William Beckford, Vathek, conte arabe, présentation, soif de l'infini, cataracte et tour, cortége et cigales (I-8, I-12, V-6

L'écrivain anglais William Beckford était le fils d'un lord-maire de Londres. (Celui qu'Alfred de Vigny présenta comme le « bourreau » de Chatterton dans Stello.) Sa famille avait fait fortune grâce au sucre de la Jamaïque. Ils étaient « les rois du sucre ». Il écrivit Vathek, conte arabe en français en 1782. Le révérend Henley le traduisit en anglais et le publia à Londres en 1786 comme traduction d'un conte arabe anonyme, avant les versions en français publiées par Beckford à Lausanne puis à Paris en 1787. Elles étaient devenues rares dès 1815 et furent oubliées. Stéphane Mallarmé a découvert leur existence et a republié le livre en français en 1876. Gustave Flaubert ne l'a lu, semble-t-il, qu'à cette époque. Un lecteur de Byron ne peut avoir manqué cependant les notes sur Vathek dans le premier chant du Pèlerinage de Childe-Harold (1812) et dans Le Giaour (1813) par exemple. À la fin de L'Ensevelissement prématuré (1844), Edgar Poe a évoqué Carathis. Et dans son dernier conte publié, Le Cottage Landor (1849), il parle également de « la terrasse infernale aperçue par Vathek... » Il n'est pas impossible que Lautréamont ait lu Vathek. On peut faire plusieurs rapprochements importants avec les Chants de Maldoror. Beckford n'avait que vingt-deux ans lorsqu'il l'écrivit, mais il a su jouer sur un registre poétique assez étendu. À côté de la cataracte, qui montre déjà une belle maîtrise, nous allons voir les thèmes de la foudre, du volcan, et de l'ange de la mort. Il y a des noirceurs et des horreurs dans Vathek. La réputation de l'auteur est sulfureuse, et celle de son conte également. Mais nous en avons lu pas mal chez Mickiewicz, Dante ou encore Shelley... Cet autre fruit amer n'apparaît pas si infernal. Le point délicat est ailleurs. Vathek a certaines allures d'un conte comme Les Trois cheveux d'or du diable des frères Grimm. Il se termine aussi sur une moralité. Mais elle est assez perverse, car la mort du jeune Gulchenrouz n'est nullement un succès réel, nullement une entrée réussie dans le monde des hommes. L'imaginaire de sa mort est une consolation gratuite et stérile. Vathek peut être instructif pour un œil d'analyste, et la comparaison avec le conte de Grimm est utile, mais c'est l'inverse d'un conte d'initiation.

Résumé. Le jeune calife Vathek gouverne en tyran. Quand l'un de ses yeux devient terrible, nul ne soutient son regard. Il vit dans la débauche et les excès. Dans sa ville de Samarah, il a fait bâtir une immense tour pour élever sa grandeur jusqu'au ciel. La nuit il déchiffre les astres et s'imagine un fabuleux destin. Un jour un étranger apporte des marchandises merveilleuses, dont des sabres étincelants gravés de caractères mystérieux. Vathek les achète mais l'étranger reste muet sur leur provenance. Emprisonné, il s'évade en tuant ses gardes. Conseillé par sa mère Carathis, Vathek interroge des savants sur les inscriptions. Un vieillard parvient à lui traduire un message flatteur. Mais le lendemain, il affirme qu'il a changé et annonce une malédiction. Vathek le chasse mais constate que les inscriptions changent bien chaque jour. Soucieux, il dépérit. Une soif surnaturelle le consume. Carathis l'envoie à la montagne. L'étranger y réapparaît. Il se dit indien et le guérit en lui faisant boire une liqueur rougeâtre. Vathek voit en lui l'envoyé prédit par les astres. Mais au palais, il est vite excédé par ses insolences. Comme il refuse de l'instruire sur la liqueur, il le bourre de coups de pieds. Le giaour se roule en boule et l'entraîne jusqu'à la cataracte où il tombe. Vathek décide d'y camper. Un matin il observe des raies de sang dans l'azur. Une nuit la voix du giaour lui propose un pacte. Vathek accepte de se donner à lui et de renoncer à Mahomet contre la puissance et les trésors de Suleïman. La terre s'entr'ouvre. Devant un portail d'ébène, le giaour exige le sang de cinquante enfants pour apaiser sa soif et lui ouvrir. Vathek organise alors un concours pour sauver les apparences. La foule accompagne le cortège. Un par un, les enfants tombent dans le gouffre, puis la terre se referme au grand dam de Vathek. La foule veut le tuer. Carathis et le vizir l'emportent et éteignent l'émeute sous l'or. Carathis apprend le pacte. Plus méchante que son fils, elle veut un autre sacrifice. Versée dans la magie noire, elle a dans la tour un cabinet d'expériences et des négresses muettes et borgnes pour la servir. À la nuit, au sommet de la tour, elle allume un grand bûcher de momies, de cornes de rhinocéros et autres objets aux odeurs infectes. Elle y fait jeter les porteurs d'eau montés en croyant sauver le calife. Soudain la tour tremble, les cadavres disparaissent, les flammes deviennent roses et exhalent un parfum ravissant, puis une table servie remplace le bûcher. Vathek mange. Sa mère lit le message du giaour qui les remercie et invite Vathek à venir à Istakhar prendre possession des trésors.

Avant de partir, Vathek outrage des pèlerins rentrés de la Mecque. Carathis reste à Samarah. Elle rappelle à son fils qu'il devra refuser toute invitation en route. Le somptueux cortège part en fanfare. Après quelques jours il s'égare. Vathek ordonne de couper à travers d'étroites gorges. Les intempéries déchirent les palanquins. Dans la forêt, l'avant-garde est décimée par des bêtes. Le cortège s'embourbe. Les flambeaux répandent un incendie. Ils débouchent dans une vallée désolée sous un soleil ardent. Vathek maudit le giaour quand deux nains et l'émir Fakreddin arrivent à leur rencontre. Vathek accepte son hospitalité. Ils s'installent au palais. Bababalouk, le chef des eunuques de Vathek, s'égare et entre aux bains. Nouronihar, l'espiègle fille de l'émir, le piège sur l'escarpolette. Il est tant ballotté en tous sens que la corde casse. Il tombe dans le bain et elle l'abandonne en le couvrant de linges. Il est délivré au matin. L'émir, qui est d'une grande piété, fête Vathek. Nouronihar se fait remarquer en lui lançant un bouquet et disparaît.

Encore troublée par le calife, Nouronihar retrouve son cousin sur la montagne au coucher du soleil. Gulchenrouz est un garçon de treize ans à l'allure féminine. Il doit épouser sa cousine et vit, parfois travesti, avec le harem, qu'il enchante de sa voix douce. Il s'étonne de la voir sans le bouquet qu'il lui avait cueilli. Ils se mettent à courir et Gulchenrouz s'évanouit hors d'haleine au moment d'entrer dans la danse des jeunes filles. Nouronihar le ranime et ils passent la soirée à jouer. Soudain au loin apparaît un météore bleuâtre. Gulchenrouz a peur. Nouronihar s'aventure seule vers l'étincelle. Escaladant la montagne, elle découvre une caverne magnifiquement éclairée, une cuve d'or prête pour le bain, et des habits étincelants. Une voix dit que tout ça est destiné à la fille de l'émir qui folâtre encore avec un enfant alors que le calife brûle d'amour pour elle. Une autre voix dit partir à Istakhar préparer le palais du feu qui doit recevoir ces époux. Tout retombe dans l'obscurité et le silence. Nouronihar se retrouve sur un sofa dans le harem de son père. Ses amies ont à peine le temps de s'étonner de la retrouver là que Vathek puis l'émir lui rendent visite. Vathek veut l'épouser mais son père la dit engagée. Il préfère mourir que de manquer à sa parole. Sa fille s'évanouit. Vathek lui commande de la secourir et sort en lui jetant son terrible regard. L'émir tombe à la renverse mais se remet. Il décide de droguer Nouronihar et Gulchenrouz et de faire croire à leur mort. Il les fait transporter dans un tombeau au bord d'un lac de montagne, et charge ses nains de veiller sur eux jusqu'au départ de Vathek. À leur réveil, les enfants croient vivre une nouvelle existence. Mais Nouronihar s'ennuie. Elle n'a pas oublié le calife, ni sa grandeur promise et perdue. Elle commence à explorer les lieux. Vathek est désespéré en apprenant sa mort. Il veut se faire ermite pour demeurer près d'elle. Alors qu'il monte à l'aurore à son tombeau, il la découvre assise sur un tamaris. Elle lui raconte tout. En apprenant sa vision, Vathek ne doute plus qu'elle lui soit destinée. Ils vivent désormais ensemble et nagent dans le bonheur. Une sultane jalouse écrit à Carathis. Deux bûcherons emportent son message à Samarah. Furieuse, Carathis part aussitôt avec deux négresses. Elles traversent les régions les plus malsaines. Leurs guides meurent et Carathis les offre en festin aux goules d'un cimetière. Enfin, elle retrouve et sermone son fils. Vathek accepte de repartir. Comme Nouronihar s'inquiète pour Gulchenrouz, Carathis veut s'en occuper. Elle découvre le lac, ses négresses tuent les nains, mais l'enfant lui échappe en tombant. Il meurt et est emporté par un bon génie. Carathis rentre à Samarah car son autre fils y tente de soulever le peuple.

Vathek et Nouronihar sont accueillis par Eblis sur son trône de feu (illustration d'une édition anglaise de 'Vathek, conte arabe' de William Beckford).  

Le cortège de Vathek traverse des contrées fleuries. Cette fois, ils violentent tout sur leur passage. Alors qu'ils arrivent en vue des monts d'Istakhar, Mahomet leur envoie un génie. Sous l'apparence d'un berger, il leur joue une touchante mélodie qui afflige les âmes et la nature. Puis il les avertit qu'Éblis les attend dans ces montagnes. C'est leur dernière chance de choisir le bon chemin. Vathek chancelle mais, dans un sursaut d'orgueil, il refuse de renoncer aux richesses qu'il voit si proches. Dans la nuit, une partie de son cortège s'enfuit. Mais Vathek et Nouronihar vivent déjà leur rêve, leur sang bouillonne. Ils arrivent à deux rochers formant comme un portail, traversent une ville déserte, et s'arrêtent au pied d'une terrasse de marbre noir. Vathek lit sur une inscription qu'Éblis l'admet en son palais. Un rocher s'entr'ouvre. Vathek et Nouronihar descendent avec impatience l'escalier éclairé à chaque degré par deux cierges. Au fond, le giaour leur ouvre un portail d'ébène, qui se referme sur eux. Dans une immense salle, pleine de richesses, déambule une multitude d'hommes et de femmes la main sur le cœur. Éblis les accueille et les invite à jouir de son palais. Le giaour les emmène voir Suleïman. Il gémit et leur raconte son histoire. Vathek découvre avec effroi qu'il porte dans sa poitrine de cristal un cœur dans les flammes. Le giaour disparaît en disant qu'ils n'ont que quelques jours avant de subir le même sort. Vathek ordonne qu'on enlève sa mère afin qu'elle le partage. Dans un salon, ils rencontrent quatre hommes et une femme qui leur racontent trois histoires. Ils sont interrompus par l'arrivée de Carathis. Elle se vante d'avoir incendié la tour, et entend profiter de la puissance de Suleïman. Mais une voix dit « Tout est accompli ! » et leurs cœurs sont dévorés par les flammes.

   « Tel fut, et tel doit être le châtiment des passions effrénées et des actions atroces ; telle sera la punition de la curiosité aveugle, qui veut pénétrer au-delà des bornes que le créateur a mises aux connaissances humaines ; de l'ambition, qui, voulant acquérir des sciences réservées à de plus pures intelligences, n'acquiert qu'un orgueil insensé, et ne voit pas que l'état de l'homme est d'être humble et ignorant.
   Ainsi le calife Vathek, qui, pour parvenir à une pompe vaine et à une puissance défendue, s'était noirci de mille crimes, se vit en proie à des remords et à une douleur sans fin et sans bornes ; ainsi l'humble, le méprisé Gulchenrouz, passa des siècles dans la douce tranquillité, et le bonheur de l'enfance. » (William Beckford, Vathek, (fin), p.125)

   « Dans son Vathek, Beckford avait fait une débauche de couleur orientale. Le livre a l'apparence d'un conte philosophique, à la manière de Voltaire, et sa donnée, c'est en substance l'apologie de l'humilité et de l'ignorance, la vanité des excessifs efforts de volonté et de pensée. Mais l'écrivain se plongea visiblement avec délices dans le monde des fictions magiques, y trouva une captivante source de poésie : et c'est cette « couleur » vraiment furieuse, cette intensité de pénétration passionnée dans un monde légendaire, qui gardent sa curiosité à ce livre anglais, né français, dont l'histoire est par elle-même peu ordinaire.
   C'est bien la malice, la moquerie légère du dix-huitième siècle, l'irrévérence, « à la française », des choses religieuses, plaisamment travesties, ou de certaines tyrannies traditionnelles (plus tard, au reste, Beckford assistait aux débuts de la Révolution en observateur dilettante, plutôt poussé par un intérêt sympathique). Là, l'imitation de Voltaire, portée, en certaines pages, jusqu'à l'illusion, est flagrante. Mais, au fond, et malgré ces espiègleries du conteur, s'amusant, notamment, à d'énormes exagérations, il y a, assurément, une vision lyrique : l'invincible attirance vers un gouffre immense, où tout sombre, des téméraires qui, ne se contentant pas de jouir du possible, s'aventurent en la recherche des insondables problèmes ; et ainsi, est-ce le drame des antiques dominations du Destin, qui interdit à l'homme de savoir jamais ce qu'il est et où il va.
   Le calife Vathek, poussé par un insidieux génie dont les promesses ne sont jamais que leurres, est conduit inéluctablement à sa perte. Il a ambitionné la puissance et la science suprêmes, il commet crimes sur crimes, dans sa folie d'orgueil, pour les conquérir, et introduit enfin, dans le tragique palais d'Éblis, maître des génies du Mal, dans ce palais qui a été l'objet de ses désirs impétueux, il n'y trouve qu'effroyables déceptions. Il y rencontre Salomon lui-même, qui lui montre son sein, d'un cristal transparent, au travers duquel on découvre son cœur brûlant dans les flammes, et tous ceux qui, ainsi que lui, cherchèrent à soulever les voiles des choses défendues aux humains. Et il y a une imagination truculente et farouche dans la peinture de ces Enfers des chercheurs de l'éternelle Énigme.
   Ainsi, après un siècle, revit, dans l'original, ce conte de Beckford. La joie de sa trouvaille pousse M. Mallarmé jusqu'à l'éloge véhément. Sans aller, peut-être, juqu'à son lyrisme, on goûtera, dans Vathek, la richesse de ces tableaux orientaux, cette espèce de frémissement de vie surnaturelle, ce mélange d'ironie et de majesté qui sont le charme de ce vieux petit livre, tout à coup exhumé de la poussière du passé. » (L'Année littéraire 1893, Année 1894, Le Roman, Vathek, pp.194-195.)

