Edward Bulwer-Lytton, Les Derniers jours de Pompéi, les commentaires sur la lutte à mort des gladiateurs (III-3

La fin du roman Les Derniers jours de Pompéi (1834) d'Edward Bulwer-Lytton comporte quelques scènes de combats de gladiateur dans l'arène de Pompéi. Bulwer a en effet imaginé que l'éruption se produisait le jour même des jeux. Elle vient pour ainsi dire se substituer au combat tant attendu des animaux. Glaucus devait être jeté au lion et Olynthus au tigre. De fait, il joue sur cette poésie de la « gueule chaude » du prédateur. Celles des bêtes féroces sont ainsi en parallèle avec celle du volcan. On retrouve la même sorte de mise en abyme, d'une petite scène vers une grande scène. (Le mythe d'Empédocle apparaît ainsi très proche des chasses ou des combats d'animaux dans les arènes, mais historiquement, Empédocle a vécu environ trois siècles avant que les combats d'animaux ne deviennent prisés par les Romains.) On peut remarquer alors l'analogie entre le lion qui épargne miraculeusement Glaucus dans l'arène, et le Vésuve qui « épargne » Glaucus lors de l'éruption, et le laisse quitter Pompéi. Le lion qui fait le tour de l'arène, en sautant et en cherchant vainement une issue avant de rentrer dans sa cage, est aussi une scène en phase avec les prémisses de l'éruption. Bulwer aura peut-être été influencé par le Livre de Daniel qui présente également deux sorties miraculeuses analogues : l'une de la fournaise ardente (Dn.3), l'autre de la fosse aux lions (Dn.6).

  L'éruption du Vésuve en 79 ap. J.C.

   «  Les yeux de la foule suivirent le geste de l'Egyptien, et chacun vit avec un indicible effroi une immense vapeur qui s'élevait des sommets du vésuve sous la forme d'un pin gigantesque [NdA: Pline] au tronc noir, aux branches en feu, et la teinte de ce feu variant à tout moment ; tantôt lumineux à l'excès, tantôt d'un rouge sombre et mourant, qui se ravivait un instant après avec un éclat que l'œil ne pouvait supporter.
   Il se fit un silence de mort, un silence effrayant, interrompu tout à coup par le rugissement plus aigu et plus féroce de son compagnon de captivité ! C'étaient deux sinistres interprètes de la pesanteur de l'atmosphère ; le tigre et le lion semblaient les prophètes de la colère du ciel.
   Alors on entendit sur le haut des gradins les cris des femmes : les hommes se regardaient les uns les autres, muets. En ce moment ils sentirent trembler la terre sous leurs pieds. Les murs du théâtre vacillèrent ; et à quelque distance, les toits des maisons se heurtèrent et s'écroulèrent avec fracas ; le nuage de la montagne, sombre et rapide comme un torrent, parut rouler vers eux, et lança de son sein une pluie de cendres mêlée de fragments de pierres brûlantes. Sur les vignes abattues, sur les rues désolées, sur l'amphithéâtre lui-même, au loin et au large, et jusque dans les flots de la mer qu'elle agita, s'étendit cette pluie terrible !... » (Bulwer-Lytton, Les Derniers jours de Pompéi, Livre V. Chap. IV, p.303)

On peut rapprocher un extrait sur les combats de gladiateurs de la lutte entre Maldoror et le dragon à la strophe III-3. Les contextes correspondent à l'évidence, le combat de gladiateurs est un genre Zitronien bien connu. Néanmoins, on ne le retiendra pas a priori comme une source principale de cette strophe. L'intérêt du texte est avant tout dans l'analogie du style, ou du ton particulier du récit par les spectateurs. Les commentaires sont légers et décalés par rapport à la réalité dramatique de la lutte à mort. Bulwer a justement introduit le père de Lydon dans le public ; ce qui produit un contrepoint poignant. Lydon gagnera ce combat mais voudra trop en faire et sera vaincu dans le suivant. Il n'y a qu'une brève remarque, sur l'œil de lynx, en ce qui concerne les comparaisons animalières. Ce n'est pas l'angle de traitement privilégié ici par Bulwer. Néanmoins, il avait tout de même comparé les gladiateurs à des bêtes féroces au début du roman, lors d'une lutte entre Tétraidès et le marchand de vin Burbo. Mais il en reste de toute façon à des comparaisons. Il ne va pas jusqu'à l'identification ou la métamorphose. Les jeunes pompéiens parient sur les combats: « Je n'ai pas engagé moins de cent sesterces sur Tétraidès. » On trouve justement le mot « engagé » dans le texte de Lautréamont: « Je vais éprouver de grandes émotions à ce spectacle où une partie de mon être est engagée. » Ce rapprochement permet de donner à cette phrase sinon une explication, du moins une saveur poétique particulière. (Septembre 2004)

