Edward Bulwer-Lytton, Les Derniers jours de Pompéi, présentation générale, les météores, les ténèbres (II-15, VI-3)
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« Godwin and Bulwer are the best constructors of plot in English literature. [...] Bulwer's Pompeii is an instance of admirably managed plot. His Night and Morning, sacrifices to mere plot interests of far higher value. » (Edgar Allan Poe, « A Chapter of Suggestions, » The Opal, 1845.) |
Pour être franc, le roman Les Derniers jours de Pompéi (The Last Days of Pompeii, 1834) d'Edward Bulwer-Lytton nous a plutôt déçu. Je ne crois pas que j'y retournerai un jour. D'une part, la pêche n'a pas été miraculeuse. D'autre part, si les choses s'annonçaient des plus intéressantes, de par le thème abordé, les résultats sont à côté de ce qu'on escomptait. Le Vésuve n'a qu'un rôle très secondaire. L'intrigue principale est une histoire d'amour contrarié entre deux jeunes grecs exilés. Oui, Pompéi, c'est fini ! Mais ne perdons pas courage. Après tout, on peut se réjouir d'ouvrir une piste pour des strophes jusqu'à présent pauvres en références. C'est un attrait de ces lectures que de découvrir dans quelles parties des Chants la poésie d'un écrivain se projette. Il ne fallait pas présumer des résultats. Ce n'est que plus tard, lorsque plusieurs romans auront été lus, que nous comprendrons mieux la possible place de cet auteur.
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L'action se passe en 79 après J.C. à Pompéi. Glaucus est un jeune et riche Athénien qui rentre de voyage et retrouve la belle société. Il est aimé secrètement par Julia, la fille de son ami Diomède, et par une jeune esclave aveugle, Nydia, qui est bouquetière et chante magnifiquement. Ione est une jeune harpiste qui vit un peu à l'écart de la société. Elle est arrivée de Néopolis avec son frère Apœcidès et leur tuteur Arbacès, un vieil égyptien qui passe pour un savant austère, mais qui mène secrètement une vie dissolue. Arbacès intrigue pour épouser Ione. Il a poussé Apœcidès à devenir prêtre d'Isis, et flatte les valeurs morales d'Ione pour la tenir loin des jeunes pompéiens qu'il dénigre. Glaucus rencontre néanmoins Ione et reconnaît en elle la jeune fille de Néopolis dont il n'avait cessé de rêver. Trop idéaliste, Apœcidès ne supporte plus la comédie du temple d'Isis. Arbacès croit pouvoir le corrompre en l'initiant à ses orgies, qu'il présente comme les vrais mystères de la religion. Mais Apœcidès n'en est que plus dégoûté (Livre Ier). Glaucus rachète la jeune Nydia au marchand de vin Burbo, l'ancien gladiateur, qui la maltraitait. Mais il lui brise le cœur sans s'en douter en lui apprenant qu'il aime Ione et qu'il a décidé de la placer chez elle. Arbacès réussit à séparer Ione de Glaucus. Il l'invite pour lui révéler son avenir, et lui déclare indirectement son amour en la montrant comme une reine à ses côtés. Ione le repousse. Prévenus par Nydia, Glaucus et Apœcidès se rendent chez Arbacès pour libérer Ione. L'égyptien est sur le point de les vaincre par la ruse, lorsqu'un tremblement de terre providentiel se produit et le renverse sous une statue (Livre II).
Apœcidès fait la connaissance d'Olynthus, prêcheur de la secte des Nazaréens. Il devient chrétien. Nydia apprend à Julia que Glaucus va se marier avec Ione. Julia est jalouse. Elle veut profiter du banquet offert par son père pour faire boire à Glaucus un philtre d'amour. Sans savoir qu'il s'agit de Glaucus, Nydia l'envoie chez Arbacès. Ce dernier fait parler Julia et espère empoisonner Glaucus par son intermédiaire. Il l'adresse à la Saga du Vésuve, et s'empresse de lui rendre visite pour faire remplacer le philtre par un poison. La magicienne a justement rencontré Glaucus et Ione qui s'étaient réfugiés chez elle pendant un orage. Glaucus a blessé son serpent et elle l'a maudit. Elle convainc Arbacès de remplacer le poison par une potion qui rend idiot et fera plus de mal aux amants. Heureuse de posséder le philtre, Julia confesse à Nydia qu'il s'agit de Glaucus. Nydia remplace son philtre par de l'eau pendant la nuit (Livre III). Calénus, un prêtre d'Isis corrompu, a appris qu'Apœcidès est devenu chrétien et le surveille discrètement. Julia a versé le philtre à Glaucus mais n'a vu aucun effet. Chez lui, Glaucus rencontre Nydia qui entend profiter du philtre, et le lui fait boire devant elle. Voyant son émoi, il n'en boit qu'un peu mais se met aussitôt à délirer. Arbacès est curieux de l'effet produit par le philtre. En allant voir Julia, il croise Apœcidès qui attend Olynthus dans un lieu désert. Apœcidès entend dénoncer les tromperies du culte d'Isis et menace Arbacès. Se croyant seul avec lui, Arbacès le tue avec son style. Lorsqu'il voit s'approcher Glaucus délirant, il décide de lui faire endosser son crime. Il alerte les pompéiens et Glaucus est arrêté. Après la crémation d'Apœcidès, Arbacès fait enlever Ione et Nydia, qui se sent coupable de la folie de Glaucus. Il les tient enfermées chez lui. Célanus, qui a assisté caché au meurtre d'Apœcidès, tente de le faire chanter. Mais Arbacès réussit à l'enfermer dans un de ses souterrains. Nydia, qui s'est échappée, apprend de lui la vérité et promet de le faire libérer. Elle est reprise par son gardien mais réussit à faire porter un message à Salluste, l'ami de Glaucus (Livre IV).
Glaucus a recouvré ses esprits, mais il a été condamné et doit être jeté au lion lors des jeux. Dans la prison, il rencontre Olynthus qui l'initie aux doctrines chrétiennes. Tout Pompéi est réuni autour de l'arène. Après les combats de gladiateurs, Glaucus est amené face au lion. Mais celui-ci fait le tour de l'arène sans se soucier de lui. Salluste arrive inopinément en demandant l'arrêt des jeux. Il est allé délivrer Nydia et Célanus. Ce dernier accuse publiquement Arbacès du meurtre d'Apœcidès. Le public réclame qu'il soit jeté aux lions, mais le Vésuve fait soudain éruption. Une pluie de cendres, puis les ténèbres, s'abattent sur Pompéi. Les habitants tentent de fuir, chacun pour soi. Certains comme Diomède sont voués à être asphyxiés en choisissant de s'enfermer. D'autres comme Burbo et Célanus meurent en tentant de voler le temple d'Isis. Glaucus et Nydia se précipitent chez Arbacès pour libérer Ione. Eclairés par les « éclairs volcaniques », ils tentent de fuir vers la mer mais s'égarent et se dispersent. Glaucus et Ione se croient perdus. Arbacès les croise par hasard et veut se battre pour récupérer Ione, mais il est renversé par une secousse et écrasé par des débris. Nydia, qui connaît Pompéi sans l'aide de ses yeux, retrouve Glaucus et Ione. Elle les guide vers la mer où ils s'embarquent et parviennent à s'enfuir. Mais une fois sains et saufs, Nydia trouve Glaucus main dans la main avec Ione. Elle se rend compte qu'il ne l'aimera jamais. Plutôt que de s'y résoudre, elle préfère se suicider en se jetant à l'eau. Une lettre de Glaucus à Salluste nous apprend finalement que les deux amants sont allés vivre à Athènes. Ils se sont faits chrétiens et entretiennent le souvenir de Nydia autour d'un petit monument qu'ils lui ont dédié (Livre V).
