Dante Alighieri, L'Enfer, Virgile, L'Énéide, la distance trompe les sens, l'entrée des Enfers (IV-2

La strophe IV-2 présente un court récit coupé par une longue discussion de l'auteur. Il commence par deux phrases : « Deux piliers, qu'il n'était pas difficile et encore moins impossible de prendre pour des baobabs, s'apercevaient dans la vallée, plus grands que deux épingles. En effet, c'étaient deux tours énormes. » Et il n'est poursuivi qu'à la fin de la strophe avec la reprise de la phrase de départ : « Deux tours énormes s'apercevaient dans la vallée ; je l'ai dit au commencement. En les multipliant par deux, le produit était quatre... mais je ne distinguai pas très bien la nécessité de cette opération d'arithmétique. Je continuai ma route, avec la fièvre au visage, et je m'écriai sans cesse : « Non... non... je ne distingue pas très bien la nécessité de cette opération d'arithmétique ! » J'avais entendu des craquements de chaînes, et des gémissements douloureux. Que personne ne trouve possible, quand il passera dans cet endroit, de multiplier les tours par deux, afin que le produit soit quatre ! Quelques-uns soupçonnent que j'aime l'humanité comme si j'étais sa propre mère, et que je l'eusse portée, neuf mois, dans mes flancs parfumés ; c'est pourquoi, je ne repasse plus dans la vallée où s'élèvent les deux unités du multiplicande ! »

« L'un d'eux était de ces conteurs Qui n'ont jamais rien vu qu'avec un microscope. Tout est géant chez eux. Écoutez-les, l'Europe Comme l'Afrique aura des monstres à foison. »
(Jean de La Fontaine, Fables, IX, 1.Le Dépositaire infidèle.)

Ce récit et une partie de la discussion peuvent être rapprochés d'un passage de L'Enfer (1304-07) de Dante Alighieri. Le professeur Guy Laflèche a signalé une brève citation littérale de L'Enfer — « son chemin abrupt et sauvage » — dans la toute première strophe des Chants de Maldoror. La correspondance était établie avec la traduction Mesnard de 1854 : « je m'enfonçai avec lui dans l'abrupt et sauvage sentier ». Ne disposant pas de cet ouvrage, je me suis basé sur la traduction Rivarol de 1785, qui est consultable sur le serveur Gallica de la Bibliothèque Nationale de France. Il faut reconnaître que la phrase repérée par Guy Laflèche diffère notablement de la traduction Mesnard : « Ainsi parlai-je ; et l'ombre étant descendue, je la suivis dans un sentier sauvage et ténébreux. » (dernière phrase du chant II de L'Enfer). L'irruption du mot « ténébreux » est des plus curieuses. Dans ces conditions, on s'attachera davantage aux situations qu'aux expressions littérales. Les points intéressants pourront être vérifiés ultérieurement.

Le passage intéressant pour cette strophe IV-2 se trouve au début du chant XXXI de L'Enfer, lorsque Virgile et Dante arrivent au neuvième cercle et traversent « les vallées ». La citation est un peu étendue pour restituer son contexte. Précisons que dans les dialogues de L'Enfer, Dante appelle Virgile soit « Maître » soit « le sage ».

   « Nous laissions enfin la dernière des vallées maudites, et nous traversions pas à pas et en silence le dernier rempart qui l'environne.
   Sur ces hauteurs régnait un perpétuel combat de la nuit et du jour, et mes regards me précédaient à peine dans ce douteux mélange de la lumière et des ombres, quand tout à coup j'entendis un cor retentissant, dont le son eût étouffé tout autre son, et qui, s'enflant de plus en plus sous ces voûtes profondes, attirait à lui nos yeux et nos pensées. Ce n'est point ainsi que sonna le terrible Roland, dans la journée où Charlemagne perdit ses Paladins.
  Delacroix, Dante et Virgile aux Enfers 1822 (extrait)
   En dirigeant mon œil vers ces lointains, je crus entrevoir les sommets de plusieurs grandes tours.
   — Maître, dis-je aussitôt, quelle est cette contrée ?
   — Ta vue et ta pensée, me répondit-il, s'égarent dans les ténèbres et dans l'éloignement ; avance, et tu verras dans peu combien la distance a trompé tes sens.
   Me prenant ensuite par la main avec tendresse :
   — Apprends, me disait-il, pour me préparer à la surprise, que ce ne sont pas là des tours, mais des géants enfoncés dans le puits de l'abîme, qu'ils surmontent de la ceinture en haut.
   Ainsi que l'air, moins chargé de vapeurs, transmet aux yeux des images plus pures, de même, en approchant de plus près, la nuit m'offrait des tableaux moins confus : l'illusion m'abandonnait et l'effroi me gagnait.
   Semblable en effet à Montereggione dont la cime se couronne de tours, le puits infernal me présentait debout autour de lui, ses énormes géants, dont les fronts sourcilleux bravent encore les foudres de Jupiter : et déjà mon œil distinguait leurs traits difformes, leurs vastes poitrines et leurs bras qui s'allongent sans mesure à leurs côtés. » (Dante, L'Enfer, Chant XXXI, trad. A. de Rivarol, p.119.)

La première partie du récit de Lautréamont développe à sa manière l'incertitude contenue dans cette phrase de Dante: « je crus entrevoir les sommets de plusieurs grandes tours. » Puis le dialogue entre Dante et Virgile sur les sens trompeurs correspond tout à fait au sujet discuté dans la première partie de la strophe qui se termine sur l'énoncé d'une loi de l'Optique. Lautréamont joue le rôle de Virgile face à son lecteur qu'il place dans le rôle de Dante.

Dans la suite de L'Enfer, le jeu sur le décryptage de l'image visuelle se répète. Au dernier chant, Dante croit s'approcher à nouveau d'un édifice mais il se rend compte qu'il s'agit d'une autre créature géante. On remarquera au passage l'allusion à « la rigueur de l'air » qui rappelle « la fièvre au visage » de Maldoror. Dans Le Purgatoire (1315) également, dans sa traversée de la forêt antique du paradis terrestre, Dante confondra des candélabres avec des arbres. Cette fois, la leçon a été clairement assimilée. Le sujet revient en fait là fort à propos, juste avant le franchissement de la rivière du Léthé. Le franchissement de l'espace, de la rivière, ira de pair avec l'épuration de la forme ou l'oubli du faux.

   « — Regarde en avant, me dit le sage, et vois si tu peux les distinguer.
   Je regardai, et je crus entrevoir je ne sais quel grand édifice ; comme lorsqu'un épais brouillard ou la nuit obscure s'affaissent dans les campagnes, on voit de loin un moulin agitant ses bras au souffle des vents.
   J'avançais ; et pour me dérober à la rigueur de l'air qui frappait mon visage, je marchais derrière mon guide, unique abri qui fût en ces lieux.
   Déjà, et ce n'est point sans frissonner que je le dis, déjà nous étions au dernier giron de l'Enfer ; à ce giron où les ombres sont ensevelies dans la profonde glace, d'où elles apparaissent comme des fétus dans le verre et sous toutes les attitudes ; renversées, debout, étendues ou courbées comme un arc, et touchant de leurs fronts à leurs pieds.
   Quand nous fûmes assez avancés pour qu'il plût au sage de me montrer la créature qui fut jadis si belle, il me fit arrêter, et s'écartant de moi :
   — Voilà Satan, me dit-il, et voici les lieux où tu dois t'armer de toute ta constance. » (Dante, L'Enfer, Chant XXXIV, trad. Rivarol.)

   « Un peu plus loin, sept arbres d'or apparaissaient, faussés par la longue distance qui était encore entre eux et nous ; mais quand je fus assez près d'eux pour que l'objet commun, qui trompe les sens, ne perdît aucun trait par l'éloignement, la vertu qui donne matière à la raison m'apprît que c'étaient des candélabres. » (Dante, Le Purgatoire, Chant XXIX, trad. J. Risset.)

Dans la traversée des Limbes du poème Merlin l'Enchanteur (1860), Edgar Quinet a joué aussi sur ce phénomène de flou lié à la distance. Lorsque Merlin rencontre l'âme à naître de George Washington, on peut lire : « Qui es-tu, toi, que la chute d'un monde n'a pu émouvoir et qui sembles habiter seule un nouvel univers ? lui cria l'Enchanteur. Tu es encore trop loin pour que je te salue par ton nom. » (V,5) Au moment de cette rencontre, pour Merlin l'Amérique n'a pas encore été découverte. Quinet entend ici la distance aussi bien dans le temps que dans l'espace.

L'affirmation de Lautréamont est donc bien à prendre au mot : « ...quand au commencement j'ai comparé les piliers aux épingles avec tant de justesse [...] je me suis basé sur les lois de l'optique, qui ont établi que, plus le rayon visuel est éloigné d'un objet, plus l'image se reflète à diminution dans la rétine. C'est ainsi que ce que l'inclination de notre esprit à la farce prend pour un misérable coup d'esprit, n'est, la plupart du temps, dans la pensée de l'auteur, qu'une vérité importante, proclamée avec majesté ! » Il y a d'ailleurs une phrase dans la seconde livraison des Poésies qui se rattache bien à ce discours: « Les sens éclairent la raison par des apparences vraies. »

À diminution dans la rétine ?... Ah oui... je me souviens... Des raisins mûrs apparemment, et couverts d'une peau vermeille, vus de trop loin, souvent, sont trop verts, et bons pour des goujats...

