Voltaire, Micromégas, rapprochement avec Hamlet, la baleine, l'intelligence des mites (I-12, II-9, IV-1)
L'obscure invocation du pou par Maldoror, en réponse à l'offre d'hospitalité du fossoyeur, est une bizarrerie de la strophe I-12 non encore élucidée : « — O pou vénérable, toi dont le corps est dépourvu d'élytres, un jour, tu me reprochas avec aigreur de ne pas aimer suffisamment ta sublime intelligence, qui ne se laisse pas lire ; peut-être avais-tu raison, puisque je ne sens même pas de la reconnaissance pour celui-ci. Fanal de Maldoror, où guides-tu ses pas ? » On sait qu'elle a remplacé l'une des mentions de Dazet dans la première version imprimée de 1868 découverte par Rémy de Gourmont : « — Dazet, tu disais vrai un jour ; je ne t'ai point aimé puisque je ne sens même pas de la reconnaissance pour celui-ci. » La question de l'intelligence a donc été introduite en même temps. Elle est à nouveau évoquée par le crapaud, autre remplaçant de Dazet, à la strophe suivante : « Regarde ma figure, calme comme un miroir, et je crois avoir une intelligence égale à la tienne. » Mais il faut avouer que le lien devient maigre après la disparition de ce nom. Cela ne traduit plus qu'une certaine obsession des divers personnages à mesurer leur intelligence : « L'homme dit : « Je suis plus intelligent que l'océan. » » (I-9) ; « Je ne me crois pas moins intelligent qu'un autre... » (IV-1) Sur cette notion, nous avions aussi remarqué la précision « qui ne se laisse pas lire » dans le conte L'Homme des foules d'Edgar Poe. La proximité phonétique entre « pou » et « Poe » est amusante mais on ne saurait bien sûr la compter en indice. Nous aurons bientôt l'occasion de rediscuter d'Edgar Poe pour de meilleures raisons à propos de cette strophe.
Nous allons présenter un rapprochement inattendu et curieux avec le conte Micromégas (1752) de Voltaire qui s'achève, comme l'on sait, sur le don d'un livre aux pages toutes blanches, superbe chute, que les yeux ne peuvent pas lire. Notre attention a été éveillée par une phrase de Micromégas qui rappelle l'invocation de Maldoror : « O atomes intelligents... » La relation intertextuelle avec la strophe I-12 est faible. Néanmoins, en relisant le conte, nous avons perçu un rapprochement avec la scène du cimetière d'Hamlet. Il nous amène à penser que Voltaire n'est pas passé à côté de la poésie de cette scène ; la mauvaise foi de son jugement sur Hamlet, — l'accusation du mauvais goût de Shakespeare à cause de cette scène du cimetière en particulier, — n'en ressort que mieux à nos yeux. Nous retrouvons aussi dans Micromégas la maîtrise de Voltaire de cette figure de la chute que nous avions eu l'occasion de montrer dans Le Taureau blanc (1774) à la fin de nos commentaires sur le conte Vathek (1786) de William Beckford. Nous nous référons au texte de l'édition établie par Sylvain Menant disponible sur le site Gallica de la Bibliothèque Nationale de France. Micromégas a été publié pour la première fois en 1752 mais, d'après Guillaume Picot, la caricature de Fontenelle dans le personnage du Saturnien ferait remonter son écriture à 1739. Voltaire raille des aspects du voyage de Maupertuis, Celsius, etc., dans le grand Nord en 1736-37 pour mesurer un arc de méridien (cf. Notice de l'édition Nouveaux Classiques Larousse). Cela apporta la preuve de l'aplatissement de la planète aux pôles. Quoi qu'il en soit, Voltaire a apporté des corrections après 1752 et le texte que nous utilisons doit correspondre à sa dernière édition (probablement 1775).
Le conte Micromégas est sous-titré Histoire philosophique. Il livre des réflexions critiques sur l'essor et l'usage des Sciences, objets de nouveaux enjeux de pouvoir et d'autorité au début du XVIIIème siècle. Poétiquement, il va nous permettre de bien voir l'introduction de certains thèmes comme la guerre ou l'érotisme qu'on retrouve dans les Chants de Maldoror. Micromégas (« Petit-grand » en grec) est un jeune homme de six cent soixante-dix ans originaire de l'étoile Sirius. Son monde est d'une autre échelle que le nôtre, il mesure huit lieues de haut (38,88 km). L'histoire commence par son bannissement de la cour et son départ de Sirius. (Si son crime est d'une autre nature, cette situation le rapproche déjà d'Hamlet, envoyé en exil en Angleterre avant de revenir au Danemark au dernier acte.) Ils nous replongent dans la problématique des Sciences à l'époque de Francis Bacon, à savoir le conflit entre l'autorité conférée par l'observation, l'expérimentation et l'induction, et l'autorité établie sur la possession de la parole révélée (livre saint) ou établie en dogmes (décadence scolastique). Voltaire réduit souvent l'expérimentation scientifique à la dissection des insectes. Dans l'histoire, cela va justifier l'intérêt de Micromégas pour l'observation des mites terriennes... « un jeune homme ... que j'ai eu l'honneur de connaître dans le dernier voyage qu'il fit sur notre petite fourmilière... » Au delà du comique facile (couper les cheveux en quatre) Voltaire y a probablement vu une obsession révélatrice. C'est déjà un des aspects de la critique des scientifiques que nous comprenons comme l'ambition d'égaler le Créateur.
« Vers les quatre cent cinquante ans, au sortir de l'enfance, il disséqua beaucoup de ces petits insectes qui n'ont pas cent pieds de diamètre, et qui se dérobent aux microscopes ordinaires ; il en composa un livre fort curieux, mais qui lui fit quelques affaires. Le muphti de son pays, grand vétillard, et fort ignorant, trouva dans son livre des propositions suspectes, malsonnantes, téméraires, hérétiques, sentant l'hérésie, et le poursuivit vivement : il s'agissait de savoir si la forme substantielle des puces de Sirius était de même nature que celle des colimaçons. Micromégas se défendit avec esprit ; il mit les femmes de son côté ; le procès dura deux cent vingt ans. Enfin le muphti fit condamner le livre par des jurisconsultes qui ne l'avaient pas lu, et l'auteur eut ordre de ne paraître à la cour de huit cents années.
Il ne fut que médiocrement affligé d'être banni d'une cour qui n'était remplie que de tracasseries et de petitesses. Il fit une chanson fort plaisante contre le muphti, dont celui-ci ne s'embarrassa guère ; et il se mit à voyager de planète en planète, pour achever de se former l'esprit et le cœur, comme l'on dit. Ceux qui ne voyagent qu'en chaise de poste ou en berline seront sans doute étonnés des équipages de là-haut car nous autres, sur notre petit tas de boue, nous ne concevons rien au-delà de nos usages. Notre voyageur connaissait merveilleusement les lois de la gravitation, et toutes les forces attractives et répulsives. Il s'en servait si à propos que, tantôt à l'aide d'un rayon du soleil, tantôt par la commodité d'une comète, il allait de globe en globe, lui et les siens, comme un oiseau voltige de branche en branche. »
(Voltaire, Contes en vers et en prose, Micromégas, Chapitre Ier)
Arrivé dans notre système solaire, Micromégas visite la planète Saturne où les habitants sont des nains de mille toises de haut (1,95 km). Il se lie d'amitié avec le secrétaire de l'académie de Saturne. Après avoir échangé leurs connaissances pendant un an, ils décident de faire ensemble un petit voyage philosophique dans l'espace. Leur départ, au début du chapitre III, débute clairement la figure de la chute. Nous sommes loin d'y voir un pur « divertissement ». En fait, on devrait plutôt situer le début de la chute dans le bannissement du Sirien. Mine de rien, tout finit par tomber, par être entraîné, dans son mouvement. L'enlèvement du Saturnien en est une étape. Nous verrons à la fin du conte la pertinence de la chute du bateau des terriens dans la poche du fait de l'anecdote homérique sur « le rire inextinguible des dieux ». Ce point nous rapproche déjà d'Hamlet où il est dit, avant la métaphore de la roue brisée, que : « Le décès d'une Majesté n'est pas la mort d'un seul : comme l'abîme, elle attire à elle ce qui est près d'elle. » (III,3) Néanmoins, le personnage de l'épouse abandonnée illustre beaucoup plus clairement la chute que le bannissement initial. (Observons qu'il y avait aussi un caractère donjuanesque dans le procès où « Micromégas avait mis les femmes de son côté. ») Cela dépasse la parodie du roman larmoyant. D'ailleurs, si l'on fait remonter l'écriture à 1739, on se retrouve avant les publications des succès de Richardson (Paméla, 1740) qu'on présente comme les premières cibles des critiques de Voltaire. C'est moins tragique que la pendaison de Jocaste mais nous sommes toujours dans la poésie de la chute. Nous avons en tête l'apparition de doña Elvire voilée dans le Dom Juan de Molière. Et Goethe nous a aussi laissé de nombreux exemples instructifs dans Wilhelm Meister ; cette scène se rapproche notamment du départ de Lénardo face à Nochodine larmoyante dans le premier livre des Années de voyage (1829). Ces réminiscences suffisent à dénoncer dans le savant une figure œdipienne destinée à découvrir tôt ou tard son rapport à la jouissance et non à la Vérité absolue. La suite du voyage les montre comme deux voyageurs allant de cabaret de village en auberge. On peut ressentir une certaine proximité avec Maldoror qui aura besoin de se reposer dans la chaumière du fossoyeur avant de poursuivre son voyage au lever du soleil.