   «  Le titan marchand de vin saisit la main qu'on lui tendait et la serra si violemment que le sang jaillit du bout des doigts sur les vêtements des assistants. [...]
   Mais celui-ci, aussi accoutumé à cet exercice naturel qu'un bouledogue anglais à se battre avec un antagoniste inférieur, s'était déjà remis. [...]
   — Par Hercule ! répliqua l'hôte sans s'émouvoir, excellente idée de gladiateur. Pollux ! ce que c'est qu'une bonne éducation ! Une bête sauvage n'aurait pas plus de férocité.
   — Une bête sauvage, idiot ! est-ce que nous ne les battons pas, les bêtes sauvages ? cria Tetraidès. [...]
   « L'amazone se rendit à la cuisine, et revint quelques instants après avec un plateau surmonté de gros morceaux de viande à moitié crus : car, alors comme à présent, les héros de la lutte croyaient cette nourriture plus propre à entretenir leur hardiesse et leur férocité. ils entourèrent la table comme des loups affamés aux yeux étincelants ; les viandes disparurent, le vin coula. »
(Bulwer-Lytton, Les derniers jours de Pompéi, Livre II. Chap. Ier, pp.63,65,68, trad. P. Lorain)

   « «  En garde ! » s'écria Tétraidès en s'approchant de plus en plus près de son adversaire, qui tournait autour de lui beaucoup plus qu'il ne reculait.
   Lydon ne répondit que par un regard où son œil prompt et vigilant avait mis tout son dédain ; Tétraidès frappa comme un forgeron sur un étau : Lydon posa un genou à terre : le coup passa sur sa tête ; sa revanche ne fut pas si inoffensive ; il se releva sur-le-champ et lança son ceste en pleine poitrine à son adversaire ; Tétraidès fut étourdi ; la populace fit éclater ses applaudissements.
   « Vous n'êtes pas heureux aujourd'hui, dit Lépidus à Claudius ; vous avez perdu un pari, vous allez en perdre un autre.
   — Par les dieux ! si cela est, mes bronzes iront chez l'huissier Priseur. Je n'ai pas engagé moins de cent sesterces sur Tétraidès. Ah ! ah ! voyez comme il se remet. Voilà un maître coup. Il vient de fendre l'épaule de Lydon... Bravo, Tétraidès !... Bravo, Tétraidès !
   — Mais Lydon ne s'émeut pas. Par Polux ! il conserve son sang-froid. Voyez comme il évite avec adresse ces mains pareilles à des marteaux en se penchant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre... et tournant avec agilité... Ah ! le pauvre Lydon... il est atteint de nouveau.
   — Trois pour un en faveur de Tétraidès ! s'écria Claudius. Qu'en dites-vous, Lépidus ?
   — C'est entendu ; neuf sesterces contre trois ! Quoi ! Lydon reprend de nouveau... il respire... Par les dieux ! il est à terre... Mais non, le voilà sur ses jambes... Brave Lydon... Tétraidès est encouragé... Il rit tout haut... il se précipite sur lui...
   — Le fou ! le succès l'aveugle... il devrait être plus prudent... L'œil de Lydon est comme celui d'un lynx, dit Claudius entre ses dents.
   — Ah ! Claudius, voyez-vous ? votre homme chancelle... encore un coup... il tombe... il est tombé...
   — La terre le ranime, alors... Car le voilà encore debout ; mais le sang coule sur son visage.
   — Par le maître de la foudre ! Lydon triomphe... Voyez comme il presse son adversaire... Ce coup sur la tempe aurait renversé un bœuf ; il a écrasé Tétraidès, qui tombe de nouveau... il ne peut plus se remuer... Habet, habet !...
   — Habet ! répéta Pansa ; qu'on les emmène et qu'on leur donne les armures et les épées.
   — Noble editor, disent les employés, nous craignons que Tétraidès ne soit pas remis à temps. Du reste, nous essayerons.
   — Faites. » » (Bulwer-Lytton, Les Derniers jours de Pompéi, Livre V. Chap. II, pp.285-286, trad. P. Lorain)