Les discussions sur les sens trompeurs sont anciennes dans les écrits des philosophes. Dans son poème philosophique De la nature, le poète romain Lucrèce (98-55 av. JC) évoquait déjà ce phénomène de variation des apparences visuelles selon la distance d'observation. (Marcelin Pleynet aurait, paraît-il, déjà signalé, et discuté peut-être, ce point précis ainsi que d'autres connexions entre Lucrèce et Lautréamont.) En employant le terme de « vérité », Lautréamont rejoint d'ailleurs pratiquement Lucrèce dans sa conclusion.

   « Si les tours carrées des villes, vues de loin, semblent rondes, c'est que tout angle dans l'éloignement apparaît obtus ; ou plutôt même on ne le voit pas : son action s'éteint, ses chocs ne peuvent arriver jusqu'à l'œil, parce que les simulacres dans leur trajet, à force d'être repoussés par la résistance de l'air, perdent peu à peu leur vigueur. A cette distance donc, tout angle échappe à nos sens et l'édifice de pierre semble passé au tour : non pas comme les corps vraiment ronds que nous avons à notre portée, mais avec des contours imprécis et comme noyés. »
(Lucrèce, De la nature, Livre quatrième, ~352, trad. Henri Clouard.)

   « Bien d'autres faits de même genre causent notre étonnement ; ils semblent se liguer pour ruiner le crédit de nos sens ; mais en vain, car la plupart de telles erreurs sont imputables aux jugements de notre esprit, qui nous donne l'illusion de voir ce que nos sens n'ont pas vu. Rien n'est plus difficile en effet que de faire le départ entre la vérité des choses et les conjectures que l'esprit y ajoute de son propre fonds. »
(Lucrèce, De la Nature, Livre quatrième, ~463, trad. Henri Clouard.)

   « La raison ne peut-elle expliquer pourquoi des objets carrés de près semblent ronds de loin ? Il vaut mieux, dans cette carence de la raison, donner une explication fausse de la double apparence, que laisser échapper des vérités manifestes, rejeter la première des certitudes et ruiner les bases mêmes sur lesquelles reposent notre vie et notre salut. Car ce n'est pas seulement la raison qui risquerait de s'écrouler tout entière, mais la vie elle-même qui périrait, si perdant confiance en nos sens nous renoncions à éviter les précipices et tous les autres périls, ou à suivre ce qu'il est bon de suivre. Ainsi donc; il n'y a qu'un flot de vaines paroles dans tout ce qu'on reproche aux sens. »
(Lucrèce, De la Nature, Livre quatrième, ~543, trad. Henri Clouard.)

Ces discussions qui mêlent l'optique aux méditations métaphysiques se retrouvent chez les philosophes du XVIIème siècle. (On arrive là à l'époque des pionniers de la fabrication et de l'emploi des instruments d'optique : Citons l'anatomiste italien Marcello Malpighi (1628-1694) et le naturaliste néerlandais Antonie Van Leeuwenhoek (1632-1723) considéré comme « l'inventeur de la microbiologie ». Cela touche au corps...) Parmi les plus connus : René Descartes (1596-1650), qui a réexaminé les questions soulevées par Lucrèce, son disciple Nicolas Malebranche (1634-1715), puis Benoit de Spinoza (1632-1677). Néanmoins, si les sujets abordés sont identiques, la phrase technique de Lautréamont (l'énoncé de la loi de l'optique) ne semble pas tirée de près des ouvrages de ces auteurs. (L'expression « plus le rayon visuel est éloigné d'un objet » nous paraîtrait même bien imprécise pour une écriture de scientifique... Un observateur peut être éloigné, mais comment un rayon peut-il être éloigné ? Est-ce le rayon d'un soleil, comme dessiné par un enfant, dans un flottement jaune agaçant, qu'il s'agirait de tirer comme un bâton ?... Il s'agit peut-être d'un vocabulaire daté auquel nous ne sommes plus familier. Il faut probablement comprendre « l'extrémité du rayon » dans cet emploi du mot « rayon visuel ».) Voici deux extraits choisis chez Malebranche qui sont explicites de la philosophie de Descartes sur ce sujet : les sens ne nous servent qu'à savoir ce que l'on doit faire de notre corps.

   « Mais afin d'expliquer les choses à fond, nous devons considérer, que nos propres yeux ne sont en effet que des lunettes naturelles ; que leurs humeurs font le même effet que les verres dans les lunettes ; & que selon la figure du crytallin, & son éloignement de la rétine, nous voyons les objets fort différemment. De sorte qu'on ne peut pas assurer qu'il y ait deux hommes dans le monde, qui les voient de la même grandeur, puisqu'on ne peut pas assurer, que leurs yeux soient tout à fait semblables.
   C'est une proposition qui doit être reçûë de tous ceux qui se mêlent d'Optique, que les objets qui paroissent également éloignez, sont vûs d'autant plus grands. Or il est constant que dans les yeux des personnes qui ont le crystallin plus convexes, il se trace des images plus petites, à proportion de leur convexité. » (Malebranche, De la recherche de la vérité, Livre I, Chap. VI.)

   « Il est vrai que nous connoissons exactement le rapport que les corps qui sont proches de nous ont avec le nôtre : mais à proportion que ces corps s'éloignent, nous les connoissons moins, parce qu'alors ils ont moins de rapport avec nôtre corps. L'idée ou le sentiment de grandeur, que nous avons à la vûë de quelque corps, diminuë à proportion que ce corps est moins en état de nous nuire ; & cette idée ou ce sentiment s'étend à mesure que ce corps s'approche de nous, ou plutôt à mesure que le rapport qu'il a avec notre corps s'augmente. Enfin, si ce rapport cesse tout-à-fait, je veux dire, si quelque corps est si petit et si éloigné de nous qu'il ne puisse nous nuire, nous n'en avons plus aucun sentiment. De sorte que par la vûë nous pouvons quelquesfois juger à peu-prés du rapport, que les corps ont avec le nôtre, & de celui qu'ils ont entr'eux ; mais nous ne devons jamais croire, qu'ils soient de la grandeur qu'ils nous paroissent. » (Malebranche, De la recherche de la vérité, Livre I, Chap. VI.)

La poésie s'est emparée plus d'une fois de ce thème a priori aride. La fable Un Animal dans la lune (VII,17) de Jean de La Fontaine, l'anti-cartésien, grand lecteur aussi de Lucrèce, a fait écho aux divergences entre René Descartes et Pierre Gassendi : « Pendant qu'un philosophe assure, Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés, Un autre philosophe jure Qu'ils ne nous ont jamais trompés. Etc. » Il raconte une mésaventure survenue à un astronome anglais avec sa lunette : « [...Le Monarque accourut :] Le monstre dans la lune à son tour lui parut. C'était une souris cachée entre les verres... » Aujourd'hui, ce gag est éculé. Le ménisque, la lentille de verre, vient d'un mot grec signifiant « petite lune ». On a eu l'occasion d'aborder sa poésie de la lunette à propos de la fable La Grenouille et le Rat (IV,11). Les Anciens ne connaissaient pas la lunette astronomique mais ils savaient peut-être mieux que certains de quoi ils parlaient... Deux bosses, qu'il n'était pas difficile et encore moins impossible de prendre pour un chameau... La fable Le Chameau et les Bâtons flottants (IV,10) est un exemple très intéressant sur les métamorphoses de l'image, selon la distance d'approche. Les frères Goncourt aimaient y faire référence. La Fontaine place ce qui est lointain ou neuf sous le signe de la menace, ce qui est proche ou familier sous le signe de l'inoffensif : « De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien. » Dans la version attribuée à Ésope, Les Voyageurs et les broussailles, les voyageurs cheminent le long de la mer et, au moment d'observer l'objet au loin, ils se trouvent sur un promontoire... (Cet intertexte est aussi très intéressant par rapport à la strophe IV-7.) La fable se lit alors comme un processus sexuel masculin. Une fois entrés dans l'excitation, accrochés à l'objet au loin, les voyageurs sont dans un fantasme, dans un trouble fiévreux, qui se modifie au cours de la progression et ne se résout qu'à la fin. « — Misérable menteur ! » comme dit d'abord le roi Macbeth en frappant son homme de vigie sur la colline et son messager... À l'approche de l'objet correspondrait donc une sorte de descente, de cheminement du sperme-vérité dans les organes sexuels. L'arrivée sur la plage est comme l'éjaculation. En vérité, les bâtons flottants sont bien finalement comme ce cheveu détaché du Créateur de la strophe III-5... Les Voyageurs et les Broussailles rejoint Les Chiennes affamées, fable reprise par La Fontaine dans Les deux Chiens et l'Âne mort (VIII,25). La lunette est un objet phallique. La plaisante fable Le Renard et les Raisins verts (III,11), qui comptait déjà parmi les fables d'Ésope et de Phèdre, et qui peut être vue comme une variante de la fable Le Corbeau et le Renard, contient aussi une belle application de l'optique, si l'on met en miroir le raisin et l'œil, et si l'on associe l'éloignement dans le temps à l'éloignement dans l'espace. Edgar Poe a joué sur cette association dans Les Lunettes (1845). Le conte Le Sphinx (1846) est aussi basé sur une confusion entre le proche et le lointain, un jeu sur les lois de l'optique.