Cette fin nous fait nous souvenir de La Guerre des mondes (1897-98) de H.G. Wells. On pourrait à l'évidence rapprocher certains tableaux sur la fuite des habitants. Le thème de l'amour, de la séparation et des retrouvailles avec sa femme, ainsi que l'entretien du souvenir des morts, et la notion de sacrifice, trouvent sans doute là un précédent littéraire majeur. On doit remarquer aussi le rôle important des ténèbres, qui se retrouve dans le roman de Wells. Serait-ce un auteur à la figure ténébreuse ? Cela peut sembler surprenant car, de nos jours, les éruptions volcaniques sont souvent illustrées par des incandescences, par des pluies de feu, bref, par des images en couleurs. (L'éruption de la strophe III-1, selon notre interprétation, serait d'ailleurs de ce type.) Mais pour Bulwer-Lytton, c'est avant tout une éruption de ténèbres (fumées) traversées d'éclairs. Un orage. S'il y a rêverie, c'est avant tout une rêverie sur les lettres de Pline le jeune, que Bulwer cite deux ou trois fois. L'obscurité, la fumée sont bien dans le témoignage de Pline. Il faut nous garder de croire que les sélections d'images d'éruptions par les médias rendent compte de la diversité des éruptions réelles.
Cette fin nous ramène aussi, une fois de plus, à l'inévitable roman Les Travailleurs de la mer (1866) de Victor Hugo. Le dévouement et le suicide de Nydia rappellent ceux de Gilliatt. Comme on l'a vu, la scène du bateau qui part, en abandonnant quelqu'un, occupe une place importante chez Hugo. Nydia est un personnage assez complexe qui n'est pas seulement voué au bien. Elle prend conscience que son bonheur personnel n'est réalisable que dans la destruction. (Cela la rapproche du volcan dont ses éruptions, perçues comme ses jouissances, ne peuvent être que destructrices.) Bulwer la dit originaire de Thessalie et, si elle réfute tout pouvoir, les autres personnages ne manquent pas d'évoquer les légendes sur les magiciennes de Thessalie. Sa cécité la place dans le monde des ténèbres. (On verra plus loin que les ténèbres, lors de l'éruption du Vésuve, prennent vraiment le sens d'un épanchement du monde des morts dans celui des vivants.) Gilliatt est aussi entouré de superstitions. Il possède également l'image d'un voyant de l'autre monde (invisible).
« Dans le silence du sommeil général, Nydia se leva sans bruit : elle se pencha sur la tête de Glaucus ; elle respira le souffle profond qui s'exhalait de son sein endormi ; elle baisa timidement et tristement son front, ses lèvres ; elle chercha sa main ; sa main était unie à celle d'Ione ; Nydia soupira profondément, et son visage devint pâle. Elle baisa de nouveau son front et essuya avec ses cheveux la rosée nocturne dont il était couvert.
« Puissent les dieux te bénir, Athénien, murmura-t-elle. Puisses-tu être heureux avec celle que tu aimes !... Puisses-tu te souvenir parfois de Nydia !... elle ne peut plus être pour toi d'aucune utilité sur la terre. »
En disant ces mots elle s'éloigna un peu ; elle se glissa le long du tillac et des bancs de rameurs, jusqu'à l'extrémité opposée de la barque, puis, s'arrêtant, s'inclina sur les flots. L'écume vint baigner son front que la fièvre brûlait. « C'est le baiser de la mort, dit-elle ; qu'il soit le bienvenu ! » L'air embaumé se jouait dans ses cheveux dénoués ; elle les écarta de sa figure, et leva ses yeux, si tendres quoique sans lumière, vers le ciel, dont elle n'avait jamais vu le doux aspect.
« Non, non, dit-elle à demi-voix et d'un air rêveur, je ne puis supporter ce supplice : je sens que cet amour jaloux, exigeant, me rend folle. Je pourrais lui faire du mal encore... Malheureuse que j'étais !... je l'ai sauvé... je l'ai sauvé deux fois... Heureuse pensée ! Pourquoi donc ne pas mourir heureuse ?... C'est la dernière pensée consolante que je puisse connaître... O mer sacrée ! j'entends ta voix qui m'invite ; c'est un frais et joyeux appel. Ils disent qu'il y a un déshonneur dans ton embrassement... que tes victimes ne traversent pas le Styx fatal... qu'il en soit ainsi ! Je ne voudrais pas le rencontrer chez les ombres, car je le rencontrerais avec elle... Le repos, le repos, le repos, il n'est pas d'autre Élysée pour un cœur comme le mien. »
Un matelot, assoupi sur le pont, entendit un léger bruit dans les eaux. Il ouvrit à moitié les yeux, et derrière la barque, pendant qu'elle bondissait joyeusement, il crut voir quelque chose de blanc flotter sur les vagues ; mais la vision s'évanouit aussitôt. Il se retourna, s'endormit, et rêva de sa maison et de ses enfants. » (Bulwer-Lytton, Les derniers jours de Pompéi, Livre V. Chap. X, p.325, trad. P. Lorain)
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Il est important de commenter ce passage, sur la mort d'Arbacès, qui fait apparaître, au sommet du Vésuve, « deux figures monstrueuses, se menaçant l'une l'autre comme des démons qui se disputent un monde ». Cela rappelle en effet l'image de ces « deux combattants en sueur » vus par Hugo dans l'apparence des rochers Douvres (II,1,I). Pourrait-on également songer à la lutte aux mains entre Hamlet et Laertes dans la fosse d'Ophélie ? Hamlet parlera ensuite d'élever un tertre « au sommet roussi »... L'image est très comparable à celle d'Hugo, et ce roman va nous en offrir une explication intéressante. Cette illustration poétique de Bulwer est forte car elle est triple. Elle apparaît au moment où Arbacès et Glaucus se menaçent l'un l'autre pour la possession d'Ione. La mise en abyme reproduit généralement la scène en plus petit, mais ici c'est en plus grand. Dans l'analogie, le duel change de dimension. La lutte entre deux hommes devient une lutte entre deux titans. Ces démons peuvent représenter deux choses. D'une part la lutte entre les vivants et les morts pour la possession du monde. Les ténèbres échappées du monde souterrain envahissent le monde de surface. On est vraiment là dans les racines du roman de H.G. Wells, et dans l'idée de la porte vers l'invisible d'Hugo. D'autre part, et plus modestement, c'est la concrétisation du rêve prémonitoire d'Arbacès, que nous allons voir après, autrement dit l'annonce de la vengeance de feu Apœcidès. Ce n'est pas Glaucus qui va se battre contre Arbacès mais véritablement l'ombre d'Apœcidès. Nous verrons dans un autre article une influence possible du poème La Révolte de l'Islam (1818) de Percy Bysshe Shelley pour cette image singulière des démons.
« — Traître et assassin, s'écria Glaucus avec un regard foudroyant, Némésis t'a conduit ici pour ma vengeance ; juste sacrifice aux ombres de Hadès, qui semble maintenant déchaîné sur la terre... Approche... touche seulement la main d'Ione et ton arme sera comme un roseau... Je te déchirerai membre par membre... »
Soudain, pendant qu'il parlait, le lieu où ils étaient fut éclairé d'une lumière rouge et vive. La montagne, brillante et gigantesque à travers les ténèbres qui l'entouraient comme les murs de l'enfer, n'était plus qu'une pyramide de feu. Son sommet parut séparé en deux. Ou plutôt au-dessus de sa surface semblaient s'élever deux figures monstrueuses, se menaçant l'une l'autre comme des démons qui se disputent un monde. Elles étaient d'une couleur de sang et elles illuminaient au loin toute l'atmosphère ; mais au-dessous, au pied de la montagne, tout était sombre encore, excepté en trois endroits, où serpentaient des rivières irrégulières de lave fondue. d'un rouge vif au milieu de leurs sombres bords, elles coulaient lentement du côté de la cité condamnée. Au-dessus de la plus large de ces rivières surgissait, en quelque sorte, une arche énorme et bizarre, d'où, comme de la bouche de l'enfer, se débordaient les sources de ce Phlégéthon subit. Et, à travers les airs tranquilles, on entendait le bruit des fragments de rochers roulant les uns sur les autres, à mesure qu'ils étaient emportés par ces cataractes de feu, obscurcissant pour un instant le lieu où ils tombaient, et se teignant, l'instant d'après, des couleurs enflammées du courant sur lequel ils flottaient.
Les esclaves poussèrent un grand cri et se couvrirent le visage en tremblant ; l'Egyptien lui-même demeura immobile pendant que l'atmosphère enflammée éclairait ses traits imposants et les pierres précieuses de sa robe. Derrière lui s'élevait une haute colonne qui supportait la statue de bronze d'Auguste ; et l'on eût dit que l'image impériale était changée en image de feu.
