Lord George Gordon BYRON, poésies
Traduction française de B. Laroche
Édition de 1847, Victor LECOU libraire-éditeur

 

LA LAMENTATION
DU TASSE
(1817)

 


I.

    Qu'elles sont longues les années ! — comme elles pèsent sur les fibres agitées du poëte, sur son âme au vol d'aigle, ces longues années d'outrage, de calomnie, d'injustice ; cette accusation de folie, cette solitude d'un cachot (1), ce cancer de l'âme ulcérée, alors qu'une soif impatiente de lumière et d'air dévore le cœur ; et ces barreaux abhorrés, dont l'ombre hideuse, interceptant les rayons du soleil, porte au cerveau, par l'intermédiaire de ma prunelle convulsive, une sensation brûlante de pesanteur et de tristesse ; et la Captivité sans voile, debout avec un rire moqueur sur le seuil de cette porte qui ne s'ouvre jamais, et ne laisse passer à travers les barreaux que le jour et des aliments sans saveur que j'ai mangés seul, jusqu'à ce qu'enfin ils ont perdu leur insociable amertume. Et je puis prendre mes repas comme une bête féroce, couché dans la caverne qui est ma tanière, — et peut-être — ma tombe (2). Tout cela m'a miné et peut me miner encore ; mais je dois le supporter. Je ne m'abaisse pas au désespoir, car j'ai lutté contre mon supplice ; je me suis fait des ailes qui m'ont servi à franchir l'étroite enceinte des murs de mon cachot, et j'ai délivré de l'oppression le saint Sépulcre, et je me suis transporté au milieu des hommes et des choses divines ; et mon génie, planant sur la Palestine, a chanté la guerre sacrée entreprise en l'honneur de l'Homme-Dieu qui habita la terre et qui est au ciel, ce Dieu qui a daigné fortifier et mon corps et mon âme. Afin de rendre mes souffrances méritoires, j'ai employé le temps de ma captivité à chanter les pieux exploits des libérateurs de Solyme.

II.

    Mais j'ai terminé ; — il est achevé ce travail plein de charmes ; ô toi, fidèle ami ! qui pendant plusieurs années as soutenu mon courage, si je mouille de larmes ton dernier feuillet, sache que mes infortunes ne m'en ont arraché aucune. Mais toi, ô ma jeune création ! ô fille de mon âme ! qui venais te jouer autour de moi et me sourire, dont la vue me faisait oublier mes malheurs, et toi aussi tu es partie, — et avec toi mes délices : et c'est pourquoi je pleure, et mon cœur saigne après ce dernier coup porté à un roseau déjà brisé. Maintenant que je ne t'ai plus, que me restera-t-il ? car j'ai encore des douleurs à endurer, — et comment ? je ne sais. — Mais il y a dans mon intelligence une vigueur innée qui me fournira des ressources. Je ne me suis pas laissé abattre, parce que je n'avais pas de remords ni de motifs d'en avoir ; ils m'ont appelé fou, — et pourquoi ? ô Léonore ! ne répondras-tu pas, toi, à cette question (3) ? En effet, il y avait folie à moi d'oser élever mon amour jusqu'à toi ; mais ce n'était pas une folie de l'intelligence : je connaissais mon tort, et si je supporte ma punition sans fléchir, ce n'est pas que je la ressente moins. Tu étais belle, et je n'étais point aveugle, voilà le crime pour lequel on m'a séquestré du genre humain ; mais, en dépit des tortures qu'on m'inflige, je puis encore, dans mon cœur, multiplier ton image ; l'amour heureux se dissipe par la satiété ; les amants malheureux sont les amants fidèles ; leur destinée est de voir dépérir tout sentiment, hormis un seul ; et dans cette passion unique s'absorbent toutes les autres, comme des fleuves rapides se jettent dans l'Océan ; mais notre océan, à nous, est sans fond et sans rivage.

III.

    J'entends au-dessus de ma tête les cris prolongés et furieux de ceux dont le corps et l'âme sont également captifs ; j'entends les coups de fouet qui les déchirent, et leurs hurlements qui redoublent, et leurs blasphèmes à demi articulés ! Il y a ici des hommes infectés d'un mal moral pire que la frénésie, des hommes qui se plaisent à tourmenter des âmes déjà maladives, à obscurcir encore par d'inutiles tortures le peu de lumière qui leur est laissée, à servir comme elle veut l'être la méchanceté cruelle de leur tyran (4) ; c'est avec ces hommes et avec leurs victimes que je suis classé ; c'est au milieu de tels bruits et de tels spectacles que j'ai vécu de longues années, et que peut-être je terminerai ma vie : eh bien, soit ! — alors du moins je goûterai le repos.