   « Des voyageurs qui cheminaient le long de la mer parvinrent sur une hauteur, d'où ils aperçurent des broussailles qui flottaient au loin. Les prenants pour un grand navire de guerre, ils attendirent pour le voir accoster. Poussés par le vent, les broussailles se rapprochèrent : ils crurent alors voir non plus un navire de guerre, mais un vaisseau marchand. Enfin, une fois échoués, ils virent que c'étaient des broussailles, et se dirent l'un à l'autre : « Que nous étions niais d'attendre une chose aussi insignifiante ! »
   La fable montre que certains hommes semblent redoutables au premier abord, mais qu'à l'épreuve, leur nullité éclate. »
(Ésope, Fables, Les Voyageurs et les Broussailles, trad. D. Loayza.)

L'Enfer de Dante offre alors une aide intéressante pour comprendre la fin équivoque du récit. « Je continuai ma route, avec la fièvre au visage [...] J'avais entendu des craquements de chaînes, et des gémissements douloureux. » La suite de l'extrait du Chant XXXI nous fait bien entendre des bruits de chaînes. Il s'agit de la rencontre des trois géants: Nembroth, ancien roi de Babel, Ephialte, « géant plus féroce et plus énorme encore: il était cinq fois entouré d'une même chaîne qui le garottait de son cou à la ceinture », et enfin Antée, que Dante compare à la Garisende (tour penchée de Bologne) et qui le fait descendre avec Virgile au fond du gouffre de Lucifer. Il n'y a pas de gémissements à cet endroit, mais on peut se demander si Lautréamont n'aurait pas croisé cette image avec d'autres qui lui sont très comparables, car chaque passage d'un cercle à l'autre répète un peu la même situation. On pense notamment à l'arrivée devant les portes de l'Enfer, lorsque Dante hésitait encore à entrer :

   « — C'est ici, me répondit le sage, qu'il faut laisser toute crainte ; ici doit expirer toute faiblesse : nous voilà dans ces lieux où je t'ai dit que tu verrais les tribus désolés, pour qui il n'est plus de félicité.
   Il dit ; et, tournant vers moi son visage assuré, il me prit par la main et m'introduisit dans ces horreurs secrètes.
   Les soupirs, les pleurs et les gémissements qui s'élevaient dans cette nuit sans étoiles formaient un si lugubre murmure, que je ne pus retenir mes larmes. Bientôt la confusion des langues, les horribles imprécations, les accents de la rage et les cris du désespoir, les hurlements perçants et affaiblis, mêlés au choc impétueux des mains, agitèrent tumultueusement cette noire atmosphère, comme les tourbillons de sable emportés par les vents. » (Dante, L'Enfer, Chant III, trad. A. de Rivarol.)

Lautréamont ne nous introduit pas dans les horreurs secrètes. « Quelques-uns soupçonnent que j'aime l'humanité comme si j'étais sa propre mère, et que je l'eusse portée, neuf mois, dans mes flancs parfumés ; c'est pourquoi, je ne repasse plus dans la vallée où s'élèvent les deux unités du multiplicande ! » S'il on est bien devant une porte de l'Enfer, Maldoror renonce à pousser plus avant la visite, à l'inverse de Dante ; ce qui met en même temps un terme au récit. Lautréamont ne se laisse pas aller à ce genre d'exercice. C'est peut-être un refus de l'hypothétique. Lorsqu'on s'approche d'un objet réel, on peut rendre compte d'une expérience de perception, et proposer à l'intelligence une connaissance nouvelle. Mais lorsqu'on sait que l'on s'éloigne d'un objet réel, on ne peut prétendre révéler une connaissance nouvelle. La méprise initiale de Dante, dans son poème, lorsqu'il croit apercevoir les tours de la Garisende ou du château de Montereggione, est explicite d'un aspect de son travail. En composant, il a utilisé les lois de l'optique à l'envers. Son Enfer résulte de la déformation de ses visions citadines en fonction de son projet religieux. Il n'affirme alors qu'une vue de son esprit. Cette interprétation serait corroborée par la phrase figurant dans Poésies II : « Dante, Milton, décrivant hypothétiquement les landes infernales, ont prouvé que c'étaient des hyènes de première espèce. »

Virgile n'est pas cité dans cette dernière phrase alors qu'il a laissé lui aussi, dans L'Énéide, une visite des Enfers. Il est intéressant de relire son texte. Chez Virgile, Enée était guidé à travers le royaume des morts par la Sibylle. Se rendant à l'Elysée pour visiter son père Anchise, à la bifurcation, il ne faisait qu'apercevoir la Tour du Tartare. Il n'y a pas de doute sur les perceptions chez Virgile. Mais il n'y a pas de visite non plus. Comme dans la strophe IV-2, les choses en restent à l'écoute de gémissements et de bruits de chaînes. C'est la Sibylle qui lui raconte ce qui se passe au Tartare en recyclant de vieilles mythologies grecques. Virgile s'était donc abstenu. Dans Merlin l'Enchanteur (1860), Edgar Quinet s'abstient également de reprendre la visite des Enfers, Merlin allant directement à Lucifer, puis s'intéressant aux Limbes. En fait, la vision de l'au-delà chez Virgile, avec d'un côté le Tartare des châtiments, de l'autre l'Élysée des bienheureux, se résume à une idée fondamentale. Même si la Sibylle accumule déjà divers exemples de cas, ce n'est pas encore l'exhibition d'une multiplication de crimes variés réclamant des châtiments gradués adéquats telle qu'on la trouve ensuite chez Dante. Son exhibition de la Justice divine ne s'intéresse au fond (c'est le cas de le dire) qu'à une seule chose : le rapport au père. Deux piliers... le père et le fils... « l'apparence brisée d'un bâton enfoncé dans l'eau... » La fin de la strophe IV-4 pourra bien ainsi se voir comme un filtrage virgilien. La Tour du Tartare est essentiellement pour les rebelles envers leur père, notamment Jupiter, jusqu'aux parricides. Les champs de l'Élysée sont pour les respectueux envers le père. (Rappelons d'ailleurs sur ce point que, chez Edgar Quinet, Merlin est justement supposé être un fils de Lucifer.)

   « Tout à coup Enée regarde derrière lui et, à gauche, au pied d'un rocher, il voit une large enceinte fermée d'un triple mur, entourée des torrents de flammes d'un fleuve rapide, le Phlégéton du Tartare, qui roule des rocs retentissants. En face, une énorme porte et des montants d'acier massif tels qu'aucune force humaine, aucun engin de guerre, même aux mains des habitants du ciel, ne pourrait les enfoncer. Une tour de fer se dresse dans les airs. Tisiphone, sa robe sanglante relevée, assise et toujours en insomnie, garde l'entrée nuit et jour. Il en sort des gémissements, le cruel sifflement des verges, le bruit strident du fer et des trainements de chaînes. Enée s'est arrêté et, saisi de terreur, il écoute attentivement ce fracas : « Quels sont les crimes qu'on chatie, vierge, dis-le moi ? Et par quels supplices ? Quelles lamentations effrayantes viennent à mes oreilles ? » La prophétesse lui répondit : « Illustre chef des Troyens, les lois divines interdisent à l'homme pur de franchir ce seuil de scélératesse. Mais Hécate, lorsqu'elle me confia la garde des bois sacrés de l'Averne m'instruisit des châtiments institués par les dieux et me conduisit partout. » (Virgile, L'Enéide, Livre sixième.)

On peut remarquer que les « craquements » dans la strophe produisent bien un effet sonore comme les « bruissements » ou les « traînements » de chaînes chez Dante et Virgile, mais ils induisent aussi l'idée que les chaînes se rompent ; ce qui traduit plutôt une délivrance et sort du contexte. L'image des craquements apparaît à plusieurs reprises dans les Chants de Maldoror, comme par exemple à la strophe V-7: « Le vol de la fulgore porte-lanterne, le craquement des herbes sèches, les hurlements intermittents de quelque loup lointain accompagnaient l'obscurité de notre marche incertaine, à travers la campagne. » C'est une ambiance que je qualifierais « de train fantôme ». Le souvenir de la procession de Virgile et Dante à travers les forêts de L'Enfer pourrait être présent dans cette strophe V-7.

