence était sous mes yeux, mais c'était comme un mystère impénétrable dont je ne pouvais saisir ni les causes ni les motifs. Je rendis la lettre à M. Louandre en lui disant : — Je ne peux pas lire ; mais qu'importe ? Je suis condamné sans appel, n'est-ce pas ?
— Je ne m'étonne pas, reprit-il, que vous ne puissiez venir à bout de déchiffrer ce grimoire à première vue. J'y ai mis trois jours, et enfin je le sais par cœur. Le voici mot à mot : « Madame la comtesse, j'ai hâte de répondre à la lettre excellente et pleine de sagesse que vous nous avez fait l'honneur de nous écrire. La santé de mon fils se rétablit de jour en jour ; mais dès que je fais la moindre tentative pour le ramener aux sentiments que lui dicteraient la raison et l'amour fraternel, de nouvelles crises se déclarent. Le pauvre enfant accepte tout et jure de se soumettre ; mais le mal physique est tellement lié chez lui à cette malheureuse jalousie, qu'il paie cruellement ses efforts pour la combattre. La situation où nous étions en quittant la France n'est donc que bien faiblement modifiée et menace de se prolonger indéfiniment. C'est pourquoi, navré comme vous, madame, de la douleur de votre cher et bien-aimé fils, mais jaloux de mériter par ma franchise la confiance dont vous daignez honorer ma fille et moi, je viens en son nom et au mien, rendre à monsieur votre fils et à vous la parole qu'il nous avait donnée. »
Il y avait ensuite une page entière de regrets, de témoignages d'estime et de bons conseils pour moi ; mais je n'entendais plus, je crois même que je n'avais rien entendu du commencement, et que la phrase qui consommait la rupture était la seule qui m'eût frappé. J'étais comme hébété. Je me souviens que je regardais les peintures du panneau boisé placé vis-à-vis de moi, suivant de l'œil avec une attention puérile les sujets imités de Callot, comme si je les eusse vus pour la première fois. Il y avait surtout un signor Pantalon qui, vêtu d'une simarre noire sur des chausses rouges, le corps plié en avant et le bras étendu comme pour une démonstration péremptoire, s'empara de mon hallucination. Je crus voir, à la place de son profil barbu, la tête et le profil de Junius Black, et ce que me lisait M. Louandre, je m'imaginai l'entendre sortir de la bouche du personnage de la muraille. Ce fut au point que, la lecture finie, je me retournai vers le notaire avec étonnement, et lui fis une question qui l'étonna tout autant lui-même.
— Que me dites-vous là ? s'écria-t-il en me secouant le bras. Est-ce que vous rêvez ? M. Black n'a en effet aucun droit, aucune envie, je pense, de se mêler de vos affaires. Ce n'est pas une lettre de Black que je viens de vous lire, c'est une lettre de M. Butler en personne ; voyez la signature.
Je ne fis pas la moindre objection, et je demandai seulement ce que ma mère exigeait de moi. Sauf à consentir à de nouveaux projets de mariage, j'étais résigné à tout ce qu'il lui plairait de m'ordonner.
— Votre mère, répondit M. Louandre, comprend fort bien que vous ne puissiez songer au mariage d'ici à un certain temps. Elle veut qu'à tout prix vous preniez de la distraction. Que voulez-vous faire ? Si vous manquez d'argent, nous vous en trouverons. Voulez-vous retourner à Paris ? Je sais bien, par mon fils qui s'y est trouvé en même temps que vous et qui est un garçon rangé, lui, qu'il y a là pour vous des remèdes dangereux ; mais si vous en avez abusé une fois, ce n'est pas une raison pour recommencer, et votre mère, qui m'a paru tout savoir sur ce chapitre, aime encore mieux vous voir faire des folies que de vous laisser tomber en consomption. Partez donc, prenez trois maîtresses, s'il vous les faut, et revenez bientôt, comme vous êtes déjà revenu, raisonnable et disposé à prendre la vie comme tout le monde est forcé de la prendre.
— Non, répondis-je, je n'irai pas à Paris, et je ne prendrai pas une seule maîtresse. À l'heure qu'il est, le plaisir que l'on trouve avec les femmes sans cœur, et que l'on pourrait appeler la mimique de l'amour, me conduirait à l'exaspération. Paris est trop près de Londres ; je ne pourrais pas m'empêcher d'aller à Londres. Je resterai ici, ou du moins j'essaierai d'y rester et de prendre mon parti. Rassurez ma mère : je soignerai ma santé ; je prendrai tout le quinquina qu'il lui plaira de me doser, et pourvu que je me porte bien et que j'agisse comme un homme qui a son bon sens, qu'importe le reste ?
J'espérais tenir ma parole, mais je ne la tins qu'à demi. Je soignai ma santé, qui se rétablit à peu près. Je gardai un silence absolu sur moi-même, et je parus avoir l'esprit présent et la tête saine. Cependant je ne me consolais pas, et par moments je me sentais devenir fou. Je me cachais dans les grottes voisines du château, et là, dans l'ombre, assis sur une grosse roche brute qui occupait le centre de la crypte principale et qui avait peut-être servi de trépied à quelque pythonisse gauloise, j'évoquais le fantôme de Love, et je me mourais d'amour en cherchant à le fixer et à le saisir.
L'hiver fut horrible. Rien que l'abri du ravin nous adoucit la rigueur du climat environnant, on gelait dans les appartements mal clos du manoir, et, quoique très habitué à tout supporter, je sentais le mal-être extérieur réagir sur mon âme. Je faisais de grandes courses sur la neige qui couvrait les plateaux. Un jour, je gravis avec des peines inouies le cratère de Bar pour revoir les buissons où j'avais embrassé Love pour la dernière fois. Coupé en deux par la bise, je sentais mes larmes geler dans mes yeux et ma pensée se glacer dans mon cerveau. »
(George Sand, Jean de La Roche, Chapitre XII, pp.38-41.)
Ces deux derniers paragraphes semblent reprendre des scènes du Manfred (1817) de lord Byron, mais c'est en même temps mêlé d'autres réminiscences. Il y a en fait tellement de choses semblables dans ce genre de littérature des passions qu'il devient presque facile pour un écrivain de métier d'emprunter une trame ici, et des motifs çà et là. La visite des grottes évoque celle de Manfred chez Arimane (II,4) pour rencontrer le fantôme d'Astarté. (Manfred survit également péniblement à la mort mystérieuse de celle qu'il aimait.) Mais la mention du trépied nous évoque aussi la détresse d'Achille sous sa tente après la mort de Patrocle dans L'Iliade. Le retour au bord du cratère de Bar sous la neige, en plein hiver, évoque l'impuissance de Manfred près de se suicider au sommet du mont Jungfrau (I,2). George Sand avait loué la beauté des sommets enneigés dans son Essai sur le drame fantastique (1839). Mais la mention des larmes qui gèlent et qui empêchent Jean de se soulager est un détail propre au supplice de certains damnés dans L'Enfer de Dante. La précision « Coupé en deux par la bise... » peut être rapprochée d'une phrase de la strophe IV-1 des Chants : « Coupé en deux par la bise, le matelot, après avoir fait son quart de nuit, s'empresse de regagner son hamac : pourquoi cette consolation ne m'est-elle pas offerte ? » Il y a une idée de sentinelle, ou plutôt de veilleur, qui se transporte assez bien d'un texte à l'autre. C'est encore un rapprochement qui laisserait penser au volcan pour cette strophe IV-1. (Nous avons vu l'association entre le cratère du volcan et la coque du bateau dans le roman Le Cratère (1847) de Fenimore de Cooper. L'intrusion de l'image du matelot ne nous trouble pas. Cela nous paraît rester dans le même réseau sémantique.) C'est encore néanmoins trop insuffisant pour l'interpréter pleinement dans ce sens. Dans le Manifeste du surréalisme (1924), André Breton a rapporté son étonnement au sujet de cette « image d'un type assez rare » accompagnant la phrase : « Il y a un homme coupé en deux par la fenêtre ». Il est fort possible que la phrase de Lautréamont s'y rattache. Dans Nicolas Nickleby (1838-39) de Charles Dickens, un personnage évoque le vent d'hiver « qui coupe la figure » en passant sa tête justement par une porte. Il y a certes une poésie de la tête coupée, de la tête à la porte, chez Dickens ; voir la présentation du cabaret de la Tête de Sarrazin au chapitre IV. Mais sans aller jusque là, on voit très bien là le double sens que prend la « figure coupée ». Le rappel de la coupure de Nicolas (l'autre personnage) avec sa famille montre que la poésie de ce tableau est axée sur l'idée de coupure. Le cratère de Bar pourrait sans doute se voir comme une porte ou une fenêtre qui coupe Jean autant que la bise, mais cet exemple chez George Sand est tout de même moins pédagogique. On relève aussi l'image dans Les Limiers de Sophocle. Elle illustre la position des chercheurs (les satyres détectives) sur la piste du mystérieux voleur des vaches d'Apollon. On doit noter comment, en didascalie, Sophocle fait immédiatement suivre sa phrase par une coupure du chœur des satyres. C'est très remarquable.
« La foule de mécomptes assez désagréables que Nicolas avait eu à subir dans le cours du voyage vint assaillir alors son esprit avec bien plus de force, quand il se vit seul. L'éloignement considérable où il était de sa famille, et l'impossibilitéé absolue d'y retourner autrement qu'à pied, quelque envie qu'il en eût, se présentèrent à son esprit sous les plus tristes couleurs ; et, en levant les yeux sur cette maison lugubre et ses fenêtres sombres, puis après, en les reportant à la ronde sur ce pays désert, couvert de neige, il éprouva un découragement et un désespoir tels qu'il n'en avait jamais ressenti de pareils.
« Vous pouvez venir maintenant ! s'écria Squeers, passant la tête par la porte de face. Où êtes-vous, Nickleby ?
— Ici, monsieur, dit Nicolas.
— Entrez donc, dit Squeers, il fait un vent, à cette porte, qui vous coupe la figure. »
Nicolas soupira et se dépêcha d'entrer. » (Dickens, Nicolas Nickleby, Chapitre VII, pp.83-84, trad. P. Lorain)
« SILÈNE. — Quoi ! Personne ne dit rien ? personne ne sait rien ? Ah ! je vois bien qu'il faut que je m'y mette (Aux Satyres) Au travail, tout le monde ! flairant la brise, à crouppetons, pliés en deux, le nez subtil, l'œil à l'affût : tout peut servir, conduire au but !
LE CHŒUR (divisé en deux demi-chœurs). — Un dieu ! Un dieu ! Un dieu ! Un dieu ! Laisse faire, nous le tenons ! Halte ! Ne bougeons plus. » (Sophocle, Les Limiers, trad. R. Pignarre)
Nous retrouvons donc un certain imaginaire de la mort dans cette partie de Jean de La Roche. George Sand ne va pas aussi loin que Byron qui, plus engagé dans le fantastique, pouvait se permettre une ouverture aux facultés extra-sensorielles (bien au-delà de l'ouie), aux contacts avec les génies des divers éléments, etc. Alors qu'elle l'encourageait depuis longtemps à voyager, la mère de Jean tombe gravement malade au moment où il s'apprête à partir. Après sa mort, Jean s'enfuit sans prévenir personne. Il fait plusieurs fois le tour du monde et reste absent durant cinq ans. Là nous pourrions voir une certaine poésie du volcan qui s'éteint et reste un certain temps inactif avant de se réveiller. Le voyage serait illusoire, ou plutôt il serait à prendre comme un principe de transposition du volcan à l'homme. On pourrait dire que le volcan reste un bon modèle pour se représenter l'œil humain (métonymie) et les passions. Il fonctionnerait sur des échelles de temps plus grandes ou distordues.
Le Retour au pays. Le rapprochement avec L'Odyssée s'impose dans la troisième partie du roman. Si nous avions manqué le précédent, il eût été difficile de manquer celui-ci. Le retour au pays du héros longtemps absent, que l'on croyait même mort, qui rentre déguisé pour éprouver ses fidèles et tromper ses ennemis, est très caractéristique. Les correspondances sont assez nombreuses. George Sand a manifestement sélectionné, filtré, des éléments de L'Odyssée et elle a parfois modifié leur ordre d'apparition dans l'intérêt de son histoire. Jean est d'abord reconnu par son vieux cheval, comme Ulysse l'est par son vieux chien (Chant XVII). Au château, il retrouve la vieille Catherine, la gouvernante, qui lui fait revivre des moments de son enfance dans la cuisine. C'est forcément moins riche mais cela rappelle l'épisode d'Ulysse face à sa vieille nourrice Euryclée (Chant XIX). Jean est ensuite reconnu par le paternel notaire M. Louandre, un ami aussi fidèle et aussi précieux que le porcher Eumée pour Ulysse. Ce dernier lui apprend toute la situation, notamment qu'il est très riche grâce à l'héritage inattendu d'un vieil oncle avare. (Ulysse est revenu riche du pays des Phéaciens.) Et surtout il va lui conseiller opportunément de rester caché encore une quinzaine de jours, le temps pour lui de conclure une acquisition dans les meilleures conditions. George Sand jongle habilement avec les motifs tout en conservant la forme de l'intrigue d'Homère. En chemin, Jean redécouvrira avec émotion son pays, croisera un jeune berger, il rencontrera un autre soutien fidèle en la personne du guide François, il renouvelera son déguisement, etc. L'influence étant suffisamment prouvée, regardons plutôt la compréhension de la poésie de L'Odyssée que traduit cette reprise. On retient généralement de son retour la lutte spectaculaire et violente d'Ulysse contre les prétendants. George Sand a laissé de côté la violence, mais pour autant, elle a su reproduire « l'urgence d'agir ». Il y a une belle évolution psychologique chez Jean de la Roche. Il est rentré au pays car il s'est convaincu d'avoir renoncé à Love. Aussi, il écoute les informations du notaire avec une certaine distance. Les Butler sont revenus, mais son cousin de Brissac a été un piètre prétendant, rapidement éconduit par Love. En apparence, la situation n'est donc guère comparable à celle de Pénélope assiégée. Jean charge le notaire de lui trouver un bon parti, pour un mariage de raison, et il s'apprête à partir à Paris avec de nouvelles idées en tête. Cependant il fait un cauchemar dans la chambre d'honneur du château où il a choisi de dormir, et cela précipite son départ. On peut presque retrouver dans ce cauchemar le poème Les Métamorphoses du Vampire (Les Fleurs du mal, 1852) de Baudelaire. D'ailleurs, cela pourrait en éclairer un sens (relais passant de la mère à la femme).