IV.

    J'ai été patient, je le serai encore ; j'avais oublié la moitié de ce que je voulais oublier, mais ces souvenirs se réveillent. — Oh ! que ne puis-je oublier comme on m'oublie ! — Serai-je sans colère contre ceux qui m'ont renfermé dans ce lazaret d'innombrables douleurs, où le rire n'est pas de la gaieté, ni la pensée de l'intelligence, ni les paroles un langage, ni les hommes des hommes ; où les cris répondent aux imprécations, les clameurs aux coups ; où chacun est torturé dans un enfer à part ? — car nous sommes une foule dans nos solitudes. Ici les habitants sont nombreux, mais séparés les uns des autres par un mur dont l'écho répète les cris insensés de la folie. — Quand tous peuvent entendre, nul ne prête l'oreille à la voix de son voisin, — nul ! excepté un seul, le plus misérable de tous, qui n'était pas fait pour être assimilé à ces êtres, et enchaîné entre des malades et des insensés. Serai-je sans colère contre ceux qui m'ont mis ici, qui m'ont avili dans l'opinion des hommes, m'ont privé de l'usage de mon intelligence, ont flétri mes pensées comme choses à fuir et à craindre ? Ces angoisses, ne les leur rendrai-je pas ? ne connaîtront-ils pas aussi à leur tour les gémissements étouffés de cette souffrance intérieure qui lutte pour être calme, de cette froide douleur qui déconcerte le stoïcisme et ruine son triomphe ? Non ! — je suis trop fier encore pour vouloir me venger ; — j'ai pardonné aux princes leurs outrages, et je ne demande qu'à mourir. Oui, sœur de mon souverain ! pour l'amour de toi je déracine toute amertume de mon cœur ; qu'a-t-elle à faire où tu habites ! — Ton frère hait, — je ne puis haïr (5) ; tu n'as point de pitié, — je garde mon amour.

V.

    Vois un amour qui ne sait pas désespérer, mais qui, ayant conservé toute son ardeur, est encore ce qu'il y a de meilleur en moi ; il habite dans les profondeurs de mon cœur clos et silencieux, comme habite la foudre au sein du nuage qui la recèle, enveloppée dans son noir et tournoyant linceul, jusqu'au moment où, la nue venant à être heurtée, le dard céleste part et vole ! C'est ainsi qu'au choc électrique de ton nom, la pensée vive et prompte s'allume dans tout mon être, et pendant quelque temps tous les objets voltigent autour de moi tels qu'ils furent jadis ; — ils s'évanouissent, — je redeviens le même. Et pourtant ce ne fut point l'ambition qui donna naissance à mon amour ; je connaissais ton rang et le mien, et je savais qu'une princesse ne peut être l'amante d'un poëte ; nulle parole, nul soupir ne trahit cet amour, il se suffisait à lui-même, il renfermait sa propre récompense ; et s'il s'est révélé dans mes yeux, hélas ! il sont été assez punis par le silence des tiens, et toutefois je ne m'en plaignis point. Tu étais pour moi une relique sainte enfermée dans une châsse de cristal ; je t'adorais à une distance respectueuse, baisant avec humilité le sol consacré par ta présence, non parce que tu étais une princesse, mais parce que l'Amour t'avait revêtue de gloire et avait donné à tes traits une beauté qui me frappait d'effroi ; — oh ! non, ce n'était pas de l'effroi, c'était ce religieux respect inspiré par Dieu même ; et dans cette sévérité adorable il y avait quelque chose qui surpassait toute douceur. — Je ne sais comment cela se faisait, — mais ton génie dominait le mien, mon étoile restait muette devant toi : — s'il y eut présomption à aimer ainsi sans but, cette fatalité douloureuse m'a coûté cher ; mais tu es pour moi d'un prix qui surpasse tout à mes yeux, et sans toi je mériterais d'habiter cette cellule où m'a plongé l'injustice. Ce même Amour à qui je dois mes chaînes leur a ôté une moitié de leur poids ; et, bien que l'autre moitié soit pesante encore, il m'a donné la force de la porter, d'élever vers toi un cœur où tu règnes sans partage, et de tromper les calculs de la douleur.

VI.