« Nos deux philosophes étaient prêts à s'embarquer dans l'atmosphère de Saturne avec une fort jolie provision d'instruments mathématiques, lorsque la maîtresse du Saturnien, qui en eut des nouvelles, vint en larmes faire ses remontrances. C'était une jolie petite brune qui n'avait que six cent soixante toises, mais qui réparait par bien des agréments la petitesse de sa taille. « Ah! cruel ! s'écria-t-elle, après t'avoir résisté quinze cents ans, lorsque enfin je commençais à me rendre, quand j'ai à peine passé cent ans entre tes bras, tu me quittes pour aller voyager avec un géant d'un autre monde ; va, tu n'es qu'un curieux, tu n'as jamais eu d'amour : si tu étais un vrai Saturnien, tu serais fidèle. Où vas-tu courir ? Que veux-tu ? Nos cinq lunes sont moins errantes que toi, notre anneau est moins changeant. Voilà qui est fait, je n'aimerai jamais plus personne. » Le philosophe l'embrassa, pleura avec elle, tout philosophe qu'il était ; et la dame, après s'être pâmée, alla se consoler avec un petit-maître du pays.
Cependant nos deux curieux partirent; ils sautèrent d'abord sur l'anneau, qu'ils trouvèrent assez plat, comme l'a fort bien deviné un illustre habitant de notre petit globe ; de là ils allèrent de lune en lune. Une comète passait tout auprès de la dernière ; ils s'élancèrent sur elle avec leurs domestiques et leurs instruments. Quand ils eurent fait environ cent cinquante millions de lieues, ils rencontrèrent les satellites de Jupiter. Ils passèrent dans Jupiter même, et y restèrent une année, pendant laquelle ils apprirent de fort beaux secrets qui seraient actuellement sous presse sans messieurs les inquisiteurs, qui ont trouvé quelques propositions un peu dures. Mais j'en ai lu le manuscrit dans la bibliothèque de l'illustre archevêque de..., qui m'a laissé voir ses livres avec cette générosité et cette bonté qu'on ne saurait assez louer.
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L'arrivée sur la Terre est le premier point important du rapprochement avec Hamlet ainsi qu'avec la strophe I-12. Micromégas et le Saturnien n'arrivent pas exactement n'importe où : Ils arrivent « sur le bord septentrional de la mer Baltique ». (Tout ce qui serait attiré par la Terre n'atterrirait-il pas préférentiellement près d'un pôle magnétique ?) Pour Voltaire, l'emplacement correspond d'abord au lieu d'échouage temporaire du navire de Maupertuis lors de son expédition. Mais c'est ensuite un point de génie poétique. Cette localisation éveille un rapprochement avec le Danemark d'Hamlet (et a fortiori avec la Norvège chez Lautréamont). Il faut avoir vu quelques gravures anciennes pour saisir le lien entre l'aurore boréale et la chute. (De nombreuses photographies en couleur produisent le même effet aujourd'hui, mais on trouve aussi une certaine diversité d'apparences.) Dans son livre L'Univers : les infiniments grands et les infiniments petits (1865), Félix-Archimède Pouchet parle « d'espèces de panneaux comme formés de colonnades de stalactites entassés et pendants qui, suspendus aux nuages, reflètent brillamment les plus vives couleurs de l'arc-en-ciel. » Nous avons bien compris à présent le rôle de l'introduction de la strophe I-12 pour signifier un caractère de chute dans l'arrivée de Maldoror. Et nous avons la même poésie exprimée d'une autre façon au début du dernier acte d'Hamlet.
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Chez Voltaire, la présence du Saturnien au côté de Micromégas (il y aurait même des domestiques mais ils n'apparaissent pas et ne seront pas vus non plus par les terriens) améliore la correspondance avec la scène de Shakespeare puisque Hamlet est accompagné par son ami Horatio. Au début du chapitre IV, la comparaison comique du Saturnien avec le « très petit chien de manchon qui suivrait un capitaine des gardes du roi de Prusse » nous évoque une image d'Homère. Elle participe sans doute au jeu des analogies fantaisistes, mais on la trouve au début du second chant de L'Odyssée lorsque Télémaque se rend à l'agora d'Ithaque ; et Télémaque est aussi montré à ce moment-là comme le jeune homme qui se détache de la maison et de sa mère et qui se met en mouvement. Cela dit, Voltaire brouille sans doute un peu l'esthétique de la figure de chute en parlant d'un prompt tour de la Terre qui ramène les voyageurs au même endroit. Comme les trois sorcières de Macbeth, je sais l'art d'évoquer l'ouverture des portes à tambours... Cette boucle pour rien nous semble anticiper sur le thème de la mesure. Elle marque une similitude entre les savants terrestres et extraterrestres, puisque Maupertuis était allé mesurer un arc de méridien. La curieuse mention de « la taupinière » s'accorde avec le fait qu'ils ne voient personne en surface ; dans ses Entretiens sur la pluralité des mondes (1686), Fontenelle imaginait ainsi que les habitants de la Lune vivaient dans des souterrains (Soir 3). Mais elle est aussi plaisante lorsque l'on pense à la correspondance avec l'arrivée d'Hamlet et Horatio dans un cimetière.
La figure de la chute se poursuit avec la rupture accidentelle du collier de Micromégas. Les diamants détachés vont leur apparaître comme de providentiels microscopes. Et la première apparition qui s'offre à leurs yeux est... une baleine. Coïncidence étrange, à la strophe I-12 Lautréamont a choisit lui aussi une bizarre image de cachalot : « — N'est-ce pas, fossoyeur, que tu voudras causer avec moi ? Un cachalot s'élève peu à peu du fond de la mer, et montre sa tête au-dessus des eaux, pour voir le navire qui passe dans ces parages solitaires. La curiosité naquit avec l'univers. » Nous l'avions rapprochée de l'évocation de la Sirène chez Shakespeare à la fin de l'acte IV d'Hamlet lors de l'annonce de la mort d'Ophélie. C'est un point commun relativement bref mais qui est à nos yeux suffisamment singulier pour nous permettre d'inclure Micromégas dans la famille des intertextes de la strophe I-12. En plus de sa phrase, « O atomes intelligents... », nous verrons plus loin que Micromégas se couche sur le sol pour se laisser mesurer par les géomètres terriens. On peut dire que c'est l'aboutissement logique de sa chute. Par rapport à Hamlet, cela peut être comparé au saut d'Hamlet dans la tombe d'Ophélie. Il y a là comme un mouvement de renverse dans le retour d'Hamlet à Elseneur. À la strophe I-12, nous avons seulement le malaise de Maldoror qui provoque son départ du cimetière. Son repos sur une couche est reporté plus loin, dans la chaumière du fossoyeur. Ces quelques éléments ne permettent donc pas d'être très affirmatif quant à l'influence de Voltaire (Micromégas) sur la composition de Lautréamont. Nous avons souvent envisagé la possibilité d'un travail de synthèse poétique sur différents sujets de référence. À l'évidence, Micromégas serait mal recouvert si on tenait la strophe pour une telle synthèse. Mais Voltaire a tout de même dégagé son texte assez loin d'Hamlet. L'influence de Shakespeare ne saute pas aux yeux. (Cherchez d'ailleurs dans les publications universitaires.) Par choix ou du fait des difficultés de synthèse, si Lautréamont l'a vue il a bien peu intégré Micromégas.
« La dispute n'eût jamais fini, si par bonheur Micromégas, en s'échauffant à parler, n'eût cassé le fil de son collier de diamants. Les diamants tombèrent ; c'étaient de jolis petits carats assez inégaux, dont les plus gros pesaient quatre cents livres, et les plus petits cinquante. Le nain en ramassa quelques-uns ; il s'aperçut, en les approchant de ses yeux, que ces diamants, de la façon dont ils étaient taillés, étaient d'excellents microscopes. Il prit donc un petit microscope de cent soixante pieds de diamètre, qu'il appliqua à sa prunelle ; et Micromégas en choisit un de deux mille cinq cent pieds. Ils étaient excellents ; mais d'abord on ne vit rien par leur secours : il fallait s'ajuster. Enfin l'habitant de Saturne vit quelque chose d'imperceptible qui remuait entre deux eaux dans la mer Baltique : c'était une baleine. Il la prit avec le petit doigt fort adroitement ; et la mettant sur l'ongle de son pouce, il la fit voir au Sirien, qui se mit à rire pour la seconde fois de l'excès de petitesse dont étaient les habitants de notre globe. Le Saturnien, convaincu que notre monde est habité, s'imagina bien vite qu'il ne l'était que par des baleines ; et comme il était grand raisonneur, il voulut deviner d'où un si petit atome tirait son mouvement, s'il avait des idées, une volonté, une liberté. Micromégas y fut fort embarrassé ; il examina l'animal fort patiemment, et le résultat de l'examen fut qu'il n'y avait pas moyen de croire qu'une âme fut logée là. Les deux voyageurs inclinaient donc à penser qu'il n'y a point d'esprit dans notre habitation, lorsqu'à l'aide du microscope ils aperçurent quelque chose d'aussi gros qu'une baleine qui flottait sur la mer Baltique. On sait que dans ce temps-là même une volée de philosophes revenait du cercle polaire, sous lequel ils avaient été faire des observations dont personne ne s'était avisé jusqu'alors. Les gazettes dirent que leur vaisseau échoua aux côtes de Botnie, et qu'ils eurent bien de la peine à se sauver ; mais on ne sait jamais dans ce monde le dessous des cartes. Je vais raconter ingénument comme la chose se passa, sans y rien mettre du mien, ce qui n'est pas un petit effort pour un historien. » (Voltaire, Contes en vers et en prose, Micromégas, Chapitre IV.)