« J'étais si accablé d'ennui au bout de deux heures d'isolement et d'inaction dans un lieu rempli de souvenirs amers, que je résolus de n'y rentrer qu'avec une compagne de mon choix, et j'avais tellement hâte de me soustraire à la mélancolie noire qui semblait suinter sur moi des murs de mon château, que je pris le parti de dormir quelques heures et de me sauver vers minuit, aussitôt que la lune serait levée.
Je me jetai tout habillé sur le lit de la chambre d'honneur. C'est là que, dans mon enfance, ma mère me faisait faire la sieste auprès de son prie-Dieu quand nous étions seuls. Je me souvenais de l'avoir vue agenouillée à mon réveil comme je l'y avais laissée en m'endormant, affaissée plutôt que prosternée, pleurant ou rêvant dans l'attitude de la prière, et me donnant, à son insu, le navrant et dangereux spectacle d'une douleur sans réaction et d'un inguérissable amour.
Je fis un rêve d'une effrayante réalité. Je vis ma mère debout auprès de mon lit, écartant les rideaux d'une main impérieuse et jetant Love dans mes bras, Love en pleurs qui me suppliait de l'épargner, et que j'étouffais de mes embrassements sans m'apercevoir qu'elle était morte. quand je m'imaginai n'avoir plus dans les bras qu'un cadavre, je poussai des cris qui me réveillèrent ; mais je restai en proie à un tel sentiment d'horreur que je me levai pour fuir les visions de cette terrible chambre. Je courus à la fenêtre. La lune se levait. Il faisait froid, le torrent grondait, et le petit chien de Catherine hurlait d'une façon lamentable, comme s'il eût vu passer les spectres qui venaient de me visiter.
Je pris mon sac de voyage et je partis. Je marchai toute la nuit sans rencontrer une âme, et le soleil levant me trouva dans les bois qui entourent la Chaise-Dieu. » (George Sand, Jean de La Roche, Chapitre XVI, pp.271-272.)
Ce cauchemar ouvre sur plusieurs interprétations. On touche à nouveau un aspect œdipien dans cette mise en scène de la mère et de l'aimée dans la même chambre (mortuaire). A priori, Jean semble les mêler dans le même deuil, et il choisit la vie contre la mort en s'enfuyant de cet endroit funèbre. Mais sa marche ultérieure va le faire lentement accéder à une autre signification ou interprétation de son cauchemar. Aidé par le hasard ou manipulé par le Diable, — il se perd en chemin et se retrouve sur la route qui mène à la demeure des Butler, qui semble l'aimanter comme la mare au Diable — il va développer une autre vision et un nouveau projet résolûment ulysséen. Nous pourrons le lire ensuite dans les choix de mise en scène de George Sand. C'est là, si l'on peut dire, sa conception poétique du dénouement de L'Odyssée.
Où trouve-t-on l'idée de ce cauchemar dans L'Odyssée ? Il se trouve, je crois, au chant XI, lorsqu'Ulysse rencontre l'âme de sa mère sur le rivage du pays des Cimmériens. Le choix de la chambre d'honneur correspond clairement à un voyage vers la morte. (On voit bien là comment George Sand pioche ses éléments et réorganise son Odyssée.) Jean l'avait exprimé à son retour : « Mais avant de songer à mes anciens amis et à mes parents, je voulais revoir seul le tombeau de ma mère, sa maison bizarre et sa chambre d'honneur, où elle avait passé les trois quarts de sa vie à recevoir les visiteurs d'un air grave, tout en faisant du tricot, sans lever les yeux sur personne, ou à rêver seule avec moi, les pieds fixés sur le carreau mal joint, les mains étendues sur les bras usés de son maigre fauteuil ; » (Chap. XIII) Et il le réalise en effet : « C'est alors seulement que les larmes me vinrent, et que, dans un de ces paroxysmes d'attendrissement où l'on s'exalte, je parlai intérieurement à ma mère, comme si elle eût pu désormais m'entendre sans le secours de la parole. J'étais là pour ainsi dire avec elle cœur à cœur, et elle pouvait lire dans le mien avec le sien propre. Je lui promis, je lui jurai de chercher le bonheur, dussé-je encore une fois souffrir tout ce que j'avais déjà souffert. » (Chap. XIV) Aussi, tandis que le sang des animaux sacrifiés s'écoule à côté d'eux, la mère d'Ulysse lui explique pourquoi il ne peut réussir à l'embrasser : « ...telle est la loi des mortels quand ils sont morts. En effet, les nerfs ne soutiennent plus les chairs et les os, et la force du feu ardent les consume aussitôt que la vie abandonne les os blancs, et l'âme vole comme un songe. Mais retourne promptement à la lumière des vivants, et souviens-toi de toutes ces choses, afin de les redire à Pènélopéia. » (Chant XI) Le cauchemar préfigure de même ce qu'il lui faut éviter avec Love. Mais finalement, son départ précipité ne marque pas encore vraiment sa sortie de l'Enfer. Tout le chapitre XVI semble correspondre à un passage aux Enfers. Il commence au château de sa mère et s'achève au château des Butler. Entre les deux il y a une errance presque infernale qui le tient justement, comme cinq ans plus tôt, entre les deux. Là, il s'y mêle d'étranges réminiscences du passé. Il ne se souvient pas seulement de ses rencontres, l'une d'elles semble se rejouer avec la rencontre du petit berger : « L'enfant qui les gardait eut une telle peur de ma barbe qu'il s'enfuit en laissant son petit sac de toile où je trouvai du pain et une sébile de bois. Je m'emparai du pain en mettant une pièce de cinq francs à la place. » Souvenons-nous de cette scène où Love jouait avec des mousses sur la tête à effrayer Hope (Chap. VI). La chevelure inquiétante s'actualise dans la barbe. La situation sera-t-elle inversée ? Ou Jean reconnaît-il un tort envers l'enfant tyrannique ? Règle-t-il une dette ? Paye-t-il un passage ? Ulysse se décidait à quitter le pays des Cimmériens en craignant l'arrivée de la tête de Gorgo. C'est justement près de cet endroit du parc où Love jouait à Tisiphone, que la vision « des monts hérissés de roches orgueilleuses » l'amène à quitter Bellevue. Le roman n'y reviendra plus.
« Il faut croire que ce fatal amour était en moi comme la source même de mon existence, car, en dépit de tous les avertissements de M. Louandre et de toutes mes déceptions, je le sentis se raviver avec une énergie foudroyante. En vain j'amoncelais contre lui les raisonnements et les preuves, en vain je me disais que Love avait dû perdre l'attrait de sa personne ; je me retrouvais là aussi ému, aussi ardent que si toutes les choses du passé dataient de la veille. Je revoyais l'endroit où son père m'avait envoyé lui parler le jour de notre première entrevue, et le cœur me battait comme si j'allais la voir paraître au fond du vallon, montée sur son poney noir, et la plume de son chapeau au vent. Et puis je m'arrêtais sous un massif de sapins. C'est ici qu'elle était assise tandis que son frère cueillait de la mousse sur les arbres ; c'est là qu'elle folâtrait avec lui comme un jeune chat, et qu'elle oubliait un livre latin qu'elle savait déjà lire, hélas ! mélange bizarre d'enfance pétulante et de précoce maturité ! C'est là-bas qu'un autre jour je la surpris lançant des barques de papier sur le courant du ruisseau pour amuser ce frère ingrat et despote qui lui a défendu d'aimer !
Tout à coup, en me reportant aux détails que M. Louandre m'avait donnés la veille, je fus pris d'une grande tristesse. Je me représentai l'avenir de cette pauvre Love, la fortune de son père et la sienne dissipées rapidement, Bellevue mis en vente en dépit des efforts du fidèle notaire, et la famille exilée de ce paradis terrestre où, depuis cinq ans, elle vivait heureuse au milieu des richesses intellectuelles péniblement amassées et conservées avec amour. Il y avait déjà dans le parc un certain air d'abandon qui sentait la gêne et qui n'était pas dans le caractère et dans les habitudes de Love. Qui sait si quelque jour, bientôt peut-être, elle ne serait pas forcée de travailler pour vivre ? Que ferait-elle alors ? Où irait-elle ? Il lui faudrait probablement se séparer de ces parents trop aimés et trop caressés dans leur capacité improductive, et aller remplir quelque obscure fonction d'institutrice pour gagner péniblement le pain de l'année.
Tout cela pouvait et devait arriver, et alors elle regretterait amèrement de n'avoir pas pris un soutien de famille, un ami aussi dévoué, mais plus ferme et plus clairvoyant qu'elle-même. Et moi qui avais autorisé et encouragé M. Louandre à me chercher et à me désigner une compagne, j'allais donc devenir pour jamais étranger à cette famille qui eût dû être la mienne ! Elle marchait à sa perte, et moi, j'étais riche, j'étais devenu instruit, je pouvais la sauver, et je m'occupais de mon mariage ! Je n'avais plus qu'à dire : « Tant pis pour ceux qui n'ont pas voulu de moi ! »
Cette idée me parut monstrueuse. « Non, m'écriai-je en moi-même, cela ne sera pas ! Je ne me marierai pas. Je veux rester libre de sauver ma pauvre Love le jour où l'amitié fraternelle et l'amour filial qui me l'ont enlevée lui commanderont enfin de revenir à moi. Cela peut tarder trois ou quatre ans encore : eh bien ! n'y a-t-il pas cinq ans que j'attends, et les années de ma vie où Love n'est pas comptent-elles désormais devant moi ? » » (George Sand, Jean de La Roche, Chapitre XVII, pp.276-277.)
Alors que le notaire s'est félicité d'avoir empêché la vente de Bellevue, et qu'ils n'ont donc rien à craindre dans l'immédiat, Jean comprend soudain qu'il lui faut s'inquiéter de la ruine des Butler. Le second sens de son cauchemar semble ainsi percer consciemment en lui. Ou est-ce la mémoire du passé qui lui revient peu à peu ? car la vente de Bellevue avait été envisagée cinq ans plus tôt, peu après le départ des Butler en Angleterre et peu avant la mort de sa mère (Chapitre XII). Les prétendants de Pénélope sont ainsi adaptés dans le père et le jeune frère de Love. Ils dilapident leur patrimoine comme les prétendants mangent les troupeaux d'Ulysse. L'urgence d'agir presse en effet tout au long de L'Odyssée. Plus Jean va y penser, plus il lui faudra agir d'urgence, et plus les faits observés vont venir confirmer ses craintes. (Au passage, il faut conclure qu'il n'a jamais cessé de considérer Love comme sienne.) Cette dynamique de l'angoisse se réalisant dans la foulée de la pensée était déjà sensible dans la seconde partie. Jean pressentait l'obstacle qui allait être effectivement posé par Hope. (Le récit est re-structuré avec la connaissance de sa fin. Jean raconte son histoire après dix ans de mariage.) Le départ en cariole des Butler, pour leur excursion scientifique, préfigure ainsi la détresse future dans laquelle est censée les plonger la vente de Bellevue. George Sand opère aussi un joli raccord avec la fin du chapitre XI, où Jean avait rencontré Love pour la dernière fois, au bord du cratère de Bar, et où il l'avait vue partir, emportée dans la cariole de son père. C'est donc une course contre la perte, la fuite, la ruine que nous présente ensuite George Sand, avec une belle maîtrise de la poésie. Il y a d'abord la perte du mouchoir brodé de Love, que Jean, non sans flair, retrouve sur la route. Ce n'est certes pas la voiture partant en pièces comme dans Le Diable amoureux (1772) de Cazotte, mais cela suffit à traduire la même idée. Déguisé en paysan, Jean se porte ensuite au secours de Love en repoussant un taureau qui la menaçait près d'un précipice où mugit un torrent. (Là, il y a une culture, un « savoir poétique » moins évident pour les jeunes lecteurs...) Il y a enfin l'observation de Love pleurant dans les ruines du labyrinthique château de Murols. (Cela finit par faire cliché de conte de fées : cette princesse solitaire avec son mouchoir en haut d'une tour...)
Avec cette scène dans les ruines, les retrouvailles sont faites et le sens de la poursuite commence à se renverser. Le peu que représente par exemple ce mouchoir perdu finit par s'imposer sur la perte. Si l'on se souvient du lien entre le trait de la foudre et le cheveu, que nous avons vu pour la strophe III-5 des Chants, on comprendra facilement l'expression nouvelle d'une idée de continence : « Cinq ans avaient passé sur cette petite tête frisée sans y dérouler un cheveu, sans y faire entrer probablement un regret ou une inquiétude à propos de moi. » L'idée de la fuite n'a pas exactement le même développement qu'à la strophe II-15, où « le caillou, à l'œil sombre, essuie une furtive larme de compassion » comme dans cette scène. On y retrouve juste un peu l'orage. Avec les chèvres broutant, mais très proprement, — souvenez-vous d'un œil ému et ne riez pas de leurs efforts, — George Sand expose plus la lutte indécise contre la disparition, ce combat entre la ruine et la végétation qui tend à l'enfouir. Cet aspect apparaissait d'ailleurs un peu à la fin du chapitre XVI, lorsqu'en observant les environs de Bellevue, Jean retrouvait la foi dans « un cœur de pierre » ; ce qui rappelle ce passage du conte La Belle au bois dormant (Contes de ma mère l'Oye, 1697) de Perrault, lorsque le Prince se « demanda ce que c'était que des Tours qu'il voyait au-dessus d'un grand bois fort épais ». Nous y reviendrons à la fin de ce commentaire. Jean n'est pas pour rien dissimulé dans « un massif de sureaux », soit du côté de la végétation envahissante. (Il était déjà masqué ainsi par un buisson au chapitre VI en observant Love et Hope jouer dans leur parc. Nous apprendrons plus loin que les larmes de Love sont liées au retour de Jean de La Roche dans sa mémoire. Il y a bien une cohérence poétique entre ces deux scènes.) Sa volonté d'étouffer, comme le besoin de Love d'éponger ses larmes sous le mouchoir, est en même temps résignation à la disparition. Belle scène de volcan éteint et souffrant.