    Il n'y a rien là qui doive étonner. — Depuis ma naissance mon âme s'est enivrée d'amour, l'amour s'est mêlé à tout ce que j'ai vu ici-bas ; je me suis fait des idoles même des objets inanimés ; au milieu des fleurs sauvages et solitaires, parmi les rochers au pied desquels elles croissent, je me créais un paradis où je m'étendais à l'ombre des arbres ondoyants et rêvais sans compter les heures. Cette vie errante m'attirait des réprimandes ; et les sages, me voyant, secouaient leurs vieilles têtes blanchies, et disaient qu'avec de tels matériaux on ne faisait que des hommes malheureux ; qu'un pareil enfant finirait dans la douleur, et que les châtiments seuls pourraient me corriger ; — et alors ils me frappaient ; et moi, je ne pleurais pas, mais je les maudissais dans mon âme, et retournais à mes retraites chéries pour y pleurer seul et me plonger derechef dans ces rêves qui naissent sans sommeil. Et à mesure que mes années augmentaient, je ne sais quel trouble confus, quelles douces peines vinrent remplir mon âme haletante ; et tout mon cœur s'exhala en un besoin unique, mais indéfini, mobile, jusqu'au jour où je trouvai l'objet que je cherchais, — et cet objet était toi ; et alors je perdis mon être, qui s'absorba tout entier dans le tien. — Le monde disparut, — tu anéantis pour moi la terre.

VII.

    J'aimais la solitude ; — mais je ne m'attendais guère à passer je ne sais quelle portion de ma vie séquestré de l'existence et n'ayant de communication qu'avec des insensés et leurs tyrans ; si j'avais été leur égal, depuis longtemps mon âme, comme la leur, eût contracté la corruption de son tombeau ; mais qui m'a vu dans les convulsions de la démence ? qui m'a entendu délirer ? Peut-être dans nos cellules nous souffrons plus que le matelot naufragé sur sa plage déserte ; l'univers entier est devant lui, mon univers à moi est ici ; c'est à peine le double de l'espace qu'on devra accorder à mon cercueil. Lui du moins en mourant peut lever les yeux, et son dernier regard peut maudire le ciel ; — les miens ne se lèveront pas pour l'accuser, quoique la voûte de mon cachot s'interpose comme un nuage entre le ciel et moi.

VIII.

    Cependant je sens quelquefois décliner mon intelligence (6) ; mais j'ai la conscience de son déclin ; — je vois des lumières inaccoutumées briller dans ma prison ; parfois un étrange démon me tourmente et m'inflige mille petites douleurs imperceptibles à l'homme sain et libre, mais qui sont beaucoup pour moi, qu'ont si longtemps fait souffrir les tristesses du cœur, le défaut d'espace, tout ce qui se peut endurer, tout ce qui peut avilir. J'avais cru n'avoir d'ennemi que l'homme ; mais il se peut que des esprits se soient ligués avec lui. — Toute la terre m'abandonne, — le ciel m'oublie ; — en l'absence de toute protection, les puissances du mal peuvent essayer sur moi leur pouvoir — et triompher de la créature épuisée qu'elles attaquent. Pourquoi mon âme est-elle éprouvée dans cette fournaise comme l'acier dans le feu ? parce que j'ai aimé, parce que j'ai aimé ce qu'on ne pouvait voir sans aimer, à moins d'être plus ou moins qu'un homme, et que moi.

IX.

    Il fut un temps où je sentais vivement ; — ce temps n'est plus ; — mes cicatrices se sont durcies, sans quoi ma tête se serait brisée contre ces barreaux, quand un rayon de soleil venait à les traverser comme pour insulter à ma misère ; — si je supporte, si j'ai supporté tout ce que je viens de dire et bien d'autres choses encore qu'aucune parole ne peut exprimer, — c'est que je n'ai pas voulu mourir en sanctionnant par une mort volontaire le mensonge stupide à l'aide duquel on m'a emprisonné ici ; je n'ai pas voulu imprimer à ma mémoire, comme un sceau infamant, l'accusation de folie, appeler sur mon nom flétri la pitié des hommes, et signer moi-même la sentence prononcée par mes ennemis. — Ce nom sera immortel. — Un jour ma prison sera un temple que les nations viendront visiter en souvenir de moi. Ferrare ! quand tu ne seras plus la résidence de tes ducs, quand tu tomberas et verras s'écrouler pierre à pierre tes palais déserts, le laurier d'un poëte sera ta plus belle couronne, — la prison d'un poëte ton plus grand titre de gloire, pendant que l'étranger contemplera étonné tes remparts dépeuplés (7) ! Et toi, Léonore, toi qui avais honte d'être aimée d'un homme tel que moi, — qui rougissais d'apprendre que tu pouvais être chère à d'autres qu'à des monarques, va dire à ton frère que mon cœur, indompté par la douleur, les années, l'ennui, — et peut-être aussi par une teinte de l'infirmité qu'on a voulu m'imputer, — car comment résister à la longue infection d'une telle tanière, de cet antre qui communique sa pourriture à l'intelligence ? — va lui dire que mon cœur t'adore encore, — et ajoute — que lorsque les tours et les créneaux qui protègent ses banquets, ses danses et ses fêtes seront oubliés ou délaissés, cette cellule, — oui, — cette cellule sera un lieu consacré ! Mais toi, quand cette magie dont t'environnent la naissance et la beauté aura disparu, tu auras une moitié du laurier qui ombragera ma tombe (8). Nulle puissance sur la terre ne pourra séparer nos deux noms, comme rien pendant la vie n'a pu t'arracher de mon cœur. Oui, Lénore ! ce sera notre destinée d'être unis pour toujours, — mais trop tard (9).