 
Le résumé est un peu long pour un livre si court, mais il s'y passe beaucoup de choses, nous voulions faire saillir des détails qui rejoignent la poésie de certaines strophes des Chants et justifient ces articles. De même qu'il n'est pas très judicieux de lire Schiller avant d'avoir suffisamment lu Shakespeare, il aurait peut-être fallu lire d'abord Les Mille et une nuits. (Comme l'a dit Valéry, les réminiscences mettent en relief des beautés poétiques, par cela seul qu'elles travaillent à se reproduire.) Ce sera à compléter. L'influence de Voltaire est très probable. Beckford l'admirait et l'avait rencontré à Ferney. Sans entrer dans le détail, nous proposerons pour finir un rapprochement avec Le Taureau blanc (1774). Le fait est qu'à travers Vathek certains aspects poétiques apparaissent ancrés dans la littérature du XVIIIème. (Y aurait-il une poésie particulière du nez et des clés au XVIIIème par exemple ?) Il faudra poursuivre dans cette direction. Pour certains épisodes, les influences du Livre de Daniel et du théâtre de Shakespeare sont manifestes. Cela permet de consolider nos rapprochements. En ce qui concerne les ressemblances avec Vathek, — ne disons pas nécessairement les influences, — il est d'abord naturel de penser au roman d'aventures Les Mines du roi Salomon (1885) d'Henry Rider Haggard. Mais on peut penser aussi au second Faust de Goethe et à certains poèmes de lord Byron. Il y a la poésie du pacte avec le Mal. Elle signe un genre. L'attitude du giaour à la cour rappelle celle de Méphistophélès. La rapide construction de la tour la nuit, avec l'aide des puissances infernales, rappelle les travaux voulus par Faust pour assécher les terres du littoral, également accélérés par magie pendant la nuit. Mais en fait, d'après une note d'Henley, le Coran dit que le temple de Salomon a été construit avec l'aide des génies. Et la reconstruction de la muraille de Jérusalem dans le Livre de Néhémie passe pour avoir été aidée par l'Éternel. C'est un aspect de la poésie sacrée. Même dans Le Livre de Mélusine (1478) de Jean d'Arras, Mélusine fait bâtir le mur d'enceinte et la tour Trompée de Lusignan pendant le court voyage de Raimondin en Bretagne.) Ce conte a bien sa place dans la littérature en relation avec Maldoror.

 
La Soif de l'infini (I-8)La Foudre aime se cacherLa Cataracte et la tour (I-12, V-5)La Chute en cortége et en musique (V-6)
Vampire, cataracte, ange de la mort et lac aux poissons (I-11)La Joyeuse fille de l'Émir (I-12, VI-4)Éblis et le volcan (IV-5)
 

La Soif de l'infini. Dans Vies des douze Césars, Suétone parle du regard solaire d'Auguste : « Ses yeux étaient vifs et brillants ; il voulait même faire croire qu'il y avait dans son regard comme une autorité divine et, quand il le fixait sur quelqu'un, il aimait à lui voir baisser la tête, comme ébloui par le soleil ; mais, dans sa vieillesse, son œil gauche faiblit... » (II,74) Par son tempérament irascible et son œil susceptible de donner la mort d'un regard, Vathek apparaît plutôt comme un personnage « volcanique ». Nous avions vu, à propos du comte Cenci dans Les Cenci (1819) de Percy Bysshe Shelley, que le volcan et les ténèbres orageuses sont des métaphores poétiques qui peuvent être concurrentes. L'intérêt n'est pas tant de classer définitivement un personnage dans l'un ou l'autre cas, que d'examiner dans nos impressions ces diverses métaphores qui peuvent apparaître selon les épisodes. La tour de Samarah est un objet phallique, qui rattache plutôt Vathek à la terre et au volcan. Tout au moins, tant qu'il reste justement associé à cette tour, ou à son trône (on l'y voit peu), cette métaphore prend une certaine prépondérance. Il n'y a rien de tel chez le comte Cenci, qui est surtout associé aux palais ténébreux. De plus, Vathek se subordonne à Éblis, puissance souterraine, comme on le voit à la fin, alors que Cenci invoque plutôt le Père, le Très-Haut (de l'Ancien Testament).

   « Sa figure était agréable et majestueuse ; mais, quand il était en colère, un de ses yeux devenait si terrible qu'on n'en pouvait pas soutenir les regards : le malheureux sur lequel il le fixait tombait à la renverse, et quelquefois même expirait à l'instant. Aussi, dans la crainte de dépeupler ses états, et de faire un désert de son palais, ce prince ne se mettait en colère que très rarement. » (William Beckford, Vathek, p.13.)

Le début du livre montre Vathek en quête de grandeur, même dans ses débauches. Dans ses cinq palais destinés « chacun à la satisfaction d'un des sens », il collectionne, cherche la quantité et la possession. Par le fait qu'il les a séparés, qu'il a réduit chaque sens à être un pas-tout, il s'astreint à dénombrer et à intégrer. Le sens du toucher est le plus curieusement traité. Il ne se prend pas à décliner des peaux de toutes sortes comme on aurait pu s'y attendre. Eluard écrivait dans La Rose Publique (1934) : « Touche aux mains pour toucher à tout Sans laisser de traces ». Il y a ici une sorte de procuration sur le toucher, être touché, à travers des femmes uniquement. Aussi, il y a toujours une forme d'intrusion. L'exploration est pervertie en consommation de produits préparés. Image de jouissance, les vins doivent « couler à grands flots de cent fontaines ». Quant au savoir, la domination l'emporte sur l'assimilation. Avoir, c'est être en tant que sac ou enveloppe. Tendre vers le ciel. Et jouir du compteur des entrées. Entrer ou faire entrer reste l'idée directrice.

   « Dans le cinquième palais, nommé le réduit de la joie ou le dangereux , se trouvaient plusieurs troupes de jeunes filles. Elles étaient belles et prévenantes comme les houris, et jamais elle ne se lassaient de bien recevoir ceux que le calife voulait admettre en leur compagnie. »
(William Beckford, Vathek, pp.14-15)

  Giorgio de Chirico, La Nostalgie de l'infini (1912).

L'érection de la tour reste bien sûr l'illustration la plus explicite de la quête de grandeur. Elle est dénoncée par Mahomet comme visant « à pénétrer dans les secrets du ciel ». Cela évoque évidemment cette phrase de Lautréamont à la strophe V-5 : « Oh ! si au lieu d'être un enfer, l'univers n'avait été qu'un céleste anus immense... » Cependant, relisons plus attentivement, car ce sens n'est peut-être pas le bon. Le premier regard de Vathek est en fait vers le bas. Sa tour lui pend alors, pour ainsi dire, entre les jambes. Et Beckford nous dit : « Il allait s'adorer lui-même, lorsqu'en levant les yeux il s'aperçut que les astres étaient aussi éloignés de lui qu'au niveau de la terre. Il se consola... » Ainsi, alors qu'il se sent enfin « bien doté », il s'aperçoit qu'il ne pénétrera pas pour autant le ciel. Son regard revient vers le bas pour y chercher une consolation. Il y a réflexion sur le plafond, renverse. Cela marque sans doute le début de sa chute. (Mine de rien, Beckford résume toute la période de croissance (enfance, adolescence) de Vathek dans l'érection de sa tour. L'homme est vu dans son aspect phallique. Vathek bascule ensuite dans sa période adulte.) Le ciel ne sera plus l'objet que d'une contemplation impuissante dans un miroir de réalité. Son seul espoir est désormais de voir surgir un personnage à son image, qui descendra comme il s'est élevé. Une étoile filante descendant sur l'horizon serait en effet un mouvement symétrique de l'élévation de son œil grâce à sa tour. Ce schéma se retrouve dans le conte fantastique Onuphrius (1833) de Gautier ; le diable surgit comme s'il se détachait du reflet dans le miroir. Nous reviendrons plus loin sur ces aspects phalliques concernant Vathek et sa tour. Notons cette dernière phrase intructive sur la traduction de l'orgueil de la raison : « il se flatta que les lumières de son esprit surpasseraient la portée de ses yeux... »

   « Vathek voulut aussi se mêler des querelles théologiques, et ce ne fut pas pour le parti généralement regardé comme orthodoxe qu'il se déclara. Il mit par là tous les dévots contre lui : alors il les persécuta ; car à quelque prix que ce fût, il voulait toujours avoir raison.
   La rapidité avec laquelle cet édifice fut construit flatta la vanité de Vathek. Il pensait que même la matière insensible se prêtait à ses desseins. Ce prince ne considérait pas, malgré toute sa science, que les succès de l'insensé et du méchant sont les premières verges dont ils sont frappés. Son orgueil parvint à son comble lorsqu'ayant monté, pour la première fois, les quinze cents degrés de sa tour, il regarda en bas. Les hommes lui paraissaient des fourmis, les montagnes des coquilles, et les villes des ruches d'abeilles. L'idée que cette élévation lui donna de sa propre grandeur acheva de lui tourner la tête. Il allait s'adorer lui-même, lorsqu'en levant les yeux il s'aperçut que les astres étaient aussi éloignés de lui qu'au niveau de la terre. Il se consola cependant du sentiment involontaire de sa petitesse, par l'idée de paraître grand aux yeux des autres ; d'ailleurs il se flatta que les lumières de son esprit surpasseraient la portée de ses yeux, et qu'il ferait rendre compte aux étoiles des arrêts de sa destinée. Pour cet effet, il passait la plupart des nuits sur le sommet de sa tour, et, se croyant initié dans les mystères astrologiques, il s'imagina que les planètes lui annonçaient de merveilleuses aventures. Un homme extraordinaire devait venir d'un pays dont on n'avait jamais entendu parler, et en être le héraut. » (William Beckford, Vathek, p.16)

  Pieter Bruegel l'Ancien, La Tour de Babel (1563).

On trouve un peu plus loin un point plus intéressant par rapport à cette quête de grandeur. Vathek n'a pu satisfaire sa curiosité concernant la provenance des sabres et leurs mystérieuses inscriptions. Il a bêtement renvoyé son traducteur. À la fin, Éblis reviendra sur ces « sabres foudroyants » pour souligner la « curiosité insatiable » qui caractérise ses adorateurs. L'aveuglement est consécutif de son insatisfaction. Il était les cinq sens. Il n'est plus que bouche ouverte, voire oreille, puisqu'on « verse » des sons, des paroles, bref du savoir, plutôt dans l'oreille. C'est en correspondance avec l'état de Maldoror à la strophe I-8, mais la raison donnée par Lautréamont est bouffonne : « je couvre ma face flétrie, avec un morceau de velours, noir comme la suie qui remplit l'intérieur des cheminées : il ne faut pas que les yeux soient témoins de la laideur que l'Être suprême, avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. » Beckford fait dériver la soif de savoir de Vathek en soif tout court, en soif physiologique surnaturelle. Le glissement est habile. On voit alors surgir une comparaison amusante entre Vathek et le chien. En vérité, on n'imagine guère que Vathek, en lapant, puisse boire plus qu'avec des verres, mais passons, Beckford est dans le burlesque. Il veut traduire la dégradation. Après tout, moins il boit, plus il entretient sa soif. Quoiqu'il en soit, cette identification passagère au chien nous fait retrouver la comparaison justement utilisée par Lautréamont à la strophe I-8 : « Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas en dérision ce qu'ils font : ils ont soif insatiable de l'infini, comme toi, comme moi, comme le reste des humains, à la figure pâle et longue. » Il se base en fait sur les « hurlements prolongés », mais le « chien avide » sera mis en scène à la strophe II-2. (Cela rappelle la poésie de Byron dans le troisième Chant du Pèlerinage de Childe-Harold (1816) lors de l'orage au lac Léman. Mais si l'on comprend que l'eau léchée sort de la montagne, on saisit surtout un possible sens sexuel.) Lautréamont semble être strict sur le lyrisme, qui est émission, haleine exhalée, hurlements, à la strophe I-8. C'est seulement vers la fin qu'il y a un effet dans l'autre sens avec les mystérieux coups de marteau sur la tête. Quant au flacon de liqueur rougeâtre chez Beckford, il prépare un peu l'image finale des cœurs brûlants dans la poitrine de cristal. On est bien dans l'idée du volcan et des laves intérieures qui attisent. On pourrait ajouter aussi que l'arrivée du giaour, envoyé prédit par les astres, pour Vathek est en correspondance avec l'arrivée du crapaud pour Maldoror (explication apportée à la strophe I-13).

   « Vathek ne tarda point à se repentir de son impétuosité. Comme il ne cessait d'examiner ces caractères, il s'aperçut bien qu'ils changeaient tous les jours ; et personne ne se présentait pour les expliquer. Cette inquiète occupation enflamma son sang, lui causa des vertiges, des éblouissements, et une si grande faiblesse qu'à peine il pouvait se soutenir ; dans cet état, il ne laissait pas que de se faire porter à la tour, espérant de lire quelque chose d'agréable dans les astres ; mais il se trompa dans cet espoir. Ses yeux, offusqués par les vapeurs de sa tête, le servaient mal ; il ne voyait plus qu'un nuage noir et épais : augure qui lui semblait des plus funestes. Harassé de tant de soucis, le calife perdit entièrement courage ; il prit la fièvre, l'appétit lui manqua, et, au lieu d'être toujours le plus grand mangeur de la terre, il en devint le plus déterminé buveur. Une soif surnaturelle le consuma ; et sa bouche, ouverte comme un entonnoir, recevait jour et nuit des torrents de liquide. » (William Beckford, Vathek, p.23)

   « On portait quelquefois Vathek sur cette montagne, afin qu'il pût y respirer un air pur, et boire à son gré des quatre sources. Sa mère, ses femmes et quelques eunuques étaient les seules personnes qui l'accompagnaient. Chacun s'empressait à remplir de grandes coupes de cristal de roche, et les lui présentait à l'envi ; mais leur zèle ne répondait pas à son avidité ; souvent il se couchait par terre, pour laper l'eau.
   Un jour que le déplorable prince était resté longtemps dans une posture aussi vile, une voix rauque, mais forte, se fit entendre, et l'apostropha ainsi : pourquoi fais-tu l'exercice d'un chien ? ô calife si fier de ta dignité et de ta puissance !
   À ces mots Vathek lève la tête, et voit l'étranger, cause de tant de peines. À cette vue, il se trouble, la colère enflamme son cœur ; il s'écrie : et toi, maudit giaour ! Que viens-tu faire ici ? N'es-tu pas content d'avoir rendu un prince agile et dispos, semblable à une outre ? Ne vois-tu pas que je meure autant pour avoir trop bu que du besoin de boire ?
   — Bois donc encore ce trait, lui dit l'étranger, en lui présentant un flacon rempli d'une liqueur rougeâtre ; et sache pour tarir la soif de ton âme, après celle du corps, que je suis indien, mais d'une région qui n'est connue de personne.
   Une région qui n'est connue de personne !... ces mots furent un trait de lumière pour le calife. C'était l'accomplissement d'une partie de ses désirs ; et se flattant qu'ils allaient être tous satisfaits, il prit la liqueur magique et la but sans hésiter. À l'instant il se trouva rétabli, sa soif fut étanchée, et son corps devint plus agile que jamais. Sa joie fut alors extrême ; il saute au col de l'effroyable indien, et baise sa vilaine bouche béante et baveuse avec autant d'ardeur qu'il aurait pu baiser les lèvres de corail de ses plus belles femmes. »
(William Beckford, Vathek, pp.25-26)