 Edgar Poe, Le Chat noir, La Barrique d'amontillado, alcoolisme, fureur, folie et emmurés (VI-7, II-13

Le recueil des Nouvelles Histoires extraordinaires (1857) présente trois contes de Poe qui parlent à la fois d'alcoolisme, de folie et d'emmurés vivants: Le Chat noir, La Barrique d'Amontillado et La Chute de la maison Usher. Nous pensons que Lautréamont y a peut-être pioché pour écrire l'histoire d'Aghone. Nous ne les voyons pas dans la trame principale, mais plutôt dans « l'habillage » de la strophe VI-7. L'idée première ne nous paraît pas en effet venir d'Edgar Poe, mais des références à Poe s'ajoutent, prennent place, sur des aspects particuliers, dans sa « synthèse ».

En ce qui concerne l'alcoolisme, l'association d'idée avec Poe vient naturellement compte tenu du sobriquet figurant dans les Poésies (« Edgar Poë, le Mameluck-des-Rêves-d'Alcool »). L'ivresse sert la transition entre les strophes IV-2 et IV-3, et on a vu que la strophe IV-3 possède des références sérieuses à Poe. Quant au thème de l'emmuré, il est venu de l'idée d'inverser l'image de la délivrance des trois Marguerite. Comme on l'a constaté parfois dans nos études, l'inversion d'une scène ou d'une situation est parfois pertinente pour retrouver un texte ou un genre plus connu. L'auteur qui remplace le doute par la certitude, le désespoir par l'espoir (couverture de la première livraison des Poésies), pourrait bien avoir aussi remplacé une fois la truelle par le marteau. Quoique certaines strophes apparaissent inverser leur précédente, l'inversion n'est pas très pratique pour planter un sujet, — elle offre a priori trop de degrés de liberté, — mais elle peut amener des éléments complémentaires lorsqu'il s'agit de le nourrir. Avec le recul, nous devons reconnaître que nous n'avons pas d'exemple de strophe où une référence par inversion s'impose en tout premier. Des références plus directes ont fini par être trouvées. Les inversions sont des exercices de pensée attirants mais ils restent à prendre avec précaution.

Le Chat noirLa Barrique d'AmontilladoLa Chute de la Maison Usher

 
Le Chat noir. Le début du récit d'Aghone évoque Le Chat noir (The Black cat, 1843). Un homme fou des animaux se marie. Sa femme lui procure Pluton, un chat noir. Après quelques années, il sombre dans l'alcoolisme et devient violent. Ivre, il éborgne le chat puis, toujours plus irrité de son incessante affection, il le pend. La nuit suivante, leur maison brûle et ils sombrent dans la misère. Après quelque temps, il trouve un nouveau chat et le ramène chez lui. Il s'aperçoit bientôt que ce chat est borgne, et peu à peu le chat l'obsède et l'infecte. Il croit reconnaître l'image d'un gibet, affreuse annonce d'une condamnation, dans une tache blanche de son pelage. Alors qu'il s'emporte contre lui, sa femme s'interpose et il la tue malencontreusement. Pour cacher son crime, il mure le corps dans la cave. Mais pendant une visite de la police, fier de son ouvrage, il ne peut s'empêcher de fanfaronner, et la voix du chat, muré avec sa femme, le trahit.