 


Notes

  1. Le biographe du Tasse, l'abbé Serassi, a prouvé, de manière à ne laisser aucun doute, que la première cause du supplice du poëte fut le désir qu'il avait d'échapper, soit momentanément, soit tout à fait, à la servitude de la cour d'Alphonse. En 1575, le Tasse résolut de visiter Rome et de profiter des indulgences du jubilé. « Ce voyage, dit l'abbé, augmenta les soupçons que l'on avait conçus sur son désir de s'attacher à une autre cour, et fut la source des infortunes du poëte. À son retour à Ferrare, le duc refusa de lui donner audience ; il se vit repoussé des maisons de toutes les personnes qui dépendaient de la cour. Aucune des promesses qu'on lui avait faites par la bouche du cardinal Albano ne fut accomplie. C'est alors que le Tasse, après avoir souffert pendant quelque temps ces affronts, se voyant disgracié par le duc et la princesse, abandonné par ses amis, insulté par ses ennemis, ne put se contenir plus longtemps dans les bornes de la modération, et, donnant carrière à son ressentiment, se répandit en expressions injurieuses contre la maison d'Este, maudissant les services qu'il avait pu rendre, rétractant tous les éloges qu'il avait pu donner dans ses vers à ses princes ou à ceux de leur suite, et les désignant tous comme une bande de poltrons, d'ingrats et de débauchés. À la suite de ces paroles, il fut arrêté et conduit à l'hôpital de Santa-Anna, et renfermé seul dans une cellule, comme un fou. » (Serassi, Vita del Tasso.) [Retour]

  2. Dans l'hôpital de Santa-Anna, on montre une cellule sur la porte de laquelle est gravée cette inscription : Rispettate, ô posteri, la celebrità di questa stanza, dove Torquato Tasso, inferno più di tritezza che delirio, ditenuto dimoro anni vij, mezi ij, scrisse verse e prose, e fù rimesso in libertà al instanza della citta di Bergamo, nel giorno rj Luglio, 1586.
    La prison est au-dessous du rez-de-chaussée de l'hôpital. Le jour ne parvient qu'à travers une fenêtre grillée, laquelle donne sur une petite cour qui est commune à toutes les autres prisons. Cette cellule a neuf pieds de long sur cinq ou six de large, et sept environ de haut ; le bois de lit a amenés à Ferrare ; la porte elle-même est fort endommagée par de nombreuses entailles. Le poëte fut enfermé dans cette chambre vers le milieu de mars 1579, et il y resta jusqu'au mois de décembre 1580, où il fut transporté dans une chambre plus vaste, où il pouvait, selon ses propres expressions, philosopher et se promener. L'inscription est inexacte quant au motif positif de son élargissement : sa liberté avait en effet été promise à la ville de Bergame, mais elle ne lui fut accordée que grâce à l'intercession de Vincenzo Gonzagua, prince de Mantoue. HOBHOUSE. [Retour]