   « Eblis, d'une voix plus douce qu'on aurait pu la supposer, mais qui portait la noire mélancolie dans l'âme, leur dit : créatures d'argile, je vous reçois dans mon empire ; vous êtes du nombre de mes adorateurs ; jouissez de tout ce que ce palais offre à votre vue, des trésors des sultans préadamites, de leurs sabres foudroyants et des talismans qui forceront les dives à vous ouvrir les souterrains de la montagne de Caf, qui communiquent à ceux-ci. Là, vous trouverez de quoi contenter votre curiosité insatiable. Il ne tiendra qu'à vous de pénétrer dans la forteresse d'Aherman et dans les salles d'Argenk où sont peints toutes les créatures raisonnables et les animaux qui habitaient la terre, avant la création de cet être méprisable que vous appelez le père des hommes. » (William Beckford, Vathek, pp.116-117)
 

La Foudre aime se cacher. Plusieurs points pourraient constituer a priori une poésie de la foudre. Tout d'abord, il y a ces « sabres, dont les lames jetaient un feu éblouissant » parmi les marchandises merveilleuses du giaour. Ces objets se présentent comme possédés par un esprit qui les anime. Lautréamont exploite cet imaginaire à la strophe I-11, avec « le filet qui attire de lui-même les poissons », à la strophe II-4, avec « le fouet qui fait remuer le bras » du cocher, et encore à la strophe II-9, avec « la pelle infernale qui accroit les forces » du mineur. Goethe, qu'on a évoqué pour deux de ces trois strophes, nous avait paru posséder le goût de ce genre de fantastique à travers le balai enchanté de sa célèbre ballade L'Apprenti sorcier (Der Zauberlehrling, 1797) mais il n'est sûrement pas le seul. Dans Le Scarabée d'or (1842) d'Edgar Poe, le dessin du scarabée disparaît pour laisser la place au dessin d'une tête de mort. Nous avions dit que le scarabée apparaissaît ainsi comme un vecteur. On rencontre la même chose ici avec les inscriptions de ces sabres, inscriptions gravées qui changent néanmoins d'un jour à l'autre. La lame s'affirme en lieu de passage ou de ruissellement. On retrouve ainsi la poésie du sabre vue dans le poème Sultan, le cheval arabe de Lamartine, notamment la notion de « flash ». Ces sortes d'inscriptions seront à nouveau évoquées à la fin du périple, lorsque Vathek arrivera au pied de la grande terrasse de marbre noir. Cela authentifiera pour ainsi dire l'adresse de l'envoyeur des messages. Arrivés là, ces armes deviendront explicitement des « sabres foudroyants » dans les paroles d'Éblis. L'idée de la foudre se retrouvera clairement dans l'action de fendre. (Nous en avons déjà parlé à propos du roman Les Derniers jours de Pompéï (1834) de Bulwer-Lytton.) Le rocher s'entr'ouvrira juste après que Vathek ait lu l'inscription. Plus tôt dans l'histoire, Nouronihar s'évanouira lorsque son père sortira son sabre. Il y a une notion de coupure dans l'évanouissement. En soi, de manière insidieuse, la réception des sabres par Vathek provoque une première coupure dans sa condition. Ce n'est pas encore ce qui le coupe de son trône et de sa tour. Mais cela exprime bien un peu l'intention d'Éblis à son égard.

  Rembrandt, Le Festin de Balthazar (1635), National Gallery (Londres). Le bras gauche de Balthazar trace un axe qui met en symétrie le halo dans lequel s'inscrit le message de Dieu, et la coupe tenue par la femme. La coupe verse ses dernières gouttes. Elles sont symboliques de la fin, et font antithèse avec la main écrivant au bord du halo.

   « L'inconnu étala devant le prince des raretés telles qu'il n'en avait jamais vu, et dont il n'avait pas même conçu la possibilité. Rien, en effet, n'était plus extraordinaire que les marchandises de l'étranger. La plupart de ses bijoux étaient aussi bien travaillés que magnifiques. Ils avaient, outre cela, une vertu particulière, décrite sur un rouleau de parchemin attaché à chaque pièce. On voyait des pantoufles qui aidaient aux pieds à marcher ; des couteaux qui coupaient sans le mouvement de la main ; des sabres qui portaient le coup au moindre geste : le tout était enrichi de pierres précieuses que personne ne connaissait. Parmi toutes ces curiosités se trouvaient des sabres, dont les lames jetaient un feu éblouissant. Le calife voulut les avoir, et se promettait de déchiffrer à loisir des caractères inconnus qu'on y avait gravés. Sans demander au marchand quel en était le prix, il fit apporter devant lui tout l'or monnayé du trésor, et lui dit de prendre ce qu'il voudrait. Celui-ci prit peu de chose, et en gardant un profond silence. » (William Beckford, Vathek, p.17)

   « Peut-être verrez-vous encore celui que vous regrettez ; peut-être ces écritures qui sont sur les lames des sabres vous en apprendront des nouvelles. Mangez et dormez, mon cher fils ; nous verrons demain ce qu'il y faudra faire. Vathek suivit ce sage conseil, il se leva dans une meilleure situation d'esprit, et se fit aussitôt apporter les sabres merveilleux. Afin de n'être pas ébloui par leur éclat, il les regarda au travers d'un verre coloré, et s'efforça d'en déchiffrer les caractères ; mais ce fut en vain : il eut beau se frapper le front, il ne connut pas une seule lettre. » (William Beckford, Vathek, p.20)

   « En disant ces mots d'un ton ferme, il présenta la main à Nouronihar, et, montant les degrés d'une vaste rampe, parvint sur la terrasse qui était pavée de carreaux de marbre, et semblable à un lac uni, où nulle herbe ne peut croître. à la droite, étaient des phares rangés devant les ruines d'un palais immense, dont les murs étaient couverts de diverses figures ; en face, on voyait les statues gigantesques de quatre animaux qui tenaient du griffon et du léopard, et qui inspiraient l'effroi ; non loin d'eux, on distinguait à la clarté de la lune, qui donnait particulièrement sur cet endroit, des caractères semblables à ceux qui étaient sur les sabres du giaour ; ils avaient la même vertu de changer à chaque instant ; enfin, ils se fixèrent en lettres arabes, et le calife y lut ces mots : Vathek, tu as manqué aux conditions de mon parchemin ; tu mériterais d'être renvoyé ; mais, en faveur de ta compagne et de tout ce que tu as fait pour l'acquérir, Éblis permet qu'on t'ouvre la porte de son palais, et que le feu souterrain te compte parmi ses adorateurs. À peine avait-il lu ces mots, que la montagne contre laquelle la terrasse était adossée trembla, et que les phares semblèrent s'écrouler sur leurs têtes. Le rocher s'entr'ouvrit, et laissa voir dans son sein un escalier de marbre poli, qui paraissait devoir toucher à l'abîme. » (William Beckford, Vathek, p.113)

   « — Quoi ! répliqua brusquement le calife, tu veux livrer cette beauté divine à un mari encore plus femme qu'elle ! Tu crois que je laisserai flétrir ses charmes sous des mains si lâches et si faibles ! Non, c'est dans mes bras qu'elle doit passer sa vie ; tel est mon plaisir ! Retire-toi, et ne trouble pas cette nuit, que je consacre au culte de ses attraits. L'Émir, outré, tira alors son sabre, le présenta à Vathek et, tendant son col, il lui dit d'un ton ferme : seigneur, frappez votre hôte infortuné ; il a trop vécu puisqu'il a le malheur de voir que le vicaire du prophète viole les saintes lois de l'hospitalité. Nouronihar, qui était restée interdite pendant toute cette scène, ne put soutenir davantage le combat des diverses passions qui bouleversaient son âme. Elle tomba en défaillance, et Vathek, aussi effrayé pour sa vie que furieux de trouver de la résistance, dit à Fakreddin : secourez votre fille ! Et il se retira en lui lançant son terrible regard. Le malheureux Emir tomba sur-le-champ à la renverse, baigné dans une sueur mortelle. » (William Beckford, Vathek, pp.81-82)

Ces inscriptions mystérieuses nous paraissent rapprocher Vathek des chapitres deuxième et cinquième du Livre de Daniel (v.165 av.JC) de l'Ancien Testament. (C'est un livre très fortement axé sur la poésie de la lecture.) Le chapitre deuxième montre Nabuchodonosor (ou Nebucadnetsar) à la recherche de savants capables d'interpréter ses songes. Seul Daniel y réussit. Le déroulement est assez similaire avec l'épisode de Vathek cherchant un traducteur compétent. Cela établit une association poétique entre les inscriptions sur les sabres et des songes. Le chapitre cinquième est le fameux festin de Balthazar (ou Belschatsar). Il est analogue sauf qu'il n'y a plus de concours entre les savants. Cette fois, on a bien affaire à des inscriptions (funestes) écrites mystérieusement. Il n'y a pas de festin dans Vathek, mais le fait que Vathek ait l'appétit coupé est une cohérence intertextuelle amusante.

Dans le récit de La Vie d'Ésope le Phrygien, — celui de La Fontaine d'après Planude, — Ésope guide son maître, Xantus le philosophe, à découvrir un trésor enterré en déchiffrant des inscriptions mystérieuses sur un monument. Xantus lui a promis la liberté mais, une fois en possession du trésor, il change d'avis. Suivant alors le revirement de son maître, Ésope épuise « la signifiance » des inscriptions en livrant plusieurs messages : « Le philosophe intimidé dit au Phrygien qu'il prit sa part de l'argent, et qu'il n'en dit mot ; de quoi Ésope déclara ne lui avoir aucune obligation, ces lettres ayant été choisies de telle manière qu'elles enfermaient un triple sens, et signifiaient encore : En vous en allant, vous partagerez le trésor que vous aurez rencontré. » On voit finalement qu'il existe bien une famille de textes autour de cette poésie. Et le conte Le Scarabée d'or d'Edgar Poe, avec son énigme et son trésor enterré, en fait pleinement partie.

Le second aspect est plus indirectement apparenté à la foudre. Il s'agit des scènes de coups de pied. Vathek a souvent des attitudes qu'on peut juger infantiles. D'ailleurs, c'est sa mère qui survient la première fois pour mettre un terme à son acharnement. Parce qu'il souffre de ne pas savoir d'où vient l'étranger, Vathek se rend à la prison pour l'interroger à nouveau, et il constate qu'il s'est évadé. L'avalanche de coups de pied qu'il donne alors en vain aux cadavres des gardes nous rappelle cet avertissement de Maldoror au Créateur à la strophe II-3 : « Je frapperai ta carcasse creuse ; mais, si fort, que je me charge d'en faire sortir les parcelles restantes d'intelligence que tu n'as pas voulu donner à l'homme... » Dans son explication de la fable de Prométhée, dans son ouvrage De la sagesse des Anciens, Francis Bacon remarquait que Prométhée était allé enlever le feu aux Dieux en se munissant d'une férule : « Il est dit qu'il se servit pour cela d'une férule qu'il fit toucher au char du soleil : or la férule sert à frapper, à donner des coups ; ce qui se rapporte au vrai mode de génération du feu, qui est ordinairement excité par de vives percussions et des chocs violents qui, en atténuant les matières et en les mettant en mouvement, les préparent à recevoir la chaleur des corps célestes, et les mettent en état de prendre feu et de le dérober, pour ainsi dire, furtivement au char du soleil. » L'idée de Shelley, de ces tremblements de terre qui allument l'incendie, serait en fait assez comparable. (Il faudrait juste savoir « le tempérament » particulier des auteurs, c'est-à-dire s'ils imaginent le feu sortir du bois, ou de la terre, ou des nuages, etc.) Vathek ne peut supporter l'absence de réponse à son problème. Et ses coups de pied sont manifestement comme une recherche désespérée de l'étincelle ; à la fois résurrection d'un garde (étincelle vitale) et jaillissement de la solution (pensée).

   « Le calife demeura cependant dans la plus violente agitation. Il ne parlait point ; à peine voulut-il se mettre à table, et il ne mangea que de trente-deux plats sur les trois cents qu'on lui servait tous les jours. Cette diète, à laquelle il n'était pas accoutumé, l'aurait seule empêché de dormir. Quel effet ne dût-elle pas avoir, étant jointe à l'inquiétude qui le possédait ! Aussi, dès qu'il fut jour, il courut à la prison pour faire de nouveaux efforts auprès de l'opiniâtre inconnu. Mais sa rage ne saurait se décrire quand il vit qu'il n'y était plus, que les grilles de fer étaient brisées, et les gardes sans vie. Le plus étrange délire s'empara de lui. Il se mit à donner de grands coups de pied aux cadavres qui l'entouraient, et continua tout le jour à les frapper de la même manière. Ses courtisans et ses visirs firent tout ce qu'ils purent pour le calmer ; mais voyant qu'ils n'en pouvaient pas venir à bout, ils s'écrièrent tous ensemble : le calife est devenu fou ! Le calife est devenu fou ! Ce cri fut bientôt répété dans toutes les rues de Samarah. Il parvint enfin aux oreilles de la princesse Carathis, mère de Vathek. Elle accourut toute alarmée, pour essayer le pouvoir qu'elle avait sur l'esprit de son fils. Ses pleurs et ses embrassements réussirent à fixer le calife dans une même place ; et cédant bientôt à ses instances, il se laissa ramener dans son palais. » (William Beckford, Vathek, pp.18-19)

On retrouve les coups de pied justement après la réapparition de l'étranger, devenu l'indien, lorsque Vathek veut connaître à nouveau les énigmes des sabres, ainsi que la nature de la liqueur rougeâtre qu'il a avalée. Dans ce cas, la métamorphose légère du giaour prend un tour intéressant. Les coups de pied dans la balle vont faire progresser, pour ainsi dire, les vains coups de pied dans les cadavres. Beckford maîtrise l'économie de ses images poétiques. Les étincelles manquantes dans le repos des cadavres vont jaillir dans les mouvements réflexes du giaour. Le giaour se transforme en « infernale boule » et, après une partie de balle à laquelle participe toute la ville, il roule dans le gouffre et disparaît « comme un éclair ». Cette comparaison finale est encore une fois bien explicite. Le giaour est un messager qui apparaît et disparaît lui aussi. On pourrait pour cela l'interpréter comme la représentation visible d'une pulsion. Nous retrouvons ici aussi une action semblable à la descente du scarabée au bout d'un fil dans la nouvelle de Poe. Le fait que ce gouffre soit celui d'une cataracte mélange à la fois les idées de goutte de pluie et de foudre en boule. On était dans la même équivoque, entre larme (eau) et étincelle (étoile filante, foudre), avec Poe. Si l'on voit les mots comme les animaux dans leur classification, la boule désigne bien une classe haute englobant plusieurs espèces. Lautréamont exploite sans doute cela dans la comparaison aux « boules d'ivoire » de la strophe II-1.