Si l'on admet que chaque strophe traite d'un thème littéraire, ce rapprochement pourrait laisser penser que la strophe IV-3 vise en particulier les reprises du thème de l'Enfer ou de la porte de l'Enfer. C'est une idée qui a quelque peu orienté nos recherches d'intertextes. Ensuite, nous croyons saisir deux idées sur la façon d'aborder la forme. D'une part, entre LA tour du Tartare de Virgile, et LES tours de Dante, on a déjà l'impression d'une multiplication incompréhensible. De là peut-être l'idée, que nous avons d'ailleurs rencontrée deux ou trois fois, que le repreneur d'un thème a tendance à multiplier ce qu'il trouve avant lui. Ainsi, le nombre serait une réalité douteuse et devrait nous inciter à réduire. D'autre part, en ce qui concerne les apparences, nous lisons que pilier, tour, baobab et épingle peuvent traduire une même réalité. Il s'en suit qu'un substantif peut être aussi subjectif qu'un adjectif. Si un texte vise à transmettre une pensée, alors il ne faut pas forcément s'attacher aux mots, mais savoir en voir d'autres qui, de notre point de vue, prennent sens. Une sauterelle décrite par les Anciens peut nous apparaître comme un monstre que nul n'a jamais vu. À l'instar de la strophe IV-5, nous considérons alors certaines strophes des Chants de Maldoror comme des exercices d'application, c'est-à-dire des apparences dont la réalité, l'objet effectif, reste à découvrir. (Rév. février 2007, juin 2010)


 Théophile Gautier, Avatar, le docteur qui a volé ses yeux, la réincarnation (IV-5

  Edvard Munch, L'Enfant malade (1896).

Dans le roman Avatar (1856) de Théophile Gautier, le jeune et riche Octave de Saville dépérit avec mélancolie. Le Dr Balthazar Cherbonneau, un magnétiseur renommé pour ses cures merveilleuses, lui dit que son âme se détache insensiblement de son corps. Octave lui avoue qu'il se meurt d'un amour impossible pour la belle Prascovie, femme du comte Olaf Labinski. Cherbonneau a appris aux Indes le secret pour dénouer l'âme du corps. Il propose à Octave d'obtenir Prascovie en transférant son âme dans le corps du comte. Il invite Labinski dans son cabinet et effectue la permutation. L'âme d'Octave passe dans le corps d'Olaf et réciproquement. Mais Prascovie s'aperçoit d'un changement dans le regard de son mari. Elle s'étonne qu'il ait oublié le polonais et, après le scandale provoqué par Olaf furieux d'avoir été dépossédé de son corps, elle se refuse à Octave. Olaf provoque Octave en duel. Il est battu mais Octave renonce à le tuer. Désillusionné de pouvoir posséder Prascovie, il accepte de rendre son corps au comte. Lors du transfert, Olaf redevient lui-même, mais l'âme d'Octave préfère s'échapper dans l'espace que de regagner son corps. Le docteur, embarrassé du corps compromettant d'Octave, décide alors d'en prendre possession en abandonnant son vieux corps condamné. Il lègue ses biens à Octave de Saville et devient Octave de Saville.

Avatar signifie en sanskrit « descente de Vishnou sur terre ». C'est ainsi que l'on nomme chacune des incarnations du dieu Vishnou dans la religion hindoue. (La fonction de Vishnou est d'assurer la conservation de l'univers.) Dans la strophe, Ducasse nous met objectivement sur la voie de la métempsychose lorsque le narrateur dit: « Eh bien, écoute... écoute, si l'aveu d'un homme, qui se rappelle avoir vécu un demi-siècle sous la forme de requin dans les courants sous-marins qui longent les côtes de l'Afrique, t'intéresse assez vivement pour lui prêter ton attention, sinon avec amertume, du moins sans la faute irréparable de montrer le dégoût que je t'inspire. » Cette allusion à un passé de requin fait écho à des strophes des Chants précédents (cf. I-8 et II-13).

On pourrait se demander s'il ne continue pas à jouer sur ce thème dans la phrase suivante en évoquant le masque : « Je ne jetterai pas à tes pieds le masque de la vertu, pour paraître à tes yeux tel que je suis ; car, je ne l'ai jamais porté (si, toutefois, c’est là une excuse) » C'est en effet dans Aurélia (1855) de Nerval, que l'on peut trouver l'image des masques associée assez naturellement au thème de la réincarnation. Mais il pourrait s'agir seulement d'une reprise opportune du sujet abordé en fin de strophe précédente sur l'attitude hypocrite que le fils adopte naturellement par rapport à son père.

   « Etendu sur un lit de camp, je crus voir le ciel se dévoiler et s'ouvrir en mille aspects de magnificences inouïes. Le destin de l'Ame délivrée semblait se révéler à moi comme pour me donner le regret d'avoir voulu reprendre pied de toutes les forces de mon esprit sur la terre que j'allais quitter... D'immenses cercles se traçaient dans l'infini, comme les orbes que forme l'eau troublée par la chute d'un corps ; chaque région, peuplée de figures radieuses, se colorait, se mouvait, et se fondait tour à tour, et une divinité, toujours la même, rejetait en souriant les masques furtifs de ses diverses incarnations, et se réfugiait enfin insaisissable dans les mystiques splendeurs du ciel d'Asie. »
(Gérard de Nerval, Aurélia, Première partie, § III)

Dans son roman, Gautier présente toujours l'homme comme une âme immortelle emprisonnée dans une incarnation mortelle. Il compare parfois l'âme dans le corps à l'oiseau dans sa cage : « ...j'étais comme l'oiseleur qui tient un oiseau sous un filet qu'il n'ose relever, de peur de voir sa proie ailée se perdre dans le ciel. » (Chap. IV) ; ou encore l'âme à une étincelle lorsqu'elle se trouve hors du corps : « ...la pâleur de la mort décolora leur peau ; cependant deux petites lueurs bleuâtres et tremblotantes scintillaient incertaines au-dessus de leurs têtes. » (Chap. VI) Le passage suivant résume assez bien ces conceptions. Il s'agit du récit que Cherbonneau fait à Octave de sa rencontre avec le sage Brahma-Logum qui lui confia son savoir. À l'époque de la publication d'Avatar, au milieu des années 1850, le regard porté sur l'Inde semble être devenu plus curieux et plus sérieux. Des traductions nouvelles, du Bagharata-Purana (1840-47) par Burnouf, du Rig-Véda (1856) par Langlois, etc., avaient été publiées. Charles Leconte de Lisle leur avait déjà consacré quelques poèmes ; voir notamment les sages en méditation dans son célèbre Bhagavat (Poèmes antiques, 1852). Lamartine consacrait aussi le troisième entretien (1856) de son Cours familier de littérature à la philosophie de l'Inde primitive.

   « Le soleil l'avait desséché et noirci de façon à donner à sa peau d'Indien, naturellement brune, l'apparence du basalte ; ainsi posé, il ressemblait de forme et de couleur à un vase canopique. Au premier aspect, je le crus mort. Je secouai ses bras comme ankylosés par une roideur cataleptique, je lui criai à l'oreille de ma voix la plus forte les paroles sacramentelles qui devaient me révéler à lui comme initié ; il ne tressaillit pas, ses paupières restèrent immobiles. — J'allais m'éloigner, désespérant d'en tirer quelque chose, lorsque j'entendis un pétillement singulier ; une étincelle bleuâtre passa devant mes yeux avec la fulgurante rapidité d'une lueur électrique, voltigea une seconde sur les lèvres entrouvertes du pénitent, et disparut.
   « Brahma-Logum (c'était le nom du saint personnage) sembla se réveiller d'une léthargie: ses prunelles reprirent leur place ; il me regarda avec un regard humain et répondit à mes questions. « Eh bien, tes désirs sont satisfaits : tu as vu une âme. Je suis parvenu à détacher la mienne de mon corps quand il me plaît ; — elle en sort, elle y rentre comme une abeille lumineuse, perceptible aux yeux seuls des adeptes. J'ai tant jeûné, tant prié, tant médité, je me suis macéré si rigoureusement, que j'ai pu dénouer les liens terrestres qui l'enchaînent, et que Wishnou, le dieu aux dix incarnations, m'a révélé le mot mystérieux qui la guide dans ses Avatars à travers les formes différentes. — Si, après avoir fait les gestes consacrés, je prononçais ce mot, ton âme s'envolerait pour animer l'homme ou la bête que je lui désignerais. Je te lègue ce secret, que je possède seul maintenant au monde. Je suis bien aise que tu sois venu, car il me tarde de me fondre dans le sein de l'incréé, comme une goutte d'eau dans la mer. » Et le pénitent me chuchota, d'une voix faible comme le dernier râle d'un mourant, et pourtant distincte, quelques syllabes qui me firent passer sur le dos ce petit frisson dont parle Job. » (Théophile Gautier, Avatar, Chap. IV)