« C'est là que je vis Love assise près d'une fenêtre vide de ses croisillons, et d'où l'on découvrait tout l'ensemble de la vallée. J'étais immobile, très près d'elle, dans un massif de sureaux qui remplissait la moitié de la salle. Love était seule. Son père était resté en dehors pour examiner la nature des laves. Hope courait de chambre en chambre, au rez-de-chaussée, avec le domestique. Elle avait grimpé comme une chèvre pour être seule apparemment, et elle était perdue dans la contemplation du ciel chargé de nuées sombres aux contours étincelants, dont les accidents durs et bizarres semblaient vouloir répéter ceux du pays étrange où nous nous trouvions. Je regardai ce qu'elle regardait. Il y avait comme une harmonie terrible entre ce ciel orageux et lourd, cette contrée de volcans éteints et mon âme anéantie, sur laquelle passaient encore des flammes menaçantes. Je regardais cette femme tranquille, enveloppée d'un reflet de pourpre, voilée au moral comme la statue d'Isis, ravie ou accablée par la solitude. Qui pouvait pénétrer dans sa pensée ? Cinq ans avaient passé sur cette petite tête frisée sans y dérouler un cheveu, sans y faire entrer probablement un regret ou une inquiétude à propos de moi. Et moi j'étais là, dévoré comme aux premiers jours de ma passion ! J'avais couru sur toutes les mers et par tous les chemins du monde sans pouvoir rien oublier, tandis qu'elle s'était chaque soir endormie dans son lit virginal, autour duquel jamais elle n'avait vu errer mon spectre, ou entendu planer le sanglot de mon désespoir.
Je fus pris d'une sorte d'indignation qui tournait à la haine. Un moment je crus que je ne résisterais pas au désir brutal de la surprendre, d'étouffer ses cris... Mais tout à coup je vis sur cette figure de marbre un point brillant que du revers de la main elle fit disparaître à la hâte : c'était une larme. D'autres larmes suivirent la première, car elle chercha son mouchoir, qu'elle portait à sa ceinture, y prit un autre mouchoir, essuya ses yeux, et les épongea même avec soin comme pour faire disparaître toute trace de chagrin sur son visage condamné au sourire de la sécurité. Puis elle se leva et disparut. » (George Sand, Jean de La Roche, Chapitre XVIII, pp.283-284.)
En se joignant déguisé, comme guide, à la famille Butler au village du Mont-Dore, Jean stabilise la situation. Il est chargé de veiller à la sûreté de Hope, et de fait il lui évite plusieurs fois de chuter. Mais on constate qu'il est tout de même bien revenu de sa vision fantasmatique de la ruine des Butler. Une fois parvenu sur le plateau, en amenant la discussion sur Jean de La Roche, il inverse même les choses en semant la zizanie. On pourrait dire que son caractère volcanique se réveille ; ce n'est pas pour rien, mais parce que Jean en est un peu un, que les retrouvailles s'effectuent au milieu des volcans. En donnant de ses nouvelles, Jean provoque une dispute entre Love et Hope dont il ne pressent pas l'importance tout de suite. Éprouvé par la jeune fille, comme Ulysse par Pénélope, il est même le premier à tenter de quitter le groupe. On est là encore dans l'emploi intensif de cette poésie de la renverse. À la première lecture, on peut presque passer à côté de ses subtilités. Revenons un peu tout d'abord sur cette fantastique course après les Butler. On pourrait dire que (l'errance ou) le cauchemar de Jean de La Roche l'a projeté assez loin dans le futur. Assez loin par rapport à un pays qui a relativement moins « bougé » que lui. Ce que nous percevions comme une lutte effrénée contre la ruine de Love pourrait aussi se voir comme une remontée dans le temps. D'ailleurs sa poursuite commence par un relevé d'empreintes, celle des roues de la cariole et des pas de la famille Butler, comme la marque d'un atterrissage, d'un passage progressif de l'invisible au sensible. C'est à la recherche du temps perdu. Le monde semble se repeindre, se reconstruire peu à peu autour de Jean lors de cette poursuite. Cela explique qu'il puisse finalement se stabiliser dans un temps présent, actuel, évidemment moins tragique. Cet aspect poétique existe bien aussi dans L'Odyssée d'Homère, ne serait-ce que par l'abandon progressif du déguisement d'Ulysse en mendiant vieillard. Et avec les volcans, ce thème du voyage dans le temps s'invite aussi parfois. Probablement que dans ce cas, les deux peuvent avoir joué sur l'écriture.
« Nous fûmes interrompus par Hope, qui lui dit en anglais : — Eh bien ! que faîtes-vous donc là en conversation sérieuse avec ce guide ?
— Sérieuse ? répondit Love en riant. Eh bien ! c'est la vérité, je parle philosophie et sentiment avec lui. Il est très singulier, cet homme, trop intelligent peut-être pour un paysan, et pas assez pour savoir être heureux. Et elle ajouta en latin : Heureux l'homme des champs, s'il connaissait son bonheur ! Puis elle lui demanda en anglais s'il n'avait pas les pieds mouillés, et, se levant, elle reprit avec lui sa promenade autour de la prairie.
Je les suivais et j'écoutais avidement tout ce qu'ils pouvaient se dire. J'entendais désormais parfaitement leur langue, et comme je ne leur inspirais aucune méfiance, je pouvais et je m'imaginais devoir surprendre entre eux, à un moment donné, le mot de mon passé et celui de mon avenir ; mais je n'appris rien. Ils ne parlèrent que de botanique, et à ce propos ils mentionnèrent un certain classement, absurde selon Hope, ingénieux selon Love, que prétendait tenter M. Junius Black. J'avais oublié ce personnage, et son nom me frappa désagréablement, surtout parce que Love le défendait contre les dédains scientifiques de son frère. Ils en parlèrent comme de leur commensal accoutumé, mais sans que je pusse savoir où il était en ce moment et pourquoi il ne se trouvait pas avec eux. Je n'avais pas pensé à m'enquérir de lui à Bellevue. Peut-être y était-il resté, fixé aux précieuses collections comme un papillon à son épingle.
Pendant huit jours entiers, je suivis ainsi la famille Butler en promenade, toujours chargé comme un mulet et toujours attaché aux pas du jeune homme. J'échangeais pourtant chaque jour quelques mots avec Love, qui me plaisantait sur ce qu'elle appelait mon humeur noire. Quand elle parlait de moi dans sa langue avec son frère, elle disait que mes raisonnements et mon amour conjugal l'intéressaient ; mais elle prétendait avoir une préférence pour François, dont l'humeur insouciante et les lazzis rustiques la tenaient en gaîté. Hope ne me parlait jamais que pour me donner des ordres, ou pour me prier d'un ton poli et bref de ne pas le toucher. M. Butler était toujours la douceur et la bonté même. Il ne paraissait pas me distinguer des autres guides, et il nous parlait à tous trois du même ton paternel et bienveillant. »
(George Sand, Jean de La Roche, Chapitre XX, pp.292-293.)
Les retrouvailles avec Love sont aussi les retrouvailles avec son insupportable soumission à sa famille. D'emblée, Jean ressent l'expression de sa préférence accordée à Hope. On retrouvera finalement le contexte de la scène de discussion au sommet du cratère de Bar, qui s'était soldé par la victoire d'Hope. Mais cette fois Junius Black est absent. George Sand n'a pas manqué de l'évoquer un peu avant dans le récit. Cela revêt plusieurs avantages, dont le premier est peut-être d'échauffer Jean. Le second est que cela affaiblit Hope. À ses côtés, Black est même remplacé par Jean de La Roche, qui n'est pas réellement le paysan qu'il paraît être aux yeux d'Hope. Au moment crucial, Hope aura beau discuter avec « des scieurs », il n'en aura pas moins perdu une arme. Il faut dire qu'on est arrivé à un moment singulier. « En attendant, que celui qui brûle de l'ardeur de partager mon lit vienne me trouver ; mais, je mets une condition rigoureuse à mon hospitalité : il faut qu'il n'ait pas plus de quinze ans. » (V-3) Hope, désormais âgé de quinze ans, semble être quelque peu brouillé avec Junius Black, et avoir perdu son Mentor. (A posteriori, ce personnage de Mentor, le discret précepteur de Télémaque dans L'Odyssée, qui sert en fait d'apparence à la déesse Athéna, pourrait expliquer l'idée d'une puissance de tutelle un peu surnaturelle associée à chacun dans l'enfance. Même s'il s'agit de Télémaque, qui est resté en dehors des scènes d'Homère que nous avons évoquées jusqu'ici, ce genre de personnage pourrait expliquer le mélange de nos réminiscences de L'Odyssée et de L'Homme au sable d'Hoffmann. Celle-ci dépasserait la simple impression.) La comédie en costume jouée par Jean auprès d'Hope illustre ce caractère de Mentor. Lorsque Hope sentira sa sœur lui échapper, il s'ouvrira au dialogue avec son guide, et renouera à travers lui, sans le savoir, avec Jean de La Roche.
« — La Roche-sur-Bois ? demanda Love avec une certaine vivacité.
— Oui, répondis-je. Est-ce que vous êtes de par là ? Peut-être que vous avez entendu parler du propriétaire des bois où je travaille quelquefois, quand je ne viens pas chercher de l'ouvrage par ici, M. Jean de La Roche ? Connaissez-vous ça ?
— Oui, répondit brièvement Love en attachant sur moi le premier regard que j'eusse encore pu surprendre ou obtenir d'elle.
Et elle resta interdite, comme si pour la première fois elle s'avisait de la ressemblance.
— Eh bien ! qu'est-ce que vous avez, ma chère ? lui dit en anglais M. Butler en me regardant aussi.
— Vous ne trouvez pas, répondit Love, que cet homme a les mêmes yeux et le même front... et aussi quelque chose du sourire triste de notre pauvre Jean ?
Elle se détourna vite ; mais je sentis sa voix émue, et ses paroles entrèrent dans mes entrailles comme une flèche.
— Je crois que vous avez raison, répondit M. Butler. J'y avais déjà pensé vaguement, et à présent je ne trouve rien là d'extraordinaire.
— Pourquoi ? reprit Love avec animation.
— Parce que... mon Dieu, ma chère, vous n'êtes plus une enfant, et on peut vous dire cela. Le père de notre pauvre ami était jeune et un peu trop... comment vous dirai-je ?... un peu trop jeune pour sa femme, qui était modeste en ses manières et contenue dans sa jalousie. Il courait un peu les environs, et l'on dit que beaucoup de villageois de ses domaines ont un air de famille... Voilà du moins ce qui se voit dans plusieurs localités seigneuriales, et ce que M. Louandre m'a raconté en me disant qu'avant et même depuis la mort de son mari, la pauvre comtesse de La Roche avait vécu dans les larmes d'une jalousie muette et inconsolée. Et c'est pourquoi, chère Love, autant vaut rester fille, comme vous l'avez résolu, que de se jeter dans le hasard des passions.
— Oui, reprit Love en s'asseyant au bord d'un beau réservoir d'eau de roche, où bondissaient des truites brillantes comme des diamants : je vois, par l'exemple de ce paysan jaloux de sa femme que la passion peut troubler même le mariage, et par ce que vous m'apprenez des chagrins de la pauvre comtesse, je vois aussi que le veuvage et la solitude ne guérissent pas de ces déchirements-là.
Elle prononça ces mots avec une tristesse qui me frappa. J'étais fort ému de la révélation que M. Butler venait de me faire des causes de l'étrange abattement où j'avais vu ma pauvre mère vivre et mourir, et en même temps je croyais voir percer un regret dans les réflexions de Love sur le veuvage du cœur. Nous étions auprès d'une scierie de planches, au penchant d'une verte montagne boisée. Ces usines rustiques sont très pittoresques dans les monts Dore. Celle-ci était dans un site d'une rare poésie, et la famille y faisait halte pour prendre sur l'herbe sa collation portative de chaque jour. Nous étions chargés de trouver à cet effet de l'eau de source et une belle vue, ce qui n'était pas difficile, et nous servions nos voyageurs avec zèle ; mais aussitôt que tout était à leur portée, ils nous faisaient asseoir tous trois assez près d'eux, et Love nous passait avec beaucoup de soin et de propreté la desserte, qui était copieuse.
Au moment où Love et son père s'entretenaient comme je viens de le rapporter, François lui improvisait un siége et une table avec des bouts de planches. Je feignis de trouver qu'il ne s'y prenait pas bien, et je m'approchai d'elle pour voir l'expression de son visage ; mais elle se détourna vivement, et il me sembla que, comme au château de Murol, elle faisait un grand effort sur elle-même pour retenir une larme furtive. Quelques instants après, elle me regarda en prenant de mes mains la petite corbeille qui lui servait d'assiette pour déjeuner, et elle dit à son père en anglais : — Alors ce serait là un frère de Jean ? — Et, sans attendre la réponse, elle me demanda si j'avais connu le jeune comte de La Roche.
— Comment donc ne le connaîtrais-je pas, répondis-je, puisque je demeure à une lieue de chez lui ? Mais il y a longtemps qu'il est parti pour les pays étrangers.