   « Le calife se tut après ces paroles, qu'il prononça d'un ton aussi modéré qu'il lui fut possible. Mais l'indien, sans répondre ni quitter sa place, renouvela ses éclats de rire et ses horribles grimaces. Alors Vathek ne put se contenir ; d'un coup de pied, il le jette de l'estrade, le suit et le frappe avec une rapidité qui excite tout le divan à l'imiter. Tous les pieds sont en l'air ; on ne lui a pas donné un coup qu'on ne se sente forcé à redoubler.
   L'indien prêtait beau jeu. Comme il était court, il s'était ramassé en boule, et roulait sous les coups de ses assaillants, qui le suivaient partout avec un acharnement inouï. Roulant ainsi d'appartement en appartement, de chambre en chambre, la boule attirait après elle tous ceux qu'elle rencontrait. Le palais en confusion retentissait du plus épouvantable bruit. Les sultanes effrayées regardèrent à travers leurs portières ; et dès que la boule parut, elles ne purent se contenir. En vain, pour les arrêter, les eunuques les pinçaient jusqu'au sang ; elles s'échappèrent de leurs mains : et ces fidèles gardiens, presque morts de frayeur, ne pouvaient eux-mêmes s'empêcher de suivre à la piste la boule fatale.
   Après avoir ainsi parcouru les salles, les chambres, les cuisines, les jardins et les écuries du palais, l'indien prit enfin le chemin des cours. Le calife, plus acharné que les autres, le suivait de près, et lui lançait autant de coups de pieds qu'il pouvait : son zèle fut cause qu'il reçut lui-même quelques ruades adressées à la boule.
   [...] Enfin, le maudit indien, sous cette forme de boule, après avoir parcouru les rues, les places publiques, laissa la ville déserte, prit la route de la plaine de Catoul, et enfila une vallée au pied de la montagne des quatre sources. L'un des côtés de cette vallée était bordé d'une haute colline ; de l'autre était un gouffre épouvantable formé par la chute des eaux. Le calife et la multitude qui le suivait craignirent que la boule n'allât s'y jeter, et redoublèrent d'efforts pour l'atteindre, mais ce fut en vain ; elle roula dans le gouffre, et disparut comme un éclair.
   Vathek se serait sans doute précipité après le perfide giaour, s'il n'avait été retenu comme par une main invisible. La foule s'arrêta aussi ; tout devint calme. On se regardait d'un air étonné ; et, malgré le ridicule de cette scène, personne ne rit. » (William Beckford, Vathek, pp.28-30)

Le déroulement de cette scène est un peu curieux dans la mesure où l'échappement du giaour risque de le soustraire aux coups. L'issue était pour le moins prévisible. Or Vathek présente le même acharnement. Manifestement, tant qu'il voit l'objet à questionner près de lui, qu'il se déplace comme la boule, ou bien qu'il reste en place comme un cadavre de garde, il ne connaît que cette solution de frapper dedans. Les coups de pied apparaîtront plus comme une punition, une façon de chasser véritablement, dans la scène du renvoi des fâcheux Santons, vers la fin du livre. Mais on remarque dans ce cas que Vathek fait alors donner les coups de pied par quelqu'un d'autre. L'image du donneur de coups de pied n'est en fait pas loin de l'image de celui qui tisonne pour faire jaillir des étincelles (cf. Bachelard lecteur d'Étude de femme (1830) de Balzac : « N'est-ce pas un plaisir bien vif que de tracasser le feu quand on pense aux femmes ? Notre esprit prête des phrases aux petites langues bleues qui se dégagent soudain et babillent dans le foyer. [...] Oh, tisonner quand on aime, n'est-ce pas développer matériellement sa pensée ? »). On se souvient aussi de l'interprétation de Freud à propos de l'escalier. En tant que geste de va-et-vient, les coups de pied pourraient être vus comme une jouissance sexuelle masquée. Nous avions parlé de la tour comme d'un objet phallique. Il faudrait être plus précis. Lorsque Vathek est au sommet de sa tour, celle-ci est bien l'image de son érection, mais c'est un développement formidable en tant qu'appendice. C'est Vathek lui-même qui est avant tout, et tout entier, l'objet phallique. (On comprend que Beckford ne cesse insidieusement d'enchaîner des images d'homosexualité. Elles filent une série de « crimes » qui va justifier le jugement final.)
 

La Cataracte et la tour. L'action du conte progresse dans un système d'engrenages implacable. Le giaour a déplacé commodément l'action sur le lieu de la cataracte. Beckford argumente et nous fait penser que Vathek a décidé de camper « aux bords du gouffre » pour y attendre la réapparition du giaour. Cette attitude répète naturellement les deux tableaux de son acharnement puéril à l'égard des gardes morts dans la prison, et à l'égard du giaour en boule. Mais nous voyons aussi se développer une analogie de lieu entre le sommet de la tour, où Vathek passait ses nuits, et ces bords de la cataracte. C'est là que la conception de la tour comme appendice devient pertinente. Comme nous l'avons vu chez Chateaubriand, le phallus n'est pas seulement dans sa forme de bâton rigide. Il y a dualité avec l'écoulement. Il est perçu comme traversé par un flux. Ce flux est l'aspect caché lorsqu'on voit un bâton rigide. Réciproquement, ce bâton est l'aspect caché lorsqu'on voit un écoulement filaire à nu. Ainsi Vathek campe aux bords de la cataracte, parce que l'eau qui tombe doit lui procurer la même intelligence confuse du lieu. Formellement, il y a une symétrie par rapport au sol : la tour s'élève vers le ciel, alors que la nappe du torrent s'abat vers le sol. Mais, être au sommet de la tour ou être au sommet de la cataracte revient au même. Cette scène est aussi jolie dans le changement opérée de l'eau à la lumière. C'est dans une chute, une incontinence, de lumières que Vathek investit le lieu.

   « Le calife seul ne voulut pas quitter la vallée. Il ordonna qu'on y dressât ses tentes ; et, malgré les représentations de Carathis et de Morakanabad, il prit son poste aux bords du gouffre. On avait beau lui représenter qu'en cet endroit le terrain pouvait s'ébouler, et que d'ailleurs il était trop près du magicien ; leurs remontrances furent inutiles. Après avoir fait allumer mille flambeaux, et commandé qu'on ne cessât d'en allumer, il s'étendit sur les bords fangeux du précipice, et tâcha, à la faveur de ces clartés artificielles, de voir au travers des ténèbres, que tous les feux de l'empirée n'auraient pu pénétrer. Tantôt, il croyait entendre des voix qui partaient du fond de l'abîme, tantôt il s'imaginait y démêler les accents de l'indien ; mais ce n'était que le mugissement des eaux et le bruit des cataractes qui tombaient à gros bouillons des montagnes. Vathek passa la nuit dans cette violente situation. Dès que le jour commença à poindre, il se retira dans sa tente, et là, sans avoir rien mangé, il s'endormit, et ne se réveilla que lorsque l'obscurité vint couvrir l'hémisphère. Alors, il reprit le poste de la veille, et ne le quitta pas de plusieurs nuits. On le voyait marcher à grands pas, et regarder les étoiles d'un air furieux, comme s'il leur reprochait de l'avoir trompé. Tout à coup, depuis la vallée jusqu'au-delà de Samarah, l'azur du ciel s'entremêla de longues raies de sang ; cet horrible phénomène semblait toucher à la grande tour. Le calife voulut y monter ; mais ses forces l'abandonnèrent ; et, transi de frayeur, il se couvrit la tête du pan de sa robe. Tous ces prodiges effrayants ne faisaient qu'exciter sa curiosité. Ainsi, au lieu de rentrer en lui-même, il persista dans le dessein de rester où l'indien avait disparu. » (William Beckford, Vathek, pp.30-31)

Nous reviendrons plus loin sur ce mystère des raies de sang, mais sans vraiment l'éclaircir. Est-ce seulement un signe annonciateur d'une ouverture (incision) prochaine ? ou bien « une renverse » de la soif entre Vathek et les puissances représentées par l'indien qui l'avait abreuvé de sa liqueur rouge ? La description que fait Beckford ne nous est pas très claire. Parce qu'il écrit « jusqu'à Samarah », c'est-à-dire l'endroit où la tour est bâtie, son personnage doit avoir la tour en perspective dans le lointain. Sa forme doit donc aussi se découper comme un trait, une raie, sur le fond du ciel. Comment se placent alors ces mystérieuses raies dans l'azur du ciel par rapport à la trace de la tour ? Est-ce justement l'illustration de filets d'écoulements pour ainsi dire issus de la tour ? Cela n'est pas vraiment clair.

   « Une nuit qu'il faisait sa promenade solitaire dans la plaine, la lune et les étoiles s'éclipsèrent subitement ; d'épaisses ténèbres succédèrent à la lumière, et il entendit sortir de la terre qui tremblait, la voix du giaour, criant avec un bruit plus fort que le tonnerre : veux-tu te donner à moi, adorer les influences terrestres, et renoncer à Mahomet ? À ces conditions, je t'ouvrirai le palais du feu souterrain. Là, sous des voûtes immenses, tu verras les trésors que les étoiles t'ont promis ; c'est de là que j'ai tiré mes sabres ; c'est là où Suleïman, fils de Daoud, repose environné des talismans qui subjuguent le monde.
   Le calife, étonné, répondit en frémissant, mais pourtant du ton d'un homme qui se faisait aux aventures surnaturelles : où es-tu ? Parais à mes yeux ! Dissipe ces ténèbres dont je suis las ! Après avoir brûlé tant de flambeaux pour te découvrir, c'est bien le moins que tu montres ton effroyable visage.
   — Abjure donc Mahomet, reprit l'indien ; donne-moi des preuves de ta sincérité, ou jamais tu ne me verras.
   Le malheureux calife promit tout. Aussitôt le ciel s'éclaircit, et, à la lueur des planètes qui semblaient enflammées, Vathek vit la terre entr'ouverte. Au fond paraissait un portail d'ébène. L'indien, étendu devant, tenait en sa main une clef d'or, et la faisait résonner contre la serrure.
   Ah ! s'écria Vathek, comment puis-je descendre jusqu'à toi sans me rompre le col ? Viens me prendre, et ouvre ta porte au plus vite.
   — Tout beau ! répondit l'indien : sache que j'ai grand soif, et que je ne puis ouvrir qu'elle ne soit étanchée. Il me faut le sang de cinquante enfants : prends-les parmi ceux de tes visirs et des grands de ta cour... ni ma soif ni ta curiosité ne seront satisfaites. Retourne donc à Samarah ; apporte-moi ce que je désire ; jette-le toi-même dans ce gouffre ; alors tu verras.
   Après ces paroles, l'indien tourna le dos ; et le calife, inspiré par les démons, se résolut au sacrifice affreux. »
(William Beckford, Vathek, pp.31-32)

Beckford opère un nouveau décalage dans le lieu de l'action au moment de la réapparition du giaour. Remarquons tout d'abord que l'ouverture de la terre donne lieu à une émission de ténèbres. Cela rappelle la fumée à l'ouverture du fameux puits de l'abîme dans L'Apocalypse de Jean (Ap.9.1). Nous avons vu, grâce à notre lecture du roman Les Derniers jours de Pompéï de Bulwer-Lytton, que l'apparition de Maldoror près de Mervyn, à la strophe VI-3, s'effectuait bien aussi après un envahissement de ténèbres (une panne de l'éclairage au gaz). C'est une des formes convenues de l'apparition d'un démon des puissances souterraines. Dans cette nouvelle configuration du lieu, on retrouve pour ainsi dire le gouffre de la cataracte, mais c'est comme si le torrent, ou le fleuve, était asséché. On comprend alors sans mal la logique de la plainte du giaour : « j'ai grand soif » ; ainsi que la justification de ce changement de décor. Si le ciel lui était apparu trop lointain pour être touché, au début du livre, Vathek a trouvé cette fois une entrée à franchir, une cible à arroser. Notons au passage que la vision du portail d'ébène en contrebas concrétise bien l'idée d'une fosse au pied de la cataracte. Le portail était par exemple bien marqué par les portes du palais dans l'Œdipe roi de Sophocle.

Nous en arrivons à la scène du « sacrifice » des cinquante enfants. Dans les Mémoires d'Outre-Tombe de Chateaubriand, nous avions noté la référence à la Bible à propos de la cataracte : « L'Ecriture compare souvent un peuple aux grandes eaux, c'était ici un peuple mourant, qui, privé de la voix par l'agonie, allait se précipiter dans l'abîme de l'éternité. » Nous ne savons pas à quels livres cela renvoie précisément, mais la scène de Beckford pourrait rebondir sur cette métaphore. On connaît aussi la comparaison classique (depuis Virgile au moins) entre la foule et l'océan. Cependant la demande du giaour porte sur le sang : « Il me faut le sang de cinquante enfants... » Beckford renverse le don de la liqueur rougeâtre lors de la précédente rencontre. La réciprocité de l'action va entretenir la ressemblance (symétrie) entre Vathek et le giaour. Les deux apparaîtront vampires. Chaque enfant serait donc vu comme un volume de sang, mettons une goutte pour prolonger l'analogie. Il semble en effet que Beckford retraite la scène du saut du giaour roulé en boule. Au lieu d'une série de coups de pieds poussant la même boule, Vathek va pousser une série d'enfants comme autant de boules. Avec le sang, on retrouve d'ailleurs l'indécidabilité entre l'eau (pluie) et le feu (foudre) ; une dualité ? On pourrait voir une résurgence de ce thème poétique du cortége d'enfants dans Le Joueur de flûte de Hamelin (Der Rattenfänger von Hameln, 1816) des frères Grimm, tiré en fait d'un vieux conte du folklore allemand. Là on retrouverait aussi la poésie de la musique pour la pluie qui ruisselle et qui entraîne vers le grand bain comme chez Shakespeare. Le joueur de flûte avait tout d'abord évacué les « eaux sales » représentées par les rats, puis, dupé par les bourgeois, il se venge en draînant les « eaux claires » représentées par les enfants. On peut le voir aussi dans la poésie de l'aube ; le joueur de flûte étant un bout de l'horizon diluant dans le temps la nuit puis l'aube blanche. (Au début de son roman 1572. Chronique du règne de Charles IX (1829), Prosper Mérimée en a raconté une variante où les enfants disparaissent dans une caverne, et où certains d'entre eux réapparaissent en Transylvanie...) Par ailleurs, le bain dans les eaux du Léthé, au sixième livre de L'Énéide de Virgile, est aussi une vision en masse d'âmes à naître.