Le chapitre suivant introduit des thèmes poétiques qui trouvent leur développement ailleurs dans les Chants. Nous pouvons forcer la comparaison avec la scène du cimetière d'Hamlet en faisant correspondre le navire d'exploration à la fosse creusée par le fossoyeur. Nous avions vu la poésie du vaisseau comme matrice. Partant de là, nous pouvons rappeler le passage classique entre la tombe (mort) et la matrice (renaissance), et donc voir à son tour le vaisseau comme tombe. Finalement, nous retrouvons ainsi ce thème bien connu du bateau des morts. Comme nous l'avons vu dans le roman La Vigie de Koat-Vën d'Eugène Sue, ou bien dans le poème L'Irrémédiable de Charles Baudelaire, le bateau pris dans les glaces du pôle (cul-de-sac) en constitue d'ailleurs un développement tout particulier. La glace fait un lien avec le centre des Enfers, et l'Enfer est bien toujours défini comme le point final de la chute. (Notons encore ici la cohérence de l'évocation du Dom Juan de Molière lors de la rupture du Saturnien avec sa femme. La suite est bien une chute aux Enfers.) De la sorte, les savants qui évacuent le navire peuvent être mis en correspondance avec les jaillissements des crânes hors de la fosse. Chaque dialogue qui s'ouvre vient remplacer l'anecdote brodée sur chacun par Hamlet. Enfin le niveau intellectuel de la conversation entre Hamlet et le fossoyeur correspond bien aussi au conte de Voltaire, puisqu'il s'agit désormais d'une discussion entre savants.
Cette partie consacrée au dialogue avec les terriens arrive en fait un peu plus loin dans le texte. Voltaire commence par des commentaires suggérés par l'observation des mouvements de « ces atomes », ou de « ces petites machines ». Il y a le thème de la guerre puis le thème du voyeurisme à connotation sexuelle. Le premier semble s'introduire par l'impression d'assister au débarquement de conquérants sur un sol étranger. La conquête (verticale) d'une hausse de bonnet raille la conquête (horizontale) d'un territoire. Les hommes d'équipage nous paraissent être trop peu nombreux pour évoquer le mouvement d'une armée en route comme on le fait parfois en rencontrant des colonnes de fourmis sur notre chemin. Néanmoins, sur ce point, on est tenté de faire le rapprochement avec la scène d'Hamlet où, avant de partir en exil, Hamlet observe l'armée norvégienne partir en guerre contre les Polonais (IV,4). Les circonstances l'éperonnent plus rudement que le bâton ferré des géomètres le doigt de Micromégas. Nous trouvons justement dans cet extrait la guerre pour la possession d'un lopin de terre inutile. Hamlet tire de sa méditation une détermination qui va plus loin que l'avertissement amer. (Baudelaire pourrait avoir tiré du même passage d'Hamlet son poème en prose Chacun sa Chimère (1862) qui met la fuite en abyme.) Dans ses Odes, Horace avait déjà traité aussi de la vaine conquête : « Et toi, aux approches de la mort, ce n'est pas au tombeau que tu penses, mais tu donnes des marbres à tailler, tu bâtis des maisons, tu t'acharnes à gagner de nouveaux rivages sur la mer sonore de Baïes, tu ne te juges pas assez riche avec la terre ferme. » (II,18) Voltaire reviendra sur ce sujet au chapitre VII. Le second thème de la sexualité semble s'introduire par le toucher et l'émotion ou l'excitation produite par la rencontre. Il y a d'abord cet éperon (le bâton) qui produit « un chatouillement » dans le doigt. Puis c'est le sens de la vue qui est impliqué dans l'emploi du microscope. La lunette, téléscopique ou non, et le microscope ont beaucoup contribué à révéler l'œil comme un sexe masculin. Cela deviendra évident dans des contes comme L'Homme au sable d'E.T.A. Hoffmann. Le thème est traité aussi à travers l'anecdote des « deux filles lapones » ramenées par les philosophes. C'est la poursuite du donjuanisme esquissé précédemment avec Micromégas et le Saturnien. Tous les savants mis en scène dans le conte y participent à leur manière. (Finalement, nos récits ésotériques du XXème siècle, mettant en scène des extraterrestres voyeurs ou ravisseurs et obsédés sexuels, prouvent la permanence de l'idée dans les esprits.) Dans la scène du cimetière d'Hamlet, l'érotisation apparaît dans le commentaire sur le crâne du bouffon Yorick avant l'arrivée du cercueil d'Ophélie. Manifestement, ce cas précis mobilise le sens du toucher ; Hamlet tient en effet le crâne dans sa main, contrairement aux jaillissements précédents. Mais il y a surtout les souvenirs d'une affection passée. Chez Lautréamont, il y a aussi le toucher demandé par le fossoyeur, qui énerve un peu Maldoror, car « le lion ne souhaite pas qu'on l'agace, quand il se repaît. »
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« Micromégas étendit la main tout doucement vers l'endroit où l'objet paraissait, et avançant deux doigts, et les retirant par la crainte de se tromper, puis les ouvrant et les serrant, il saisit fort adroitement le vaisseau qui portait ces messieurs, et le mit encore sur son ongle, sans le trop presser ; de peur de l'écraser. « Voici un animal bien différent du premier », dit le nain de Saturne ; le Sirien mit le prétendu animal dans le creux de sa main. Les passagers et les gens de l'équipage, qui s'étaient crus enlevés par un ouragan, et qui se croyaient sur une espèce de rocher, se mettent tous en mouvement ; les matelots prennent des tonneaux de vin, les jettent sur la main de Micromégas, et se précipitent après. Les géomètres prennent leurs quarts de cercle, leurs secteurs, et des filles laponnes, et descendent sur les doigts du Sirien. Ils en firent tant qu'il sentit enfin remuer quelque chose qui lui chatouillait les doigts : c'était un bâton ferré qu'on lui enfonçait d'un pied dans l'index ; il jugea, par ce picotement, qu'il était sorti quelque chose du petit animal qu'il tenait ; mais il n'en soupçonna pas d'abord davantage. Le microscope, qui faisait à peine discerner une baleine et un vaisseau, n'avait point de prise sur un être aussi imperceptible que des hommes. Je ne prétends choquer ici la vanité de personne, mais je suis obligé de prier les importants de faire ici une petite remarque avec moi ; c'est qu'en prenant la taille des hommes d'environ cinq pieds, nous ne faisons pas sur la terre une plus grande figure qu'en ferait sur une boule de dix pieds de tour un animal qui aurait à peu près la six cent millième partie d'un pouce en hauteur. Figurez-vous une substance qui pourrait tenir la terre dans sa main, et qui aurait des organes en proportion des nôtres ; et il se peut très bien faire qu'il y ait un grand nombre de ces substances : or concevez, je vous prie, ce qu'elles penseraient de ces batailles qui nous ont valu deux villages qu'il a fallu rendre.
Je ne doute pas que si quelque capitaine des grands grenadiers lit jamais cet ouvrage, il ne hausse de deux grands pieds au moins les bonnets de sa troupe ; mais je l'avertis qu'il aura beau faire, et que lui et les siens ne seront jamais que des infiniment petits.
Quelle adresse merveilleuse ne fallut-il donc pas à notre philosophe de Sirius pour apercevoir les atomes dont je viens de parler ? Quand Leuwenhoek et Hartsoeker virent les premiers, ou crurent voir, la graine dont nous sommes formés, ils ne firent pas à beaucoup près une si étonnante découverte. Quel plaisir sentit Micromégas en voyant remuer ces petites machines, en examinant tous leurs tours, en les suivant dans toutes leurs opérations ! comme il s'écria ! comme il mit avec joie un de ses microscopes dans les mains de son compagnon de voyage ! « Je les vois, disaient-ils tous deux à la fois ; ne les voyez-vous pas qui portent des fardeaux, qui se baissent, qui se relèvent ? » En parlant ainsi les mains leur tremblaient, par le plaisir de voir des objets si nouveaux, et par la crainte de les perdre. Le Saturnien, passant d'un excès de défiance à un excès de crédulité, crut apercevoir qu'ils travaillaient à la propagation. « Ah ! disait-il, J'AI PRIS LA NATURE SUR LE FAIT. » Mais il se trompait sur les apparences : ce qui n'arrive que trop, soit qu'on se serve ou non de microscopes. »
(Voltaire, Contes en vers et en prose, Micromégas, Chapitre V.)
« HAMLET. — À qui sont ces forces, mon bon monsieur ?
LE CAPITAINE. — À la Norvège, monsieur.
HAMLET. — Où sont-elles dirigées, monsieur, je vous prie ?
LE CAPITAINE. — Contre certain point de la Pologne.
HAMLET. — Qui les commande, monsieur ?
LE CAPITAINE. — Le neveu du vieux roi de Norvège, Fortinbras.
HAMLET. — Marche-t-il au cœur de la Pologne, monsieur, ou sur quelque frontière ?
LE CAPITAINE. — À parler vrai, et sans exagération, nous allons conquérir un petit morceau de terre qui a un revenu purement nominal. Pour cinq ducats, cinq, je ne le prendrais pas à ferme ; et ni la Norvège, ni la Pologne, n'en retireraient un profit plus beau, s'il était vendu en toute propriété.
HAMLET. — Eh bien ! alors, les Polonais ne le défendront jamais.
LE CAPITAINE. — Si ; il y a déjà une garnison.
HAMLET. — Deux mille âmes et vingt mille ducats ne suffiront pas à décider la question de ce fétu. Voilà un abcès causé par trop d'abondance et de paix, qui crève intérieurement, et qui, sans montrer de cause apparente, va faire mourir son homme... Je vous remercie humblement, monsieur.
LE CAPITAINE. — Dieu soit avec vous, monsieur ! (Sort le capitaine.)
ROSENCRANTZ. — Vous plaît-il de repartir, monseigneur ?