Glaucus, la main gauche passée autour de la taille d'Ione, avait le bras droit levé en signe de défi, et tenait le style qui devait lui servir dans l'arène et qu'il portait encore heureusement sur lui ; les sourcils froncés, la bouche entr'ouverte, toute sa physionomie exprimait autant de menace et de colère que les passions humaines en peuvent comporter. Glaucus attendait l'Egyptien.
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La mention du « style » de Glaucus permettrait d'introduire un autre rapprochement avec la strophe II-3 des Chants de Maldoror. Mais nous la développerons plutôt dans un autre article. Dans cette scène, Arbacès est troublé par le souvenir d'un cauchemar qu'il fit la nuit précédente. Le récit de ce rêve est un peu long mais intéressant. Bulwer s'est visiblement inspiré du récit d'Er le Pamphylien, qui termine le dixième et dernier livre de La République de Platon. Son allégorie de la Nature à son métier récupère habilement la vision des Parques filandières. Cet extrait nous intéresse surtout pour sa mention des « météores », qui ne nous semble pas issue du récit de Platon, et qu'on peut rapprocher de la strophe II-15: « La conscience juge sévèrement nos pensées et nos actes les plus secrets, et ne se trompe pas. Comme elle est souvent impuissante à prévenir le mal, elle ne cesse de traquer l'homme comme un renard, surtout pendant l'obscurité. Des yeux vengeurs, que la science ignorante appelle météores, répandent une flamme livide, passent en roulant sur eux-mêmes, et articulent des paroles de mystère... qu'il comprend ! Alors, son chevet est broyé par les secousses de son corps, accablé sous le poids de l'insomnie, et il entend la sinistre respiration des rumeurs vagues de la nuit. L'ange du sommeil, lui-même, mortellement atteint au front d'une pierre inconnue, abandonne sa tâche, et remonte vers les cieux. »
« Le sommeil de l'Égyptien avait été cette nuit plus profond que d'habitude ; mais, aux approches de l'aurore, il avait été troublé par des songes bizarres et inquiétants, qui lui causèrent d'autant plus d'impression qu'ils semblaient colorés du reflet de sa philosophie particulière.
Il rêva qu'il était transporté dans les entrailles de la terre, qu'il se trouvait seul dans une vaste caverne soutenue par d'énormes colonnes taillées dans le roc brut et primitif, lesquelles en s'élevant se perdaient dans l'obscurité où les rayons du jour n'avaient jamais pénétré ; que, dans les intervalles de ces colonnes, des roues ne cessaient de tourner avec un bruit pareil aux flots de la mer. À droite et à gauche seulement cet espace était vide, et là se présentaient de vastes galeries faiblement éclairées par des feux errants, semblables à des météores qui tantôt rampaient à l'instar de serpents le long du sol humide, et tantôt dansaient dans les airs d'une manière folle, disparaissant tout à coup et se rencontrant ensuite avec un éclat beaucoup plus vif. Tandis qu'Arbacès contemplait avec étonnement la galerie placée à sa gauche, des formes légères et aériennes y passèrent lentement, et, quand elles eurent atteint la grande salle, se dissipèrent en montant comme la fumée.
Il se retourna, saisi de crainte, vers le côté opposé ; il y vit venir doucement, du fond des ténèbres, des ombres pareilles qui descendaient dans la galerie à sa droite, comme entraînées par le flux d'un invisible courant : la figure de ces spectres était plus distincte que celles qu'il avait vues auparavant ; les unes avaient un air de joie, les autres un air de douleur ; quelques-unes exprimaient l'attente et l'espérance ; d'autres l'effroi et l'horreur : elles passaient rapidement et sans cesse devant ses yeux éblouis par cette succession d'êtres divers qu'une force supérieure paraissait pousser en avant.
Arbacès se détourna ; au fond de la salle, il aperçut alors la forme puissante d'une géante assise sur un monceau de crânes, et dont les mains étaient occupées à un métier placé dans l'ombre, qui communiquait avec les nombreuses roues dont nous avons parlé, et semblait diriger tout son mécanisme ; il sentit ses pieds s'avancer par une force secrète vers cette femme, et se trouva bientôt face à face avec elle. La physionomie de la géante était calme, solennelle et d'une sérénité imposante : on eût dit la figure de quelque colossale sculpture des sphinx de son pays. Aucune passion, aucune émotion humaine ne troublaient son large front sans rides ; on n'y découvrait ni tristesse, ni joie, ni souvenir, ni espérance ; il était dépourvu de tout ce qui peut sympathiser avec le cœur humain. Le mystère des mystères reposait sur sa beauté ; il inspirait le respect plutôt que l'effroi : c'était l'incarnation du sublime. Arbacès, sans avoir envie de parler, entendit sa propre voix demander à cette femme :
« Qui es-tu ? et que fais-tu ?
— Je suis, répondit le grand fantôme sans se déranger de son travail, je suis celle que ta science a reconnue ; mon nom est la Nature : tu vois ici les rouages du monde, et ma main les guide pour entretenir la vie de toutes choses.
— Et quelles sont, dit la voix d'Arbacès, ces galeries qui, illuminées d'une manière si étrange et si incertaine, se perdent le chaque côté dans les abîmes des ténèbres ?
— Celle que tu vois à gauche, répondit la mère-géante, est la galerie des êtres qui ne sont pas encore nés ; les âmes qui voltigent les premières et qui montent sont celles qui sortent du sein éternel de la création pour accomplir leur pèlerinage sur la terre : la galerie que tu vois à droite, où ces ombres descendent d'en haut se dirigeant vers des régions obscures et inconnues, est la galerie de la mort.
— Et pourquoi, reprit la voix d'Arbacès, ces lumières errantes qui traversent l'obscurité, mais qui la traversent seulement sans la dissiper ?
— Sombre artisan de la science humaine, contemplateur d'étoiles, toi qui veux déchiffrer l'énigme des cœurs et l'origine des choses, ces lueurs, ce sont les faibles lumières de la science accordée à la Nature, afin qu'elle puisse accomplir son œuvre, et distinguer assez le passé et l'avenir pour mettre quelque prévoyance dans ses desseins. Juge donc, pauvre marionnette que tu es, de la lumière qui peut être réservée pour toi ! » [Dark fool of the human sciences ! dreamer of the stars, and would-be decipherer of the heart and origin of things ! those lights are but the glimmerings of such knowledge as is vouchsafed to Nature to work her way, to trace enough of the past and future to give providence to her designs. Judge, then, puppet as thou art, what lights are reserved for thee ! »]
Arbacès se sentit trembler en demandant de nouveau :
« Pourquoi suis-je ici ?
— Pour obéir au pressentiment de ton âme, à la prescience de ton sort qui s'accomplit ; pour voir l'ombre de ta destinée qui va s'élancer de la terre dans l'éternité. »
Avant de pouvoir répondre, Arbacès sentit s'élever dans la caverne un vent semblable à celui que produiraient les ailes d'un dieu gigantesque. Soulevé de terre et emporté par un tourbillon comme une feuille par un ouragan d'automne, il se vit au milieu des spectres de la mort, et poussé avec eux dans l'obscurité ! Dans son vain et impuissant désespoir, il essayait de lutter contre l'impulsion ; il lui sembla alors que le vent, prenant corps, devenait une espèce de fantôme avec les ailes et les serres d'un aigle, et dont les yeux, qu'il distinguait plus clairement, se fixaient sur lui avec une impitoyable immobilité.
« Qui es-tu ? demanda de nouveau involontairement la voix de l'Egyptien.
— Je suis celui que ta science a reconnu (et le spectre se mit à rire): mon nom est la Nécessité.
— Où me conduis-tu ?
— À l'inconnu.
— Au bonheur, ou à l'affliction ?
— Ce que tu as semé, tu le moissonneras.
— Sombre créature ! Il n'en doit pas être ainsi. Si tu es le guide de la vie, mes crimes sont les tiens, non les miens.
— Je ne suis que le souffle de Dieu, répondit le vent redoutable.
— Alors ma science est vaine, murmura le dormeur.