   « La soirée était belle, l'air frais, le ciel serein ; les fleurs exhalaient leurs parfums. La nature en repos semblait se réjouir aux rayons du soleil couchant. Leur douce lumière dorait la cime de la montagne aux quatre sources ; elle en embellissait la descente et colorait les troupeaux bondissants. On n'entendait que le murmure des fontaines, le son des chalumeaux et la voix des bergers qui s'appelaient sur les collines. Les malheureuses victimes qui allaient être immolées dans un instant ajoutaient encore à cette touchante scène. Pleins d'innocence et de sécurité, ces enfants s'avançaient vers la plaine en ne cessant de folâtrer ; l'un courait après des papillons, l'autre cueillait des fleurs, ou ramassait de petites pierres luisantes ; plusieurs s'éloignaient d'un pas léger pour avoir le plaisir de s'atteindre et de se donner mille baisers.
   Déjà on découvrait de loin l'horrible gouffre au fond duquel était le portail d'ébène. Semblable à une raie noire, il coupait la plaine par le milieu.
   Morakanabad et ses confrères le prirent pour un de ces bizarres ouvrages que le calife se plaisait à faire ; ces malheureux ! Ils ne savaient pas à quoi il était destiné. Vathek, qui ne voulait point qu'on examinât de trop près le lieu fatal, arrête la marche et fait tracer un grand cercle. La garde des eunuques se détache pour mesurer la lice destinée aux courses de pied, et pour préparer les anneaux que doivent enfiler les flèches. Les cinquante jeunes garçons se déshabillent à la hâte ; on admire la souplesse et les agréables contours de leurs membres délicats. Leurs yeux pétillent d'une joie qui se répète dans ceux de leurs parents. Chacun fait des vœux pour celui des petits combattants qui l'intéresse le plus : tout le monde est attentif aux jeux de ces êtres aimables et innocents.
   Le calife saisit ce moment pour s'éloigner de la foule. Il s'avance sur le bord du gouffre, et entend, non sans frémir, l'indien qui disait en grinçant des dents : où sont-ils ?
   — Où sont-ils ? impitoyable giaour ! répondit Vathek tout troublé, n'y a-t-il pas moyen de te contenter sans le sacrifice que tu exiges ? Ah ! Si tu voyais la beauté de ces enfants, leurs grâces, leur naïveté, tu en serais attendri.
   — La peste de ton attendrissement, bavard que tu es ! s'écria l'indien ; donne, donne-les vite ! ou ma porte te sera fermée à jamais.
   — Ne crie donc pas si haut, repartit le calife en rougissant.
   — Oh ! Pour cela, j'y consens, reprit le giaour, avec un sourire d'ogre ; tu ne manques pas de présence d'esprit ; j'aurai patience encore un moment.
   Pendant cet affreux dialogue, les jeux étaient dans toute leur vivacité. Ils finirent enfin, lorsque le crépuscule gagna les montagnes. Alors, le calife, se tenant debout sur le bord de l'ouverture, cria de toutes ses forces : que mes cinquante petits favoris s'approchent de moi, et qu'ils viennent selon l'ordre du succès qu'ils ont eu dans leurs jeux ! Au premier des vainqueurs je donnerai mon bracelet de diamants, au second mon collier d'émeraudes, au troisième ma ceinture de topaze, et à chacun des autres, quelque pièce de mon habillement, jusqu'à mes pantoufles.
   À ces paroles, les acclamations redoublèrent ; on portait aux nues la bonté d'un prince qui se mettait tout nu pour amuser ses sujets, et encourager la jeunesse. Cependant le calife, se déshabillant peu à peu, et élevant le bras aussi haut qu'il pouvait, faisait briller chacun des prix ; mais, tandis que d'une main il le donnait à l'enfant qui se hâtait de le recevoir, de l'autre il le poussait dans le gouffre, où le giaour toujours grommelant, répétait sans cesse : encore ! encore !... Cet horrible manège était si rapide, que l'enfant qui accourait ne pouvait pas se douter du sort de ceux qui l'avaient précédé ; et quant aux spectateurs, l'obscurité et la distance les empêchaient de voir.
   Enfin Vathek, ayant ainsi précipité la cinquantième victime, crut que le giaour viendrait le prendre et lui présenter la clef d'or. Déjà il s'imaginait être aussi grand que Suleïman, et n'avoir aucun compte à rendre, lorsque la crevasse se ferma à sa grande surprise, et qu'il sentit sous ses pas la terre ferme comme à l'ordinaire. Sa rage et son désespoir ne peuvent s'exprimer. Il maudissait la perfidie de l'indien ; il l'appelait des noms les plus infâmes, et frappait du pied comme pour en être entendu. Il se démena ainsi jusqu'à ce qu'étant épuisé, il tomba par terre comme s'il avait perdu le sentiment. Ses visirs et les grands de la cour, plus près de lui que les autres, crurent d'abord qu'il s'était assis sur l'herbe pour jouer avec les enfants ; mais, une sorte d'inquiétude les ayant saisis, ils s'avancèrent et virent le calife tout seul, qui leur dit d'un air égaré : que voulez-vous ?
   — Nos enfants ! nos enfants ! s'écrièrent-ils.
   — Vous êtes bien plaisants, leur répondit-il, de vouloir me rendre responsable des accidents de la vie. Vos enfants sont tombés en jouant dans le précipice qui était ici, et j'y serais tombé moi-même si je n'avais fait un saut en arrière.
   À ces mots, les pères des cinquante enfants poussent des cris perçants, que les mères répétèrent d'un octave plus haut ; tandis que tous les autres, sans savoir de quoi on criait, enchérissaient sur eux par des hurlements. Bientôt on se dit de tous côtés : c'est un tour que le calife nous a joué pour plaire à son maudit giaour ; punissons-le de sa perfidie, vengeons-nous ! Vengeons le sang innocent ! Jetons ce cruel prince dans la cataracte, et que sa mémoire même soit anéantie !
   Carathis, effrayée par cette rumeur, s'approcha de Morakanabad. Visir, lui dit-elle, vous avez perdu deux jolis enfants, vous devez être le plus désolé des pères ; mais vous êtes vertueux, sauvez votre maître ! Oui, madame, répondit le visir ; je vais essayer au péril de ma vie de le tirer du danger où il est ; ensuite, je l'abandonnerai à son funeste destin. Bababalouk, poursuivit-elle, mettez-vous à la tête de vos eunuques ; écartons la foule ; ramenons, s'il se peut, ce malheureux prince dans son palais. Bababalouk et ses compagnons, pour la première fois, se félicitèrent de ce qu'on les avait mis hors d'état d'être pères. Ils obéirent au visir, et celui-ci, les secondant de son mieux, vint enfin à bout de sa généreuse entreprise. Alors, il se retira pour pleurer à son aise. » (William Beckford, Vathek, pp.34-37.)

D'un point de vue poétique, cette scène est enrichie de manière inattendue par l'association qui est faite entre les enfants et les pièces de vêtement de Vathek. On trouve un peu ce genre de poésie, d'une autre manière, dans la tragédie Les Perses d'Eschyle. Pour observer le déroulement de la bataille de son armée contre les Grecs, à Salamine, Xerxès s'est posté sur le mont Aigaléos. Et, lorsqu'il voit ses hommes tomber, sous les coups des Grecs, il s'enfuit en déchirant ses riches vêtements. Comme on l'avait vu à propos de l'adaptation de Manfred à la strophe I-12, et à propos de la chute de Gloucester dans Le Roi Lear, la hauteur du précipice change parfois peu de choses à l'acte de tomber...

   « Enfin, s'élançant d'un seul bond sur ces malheureux, les Grecs les frappent et les taillent en pièces jusqu'à ce qu'ils les aient tous exterminés. Xerxès alors devant cet abîme d'infortunes éclata en lamentations. Il était en effet sur un siège d'où il avait vue sur toute l'armée ; c'était une haute colline près du rivage de la mer. Il déchire ses habits, pousse des cris aigus de douleur, fait soudain passer un ordre à l'armée de terre et se précipite dans une fuite éperdue. » (Eschyle, Les Perses, trad. Émile Chambry.)

Il nous faut d'abord prendre un peu de recul pour échapper à cet enchaînement de bizarreries. Beckford brouille beaucoup, aux yeux du lecteur inexpérimenté, la réalité et la logique qu'il suit pourtant avec rigueur. La scène de l'éclairage du gouffre nous suggère en fait de voir poétiquement ce moment de son conte comme un coucher de soleil. (En cela, on peut d'ailleurs dire qu'il suffirait de la seule précision d'« une lampe posée sur la table », comme à la strophe I-11 des Chants de Maldoror.) Nous comprendrons mieux plus tard à quel point l'idée de la chute ordonne chacun de ces tableaux. Or, bien qu'il nous soit aujourd'hui habituel, il faut un certain effort de raison pour voir les lueurs du crépuscule comme des illusions d'optique. Le poète poursuit plutôt l'impression ancienne que le soleil perd de sa couleur-substance en se couchant à l'horizon, qu'il se rabote en quelque sorte en rentrant dans la terre, qu'il saigne, qu'il verse et qu'il perd réellement de sa substance. (À la fin de La République de Platon, on sent aussi que la mort des citoyens sans descendance met à mal la balance démographique de la cité-solaire, comme de la couleur bave du disque du soleil couchant.) Beckford a bien signifié l'arrivée de la nuit par les stries et le jaillissement des ténèbres. À présent, les enfants et le dépouillement de Vathek poursuivent cette principale logique du soleil couchant.

On doit noter que le giaour réclame seulement des enfants de la cour : « prends-les parmi ceux de tes visirs et des grands de ta cour... » Vathek introduit le critère sexuel : il « demanda d'un air de bienveillance qui d'entre eux avait les plus jolis garçons ? [...] on en serait venu aux mains sans la présence du calife qui feignit de vouloir en juger par lui-même. » Il y a alors deux façons de voir et de comprendre l'association des enfants et des vêtements.

La première façon de voir revient à faire, pour ainsi dire, disparaître les enfants dans le corps du calife. En cela, il suffit de les voir comme des sujets, et Vathek dans son statut de calife représentant son peuple. Lorsqu'il poursuivait le giaour, Vathek s'était arrêté in extremis au bord du gouffre. On le retrouve ici en arrêt dans cette même position. Aussi, comme nous l'avons vu dans Manfred chez Byron, avec le corps « en nage », dans Atala chez Chateaubriand, et à la strophe I-12 des Chants de Maldoror chez Lautréamont puisqu'il a choisi cette transformation dans le retraitement de la scène d'Hamlet, lorsque la chute n'est pas traduite par un mouvement du corps, elle est rendue par une hémorragie, une transpiration. Ici, c'est un dépouillement, un déshabillage. (Nous n'y avions guère pensé jusqu'à présent. Il faudra par exemple revenir sur le déshabillage de sieur Clubin, avant son plongeon, dans Les Travailleurs de la mer (1866) de Victor Hugo. Il chute plus qu'il ne plonge.) Vathek n'est pas suspendu par sa chevelure, — les cheveux sont d'ailleurs peu évoqués par Beckford, — mais il est néanmoins comme un corps suspendu au-dessus de l'abîme. En cela, c'est lui qui « incarne » — « Ce qui frissonne [...] est de la chair, à n'en pas douter. » — la cataracte. L'image de son épuisement final et de sa chute à terre conclut véritablement la métaphore. Exsangue, il n'est pas soutenu comme Maldoror par le fossoyeur, mais aidé tout de même d'une autre façon, pour éviter d'être « jeté » vraiment « dans la cataracte ». On peut d'ailleurs voir l'ultime développement de sa chute en tant que dépouillement dans « le jet de l'or » (du trésor royal) pour disperser et calmer les émeutiers. Il est évident qu'on retrouve dans cette scène la jouissance phallique à travers la visualisation d'un flux, d'un écoulement. La façon dont Vathek tire chaque pièce de son vêtement, la brandit en « élevant le bras aussi haut qu'il pouvait », et la pousse finalement avec un enfant équivaut à une éjaculation. Beckford renouvelle aussi dans cette action l'image de débauche des flambeaux projetant leur lumière dans le gouffre. Tout ce passage nous évoquera alors la fin de la strophe II-15 : « Une tête à la main, dont je rongeais le crâne, je me suis tenu sur un pied, comme le héron, au bord du précipice creusé dans les flancs de la montagne. » Si le fossoyeur de Shakespeare fait jaillir des crânes de sa fosse, Maldoror s'en est là pour ainsi dire muni avant de verser dans l'abîme. La boule se réalise cette fois par un crâne. Nous retrouverons plus loin l'image phallique du héron au bord du précipice.

   « Le récit du calife ne causa donc à Carathis ni surprise ni horreur ; elle fut seulement frappée des promesses du giaour, et dit à son fils : « Il faut avouer que ce giaour est un peu sanguinaire ; cependant les puissances terrestres doivent être encore plus terribles ; mais les promesses de l'un et les dons des autres valent bien la peine de faire quelques petits efforts ; nul crime ne doit coûter quand de tels trésors en sont la récompense. Cessez donc de vous plaindre de l'indien ; il me semble que vous n'avez pas rempli toutes les conditions qu'il met à ses services. Je ne doute point qu'il ne faille faire un sacrifice aux génies souterrains, et c'est à quoi il nous faudra penser lorsque l'émeute sera apaisée ; je vais rétablir le calme, et je ne craindrai pas d'épuiser vos trésors, puisque nous en aurons bien d'autres. » Cette princesse, qui possédait merveilleusement l'art de persuader, repassa par le souterrain, et, s'étant rendue au palais, se montra au peuple par la fenêtre. Elle le harangua, tandis que Bababalouk jetait de l'or à pleines mains. » (William Beckford, Vathek, p.38)

La seconde façon de voir est de considérer les enfants dans leur mouvement entre Vathek, qui les pousse, et le giaour, qui est supposé les recevoir au portail d'ébène, au fond du gouffre. Ce gouffre est, soulignons-le, « semblable à une raie noire ». La forme de boule prise précédemment par le giaour (rondouillard) dérivait en apparence de la forme de son ventre, mais Vathek ne l'en frappait pas moins comme on botte un arrière-train. (Le jeu du football s'introduisait d'ailleurs là dans un contexte de passion libidinale assez trouble.) Au lieu de rapporter les enfants au corps du calife, rapportons-les au gouffre en vue. Si la première façon d'interpréter les choses revenait à voir en chaque enfant son enfant (rétrogradation vers le sperme), cette seconde façon reviendrait à voir en chaque enfant un objet sexuel (la raie). Vathek pointerait l'objet qui le vampirise comme ces vêtements et autres objets de luxe dont il a besoin de se parer.

Tout au long du conte, Vathek ne montre qu'indifférence pour les enfants. Plus exactement, il n'y en a pas en dehors de cet épisode, sinon Gulchenrouz, que Vathek dénigrera, parce qu'il fait obstacle entre lui et Nouronihar, sans le rechercher. (Gulchenrouz est en revanche attrapé par Bababalouk, le chef des eunuques : « ...il le mit sur ses épaules, et l'emporta en lui faisant mille odieuses caresses. » « Rassurez-vous, reprit Vathek, en souriant ; il est en bonnes mains ; Bababalouk aime les enfants, et n'est jamais sans dragées ni confitures. ») Beckford a barré cette voie d'interprétation en focalisant sa scène sur le saut des enfants, en ne montrant pas leur inscription dans l'image du portail. Il a fait en sorte que « la crevasse se ferme » après le sacrifice. (Ce n'est donc même plus la raie.) Plus loin, pour atténuer le crime, il en rajoutera en disant que chaque enfant a en fait été saisi au vol et sauvé par un génie qui l'a emporté dans son nid. Cet imaginaire « moral » fait remonter ceux qui ont été « sacrifiés à sa passion » dans des sortes de limbes situées sur les cimes. Cela revient à affirmer le sens de la première façon de voir, puisque la situation du sperme avant éjaculation est bien un peu dans une sorte de « nid ». De même que le motif de la quête de savoir, ce discours tranquilisant est complaisant pour les comportements dits « contre-nature » (hors procréation) qui impliquent « un gaspillage ».

La strophe V-5 des Chants de Maldoror est ouvertement provocatrice. Lautréamont a dû renchérir sur l'exemple des Fleurs du mal (1857) de Baudelaire, qui avait donné lieu au procès que l'on sait. Pour cette raison, on peut croire qu'il devait avoir bien réfléchi au fond du problème. Sa composition nous apparaît comme un défi à l'intelligence, plus que comme une confession (coming-out dans le langage actuel) et a fortiori une invitation à la perversion. Il y a peu d'œuvres littéraires qui l'ont abordé. Vathek est de ce point de vue une référence. Toutefois il n'apporte pas d'aide décisive pour la strophe V-5. En dehors des phrases citées plus haut à propos de la tour, Lautréamont n'aborde pas tout à fait les choses de la même façon que Beckford. Il joue encore peu sur l'idée d'une « invincible attirance vers un gouffre... » On pourrait tout au plus citer l'histoire du puits : « J'ai même assassiné (il n'y a pas longtemps !) un pédéraste qui ne se prêtait pas suffisamment à ma passion ; j'ai jeté son cadavre dans un puits abandonné, et l'on n'a pas de preuves décisives contre moi. » Les grandes migrations évoquées, différentes de celle du cortège de Vathek vers les monts d'Istakhar, sont plutôt expliquées par le « sperme sacré » de Maldoror que par un gouffre. Lautréamont serait là encore plus dans ce thème des Trois cheveux d'or du diable, de la recherche d'une sorte de volcan de la puberté. C'est la strophe V-6 qui traduit la marche vers le gouffre (le cimetière). Nous verrons plus loin d'autres rapprochements avec cette strophe. Une fois de plus, la projection des aspects poétiques d'une œuvre se fait dans des strophes contigues.