HAMLET. — Je serai avec vous dans un instant. Marchez un peu en avant. (Sortent Rosencrantz et Guildenstern.) Comme toutes les circonstances déposent contre moi ! Comme elles éperonnent ma vengeance rétive ! Qu'est-ce que l'homme, si le bien suprême, l'aubaine de sa vie est uniquement de dormir et de manger ?... Une bête, rien de plus. Certes celui qui nous a faits avec cette vaste intelligence, avec ce regard dans le passé et dans l'avenir, ne nous a pas donné cette capacité, cette raison divine, pour qu'elles moisissent en nous inactives. Eh bien ! est-ce l'effet d'un oubli bestial ou d'un scrupule poltron qui me fait réfléchir trop précisément aux conséquences, réflexion qui, mise en quatre, contient un quart de sagesse et trois quarts de lâcheté ?... Je ne sais pas pourquoi j'en suis encore à me dire : Ceci est à faire ; puisque j'ai motif, volonté, force et moyen de le faire. Des exemples, gros comme la terre, m'exhortent : témoin cette armée aux masses imposantes, conduite par un prince délicat et adolescent, dont le courage, enflé d'une ambition divine, fait la grimace à l'invisible évènement, et qui expose une existence mortelle et fragile à tout ce que peuvent oser la fortune, la mort et le danger, pour une coquille d'œuf !... Pour être vraiment grand, il faut ne pas s'émouvoir sans de grands motifs ; mais il faut aussi trouver grandement une querelle dans un brin de paille, quand l'honneur est en jeu. Que suis-je donc moi qui ai l'assassinat d'un père, le déshonneur d'une mère, pour exciter ma raison et mon sang, et qui laisse tout dormir ? Tandis qu'à ma honte je vois vingt mille hommes marcher à une mort imminente, et, pour une fantaisie, pour une gloriole, aller au sépulcre comme au lit, se battant pour un champ, où il leur est impossible de se mesurer tous et qui est une tombe trop étroite pour couvrir les tués ! Oh ! que désormais mes pensées soient sanglantes, pour n'être pas dignes du néant ! (Il sort.) »
(Shakespeare, Hamlet, Acte IV, Scène IV, trad. F.-V. Hugo)
La strophe II-9 des Chants de Maldoror parle des poux. Entre les strophes II-8 et II-9, Maldoror semble s'être « envoyé en l'air ». Il a grandi, peut-être singulièrement grandi. On peut alors remarquer, quand il en vient à l'observation au microscope, que Lautréamont enchaîne lui aussi directement sur le thème de la guerre. Cela s'appuie toujours sur la taille, mais Lautréamont prend le problème à revers par rapport à Voltaire : « Sur la tête d'un jeune mendiant des rues, observez, avec un microscope, un pou qui travaille ; vous m'en donnerez des nouvelles. Malheureusement ils sont petits, ces brigands de la longue chevelure. Ils ne seraient pas bons pour être conscrits ; car, ils tiennent au monde lilliputien de ceux de la courte cuisse, et les aveugles n'hésitent pas à les ranger parmi les infiniments petits. Malheur au cachalot qui se battrait contre un pou. Il serait dévoré en un clin d'œil, malgré sa taille. Il ne resterait pas la queue pour aller annoncer la nouvelle. » On retrouve le cachalot au passage. Le lien avec la strophe I-12 avait déjà été évoqué à cause de la mention du fossoyeur au tout début. (On reste d'ailleurs aussi en relation avec Shakespeare.) D'une façon générale, celui qui regarde dans un microscope est comme un conquérant. Seulement il ne peut pénétrer un monde nouveau sans en laisser entrer les images dans sa tête. C'est un peu le problème du trouble dont parle Wilhelm Meister à l'astronome dans les Années de voyage (1829) de Goethe. L'esprit de conquête peut faire ressentir ou craindre un réel envahissement réciproque. Dans la suite de cette strophe II-9, l'union avec le pou femelle vient aussi réaliser le second thème de la sexualité. Le traitement du sujet est toujours déconcertant dans ses apparences mais la poétique reste à peu près la même. La dissection des insectes se retrouve dans le découpage à la hache des blocs de poux. Lautréamont fait cependant un lien avec l'or qui n'est pas très fort chez Voltaire. Il dérive probablement de cette confusion poétique entre le ciel et le sous-sol minier. Mais même les étoiles ne sont pas trop soulignées dans Micromégas. Voltaire emploie un tout autre vocable (globes, lunes, satellites). S'ils parlent de la même chose, la sensibilité poétique diffère.
Après les sens du toucher et de la vue, le chapitre VI développe la rencontre entre les voyageurs et les terriens autour de l'oreille et de la parole. Mais à travers les différentes péripéties, c'est surtout la chute de Micromégas que Voltaire met en scène. L'arrachage des cheveux est une représentation théâtrale de la chute plus évidente et plus classique que la coupe d'un ongle. Cependant, cette dernière ressortit bien de la même idée. (À la strophe VI-7, Aghone parle de sa mère qui cassait ses ongles contre les planches du chenil tombeau des trois Marguerite. Nous avions trouvé une approchante image dans le roman Madame Bovary (1857) de Gustave Flaubert sans en comprendre le sens. À présent ce point s'éclaire et vaut également pour le roman de Flaubert.) Francis Bacon parlait « d'excréments » aussi bien pour les ongles que pour les cheveux. L'action de tirer une paire de ciseaux pour se couper un ongle reste donc bien poétiquement dans le thème. Nous avions d'ailleurs fini par le comprendre ainsi au début de la strophe I-11, où le jeune Édouard va chercher une paire de ciseaux pour sa mère. Le second point traduisant l'idée de la chute est l'écoute du bourdonnement des insectes (humains). Il y a un bel exemple de cela dans le vertige d'Arthur Gordon Pym chez Edgar Poe : « Il y avait un bourdonnement dans mes oreilles, et je me disais : C'est le glas de ma mort ! » (Chap. XXIV) Cela peut être vu dans le cadre de sa poétique de la cataracte (très présente chez lui). Dans le cas présent, Micromégas a justement l'oreille dans un entonnoir. Le dernier point traduisant la chute est dans l'allongement de Micromégas à terre. L'association avec sa mesure est particulièrement intéressante pour la strophe I-12. Nous entrevoyons quelque chose, mais c'est encore difficile à saisir. Remarquons tout d'abord, pour en finir sur cet aspect poétique, que l'arbre planté « dans un endroit que le docteur Swift nommerait » peut se comprendre comme la rame plantée sur le tertre d'Elpénor dans L'Odyssée, ou comme une croix posée sur une tombe. L'image de la cataracte se retrouve là assez explicitement. Jamais le caractère phallique n'aura été mieux littéralement montré. Micromégas parle encore, mais c'est un peu à son enterrement qu'on assiste. Il est passé de l'autre côté, et c'est probablement de là qu'il peut s'extasier sur l'intelligence de ces atomes.
« Mais, dit le Sirien, vous avez cru tout à l'heure qu'ils faisaient l'amour ; est-ce que vous croyez qu'on puisse faire l'amour sans penser et sans proférer quelque parole, ou du moins sans se faire entendre ? Supposez-vous d'ailleurs qu'il soit plus difficile de produire un argument qu'un enfant ? Pour moi, l'un et l'autre me paraissent de grands mystères. — Je n'ose plus ni croire ni nier, dit le nain ; je n'ai plus d'opinion. Il faut tâcher d'examiner ces insectes, nous raisonnerons après. — C'est fort bien dit, » reprit Micromégas ; et aussitôt il tira une paire de ciseaux dont il se coupa les ongles, et d'une rognure de l'ongle de son pouce, il fit sur-le-champ une espèce de grande trompette parlante, comme un vaste entonnoir, dont il mit le tuyau dans son oreille. La circonférence de l'entonnoir enveloppait le vaisseau et tout l'équipage. La voix la plus faible entrait dans les fibres circulaires de l'ongle ; de sorte que, grâce à son industrie, le philosophe de là-haut entendit parfaitement le bourdonnement de nos insectes de là-bas. En peu d'heures il parvint à distinguer les paroles, et enfin à entendre le français. Le nain en fit autant, quoique avec plus de difficulté. L'étonnement des voyageurs redoublait à chaque instant. Ils entendaient des mites parler d'assez bon sens : ce jeu de la nature leur paraissait inexplicable.
Vous croyez bien que le Sirien et son nain brûlaient d'impatience de lier conversation avec les atomes ; il craignait que sa voix de tonnerre, et surtout celle de Micromégas, n'assourdît les mites sans en être entendue. Il fallait en diminuer la force. Ils se mirent dans la bouche des espèces de petits cure-dents, dont le bout fort effilé venait donner auprès du vaisseau. Le Sirien tenait le nain sur ses genoux, et le vaisseau avec l'équipage sur un ongle; il baissait la tête et parlait bas. Enfin, moyennant toutes ces précautions et bien d'autres encore, il commença ainsi son discours :
« Insectes invisibles, que la main du Créateur s'est plu à faire naître dans l'abîme de l'infiniment petit, je le remercie de ce qu'il a daigné me découvrir des secrets qui semblaient impénétrables. Peut-être ne daignerait-on pas vous regarder à ma cour; mais je ne méprise personne, et je vous offre ma protection. »
Si jamais il y a eu quelqu'un d'étonné, ce furent les gens qui entendirent ces paroles. Ils ne pouvaient deviner d'où elles partaient. L'aumônier du vaisseau récita les prières des exorcismes, les matelots jurèrent, et les philosophes du vaisseau firent un système; mais quelque système qu'ils fissent, ils ne purent jamais deviner qui leur parlait. Le nain de Saturne, qui avait la voix plus douce que Micromégas, leur apprit alors en peu de mots à quelles espèces ils avaient affaire. Il leur conta le voyage de Saturne, les mit au fait de ce qu'était monsieur Micromégas ; et, après les avoir plaints d'être si petits, il leur demanda s'ils avaient toujours été dans ce misérable état si voisin de l'anéantissement, ce qu'ils faisaient dans un globe qui paraissait appartenir à des baleines, s'ils étaient heureux, s'ils multipliaient, s'ils avaient une âme, et cent autres questions de cette nature.