L'adoption d'un nouveau chat masque les choses, et il n'y a pas les mêmes marques de passion envers la femme, mais, à ces différences près, il y a bien une analogie entre ce conte et une histoire comme L'Âme de la maison de Gautier. La mort du premier chat est au départ d'une fatalité terrible aboutissant à la mort de sa femme. Il faudrait voir le premier chat comme un serin, et le second comme une chienne, l'analogie serait plus apparente. Poe dévie néanmoins le sens. Ce n'est plus une malédiction entraînée par la mort d'un grillon donné a priori comme bénéfique et protecteur du foyer. C'est l'arrivée d'un animal potentiellement maléfique, sous des apparences affectueuses et bienveillantes. De ce fait, il devient le responsable de tout. On pourrait dire que Poe avait déjà renversé la valeur. (À propos du diable dans le chat noir, nous avons fait par ailleurs un rapprochement avec un petit conte de Charles Nodier.) Il n'y a pas d'emprunt littéral dans la strophe, mais quelques phrases dans le récit d'Aghone peuvent être rapprochées du texte de Poe.

 
La Barrique d'Amontillado. Le conte La Barrique d'Amontillado (The Cask of Amontillado, 1846) est un texte difficile mais très intéressant à étudier. Nous lui avons consacré un petit commentaire par ailleurs. Montrésor, le personnage narrateur, noble d'une grande famille, se venge d'un ami italien nommé Fortunato. Il le rencontre un soir, au fort de la folie du carnaval, ivre et déguisé en fou (bouffon). Le flattant sur ses connaissances en matière de vins, il l'attire malicieusement dans les caves de son palais pour goûter de l'amontillado. Ils descendent jusque dans des catacombes où des barriques de vins voisinent avec des tas d'ossements. Mais une fois arrivés au fond d'une crypte, Montrésor enchaîne Fortunato à la paroi — l'italien ivre n'y voit qu'un jeu — puis il mure l'entrée et replace le rempart d'ossements. Le conte se termine sur cette image du rempart et la phrase: « Depuis un demi-siècle aucun mortel ne les a dérangés. »

L'action se réduit donc à une descente dans un tombeau qui fait passer Fortunato et ses sonnettes de la vie à la mort, et qui délivre le narrateur de son destin. Cela n'en recouvre qu'une faible partie, mais on a pratiquement la même chose dans l'histoire d'Aghone. Le serin et les trois Marguerite meurent et Aghone devient fou. Son destin bascule (c'est même en ce sens une façon de réinterpréter la folie). Dans les deux cas, l'alcool est catalyseur.

  Manuel Gervasini, illustration de 'La Barrique d'amontillado' d'Edgar Poe. (Site à visiter.)

Nous pensons qu'on peut voir en Fortunato un avatar de la Fortune (une divinité du Destin). En descendant dans les catacombes, tel Hermès, Montrésor le conduit en fait aux Enfers et croit que son sacrifice l'affranchira de son destin. Nous voyons alors se dessiner une correspondance avec la strophe VI-7, car on peut faire facilement la liaison entre les Moires et les trois Marguerite. Les trois sœurs Moires sont des divinités grecques du Destin (assimilées aux Parques latines). Platon écrit dans La République : « ...les filles de la Nécessité, les Moires, vêtues de blanc et la tête couronnée de bandelettes, Lachésis, Clôthô et Atropos chantent, accompagnant l'harmonie des Sirènes, Lachésis le passé, Clôthô le présent, Atropos l'avenir. » (Livre X) La première tresse, la seconde conduit, et la dernière coupe le fil de la vie des mortels. Lachésis est la plus jeune, Atropos la plus âgée. Cet aspect pourrait être en filigrane quand Ducasse parle de chaîne vivante. Et lorsque Maldoror dit finalement à Aghone : « Les trois Marguerite revivront en moi », il traduirait l'idée que le criminel qui s'autorise à tuer s'identifie au Destin ; cela était déjà exprimé autrement à la strophe II-15.