L'intervention d'un génie permet de proposer un autre rapprochement avec le Livre de Daniel. Au chapitre troisième, Nabuchodonosor fait ériger une immense statue d'or et oblige les peuples à se prosterner devant elle. Il fait jeter dans une grande fournaise trois Juifs qui refusaient de s'y plier. Dieu accomplit alors un prodige pour convertir Nabuchodonosor : « Il reprit et dit : Eh bien, je vois quatre hommes sans liens, qui marchent au milieu du feu, et qui n'ont point de mal ; et la figure du quatrième ressemble à celle d'un fils des dieux. » (Dn,3.25) Les trois hommes ressortent du feu sans la moindre brûlure. Contrairement aux enfants de Vathek, ils restent ensuite dans la province de Babylone. Mais on a bien aussi l'intervention d'un mystérieux ange gardien. Quant au gouffre du giaour, il n'est pas si différent d'une fournaise. En entrant à la fin dans le palais d'Éblis, Vathek découvrira bien aussi quelques brasiers.

Avant de voir cette histoire de génie, qui éveille la curiosité car elle semble recouper les Chants de Maldoror, continuons avec le second sacrifice, qui est encore particulièrement salé. L'enlèvement des enfants par le génie explique a posteriori l'insatisfaction du giaour et la fermeture du portail d'ébène au grand étonnement de Vathek. À son retour au palais, Vathek reste assez faible et il va dormir. À son réveil, il est affamé. Il finira par s'évanouir d'inanition sur sa tour pendant le sacrifice. On doit concevoir cela comme une coupure nécessaire à son départ vers les enfers souterrains. Vathek est toujours présent, mais il passe vraiment au second plan dans l'action. C'est sa mère, Carathis, qui prend désormais énergiquement les rênes. On la connaissait assez peu jusque là. Tout à coup, elle se révèle être une nécrophile espérant « avoir, un jour ou l'autre, quelque commerce avec les puissances infernales qu'elle aimait passionnément ». L'immense tour, qu'on percevait jusque là comme un objet phallique, se révèle aussi abriter son laboratoire secret, ses négresses borgnes, et toute une collection d'horreurs évoquant la nuit, la pestilence et la mort. Beckford passe manifestement à la figure suivante dans sa logique poétique du soleil couchant, qui verrait une sorte d'union avec la terre-mère.

Si le sacrifice des cinquante enfants retraitait en l'exagérant la scène entre Vathek et le giaour roulé en boule, le bûcher des momies portées au sommet de la tour semble retraiter en l'exagérant la scène des coups de pied de Vathek aux cadavres des gardes de la prison. Nous n'avons pas cherché à comprendre tous les détails bizarres mis par Beckford. La participation active de Carathis n'est pas trop claire. (Pastiche de l'intervention de Thétis auprès d'Achille abattu par la mort de Patrocle ?) Le sacrifice vise à flatter l'odorat des puissances du mal par d'infectes odeurs. Le portail qui s'est refermé devrait donc se rouvrir. C'est une inversion des délicieux fumets habituellement offerts à l'Éternel dans la Bible, ou à différents dieux de l'Olympe chez Homère. Beckford évite de dire que les fumées et les odeurs montent vers le ciel, comme on l'imaginerait a priori. Il s'efforce de dire au contraire « qu'elles se répandent de tous côtés », ce qui les rabat et les destine mieux aux puissances souterraines. Surtout, il parle de nouveau d'un écoulement, ce qui répète l'image de cataracte et de jouissance phallique : « L'huile enflammée découlait à grands flots... » Le changement d'odeur nous rappelle un peu l'effet de « renverse » que Lautréamont semble avoir spécialement lié à l'odorat à la strophe I-2 (amour/haine). Elle semble aussi correspondre au changement de cadavres, mais cela se termine dans une ambiance fantastique qui marque une libération ou une déchirure sublime. Il y a un caractère d'orgasme sexuel assez net. Vathek renaît, comme libéré de sa tour, et sort rassasié.

Cet épisode du bûcher n'est donc pas sans rappeler la fameuse scène du chou du palmiste dans Paul et Virginie (1787) de Bernardin de Saint Pierre. C'est la même époque que Vathek. Virginie aperçoit un beau chou au sommet d'un palmiste fièrement dressé. Paul décide d'allumer « du feu à la manière des Noirs », puis il met le feu au pied du palmiste pour l'abattre. Dans La Psychanalyse du feu (1938), Gaston Bachelard a présenté un commentaire de cette scène (III,4), nous n'y revenons pas. Le fait que le feu soit mis à la base de l'appendice de Vathek n'est donc pas troublant.

Il y a peut-être une « poésie du nez » dans ce passage, mais elle nous échappe. Nous ne comprenons pas tout. L'accent est mis sur le dégagement d'odeurs, et on sait bien que les cornes du rhinocéros sont en relation avec le nez. Les faire flamber pour flatter un autre nez apparaît très curieux. Seraient-elles vues comme un nez qui coule ? Le fait qu'elles s'élancent vers le haut (sur l'animal) serait-il perçu comme si elles pendaient ? Lorsque Vathek redescend dans ses appartements royaux, il croise Bababalouk qui « s'y promenait d'un air tranquille en donnant ses ordres aux eunuques qui mouchaient les bougies et peignaient les beaux yeux des circassiennes. » L'action de moucher les bougies après « que le feu du sommet de la tour soit éteint » semble là encore mettre en abyme cette poésie. « Peindre les beaux yeux » se comprend comme allumer les étoiles. Cela fait comme un passage de flambeau.

Dans l'ensemble, nous comprenons le rôle de cet épisode en nous souvenant du final d'Œdipe roi de Sophocle. Le regroupement de la mère et du fils est significatif. Dans l'histoire d'Œdipe, Jocaste se pend en apprenant l'inceste, Œdipe la dépend, se crève les yeux, puis il part du palais « à la dérive ». Beckford retraite finalement la même chose autrement. Les rôles sont d'une certaine façon inversés. Carathis ne meurt pas comme Jocaste, mais cela revient presque au même, puisque, à partir de cet épisode, elle ne nous apparaît plus qu'avec ses négresses, dans les lieux malsains, au milieu des morts. (Elle s'arrêtera dans un cimetière lors de son voyage express pour aller sermoner son fils.) D'une certaine façon, elle est donc la partenaire de son fils dans l'image des momies déposées au sommet de la tour pour le bûcher. La tour correspond à Vathek, les momies à Carathis. Les odeurs infectes pourraient alors s'interpréter comme liées à l'inceste. On se souvient de ces vieilles images chez Shakespeare dans Hamlet : « Oh ! ma faute fermente ; elle infecte le ciel même... » (III,3) C'est Carathis qui détache son fils. Au lieu de perdre ses yeux comme Œdipe, Vathek perd sa tour appendice. (L'arrivée de Carathis lors des noces de Vathek avec Nouronihar confirmera son rôle castrateur.) De la sorte, Vathek part lui aussi « à la dérive ». (Carathis le rejoindra chez Éblis en disant avoir incendié la tour. Il faut à chaque fois du feu pour s'en détacher.) On voit ainsi que tout le début du livre suit un ordre véritablement implacable. C'est bien agencé par rapport à la tragédie œdipienne qui fournit, cette fois encore, un modèle de référence éclairant. Beckford aborde des sujets macabres et difficiles, mais on est obligé de reconnaître la force de sa composition et la richesse de sa poésie. L'admiration de lord Byron pour Vathek se comprend sans mal.

La littérature montre que l'image des momies jetées au feu touche fortement l'imagination. Ce n'est pas restée une image isolée. Dans Un repas au désert de l'Égypte (1831) de Théophile Gautier, des bédouins font brûler une momie pour réchauffer leur repas. Le français en est naturellement écœuré. Dans le roman Elle (She, 1887) de Henry Rider Haggard, Celle-qui-doit-être-obéie commande une véritable hécatombe de momies pour éclairer le spectacle de danse qu'elle offre à ses invités : « Il disait vrai : ces torches étaient des momies en flammes. Et les sinistres porteurs galopaient toujours. À vingt pas de nous, ils firent un tas de leurs fardeaux macabres qui ne formèrent plus qu'un gigantesque et unique brasier. Dieu ! quelle flamme ! quel ronflement ! Aucun baril de goudron n'eût grésillé pareillement ! » (Chap. XIX) Ce roman fait penser à Vathek, mais l'influence est difficilement prouvable par l'intertextualité, et sa forme relève du roman de formation. En l'occurence, ce chapitre renvoie même clairement à la représentation théâtrale offerte par Hamlet à sa mère et son oncle dans la pièce de Shakespeare. Il fait résurgir la belle Ustane et l'amour de Léo Vincey pour Ustane. (C'est en effet, avec ou derrière le thème de l'Amour, celui de la découverte de la Vérité.) La statue des ruines de Kôr rappelle tout de même l'apparition d'Éblis sur son globe de feu. Elle, dans son palais souterrain, au milieu de ses mort-vivants, est plus comparable à Éblis qu'à Carathis. Rider Haggard précise d'ailleurs qu'Elle ne se nourrit que de gâteaux de farine, de fruits et d'eau. Elle châtie les anthrophages trop entreprenants, et n'est la reine de ce peuple que pour mettre une limite à leurs désirs. Reste son caractère despotique. Elle est bien une femme fatale dans le goût de cette époque du symbolisme. L'innocence évidente (et vraie) des héroïnes de Gautier a tourné à la perversité trop évidente. Retenons surtout le rôle de la mère dans la confidence que fait Billali, le vieux chef de la tribu des Amahagger, surnommé le (bon) « père », à Louis-Horace Holly sur sa jeunesse. Le feu est directement associé à la colère de la mère. Se plaçant au tournant de l'adolescence, il y a dans ce récit comme la découverte du sens sexuel du phallus. La mère a pratiquement re-coupé un cordon qui relie l'homme à la femme. Le jeune homme a ainsi hérité d'un « pied de momie ». Extraordinaire accaparement moral qui tend à affirmer le sexe masculin comme du féminin résiduel dérobé. La castration (de la momie) active un objet sexuel, qui se rattache à l'autre sexe, et qui doit sans doute désormais orienter sa recherche. On retombe d'ailleurs bien dans l'imaginaire de Théophile Gautier. — On se souvient du conte Le Pied de momie (1840) inspiré d'un dessin de Vivant Denon. Et l'image de la femme dont la robe s'enflamme est aussi à la fin du roman Partie carrée (1848). — On comparera alors cette aventure de Billali à « l'initiation » finale du jeune Léo Vincey dans le volcan.

   « — Non ! dis-je fermement, pas avant que je sois un peu rétabli. Mais fais-moi porter dehors, je t'en prie, mon père, je n'aime pas cet endroit.
   — Il est triste en effet. Quand j'étais petit garçon, il y avait là, étendu à ta propre place, le corps d'une belle femme, et elle était si belle que souvent je me glissais ici avec une lampe pour la contempler. N'étaient ses mains glacées, j'aurais pu croire qu'elle dormait et se réveillerait un jour. Elle aussi était blanche, dans son vêtement blanc, et ses cheveux blonds venaient presque jusqu'à ses pieds. Il y en a encore beaucoup de semblables là où Elle habite. Et ceux qui les ont placées là ont un art, dont j'ignore tout, pour préserver leurs biens-aimées de l'anéantissement après la mort qui les a frappées... Oui, je venais si souvent qu'à la fin — et ne ris pas de moi, je n'étais encore qu'un enfant — je devins amoureux de cette forme vaine ; et j'aurais voulu me glisser jusqu'à elle, baiser son froid visage. Et, me demandai-je, combien l'avaient aimée et embrassée en ces jours depuis longtemps abolis ? Oui, je crois bien que j'ai appris quelque sagesse de cette morte, car elle m'a enseigné la brièveté de la vie, et la durée de la mort, elle m'a montré la même route qu'empruntent toutes choses, le même oubli où elles sombrent pour toujours. Je rêvais ainsi et la sagesse pénétrait en moi, qui venait de la morte. Un jour enfin, ma mère, s'apercevant que je changeais, me suivit et vit le beau fantôme. Elle craignit alors que je ne fusse ensorcelé, comme je l'étais en vérité ; aussi, moitié par crainte, et moitié par colère, elle saisit la lampe puis, dressant la momie contre le mur, elle mit le feu à ses cheveux. Le corps entier brûla furieusement, car ceux qui sont conservés de la sorte sont extrêmement combustibles. Vois, mon fils, le plafond porte encore les traces du brasier.
   Incrédule, je levai les yeux, mais le plafond était en effet recouvert, sur près de trois pieds carrés, d'une suie particulièrement huileuse.
   — Elle brûla, continuait Billali d'un air méditatif, jusqu'aux pieds que je recueillis quand je revins. Coupant les os calcinés, je les enveloppai dans un morceau de toile et les cachai sous ce banc de pierre. En vérité, ce souvenir est si vif qu'on le dirait d'hier. Peut-être y sont-ils encore si personne ne les a trouvés. Moi-même, je n'étais jamais revenu ici. Je vais regarder.
   Et, s'agenouillant, il tâtonna dans la cachette. Soudain, son visage s'éclaira ; tout en s'exclamant, il ramena un objet encroûté de poussière. Il le secoua, puis déplia un chiffon, découvrant un pied de femme presque blanc et d'une forme parfaite. »
(Henry Rider Haggard, Elle ou La Source de feu, Chap. IX, trad. M. Bernard.)
 

La Chute en cortége et en musique. Vathek part pour Istakhar avec un somptueux cortége à la tombée de la nuit. On peut vraiment comprendre ce mot cortége dans le sens de convoi funéraire privilégié par Lautréamont à la strophe V-6. Pour nos yeux, l'usage de la litière forcerait encore la comparaison. C'est, avec le poème Les Bohémiens de Baudelaire, un autre exemple où il est question des cigales lorsque la musique des fanfares s'arrête. Elles sont en accord avec la nuit et étaient précédées un peu avant par le chœur baroque des négresses, dont le chant détonnant était comparé au « bourdonnement de ces insectes nocturnes de mauvais présage ». Ce voyage de Vathek, qui débute par la descente d'une rampe, peut être regardé comme une chute. La halte chez l'émir et l'épisode de la rencontre de Nouronihar la suspendent un temps. Mais, comme au départ de Samarah, Carathis se charge d'aller couper les amarres. L'emploi ambigü de la musique à chaque départ correspond tout à fait à l'exemple de Shakespeare dans les scènes d'enterrement de Hamlet et de Roméo et Juliette. Pour le second départ, avec Nouronihar, on note aussi la mention de la douleur de l'émir : « ...on ne pouvait s'empêcher d'entendre les cris de l'émir et de ses barbons, qui, à force de pleurer, étaient devenus aveugles, et n'avaient pas un poil de reste. » Devient-on vraiment aveugle de la sorte ? Cela semble être encore, sous une autre explication, une répétition de la chute d'Œdipe. Finalement, les pleurs, les pertes ou les arrachages de cheveux sont bien significatifs de la chute, lorsque celle-ci n'est pas en évidence par le mouvement. Nous avions souligné l'importance de ces aspects dans le théâtre antique, chez Eschyle notamment, ainsi que chez Shakespeare. On peut désormais retenir l'idée que ce théâtre se range sous le thème de la chute.