Un raisonneur de la troupe, plus hardi que les autres, et choqué de ce qu'on doutait de son âme, observa l'interlocuteur avec des pinnules braquées sur un quart de cercle, fit deux stations, et à la troisième il parla ainsi : « Vous croyez donc, monsieur, parce que vous avez mille toises depuis la tête jusqu'aux pieds, que vous êtes un... — Mille toises ! s'écria le nain ; juste ciel ! d'où peut-il savoir ma hauteur ? mille toises ! Il ne se trompe pas d'un pouce ; quoi ! cet atome m'a mesuré ! il est géomètre, il connaît ma grandeur ; et moi, qui ne le vois qu'à travers un microscope, je ne connais pas encore la sienne ! — Oui, je vous ai mesuré, dit le physicien, et je mesurerai bien encore votre grand compagnon. » La proposition fut acceptée ; Son Excellence se coucha de son long : car, s'il se fût tenu debout, sa tête eût été trop au-dessus des nuages. Nos philosophes lui plantèrent un grand arbre dans un endroit que le docteur Swift nommerait, mais que je me garderai bien d'appeler par son nom, à cause de mon grand respect pour les dames. Puis, par une suite de triangles liés ensemble, ils conclurent que ce qu'ils voyaient était en effet un jeune homme de cent vingt mille pieds de roi.
Alors Micromégas prononça ces paroles : « Je vois plus que jamais qu'il ne faut juger de rien sur sa grandeur apparente. O Dieu ! qui avez donné une intelligence à des substances qui paraissent si méprisables, l'infiniment petit vous coûte aussi peu que l'infiniment grand ; et, s'il est possible qu'il y ait des êtres plus petits que ceux-ci, ils peuvent encore avoir un esprit supérieur à ceux de ces superbes animaux que j'ai vus dans le ciel, dont le pied seul couvrirait le globe où je suis descendu. »
Un des philosophes lui répondit qu'il pouvait en toute sûreté croire qu'il est en effet des êtres intelligents beaucoup plus petits que l'homme. Il lui conta, non pas tout ce que Virgile a dit de fabuleux sur les abeilles, mais ce que Swammerdam a découvert, et ce que Réaumur a disséqué. Il lui apprit enfin qu'il y a des animaux qui sont pour les abeilles ce que les abeilles sont pour l'homme, ce que le Sirien lui-même était pour ces animaux si vastes dont il parlait, et ce que ces grands animaux sont pour d'autres substances devant lesquelles ils ne paraissent que comme des atomes. » (Voltaire, Contes en vers et en prose, Micromégas, Chapitre VI.)
Il est établi que Les Voyages de Gulliver (1726) de Jonathan Swift ont influencé l'écriture de Micromégas. La citation de Swift à cet endroit doit probablement faire référence à une scène particulière, nous ne connaissons pas encore ce livre. Nous suspectons que le système de triangulation (immatériel) des géomètres se substitue poétiquement au filet ou aux cordages avec lesquels les lilliputiens immobilisent leur grand prisonnier. Il doit y avoir une idée de capture en commun ; l'idée de la tombe y correspond. Puisque nous avons évoqué Poe, ajoutons aussi que l'entonnoir réalisé par Micromégas évoque la forme du maelstrom. Le conte Une descente dans le Maelstrom (1833) se déroule en Norvège. Cela reste à peu près dans la même région géographique, mais ce maelstrom est un vortex qui se développe dans la mer uniquement. Voltaire disait un peu avant que « Les passagers et les gens de l'équipage [...] s'étaient crus enlevés par un ouragan... » (Chap. V) On devrait donc davantage penser à une trombe ou à un cyclone qu'au maelstrom, mais ce n'est qu'une impression ponctuelle dans le texte. Désormais, la forme d'entonnoir nous paraît surtout annoncer le tombeau (cf. strophe I-7). C'est bien un peu ce qui arrive finalement à Micromégas dans ce chapitre. L'histoire de sa « voix de tonnerre » évoque l'orage. Après l'aurore boréale, l'ouragan, le tonnerre, on peut dire que Micromégas coule sa présence sur terre, aux yeux des humains, dans les phénomènes météorologiques exceptionnels.
Comme la strophe II-9, la strophe IV-1 nous paraît aussi dériver d'un moment poétique de la strophe I-12, et le développer. Le Chant troisième s'était en effet achevé sur la réapparition du pou et « le spectacle ignoble des chancres qu'occasionne un grand vice. » Le Chant quatrième reprend sur l'image d'une chute : « Quand le pied glisse sur une grenouille, l'on sent une sensation de dégoût... » suivie d'une décomposition des doigts (la chute) aboutissant à l'apparition des phalanges. La transition s'appuie à nouveau sur la ressemblance entre la grenouille et l'homme, qui avait été soulignée à la strophe I-13. La littéralité fait diversion en sombrant dans une incohérence incompréhensible, mais, à travers des images décalées, la narration développe une logique de chute et de tombeau semblables à la chute de Maldoror et à son entrée dans la chaumière du fossoyeur à la strophe I-12. Cette glissade sur le crapaud pourrait presque fournir une explication rétroactive comme une autre au curieux malaise de Maldoror. Dès lors, il est moins étonnant de retrouver la question de l'intelligence impossible à cet endroit : « Je connais, je conçois une maladie plus terrible que les yeux gonflés par les longues méditations sur le caractère étrange de l'homme : mais, je la cherche encor... et je n'ai pas pu la trouver ! Je ne me crois pas moins intelligent qu'un autre, et, cependant, qui oserait affirmer que j'ai russi dans mes investigations. Quel mensonge sortirait de ma bouche ! Le temple antique de Denderah... » Nous retrouvons des signifiants du sens de tombe, ou de fosse, dans la transition de la bouche à la porte du temple. Ensuite nous trouvons « des phalanges innombrables de guêpes » qui « voltigent autour des colonnes » qui « gardent l'entrée des vestibules. » Et de ce maelstrom sec, Lautréamont se permet finalement d'en revenir aux mers polaires plus proches des strophes I-12 et I-13 : « Je compare le bourdonnement de leurs ailes métalliques au choc incessant des glaçons, précipités les uns contre les autres, pendant la débâcle des mers polaires. »
La mesure de la grandeur de Micromégas couché à terre nous remet en tête la mystérieuse phrase de Maldoror au fossoyeur, à la strophe I-12, pour lui expliquer ses nocturnes visions fantastiques : « — Il ne faut pas qu'un doute inutile tourmente ta pensée : toutes ces tombes, qui sont éparses dans un cimetière, comme les fleurs dans une prairie, comparaison qui manque de vérité, sont dignes d'être mesurées avec le compas serein du philosophe. » (Au début du chapitre II de Micromégas, d'après Guillaume Picot, Voltaire aurait parodié « le style précieux et fleuri de Fontenelle. » On y trouve justement ce genre de comparaison pour illustrer que la nature est variée : « ...la nature est comme un parterre dont les fleurs... » Fontenelle est peut-être une piste à étudier.) Sur le fond, nous comprenons que le fossoyeur fait face à des visions qui s'échappent comme les tombes qui s'ouvrent, qui sont sans limite définie, et que Maldoror lui recommande de fixer leur étendue. C'est l'ensemble ouvert face à l'ensemble fermé. En fait, — Voltaire nous amène cette idée, — toute mesure emballe ce qu'elle mesure. Et si l'on conçoit une tombe comme un récipient, une boite, toute mesure se réduirait à fermer une tombe puisque, dans notre civilisation tout au moins, la tombe respecte la grandeur de l'individu. L'angle formé par le compas, comme le cône formé par la trompette de Micromégas, capture pour ainsi dire ce qu'elle couvre. À la strophe I-9, Lautréamont passe de l'océan à la cigogne en jouant sur cette similitude de la bouche qui avale et de l'œil qui enferme dans son champ de vision : « Il paraît que le drame est fini, et que l'océan a tout mis dans son ventre. La gueule est formidable. Elle doit être grande vers le bas, dans la direction de l'inconnu ! Pour couronner enfin la stupide comédie, qui n'est pas même intéressante, on voit, au milieu des airs, quelque cigogne, attardée par la fatigue, qui se met à crier, sans arrêter l'envergure de son vol : « Tiens !... je la trouve mauvaise ! Il y avait en bas des points noirs ; j'ai fermé les yeux : ils ont disparu. » Il est intéressant de remarquer le lien avec cette strophe, car, comme on l'a rappelé au début de cet article, il y est aussi question de comparer son intelligence et de sonder (mesurer) une profondeur. Finalement, on retombe donc sur cette poésie de l'océan vu comme un cimetière.
« Après que Son Excellence se fut couchée, et que le secrétaire se fut approché de son visage : « Il faut avouer, dit Micromégas, que la nature est bien variée. — Oui, dit le Saturnien ; la nature est comme un parterre dont les fleurs... — Ah ! dit l'autre, laissez là votre parterre. — Elle est, reprit le secrétaire, comme une assemblée de blondes et de brunes, dont les parures... — Eh ! qu'ai-je à faire de vos brunes ? dit l'autre. — Elle est donc comme une galerie de peintures dont les traits... — Eh non ! dit le voyageur ; encore une fois, la nature est comme la nature. Pourquoi lui chercher des comparaisons ? — Pour vous plaire, répondit le secrétaire. — Je ne veux point qu'on me plaise, répondit le voyageur ; je veux qu'on m'instruise ; » (Voltaire, Contes en vers et en prose, Micromégas, Chapitre II.)
« Pendant quelques jours, le lac de l'Otsego resta la possession paisible de deux aigles, qui, placés ordinairement au centre de la croûte de glace qui le couvrait encore, semblaient mesurer de l'œil l'étendue de leur domaine. »
(Fenimore Cooper, Les Pionniers, Chapitre XXII, p.218, trad. Defauconpret.)