Où il s'est marié ?... reprit-elle vivement.
— Quant à cela, répliquai-je résolûment, on l'a dit, comme on a dit aussi qu'il était mort ; mais il paraît que l'un n'est pas plus vrai que l'autre.
— Comment ? s'écria-t-elle ; qu'en savez-vous ? Vous n'en pouvez rien savoir. Est-ce qu'il a donné de ses nouvelles dernièrement ?
— La vieille gouvernante du château, qui est ma tante, en a reçu il n'y a pas plus de huit jours, et elle m'a dit : On nous a fait des mensonges, notre maître n'a pas seulement pensé à se marier.
— Mon père, s'écria Love en anglais et en se levant, entendez-vous ? On nous a trompés ! Il vit, et peut-être pense-t-il toujours à nous !
— Eh bien ! ma fille, dit M. Butler un peu troublé, s'il vit, grâces en soient rendues à Dieu ; mais, s'il n'est pas marié... qu'en voulez-vous conclure ?
— Rien... répondit Love froidement après une courte hésitation, et s'adressant à moi, elle m'ordonna d'aller chercher son frère.
J'eus en ce moment un accès de rage et de haine contre elle. Je me dirigeai vers Hope, qui s'oubliait à causer avec les scieurs ; je lui dis fort sèchement qu'on l'attendait, et je m'enfonçai dans la forêt, comme pour ne plus jamais revoir cette fille sans amour et sans pitié, qui n'avait rien à conclure de ce qu'elle venait d'apprendre.
Mais François courut après moi ; le brave homme savait tout mon roman, que par le menu il m'avait bien fallu lui confier. — Où allez-vous, me dit-il. Venez donc ! elle parle de vous ! elle veut vous demander si M. Jean doit revenir bientôt de ses voyages. Elle me l'a demandé, à moi ; mais, ne sachant pas ce que vous voulez qu'on dise là-dessus, j'ai répondu que je n'en savais rien. J'ai dit pourtant que je le connaissais, ce pauvre M. de La Roche, que je m'étais souvent promené avec lui, et que j'avais entendu dire qu'il avait eu depuis des peines d'amour pour une demoiselle trop fière qui ne l'aimait pas. Enfin j'ai parlé, je crois, comme il fallait parler.
— Et qu'a-t-elle dit de cela, elle ?
— Elle m'a demandé si je savais ou si vous saviez le nom de cette demoiselle ; à quoi j'ai dit non, et elle a paru tranquille.
— Eh bien ! puisqu'elle est tranquille, laissons-la dans sa tranquillité ! Ne répondez plus à aucune question, ne songez plus à me servir. Je m'en vais, je retourne chez vous, et demain je pars.
— Non pas, non pas ! s'écria François en me retenant ; elle parle très vivement de vous avec son frère. Je ne comprends pas ce qu'ils se disent, mais j'entends votre nom à tout moment. Ils ont l'air de se disputer. Il faut au moins que vous sachiez ce qu'ils pensent de vous. Revenez, revenez vite, car, si vous partiez comme ça fâché, elle pourrait bien se douter que c'est vous qui étiez là, et le père pourrait bien à son tour se fâcher contre moi. Souvenez-vous que vous m'avez juré que dans toute affaire je ne serais pas compromis, et que ça me ferait grand tort dans mon état de guide, si on savait que je suis mêlé d'histoires d'amour.
François avait raison, et d'ailleurs ma fierté se révoltait à l'idée que l'on pouvait me deviner après m'avoir dédaigné si ouvertement. Je revins après avoir cueilli des fruits de myrtille, que M. Butler aimait beaucoup, et il me remercia en disant : cet excellent garçon pense à tout ! Vraiment, on voudrait l'avoir à son service ! Jacques, quand vous voudrez travailler chez moi, je ne demeure pas très loin de votre endroit, vous n'avez qu'à venir ; vous serez bien reçu !
— Oui, oui ! ajouta Love ; qu'il vienne, et qu'il amène sa femme ! J'ai grande envie de la connaître.
Je m'imaginai qu'en disant cela, elle avait une intention malicieuse et qu'elle m'avait reconnu, car il y avait sur ses lèvres je ne sais quel mystérieux sourire qui me fit trembler de la tête aux pieds. Je regardai Hope : il ne prenait pas garde à moi, et il avait l'air de bouder sa sœur, qui, peu d'instants après, lui fit des caresses, et réussit à l'égayer sans paraître songer à me questionner sur le retour prochain ou possible de Jean de La Roche. » (George Sand, Jean de La Roche, Chapitre XX, pp.294-296.)
Certaines scènes offrent une forte densité poétique. Essayons de dégager l'essentiel de l'accessoire. La pause déjeuner à la scierie dans les monts Dore met en relief le sciage (par le lieu même), les déchirements (évocation de la comtesse), le percement (les paroles de Love entrant dans les entrailles de Jean comme une flèche). C'est justement l'endroit où le nom de Jean de La Roche sort enfin de sa bouche, et où les traits mêmes de son visage se dégagent de ceux du guide. C'est justement l'endroit où Jean sort littéralement de lui-même. Dans « un accès de rage et de haine » il part s'enfoncer dans la forêt. On imagine assez bien cette scierie dans une trouée, un véritable cratère vide d'arbres, au penchant de la montagne boisée. Le « beau réservoir d'eau de roche, où bondissaient des truites brillantes comme des diamants » viendrait même renouveler le petit paragraphe marquant sur le lac tari du cratère de Bar. Indépendamment de son sens dans l'illustration du renoncement de Love, la surface du réservoir troublée par les poissons participe au motif du percement. La coupure entraîne la renverse (coulée). Il y a une évolution dans le personnage de Jean de La Roche au cours de cette scène. Il part et il revient, comme le boomerang d'Australie, mais il n'occupe plus la même position. Nous le voyons en fait passer de l'intérieur du groupe à l'extérieur. Tout en restant en apparence avec les Butler, il va en fait se tenir à l'écart. Le mouvement de renverse apparaît aussi par le repas. Ce n'est qu'un détail, mais il est amusant : Avant son départ, Jean était nourri par la collation des Butler ; à son retour, il vient nourrir M. Butler de myrtilles. Il est passé à l'extérieur de la bouche. Nous retrouvons là en fait le dénouement du banquet des prétendants dans L'Odyssée. Ulysse participe en (faux-)ami au concours de tir à l'arc, et dès que sa flèche a percé les trous des douze haches alignées, comme les douze coups de minuit, il déchire ses hardes, devient l'ennemi (Chant XXI) et déverse ses flèches sur les prétendants (Chant XXII). Cette scène « éruptive » joue naturellement avec le souvenir de son passage dans l'antre du cyclope (Chant IX). Sans la violence, nous avons bien ici le même passage symbolique hors du groupe.
Une Larme. Signalons-le dans une courte rubrique. Nos extraits précédents le montrent bien, George Sand joue souvent sur l'image des larmes. C'est sans doute le propre des romans dits « sentimentaux ». À la première lecture, pris par l'intrigue, Jean de la Roche ne nous avait pas paru être un roman spécialement larmoyant. À la relecture, on en est peut-être moins sûr... Nous notons plus particulièrement l'image de la larme unique. À son retour, Jean apprend par exemple que son cousin Bressac est allé à son tour chez les Butler, faire sa cour à Love, en colportant la fausse nouvelle de son mariage : « La vérité est que Love a versé une petite larme en apprenant votre mariage. » (Chap. XV) On a eu l'occasion de parler de la larme unique surtout à propos d'œuvres de Walter Scott et d'Alfred de Vigny. Quand nous la connaîtrons mieux, il faudra peut-être y ajouter George Sand. En tout cas, elle présente un intérêt que n'offraient pas les deux autres poètes : elle en parle, elle expose une certaine philosophie des larmes. C'est notamment à la suite de l'extrait précédent des larmes de Love dans les ruines de Murol. On peut y voir une illustration de ce qui relie et différencie l'espérance, phénomène qui tient au corps, qui tord les larmes, et l'espoir, objet extérieur au corps, larme qui s'enfuit...
« Je ramassai une fleur d'ancolie que Love avait froissée machinalement dans ses mains en rêvant, et qui était restée là. J'y cherchai puérilement la trace de ses larmes. Oh ! si j'avais pu en recueillir une, une seule de ces larmes mystérieuses ! Il me semblait que je lui aurais arraché le secret de l'âme impénétrable où elle s'était formée, car les larmes viennent de l'âme, puisque la volonté ne peut les contenir sans que l'âme consente à changer de préoccupation.
Quand, après le départ de la famille, je me fus bien assuré, en épiant la physionomie enjouée du père et les allures tranquilles du fils, que ni l'un ni l'autre ne pouvait donner d'inquiétude immédiate à miss Love, quand j'eus exploré du regard tous les environs et que toute jalousie se fut dissipée, je me pris à boire l'espérance dans cette larme que j'avais surprise. »
(George Sand, Jean de La Roche, Chapitre XX.)
Le Capuchon. George Sand va illustrer de même « les libérations » de Love et d'Hope de leur tissu de liens familiaux. Comme dans L'Odyssée, elle présente une scène (Chapitre XXI) qui rappelle la précédente visite de Love au cratère de Bar, mais l'issue est cette fois différente. Au lieu d'une action encerclant dans le même coup d'œil les différents personnages s'observant mutuellement de loin, l'action est très segmentée. Au début du chapitre, Love se sépare du groupe pour gravir seule un petit volcan. On ne la retrouvera, pour sa descente, qu'à la fin du chapitre. Nous nous intéresserons surtout à ces deux passages où l'imaginaire du volcan est le plus évident. Pendant l'absence de Love, le père et le fils restent en contrebas comme dans la scène du cratère de Bar. Seul Jean a changé de position, puisqu'il reste cette fois en bas avec Hope et son père. (Il a de toute façon déjà effectué « sa renverse » et attend un peu à l'écart d'être rejoint.) M. Butler a un mouvement éruptif de moins grande ampleur que sa fille, mais il est sensible : il se lève pour élever un peu la voix contre son fils, puis il retombe sur sa botte de paille. De son côté, comme Jean de La Roche auparavant, Hope Butler fait un va-et-vient coléreux jusqu'à la forêt. Cela répète un peu sa précédente chute à la renverse mais avec une évolution. En choisissant d'écrire une lettre à Jean de La Roche, il tente de briser la glace qu'il avait interposée entre eux. Cet envoi de lettre un peu inquiet est d'ailleurs amusant. Ce n'est pas une lettre désespérée à l'homme au sable, qui l'aurait oublié, mais il ne sait en fait pas très bien ce qu'il faut attendre. Cela pourrait rappeler la lettre que Mervyn envoie à Maldoror à la strophe VI-5. Le chapitre suivant l'explicitera mieux. Si Jean de La Roche doit être l'homme au sable ou le Maldoror de Hope, Hope n'est pas encore prêt pour muer et découvrir l'amour vrai. Pour illustrer la transformation de Love, George Sand se sert d'un capuchon. Nous avons déjà eu l'occasion de voir, à propos de la strophe V-2, que la renverse est un mouvement obligé, quasi-systématique, avec le capuchon. Ce n'est d'abord qu'un geste. Puis cela devient une poésie, par la profondeur des effets associés. Ici, la renverse est assez facile à voir malgré les quelques pages qui séparent sa montée et sa descente des pentes du volcan. Le changement d'humeur de Jean (le narrateur) l'accompagne opportunément.
« Une heure après, nous redescendions vers un vallon du fond duquel s'élève une colline verte, jadis couronnée par une forteresse. C'est la Roche-Vendeix, un cône dans une coupe profonde, comme le Puy-de-Diane auprès de Murols. L'antique forteresse de Vendeix a aussi une histoire, mais tout vestige a disparu. Love voulut monter jusqu'à l'emplacement couvert d'arbustes pour se faire une idée de la situation stratégique, et elle y monta en dépit d'une averse assez serrée. Je pouvais l'y suivre, car M. Butler et son fils, un peu fatigués tous deux, s'étaient mis à l'abri sous un hangar en paille auprès d'une maisonnette du hameau et n'avaient aucun besoin de moi ; mais j'étais dans un de mes accès d'aversion et de ressentiment, et je n'aspirais qu'à voir la fin de cette odieuse journée. Je regardais donc avec une indifférence dédaigneuse miss Love, enveloppée de son léger manteau de caoutchouc, la tête couverte du capuchon, gravir légèrement le cône, plus ressemblante de loin à un petit capucin qu'à une belle fille, et je m'efforçais de la trouver disgracieuse et ridicule, lorsque mon nom, prononcé par Hope, me rendit attentif à l'entretien du jeune homme avec son père. J'étais à l'abri près d'eux, contre une charrette où je m'appuyai dans l'attitude d'un homme qui dort, et je ne perdis pas un mot de leur conversation en anglais.
— Je vous jure, disait Hope, qu'elle regrette de ne s'être pas mariée, et que ce Jean de La Roche lui a laissé des souvenirs. »
(George Sand, Jean de La Roche, Chapitre XXI, pp.536-537.)
« Je la vis redescendre la Roche-Vendeix aussi légère qu'un oiseau. Elle avait ôté son vilain capuchon, elle avait retrouvé l'élégance et les souplesses inouies de sa démarche, et quand elle allait revenir près de nous, ses yeux seraient aussi purs et son sourire aussi franc que si elle n'eût rien appris sur mon compte. Devais-je poursuivre ma folle entreprise ? Ne l'avais-je pas accomplie d'ailleurs ? Ne savais-je pas ce que j'avais voulu savoir, qu'elle était toujours belle, que je l'aimais toujours, que je n'en guérirais jamais, et qu'elle n'avait pas plus changé de cœur que de figure, c'est-à-dire que je pouvais compter avec elle sur une amitié douce et loyale, mais jamais sur une passion comme celle dont j'étais dévoré ?