   « La ville retentissait de cris de joie et de fanfares. On ne voyait que plumes flottantes sur tous les pavillons, et qu'aigrettes brillant à la douce clarté de la lune. La grande place ne ressemblait pas mal à un parterre émaillé des plus belles tulipes de l'orient. Le calife en habit de cérémonie, s'appuyant sur son visir et sur Bababalouk, descendit la grande rampe de la tour. La multitude entière était prosternée, et les chameaux magnifiquement chargés s'agenouillaient devant lui. Ce spectacle était superbe, et le calife lui-même s'arrêta pour l'admirer.
   Tout était dans un silence respectueux : il fut pourtant un peu troublé par les cris des eunuques de l'arrière-garde. Ces vigilants serviteurs avaient remarqué que quelques cages à dame penchaient trop d'un côté ; certains gaillards s'y étaient adroitement glissés ; mais on les en dénicha bien vite, avec de bonnes recommandations aux chirurgiens du sérail.
   D'aussi petits événements n'interrompirent pas la majesté de cette auguste scène ; Vathek salua la lune d'un air d'intelligence ; et les docteurs de la loi furent scandalisés de cette idolâtrie, ainsi que les visirs et les grands rassemblés pour jouir des derniers regards de leur souverain.
   Enfin, les clairons et les trompettes donnèrent, du sommet de la tour, le signal du départ. Quoique parfaitement d'accord, on crut pourtant y remarquer quelques dissonances ; c'était Carathis qui chantait des hymnes au giaour, et dont les négresses et les muets faisaient la basse continue. Les bons musulmans, croyant entendre le bourdonnement de ces insectes nocturnes qui sont de mauvais présage, supplièrent Vathek d'avoir soin de sa personne sacrée.
   On arbore le grand étendard du califat ; vingt mille lances brillent à sa suite ; et le calife, foulant majestueusement aux pieds les tissus d'or étendus sur son passage, monte en litière aux acclamations de ses sujets. Alors, la marche s'ouvrit dans le plus bel ordre, et avec un si grand silence, qu'on entendait chanter les cigales dans les buissons de la plaine de Catoul.
   On fit six bonnes lieues avant l'aurore, et l'étoile du matin étincelait encore dans le firmament quand ce nombreux cortège arriva au bord du Tigre, où l'on dressa les tentes pour se reposer le reste de la journée.
   Trois jours s'écoulèrent de la même manière. Le quatrième, le ciel en courroux éclata de mille feux : la foudre faisait un fracas épouvantable, et les circassiennes tremblantes embrassaient leurs vilains gardiens. Le calife commençait à regretter le palais des sens ; il avait grand'envie de se réfugier dans le gros bourg de Ghulchiffar, dont le gouverneur était venu lui offrir des rafraîchissements. Mais, ayant regardé ses tablettes, il se laissa intrépidement mouiller jusqu'aux os, malgré les instances de ses favorites. Son entreprise lui tenait trop à cœur, et ses grandes espérances soutenaient son courage.
   Bientôt le cortège s'égara ; on fit venir les géographes pour savoir où l'on était ; mais leurs cartes trempées étaient dans un état aussi piteux que leurs personnes ; d'ailleurs, on n'avait point fait de long voyage depuis Haroun Al-Rachid : on ne savait donc plus de quel côté se diriger. Vathek, qui avait de grandes connaissances de la situation des corps célestes, ne savait où il en était sur la terre. Il grondait plus fort encore que le tonnerre, et lâchait quelquefois le mot de potence, qui ne flattait pas bien agréablement les oreilles littéraires. Enfin, ne voulant plus suivre que ses idées, il ordonna de traverser les rochers escarpés, et de prendre un chemin qu'il croyait devoir le conduire en quatre jours à Rocnabad : on eut beau faire des remontrances, son parti était pris.
   Les femmes et les eunuques, qui n'avaient jamais rien vu de pareil, frémissaient à l'aspect des gorges des montagnes, et faisaient des cris pitoyables en voyant les horribles précipices qui bordaient le sentier rapide où l'on était. La nuit tomba avant que le cortège eût atteint le sommet du plus haut rocher. » (William Beckford, Vathek, pp.50-52)

   « Le calife n'eut pas le mot à répondre à tout cela ; il souhaita un bon voyage à sa mère, et finit son souper. À minuit, il décampa au bruit des fanfares et des trompettes ; mais on avait beau timbaler, on ne pouvait s'empêcher d'entendre les cris de l'émir et de ses barbons, qui, à force de pleurer, étaient devenus aveugles, et n'avaient pas un poil de reste. Nouronihar, à qui cette musique faisait de la peine, fut fort aise quand elle ne fut plus à portée de l'ouïr. Elle était avec le calife dans la litière impériale, et ils s'amusaient à se représenter toutes les magnificences dont ils devaient être bientôt entourés. » (William Beckford, Vathek, pp.105-106)

La fin du voyage est marquée par la rencontre du génie de la dernière chance. Avec les références bibliques, Beckford nous paraît s'être souvenu d'une anecdote racontée (au moins) par Suétone dans Vies des douze Césars. C'est le récit du fameux franchissement du Rubicon... Jules César avait reçu du Sénat de Rome le gouvernement des Gaules dont il était la limite. En le franchissant avec ses légions, il entrait dans la province de Pompée. Au moment de rompre ainsi l'ordre républicain, César hésite, et c'est un mystérieux joueur de chalumeau qui l'invite à franchir le Rubicon... Suétone donne immédiatement après une image de César en pélican : « ...il se présenta devant l'assemblée des soldats et fit appel à leur dévouement avec des larmes, en déchirant ses vêtements sur sa poitrine. » (1,XXXIII) L'anecdote (pré-chrétienne) prend un tour opposé chez Becford. Le génie vient tenter de retenir et non d'encourager Vathek à poursuivre.

   « Comme il hésitait, il reçut un signe d'en haut. Un homme d'une taille et d'une beauté extraordinaires apparut soudain, assis tout près de là et jouant du chalumeau ; des bergers étant accourus pour l'entendre ainsi qu'une foule de soldats des postes voisins, et parmi eux également des trompettes, cet homme prit à l'un d'entre eux son instrument, s'élança vers la rivière et, sonnant la marche avec une puissance formidable, passa sur l'autre rive. Alors César dit : « Allons où nous appellent les signes des dieux et l'injustice de nos ennemis. Le sort en est jeté. » »
(Suétone, Vies des douze Césars, Livre Ier, Chap. XXXII, trad. H. Ailloud.)

Le génie de la dernière chance apparaît en berger avec son troupeau. Il tient à Vathek et à ses accompagnateurs le langage d'un prêtre devant ses ouailles. C'est vraiment le pasteur. De nouveau, la musique joue un grand rôle dans cette scène. Du fait de la situation du berger « sur la pente d'une petite colline », on peut se demander si l'on n'est pas devant une nouvelle variante de scène de cataracte. Beckford insiste beaucoup sur l'effet d'attraction. L'image du soleil qui se couvre de nuages présente une analogie avec l'idée du rassemblement des brebis, blanches comme des nuages. Dans L'Odyssée d'Homère, le fait que le cyclope Polyphème soit berger peut s'expliquer par l'analogie avec la montagne souvent entourée de nuages. Le berger apparaît ainsi comme une sorte d'assembleur de nuages sur un sommet, tel les trois Destinées filandières dans Manfred (II,3) ; ce pourrait être un autre emprunt intelligent de Byron à Beckford. Vathek arrive au bout du fil de laine des destins. Il n'est plus tressé au-delà. La musique peut donc correspondre à une précipitation ou une cataracte. Elle creuse les mémoires et fait jaillir des souvenirs regrettables. C'est un peu différent du schéma de la scène du cimetière d'Hamlet mais l'esprit est assez comparable. On pourrait dire que cela rappelle plutôt l'effet du spectacle des comédiens sur le roi Claudius. Le jet est dirigé au bon endroit. C'est alors Claudius qui jaillit de la fosse de son secret comme sous l'effet d'une irrépressible résonnance. La cataracte est franchie par certains mais non par tous. Cet effet de coupure ou d'enterrement partiel se retrouve dans la perte de la grosse partie du cortége. Quant à Vathek, il est chancelant après le discours du génie. C'est une image que l'on connaît bien désormais dans ce contexte. Le bon génie est crevé par les paroles de Vathek, comme Jocaste et le Sphinx par les paroles d'Œdipe. Alors le soleil qui sort des nuages annonce le globe de feu sur lequel Éblis sera assis.

   « Soudain un bon génie prit la figure d'un berger, plus renommé pour sa piété que tous les derviches et les santons du pays ; il se plaça sur la pente d'une petite colline auprès d'un troupeau de brebis blanches, et commença à jouer sur un instrument inconnu des airs dont la touchante mélodie pénétrait l'âme, réveillait les remords, et chassait toute pensée frivole.
   À des sons si énergiques, le soleil se couvrit d'un sombre nuage, et les eaux d'un petit lac, plus claires que le cristal, devinrent rouges comme du sang. Tous ceux qui composaient le pompeux cortège du calife furent attirés, comme malgré eux, du côté de la colline, tous baissèrent les yeux, et restèrent consternés ; chacun se reprochait le mal qu'il avait fait : le cœur battait à Dilara ; et le chef des eunuques, d'un air contrit, demandait pardon aux femmes de ce qu'il les avait souvent tourmentées pour sa propre satisfaction. Vathek et Nouronihar pâlissaient dans leur litière, et, se regardant d'un œil hagard, se reprochaient à eux-mêmes, l'un, mille crimes des plus noirs, mille projets d'une ambition impie ; et l'autre, la désolation de sa famille, et la perte de Gulchenrouz. Nouronihar croyait entendre dans cette fatale musique les cris de son père expirant, et Vathek, les sanglots des cinquante enfants qu'il avait sacrifiés au giaour. Dans ces angoisses, ils étaient toujours entraînés vers le berger. Sa physionomie avait quelque chose de si imposant, que, pour la première fois de sa vie, Vathek perdit contenance, tandis que Nouronihar se cachait le visage avec les mains.
   La musique cessa ; et le génie adressant la parole au calife, lui dit : prince insensé, à qui la providence a confié le soin des peuples ! Est-ce ainsi que tu réponds à ta mission ? Tu as mis le comble à tes crimes ; te hâtes-tu à présent de courir à ton châtiment ? Tu sais qu'au-delà de ces montagnes Eblis et ses dives maudits tiennent leur funeste empire, et, séduit par un malin fantôme, tu vas te livrer à eux ! C'est ici le dernier instant de grâce qui t'est donné ; abandonne ton atroce dessein, retourne sur tes pas, rends Nouronihar à son père qui a encore quelque reste de vie, détruis la tour avec toutes ses abominations, chasse Carathis de tes conseils, sois juste envers tes sujets, respecte les ministres du prophète, répare tes impiétés par une vie exemplaire, et, au lieu de passer tes jours dans les voluptés, va pleurer tes crimes sur les tombeaux de tes pieux ancêtres ! Vois-tu ces nuages qui te cachent le soleil ? Au moment que cet astre reparaîtra, si ton cœur n'est pas changé, le temps de la miséricorde sera passé pour toi.
   Vathek, saisi de crainte et chancelant, était sur le point de se prosterner devant le berger qu'il sentit bien devoir être d'une nature supérieure à l'homme ; mais son orgueil l'emporta, et, levant audacieusement la tête, il lui lança un de ses terribles regards. Qui que tu sois, lui dit-il, cesse de me donner d'inutiles avis. Ou tu veux me tromper, ou tu te trompes toi-même : si ce que j'ai fait est aussi criminel que tu le prétends, il ne saurait y avoir pour moi un moment de grâce ; j'ai nagé dans une mer de sang pour arriver à une puissance qui fera trembler tes semblables ; ne te flatte donc pas que je recule à la vue du port, ni que je quitte celle qui m'est plus chère que la vie et que ta miséricorde. Que le soleil reparaisse, qu'il éclaire ma carrière, que m'importe où elle finira !
   En disant ces mots, qui firent frémir le génie lui-même, Vathek se précipita dans les bras de Nouronihar, et commanda de forcer les chevaux à reprendre la grande route. On n'eut pas de peine à exécuter cet ordre ; l'attraction n'existait plus, le soleil avait repris tout l'éclat de sa lumière, et le berger avait disparu en jetant un cri lamentable. La fatale impression de la musique du génie était cependant restée dans le cœur de la plupart des gens de Vathek ; ils se regardaient les uns les autres avec effroi. Dès la nuit même presque tous s'échappèrent, et il ne resta de ce nombreux cortège que le chef des eunuques, quelques esclaves idolâtres, Dilara, et un petit nombre d'autres femmes, qui suivaient comme elle la religion des mages.
   Le calife, dévoré par l'ambition de donner des lois aux intelligences ténébreuses, s'embarrassa peu de cette désertion. Le bouillonnement de son sang l'empêchant de dormir, il ne campa plus comme à l'ordinaire. Nouronihar, dont l'impatience surpassait, s'il se peut, la sienne, le pressait de hâter sa marche, et, pour l'étourdir, lui prodiguait mille tendres caresses. Elle se croyait déjà plus puissante que Balkis, et s'imaginait voir les génies prosternés devant l'estrade de son trône.
   Ils s'avancèrent ainsi au clair de la lune jusqu'à la vue des deux rochers élancés, qui formaient comme un portail à l'entrée du vallon dont l'extrémité était terminée par les vastes ruines d'Istakhar. » (William Beckford, Vathek, conte arabe, pp.109-112.)