Dans Hamlet, Laertes évoque l'intelligence d'Ophélie lors de son enterrement juste avant de réclamer qu'on l'enterre avec elle sous une haute montagne. Hamlet viendra peu après renchérir en parlant « d'entasser Ossa sur Pélion ». Ce sont des montagnes de la Grèce (de moins de 2000 mètres) impliquées dans le mythe de la lutte des Géants contre Zeus. Les deux Aloades, fils géants de Poséidon, entassèrent les montagnes pour escalader l'Olympe et insulter de leur amour Artémis et Héra, mais ils furent foudroyés (cf. La Mythologie grecque de Pierre Grimal). On voit là que l'idée d'un Hamlet géant pouvait se comprendre. Ceci dit, ce développement en hauteur nous paraît dévier du sujet. Il y a peut-être l'idée de rejoindre l'ange monté au ciel mais cela nous semble douteux. Cette hauteur démesurée cherche davantage à traduire l'importance de la douleur, voire de l'amour porté à Ophélie que son intelligence. (À la strophe IV-1, dans le même esprit de révolte Maldoror dit aussi : « ...les trois ailerons de ma douleur font entendre un plus grand murmure ! »)
« LAERTES. — Mettez-la dans la terre ; et puisse-t-il de sa belle chair immaculée éclore des violettes ! Je te le dis, prêtre brutal, ma sœur sera un ange gardien, quand toi, tu hurleras dans l'abîme.
HAMLET. — Quoi ! la belle Ophélia !
LA REINE, jetant des fleurs sur le cadavre. — Fleurs sur fleurs ! Adieu ! J'espérais te voir la femme de mon Hamlet. Je comptais, douce fille, décorer ton lit nuptial et non joncher ta tombe.
LAERTES. — Oh ! qu'un triple malheur tombe dix fois triplé sur la tête maudite de celui dont la cruelle conduite t'a privée de ta noble intelligence ! Retenez la terre un moment, que je la prenne encore une fois dans mes bras. (Il saute dans la fosse.) Maintenant entassez votre poussière sur le vivant et sur la morte, jusqu'à ce que vous ayez fait de cette surface une montagne qui dépasse le vieux Pélion ou la tête céleste de l'Olympe azuré.
HAMLET, s'avançant. — Quel est celui dont la douleur montre une telle emphase ? dont le cri de désespoir conjure les astres errants et les force à s'arrêter, auditeurs blessés d'étonnement ? Me voici, moi, Hamlet le Danois ! (Il saute dans la fosse.)
LAERTES, l'empoignant. — Que le démon prenne ton âme !
HAMLET. — Tu ne pries pas bien. Ote tes doigts de ma gorge, je te prie. Car, bien que je ne sois ni hargneux ni violent, j'ai cependant en moi quelque chose de dangereux que tu feras sagement de craindre. À bas la main !
LE ROI. — Arrachez-les l'un à l'autre.
LA REINE. — Hamlet ! Hamlet !
HORATIO. — Mon bon seigneur, calmez-vous. (Les assistants les séparent, et ils sortent de la fosse.)
HAMLET. — Oui, je veux lutter avec lui pour cette cause, jusqu'à ce que mes paupières aient cessé de remuer.
LA REINE. — O mon fils, pour quelle cause ?
HAMLET. — J'aimais Ophélia. Quarante mille frères ne pourraient pas, avec tous leurs amours réunis, parfaire la somme du mien. (À Laertes.) Qu'es-tu prêt à faire pour elle ?
LE ROI. — Oh ! il est fou, Laertes.
LA REINE. — Pour l'amour de Dieu, laissez-le dire !
HAMLET. — Morbleu ! montre-moi ce que tu veux faire. Veux-tu pleurer ? Veux-tu te battre ? Veux-tu jeûner ? Veux-tu te déchirer ? Veux-tu avaler l'Issel ? manger un crocodile ? Je ferai tout cela... Viens-tu ici pour geindre ? Pour me défier en sautant dans sa fosse ? Sois enterré vif avec elle, je le serai aussi, moi ! Et puisque tu bavardes de montagnes, qu'on les entasse sur nous par millions d'acres, jusqu'à ce que notre tertre ait le sommet roussi par la zone brûlante et fasse l'Ossa comme une verrue ! Ah ! si tu brailles, je rugirai aussi bien que toi. »
(Shakespeare, Hamlet, Acte V, Scène Ière, trad. F.-V. Hugo.)
Dans les notes de son édition, Guillaume Picot nous a fait découvrir une épître de Voltaire à Mme du Châtelet où il est question du fameux compas de Newton. Nous en avions parlé dans l'article sur William Blake. Elle a été publiée en tête des Éléments de la Philosophie de Newton (1738). C'est plutôt ici l'idée d'un espace qui s'éclaire. Mais on retrouve quand même l'inscription dans une orbite fixée ; ce qui est une autre façon de fermer un problème. Cette fois, cela nous renvoie à la strophe III-1 qui montre Maldoror et Mario nageant du soleil « vers l'orbite épouvanté où tourne le globe humain en délire, habité par des esprits cruels qui se massacrent entre eux dans les champs où rugit la bataille... » C'est la même focalisation première sur le thème de la guerre comme dans Micromégas. Sur ce point, on prendrait donc presque nos deux héros pour le Sirien et le Saturnien.
« Le charme tout-puissant de la philosophie
Élève un esprit sage au-dessus de l'envie.
Tranquille au haut des cieux que Newton s'est soumis,
Il ignore en effet s'il a des ennemis :
Je ne les connais plus. Déjà de la carrière
L'auguste Vérité vient m'ouvrir la barrière ;
Déjà ces tourbillons, l'un par l'autre pressés,
Se mouvant sans espace, et sans règle entassés,
Ces fantômes savants à mes yeux disparaissent.
Un jour plus pur me luit ; les mouvements renaissent.
L'espace, qui de Dieu contient l'immensité,
Voit rouler dans son sein l'univers limité,
Cet univers si vaste à notre faible vue,
Et qui n'est qu'un atome, un point dans l'étendue.
Dieu parle, et le chaos se dissipe à sa voix :
Vers un centre commun tout gravite à la fois.
Ce ressort si puissant, l'âme de la nature,
Était enseveli dans une nuit obscure ;
Le compas de Newton, mesurant l'univers,
Lève enfin ce grand voile, et les cieux sont ouverts. »
(Voltaire, extrait de l'Épître (n°LI) à Mme du Châtelet.)
Le dernier chapitre des dialogues n'offre plus beaucoup de points de contact avec la strophe I-12. La première phrase qui nous a rappelé celle de Maldoror lui sert à lever un paradoxe en rebondissant sur le caractère plurivoque du mot intelligence (du latin intellegere qui signifie « comprendre »). Voltaire passe subtilement de « la capacité de saisir par la pensée » à « l'entente », qui est peut-être plus liée à la sagesse. Le compas illustre l'idée d'embrasser un ensemble de faits, une grandeur, par la pensée. En cela mesure coïncide avec intelligence. Mais ce n'est pas un parfait synonyme, car la confrontation voire la guerre s'introduisent aussi par le terme de mesure (se mesurer, se confronter à...). La dimension érotique semble d'ailleurs également s'inviter par là ; on colle ou on plante son instrument à quelque chose. À la strophe I-12, Maldoror joue plutôt sur la plurisémie du mot reconnaissance (« gratitude » versus « discernement » préalable à la lecture). Lautréamont choisit aussi le pou, en cherchant à dire quelque chose avec l'absence d'élytres (sans couvercle qui l'enferme ?), alors que Voltaire adopte plusieurs fois la mite. Parmi tous les petits insectes, ce choix n'est pas très clair. On voit surtout la mite par rapport aux vêtements. Les livres étant faits de papiers de textile à son époque, son choix s'explique peut-être par le livre. On peut souligner toutefois la symétrie dans le face à face des personnages. C'est une rencontre de savants qui dissèquent des mouches chez Voltaire. De même Maldoror peut changer de place avec le fossoyeur car ils ont des points de ressemblance. La poésie d'Hamlet est remarquablement assimilée dans les deux cas.
Par rapport à Shakespeare, Voltaire reprend et développe davantage ce thème de la guerre pour le prétexte d'un coin de terre déjà évoqué au chapitre V. Il parle avec mépris d'un « tas de boue » (La Crimée où se déroulait la guerre entre les russes et les turcs) comme Hamlet parle avec mépris d'Osric, « vaste propriétaire de boue. » (V,2) C'est d'ailleurs à son endroit qu'il dit à Horatio : « Connais-tu ce moucheron ? » (V,2) On sait que l'image de l'insecte sur la boue se retrouve dans Zadig (1747) après la fuite de Babylone : « Il admirait ces vastes globes de lumière qui ne paraissent que de faibles étincelles à nos yeux, tandis que la terre, qui n'est en effet qu'un point imperceptible dans la nature, paraît à notre cupidité quelque chose de si grand et de si noble. Il se figurait alors les hommes tels qu'ils sont en effet, des insectes se dévorant les uns les autres sur un petit atome de boue. » (Chap. IX) D'après Guillaume Picot, ce fut d'ailleurs le point mis en avant par certains commentateurs pour dater l'écriture de Micromégas de la même époque que Zadig. En fait, si le rapprochement est pertinent, nous serions plutôt enclin à croire que cela témoigne justement d'une influence forte de la poésie d'Hamlet sur Voltaire. Ce bref épisode de la fuite précipitée de Babylone est en effet assez comparable à l'exil forcé d'Hamlet. La mort promise à la reine Astarté fait alors écho à celle d'Ophélie. C'est un moment de poésie et d'état d'âme très court. Nous aurions pu aussi évoquer cet abandon d'Astarté à propos du Manfred de Byron (puisque le prénom est le même). Beaucoup d'œuvres marquées par l'influence d'Hamlet produiraient le même sentiment de proximité. Dans ce passage de Zadig, Voltaire développe avec maîtrise la poésie de la fuite. Le couperet tombe. L'homme perd ses limites, s'ouvre, devient écoulement : « Cet illustre fugitif, arrivé sur le bord d'une colline, dont on voyait Babylone, tourna la vue sur le palais de la reine, et s'évanouit ; il ne reprit ses sens que pour verser des larmes et pour souhaiter la mort. » (Chap. VIII) La fuite fait soudain voir les choses de très haut, ou de très loin, et avec un besoin de dévaloriser pour produire une perspective nouvelle et meilleure. Donc l'image des insectes sur leur boue.