Je repassais mes amertumes dans mon âme inassouvie, tandis qu'elle approchait du fond du vallon, et que du haut du chemin je suivais tous ses mouvements. Tout à coup je la vis glisser sur l'herbe fine et mouillée du cône volcanique, se relever et s'arrêter, puis s'asseoir comme incapable de faire un pas de plus. François, qui ne l'avait pas quittée, mais qu'elle avait devancé, était déjà auprès d'elle. Hope et M. Butler, qui la regardaient aussi venir, s'élancèrent pour la rejoindre ; mais j'étais arrivé avant eux par des bonds fantastiques, au risque de me casser les deux jambes.
— Ce n'est rien, ce n'est rien, nous criait-elle en agitant son mouchoir et en s'efforçant de rire. Elle ne s'était pas moins donné une entorse et souffrait horriblement, car, en voulant se forcer à marcher, elle devint pâle comme la mort et faillit s'évanouir. Je la pris dans mes bras sans consulter personne, et je la portai au ruisseau où son père lui fit mettre le pied dans l'eau froide et courante. Il s'occupa ensuite avec Hope de déchirer les mouchoirs pour faire des ligatures, et quand ce pauvre petit pied enflé fut pansé convenablement, je repris la blessée dans mes bras et je la portai à la voiture. C'était un étroit char-à-bancs du pays qui conduisait quelquefois nos voyageurs une partie de la journée par les petits chemins tracés dans les bois, et qui venait les retrouver ou les attendre à un point convenu quand ils avaient parcouru une certaine distance à vol d'oiseau. Un second char-à-bancs encore plus rustique était loué pour les guides, afin qu'ils puissent suivre la famille et se reposer en même temps qu'elle dans les courses de ce genre que la disposition des rares chemins praticables rendait quelquefois possibles.
Ce jour-là nous fûmes assaillis par un orage effroyable. Longtemps escortés par un grand vautour roux dont les cris lamentables semblaient appeler la tempête, nous reçumes toutes les cataractes du ciel sans être mouillés, vu que les bons Butler, dont la voiture était couverte, nous forcèrent de prendre leurs surtouts imperméables. François, qui fut appelé à cet effet, m'apporta le manteau de Love en me disant de sa part que, puisque j'avais eu si chaud pour la porter en remontant le vallon de la Roche-Vendeix, elle voulait me préserver d'un refroidissement.
Nous avions d'excellents petits chevaux bretons qui nous firent rapidement courir le long des rampes de la curieuse vallée de Saint-Sorgues, toute hérissée de cônes volcaniques, plus élevée et plus anciens que ceux de la route de Saint-Nectaire. Jamais je ne vis le pays si beau qu'au début de cet orage, quand la pluie commença à étendre successivement ses rideaux transparents sur les divers plans du paysage avant que le soleil rouge et menaçant eût fini de s'éteindre dans les nuées ; mais ce spectacle magique dura peu. L'averse devint si lourde et si épaisse qu'on ne respirait plus. La foudre même ne pouvait l'éclairer, et nous courions dans un demi-jour fauve et bizarre, oppressés par l'électricité répandue dans l'air, assourdis par le tonnerre et emportés par nos intrépides poneys comme des pierres qui roulent sans savoir où elles vont.
Pour moi, enveloppé du manteau de Love et tout ému encore de l'avoir sentie elle-même contre mon cœur, d'où j'essayais en vain de chasser son culte, je m'assoupissais dans une rêverie fiévreuse et sensuelle, ne me rendant plus compte de rien, et remettant au lendemain la douleur et la fatigue de réfléchir. » (George Sand, Jean de La Roche, Chapitre XXI, pp.542-543.)
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L'enlèvement du capuchon traduit clairement une extériorisation de Love. Il marque symboliquement sa transformation. Le volcan pourrait représenter sa famille. En montant couverte, elle semble être montée à l'intérieur comme une lave. En descendant découverte, elle semble en être vraiment sortie et s'écouler libre comme l'oiseau à l'extérieur. La distance, le mutisme, la sècheresse sentimentale décourageante que Jean lui reprochait vont se transformer en une proximité (il la prend dans ses bras, elle se pendra à son cou), en une effusion (les rires, le baiser final), bref en une certaine chaleur. S'il ne s'agit pas encore d'une déclaration (Jean de La Roche est toujours officiellement le guide Jacques) un pas essentiel est franchi. Dans le chapitre suivant, le baiser déposé sur la joue, puis, comme dans Séraphîta (1835) de Balzac, la recherche de la fleur éclose hors saison au bord de la chute viendront illustrer et confirmer l'arrivée d'un temps de l'amour.
La fin du chapitre XXI est d'une poésie encore riche de plusieurs aspects. Il y a tout d'abord, puisqu'elle descend les pentes d'un volcan, l'aspect d'une coulée chaude, c'est-à-dire claire et lumineuse, qui va s'éteindre dans la mer. En la prenant dans ses bras, Jean apparaît peut-être dans ce rôle de la mer qui lui tend les bras. (On a plus l'habitude de voir une femme dans ce rôle. Le cliché serait un peu inversé.) Mais le pied dans le ruisseau, peu après, est une illustration plus littérale de l'extinction dans l'eau. Les « bonds fantastiques » de Jean nous paraissent relever d'une autre idée. Cela nous évoque plutôt l'oiseau. Cela nous rappellerait aussi les bonds d'Achille luttant avec le fleuve Scamandre dans L'Iliade. Cet aspect n'est pas encore bien clair. Nous verrons par la suite que le guide emporte Love comme une proie dans son nid : le retour à l'hôtel mettra en relief la montée d'un escalier. Il y a en troisième la chute « œdipienne ». Pour marquer la fin de la descente, George Sand déplace logiquement le regard du lecteur sur « le pied ». La chute de Love se traduit immédiatement par « un pied enflé ». On le sait, c'est à l'origine du nom d'Œdipe. Dans le contexte familial de Love, la référence est pertinente. Elle donne du relief à la prise de conscience d'Hope et de M. Butler du rôle abusif tenu jusque-là par Love. En se souvenant de la scène du cratère de Bar, c'est bien aussi l'œil de ce cyclope créé par l'enfant tyrannique qui est enfin crevé par l'émancipation de Love. Le coucher du soleil, la pluie épaisse, le jour qui s'assombrit évoquent aussi le départ d'Œdipe dans les ténèbres. (Peut-être également Adam et Ève maudits et chassés du Paradis ?) Nous verrons plus loin l'union véritable de Jean et de Love se produire dans un lever du soleil. La traversée des ténèbres et du sale temps correspond bien à cette période où, bien que libres, il leur reste à se dévoiler l'un à l'autre. (Néanmoins, leur mariage sera encore vu avec l'inquiétude propre à l'errance œdipienne. Ils n'ont pas de modèle.) Il y a encore l'aspect de la mue, de la métamorphose, que George Sand traite en faisant gagner à Jean, comme un trophée, le manteau imperméable de Love. On retrouve d'ailleurs là le schéma cher à Goethe. Nous noterons enfin ce « grand vautour roux », avec ses cris, qui précède l'orage, avec ses éclairs, comme à la strophe II-2 des Chants. Une idée commence à prendre corps avec l'oiseau escorteur (guide ?). Il y a un écho produit entre ce vautour roux et le « soleil rouge et menaçant » qui s'éteint. Ils prolongent manifestement les idées d'éruption et de déchirure restées plutôt implicites jusque-là dans la renverse du capuchon. Ici encore, le maigre potentiel volcanique (on ne peut faire se réveiller un volcan d'Auvergne dans ce genre de roman) nécessite le recours à l'orage, au soleil, et à la déchirure des cieux à la place de la terre.
Le Cœur de pierre. La fin de l'excursion des Butler (et presque du celle du roman) est un chassé-croisé amoureux entre Love et Jean ; la première attendant de voir tomber le déguisement du guide, l'autre espérant voir s'exprimer ce « cœur de pierre » anglais. George Sand développe un peu cette métaphore. Dans Les Chants de Maldoror, Lautréamont compare la profondeur du cœur humain à celle de l'océan : « Souvent, je me suis demandé quelle chose était la plus facile à reconnaître : la profondeur de l'océan ou la profondeur du cœur humain ! » (I-9) Dans Jean de La Roche, la préoccupation est entre le cœur de la roche et le cœur humain, mais c'est aussi pour parler du désaccord entre les amants. Jean profite de son déguisement pour exprimer ses reproches. L'idée du cœur de pierre est ancienne dans son esprit. Il en parlait notamment lors de son passage à Bellevue après son cauchemar dans la chambre d'honneur et son départ précipité. Sa vision des « roches orgueilleuses perçant à travers les forêts » nous était apparue comme une sorte de fantasme d'éruption volcanique ; la végétation ne peut que couvrir des roches préexistantes, et non l'inverse. A priori, ce n'est en rien réaliste, pourtant cela semble lui servir de guide. Au départ, ce signe lui donne une certaine foi dans la présence du cœur de Love sous la végétation. Il ne peut plus y renoncer. (Notons au passage l'écriture poétique. Les parfums sont sans doute plus cohérents avec la végétation, c'est-à-dire avec les essences boisées, qu'avec la roche, mais avant « les parfums qui couvrent », il y a quand même bien pour lui comme « un parfum de la roche » qui lui fait signe. Le parfum serait-il plus un écran qu'un signe comme chez Baudelaire ?) Ensuite, s'il avait conçu de défricher, cela l'aurait conduit à éliminer les prétendants de Love, exactement comme dans L'Odyssée. Or, on l'a dit, il n'y a pas de violence dans Jean de la Roche. Ce qu'il va faire va être exactement de hisser son petit « cœur de pierre » au-dessus de la végétation. Nous le verrons ainsi porter très étrangement Love vers le sommet du puy de Sancy, en dépassant presque au pas de course Hope et son père partis un peu plus tôt dans la même escalade. C'est un développement assez sidérant. Auparavant, Love va justement dénoncer l'orgueil attaché à sa métaphore du cœur de pierre. Jean ne peut s'empêcher de concevoir le grand comme une somme de petits éléments disparates. Partie au contraire de l'idée d'une présence du grand dans le petit, Love ne veut croire qu'à une roche unique. Ce n'est pas l'idée d'une Terre en modèle réduit dans chaque cœur, mais plutôt l'idée d'une sortie du même creuset. (Il y a peut-être un peu d'Empédocle là-dedans.) George Sand a très finement placé l'action de son roman vers la révolution de 1848. Il y a plusieurs avantages à cela. Dans la réflexion désabusée de Jean sur ce « moment, fort court à la vérité, mais fort intéressant, » il y a une vision de la révolution comme une éruption. La démonstration de Love ne suffira pas à résoudre le problème, et c'est plutôt la fusion qui sera magnifiée dans la scène au sommet du Sancy. A-t-elle un caractère homogénéisateur ou n'est-elle active que par l'affinité de tous les cœurs ? La question sur l'état initial ne comptera plus guère devant le résultat du creuset. George Sand n'a pas choisi un noble par hasard. La perception des classes sociales, voire même des castes, était encore forte à son époque.
« Et puis chaque site un peu remarquable a sa physionomie, qui défend la comparaison comme une exigence impie ou puérile. Les collines de Bellevue étaient petites, mais elles s'étageaient hardiment les unes au-dessus des autres, et, des grands sapins qui vivaient dans le froid, il fallait une heure pour descendre, par de bizarres sinuosités, jusqu'aux noyers, qui, exotiques délicats, s'épanouissaient le long du ruisseau. Les croupes de ces collines, qui plongeaient dans le parc, étaient revêtues d'un manteau de feuillage varié, où le pâle bouleau frissonnait comme un nuage à côté du hêtre élégant et du sapin ferme et grandiose. C'était comme un tapis nuancé où l'œil ne s'arrêtait sur aucun contraste et nageait dans une suave harmonie de couleurs et de formes. Et je ne sais pourquoi cette grâce, cette harmonie, ce vague délicieux de la nature me représentaient Love dans sa première fleur de jeunesse, d'innocence et de touchante séduction ; mais, en levant les yeux plus haut, je voyais la triple enceinte des monts se hérisser de roches orgueilleuses qui perçaient à travers les forêts, et je me disais : C'est ainsi qu'en elle la grâce et les parfums couvraient un cœur de pierre inaccessible. » (George Sand, Jean de La Roche, Chapitre XVI, pp.282-284.)
« Elle rangeait et choisissait des échantillons de laves, et je l'entendis les briser et les équarrir avec le marteau du minéralogiste. Cette tranquillité d'occupations et le bruit sec de ce marteau d'acier dans ses petites mains adroites et fortes me portèrent sur les nerfs.
— Va, lui disais-je en moi-même, passionne-toi pour des pierres, cela est bien dans ta nature, et tu pourrais frapper ainsi sur ton cœur sans crainte de l'entamer ! » (George Sand, Jean de La Roche, Chapitre XXIII, p.550.)
« [...] mais une chose m'étonne, c'est qu'une demoiselle comme vous s'en occupe tant et sache plutôt ce qu'il y a dans le cœur d'un rocher que ce qu'il peut y avoir dans celui d'un homme.
— Pourquoi dites-vous cela ? me demanda-t-elle en me regardant avec surprise, mais sans inquiétude ni dédain. Est-ce parce que je n'ai pas compris votre chagrin à propos de l'indifférence prétendue de votre femme ?
— Oui, justement, demoiselle, c'est à cause de ça !