Cette source et cette interprétation s'accordent avec l'annonce énigmatique de la strophe III-1: « [le voyageur] verra, dans le lointain, un être humain, emporté vers la cave de l'enfer par une guirlande de camélias vivants ! Mais... silence ! l'image flottante du cinquième idéal se dessine lentement... » Cette phrase annonce d'abord le jeune homme et les nonnes du couvent-lupanar de la strophe III-5: « Les nonnes, ensevelies depuis des siècles dans les catacombes du couvent, après avoir été réveillées en sursaut par les bruits de cette nuit horrible, qui s'entre-choquaient entre eux dans une cellule située au-dessus des caveaux, se prirent par la main, et vinrent former une ronde funèbre autour de lui. » (première des cinq mentions du mot « nonnes » qui fait justement ressortir le mot « catacombes »). Mais on ne peut exclure une autre liaison avec les trois Marguerite. On saisit aisément le glissement de substantif dans le registre des fleurs (passage des Marguerite aux camélias), et la notion de chaîne vivante est un peu aussi dans la guirlande de camélias vivants. Sans doute l'annonce de la strophe III-1 concerne aussi les trois Marguerite. Dans ce cas, l'être humain emporté vers la cave de l'enfer ne peut être qu'Aghone entraîné dans la folie. L'expression « emporté vers la cave » s'applique tout à fait à la descente des personnages de Poe dans la cave du palais Montrésor.

Suivons le texte de la strophe VI-7 en montrant les rapprochements possibles avec cette nouvelle. Nous commencerons à signaler aussi, à l'occasion, des recoupements complémentaires avec La Chute de la maison Usher.

Malgré le peu d'éléments textuels en correspondance, La Barrique d'Amontillado constitue à nos yeux une référence littéraire enrichissante pour cette strophe. Lautréamont opère des décalages d'un sens à un autre sur certains mots qui ont des sens multiples. La niche devient ainsi chenil et le décor change apparemment du tout au tout, mais l'intrigue reste presque la même. C'est le même type de décalage, sur deux idées du Destin, qui permet de passer de Fortunato (la Fortune) aux trois Marguerite (les Moires). Sans oublier l'inversion finale qui remplace la fermeture (de la niche) par l'ouverture (du chenil), la maçonnerie par la démolition. Plusieurs procédés sont ainsi combinés.

 
La Chute de la maison Usher. Le conte La Chute de la maison Usher (The Fall of the House of Usher, 1839) est bien connu. Le narrateur a été invité dans l'ancestrale demeure des Usher. Son camarade d'enfance, Roderick Usher, se sent menacé par une folie qui, tenant à l'hyperacuité de ses sens, se manifeste par une foule de sensations extranaturelles. Le narrateur s'explique son affection nerveuse par l'atmosphère lugubre et malsaine du château. Sa mélancolie est liée à la maladie inexpliquable de sa sœur, lady Madeline. Le narrateur l'aperçoit une fois et apprend sa mort quelques jours plus tard. En attendant l'enterrement définitif, ils déposent son corps dans un caveau sous le château. La folie d'Usher s'aggrave et le narrateur lui-même s'efforce de surmonter sa terreur. Une nuit, un ouragan formidable assaille le château. Usher rejoint dans sa chambre le narrateur qui, pour le divertir, se met à lui lire un livre. Une coïncidence formidable mêle alors les péripéties de l'histoire lue, les assauts de la tempête sur le château, et le retour de lady Madeline, sortie seule de sa catalepsie et de son caveau. Terrassé par la peur, Roderick meurt sous la chute de sa sœur. Le narrateur s'enfuit juste avant que le château ne s'écroule sous un tourbillon furieux.

Nous avons indiqué plus haut un extrait qui donnait à voir lady Madeline dans un rôle semblable aux trois Marguerite, c'est-à-dire allant s'étendre avant de mourir. On peut faire quatre autres rapprochements, mais ils restent à chaque fois limités à des images. La folie d'Usher ne se compare pas vraiment à celle d'Aghone. D'ailleurs Usher meurt à la fin de la nouvelle, ce qui empêche d'emblée la transposition avec le personnage d'Aghone. La réunion à sa sœur dans la mort rappelle à l'évidence la réunion des trois Marguerite. Cela prouve que ce procédé était répandu, et que ce conte présente des points communs avec la strophe, mais il serait vain de chercher à présenter la strophe comme son décalque.