— Le laboureur accuse-t-il la destinée, lorsqu'après avoir semé des chardons il ne récolte point de blé ? Tu as semé le crime, n'accuse pas le destin si tu ne recueilles pas la moisson de la vertu. »
La scène changea soudain. Arbacès se trouva dans un cimetière rempli d'ossements humains, au milieu desquels on distinguait un crâne qui, conservant toujours les cavités décharnées de ses yeux, prit peu à peu, dans la mystérieuse confusion du songe, la figure d'Apœcidès ; de ses mâchoires entr'ouvertes sortit un petit ver qui se mit à ramper jusqu'aux pieds d'Arbacès. L'Egyptien essaya de mettre le pied dessus et de l'écraser ; mais le ver devenait plus large et plus long à chaque effort tenté pour le détruire : il s'agrandit et s'enfla si bien qu'il prit la forme d'un gros serpent qui se serra autour des membres d'Arbacès ; il lui broyait les os ; il élevait jusqu'à son visage ses yeux étincelants et ses dents empoisonnées ; Arbacès luttait en vain contre lui ; il se flétrissait, il s'épuisait sous l'influence de la dégoûtante haleine du serpent ; il se sentait mourir. Alors, le reptile, qui continuait à porter la figure d'Apœcidès, fit résonner ces mots à son oreille ivre de crainte :
« Ta victime est ton juge. Le ver que tu as voulu écraser est devenu le serpent qui te dévore. »
Arbacès se releva en poussant un cri de colère, de douleur et de résistance désespérée ; ses cheveux s'étaient dressés sur sa tête, son front était baigné de sueur, ses yeux étaient fixes et égarés, tout son corps frissonnait, comme celui d'un enfant, sous la pénible impression de ce songe. Il s'éveilla donc, il se recueillit, il remercia les dieux, dans lesquels il ne croyait pas, de ce que ce n'était qu'un songe. Il jeta les yeux autour de lui, il vit les rayons du jour naissant pénétrer à travers sa haute et étroite croisée : c'était le jour où il devait triompher... »
(Bulwer-Lytton, Les derniers jours de Pompéi, Livre V, Chap. Ier, pp.271-274, trad. P. Lorain)
Ce texte correspondrait assez bien au passage de la strophe II-15, si ce n'est qu'il s'agit d'un rêve et non d'un songe d'insomnie. Le rêveur a, comme on dit, « quelque chose sur la conscience » (avec le meurtre d'un homme), et il est question de justice. L'évocation du bruit de la mer, au début, rappelle « les rumeurs vagues de la nuit » de Lautréamont. Enfin, le rêveur se réveille en croyant qu'un serpent lui broie les os, et Lautréamont parle d'un « chevet [...] broyé par les secousses de son corps ». L'intérêt majeur est néanmoins dans la présence des météores. On aimerait en saisir clairement le sens. Mais sur ce point, l'explication de Bulwer n'est pas lumineuse. En relisant l'extrait de la mort d'Arbacès, on comprend que le rêve du serpent, qui sort du crâne et grossit démesurément, préparait l'image de l'éruption du Vésuve. Il semble aussi que l'éclair, qui s'arrête sur la statue impériale et la brise, l'éclair qui est donc responsable de la mort d'Arbacès, est en correspondance avec les lueurs, ou météores, du rêve prémonitoire. C'est un point qui paraîtra peut-être étrange aujourd'hui, mais qui est bien précisé par Bulwer. Selon lui, l'éruption du Vésuve s'accompagne « d'éclairs volcaniques » (Livre V, Chap. VI). Il semble qu'il y ait eu en effet des éclairs d'électricité statique dans les nuées ardentes, mais visiblement Bulwer n'imaginait pas la réalité, la chaleur, de ces nuées, quoique Pline en ait un peu parlé. Ou bien voulait-il parler de scories ? Quoi qu'il en soit, on comprend que ces éclairs traversent bien les ténèbres (fumeuses et cendreuses) sans les dissiper. Le fait que le rêve soit plongé dans le monde souterrain nous amène à croire que Bulwer a pu rêver le texte de Pline avec des images de mines ou de ciels nocturnes qui, comme l'a montré Bachelard, se reflètent. D'ailleurs, comment montrer mieux la confusion de ces deux mondes qui sont séparés l'un en haut l'autre en bas ? Ces météores sans radiation sont comme des étoiles-pépites ou des éclairs-filons. Cela rend les choses très comparables à l'impact de la foudre céleste, mais en confie la puissance à la terre.
« ...distinguer assez le passé et l'avenir pour mettre quelque prévoyance dans ses desseins. » Il semble revenir un rôle particulier à ces lueurs. Il est dans la nature de la lumière de permettre de distinguer ou séparer. On trouve dans le roman un véritable impact de foudre dans la scène de la promenade de Glaucus et Ione sur le Vésuve. (Elle évoque un peu la scène de l'orage dans Atala (1801) juste avant la rencontre du P. Aubry. Mais Chateaubriand n'avait pas employé le verbe fendre : « Atala n'offrait plus qu'une faible résistance ; je touchais au moment du bonheur, quand tout à coup un impétueux éclair, suivi d'un éclat de la foudre, sillonne l'épaisseur des ombres, remplit la forêt de soufre et de lumière, et brise un arbre à nos pieds. » C'est une scène qui exprime plus la castration que la division du couple ; mais cela reste une idée de division.) Un orage éclate et leur voiture verse. Ils préfèrent ne pas se séparer et attendre le retour de leur esclave. Alors qu'ils pensaient pouvoir s'abriter sous des arbres, la foudre en fend un en deux. Ils aperçoivent peu après une lumière rouge qui les guide vers la caverne de la magicienne. L'image de l'arbre fendu traduit bien l'idée d'un rôle de séparateur pour la foudre. Lautréamont l'a d'ailleurs bien repris à la strophe II-2: « Je n'ai pas à remercier le Tout-Puissant de son adresse remarquable ; il a envoyé la foudre de manière à couper précisément mon visage en deux... » L'éruption marque une rupture historique. Les ténèbres mélangent, et les lumières séparent, remettent de l'ordre. À l'évidence, le couple de Glaucus et Ione se trouve finalement séparé d'une société ancienne (Arbacès, Pompéi, les Romains, les anciennes religions), dont il ne conserve plus que le souvenir du sacrifice utile à son sort (Nydia).
« Pendant que Glaucus soutenait la belle Ione et l'encourageait tout bas à prendre patience, la foudre éclata sur un des arbres qui se trouvaient immédiatement devant eux et fendit en deux son large tronc. Ce redoutable accident leur fit connaître le péril qu'ils couraient sous leur propre abri, et Glaucus regarda autour de lui avec anxiété pour voir s'il ne découvrirait pas un lieu de refuge moins exposé au danger. »
(Bulwer-Lytton, Les derniers jours de Pompéi, Livre III. Chap. VI, p.140, trad. P. Lorain)
Indiquons deux autres extraits significatifs à propos des ténèbres. Peu avant son assassinat, Apœcidès rencontre un vieux pélerin chrétien au bord de la rivière. Il prétend avoir connu le Christ, et même avoir été ressuscité par lui (Lazare ?). Il lui fait le récit de la crucifixion à laquelle il a assisté, et il évoque les ténèbres qui ont recouvert à ce moment la terre. Il parle alors d'un mélange du monde des morts avec celui des vivants. Manifestement ce récit prépare l'épisode final des ténèbres qui résultent de l'éruption du Vésuve. On voit ainsi que l'éruption volcanique est presque une variante de la crucifixion. C'est un second acte de naissance de la chrétienté. La poésie de Bulwer les met bien en parallèle.
« Le vieillard s'arrêta, profondément ému ; le sang du jeune homme se glaça, et ses cheveux se dressèrent sur son front. Il était en présence d'un homme qui avait connu les mystères de la mort. [...]
« Celui qui m'avait rendu à l'existence, je le vis condamné à une nuit pleine d'angoisse, j'assistai à son agonie ; du milieu de la foule, j'aperçus la lumière qui s'arrêtait et brillait sur la croix. J'entendis les clameurs de la populace. Je criai, éperdu, menaçant : personne ne prit garde à moi ; j'étais perdu dans le tourbillon et dans les rumeurs de la foule ! Mais alors même, dans ma douleur et dans la sienne, je crus voir les yeux du fils de l'homme me chercher ; ses lèvres souriaient au moment où il conquérait la mort, pour lui qui m'avait arraché du tombeau ? Le soleil éclaira de côté ses traits pâles et puissants, et le jour mourut. Les ténèbres couvrirent la terre ; combien de temps elles durèrent, je ne le sais pas. Un cri traversa l'obscurité, un cri perçant et aigu, et tout devint silencieux.