— Eh bien ! je vous répondrai, car vous avez de l'esprit, et vous me comprendrez. De même que cette petite pierre renferme tous les éléments dont se compose la grande roche dont elle est sortie de même le cœur d'un homme ou d'une femme est un échantillon de tout le genre humain. Dans les pierres, il y a un fonds commun composé de quelques substances premières, qui se combinent à l'infini pour former ces différents minéraux auxquels on a donné trop de noms et dont on a fait trop de divisions, encore assez mal établies. On a fait un peu de même pour expliquer le cœur humain. On a embrouillé les choses au point que les gens qui s'aiment, comme votre femme et vous par exemple, ne se comprennent plus, et s'imaginent être deux personnes différentes ayant un secret impénétrable l'une pour l'autre. L'une s'étonne d'être aimée froidement, l'autre de ne pas être devinée dans ce que son amour a de pur et de fidèle : toutes deux se méconnaissent. Or ce qui vous arrive arrive à bien d'autres. Je sais des gens qui cherchent à se deviner, et qui se donnent un mal étonnant pour n'en pas venir à bout. C'est parce que, savants ou simples, nous en cherchons trop long dans le livre du bon Dieu. Si nous nous disions bien que nous sommes tous sortis de la même pâte comme les pierres du sein de la terre, nous reconnaitrions que la différence des combinaisons est dans tout, et qu'elle est bonne, que c'est elle qui prouve justement que tout ne fait qu'un, et que cent ou cent mille manières de s'aimer et de s'entendre montrent qu'il y a une grande et seule loi, qui est de s'entendre et de s'aimer. C'est par l'étude des pierres, des plantes, et de tout ce qui est dans la nature, que je me suis fait cette tranquillité-là, mon brave homme, et si j'étais à votre place, si j'avais une grande passion dans le cœur, je tâcherais de me contenter d'une amitié tendre et forte comme celle que votre femme a probablement pour vous. »
(George Sand, Jean de La Roche, Chapitre XXIV, pp.556-557.)
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« — Vous direz tout ce que vous voudrez, repris-je ; mais dans les différences il y a du meilleur et du pire, du calcaire grossier qui n'est ni beau ni bon, et que vous ne regardez seulement pas, et du beau granite rempli de petits grenats et de cristaux fins qui brillent. Vous examinez ça curieusement, et vous êtes contente d'y trouver tant de choses qui font qu'une pierre dure est une bonne pierre, et qu'une pierre molle est une pierre si l'on veut. Eh bien ! je vous dis, moi, que c'est la même chose pour les humains. Il y a des cœurs tout en diamant où le soleil se joue quand on l'y fait entrer, et il y en a d'autres tout en poussière grise où il fait toujours nuit.
— C'est-à-dire, reprit Love en souriant avec une apparence de moquerie, que votre cœur est une pierre précieuse, et celui de la femme que vous aimez un peu de fange durcie ? Eh bien ! je commence à croire que vous ne l'aimez pas du tout, et que vous ne pensez qu'à vous estimer et à vous admirer vous-même. Peut-être que cette pauvre femme devine au fond de votre grand amour pour elle, une espèce de mépris qui provient de votre orgueil. Vous vous êtes dit : « Ma manière d'aimer est la seule bonne, et cette femme-là qui aime autrement n'a pas de cœur. » Dès lors, moi, je me demande comment vous osez vous vanter d'aimer si fort et si bien la femme dont vous faites si peu de cas. »
(George Sand, Jean de La Roche, Chapitre XXV, pp.557-558.)
Le Physionomiste. La dernière leçon de Love va produire un nouvel effet de renverse sur Jean de La Roche. Une fois encore, un accès de colère enflammée le pousse à s'enfuir seul dans les bois. Cet épisode de chute se déroule d'une façon presque analogue à celui de la colère d'Hope, après son frottement avec son père, au chapitre XXI. Jean entrevoit à présent ses torts mais peine à se changer. C'est alors qu'il rencontre sur sa route son homme au sable à lui, vous l'avez dit : Junius Black, Junius Black arrivant comme la sève, l'orage sur un cheval... Nature ! nature ! m'écriai-je en sanglotant, l'épervier déchire le moineau, Junius Black va encore percer Jean de La Roche !... Ce chapitre plein d'humour est remarquablement écrit. George Sand réussit à élever son livre à un autre niveau. Elle dépasse finalement ses influences littéraires. Junius Black perce à jour, reconnaît sans peine le comte de La Roche, qui, lui, se croyait bien caché sous son déguisement depuis huit jours. Dans cette situation comique, où le plus simplet n'est pas celui qu'on désigne, Junius Black jette un regard très surpris sur ce drôle d'oiseau, à ce point excité par un amour que lui n'a jamais connu. Rébarbatif, résistant à la demande de complicité contrairement aux autres, c'est là que Junius Black, celui « qui ne sait pas mentir », apparaît en allégorie de la Raison. Cela rappelle un peu le regard perçant de Lautréamont sur Maldoror à la strophe VI-2 : « Il avait une faculté spéciale pour prendre des formes méconnaissables aux yeux exercés. Déguisements supérieurs, si je parle en artiste ! Accoutrements d'un effet réellement médiocre, quand je songe à la morale. » Comme l'homme au sable d'Hoffmann vis-à-vis de Nathanaël, Junius Black dénonce l'enfance dans Jean de La Roche. Son côté enfant est encore plus accusé lorsque l'affection de Black le fait subitement fondre en larmes. À travers Junius Black, George Sand semble porter un jugement de profonde puérilité sur ce romanesque ulysséen de L'Odyssée, fondé sur l'imagination et la pauvreté du dialogue, qu'elle s'était efforcée d'imiter jusque-là. (On pourrait aussi comparer cette scène avec la rencontre du Chant XIII, où, à peine arrivé à Ithaque, Ulysse échafaude une histoire abracadabrante sous l'œil amusé d'une maternelle Athéna qui sait son enfant.) La critique d'Homère épouse celle des passions. En même temps, Junius Black dépasse et dénonce à son tour l'homme au sable d'Hoffmann, ce Mentor malicieux, qui se réjouit sans intervenir du dernier « spectacle » d'accès de folie donné par Nathanaël. George Sand fera aussi monter Jean et Love sur un sommet, comme Nathanaël et Clara sur leur tour, mais leur union corrigera la chute de Nathanaël. À présent, Black ne se contente plus de passer tel un couteau. Il est aussi dans la couture. Il œuvre pour intégrer Jean dans la famille Butler. Et il confirme d'ailleurs le passage de relais pressenti à l'égard d'Hope : « Oui, en vérité, vous pourriez continuer l'éducation du jeune homme... » Comme Jean l'avait fait peu avant avec Hope, Junius Black l'interroge et le devine. Il recueille ses confidences, lui fait la morale, prodigue des conseils, et lui promet son aide.
« J'attendais avec impatience le retour des domestiques de M. Butler. Aussitôt qu'ils reparurent, je m'enfuis au fond de la montagne, en proie au sombre problème qui m'agitait. Love avait mis le doigt sur la plaie, et si mon âme malade n'était pas perdue, du moins elle était menacée sérieusement, car j'essayais en vain de me calmer. J'étais en colère contre elle, et je brisais les arbustes qui me tombaient sous la main en me figurant briser mon idole avec un amer soulagement.
Comme j'errais au hasard depuis deux heures, je me trouvai à l'improviste sur la route de Clermont, et je vis venir à ma rencontre un personnage déhanché, tout habillé de gris et monté sur un cheval de louage que suivait une espèce de guide. Je m'arrêtai court en reconnaissant Junius Black.
— Mon ami, s'écria-t-il en m'apercevant, approchez, approchez, je vous prie, et dites-moi dans quel hôtel du Mont-Dore est descendue la famille Butler... une famille anglaise qui doit être ici depuis huit jours ?
Je nommai l'hôtel sans daigner prendre la peine de changer mon accent. Si quelqu'un était incapable de me reconnaître, ce devait être M. Black.
Mais il se trouva que la chose la plus inattendue était précisément celle qui m'attendait. M. Black avait une mémoire fabuleuse et le sens de l'observation des lignes et des physionomies. Il me remercia de mon renseignement en levant son chapeau et en me disant : — Mille pardons, monsieur le comte ; je ne vous savais pas de retour en France, et je ne vous reconnaissais à première vue.
J'étais las de dissimuler, et j'étais d'ailleurs dans un paroxysme de totale désespérance. Je lui demandai de ses nouvelles, et lui témoignai combien j'étais surpris de sa pénétration. » (George Sand, Jean de La Roche, Chapitre XXV, pp.558-559.)
« — Eh bien ! faites ce que vous voudrez. Je pars. Adieu, monsieur Black. Dites à miss Butler que j'ai souffert tout ce qu'un homme peut souffrir... ou plutôt ne lui dites rien. Elle n'entendra plus jamais parler de moi. Adieu !
M. Black, qui était réellement un homme sensible et naïf sous sa froide enveloppe, m'arrêta en me prenant par le bras avec une touchante gaucherie.
— Non, mon cher ami, non ! s'écria-t-il ingénument, vous ne vous en irez pas comme ça, quand je sais, moi, ou quand je me persuade du moins que mademoiselle... Ma foi, je lâche le mot, j'ai toujours cru m'apercevoir que miss Love ne se consolait pas de votre absence, et si vous partez encore, Dieu sait si elle ne négligera pas la science, si elle ne deviendra pas triste, malade ! Enfin, monsieur, vous ne partirez pas, et fallût-il vous promettre... tenez ! je ferai tout ce que vous voudrez, et s'il vous faut ma parole, je vous la donne.
Ce bon mouvement de Junius fondit mon pauvre cœur froissé et trop longtemps solitaire. Je ne pus retenir mes larmes, et toute force m'abandonna.
J'attendrissais M. Black, mais je le dérangeais beaucoup, car il avait grande envie de regarder le pays autour de lui, et, tout en provoquant mes épanchements, il m'interrompait pour me parler géologie. Enfin, voulant avoir raison de ma douleur et de mon découragement, il s'assit près de moi sur le bord du chemin, et me fit les questions les plus candides sur le sentiment qui me dominait à ce point, et dont il ne se faisait aucune idée juste. Quand il crut me comprendre : — Écoutez, me dit-il, je vois ce que c'est, vous l'avez aimée lorsqu'elle était encore une enfant. Vous qui étiez un jeune homme fait, ayant déjà usé et peut-être un peu abusé de la vie, vous exigiez que cette jeune fille si pure et si simple eût pour vous une passion effrénée, car il eût fallu cela pour la décider à risquer la vie de son frère, et c'eût été là une mauvaise passion, peu excusable dans un âge si tendre et avec l'éducation saine qu'elle avait reçue. Voilà ce que vous vouliez d'elle, j'en suis certain, et je me souviens de l'avoir compris le jour où je vous vis ensemble au cratère de Bar, tout en ayant l'air d'être aveugle... Mais il ne s'agit pas de cela. Suivez mon raisonnement. — Vous avez été trop exigeant et trop impatient, mon cher ami ! Si, au lieu de vous brûler le sang et de vous épuiser l'esprit à désirer une solution alors impossible, vous eussiez su l'attendre ; si vous eussiez pris confiance en elle, en Dieu, en vous-même, tout ce qui vous est arrivé aurait pu ne pas être. Vous ne seriez pas parti, vous eussiez espéré un an, deux ans avec elle, car il y a tout ce temps-là que le cher Hope est hors de danger. Songez donc que votre départ était comme une rupture dont vous preniez l'initiative... »
(George Sand, Jean de La Roche, Chapitre XXV, pp.560-562.)
Si l'on accepte d'entrer dans cette fiction, la renverse de la responsabilité entre Hope et Jean dans l'échec du mariage est assez bien jouée. Ils devaient en fait se partager l'espace d'une même boite. Avec les éclaircissements apportés par Junius Black, la maladie d'Hope apparaît presque comme un étouffement face à l'intrusion soudaine et excessive (?) de Jean. L'espoir était ainsi dans le seul frein que Jean était capable de mettre à sa passion pour ne pas tout exiger. Finalement Hope (Espoir) portait donc bien son prénom comme victime plus que comme bourreau. Est-ce une explication réellement convaincante ? Jean de La Roche a-t-il vraiment été ce visiteur passionné, envahissant et excessif ? Il nous semble que son tempérament ardent et passionné se mesurait plus dans la solitude que chez les Butler. Mais après tout, il y avait bien cette scène, sur laquelle nous avons commencé, où l'enfant jouait à être effrayé. Au fond, il s'agit bien de poésie de la renverse. Ce genre d'histoire, comme une construction en équilibre précaire sur le bord d'un cratère, offre une richesse d'effets et d'émotions différés lorsqu'elle est maîtrisée. Et George Sand s'avère plutôt habile dans l'écriture. Il y a tout de même aussi une certaine finesse dans l'approche psychologique lorsque Black révèle qu'ils ont envoyé la lettre de rupture « pour répondre au désir de la comtesse », la mère de Jean de La Roche, qui leur avait écrit qu'elle préférait que son fils perde tout espoir, plutôt que de le voir attendre dans son état. Les révélations sur la mère de Jean viennent troubler le point de vue confortable imposé par le narrateur. (Les dialogues de la dernière partie soulagent le lecteur en le dégageant du personnage. On touche par là au roman de formation mais sous une forme peut-être plus psychanalytique que chez Goethe. Wilhelm Meister revient peu sur ses parents.) Dans L'Odyssée, la mère d'Ulysse n'offre pas la même complexité. (Et Laërte ne correspond pas plus au portrait d'un père libertin.) En revanche, il y a sûrement quelque chose de Pénélope et d'Ulysse vus par Télémaque. Jean de La Roche serait comme un mélange de Télémaque et d'Ulysse.