Sur les points que nous avons soulevés, on peut voir que les trois contes Le Chat noir, La Barrique d'amontillado et La Chute de la maison Usher, recouvrent chacun des aspects distincts de la strophe VI-7. Pour Le Chat noir, on pourrait parler de paraphrases ou de résumés synthétiques, pour le portrait du père ivrogne et ses accès de fureur. Cela reste assez circonscrit au début du récit d'Aghone, bien que l'intrigue soit incontestablement proche de celle de son histoire (mort d'une femme consécutive à une agression sur un animal familier). Pour La Barrique d'amontillado, c'est la mort d'un personnage dans « une niche » qui est l'aspect essentiel. On constate aussi, à travers la représentation possible des Moires dans les trois Marguerite, qu'une semblable richesse poétique se retrouve dans la strophe. La folie d'Aghone apparaît comme perte du destin, une vie prolongée hors du temps par une sorte de sacrifice substitutif. Enfin, La Chute de la maison Usher rejoint la strophe sur les aspects les plus fantastiques, et sans doute les moins singuliers, de la mort du serin à celle des trois Marguerite. On retrouve alors l'obsession des morts déphasées de l'esprit et du corps (plus la ruine du château familial repris dans la destruction du chenil). Chez Lautréamont, les choses sont plus « normalisées ». Chez Poe, le corps, qu'on croyait mort avec l'esprit, revient chercher l'esprit. (Dans son conte burlesque Comment s'écrit un article à la Blackwood (1838) figurait une « Signora Psyché Zénobia ». Ce prénom bien rare évoque la célèbre reine de Palmyre, Zénobie, qui, justement, gouverna cinq ans encore après la mort de son époux Odenath.) Poe a bien rendu compte d'un problème réel. La médecine a longtemps déclaré la mort sur le seul critère cardiaque, alors qu'il existe des cas où le cœur continue à battre mais très très faiblement. Ce n'est que dans la seconde moitié du XXème siècle que l'on a remplacé le critère de mort cardiaque par le critère de mort neurologique. (Rév. avril 2006)

Avec la poésie des trois sœurs Moires, la strophe VI-7 nous semble englober finalement le propos de Vigny dans son poème Les Destinées (1849) qui ouvre le recueil homonyme publié après sa mort en 1864. Nous le lisons déjà en écho à la pièce Les Euménides d'Eschyle. Le procès d'Oreste à Athènes met fin au règne des trois Euménides auxquelles Athéna, déesse de la Justice, attribue un autre emploi ou rôle social. Le changement de terminologie complique un peu les choses et invite peut-être à la prudence. C'est plutôt une destinée pour chaque homme que plusieurs par homme. L'unité des trois Moires dans leur fil qui tiendrait l'homme telle une marionnette. Vigny en donne l'image de vautours sur les têtes : « Elles avaient posé leur ongle sans pitié Sur les cheveux dressés des races éperdues, Traînant la femme en pleurs et l'homme humilié. » Notons aussi la robe : « Sous leur robe aux longs plis voilant leurs pieds d'airain, Leur main inexorable et leur face inflexible... » Mi oiseau serin, mi robe des trois Marguerite, ou des Mathématiques sévères, elles sont ce qui aliène. Mais, de ce point de vue, la strophe VI-7 renverse l'aliénation sur la période d'absence des trois Marguerite. Période de folie, de liberté ? Pour Aghone, la passion des Marguerite n'a pas été aliénation. Ce n'est pas la captivité imposée, tyrannique, qu'on trouve chez Vigny. Mais, finalement, cela coïncide dans le retour inespéré : « Les trois Marguerite revivront en moi, sans compter que je serai ta mère. » Chez Vigny, les Destinées font aussi retour, dans le christianisme. Après l'éclipse de la crucifixion, la voix de Jéhovah leur dit : « Retournez en mon nom, Reines, je suis la Grâce. L'Homme sera toujours un nageur incertain. Dans les ondes du temps qui se mesure et passe. » « Chacune prit chaque homme en ses mains invisibles. — Mais, plus forte à présent, dans ce sombre duel, Notre âme en deuil combat ces Esprits impassibles. » La réécriture de Lautréamont, si on la voit ainsi, nous frappe évidemment par la substitution du masculin au féminin, d'où semble découler opportunément le thème de l'homosexualité. (Janvier 2010)