Ces conceptions donnent lieu à une poétique très cohérente. D'une part le corps est mis en correspondance avec l'arbre, ce qui amène l'usage de certains mots comme squelette pour parler du tronc et des branches, ou chauve pour un arbre ayant perdu toutes ses feuilles. D'autre part les pensées (idées, rêves, âme) sont mises en correspondance avec tout ce qui tourne autour comme les oiseaux ou les feuilles qui se détachent. On retrouve d'une façon plus générale les images d'idées-oiseaux déjà indiquées précédemment dans la nouvelle Onuphrius. Le passage suivant qui décrit des sages hindous en méditation est assez amusant. La comtesse Gertrude, dont la coiffure architecturale abrite des oiseaux, dans le Gormenghast de Mervyn Peake (1911-1968) avait déjà des modèles chez Théophile Gautier. Dans son roman La Curée (1871), Émile Zola montrait d'ailleurs aussi quel genre de blagues on faisait sur ce sujet : « Tu as vu la duchesse de Sternich, avec un oiseau jaune dans les cheveux, n'est-ce pas ?... Est-ce que Louise ne prétend pas que c'est un oiseau mécanique qui bat des ailes et qui crie : « Coucou ! coucou ! » au pauvre duc toutes les heures. » (Chap. IV) Puisqu'on parle du feuillage de l'arbre comme de sa chevelure, l'image de l'oiseau dans les cheveux s'introduit presque naturellement en retour. On n'est pas très loin non plus de l'idée des oiseaux rapaces qui voltigent autour du front dans la phrase du « beau comme... ». Mais ces oiseaux n'ont pas ici de caractère hostile. Signalons que Gautier avait déjà fait ce genre de description dans son roman Partie carrée (1848/51) à propos du vieil indien Dakcha qui préfigurait le personnage du docteur Cherbonneau. Pour paraphraser la fuite spirituelle de Richard III, c'est un peu : « Mon Royaume pour un grain de moutarde ! » (Mc,4.30-32) L'extrait suivant évoque par ailleurs un peu la strophe IV-4. Dans Post-scriptum de ma vie, Victor Hugo a fait aussi dans ce genre un portrait du fabuliste La Fontaine en contemplation dans la nature, qui revient à le transformer en arbre : « La Fontaine, c'est un arbre de plus dans le bois, le fablier. »

   « ...vous trouverez encore sur les croupes du mont Mérou, d'où s'échappe le Gange, au bas de l'escalier de marbre blanc de Bénarès la ville sainte, au fond des pagodes en ruines de Ceylan, quelques brahmes centenaires épelant des manuscrits inconnus, quelques yogis occupés à redire l'ineffable monosyllabe om sans s'apercevoir que les oiseaux du ciel nichent dans leur chevelure ; quelques fakirs dont les épaules portent les cicatrices des crochets de fer de Jaggernat, qui les possèdent ces arcanes perdus et en obtiennent des résultats merveilleux lorsqu'ils daignent s'en servir. — Notre Europe, tout absorbée par les intérêts matériels, ne se doute pas du degré de spiritualisme où sont arrivés les pénitents de l'Inde [...] » (Théophile Gautier, Avatar, Chap. IV.)
 
   « Toute ces idées bourdonnaient tumultueusement dans son crâne ; il [le comte] sentait sa raison près de s'échapper, et il fit, pour reprendre un peu de calme, un effort suprême de volonté. » (Chap. VIII)
 
   [Prascovie à Octave-Labinski)] « Ce soir, par exemple, j'étais seule, assise à mon piano, jouant un morceau de Weber et berçant mon ennui de musique ; votre âme a voltigé quelques minutes autour de moi dans le tourbillon sonore des notes ; puis elle s'est envolée je ne sais où sur le dernier accord, et n'est pas revenue. Ne mentez pas, je suis sûre de ce que je dis. » (Gautier, Avatar, Chap. IX.)

   « — Moi, l'espoir de tout un peuple ? Quelle étrange folie ! répliqua Volmerange.
   — Oui, Pryamvada a dit la vérité, reprit Dakcha en s'inclinant et en croisant sur sa poitrine osseuse ses mains décharnées et noires comme les pattes d'un singe ; vous êtes désigné par le ciel à de grands destins. Touché des souffrances de mon pays, je me suis voué, pendant trente ans, aux plus effroyables austérités pour obtenir sa grâce des dieux ; né riche, j'ai vécu comme le plus pauvre paria ; j'ai traité si durement ce misérable corps, qu'il ressemble à ces momies desséchées depuis quarante siècles dans les syringes de l'Egypte ; car j'ai voulu détruire cette chair infirme pour que l'âme dégagée pût remonter à la source des choses et lire dans la pensée des dieux. Oh ! j'ai bien souffert, continua-t-il avec une exaltation croissante ; et le don de voir, je l'ai chèrement payé. La pluie a fait ruisseler ses torrents glacés et le soleil ses torrents de feu sur mon corps immobile, dans la position la plus gênante. Mes ongles ont, en poussant, percé mes mains fermées ; brûlant de soif, exténué de faim, hideux, souillé de poussière, n'ayant plus rien d'humain, je suis resté là, bien des étés, bien des hivers, objet d'épouvante et de pitié ; les termites bâtissaient leur cité à côté de moi ; les oiseaux du ciel faisaient leur nid dans mes cheveux hérissés en broussaille ; les hippopotames cuirassés de fange venaient se frotter à moi comme à un tronc d'arbre ; le tigre aiguisait ses griffes sur mes côtes, me prenant pour une roche ; les enfants cherchaient à m'arracher les yeux en les voyant luire comme des morceaux de cristal dans ce tas de fange inerte. Le tonnerre m'est tombé une fois dessus, sans pouvoir interrompre mes prières. Aussi Brahma, Wishnou et Shiva ont-ils pris ma pénitence en considération, et la vénérable Trimurti, lorsque, mon temps achevé, je suis allé la consulter dans les cavernes d'Elephanta, a-t-elle daigné me dire trois fois, par les bouches de sa triple tête, le nom du sauveur prédestiné. » (Théophile Gautier, Partie carrée, Chapitre XIII.)

L'idée de la prison est présente deux fois dans la strophe. Au début lorsque le narrateur interpelle l'image squelettique sur la muraille : « Qui donc alors t'a scalpé ? si c'est un être humain, parce que tu l'as enfermé, pendant vingt ans, dans une prison, et qui s'est échappé pour préparer une vengeance digne de ses représailles, etc. » Et à la fin de la strophe: « Ne me rappelais-je donc pas que, moi, aussi, j'avais été scalpé, quoique ce ne fût que pendant cinq ans (le nombre exact du temps m'avait failli) que j'avais enfermé un être humain dans une prison, pour être témoin du spectacle de ses souffrances, parce qu'il m'avait refusé, à juste titre, une amitié qui ne s'accorde pas à des êtres comme moi ? » Dans l'idée du corps comme prison de l'âme, il serait a priori logique de considérer que le narrateur s'adresse à une enveloppe corporelle scalpée — sorte de cage ouverte. Dans ce cas, elle pourrait être elle-même la prison en question. Mais il faudrait admettre que l'être humain désigne une âme, ce qui n'est pas convaincant. Et cela ne mène à rien de clair par la suite. Les conceptions âme/corps, qui étaient bien évoquées comme telles à la strophe III-1 (« mon âme est cadenacée dans le verrou de mon corps »), ne sont pas d'un grand intérêt dans cette strophe-ci qui est plus complexe.

   [Cherbonneau présente son savoir au comte Labinski.] « Armé de la volonté, cette électricité intellectuelle, je vivifie ou je foudroie. Rien n'est plus opaque pour mes yeux; mon regard traverse tout ; je vois distinctement les rayons de la pensée, et comme on projette les spectres solaires sur un écran, je peux les faire passer par mon prisme invisible et les forcer à se réfléchir sur la toile blanche de mon cerveau. Mais tout cela est peu de chose à côté des prodiges qu'accomplissent certains yogis de l'Inde, arrivés au plus sublime degré d'ascétisme. Nous autres Européens, nous sommes trop légers, trop distraits, trop futiles, trop amoureux de notre prison d'argile pour y ouvrir de bien larges fenêtres sur l'éternité et sur l'infini. » (Théophile Gautier, Avatar, Chap. V.)
 
   « Fulgurés par les conducteurs de métal chargés à outrance de fluide magnétique, les deux jeunes gens tombèrent bientôt dans un anéantissement si profond qu'il eût ressemblé à la mort pour toute personne non prévenue : le docteur fit les passes, accomplit les rites, prononça les syllabes comme la première fois, et bientôt deux petites étincelles apparurent au-dessus d'Octave et du comte avec un tremblement lumineux ; le docteur reconduisit à sa demeure primitive l'âme du comte Olaf Labinski, qui suivit d'un vol empressé le geste du magnétiseur.
   Pendant ce temps, l'âme d'Octave s'éloignait lentement du corps d'Olaf, et au lieu de rejoindre le sien, s'élevait, s'élevait comme toute joyeuse d'être libre, et ne paraissait pas se soucier de rentrer dans sa prison. Le docteur se sentit pris de pitié pour cette Psyché qui palpitait des ailes, et se demanda si c'était un bienfait de la ramener vers cette vallée de misère. Pendant cette minute d'hésitation, l'âme montait toujours. Se rappelant son rôle, M. Cherbonneau répéta de l'accent le plus impérieux l'irrésistible monosyllabe et fit une passe fulgurante de volonté ; la petite lueur tremblotante était déjà hors du cercle d'attraction, et, traversant la vitre supérieure de la croisée, elle disparut. »
(Théophile Gautier, Avatar, Chap. XII.)

Venons-en aux rapprochements des images qui figurent dans les deux textes. Avatar aborde un contexte très singulier où un personnage qui a changé de corps peut se retrouver en face de lui-même sans être en face de son reflet. Au début de la strophe IV-5, le face à face entre le narrateur et la fantasmagorique projection de la silhouette racornie pourrait être ainsi mis en correspondance avec le face à face entre le nouvel Octave de Saville et le corps abandonné du docteur Balthazar Cherbonneau. Cette scène existe bien à la fin du roman mais elle est traitée brièvement et de manière différente.