« Mais qui pourrait décrire l'horreur de cette nuit ? Je marchais à travers la cité, la terre vacillait de moments en moments ; les maisons tremblaient sur leurs fondements ; les vivants avaient déserté les rues, mais non pas les morts. Je les voyais se glisser dans l'ombre, sombres et terribles fantômes, avec les vêtements de la tombe ; l'horreur, l'angoisse, le mystère se peignaient sur leurs lèvres immobiles et dans leurs yeux sans éclat ; ils me touchaient en passant, ils me regardaient ; j'avais été leur frère ; ils me saluaient comme une connaissance ; ils s'étaient relevés pour apprendre aux vivants que les morts peuvent ressusciter. »
Le vieillard s'interrompit de nouveau, puis reprit d'un ton moins animé :
« À partir de cette nuit, j'écartai toute pensée terrestre pour ne servir que lui. Prédicateur et pèlerin, j'ai parcouru les régions les plus lointaines de la terre, proclamant sa divinité et augmentant le nombre de son troupeau. Je viens comme le vent, et comme le vent je pars, répandant comme lui la semence qui enrichit le monde.
« Mon fils, nous ne nous rencontrerons plus sur la terre ; n'oublie pas cette heure. Que sont les plaisirs et les pompes de la vie ? De même que la lampe, la vie brille une heure ; mais la lumière de l'âme est l'étoile qui brille pour toujours au sein de l'espace illimité. »
(Bulwer-Lytton, Les derniers jours de Pompéi, Livre IV. Chap. IV, p.184-185, trad. P. Lorain)
On peut également remarquer les cris « Malheur ! malheur ! » des Nazaréens lors de l'éruption du Vésuve. Bulwer fait là explicitement référence à L'Apocalypse de Jean. Cela s'inscrit remarquablement dans le contexte, entre assombrissement et sortie de la fumée de la grande fournaise. (Mais L'Apocalypse est un texte postérieur à l'éruption du Vésuve de 79 ap. J.C., et il en emprunte probablement l'image.) On se souvient qu'à la strophe VI-3 une panne de lumière plonge un quartier de Paris dans les ténèbres, et une chouette joue le prophète de malheur dans des conditions comparables: « Rien... la solitude et l'obscurité ! Une chouette, volant dans une direction rectiligne, et dont la patte est cassée, passe au-dessus de la Madeleine, et prend son essor vers la barrière du Trône, en s'écriant: « Un malheur se prépare. » » Ce passage est analogue à celui des Nazaréens. Nous avions un peu spéculé sur la référence à L'Apocalypse de Jean, mais on a bien là, chez Bulwer, l'exemple d'une référence pertinente, fort bien recadrée dans l'éruption volcanique.
« Pendant qu'ils étaient abrités d'une façon si terrible, un groupe d'hommes et de femmes, portant des torches, passa près du temple. Ils étaient de la congrégation des Nazaréens. Une émotion sublime et céleste leur avait enlevé ce qu'il y a de terrestre dans la frayeur. Ils avaient vécu dans la croyance, erreur des premiers chrétiens, que la fin du monde était proche. Ils croyaient ce jour venu.
Et d'une voix sinistre et élevée, toute la troupe répéta en chœur :
« Malheur ! malheur à la prostituée de la mer ! Malheur ! malheur ! »
Les Nazaréens passèrent lentement ; leurs torches vacillaient dans la tempête ; leurs voix jetaient des menaces et des avertissements solennels. Ils disparurent enfin dans les détours des rues : la nuit et le silence reprirent possession du temple. »
(Bulwer-Lytton, Les derniers jours de Pompéi, Livre V. Chap. VII, p.315, trad. P. Lorain)
Dans la strophe VI-3, on remarque aussi, dans la petite histoire sur le rôdeur de barrière et le chat, l'image des rayons de la lune: « ...si, dans le coin d'une borne, il aperçoit un vieux chat musculeux, contemporain des révolutions auxquelles ont assisté nos pères, contemplant mélancoliquement les rayons de la lune, qui s'abattent sur la plaine endormie, il s'avance tortueusement dans une ligne courbe... » A priori, cela semble faire écho à l'image de la strophe VI-1: « ...les rayons solaires, frappant d'abord les tuiles des toits et le couvercle des cheminées, viendront ensuite se refléter visiblement sur leurs cheveux terrestres et matériels. » Bulwer présente ce genre de tableau, notamment la veille de l'éruption du Vésuve, devant les yeux du gladiateur Lydon. Dans la phrase de Lautréamont, le choix du verbe « s'abattre » au lieu de « éclairer », qui semble plus naturel, est probablement significatif.
« Il se détourna soudainement de son chemin et prit une autre direction ; il ne s'arrêta, presque hors d'haleine, que lorsqu'il fut parvenu à une petite éminence qui dominait la partie la plus riche et la plus gaie de cette cité en miniature ; de là il contempla les rues tranquilles, éclairées par les rayons de la lune (qui venait de se lever et qui donnait un aspect tout à fait pittoresque à la foule pressée et murmurante autour de l'amphithéâtre) ; l'influence de ce spectacle l'émut, malgré la rudesse de sa nature, peu propre aux entrainements de l'imagination. Il s'assit pour se reposer sur les degrés d'un portique, et sentit que le calme de cette heure passait dans son âme. »
(Bulwer-Lytton, Les derniers jours de Pompéi, Livre IV. Chap. XVII, p.269, trad. P. Lorain)
Enfin, en ce qui concerne les gaz, on peut signaler ce rapport que la magicienne du Vésuve vient faire à Arbacès juste après son cauchemar. On y retrouve cette notion d'action létale sélective, qui affecte ici le renard plus que l'homme (comme on avait l'oncle Pline l'Ancien plus affecté que son serviteur, ou chez Lautréamont, l'enfant affecté plus que sa mère ou son père à la strophe I-11). Et on retrouve aussi l'image de l'écume à la bouche. Ce n'est qu'un détail mais qui traduit bien l'inscription possible du symptome dans ce type de contexte. Cela nous amènera à percevoir éventuellement son ambiguité dans certaines strophes, comme par exemple à la fin de la strophe II-6, lors du dialogue entre Maldoror et l'enfant assis sur le banc des Tuileries. En dehors de ces éléments relatifs au volcan, nous donnons quatre articles complémentaires concernant la strophe II-3 et le « style » et les scorpions, la strophe III-3 et le commentaire du combat des gladiateurs, ainsi qu'un point de détail concernant la strophe VI-1. (Rév. février 2005)
« Elle replaça la pierre et continua à descendre quelques pas encore, puis s'arrêta devant une fente irrégulière du sol. Là, elle se pencha, elle prêta l'oreille à des sons étranges, pareils à un roulement sourd et lointain, auxquels se joignait par moments un bruit plus fort, qui, pour nous servir d'une comparaison vulgaire fidèle, ressemblait au bruit de l'acier que l'on repasse sur une meule ; tout à coup une fumée noire et épaisse sortit de cette fente et se répandit en spirales dans la caverne.