Y a-t-il des passages d'Hamlet susceptibles d'inspirer la grandeur d'Hamlet par rapport aux autres personnages et d'en former le projet d'un géant comme Micromégas ? On peut penser au jugement de Guildenstern : « Nous le trouvons peu disposé à se laisser sonder. Il nous échappe avec une malicieuse folie... » (III,1) Hamlet est un héros dionysiaque. Le détail du moucheron et le défilé de l'armée norvégienne (IV,4) constituent deux autres points. Notons d'ailleurs que Shakespeare recoupe lui aussi cette scène (IV,4) dans la méditation d'Hamlet sur le crâne d'un homme de loi : « Est-ce que toutes ses acquisitions, ses garanties, toutes doubles qu'elles sont, ne lui garantiront rien de plus qu'une place longue et large comme deux grimoires ? C'est à peine si ses seuls titres tiendraient dans ce coffre ; » (V,1) On peut la rapprocher de la fin de sa méditation sur l'armée en mouvement : « Tandis qu'à ma honte je vois vingt mille hommes marcher à une mort imminente, et, pour une fantaisie, pour une gloriole, aller au sépulcre comme au lit, se battant pour un champ, où il leur est impossible de se mesurer tous et qui est une tombe trop étroite pour couvrir les tués ! » (IV,4) Cette fois, Micromégas ressent une stimulation à l'action, un excès de rage, qui est proche de la détermination trouvée par Hamlet face au défilé de l'armée. Nous avions comparé l'hécatombe à la fin de la pièce à une sorte de déluge, et il n'y a pas loin d'un déluge à la pluie de coups de pied dans la fourmilière à laquelle songe Micromégas. Il y a encore deux autres rapprochements significatifs. « Sachez qu'au bout de dix ans, il ne reste jamais la centième partie de ces misérables... » On peut comparer cette phrase à la réponse du fossoyeur intello (« huit ou neuf ans ») à la question d'Hamlet : « Combien de temps un homme peut-il être en terre avant de pourir ? » (V,1) Enfin, dans le dialogue avec le partisan de Locke, la réponse « je me contente de croire qu'il y a plus de choses possibles qu'on ne pense. » rappelle la phrase célèbre d'Hamlet au début : « Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel, Horatio, qu'il n'en est rêvé dans votre philosophie. » (I,5)
« Peu à peu la conversation devint intéressante, et Micromégas parla ainsi :
Chapitre VII.
« O atomes intelligents, dans qui l'Être éternel s'est plu à vous manifester son adresse et sa puissance, vous devez sans doute goûter des joies bien pures sur votre globe : car, ayant si peu de matière, et paraissant tout esprit, vous devez passer votre vie à aimer et à penser ; c'est la véritable vie des esprits. Je n'ai vu nulle part le vrai bonheur ; mais il est ici, sans doute. » À ce discours, tous les philosophes secouèrent la tête ; et l'un d'eux, plus franc que les autres, avoua de bonne foi que, si l'on en excepte un petit nombre d'habitants fort peu considérés, tout le reste est un assemblage de fous, de méchants et de malheureux. « Nous avons plus de matière qu'il ne nous en faut, dit-il, pour faire beaucoup de mal, si le mal vient de la matière ; et trop d'esprit, si le mal vient de l'esprit. Savez-vous bien, par exemple, qu'à l'heure que je vous parle, il y a cent mille fous de notre espèce, couverts de chapeaux, qui tuent cent mille autres animaux couverts d'un turban, ou qui sont massacrés par eux, et que, presque par toute la terre, c'est ainsi qu'on en use de temps immémorial ? » Le Sirien frémit, et demanda quel pouvait être le sujet de ces horribles querelles entre de si chétifs animaux. « Il s'agit, dit le philosophe, de quelque tas de boue grand comme votre talon. Ce n'est pas qu'aucun de ces millions d'hommes qui se font égorger prétende un fétu sur ce tas de boue. Il ne s'agit que de savoir s'il appartiendra à un certain homme qu'on nomme Sultan, ou à un autre qu'on nomme, je ne sais pourquoi, César. Ni l'un ni l'autre n'a jamais vu ni ne verra jamais le petit coin de terre dont il s'agit; et presque aucun de ces animaux qui s'égorgent mutuellement n'a jamais vu l'animal pour lequel ils s'égorgent.
— Ah ! malheureux ! s'écria le Sirien avec indignation, peut-on concevoir cet excès de rage forcenée ! Il me prend envie de faire trois pas, et d'écraser de trois coups de pied toute cette fourmilière d'assassins ridicules. — Ne vous en donnez pas la peine, lui répondit-on ; ils travaillent assez à leur ruine. Sachez qu'au bout de dix ans, il ne reste jamais la centième partie de ces misérables ; sachez que, quand même ils n'auraient pas tiré l'épée, la faim, la fatigue ou l'intempérance les emportent presque tous. D'ailleurs, ce n'est pas eux qu'il faut punir, ce sont ces barbares sédentaires qui du fond de leur cabinet ordonnent, dans le temps de leur digestion, le massacre d'un million d'hommes, et qui ensuite en font remercier Dieu solennellement. »
Le voyageur se sentait ému de pitié pour la petite race humaine, dans laquelle il découvrait de si étonnants contrastes. « Puisque vous êtes du petit nombre de sages, dit-il à ces messieurs, et qu'apparemment vous ne tuez personne pour de l'argent, dites-moi, je vous en prie, à quoi vous vous occupez. — Nous disséquons des mouches, dit le philosophe, nous mesurons des lignes, nous assemblons des nombres ; nous sommes d'accord sur deux ou trois points que nous entendons, et nous disputons sur deux ou trois mille que nous n'entendons pas. » Il prit aussitôt fantaisie au Sirien et au Saturnien d'interroger ces atomes pensants, pour savoir les choses dont ils convenaient. « Combien comptez-vous, dit-il, de l'étoile de la Canicule à la grande étoile des Gémeaux ? » Ils répondirent tous à la fois: « Trente-deux degrés et demi. — Combien comptez-vous d'ici à la lune ? — Soixante demi-diamètres de la terre en nombre rond. — Combien pèse votre air ? » Il croyait les attraper, mais tous lui dirent que l'air pèse environ neuf cents fois moins qu'un pareil volume de l'eau la plus légère, et dix-neuf cents fois moins que l'or de ducat. Le petit nain de Saturne, étonné de leurs réponses, fut tenté de prendre pour des sorciers ces mêmes gens auxquels il avait refusé une âme un quart d'heure auparavant.
Enfin Micromégas leur dit : « Puisque vous savez si bien ce qui est hors de vous, sans doute vous savez encore mieux ce qui est en dedans. Dites-moi ce que c'est que votre âme, et comment vous formez vos idées. » Les philosophes parlèrent tous à la fois comme auparavant ; mais ils furent tous de différents avis. Le plus vieux citait Aristote, l'autre prononçait le nom de Descartes; celui-ci, de Malebranche ; cet autre, de Leibnitz ; cet autre, de Locke. Un vieux péripatéticien dit tout haut avec confiance : « L'âme est un entéléchie, et une raison par qui elle a la puissance d'être ce qu'elle est. C'est ce que déclare expressément Aristote, page 633 de l'édition du Louvre. » Il cita le passage. « Je n'entends pas trop bien le grec, dit le géant. — Ni moi non plus, dit la mite philosophique. — Pourquoi donc, reprit le Sirien, citez-vous un certain Aristote en grec ? — C'est, répliqua le savant, qu'il faut bien citer ce qu'on ne comprend point du tout dans la langue qu'on entend le moins. »
Le cartésien prit la parole, et dit: « L'âme est un esprit pur qui a reçu dans le ventre de sa mère toutes les idées métaphysiques, et qui, en sortant de là, est obligée d'aller à l'école, et d'apprendre tout de nouveau ce qu'elle a si bien su, et qu'elle ne saura plus. — Ce n'était donc pas la peine, répondit l'animal de huit lieues, que ton âme fût si savante dans le ventre de ta mère, pour être si ignorante quand tu aurais de la barbe au menton. Mais qu'entends-tu par esprit ? — Que me demandez-vous là ? dit le raisonneur ; je n'en ai point d'idée ; on dit que ce n'est pas de la matière. — Mais sais-tu au moins ce que c'est que de la matière ? — Très bien, répondit l'homme. Par exemple cette pierre est grise, et d'une telle forme, elle a ses trois dimensions, elle est pesante et divisible. — Eh bien ! dit le Sirien, cette chose qui te paraît être divisible, pesante ; et grise, me dirais-tu bien ce que c'est ? Tu vois quelques attributs ; mais le fond de la chose, le connais-tu ? — Non, dit l'autre. — Tu ne sais donc point ce que c'est que la matière. »
Alors monsieur Micromégas, adressant la parole à un autre sage qu'il tenait sur son pouce, lui demanda ce que c'était que son âme, et ce qu'elle faisait. « Rien du tout, répondit le philosophe malebranchiste ; c'est Dieu qui fait tout pour moi : je vois tout en lui, je fais tout en lui ; c'est lui qui fait tout sans que je m'en mêle. — Autant vaudrait ne pas être, reprit le sage de Sirius. Et toi, mon ami, dit-il à un Leibnizien qui était là, qu'est-ce que ton âme ? — C'est, répondit le Leibnizien, une aiguille qui montre les heures pendant que mon corps carillonne, ou bien, si vous voulez, c'est elle qui carillonne pendant que mon corps montre l'heure ; ou bien mon âme est le miroir de l'univers, et mon corps est la bordure du miroir : cela est clair. »
Un petit partisan de Locke était là tout auprès; et quand on lui eut enfin adressé la parole: « Je ne sais pas, dit-il, comment je pense, mais je sais que je n'ai jamais pensé qu'à l'occasion de mes sens. Qu'il y ait des substances immatérielles et intelligentes, c'est de quoi je ne doute pas ; mais qu'il soit impossible à Dieu de communiquer la pensée à la matière, c'est de quoi je doute fort. Je révère la puissance éternelle ; il ne m'appartient pas de la borner : je n'affirme rien ; je me contente de croire qu'il y a plus de choses possibles qu'on ne pense. »
L'animal de Sirius sourit : il ne trouva pas celui-là le moins sage ; et le nain de Saturne aurait embrassé le sectateur de Locke sans l'extrême disproportion. Mais il y avait là, par malheur, un petit animalcule en bonnet carré qui coupa la parole à tous les animalcules philosophes ; il dit qu'il savait tout le secret, que cela se trouvait dans la Somme de Saint Thomas ; il regarda de haut en bas les deux habitants célestes ; il leur soutint que leurs personnes, leurs mondes, leurs soleils, leurs étoiles, tout était fait uniquement pour l'homme. À ce discours, nos deux voyageurs se laissèrent aller l'un sur l'autre en étouffant de ce rire inextinguible qui, selon Homère, est le partage des dieux : leurs épaules et leurs ventres allaient et venaient, et dans ces convulsions le vaisseau, que le Sirien avait sur son ongle, tomba dans une poche de la culotte du Saturnien. Ces deux bonnes gens le cherchèrent longtemps ; enfin ils retrouvèrent l'équipage, et le rajustèrent fort proprement. Le Sirien reprit les petites mites ; il leur parla encore avec beaucoup de bonté, quoiqu'il fût un peu fâché dans le fond du cœur de voir que les infiniment petits eussent un orgueil presque infiniment grand. Il leur promit de leur faire un beau livre de philosophie écrit fort menu pour leur usage, et que, dans ce livre, ils verraient le bout des choses. Effectivement, il leur donna ce volume avant son départ : on le porta à Paris à l'Académie des sciences ; mais, quand le secrétaire l'eut ouvert, il ne vit rien qu'un livre tout blanc : « Ah ! dit-il, je m'en étais bien douté. » »
(Voltaire, Contes en vers et en prose, Micromégas, Chapitres VI & VII.)