   « Le docteur toucha le corps d'Octave de Saville, que la chaleur de la vie n'avait pas encore abandonné, regarda dans la glace son visage ridé, tanné et rugueux comme une peau de chagrin, d'un air singulièrement dédaigneux, et faisant sur lui le geste avec lequel on jette un vieil habit lorsque le tailleur vous en apporte un neuf, il murmura la formule du sannyâsi Brahma-Logum.
   Aussitôt le corps du docteur Balthazar Cherbonneau roula comme foudroyé sur le tapis, et celui d'Octave de Saville se redressa fort, alerte et vivace.
   Octave-Cherbonneau se tint debout quelques minutes devant cette dépouille maigre, osseuse et livide qui, n'étant plus soutenue par l'âme puissante qui la vivifiait tout à l'heure, offrit presque aussitôt les signes de la plus extrême sénilité, et prit rapidement une apparence cadavéreuse.
   « Adieu, pauvre lambeau humain, misérable guenille percée au coude, élimée sur toutes les coutures, que j'ai traînée soixante-dix ans dans les cinq parties du monde ! tu m'as fait un assez bon service, et je ne te quitte pas sans quelque regret. On s'habitue l'un et l'autre à vivre si longtemps ensemble ! mais avec cette jeune enveloppe, que ma science aura bientôt rendue robuste, je pourrai étudier, travailler, lire encore quelques mots du grand livre, sans que la mort le ferme au paragraphe le plus intéressant en disant : « C'est assez ! »
   Cette oraison funèbre adressée à lui-même, Octave-Cherbonneau sortit d'un pas tranquille pour aller prendre possession de sa nouvelle existence. » (Théophile Gautier, Avatar, Chapitre XII.)

Dans cet extrait, la nouvelle appellation du personnage, soit « Octave-Cherbonneau », traduit bien la situation à considérer. Le personnage est placé en face du corps de Balthazar Cherbonneau, c'est-à-dire en face d'une image représentant une partie de ce qu'il est : Cherbonneau comme une partie commune à Octave-Cherbonneau et Balthazar-Cherbonneau. Tout miroir nous montre chaque jour une apparence de ce que nous sommes, mais ce que nous sommes ne se réduit pas à cette apparence. Si nous regardons, dans un album de famille, la photographie d'un bébé nu à plat ventre qui sourit gracieusement, ne dirions-nous pas que c'est nous tout craché ? L'expérience du miroir n'est qu'un passage à la limite comme on dit en mathématique. On ne devrait pas dire je me vois mais je me pense (« Penser c'est voir » écrivait Balzac dans Louis Lambert (1832). Il y a effectivement un rapport étroit.) L'apparence observée est une partie de ce que l'on est. On voit bien que l'on se trouve ici dans une généralisation par rapport au squelette image de la mort de Danse macabre de Baudelaire. Le squelette est une apparence visible qui se prête à la traduction d'un aspect de notre réalité intelligible, mais elle n'est pas la seule qui convienne. En même temps, puisque cet élément essentiel traduit un aspect de notre réalité, sa projection permet à l'incarnation actuelle d'apostropher son principe. C'est effectivement une sorte de dialogue entre l'avatar et le Dieu.

Nous ne pensons pas qu'il faille voir la strophe comme une adaptation du roman, mais comme une situation imaginée s'inspirant en partie de ce roman singulier. Deux aspects s'imposent : d'une part les indices donnés permettant de reconnaître dans la silhouette racornie une description du docteur Cherbonneau ; d'autre part les similitudes entre le face à face décrit par Ducasse au début de la strophe, et les autres scènes du roman dans lesquelles un personnage est confronté à une part de lui-même qui lui est devenue étrangère.

Au début de la strophe, le narrateur accuse l'ombre projetée sur le mur : « Qui que tu sois, défends-toi ; car, je vais diriger vers toi la fronde d'une terrible accusation : ces yeux ne t'appartiennent pas... Où les as-tu pris ? Un jour, je vis passer devant moi une femme blonde ; elle les avait pareils aux tiens : tu les lui as arrachés. » Lautréamont met ainsi en relief un élément d'étrangeté (les yeux) qui est justement celui que Gautier souligne dans le portrait qu'il donne du docteur, au début du livre, lorsqu'il vient examiner Octave de Saville. Alfred de Vigny avait déjà souligné la jeunesse des yeux du vieil homme sur un champ de bataille dans Cinq-Mars (1826). On l'aura remarqué également dans l'extrait indiqué plus haut de Partie carrée, l'arrachage des yeux, trop détonnants par rapport au reste du corps, était déjà évoqué par Gautier pour le personnage du vieil indien Dakcha. On peut constater en lisant son portrait dans l'extrait suivant qu'il s'agissait déjà d'un personnage très semblable au docteur Cherbonneau.

   « Quelque indifférent que fût Octave, l'aspect bizarre du docteur le frappa. M. Balthazar Cherbonneau avait l'air d'une figure échappée d'un conte fantastique d'Hoffmann et se promenant dans la réalité stupéfaite de voir cette création falote. Sa face extrêmement basanée était comme dévorée par un crâne énorme que la chute des cheveux faisait paraître plus vaste encore. Ce crâne nu, poli comme de l'ivoire, avait gardé ses teintes blanches, tandis que le masque, exposé aux rayons du soleil, s'était revêtu, grâce aux superpositions des couches du hâle, d'un ton de vieux chêne ou de portrait enfumé. Les méplats, les cavités et les saillies des os s'y accentuaient si vigoureusement, que le peu de chair qui les recouvrait ressemblait, avec ses mille rides fripées, à une peau mouillée appliquée sur une tête de mort. Les rares poils gris qui flânaient encore sur l'occiput, massés en trois maigres mèches dont deux se dressaient au-dessus des oreilles et dont la troisième partait de la nuque pour mourir à la naissance du front, faisaient regretter l'usage de l'antique perruque à marteaux ou de la moderne tignasse de chiendent, et couronnaient d'une façon grotesque cette physionomie de casse-noisettes. Mais ce qui occupait invinciblement chez le docteur, c'étaient les yeux ; au milieu de ce visage tanné par l'âge, calciné à des cieux incandescents, usé dans l'étude, où les fatigues de la science et de la vie s'écrivaient en sillages profonds, en pattes d'oie rayonnantes, en plis plus pressés que les feuillets d'un livre, étincelaient deux prunelles d'un bleu de turquoise, d'une limpidité, d'une fraîcheur et d'une jeunesse inconcevables. Ces étoiles bleues brillaient au fond d'orbites brunes et de membranes concentriques dont les cercles fauves rappelaient vaguement les plumes disposées en auréole autour de la prunelle nyctalope des hiboux. On eût dit que, par quelque sorcellerie apprise des brahmes et des pandits, le docteur avait volé des yeux d'enfant et se les était ajustés dans sa face de cadavre. Chez le vieillard, le regard marquait vingt ans ; chez le jeune homme [Octave de Saville], il en marquait soixante. »
(Théophile Gautier, Avatar, Chapitre Ier.)

   « — J'ai dit, reprit le vieux marquis de Coislin, qui, avec ses cheveux blancs, avait encore le feu de la jeunesse dans les yeux, que si l'on vous ordonnait de monter à l'assaut à cheval, vous le feriez. » (Alfred de Vigny, Cinq-Mars, Chapitre IX.)

   « Bientôt une portière de brocart se souleva et donna passage à une figure étrange : c'était un vieillard de haute taille, un peu courbé, qui s'avançait en s'appuyant sur un bâton aussi blanc que l'ivoire ; sa face maigre, desséchée et comme momifiée, avait la teinte du cuir de Cordoue ou du tabac de la Havane ; de larges orbites de bistre cerclaient ses yeux creux et brillants comme des yeux d'animal, et dont l'âge n'avait pas amorti une seule étincelle ; son nez, courbé en bec d'aigle, était presque ossifié, et ses cartilages endurcis luisaient comme un os ; ses joues caves, sillonnées de rides profondes, adhéraient aux mâchoires, et ses lèvres bridaient sur des dents que l'usage du bétel avait rendues jaunes comme de l'or ; les jointures des mains, presque pareilles à celles des orangs-outangs, se plissaient transversalement comme le cou-de-pied des bottes à la hussarde.
   Une petite perruque rousse, de celles dites de chiendent, recouvrait cette tête hâlée, brûlée et comme calcinée par le soleil, couvant les passions et le feu dévorant d'une idée fixe ; sous le bord de cette perruque scintillaient deux anneaux d'or mordant le lobe d'une oreille semblable à un bout de vieux cuir.
   A voir ce spectre jaune, plissé, feuilleté comme un livre, si sec, que ses jointures craquaient en marchant, comme celles des genoux de don Phèdre, on l'aurait cru, non pas centenaire, mais millenaire. Il accusait un nombre d'années fabuleux, et pourtant ses prunelles, seuls points vivants dans sa face morte, étincelaient de jeunesse. Toute la vigueur de ce corps anéanti, et conservé sur terre par une volonté puissante, s'y était réfugiée. » (Théophile Gautier, Partie carrée, Chapitre XII.)