« Les ombres font plus de bruit que d'habitude, dit la sorcière en secouant ses cheveux gris ; c'est étrange, ajouta-t-elle en se reculant, ce n'est que depuis deux jours que cette lumière profonde se fait voir... Que peut-elle signifier ? »
Le renard, qui avait accompagné sa maîtresse, fit entendre un long glapissement et courut s'abriter à l'extrémité de la caverne. Au cri de l'animal, la sorcière tressaillit et ressentit un frisson glacé ; ce cri, quoiqu'il ne fût causé par aucun motif particulier, n'en était pas moins, pour les esprits superstitieux de cette époque, d'un mauvais présage. Elle murmura ses charmes de conjuration, et revint elle-même dans la caverne, où, au milieu de ses plantes et en se livrant à des incantations, elle se prépara à obéir aux ordres de l'Egyptien. »
(Bulwer-Lytton, Les derniers jours de Pompéi, Livre III. Chap. VII, p.155)
« Tu sais que j'habite cette montagne sur laquelle la vieille tradition a placé les feux du Phlégéthon. Il y a dans ma caverne un vaste abîme, et j'y ai remarqué depuis peu un ruisseau rouge et sombre qui monte avec lenteur. J'ai entendu souvent des sons terribles sifflant et mugissant dans les ténèbres. La dernière nuit j'ai voulu voir, et j'ai vu que le ruisseau n'avait plus rien de sombre, qu'il était flamboyant, lumineux ; et pendant que je regardais, l'animal qui vit avec moi et qui tremblait à mon côté, poussait de sourds gémissements, s'étendait sur le sol et mourait [NdA: On peut supposer que les exhalaisons produisent le même effet que la grotte du chien.]. Sa gueule était toute couverte d'écume. Je remontai dans ma tanière ; mais j'entendis distinctement toute la nuit le roc craquer et s'entr'ouvrir ; et, quoique l'air fût lourd et tranquille, le vent sifflait et il s'y mêlait comme un bruit de crues sous la terre. » (Bulwer-Lytton, Les derniers jours de Pompéi, Livre V. Chap. Ier, p.275)
Edward Bulwer-Lytton, Les Derniers jours de Pompéi, l'amitié perdue, les ambiguïtés du « style », les scorpions (II-3)
Nous avions évoqué la poésie des objets d'écriture à propos d'un texte de Jules Janin et de la strophe II-3. Le chapitre sur le meurtre d'Apœcidès, dans le roman Les Derniers jours de Pompéi (1834) d'Edward Bulwer-Lytton, présente un rapprochement explicite entre le stylet (poignard) et le « style » en usage chez les Romains, objet qui servait à écrire sur des tablettes de cire, et qui est à l'origine du mot style (manière d'exprimer sa pensée). L'usage de cet objet traduit manifestement l'absence de préméditation dans le crime. Mais était-ce néanmoins pertinent de mettre les choses en scène de la sorte ? N'était-ce pas plutôt un point d'intérêt de Bulwer ? Je ne suis pas suffisamment familier de la littérature antique pour répondre, et, d'un autre côté, l'intérêt poétique ne me saute pas encore aux yeux. Glaucus se retrouvera aussi face au lion, puis face à Arbacès, uniquement avec son style. Serait-ce une sorte de métaphore de l'écrivain ? Bulwer n'est plus très connu en France mais de nombreux sites en anglais citent parmi ses phrases restées célèbres cet extrait de Richelieu (1839): « Beneath the rule of men entirely great, the pen is mightier than the sword [la plume est plus puissante que le glaive] » (II,2). C'est l'inversion d'une poésie existante. Dans Les Brigands (1781), Friedrich Schiller avait déjà fait le parallèle : « La paix en Allemagne !... Allemagne, tu es flétrie pour toujours... Une plume d'oie au lieu de lance... Non, je ne veux pas y penser... » et plus loin : « Un homme comme toi, dont l'épée a plus écrit sur les figures que trois secrétaires n'en pourraient barbouiller sur des textes de lois dans une année bissextile ! » (I,4) En France, au XIXème siècle, c'est le milieu du journalisme, plus que celui des écrivains (c'est-à-dire des artistes), qui a entretenu la culture du duel à l'épée. Dans leur Journal, les frères Goncourt en mentionnent un certain nombre, notamment ceux d'Aurélien Scholl avec Louis Goudall (25 janvier 1856) et avec le fils Granier (9 octobre 1863).
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« Impatient de savoir si la potion fatale avait été administrée et quel effet elle avait pu produire, Arbacès résolut, ce soir-là même, de se rendre chez Julia, pour satisfaire sa curiosité. Il était d'usage, je l'ai déjà fait remarquer, que les hommes sortissent à cette époque avec leurs tablettes et leur style attachés à leur ceinture ; ils ne les déposaient que dans leur intérieur. En réalité, sous la forme d'un instrument qui servait à écrire, ils portaient avec eux dans ce style une arme aiguë et formidable... [NdA: De ce style est provenu sans doute le stylet des Italiens] Ce fut avec le style que Cassius frappa César dans le sénat. Prennant donc sa ceinture et son manteau, Arbacès sortit de sa maison, en maintenant avec un long bâton ses pas encore faibles, quoique l'espoir et la vengeance eussent conspiré, avec ses profondes connaissances médicales, à rétablir ses forces naturelles. Il prit le chemin de la maison de campagne de Diomède. »
(Bulwer-Lytton, Les Derniers jours de Pompéi, Livre IV. Chap. VI, p.191, trad. P. Lorain)
« « Hem, Apœcidès, dit Arbacès, en reconnaissant le jeune prêtre du premier coup d'œil, lorsque nous nous sommes rencontrés la dernière fois, vous étiez mon ennemi. J'ai désiré depuis vous revoir, car je souhaite que vous restiez toujours mon disciple et mon ami. »
Apœcidès tressaillit à la voix de l'Egyptien et, s'arrêtant brusquement, le regarda avec un air de profond mépris et de violente émotion.
« Scélérat et imposteur, s'écria-t-il enfin, tu es donc sorti des étreintes du tombeau ; mais n'espère plus jeter sur moi tes sacrilèges filets... rétiaire. Je suis armé contre toi.
— Paix ! » répondit Arbacès à voix basse ; mais l'orgueil si fier chez ce descendant des rois trahit la blessure que lui causaient les épithètes insultants du jeune prêtre dans le tremblement de ses lèvres, et dans la rougeur subite de son front basané... « Paix ! parle plus bas ; tu pourrais être entendu, et, si d'autres oreilles que les miennes avaient surpris tes paroles...
— Me menaces-tu ? Ah ! je voudrais que la ville entière pût m'entendre...
— Les mânes de mes ancêtres ne me permettraient pas de te pardonner. Mais écoute, tu es courroucé parce que j'ai voulu faire violence à ta sœur... Calme-toi un instant... un seul instant, je te prie... tu es dans ton droit. Ce fut le délire de l'amour et de la jalousie... Je me suis repenti amèrement de ma folie... pardonne-moi. Je n'ai jamais imploré le pardon d'un être vivant, je te prie de pardonner, oui, je réparerai l'insulte ; je demande ta sœur en mariage ; ne frémis pas... réfléchis... Qu'est-ce que l'alliance de ce Grec frivole à côté de la mienne ? Une fortune incalculable... une naissance telle que les noms grecs ou romains ne sont que d'hier auprès de son ancienneté ; la science... mais tu sais tout cela. Je te demande ta sœur et ma vie entière sera consacrée à réparer l'erreur d'un moment.
— Egyptien, quand je céderais à ton vœu, ma sœur abhorre l'air que tu respires ; mais j'ai mes propres griefs à te pardonner. Je puis oublier que tu m'as pris pour instrument de tes desseins, mais jamais que tu m'as séduit au point de me faire partager tes vices, que tu as fait de moi un homme souillé et parjure. Tremble ; dans ce moment même, je prépare l'heure qui doit démasquer toi et tes faux dieux ; ta vie débauchée comme celle des compagnons de Circé sera exposée au grand jour ; tes oracles menteurs seront dévoilés... Le temple de l'idole Isis deviendra un objet de mépris: le nom d'Arbacès sera un but pour les railleries et l'exécration du peuple. »
À la rougeur qui avait couvert le front de l'Egyptien succéda une pâleur livide ; il regarda derrière lui, devant, autour de lui, pour s'assurer que personne n'était là, et fixa ensuite son noir et large regard sur le jeune prêtre, avec une expression de colère et de menace qu'aucun autre qu'Apœcidès, soutenu par la ferveur de son zèle ardent et divin, n'aurait pu supporter sans effroi, tant cette expression était terrible. Le jeune converti demeura impassible sous ce regard, et y répondit par un air d'orgueilleux défi.
« Apœcidès, reprit l'Egyptien d'une voix sourde et émue, prends garde ! Que médites-tu ? parles-tu (réfléchis bien avant de me répondre) sous l'impression de la colère, sans dessein préconçu, ou bien as-tu dans l'âme quelque projet arrêté ?