Notons au passage dans cet extrait l'expression « à l'heure que... » plutôt que « à l'heure où... » (« Savez-vous bien, par exemple, qu'à l'heure que je vous parle... ») C'est une bizarrerie (?) ou une vieillerie que l'on trouve chez Lautréamont à la strophe V-1 : « À l'heure que j'écris, de nouveaux frissons parcourent l'atmosphère intellectuelle... » ; et peut-être également à la strophe IV-7 : « Depuis le jour que je m'enfuis de la maison paternelle... »
Voltaire connaît les recettes du conte. On retrouve à la fin du texte des motifs de la chute (le regard de haut en bas, le rire, la chute du bateau). Nous avons eu l'occasion de parler de ce rire inextinguible des dieux à la fin d'un commentaire sur L'Iliade d'Homère. Nous avons vu qu'il accompagnait le versement du vin par Héphaïstos, échanson de circonstance, craignant d'être précipité à nouveau par Zeus sur la Terre. Le philosophe thomiste n'est pas dans la même situation qu'Héphaïstos. On peut penser qu'en coupant la parole agréable du petit partisan de Locke, il provoque effectivement la renverse du motif de chute, du versement de la parole agréable en une chute véritable (lâcher du bateau). Cela prend une tournure différente de celle d'Homère, mais Voltaire a bien vu les conditions d'emploi de ce rire inextinguible.
Nous ne voyons pas de source directe pour l'idée du livre aux pages blanches dans Hamlet. En vérité, nous ne pouvons présenter Micromégas dans un projet de réécriture d'Hamlet. Il est évident que Voltaire a d'abord réagi sur ce qu'il savait du voyage de Maupertuis en Laponie. Ensuite il a pu subir diverses influences littéraires. Il nous faudra prolonger cette étude par la lecture des Voyages de Gulliver. Nous le mesurerons mieux. Mais quoi qu'il en soit, l'influence d'Hamlet restera, et c'est en soi un enseignement intéressant. (Le personnage dionysiaque, dont les contours sont fuyants, s'adapte logiquement dans le gigantisme, qui est un autre aspect de la démesure. Inversement, on devrait pouvoir adapter des géants en héros hamletiens.) Voltaire a été sensible à des points de poésie d'Hamlet qui nous avaient plutôt échappés jusqu'ici. Par ce qu'il a su en faire, la reprise sous une apparence si différente, sa présence d'esprit, son génie poétique, se révèle pleinement. On ne le présente guère sous ce jour... Nous l'avons encore peu lu, cela nous impressionne.
On trouvera peut-être, à présent qu'on l'envisage, d'autres influences discrètes d'Hamlet dans ses œuvres. Dans le conte Le Monde comme il va (1748), Babouc rencontre d'abord aussi des armées qui partent en guerre sans savoir pourquoi, tellement la raison en est mince, et, autre coïncidence, sa première rencontre en arrivant à Persépolis est un enterrement dans un temple... (Il est d'ailleurs intéressant de voir qu'il s'agit là de contes et non d'une pièce de théâtre. Il devait peut-être avoir plus de liberté dans ce genre.) Pour le conte Le Taureau blanc (1774), nous avons indiqué, à la fin de notre commentaire sur le conte Vathek (1786) de William Beckford, une réminiscence possible d'une scène de la pièce Le Songe d'une nuit d'été (1595). On connaît bien surtout l'histoire de l'introduction des fantômes dans ses pièces de théâtre. Voltaire a manifestement su profiter des pièces de Shakespeare au-delà des adaptations ouvertement déclarées, que tout le monde connaît : Othello pour Zaïre (1732) et Jules César pour La Mort de César (1735).
« Vous avez presque fait accroire à votre nation que je méprise Shakespeare. Je suis le premier qui ait fait connaître Shakespeare aux Français... C'est une belle nature, mais bien sauvage ; nulle régularité, nulle bienséance, nul art, de la bassesse avec de la grandeur, de la bouffonnerie avec du terrible ; c'est le chaos de la tragédie dans lequel il y a cent traits de lumière. »
(Voltaire, Lettre à Horace Walpole, 1768.)
« Ce qu'il y a de plus affreux, c'est que le monstre a un parti en France ; et pour comble de calamité et d'horreur, c'est moi qui autrefois parlai le premier de ce Shakespeare ; c'est moi qui le premier montrai aux Français quelques perles que j'avais trouvées dans son énorme fumier. Je ne m'attendais pas que je servirais un jour à fouler aux pieds les couronnes de Racine et de Corneille pour en orner le front d'un histrion barbare. »
(Voltaire, Lettre au Comte d'Argental, 1776.)
Il y a plusieurs piques à Voltaire dans le premier fascicule des Poésies (1870) d'Isidore Ducasse. Vers le début, à propos des discours comme des sortes de filtres nécessaires au « devoir » : « En effet, l'instruction de la jeunesse est peut-être la plus belle expression pratique du devoir, et une bonne appréciation des ouvrages de Voltaire (creusez le mot appréciation) est préférable à ces ouvrages eux-mêmes. » La critique revient vers la fin : « Reprenons le fil indestructible de la poésie impersonnelle, brusquement interrompu depuis la naissance du philosophe manqué de Ferney, depuis l'avortement du grand Voltaire. » (Dans leur Journal, les Goncourt ont posé autrement, mais par Voltaire aussi, le problème de la pensée personnelle.) L'installation à Ferney, qui ferait coupure, a commencé en 1758. Voltaire avait soixante-cinq ans et il a vécu encore vingt ans. Il ne semble pas avoir été évoqué jusqu'à présent pour un point significatif à propos des Chants. Pour notre part, nous n'aurons glané que deux ou trois fétus à investir ce livre polaire. Comme chacun doit payer un impôt proportionnel à la richesse de la demeure qu'il s'est choisie... Nous y reviendrons. Les spécialistes de Voltaire lisent probablement peu Lautréamont. Réciproquement. (Août 2005. Rév. décembre 2006)
« Nous dînons une douzaine à table, en plein air. Oh ! qu'en ce monde, même en ce monde de la pensée, en ce pays des lettres, la pensée est peu individuelle, personnelle et, pour ainsi dire, autochtone chez l'homme ! Elle vient des livres, des préjugés. Elle est faite d'alluvions, comme la cervelle de Prudhomme. C'est Voltaire dont on cause et auquel toute la table croit une âme qui embrassait l'humanité dans ses bras, une âme qui était la charité magnifique des idées, un cœur dévoré de la soif de la justice... Voltaire ! Ce cœur sec, cet esprit furieux d'égoïsme, un avocat, non un apôtre ! Voltaire, le squelette du moi ! » (Edmond & Jules de Goncourt, Journal, Année 1859, 26 juin (extrait).)
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« Après ces vues, qu'il regardait comme philosophiques, c'est le désir de produire des effets nouveaux qui a principalement dirigé ce poète. Il n'a rien négligé pour cela ; il s'est d'abord adressé aux poètes grecs, qu'il croyait mieux connaître que ses devanciers, et il a ensuite eu recours au théâtre anglais, tout à fait inconnu à ses compatriotes. Son premier dessin a été de ramener sur la scène la solennité, la sévérité et la simplicité de la tragédie antique, et il y a réussi jusqu'à un certain point, en excluant l'amour des sujets auxquels il est étranger. Il a ensuite cherché à donner au spectacle français la pompe majestueuse du spectacle grec, et si depuis Voltaire, les poètes ont accordé quelque chose au plaisir des yeux, c'est à lui qu'on en est redevable. Enfin il a cru pouvoir emprunter à Shakespeare des coups de théâtre, mais c'est là que son succès a été le moins brillant, et lorsque, par exemple, il a voulu évoquer une ombre dans Sémiramis, il est tombé dans des inconséquences manifestes. » |