 Denis Diderot, Jacques le fataliste, les malheurs d'une chienne emmaillotée appelée Nicole (VI-9

Il y a dans Jacques le fataliste (1783) de Diderot une histoire de chienne emmaillotée prise pour une enfant. L'hôtesse de l'auberge du Grand-Cerf est une femme bavarde qui est prise de passion pour les bêtes. Elle a recueilli une chienne abandonnée qui avait failli se noyer en traversant la rivière. Quand Jacques et son maître arrivent à l'auberge, la chienne a été battue par deux bourgeois qui avaient dû être surpris de la voir entrer dans leur chambre. Comme la chienne s'appelle Nicole, et que l'hôtesse parle d'elle comme de sa fille, il y avait eu un quiproquo. Jacques, ayant encore en tête sa propre agression, s'était senti tellement indigné par la mésaventure de cette pauvre enfant, qu'il négligeait de poser les bonnes questions. Plus tard, l'hôtesse vient trouver Jacques et son maître avec la chienne dans ses bras. Mais Jacques fait l'impertinent et, emportée par la conversation, l'hôtesse commet une déplorable maladresse.

   « L'hôtesse, encouragée par ce propos de maître, se lève, entreprend Jacques, porte ses deux poings sur ses deux côtés, oublie qu'elle tient Nicole, la lâche, et voilà Nicole sur le carreau, froissée et se débattant dans son maillot, aboyant à tue-tête, l'hôtesse mêlant ses cris aux aboiements de Nicole, Jacques mêlant ses éclats de rire aux aboiements de Nicole et aux cris de l'hôtesse, et le maître de Jacques ouvrant sa tabatière, reniflant sa prise de tabac et ne pouvant s'empêcher de rire. Voilà toute l'hôtellerie en tumulte. « Nanon, Nanon, vite, vite, apportez la bouteille à l'eau-de-vie... Ma pauvre Nicole est morte... Démaillotez-la... Que vous êtes gauche !
   — Je fais de mon mieux.
   — Comme elle crie ! Otez-vous de là, laissez-moi faire... Elle est morte !... Ris bien, grand nigaud ; il y a, en effet, de quoi rire... Ma pauvre Nicole est morte !
   — Non, madame, non, je crois qu'elle en reviendra, la voilà qui remue. »
   Et Nanon, de frotter d'eau-de-vie le nez de la chienne ; et de lui en faire avaler ; et l'hôtesse de se lamenter, de se déchaîner contre les valets impertinents ; et Nanon, de dire: « Tenez, madame, elle ouvre les yeux ; la voilà qui vous regarde.
   — La pauvre bête, comme cela parle ! qui n'en serait touché ?
   — Madame, caressez-la donc un peu ; répondez-lui donc quelque chose.
   — Viens, ma pauvre Nicole ; crie, mon enfant, crie si cela peut te soulager. Il y a un sort pour les bêtes comme pour les gens ; il envoie le bonheur à des fainéants hargneux, braillards et gourmands, le malheur à une autre qui sera la meilleure créature du monde. »
(Denis Diderot, Jacques le fataliste, p.150.)

Il y a ni emprunt littéral ni référence explicite à cette histoire de Diderot dans la strophe VI-9. Cependant, un tel récit de malheurs, qui conjugue à la fois une (presque) noyade, une avalanche de coups, un emmaillotage (équivalent à l'ensachage), et un quiproquo entre un chien et un enfant, s'apparente vraiment à la pièce des Joyeuses commères de Windsor de Shakespeare, et à ces diverses histoires d'ensachages et bastonnades chez Molière et Hugo. Plus que tout autre, la strophe VI-9 des Chants cadre vraiment avec un genre théâtral et littéraire. (Rév. août 2004)