— Je parle d'après l'inspiration du vrai Dieu dont je suis à présent le serviteur, répondit hardiment le chrétien, et avec la connaissance certaine que la grâce a déjà marqué le jour où le courage humain triomphera de ton hypocrisie et du culte du démon: avant que le soleil ait brillé trois fois, tu l'apprendras. Sombre magicien, tremble ; adieu. »
Toutes les passions ardentes et farouches que l'Egyptien avait reçues en héritage de sa nature et de son climat, et qu'il avait peine à cacher sous les apparences de la douceur et d'une froide philosophie, se déchaînèrent à la fois dans son cœur. Une pensée succédait rapidement à une autre pensée ; il voyait devant lui un obstacle invincible à une alliance légitime avec Ione ; il voyait le compagnon de Glaucus dans la lutte qui avait renversé ses desseins ; l'homme qui devait déshonorer son nom, le déserteur de la déesse qu'il servait sans croire à son culte, le révélateur avoué et prochain de ses impostures et de ses vices. Son amour, sa réputation, sa vie entière, se trouvaient en danger ; le jour et l'heure étaient déjà désignés pour l'atteindre. Il apprenait par les propres paroles du néophyte qu'Apœcidès avait adopté la foi chrétienne ; il connaissait le zèle indomptable qui animait les prosélytes de cette foi : tel était le nouveau converti. Il mit la main sur son style ; cet ennemi était en son pouvoir, ils étaient en ce moment devant la chapelle. Il jeta de nouveau un regard furtif autour de lui ; il ne vit personne ; le silence et la solitude vinrent le tenter.
« Meurs donc, dit-il, dans ta témérité ; disparais, obstacle vivant de mes destinées ! »
Et à l'instant où le chrétien allait le quitter, Arbacès leva la main au-dessus de l'épaule gauche d'Apœcidès et plongea sa lame aiguë à deux reprises dans la poitrine du jeune prêtre.
Apœcidès tomba percé au cœur... Il tomba mort sans un soupir au pied de la chapelle sacrée. »
(Bulwer-Lytton, Les derniers jours de Pompéi, Livre IV. Chap. VI, p.192-194, trad. P. Lorain)
Les commandements « Tremble ! » d'Apœcidès nous rappellent ceux du docteur Fandango dans la parodie La Fabrique de crimes (1866) de Paul Féval. Je n'imagine pas que Féval ait visé précisément Bulwer-Lytton, encore que ce soit possible. Mais ce roman-ci illustre manifestement bien ce genre d'histoire, traitée sur un mode sérieux, de vengeance divine. La mention des trois jours est aussi caractéristique. Mais « Tremble ! » est bien une formule antérieure à l'influence chrétienne. On la trouve par exemple dans les Georgiques de Virgile, dans une phrase de Protée au berger Aréthée venu le consulter : « le dieu, roulant des yeux pleins de courroux, à peine de ses sens dompte la violence, et tout bouillant encor rompt ainsi le silence : « tremble, un dieu te poursuit ! » (Livre IV)
Le rapprochement avec la strophe II-3 n'est pas seulement dû à l'utilisation du style pour le meurtre. Les relations entre Apœcidès et son ancien tuteur Arbacès se sont dégradées progressivement. Comme la crainte exprimée par Maldoror, de voir Lohengrin devenir un étranger et l'éviter, Arbacès s'était rendu compte qu'Apœcidès l'évitait et s'enfuyait même en le voyant venir à sa rencontre. Il le regrettait. Le parallèle avec Maldoror est aussi dans le fait qu'il s'agit d'un jeune homme. Ce n'est pas tout à fait le portrait de Mervyn, mais cela reste un jeune homme.
« Arbacès avait peu fréquenté la maison d'Ione depuis quelque temps, et, lorsqu'il y était allé, il n'avait pas rencontré Glaucus ; il ignorait l'amour qui s'était si soudainement interposé entre lui et ses projets. Particulièrement occupé du frère d'Ione, il avait été momentanément forcé de suspendre ses visites à la sœur et d'ajourner ses desseins. Son orgueil et son égoïsme s'étaient réveillés tout à coup. Il s'alarmait du changement survenu dans l'esprit du jeune homme. Il tremblait à l'idée qu'il pouvait perdre un élève docile, et Isis un serviteur enthousiaste. On trouvait rarement Apœcidès ; il évitait les lieux où il aurait rencontré l'Egyptien ; il le fuyait même lorsqu'il l'apercevait de loin. Arbacès était un de ces hautains et puissants esprits accoutumés à dominer les autres ; il s'indignait qu'une créature qu'il avait regardée comme étant à lui pût secouer son joug. Il se promit qu'Apœcidès ne lui échapperait pas.
Telle était sa pensée, pendant qu'il traversait un bosquet situé dans l'intérieur de la ville, entre sa maison et la maison d'lone, où il se rendait ; il aperçut, appuyé contre un arbre et regardant la foule, le jeune prêtre d'Isis, qui ne le vit pas venir.
« Apœcidès ! » dit-il ; et il posa, d'un air tout amical, sa main sur l'épaule du jeune homme...
Le prêtre tressaillit ; son premier mouvement fut de s'enfuir.
« Mon fils, dit l'Egyptien, qu'est-il arrivé pour que vous paraissiez empressé d'éviter ma présence ? »
Apœcidès demeura silencieux et morne, les yeux attachés à la terre et les lèvres tremblantes, la poitrine oppressée d'une vive émotion.
« Parle-moi, mon ami, continua l'Egyptien, parle ; quelque fardeau pèse sur ton esprit ; qu'as-tu à me révéler ?
— À vous ? Rien.
— Et pourquoi m'exclure ainsi de tes confidences ?
— Parce que je vois en vous un ennemi.
— Expliquons-nous », dit Arbacès à voix basse ; et, prenant le bras du prêtre sous le sien, malgré quelque résistance, il conduisit le jeune homme vers un des bancs qui garnissaient le bosquet. Ils s'assirent ; et leur contenance morne s'accordait bien avec l'ombre et la solitude du lieu.
Apœcidès était dans le printemps de son âge ; cependant il paraissait avoir plus vécu que l'Egyptien. Ses traits délicats et réguliers étaient fatigués et décolorés, ses yeux creux ne brillaient que d'un éclat pareil à celui que donne la fièvre ; son corps se courbait prématurément, et, sur ses mains, délicates comme celles d'une femme, de petites veines bleuâtres et tuméfiées indiquaient la lassitude et les faiblesses du relâchement de ses fibres. Sa figure avait une frappante ressemblance avec celle d'Ione ; mais l'expression différait beaucoup de ce calme majestueux et spirituel qui donnait à la beauté de sa sœur un repos divin, et que maintenant nous appellerions classique. Chez elle l'enthousiasme était visible, quoique toujours modeste et contenu ; c'était là le charme et le sentiment de sa physionomie ; on éprouvait ce désir qu'excitait un esprit qui paraissait tranquille, mais qui ne sommeillait pas. Chez Apœcidès, tout révélait la ferveur et la passion de son tempérament ; et la portion intellectuelle de sa nature, par les larges flammes de ses yeux, par la largeur de ses tempes comparée à la hauteur de ses sourcils, par le frémissement de ses lèvres, semblait être sous l'empire d'une rêverie idéale et profonde. L'imagination de la sœur s'était arrêtée au seuil sacré de la poésie ; celle de son frère, moins heureuse et moins retenue, s'était égarée dans le champ des visions impalpables et sans formes ; les facultés qui avaient paré l'une des dons du génie menaçaient d'apporter la folie à l'autre. »
(Bulwer-Lytton, Les derniers jours de Pompéi, Livre I. Chap. VI, pp.33-34, trad. P. Lorain)
Le même comportement est encore illustré par le gladiateur Lydon vis-à-vis de son père Médon. Lydon combat dans l'espoir de pouvoir acheter la liberté de son père qui est esclave. Mais son père, qui s'est converti à la religion chrétienne, ne souhaite pas le voir mourir dans l'arène. La veille des jeux, après être allé voir le lion, Lydon va prendre l'air et évite une rencontre pénible avec son père. L'image du vieux père aux cheveux blancs nous amène à penser qu'en poussant les choses à la limite, la même situation pourrait s'appliquer vis-à-vis de Dieu, dont la barbe traîne parfois dans les nuages.