Nous retiendrons de ce chapitre la prompte reconnaissance de Jean de La Roche par Junius Black : « M. Black avait une mémoire fabuleuse et le sens de l'observation des lignes et des physionomies. Il me remercia de mon renseignement en levant son chapeau et en me disant : — Mille pardons, monsieur le comte ; je ne vous savais pas de retour en France... » Il n'est pas question de formule « beau comme... » ici, mais cela s'inscrit tout à fait en correspondance avec l'entrée en scène de Mervyn à la strophe VI-3 des Chants : « Mais, si l'on s'approche davantage, de manière à ne pas amener sur soi-même l'attention de ce passant, on s'aperçoit, avec un agréable étonnement, qu'il est jeune ! De loin on l'aurait pris en effet pour un homme mûr. La somme des jours ne compte plus, quand il s'agit d'apprécier la capacité intellectuelle d'une figure sérieuse. Je me connais à lire l'âge dans les lignes physiognomoniques du front : il a seize ans et quatre mois ! » Mervyn serait comme une entité déguisée. Cela place un peu Maldoror à l'égard de Mervyn dans la lignée du Junius Black de Sand à l'égard de Jean de La Roche, et de l'homme au sable d'Hoffmann à l'égard de Nathanaël. C'est une sorte de passeur. On pourrait y ajouter les autres variantes du roman. Nous avons déjà comparé la lettre envoyée par Hope avec celle que Mervyn envoie à Maldoror. Le transport de Love dans le sofa de son hôtel après son accident est moins mystérieux et moins dramatique, mais aussi assez proche du retour de Mervyn chez ses parents à la strophe VI-4. Toutefois, Maldoror ne jette pas de sable dans les yeux, seulement des blocs de poux concassés, et aux yeux des villes...
Puisqu'on en est aux rapprochements avec les Chants de Maldoror, il faut souligner le choix de George Sand de parler d'une famille anglaise en France. Cela rejoint le choix de Théophile Gautier dans le roman Jettatura (1856), dont nous avons vu l'importance à l'égard du volcan, celui de Prosper Mérimée dans son roman Colomba (1840), et, à un moindre degré, le choix de Balzac dans La Fille aux yeux d'or (1835). C'est remarquable mais, sans malice, la poésie des Anglais en France, si poésie il y a, nous échappe encore... Rallumons plutôt la querelle des universaux. « Je lui répondis à tout hasard que j'avais une belle grande femme presque aussi blanche qu'elle, trois filles et deux garçons. » (Chap. XX) George Sand ne nous paraît pas avoir abusé de stéréotypes. En comparaison, Lautréamont jouerait davantage avec les clichés folkloriques, notamment vestimentaires. George Sand insiste à certains moments sur le shake-hands, sur le sens du devoir, sur la ponctualité, sur le flegme aussi, des anglais. Mais cela se justifie peut-être par rapport aux idées exprimées sur le cœur de pierre et « la pâte commune au genre humain ». Pour l'écrivain, la mesure de la différence était probablement plus sensible avec une culture étrangère. Et l'Angleterre était peut-être à cette époque la nation rivale privilégiée, à défaut d'être la dernière ennemie en date. (Vers 1859, Napoléon III devait combattre les forces de l'Autriche en Italie.) Si nous la voyons peu chez Sand, la poésie nous apparaîtrait finalement plus chez Lautréamont où les vêtements, grâce aux Anglais, prendraient un sens de « déguisements ». Celui qui les porte semblerait se cacher ou avoir quelque chose à préserver de l'universel. (Rappelons que notre poétique Rocambole n'a rien à voir avec « la police, ce bouclier de la civilisation, » qui le recherche « avec persévérance, depuis nombre d'années ».) Il enfonce la tête jusqu'aux épaules dans les complications cotonneuses d'une encolure ; mais, la conscience volatilisera this ostrich ruse. Mervyn voudrait échapper à Maldoror ? Impossible. Impossible, si le mal voulait s'allier avec le bien.
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« Sommes-nous heureux parce que nous sommes bons, ou sommes-nous bons parce que nous sommes heureux ? Le Sancy s'appelle-t-il le Sancy parce qu'il a appartenu à Harley de Sancy, ou parce qu'il pèse cent six carats ? » (Victor Hugo, Les Misérables, Cinquième partie, Livre 6, Chap. II.) |
Le Puy de Sancy. La montée du puy de Sancy racontée dans l'avant-dernier chapitre du roman est une scène assez étonnante. Les Butler désirant voir le soleil se lever depuis le sommet du Sancy partent de leur hôtel dans la nuit. Jean (Jacques) fait partie des porteurs du fauteuil de Love. Tandis qu'un guide s'occupe de trouver un cheval pour Junius Black, ce dernier discute avec Love et laisse échapper qu'il a revu Jean de La Roche. S'amusant de ses maladresses, renversant les reproches de Jacques à l'égard de sa mystérieuse femme, et blâmant Jean de La Roche pour son abandon et sa longue absence, Love entend se faire désirer : « Jean fera donc bien de m'examiner de son mieux et même de m'espionner au besoin, avant de se permettre de venir réclamer ma parole, et quant à moi, ce ne sera pas avant d'avoir soumis son amour à une longue épreuve que je lui rendrai le mien. » (Chap. XXVI) On peut voir là, j'allais dire son côté maternel, plutôt un trait de l'amour. Contrairement à Junius Black dont le bafouillement résiste au mensonge, elle accepte d'être complice, d'entrer dans le jeu de son déguisement romanesque, comme elle entrait dans le jeu de son petit frère en faisant mine de l'effrayer avec sa chevelure de lichens. (Elle a bien sûr reconnu Jean de La Roche, et le lui avouera par la suite.) C'est ce qui différencie le mariage d'amour du mariage de raison. Découvrant au passage d'un torrent que Jean est l'un de ses porteurs, Love est à la fois ravie d'avoir été entendue et inquiète de le voir faire ces efforts. À partir de là, l'épisode prend un tour assez extraordinaire. Les choses s'emballent sans dessein prémédité. Jean semble convertir dans cet effort toute l'énergie qu'il mettait habituellement dans la fuite. Nous avons déjà évoqué le rattrapage et le dépassement du frère et du père, partis sans les attendre, et la course effrénée qui va finalement les conduire jusqu'au sommet.
« J'encourageai Leclergue en patois. Quoique bien payé par M. Butler, il l'était encore plus par moi, et il ne se ménageait pas. Au bout d'une demi-heure de marche, nous avions rejoint Hope, M. Butler et leurs guides ; mais, comme nous étions lancés sur la pente ascendante des premiers échelons de la montagne, nous ne nous arrêtâmes pas, et bientôt nous laissâmes tout le monde derrière nous. Nous marchions toujours plus vite à mesure que la montée devenait plus rapide, comme font les chevaux courageux quand ils sont chargés, l'animal comprenant tout aussi bien que l'homme que l'ardeur de la volonté allége seule la fatigue.
Il n'y avait plus de trace de sentier. Nous gravissions des touffes de gazon toutes rondes, jetées par les pluies en escaliers capricieux et trompeurs sur des talus de gravier. Les pieds des animaux avaient achevé de degrader le flanc de la montagne. J'éprouvai là une fatigue qui tenait du vertige, mais ce ne fut qu'aux premiers moments. Je fus bientôt pris de cette fièvre qui décuple les forces, et je portai Love sans respirer jusqu'à la source de la Dordogne, qui commence à sourdre au jour au milieu d'une vaste nappe de neige immaculée.
Nous avions beaucoup devancé le reste de la caravane. Nous posâmes le fauteuil pour l'attendre, et Leclergue se jeta de son long par terre avec le sans-façon permis dans la circonstance et avec un peu d'affectation aussi, pour montrer que la peine valait bien le salaire.
Quant à moi, je restai debout à distance. Love, qui ne pouvait faire un pas, m'appela, et, me voyant couvert de sueur sous la bise glacée, elle m'ordonna de prendre son manteau, que je refusai obstinément. — Vous êtes un entêté ! me dit-elle alors avec une véritable colère maternelle, vous avez voulu porter, ce n'est pas votre état, et vous n'en pouvez plus ! Vous en serez malade, vous en mourrez peut-être !
Et des larmes coulèrent sur ses joues pâlies par le froid, qui tout à coup se couvrirent d'une vive rougeur, comme si son amour se fût trahi en dépit d'elle-même. Son émotion me rendit presque fou. Je faillis me jeter à ses pieds, mais la présence de Leclergue me retint. Que signifiaient donc toute cette raison, toute cette prudence et toute cette méfiance dont elle venait de rédiger pour ainsi dire le programme cruel en parlant de moi à M. Black en ma présence, et avec le soin de ne m'en pas laisser perdre une parole ?
Immobile devant elle, je regardais sa nuque blanche inondée de boucles noires, et je devinais, aux moindres ondulations de sa tête penchée en avant, les larmes qu'elle ne pouvait plus retenir. J'étais donc aimé, aimé éperdument peut-être, et elle ne voulait pas me la laisser deviner ! Pourquoi ce jeu terrible pour tous deux ? Était-ce fierté à cause de ma fortune refaite et de la sienne compromise ? Non ! Love était comme son père, elle ne savait jamais rien des choses d'argent, ou si elle les savait, elle n'y pensait pas, elle n'y pouvait pas penser. C'était donc autre chose : du dépit peut-être, un dépit réel et profond de m'avoir vu renoncer à elle dans un temps où elle ne renonçait pas à moi ? — Ah ! si cela pouvait être ! me disais-je. Si elle avait souffert autant que moi... c'est-à-dire si elle m'aimait comme je l'aime !
Tout se résumait dans cette pensée. J'étais ivre de joie, et la peur me retenait encore. J'allais lui parler à cœur ouvert, et, au moindre mouvement qu'elle faisait, je tremblais de rencontrer son regard déjà séché et son malicieux sourire recomposé sur sa figure impénétrable.
Elle rompit le silence, sans se retourner.
— Est-ce que vous croyez, me dit-elle en me montrant la cime du Sancy, que mon père et mon frère arriveront à temps pour voir de là-haut le soleil sortir de l'horizon ?
— Je ne le crois pas, répondis-je ; mais vous, ne souhaitez-vous point le voir ?
— Je sais, répondit-elle, que c'est une des plus belles choses du monde, mais comme cela ne se peut pas...
— Mais si cela se pouvait ?
— Je vous dis, reprit-elle d'un ton ferme, que cela ne se peut pas, et que je n'y songe pas.
Je m'approchai de Leclergue, qui dormait déjà. — Camarade, lui dis-je à l'oreille en le réveillant, veux-tu gagner cinq cents francs tout de suite ?
— Avec plaisir, monsieur !
— Eh bien ! relève-toi et emportons la demoiselle jusqu'à la croix du puy.
— Diable ! dit-il, porter là-haut une personne ? ça ne s'est jamais fait. Est-ce possible ?
— C'est possible, puisqu'on y a porté une croix et des pierres. Veux-tu mille francs ?
— Non, je suis un honnête homme : cinq cents francs, c'est bien payé ; mais si j'en crève, vous aurez soin de mon vieux père. Je n'ai que lui à nourrir.
— Je te jure d'avoir soin de lui. Veux-tu ?
— Mais vous ? vous ne pourrez pas !
— Est-ce que je vais mal ? est-ce que je te fatigue ?
— Non ! vous allez mieux que pas un. Allons ! en route. Vous passerez devant ?
— Non, je veux faire le plus difficile. Attends ! je t'avertis que la demoiselle dira non. Elle aura peut-être peur. Ça ne fait rien. Tu avanceras tout de même. C'est moi qui commande.
— C'est bien, mais ce n'est pas le tout de commander, il faut rendre l'homme capable d'obéir. Avez-vous quelque chose à me faire boire ?
— Oui. Voilà de l'eau-de-vie pour toi, lui dis-je, en lui donnant une gourde.
— Où me conduisez-vous ? s'écria Love en nous voyant repasser le brancard dans nos bricoles de cuir.
— À deux pas plus loin, lui répondis-je ; il fait trop froid ici pour nous qui avons chaud. C'est le camarade qui veut sortir de ce corridor de neige.
Elle nous demanda plusieurs fois s'il n'était pas temps de s'arrêter ; mais nous allions toujours, en lui disant que nous arrivions. Quand, après les neiges, elle se vit au pied du cône, elle s'écria qu'elle ne voulait pas aller plus loin ; mais nous étions déjà lancés, et, comme elle faisait mine de se lever pour arrêter Leclergue : — Miss Love, lui dis-je avec autorité, il est trop tard ; si vous faites un mouvement, vous nous faites tomber, et nous sommes perdus tous les trois !
Elle se tint immobile, les mains crispés sur les bras du fauteuil et retenant sa respiration.
Si l'effort fut grand, Leclergue seul s'en aperçut, et encore avait-il le moins de peine, puisqu'il enlevait sans être chargé de retenir. Quant à moi, je ne m'aperçus de rien ; je n'étais plus dans les conditions régulières de la vie, et je crois que si le cône eût été du double plus haut, je l'eusse escaladé sans effort ; je jouais le tout pour le tout, il m'était absolument indifférent de mourir là, si je ne devais pas être aimé. Pourtant, lorsque j'arrivai, je tombai sur mes genoux en déposant le fauteuil sur le bord de la plate-forme. Leclergue, sans s'inquiéter de personne, défit sa bricole, et, en homme qui connaît tous les dangers de sa profession, descendit en courant le revers du cône, puis se jeta dans un buisson pour ne pas rester exposé sans manteau à l'air vif et saisissant qui fouettait la cime nue.
J'étais donc seul avec Love, mais sans m'en rendre compte, car je perdis un instant la notion de moi-même, je fermai les yeux comme si j'allais m'endormir, et, les rouvrant aussitôt, je regardai avec étonnement autour de moi, comme si j'avais dormi une heure. J'avais tout oublié et je contemplais, pour ainsi dire en rêve, les abîmes perdus sous mes pieds et l'immensité des brumes déployées autour de moi. Le soleil se levait splendide et balayait les vapeurs étendues sur la terre comme un lac sans limites. À travers ce voile grisâtre, les terrains diaprés et les horizons roses commençaient à apparaître comme la vision du mirage. C'était sublime et presque insensé d'apparence ; mais où donc était Love dans tout cela ?