Par les cheveux de sir Isaac Newton, il n'est pas forcément utile de tout rapporter à la cataracte ! (Apprenez que le Petit Larousse 2000 a mis un portrait de Newton à côté d'une photographie des chutes du Niagara ! Quels amateurs d'histoire des sciences et de fine choucroute veulent signer ma pétition ?) Mais il s'agit moins d'appauvrir des images variées en une seule, que de montrer une commune nature centrale signant la poésie de la chute. Sauf à vouloir en rester à une littérature de divertissement, les apparences se comparent et offrent des intersections. Il est pour le moins paradoxal d'en arriver à opposer les chefs-d'œuvres de Beckford et de Chateaubriand. Nous pensons avoir montré, dans nos articles, qu'ils ont exprimé une même obsession. Nous aurions désormais aussi quelques doutes quant à l'influence des Mille et une nuits et autres récits de la « sagesse orientale ». Sur le fond, Shakespeare et Sophocle paraîtraient presque suffire. Sous leurs déguisements dépaysants, les contes de Voltaire ne charrient pas moins la poésie de la Bible et la littérature occidentale. François-Victor Hugo nous a appris l'existence d'un conte nordique, sur le périple lamentable du roi de Suède Svegder vers le palais d'Odin, qui a d'étranges ressemblances avec celui de Vathek. Gnome ou giaour... Mais il nous faudra certes lire un jour les Mille et une nuits pour conclure. À travers les Chants de Maldoror, c'est la captation des esprits par le spectacle de la nature qui semble finalement essentielle. Là se trouve manifestement « la nature du Mal ». Dans sa jeunesse, Beckford a été, paraît-il, fasciné par une cataracte alpestre (cf. Le Romantisme dans la joie). Ça constituerait un point commun, non une opposition, supplémentaire avec Chateaubriand. (En peinture, il y a eu une prédilection peut-être pour les tableaux de chute vers la fin du XVIIIème siècle ; pensons à La Cascade d'Hubert Robert et celle (1796) de Joseph Anton Koch. Mais il y a eu des tableaux de ce genre bien avant.) (Mai 2005. Rév. août 2007)

   Je n'en veux pour preuve que la mort de Svegler, quatrième roi de Norwége, racontée par le barde Théodolf. Svegder avait juré de faire un pélerinage à la cour de son ancêtre Odin. Afin d'accomplir ce vœu, il prit pour escorte les douze plus braves chevaliers de son royaume, et se dirigea avec eux vers les déserts de la Grande-Scythie, dans la direction que lui indiquaient les cartes routières d'alors. Il faut croire que ces cartes n'étaient pas très bonnes ; car le roi erra pendant cinq ans sans pouvoir atteindre son but. Cependant, un jour, en chevauchant vers l'Est, il aperçut à l'horizon quelque chose qui ressemblait à une montagne. Aussitôt il piqua des deux et galopa en avant de ses compagnons. À mesure qu'il approchait, les linéaments de la montagne prirent sous ses yeux une forme architecturale. Les pics les plus saillants devinrent des tours ; les crêtes devinrent des créneaux ; les crevasses devinrent des fenêtres ; la caverne principale devint un porche grandiose. Quand Svegder arriva, la montagne était un château. Plus de doute, le roi avait enfin trouvé le palais d'Odin. Il donne du cor pour annoncer sa venue. Un nain paraît au seuil de la grande entrée. — Est-ce ici la demeure du dieu Odin ? demande Svegder. — C'est ici, seigneur. Qui annoncerai-je ? — Son petit-fils, le roi de Suède. — Et le nain introduisit le roi. — Cependant les douze chevaliers, qui escortaient Svegder et qui le suivaient de loin, commençaient à s'inquiéter de ne plus le voir. Ils pressent leurs chevaux dans la direction qu'il a prise, et arrivent, haletants, à l'endroit même où leur roi venait de s'arrêter. Ils étaient au pied d'un rocher colossal. Les chevaliers appelèrent leur maître, ils le cherchèrent partout ; mais ce fût en vain ; et quand, de désespoir, ils repartirent, ils entendirent derrière eux l'énorme éclat de rire du gnome qui venait d'enterrer le roi dans sa montagne. »
(François-Victor Hugo, Œuvres complètes de William Shakespeare, Féeries, Introduction, § I, pp.12-13)

 
Comme Vathek, le premier roman de Rider Haggard, Les Mines du roi Salomon (King Solomon's mines, 1885), raconte une expédition vers des montagnes (volcaniques) de l'Afrique du Sud, censées recéler le légendaire trésor du roi Salomon (ou Suliman). C'est également, au début tout au moins, un roman de chute. Le chasseur Allan Quatermain, qui avait toujours résisté à l'attrait de ces fatales montagnes, au-delà du désert, est finalement entraîné dans le sillage de sir Henry Curtis et son ami M. Good dans une expédition hasardeuse. « D'abord, j'accepte d'aller avec vous, messieurs, parce que vous me plaisez, cela soit dit sans flatterie... » (Chap. III) Sir Henry est devenu riche de l'héritage de son père, qu'il a accaparé tout entier en rompant avec son frère George. Celui-ci est parti chercher fortune en Afrique du Sud. Sous le nom de sir Neville, il a pris la route du désert et n'est jamais reparu. Deux ans plus tard, pris de remords, sir Henry quitte l'Angleterre et part à sa recherche. L'expédition n'est pas aussi fastueusement mise en scène que chez Beckford. On retrouve néanmoins l'effilochage du convoi en cours de route. La découverte du cadavre du pionnier portugais dans une caverne glacée pourrait être comparée à la rencontre du génie de la dernière chance. Mais la fin diverge de celle de Vathek. Comme l'avait fait avant lui Nerval ou Gautier par exemple, Rider Haggard a occulté la présence du volcan sous des péripéties « pittoresques », mais on peut y voir une métaphore d'éruption volcanique. Il y a notamment un épisode odysséen avec un roi africain borgne et tyrannique...

On ne saurait jurer de l'influence de Vathek. Le fusil, qui vise les animaux, est analogue à la tour, qui vise les étoiles, mais Quatermain n'abandonne pas son fusil de chasse comme Vathek abandonne sa tour. Néanmoins Rider Haggard a introduit un soupçon d'homosexualité qui semble participer à « la vérité » de cette poésie. Passons, avec un silence de sphinx, sur l'ambiance virile des chasseurs se livrant incontinents à un carnage d'éléphants... (Chap. IV) sur les hommes obligés de coucher les uns contre les autres pour se tenir chaud dans la caverne... (Chap. VI) ; scène qu'on retrouvera un peu dans Le Retour d'Elle (Ayesha, The Return of She, 1905). Sir Henry est un blond descendant « de ces grandes races du Nord » : « C'était un solide gaillard aux larges épaules, avec une belle poitrine bombée. » (Chap. Ier) Lorsque Umbopa se présente pour accompagner l'expédition, Quatermain l'interroge rationnellement, puis s'en remet à sir Henry, qui lui demande de se lever. Umbopa laisse alors tomber son manteau et son corps presque nu, bien proportionné, ne manque pas de lui plaire. Umbopa conclut : « — Toi et moi, nous sommes des hommes ! » (Chap. III) Sir Henry combattra finalement le roi Touala dans un combat corps à corps et le décapitera... (Chap. XI) Umbopa sera ainsi rétabli sur le trône de son père (frère jumeau de Touala). Bien sûr sir Henry vainc là son propre (ancien) caractère tyrannique, et anticipe la justice rendue à son frère. Il n'en reste pas moins des apparences équivoques. George sera retrouvé, tel Robinson, vivant depuis deux ans dans une oasis, sous la tente, avec son serviteur africain Jim et une jambe écrasée qui ne guérissait pas... La jambe malade, celle d'Allan Quatermain mâchée par la gueule d'un lion dans l'introduction, celle de sir Henry criblée par la mitraille d'un piètre chasseur à la fin, est un motif poétique marquant (du vaccin et de la chute).

Il faut peut-être préciser que Rider Haggard avait visé d'écrire un livre d'aventures pour enfants, quelque chose d'aussi captivant que L'Île au trésor (1883) de Robert Louis Stevenson. Le succès lui prouva que son public dépassait largement les enfants. Le rapport à l'enfance, voire à la séduction de l'enfance, n'en est pas moins présent dans cette littérature. L'univers presque totalement masculin (et parfois donc masculinisé) avait déjà été bien rôdé dans les œuvres de Verne ou de Mayne Reid par exemple. La bande dessinée belge en poursuivra la recette après la seconde guerre mondiale. (Et c'est elle qui héritera surtout du reproche de bizarrerie sexiste...) La péripétie de l'éclipse salvatrice (Chap. IX) se retrouvera d'ailleurs dans l'album Tintin et Le Temple du soleil (1949) d'Hergé ; il est, pour cela, désormais plus mémorisé que Les Mines du roi Salomon dans la culture populaire. « Mais si la femme est absente du récit, c'est bien sûr parce qu'elle est présente sous une autre forme. » écrit Serge Tisseron dans La Bande dessinée au pied du mot (1990). Dans Les Mines du roi Salomon, il y a en fait deux personnages féminins, des sauvages... qui meurent au cours de l'histoire : la dévouée Faoulata, qui se sacrifie pour ses sauveurs dans la caverne ; la vieille et méchante sorcière Gagoul qui est châtiée par son propre piège, écrasée sous la porte de la caverne... L'association de Gagoul au roi cyclope Touala en fait une certaine figure de sphinx. Le pionnier Portugais, qui se disait victime de sa duplicité, recommandait de la tuer. Et l'hécatombe où Gagoul choisit les victimes en fait effectivement un monstre aussi redoutable que le sphinx de Thèbes vaincu par Œdipe. On a vu à propos de Laon et Cythna (1818) de Percy Bysshe Shelley que l'éclipse contient potentiellement la question de l'inceste. En travaillant de plus cette figure de sphinx féminin, — Carl Gustav Jung, qui s'est intéressé à Elle, l'a-t-il aussi analysée ? — Rider Haggard a écrit un roman qui rentre dans les non-solutions du complexe d'Œdipe. La disparition des femmes ne peut certes pas traduire l'accès à la maturité. Elle diffère la sexualité. Elle sert la naissance à une nouvelle vie, paisible comme la mort, — cette poésie existe sans doute pour Quatermain qui est sur la fin de sa carrière, il a rangé ses affaires avant de partir : « Enfin, je suis rassasié d'aventures ; Dieu voulant, je vais me reposer. » — une nouvelle vie sous l'aile protectrice de la Fortune, qui permet, désormais sans frein maternel, de calmer humeurs et envies, par exemple en s'offrant une jolie propriété... Sir Henry écrit finalement à Quatermain : « Il y a tout près de chez moi une jolie propriété à vendre, vous êtes assez riche pour vous en payer la fantaisie. » (Février 2007)

Le roman L'Alchimiste (O Alquimista, 1988), le best-seller mondial de l'écrivain brésilien Paulo Coelho, arrivé, traduit en France en 1994, présenté comme « un merveilleux conte philosophique », supporte sur le fond la comparaison avec le conte de William Beckford. C'est également une quête initiatique mais son accomplissement est plus heureux que celle du calife Vathek. C'est l'histoire d'un jeune homme, un berger d'Andalousie, qui fait deux fois le même rêve frustrant. Dans une église ruinée et désertée, il rêve encore qu'un enfant l'entraîne ves les Pyramides d'Égypte et lui dit : « Si tu viens jusqu'ici tu trouveras un trésor caché. » Il n'en sait pas plus mais une gitane, une diseuse de bonne aventure, puis un mystérieux vieillard l'incitent ensuite à croire à « sa Légende Personnelle ». Sans même savoir où se trouve l'Égypte, il finit par se lancer dans ce grand voyage. Et c'est une longue traversée du désert, une suite de péripéties, de rencontres tantôt malheureuses tantôt heureuses, qui trouvera en effet son couronnement au pied des Pyramides...

La différence essentielle avec Vathek est que ce jeune berger n'est pas présenté, tel le jeune calife, comme mauvais, ouvertement enclin au mal, à expérimenter l'interdit, la cruauté, la violence, la possession, l'accumulation cupide, etc. S'il y a le passage par une caravane de bédouins, l'image du cortège funèbre n'est pas aussi lourdement ou pompeusement soulignée que dans Vathek. Si elle n'en est pas moins vraie, la chute est de même moins sensible dans l'emploi préférentiel du mot « voyage ». Le déplacement paraît ainsi plus horizontal que vertical. Et le creusement final est moins marqué que la longue descente des escaliers des mines du roi Salomon par Vathek et Nouronihar. Le but, la cible n'est pas non plus aussi présente à l'esprit. Les Pyramides se profileront presque par surprise au sommet d'une dune. Le but conduit donc moins à mépriser, à déchirer comme une flèche sifflante ce qu'on traverse en passant. C'est au contraire l'attention permanente à l'environnement, à ses signes, qui assure le chemin vers sa destination naturelle...

Outre le côté arabisant du conte, le point commun est dans l'obsession des signes, la soif de lecture des signes du monde tout au long du voyage. Mais dans Vathek, elle est quand même plus limitée à cet épisode des sabres incontinents, aux mystérieuses inscriptions quotidiennes... « Ils veulent des signes » disait un critique philosophe à la fin du XXème siècle... Avec le recul, ça restera peut-être caractéristique d'une époque ? Je ne sais. (À dire vrai, cela semble être plus ou moins de toutes les époques.) En tout cas, dans ce roman, l'obsession des signes et de leur interprétation paraîtra à beaucoup souvent naïve et pénible. Tant elle reste subjective malgré ses principes de sagesse tirés de la Bible, du Coran ou des ouvrages d'alchimie. On pourrait y ajouter le fatalisme résolu du personnage de Diderot. « Mektoub » ou « C'était écrit... » À quoi bon revenir sur l'écrivain démiurge ? La péripétie de la levée du simoun au moment opportun pour éviter l'exécution promise par le chef de guerre ennemi est la stricte réécriture de cet épisode type de l'opportune éclipse salvatrice dans Les Mines du roi Salomon de Rider Haggard. Épreuve qui valorise la connaissance du monde. On dit ici : « parler le Langage du Monde... » (Dans l'album Le Temple du Soleil, il suffit à Tintin d'avoir bien lu le journal...) Le jeune homme fait croire qu'il est un grand maître, un grand sorcier qui sait commander aux éléments...

La variation de l'histoire vers le genre de la traversée du désert dégage peut-être davantage que dans Vathek, le processus de purification, l'avancement progressif du héros vers la cristallisation... (Il y a toutefois l'épuisement et la déliquescence du cortège du calife dans Vathek.) La traversée du désert, au sens propre, est presque un genre qui adresse souvent cette poésie de l'usure sur les sables brûlants jusqu'à la cristallisation. Ou non... Vathek s'achève sous haute pression et haute température sur l'image du cœur dans le verre comme un lotus... On retrouve cela dans la malédiction du personnage mauvais de la strophe V-4 : « Chemine constamment, afin que tes jambes te refusent leur soutien. Traverse les sables des déserts jusqu'à ce que la fin du monde engloutisse les étoiles dans le néant. »

  Dirk Smorenberg, sans titre.

Finalement, la force poétique de Paulo Coelho dans L'Alchimiste est, dans le prologue, le rapprochement du récit avec le mythe de Narcisse, des Métamorphoses d'Ovide, revu par Oscar Wilde. (Nous l'avions évoqué à propos de la strophe IV-5.) On retrouverait par là plus évidemment le thème de l'homosexualité derrière la quête de soi. À quoi bon délayer ? Le résumé du couronnement de l'union du corps et de son simulacre, de son ombre, du jour et de la nuit, de l'éveil et du rêve. De l'union finale des sens également, d'une certaine façon, la vue, l'ouïe, l'entendement... Dans une résignation à la morale, le démiurge plonge ou élève son personnage. L'Alchimiste correspond à l'état d'esprit d'un auteur qui attend de percer, qui touche à s'élever sur un best-seller... Ce n'est pas l'œuvre d'un écrivain parti de la plus grande richesse qui sait ne courir qu'à sa ruine... Alors que Vathek s'achève au fond d'un volcan, dans un monde infernal de personnages mythiques, de maudits, de rêve, de littérature, — de lecture encore, alors que le jeune berger de L'Alchimiste finit par rejeter la lecture des livres, car le monde est le seul livre à lire... — la fin heureuse dans L'Alchimiste tient pour ainsi dire dans une belle image de remontée que l'épilogue de trois pages ne fera que confirmer dans une éruption plus grossière de trésor aztèque enfoui... Mais, après tout, pour les plus sensibles aux images de débouché, la percée du cœur dans la poitrine de cristal n'est-elle pas en soi une figure tout-à-fait comparable chez Beckford ? Il peut y avoir plus de lucidité dans la ruine que dans l'euphorie d'un succès rêvé. L'homme est un être de passions. (Août 2011)

   « Celui qui paraissait être le chef resta un long moment silencieux. Puis il s'adressa à l'un de ses acolytes :
   « On peu le laisser aller. Il n'a rien d'autre. Cet or, il avait dû le voler. »
   Le jeune homme tomba la face sur le sable. Deux yeux cherchèrent les siens ; c'était le chef de la bande. Mais le jeune homme regardait dans la direction des Pyramides. » (Paulo Coelho, L'Alchimiste, Deuxième partie, trad. J. Orecchioni.)