« « J'espère que les paroles de ce coquin ne sont pas un présage, dit Lydon. Dans mon zèle pour la liberté de mon père, et dans la confiance que j'ai en mes nerfs et en mes muscles, je n'avais pas songé à la possibilité de la mort. Mon pauvre père, je suis ton fils unique... Si j'allais périr !... »
Agité par cette pensée, le gladiateur marcha plus rapidement et d'un pas inégal, lorsque tout à coup, dans une rue opposée, il vit l'objet même qui causait son souci. Appuyé sur son bâton, le dos voûté par l'âge ; les yeux baissés, les pas tremblants, le vieux Médon, dont les cheveux étaient tout blancs, s'approcha lentement du gladiateur. Lydon s'arrêta un moment... Il devina tout de suite le motif qui avait fait sortir le vieillard à cette heure tardive.
« C'est moi qu'il cherche certainement, dit-il ; la condamnation d'Olynthus l'a frappé d'horreur ; plus que jamais il trouve l'arène haïssable et criminelle... il vient encore pour me détourner de combattre... Evitons-le ; je ne puis supporter ses prières ni ses larmes... »
Ces sentiments si longs à décrire traversèrent comme un éclair l'esprit du jeune homme. Il se détourna soudainement de son chemin et prit une autre direction ; il ne s'arrêta, presque hors d'haleine, que lorsqu'il fut parvenu à une petite éminence qui dominait la partie la plus riche et la plus gaie de cette cité en miniature ; de là il contempla les rues tranquilles, éclairées par les rayons de la lune (qui venait de se lever et qui donnait un aspect tout à fait pittoresque à la foule pressée et murmurante autour de l'amphithéâtre) ; l'influence de ce spectacle l'émut, malgré la rudesse de sa nature, peu propre aux entraînements de l'imagination. »
(Bulwer-Lytton, Les derniers jours de Pompéi, Livre IV. Chap. XVII, p.269, trad. P. Lorain)
Remarquons que, dans les deux cas, les attitudes d'Apoecidès et de Lydon trouvent une issue fatale. Mais la mort de Lydon a une cause extérieure au couple en cause. On pourrait penser a priori que l'évitement engendre une sorte de mise en charge qui conduit tôt ou tard à une décharge fatale. Je reprends là l'image des deux plaques de condensateur utilisée par Victor Hugo pour décrire l'écueil-corridor dans Les Travailleurs de la mer. Dans le cas d'Apoecidès et d'Arbacès, il y a surtout une mise en charge progressive d'Apoecidès, mais c'est Arbacès qui, brutalement, commet le geste fatal. Difficile de tirer un enseignement sur ce seul cas. Arbacès prend la décision de quitter Pompéi dans les trois jours, après que la magicienne du Vésuve l'ait prévenu d'une activité anormale des esprits souterrains. Mais il n'est pas pour autant dans une stratégie d'évitement par rapport au Vésuve. L'éruption du Vésuve ne nous paraît pas entrer dans le même motif. On ne peut pas l'interpréter comme une décharge consécutive à un évitement.
Quoiqu'il en soit, la strophe II-3 traite manifestement du même sujet mais d'une manière différente. Lautréamont ne présente qu'un seul personnage, et il se limite à l'intention du crime. Il offre ainsi une interprétation sur un mode idéaliste absolu que Bulwer ne permet pas sur ces exemples. (On peut en effet douter de l'existence de Lohengrin au début de la strophe. L'incipit apparaît comme une prémisse « à bon entendeur, salut ». Il s'agirait alors d'une feinte pour vérifier que Dieu, le véritable interlocuteur dans son esprit, l'écoute et prend encore soin de lui. De ce point de vue, la strophe II-3 inverserait l'idée traitée à la strophe précédente: Dieu devient insupportable par sa non-intervention, au lieu de l'être par son intervention. Toutefois le reste de la strophe tend plutôt à accréditer l'hypothèse d'une existence de Lohengrin.) Le scénario de cette strophe ne semble donc pas sorti des Derniers jours de Pompéi. Mais, bien qu'on ait encore du mal à la comprendre, on sent que la poésie qui est considérée là par Lautréamont n'est pas étrangère à Bulwer.
Le roman met également en relief un détail concernant le scorpion. À deux reprises, Bulwer l'évoque à propos de prisonniers dans leur cellule. Cela semble rejoindre l'idée du scorpion dans le tombeau, sorte de symbole de l'Eternité, que nous avions noté à la fin du poème La Sirène d'Edgar Quinet. Dans les Aventures d'Arthur Gordon Pym (1838) d'Edgar Poe, après leur descente dans l'abîme comme dans leur tombe, Pym et Peters se retrouvent aussi avec des scorpions dans un paysage désolé : « ...il n'y avait aucune trace de végétation quelconque dans toute l'étendue de cette surface désolée. Nous vîmes quelques énormes scorpions et divers reptiles qui ne se trouvent pas ailleurs dans les hautes latitudes. » (Chap. XXIII) C'était probablement un élément de dramatisation convenu dans la littérature de cette époque. La première fois, il s'agit de Nydia enfermée dans une salle de la demeure d'Arbacès. La seconde fois, il s'agit du prêtre d'Isis Célanus enfermé, ou plutôt enterré vivant, dans un souterrain humide. Je ne suis pas sûr que la présence du scorpion soit vraisemblable dans les deux cas.
« Lorsque la Thessalienne s'aperçut qu'Arbacès ne revenait pas auprès d'elle, lorsqu'elle eut été livrée heure par heure à la torture de cette cruelle attente que sa cécité lui rendait encore plus intolérable, elle commença à étendre les bras afin de découvrir s'il n'y avait point d'issue à sa prison, et, quand elle eut senti qu'il n'y avait qu'une porte et qu'elle était fermée, elle se mit à pousser des cris avec toute la véhémence d'un caractère naturellement violent, qu'irritait encore l'angoisse de l'impatience.
« Holà ! jeune fille, dit l'esclave chargé de veiller sur elle en ouvrant la porte, as-tu donc été mordue par un scorpion, ou penses-tu que le silence nous ferait mourir ici, et que, comme Jupiter enfant, nous avons besoin d'être sauvés par un épouvantable charivari ? »
(Bulwer-Lytton, Les derniers jours de Pompéi, Livre IV. Chap. XI, p.226, trad. P. Lorain)
« — Mais sois prudente, sois adroite, douce étrangère. N'essaye pas d'attendrir Arbacès ; il est de marbre. Va trouver le préteur, dis-lui tout ce que tu sais... obtiens de lui un mandat pour me faire chercher... amène des soldats et d'habiles serruriers... ces serrures sont d'une force surprenante... le temps passe... je puis mourir de faim, de faim !... si tu ne te presses pas. Va, va... non, attends... il est affreux d'être seul... l'air est comme dans un cimetière... et les scorpions... ah ! et les pâles larves... ah ! attends, attends...
— Non, s'écria Nydia, terrifiée de la terreur du prêtre, et pressée de ressaisir ses idées confuses ; non, c'est dans ton intérêt que je pars... Que l'espérance demeure avec toi... Adieu ! » (Bulwer-Lytton, Les Derniers jours de Pompéi, Livre IV. Chap. XIV, p.242-243)
Ces passages rappellent explicitement la mention de Lautréamont des scorpions à la fin de la strophe II-3: « Donc, Lohengrin, fais ce que tu voudras, agis comme il te plaira, enferme-moi toute la vie dans une prison obscure, avec des scorpions pour compagnons de ma captivité, ou arrache-moi un œil jusqu'à ce qu'il tombe à terre, je ne te ferai jamais le moindre reproche ; je suis à toi, je t'appartiens, je ne vis plus pour moi. » La mention de la morsure du scorpion à la strophe III-1 semble plutôt faire référence à une notion du feu (cf. Laon et Cythna).
La confession du criminel est un genre de récit autobiographique bien connu à travers Edgar Poe. Mais Bulwer l'avait précédé et c'est un auteur qui a eu une influence réelle sur Poe. Son roman Eugene Aram (1832), loué par beaucoup de critiques, y compris Poe, est consacré à un criminel célèbre du XVIIIème siècle, et il comporte, paraît-il, un chapitre rédigé sous une forme autobiographique. Avec les autres points indiqués par ailleurs (les scorpions, la pointe fine), et comme les écrivains se répètent parfois, il semble y avoir une piste pour lever un intertexte profitable dans les œuvres de Bulwer. (Nous partons du principe, raisonnable, qu'une référence s'impose parce qu'elle est caractéristique soit d'une forme de poésie soit d'un tic d'auteur.) L'inconvénient est que sa bibliographie est vaste. (Rév. octobre 2004)