Je regardais stupidement le fauteuil vide posé devant moi. Que faisait là ce meuble d'auberge, en toile rouge et jaune, planté fièrement à côté de la borne trigonométrique qui marque la cime la plus élevée de la France centrale, au pied de la croix de bois brisée par la foudre, qui tient là sa haute cour et célèbre ses grandes orgies les jours de tempête ? Ce fauteuil me faisait l'effet d'une aberration du pauvre Granville dans ses derniers jours de fantaisie délirante. Tout à coup, je me rappelai Love, et je fis un grand cri où s'exhala toute mon âme. Elle était donc tombée dans le précipice ? Que pouvait-elle être devenue ?
Je sentis alors quelque chose de frais sur mon front, c'était sa main. Elle était à genoux près de moi, elle m'enveloppait de ses vêtements, elle m'entourait de ses bras.
— Jean de La Roche, me dit-elle, tu as donc voulu mourir ici ? Eh bien ! mourons ensemble, car je jure que j'ai assez souffert, et que je ne redescendrai pas sans toi cette montagne.
— Je ne mourrai pas, je ne peux pas mourir si tu m'aimes ! m'écriai-je en me relevant. Je la forçai de se rasseoir sur le fauteuil, et, prosterné à ses pieds, j'appris de sa bouche qu'elle m'avait reconnu dès le premier jour. — Comment ne t'aurais-je pas reconnu, me dit-elle, puisque je t'avais toujours aimé ?... mais, mon Dieu ! qu'est-ce que je vous dis là ? moi qui m'étais promis de vous étudier et de vous faire attendre !
— Méchante ! m'écriai-je, pourquoi ces froides résolutions et cette prudence hypocrite quand tu me voyais là perdu de chagrin et d'amour, prêt à renoncer à toi et à en mourir peut-être ?
— Renoncer à moi ! reprit-elle avec une sorte de colère tendre : voilà ce que je ne peux pas vous pardonner d'avoir fait et de songer à faire encore quand le doute vous revient. Tenez, Jean, vous ne m'aimez guère !
— Et vous, vous ne m'aimez pas du tout, si vous ne sentez pas que je vous adore !
— Que la volonté de Dieu soit faite ! répondit-elle en se jetant dans mes bras ; je sens bien que notre amour vient de lui, puisqu'il est plus fort que toute ma raison, tout mon ressentiment et toute ma peur. Aimez-moi en despote, si vous voulez ; soyez injuste, aveugle, jaloux : me voilà vaincue, mon cher mari, et je vois bien que tout ce qu'on peut dire contre la passion ne sert à rien, quand la passion commande. »
(George Sand, Jean de La Roche, Chapitre XXVII, pp.571-575.)
Cette scène ne manque pas de poésie, il y a plusieurs aspects intéressants qui viennent à l'esprit, mais l'ensemble reste à nos yeux un peu confus et bizarre. Cela surprend mais n'emporte pas. Il s'y mêle des aspects religieux qui ne sont pas fréquents. Se sentant mis à l'épreuve, Jean se pique au jeu. L'émotion croissante de Love le stimule et l'amène à pousser la performance toujours plus loin. Cela devient une véritable « passion ». Le parallèle avec le Christ au Golgotha est bien suggéré par le texte : « emportons la demoiselle jusqu'à la croix du puy » ; puis « C'est possible, puisqu'on y a porté une croix... » ; et enfin « ce meuble d'auberge, en toile rouge et jaune, planté fièrement à côté de la borne trigonométrique qui marque la cime la plus élevée de la France centrale, au pied de la croix de bois brisée... » Jean reste aussi obsédé par le besoin d'entendre Love lui déclarer son amour. Et comme l'on dit : « il faut que ça sorte ». Leur station au niveau de la source de la Dordogne « qui commence à sourdre au jour au milieu d'une vaste nappe de neige immaculée » lui offre une autre stimulation opportune. « ...me voyant couvert de sueur sous la bise glacée... » Comme la sueur résultant de ses efforts, il s'agit d'une image d'ouverture de vanne. Love lui en offre aussi des reflets multiples par ses réactions : tout d'abord la proposition du manteau, qui rappelle au passage le dialogue entre Mario et Maldoror de la strophe III-1, la phrase de colère maternelle, et les larmes. « Et des larmes coulèrent sur ses joues pâlies par le froid, qui tout à coup se couvrirent d'une vive rougeur, comme si son amour se fût trahi en dépit d'elle-même. Son émotion me rendit presque fou. » Il va prendre en effet la décision étonnante de continuer l'ascension. Certes, il capte cette idée insensée dans la question de Love. Mais il y répond aussi parce que ça lui convient. Il s'abandonne désormais à la fonte et à la quête du fugitif. En ce qui le concerne, il y a la poursuite de ses efforts : Il regorge de forces à transpirer. En ce qui concerne Love, il sent quelque chose venir : « je regardais sa nuque blanche inondée de boucles noires, et je devinais, aux moindres ondulations de sa tête penchée en avant, les larmes qu'elle ne pouvait plus retenir ». Cette image des boucles nous rappelle L'Odyssée d'Homère : Plusieurs fois « de la tête d'Ulysse la déesse » Athéna fait « descendre les cheveux en boucles, pareils à la fleur de jacinthe ». Autrement dit, c'est une manifestation du divin. Là, souvenons-nous également de la fleur et du sœler au sommet du Falberg enneigé dans Séraphîta de Balzac. Tout cela correspond à ce que j'appelerai la poésie de « la Bonne-Nouvelle ». Nous avions trouvé un peu faible la rencontre de Jean avec la vieille Catherine comparée à celle d'Ulysse avec sa vieille nourrice Euryclée, mais George Sand a manifestement décalé cette poésie de « la Bonne-Nouvelle » dans ce chapitre. Que peut espérer Jean au sommet du Sancy sinon « un rendez-vous insensé » ? (Nous tirons l'expression de La Chute de la maison Usher d'Edgar Poe.) Ce n'est pas qu'un rendez-vous pressant avec l'aube. En hiver, il n'y aurait aucun espoir de voir de la neige fondre en s'élevant. Seulement, comme dans Séraphîta, c'est la période du dégel. Jean est rentré en mai, et la neige n'occupe plus que certains vallons. En montant, ils sont bientôt en effet « après les neiges », puis ils atteignent « la cime nue ». On est vraiment là dans les manifestations de l'« âmour ». C'est une recherche de point triple, de point singulier, où coïncident sa jouissance phallique, la déclaration d'amour tant attendue de Love, et cette « Bonne-Nouvelle » supplémentaire, ce quelque chose d'une présence divine illustrée finalement par ce fauteuil vide à côté de la borne et de la croix. Même s'il y a en apparence un aspect phallocrate dans l'extase de Jean, cette recherche de plénitude est peut-être une expression modale plus féminine (pas-toute) que masculine.
Ceci dit, lorsqu'on connaît un peu mieux la poésie des chaises — lisez par exemple quelques nouvelles de Prosper Mérimée — on se raisonne, on s'aperçoit du caractère illusoire de cette impression de présence divine. C'est la fusion des personnages qui triomphe, et le fauteuil vide, qui semble laisser planer la présence d'un invisible, ne vient en fait qu'équilibrer le bilan de cette fusion. Deux ne font plus qu'Un plus un reflet. Il faut alors bien voir le fauteuil comme un miroir qui ne reflète en fait que l'image de leur unité nouvelle. Image divine si vous voulez...
Si l'on brûle un peu les étapes de cette ascension, il y a deux autres aspects poétiques. Le plus évident est sans doute la correspondance avec le lever du soleil. Love dans son fauteuil finit par se voir comme la fameuse « aurore au beau trône » d'or d'Homère. En reprenant ses esprits, Jean voit tout d'abord le soleil se lever, puis il s'étonne du fauteuil vide. Néanmoins, si Love apparaît ainsi comme le soleil, ou plutôt le reflet du soleil, il y a bien le sentiment d'une urgence, d'un rendez-vous avec un phénomène qui n'attendra pas, et avec lequel ils doivent s'accorder. L'autre aspect concerne l'étrangeté de l'arrivée au sommet. Même s'il est dit que Jean tombe à genoux, brisé comme la croix, on a l'impression qu'il s'envole. La vision du second porteur redescendant s'abriter, puis celle du fauteuil vide, l'évocation des abîmes, donnent l'impression d'avoir passé la colonne d'Hercule, de survoler la cime. Le seuil de l'évanouissement ou du sommeil marque un peu aussi une forme de décollage de son esprit. Cela ne nous porte pas vraiment, mais il y a sûrement là de la part de George Sand une recherche du sublime. Nous retrouvons aussi l'impression précédente d'un oiseau qui enlèverait sa proie. « ...elle m'entourait de ses bras. » Souvenons-nous de cette image, homérique d'ailleurs, de l'aigle enlevant un serpent pour partie enroulé dans ses pattes. Comme on l'a vu avec Shelley, elle n'est pas étrangère aux images d'éruption (volcanique ou solaire). Homme et femme illustrent ce couple animalier d'une autre façon. « Je sentis alors quelque chose de frais sur mon front, c'était sa main. » C'est assez joli. (Nous retrouverons ce geste dans Laura, voyage dans le cristal. Il est très sandien.) D'une part, il y a l'effet d'un atterrissage, d'un contact renoué avec le sol. D'autre part, s'agissant d'une main « au front », il y a comme l'impression d'une atteinte du ciel qui conclut l'extase. C'est une dimension gigantesque qui se résorbe. Le contact glacé s'oppose a priori à la foudre ardente qui tombe parfois sur les fronts lamartiniens, mais l'interruption qui le rend à sa taille humaine s'accorde avec la croix brisée par la foudre.
Finalement, le caractère volcanique du lieu n'est pas très exploité. Ce qu'on a dit à propos de l'interprétation du complexe d'Empédocle pour le cratère de Bar est moins vrai pour le Sancy. Le mythe d'Empédocle s'actualise bien par rapport au désir (suicidaire) en passant de la mort à l'amour. Comme le lac tari du cratère de Bar, la chaise vide semble souligner particulièrement l'extinction du puy. Il est logique que cette image s'impose à la fin de « l'extase » de Jean. Peut-être devrions-nous remarquer que Leclergue est présenté comme un Hercule au début du chapitre : « Le porteur de devant était une espèce d'Hercule... » Il disparaît en fin d'ascension « se jeter dans un buisson » Ce n'est certes pas un buisson ardent, mais il est censé le protéger du froid du vent. Rappelons que dans la mythologie grecque, Hercule se trouve sur un promontoire lorsqu'il endosse la fameuse tunique de Déjanire, empoisonnée par le sang de l'hydre de Lerne, et il demande à ce qu'on emmène son corps sur un pic dominant l'Œta pour y être incinéré. L'évocation d'Hercule pour souligner la force physique est en fait banale, et le personnage mythologique n'ajoute pas grand chose à l'effet poétique. (Gardons en mémoire le lien entre bûcher et buisson.) Au demeurant, il y a souvent un observateur potentiel caché dans un buisson chez Sand. Nous l'avions noté déjà deux fois à propos de Jean de La Roche au cours du roman. C'est une chose qu'on rencontre une fois avec Maldoror à la strophe IV-3 des Chants : « Je me recachai derrière le buisson, et je me tins tout coi, comme l'acantophorus serraticornis, qui ne montre que la tête en dehors de son nid. » Cela pourrait faire partie des réseaux sémantiques du feu et de l'œil. Par ailleurs, dans Atala, le désir cannibale (1994) Pierre Glaudes a présenté l'aspect sexuel du « serpent à sonnettes (sic) remuant dans les buissons » tel que l'a raconté Chateaubriand, dans Voyage en Amérique ou dans Mémoires d'Outre-tombe, à propos de sa visite aux chutes du Niagara (Chap. II). Love enveloppant et entourant Jean de ses bras réalise une position assez semblable à celle de l'homme dans le buisson.
Parce qu'il n'y a qu'un récit de l'ascension, cette scène se voit moins a priori dans la poésie de la renverse. Pourtant tous les sommets, tous les culs-de-sac, toutes les impasses nous condamnent un peu d'office à la renverse. (Remarquons d'ailleurs que la définition de l'orgasme, dans le dictionnaire Petit Larousse, implique bien la notion de sommet : « Point culminant du plaisir sexuel. ») L'espace physique semble là influencer tout particulièrement l'esprit. Ce chapitre est surtout une renverse de capuchon sans mouvement d'aller-retour. Ou bien plutôt bref : « Inclinez la binarité de vos rotules vers la terre et entonnez un chant d'outre-tombe. » C'est un passage de l'obscurité à la lumière, c'est-à-dire à la vérité. Il y a dévoilement du guide et acceptation du mariage par Love. Le dernier chapitre condensera ensuite, en seulement quatre pages, leur mariage et dix ans de vie heureuse sans évènement véritablement saillant, sinon la naissance d'enfants et la mort de Junius Black qui affecte Hope. Le roman Jacques (1834) de George Sand s'achevait aussi par l'ascension d'une montagne enneigée, mais le héros se suicidait. Jean de La Roche offre une chute en pente beaucoup plus douce... Rétrospectivement, il n'y a que l'épisode du cratère de Bar et celui-ci qui soient des renverses en altitude pour Jean. Il faudrait peut-être distinguer celles-ci des deux autres (à la scierie et à l'hôtel du Mont-Dore) qui étaient plutôt des plongées, des retours en lui-même. Au cratère de Bar, il y avait déjà l'idée de mourir dans le volcan et Love surgissant à ce moment presque de l'image du ciel. (Rév. février 2006)
George Sand a quand même bien travaillée. On se demande bien comment les Auvergnats n'ont pas encore songé à promouvoir l'ascension du puy de Sancy comme voyage de noce : N'allez plus vous marier à Venise ! quelle idée ! Allez plutôt faire l'ascension du puy de Sancy... Laissez le Volcan vous unir... Vous partirez à trois heures du matin... à pied... pour arriver à six heures au sommet du puy, avec le soleil levant... Eh oui, le mariage doit se vouloir !... Bon, allez, la spiritualité serait en option... À côté, sauf mon respect, Vulcania, ce serait de la gnognotte. (Rév. août 2006)