La mention d'une femme blonde pourrait aussi être un indice caractéristique relativement à Gautier. Nous manquons d'éléments statistiques sur le profil de ses héroïnes, mais nous pouvons déjà citer trois exemples. Dans ce roman, Prascovie Labinski est une jeune femme blonde aux « beaux yeux d'un bleu polaire ». Dans Spirite, l'apparition de Lavinia est une femme blonde avec des yeux où nagent « des prunelles d'un bleu nocturne ». Et La Toison d'or (1839) est une longue nouvelle bien connue qui traite de la recherche d'une femme idéale aux cheveux blonds et au regard bleu, qu'il trouvera en Gretchen, une jeune Anversoise de seize ans. Aussi — soyons un instant adolescent — un lecteur malicieux connaissant bien les œuvres de Gautier pourrait conjecturer triomphalement, et non sans bon sens, que si Cherbonneau a volé ses yeux, c'est à cette femme blonde qui hante le répertoire de Gautier. Après tout, qui répète un motif doit bien s'attendre à ce qu'on le lui renvoie un jour ou l'autre. Malheureusement, il n'y a pas que des héroïnes blondes aux yeux bleus chez Gautier ; par exemple Arria Marcella est une romaine aux cheveux noirs et aux yeux sombres. Il aimait parler de types (nordique, italien, etc.). L'allusion n'est donc pas sûre.

Avec les yeux, plusieurs indices rendent l'image de Cherbonneau comparable à la silhouette de l'ombre de la strophe. Il est chauve ; ce qui s'accorde bien avec le développement de Ducasse sur le thème du scalp. Il est aussi d'une « maigreur phénoménale » ; ce qui recoupe la visibilité des « vertèbres lombaires ». En quelques détails (saillies des os, tête de mort, osselets décharnés des phalanges, dépouille osseuse, etc.), Cherbonneau est vraiment montré par Gautier comme un squelette vivant. (Sue a introduit un pareil personnage dans Les Mystères de Paris (1842-43) avec le forçat surnommé le Squelette. Dans ce cas, le symbole de la mort personnifiée dans un criminel était très clair.) Son visage bronzé et son séjour aux Indes trouvent une correspondance dans l'évocation un peu surprenante du « Peau-rouge » (« Maintenant, tu ressembles à un Peau-Rouge prisonnier, du moins (notons-le préalablement) par le manque expressif de chevelure. »). Enfin, nous verrons plus loin à propos de Jettatura un dernier aspect important dans le regard, qui est également bien présent chez Cherbonneau. Tous ces éléments permettent effectivement de voir une certaine réplique de Cherbonneau dans le personnage de cette strophe.

Du fait des permutations, il y a dans le roman de Gautier plusieurs situations complexes où l'âme d'un personnage se retrouve confrontée à l'image d'un corps qui lui paraît étranger. L'extrait suivant concerne l'âme d'Octave se voyant dans le corps du comte Olaf. La phrase « Il se regardait et voyait un autre. » pourrait être mise en relation avec l'énoncé difficile du « beau comme... » qui associe deux images distinctes, voire sans rapport, dans une même idée.

   « Appuyé contre le marbre blanc de la cheminée dont l'âtre était rempli de fleurs, il se voyait répété au fond de la glace placée en symétrie sur la console à pieds tarabiscotés et dorés. Quoiqu'il fût dans le secret de sa métamorphose, ou, pour parler plus exactement, de sa transposition, il avait peine à se persuader que cette image si différente de la sienne fût le double de sa propre figure, et il ne pouvait détacher ses yeux de ce fantôme étranger qui était cependant devenu lui. Il se regardait et voyait un autre. Involontairement il cherchait si le comte Olaf n'était pas accoudé près de lui à la tablette de la cheminée, projetant sa réflexion au miroir ; mais il était bien seul ; le docteur Cherbonneau avait fait les choses en conscience. » (Théophile Gautier, Avatar, Chapitre IX.)

La situation vue par le comte Olaf Labinski est plus intéressante. Cherbonneau l'avait piégé après quelques démonstrations impressionnantes de ses pouvoirs magiques. Lorsque son âme se réveille dans le corps d'Octave de Saville, dans le salon du docteur, il en est encore un peu perturbé. Il part sans s'apercevoir de son changement de corps. Il se rend chez lui mais est refoulé par ses domestiques. Il se retrouve avec étonnement en face d'Octave-Labinski qui l'avait précédé, et, s'apercevant de sa transformation, il se résout à rentrer au domicile d'Octave où il découvre pour la première fois son nouveau visage. Plus tard, il développe une attitude agressive face au docteur Cherbonneau puis face à Octave. Il est bien question d'une accusation de vol.

   « Resté seul avec le corps d'Octave de Saville, habité par l'âme du comte Olaf Labinski, le docteur Balthazar Cherbonneau se mit en devoir de rendre cette forme inerte à la vie ordinaire. Au bout de quelques passes, Olaf-de Saville (qu'on nous permette de réunir ces deux noms pour désigner un personnage double) sortit comme un fantôme des limbes du profond sommeil, ou plutôt de la catalepsie qui l'enchaînait, immobile et roide, sur l'angle du divan ; il se leva avec un mouvement automatique que la volonté ne dirigeait pas encore, et chancelant sous un vertige mal dissipé. Les objets vacillaient autour de lui, les incarnations de Wishnou dansaient la sarabande le long des murailles, le docteur Cherbonneau lui apparaissait sous la figure du sannyâsi d'Eléphanta, agitant ses bras comme des ailerons d'oiseau et roulant ses prunelles bleues dans les orbes de rides brunes ; pareils à des cercles de besicles ; — les spectacles étranges auxquels il avait assisté avant de tomber dans l'anéantissement magnétique réagissaient sur sa raison, et il ne se reprenait que lentement à la réalité : il était comme un dormeur réveillé brusquement d'un cauchemar, qui prend encore pour des spectres ses vêtements épars sur les meubles, avec de vagues formes humaines, et pour des yeux flamboyants de cyclope les patères de cuivre des rideaux, simplement illuminées par le reflet de la veilleuse. » (Théophile Gautier, Avatar, Chapitre VII.)

   « Lorsque Jean [le domestique d'Octave] se fut retiré après avoir allumé les bougies, le comte s'élança vers la glace, et, dans le cristal profond et pur où tremblait la scintillation des lumières, il vit une tête jeune, douce et triste, aux abondants cheveux noirs, aux prunelles d'un azur sombre, aux joues pâles, duvetées d'une barbe soyeuse et brune, une tête qui n'était pas la sienne, et qui du fond du miroir le regardait avec un air surpris. Il s'efforça d'abord de croire qu'un mauvais plaisant encadrait son masque dans la bordure incrustée de cuivre et de burgau de la glace à biseaux vénitiens. Il passa la main derrière ; il ne sentit que les planches du parquet ; il n'y avait personne. »
(Théophile Gautier, Avatar, Chapitre VIII.)

   « Au bruit des pas du comte, le docteur releva la tête.
   « Ah ! c'est vous, mon cher Octave ; j'allais passer chez vous ; mais c'est bon signe quand le malade vient voir le médecin.
   — Toujours Octave ! dit le comte, je crois que j'en deviendrai fou de rage ! » Puis, se croisant les bras, il se plaça devant le docteur, et, le regardant avec une fixité terrible: « Vous savez bien, monsieur Balthazar Cherbonneau, que je ne suis pas Octave, mais le comte Olaf Labinski, puisque hier soir vous m'avez, ici même, volé ma peau au moyen de vos sorcelleries exotiques. »
   A ces mots, le docteur partit d'un énorme éclat de rire, se renversa sur ses coussins, et se mit les poings au côté pour contenir les convulsions de sa gaieté.
   « Modérez, docteur, cette joie intempestive dont vous pourriez vous repentir. Je parle sérieusement.
   — Tant pis, tant pis ! cela prouve que l'anesthésie et l'hypocondrie pour laquelle je vous soignais se tournent en démence. Il faudra changer le régime, voilà tout.
   — Je ne sais à quoi tient, docteur du diable, que je ne vous étrangle de mes mains », cria le comte en s'avançant vers Cherbonneau.
   Le docteur sourit de la menace du comte, qu'il toucha du bout d'une petite baguette d'acier. — Olaf-de Saville reçut une commotion terrible et crut qu'il avait le bras cassé.
   « Oh ! nous avons les moyens de réduire les malades lorsqu'ils se regimbent, dit-il en laissant tomber sur lui ce regard froid comme une douche, qui dompte les fous et fait s'aplatir les lions sur le ventre. Retournez chez vous, prenez un bain, cette surexcitation se calmera. »
   Olaf-de Saville, étourdi par la secousse électrique, sortit de chez le docteur Cherbonneau plus incertain et plus troublé que jamais. Il se fit conduire à Passy chez le docteur B***, pour le consulter.
   « Je suis, dit-il au médecin célèbre, en proie à une hallucination bizarre ; lorsque je me regarde dans une glace, ma figure ne m'apparaît pas avec ses traits habituels ; la forme des objets qui m'entourent est changée ; je ne reconnais ni les murs ni les meubles de ma chambre ; il me semble que je suis une autre personne que moi-même.
   — Sous quel aspect vous voyez-vous ? demanda le médecin ; l'erreur peut venir des yeux ou du cerveau.
   — Je me vois des cheveux noirs, des yeux bleu foncé, un visage pâle encadré de barbe.
   — Un signalement de passeport ne serait pas plus exact : il n'y a chez vous ni hallucination intellectuelle, ni perversion de la vue. Vous êtes, en effet, tel que vous dites.
   — Mais non ! J'ai réellement les cheveux blonds, les yeux noirs, le teint hâlé et une moustache effilée à la hongroise.
   — Ici, répondit le médecin, commence une légère altération des facultés intellectuelles.
   — Pourtant, docteur, je ne suis nullement fou.
   — Sans doute. Il n'y a que les sages qui viennent chez moi tout seuls. Un peu de fatigue, quelque excès d'étude ou de plaisir aura causé ce trouble. Vous vous trompez; la vision est réelle, l'idée est chimérique : au lieu d'être un blond qui se voit brun, vous êtes un brun qui se croit blond.
   — Pourtant je suis sûr d'être le comte Olaf Labinski, et tout le monde depuis hier m'appelle Octave de Saville.
   — C'est précisément ce que je disais, répondit le docteur. Vous êtes M. de Saville et vous vous imaginez être M. le comte Labinski, que je me souviens d'avoir vu, et qui, en effet, est blond. — Cela explique parfaitement comment vous vous trouvez une autre figure dans le miroir ; cette figure, qui est la vôtre, ne répond point à votre idée intérieure et vous surprend. — Réfléchissez à ceci, que tout le monde vous nomme M. de Saville et par conséquent ne partage pas votre croyance. Venez passer une quinzaine de jours ici : les bains, le repos, les promenades sous les grands arbres dissiperont cette influence fâcheuse. » (Théophile Gautier, Avatar, Chapitre VIII.)