  3. Dans une lettre à son ami Scipion Gonzague, quelque temps après son arrestation, le Tasse s'écrie : — « Ah ! malheureux que je suis ! j'avais l'intention d'écrire, outre deux poëmes épiques sur les plus beaux sujets, quatre tragédies dont j'ai le plan dans ma tête : j'avais également esquissé plusieurs ouvrages en prose sur les sujets les plus élevés et de l'utilité la plus universelle. Je voulais combiner la philosophie et l'éloquence de telle façon que le monde aurait conservé de moi un souvenir éternel. Hélas ! je voulais entourer ma vie de gloire et d'illustration : mais aujourd'hui, accablé sous le poids de mes malheurs, j'ai perdu tout espoir de conquérir un nom glorieux. La crainte d'une captivité éternelle augmente ma mélancolie ; les outrages que l'on me fait souffrir la redoublent. Ma barbe est hideuse ; mes habits, ma chevelure, sont en désordre. Assurément, si CELLE qui a si peu répondu à mon amour me voyait dans un pareil état et dans une pareille affliction, elle aurait pitié de moi. » (Opere, t. X, p. 587.) [Retour]

  4. Pendant la première année de sa captivité, le Tasse souffrit toutes les tortures de la solitude. Il avait été confié à la garde d'un geôlier qui, quoique poëte lui-même et homme de lettres, ne se faisait remarquer que par la plus impitoyable obéissance aux ordres de son souverain. Son nom était Agostino Mosti. Le Tasse, dans une lettre à sa sœur, dit, en parlant de la conduite de son geôlier à son égard : — « E a usa meco ogni sorte di rigore ed inumanitâ. » HOBHOUSE. [Retour]

  5. Peu de temps après, le Tasse fit un appel à la clémence d'Alphonse dans un canzone d'une grande beauté, qui ne put toucher le cœur de son persécuteur. [Retour]

  6. « Je ne me plains pas, écrivait le Tasse quelque temps après son arrestation, de ce que mon cœur est accablé d'une tristesse sans fin, de ce que ma tête est pesante, de ce que mes soupirs et mes prières n'obtiennent point de réponse, de ce que mon corps est devenu débile et maigre : je n'accorde à toute cette douleur qu'une larme passagère ; mais ce qui m'afflige, c'est l'infirmité de mon esprit. Mon intelligence dort et ne pense pas ; mon imagination paresseuse ne crée plus rien ; mes sens négligent de me fournir les images des choses, ma main se refuse à écrire, ma plume oublie son devoir. Il semble que je sois enchaîné dans mes mouvements, et je plie sous un affaissement moral que rien ne peut peindre. » [Retour]

  7. Ceux qui croient aux châtiments terrestres sont priés d'observer que la cruauté d'Alphonse obtint sa récompense, même de son vivant : il survécut à l'affection de ses sujets et de ses serviteurs, qui l'abandonnèrent à son lit de mort. Son corps fut enterré sans aucun honneur ; ses dernières volontés ne furent pas exécutées ; son testament fut détruit ; son parent, don César, fut excommunié par le Vatican ; et, après une lutte qui dura peu de temps, Ferrare se vit délivrée pour toujours de la domination de la maison d'Este. [Retour]

  8. En juillet 1586, après une captivité de sept ans, le Tasse sortit de sa prison. Espérant recueillir la succession de sa mère et voulant embrasser encore une fois sa sœur Cornélie, il se rendit à Naples, où il fut accueilli par de nombreux témoignages d'admiration. En descendant à Mola di Gaeta, il reçut un singulier témoignage de l'enthousiasme qu'avait partout excité son talent : Marco di Sciarra, fameux capitaine d'une troupe nombreuse de bandits envoya complimenter le poëte, et lui offrit non seulement le libre passage, mais une escorte pour la route, lui assurant que lui et ses compagnons seraient fiers d'exécuter tous ses ordres. (Voyez MANSO, Vita del Tasso, p.219.) [Retour]

  9. Dans la bibliothèqe de Ferrare, on conserve les manuscrits originaux de la Jérusalem du Tasse et du Pastor fido de Guarini, avec des lettres du Tasse et une de Titien à l'Arioste, ainsi que l'encrier, la chaise, le tombeau et la maison de ce dernier ; mais comme l'infortune fixe davantage l'attention de la postérité, la cellule où fut renfermé le Tasse dans l'hôpital de Santa-Anna attire beaucoup plus de visiteurs que le monument de l'Arioste. Au moins, cela m'a paru ainsi. Il y a deux inscriptions, l'une sur la porte d'entrée, la seconde dans la prison ; elles engagent le visiteur à déployer toute son indignation à ce spectacle, avertissement dont certes il n'a pas besoin. Ferrare est bien déchue et presque dépeuplée ; cependant le château existe encore en entier, et j'ai vu la cour où Parisina et Hugo eurent la tête tranchée, suivant le dire de Gibbon. [Retour]