   « La comtesse jeta un regard d'une ineffable douceur sur le comte, enfermé dans la forme d'Octave, comme pour lui demander pardon de l'amour qu'elle lui avait involontairement inspiré.
   « Vous ne croyez plus frivole que je ne suis ; toute douleur vraie a ma pitié, et, si je ne puis la soulager, j'y sais compatir. — Je vous aurais voulu heureux, cher monsieur Octave ; mais pourquoi vous êtes-vous cloîtré dans votre tristesse, refusant obstinément la vie qui venait à vous avec ses bonheurs, ses enchantements et ses devoirs ? Pourquoi avez-vous refusé l'amitié que je vous offrais ? »
   Ces phrases si simples et si franches impressionnaient diversement les deux auditeurs. — Octave y entendait la confirmation de la sentence prononcée au jardin Salviati, par cette bouche que jamais ne souilla le mensonge ; Olaf y puisait une preuve de plus de l'inaltérable vertu de la femme, qui ne pouvait succomber que par un artifice diabolique. Aussi une rage subite s'empara de lui en voyant son spectre animé par une autre âme installé dans sa propre maison, et il s'élança à la gorge du faux comte.
   « Voleur, brigand, scélérat, rends-moi ma peau ! »
   À cette action si extraordinaire, la comtesse se pendit à la sonnette, des laquais emportèrent le comte. »
(Théophile Gautier, Avatar, Chapitre X.)

C'est manifestement les situations de face à face avec le docteur Cherbonneau qui constituent les meilleurs rapprochements avec la strophe IV-5. La mention des avatars de Vishnou dansant sur la muraille (il s'agit en fait de gravures) est pertinente, et le détail des yeux bleus ressort presque toujours. L'idée de la scène commençant la strophe pourrait aisément avoir été inspirée par ces diverses situations de quiproquos. Avatar est un roman intéressant justement parce qu'il joue sur des confrontations à des apparences vraiment distinctes malgré leur attachement à un même être. Il n'est pas dans le contexte « classique » du double comme une sorte de jumeau indésirable (William Wilson chez Poe), ou un reflet qui acquiert son indépendance (Le Reflet perdu chez Hoffmann). Mais bien évidemment, il n'y a pas de cas exactement semblable jusqu'au dénouement. C'est donc avant tout le singulier portrait du docteur Cherbonneau, et sa similitude acceptable avec la silhouette racornie de la strophe que nous garderons à l'esprit.

Le début du roman Avatar ressemble assez au début de Stello (1832) d'Alfred de Vigny. Le poète Stello souffre du spleen et d'un affreux mal de tête, et il accueille le docteur Noir étendu sur son sofa. La complémentarité de ces deux personnages devient très parlante pour interpréter la relation entre Octave de Saville et le docteur Cherbonneau. C'est une source partielle mais très instructive. Le prénom Octave peut évoquer aussi le personnage de La Confession d'un enfant du siècle (1836) d'Alfred de Musset. Nous pensons notamment à ce chapitre où, une nuit, meurtri, désillusionné, après la trahison amoureuse de sa maîtresse, Octave entend son ami Desgenais lui faire l'éloge de l'infini : « Ouvrez votre fenêtre, Octave ; ne voyez-vous pas l'infini ? ne sentez-vous pas que le ciel est sans bornes ? votre raison ne vous le dit-elle pas ? Cependant concevez-vous l'infini ? vous faites-vous quelque idée d'une chose sans fin, vous qui êtes né d'hier et qui mourrez demain ? » (1,V) Par ailleurs, la situation de l'homme qui voit son double prendre la femme qu'il aime semble être directement sortie d'Aurélia (1855) de Gérard de Nerval : « J'imaginai que celui qu'on attendait était mon double qui devait épouser Aurélia, et je fis un scandale qui sembla consterner l'assemblée. » (Première partie, §X) À propos des scènes décrivant le passage de l'âme d'un corps à l'autre, Avatar n'est pas spécialement original non plus. L'idée en avait déjà été évoquée par Gautier dans Mademoiselle de Maupin (1835).

   « Comment se fait-il que mon âme, avec l'ardent désir qu'elle en a, ne puisse laisser tomber à plat la pauvre charogne qu'elle fait tenir debout, et aller animer une de ces statues dont l'exquise beauté l'attriste et la ravit ? Il y a deux ou trois personnes que j'assassinerais avec délices, en ayant soin toutefois de ne pas les meurtrir ni les gâter, si je possédais le mot qui fait transmigrer les âmes d'un corps à l'autre. »
(Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, Chapitre V.)

Théophile Gautier aurait pu s'inspirer aussi d'un drame inachevé de lord Byron intitulé Le Difforme transformé (The Deformed transformed, 1824). Un démon offre à Arnold, un bossu sur le point de se suicider, de changer de corps. Arnold choisit la forme du héros Achille que le démon lui modèle avec de l'argile. Il abandonne son corps sans regret, comme une vieille guenille, tel le docteur Cherbonneau à la fin d'Avatar. Le démon décide alors d'accompagner Arnold en prenant son ancien corps de bossu. Il invoque le feu pour ramener le corps à la vie. Un feu follet arrive et entre dans le corps par son front afin de le réchauffer avant que le démon ne l'habite (Première partie, Scène Ière). On voit qu'il y a donc sur ce point une petite variante mais les images employées sont les mêmes. Au demeurant, ce n'est peut-être pas très original, partant de la vision du corps comme statue. L'animation de la statue de Pygmalion dans Les Métamorphoses d'Ovide donne aussi lieu à ces mouvements de feux : « Vénus, présente à cette fête, mais invisible aux mortels, connaît ce que Pygmalion désire, et pour présage heureux que le vœu qu'il forme va être exaucé, trois fois la flamme brille sur l'autel, et trois fois en flèche rapide elle s'élance dans les airs. » (Livre X) (Rév. juillet 2005)


 Percy Bysshe Shelley, Poèmes posthumes, l'océan pour métaphore du temps dans Time (I-9

À titre documentaire pour la strophe I-9, on peut signaler un poème de Shelley, intitulé Time (Poèmes posthumes, 1824), qui est consacré au temps avec l'océan pour modèle. C'est très court mais Shelley a réussi à y mettre bien des aspects. Lautréamont est souvent un modèle de condensation, mais là c'est encore plus remarquable. C'est intéressant pour la façon d'épuiser le sujet mais ne paraît pas avoir servi à la strophe. (Rév. juillet 2004)

   LE TEMPS
   Insondable Mer, dont les vagues sont des années ! Océan du Temps dont les eaux de douleur profonde sont saumâtres du sel des larmes humaines ! Toi, courant sans rivage, qui dans ton flux et ton reflux enfermes les bornes de la mortalité ! toi qui, malade d'être repue et cependant hurlant toujours après une nouvelle proie, vomis tes épaves sur son rivage inhospitalier ! Traîtresse dans le calme, et terrible dans la tempête, qui pourra s'élever contre toi, insondable Mer ? (Shelley, Œuvres complètes, Poèmes écrits en 1821, Le Temps, trad. Félix Rabbe)


 Tacite, Annales, phrase de Néron sur les rivages qui ne changent pas d'aspect (I-9

Dans la strophe I-9, au vieil Océan, le paragraphe sur le symbole de l'identité peut être rapproché d'une phrase de Tacite à propos de Néron: « Mais les lieux ne changent pas d'aspect comme l'homme de visage, et cette mer, ces rivages, toujours présents, importunaient ses regards. » (Annales XIV, traduction J.-L. Burnouf, Hachette, 1850) Alphonse de Lamartine a sélectionné ce passage dans son Cours familier de littérature (69ème Entretien, 1861). (Rév. juillet 2004)