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Visto ho Toscana, Lombardia, Romagna, |
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Venise, 2 janvier 1818. |
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« MON CHER HOBHOUSE, |
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« Après un intervalle de huit ans entre la composition des premiers chants de Childe-Harold et celle du dernier, la conclusion de ce poëme va être soumise au jugement du public. En me séparant d'un aussi vieil ami, il est naturel que je m'adresse à un autre plus ancien et plus cher encore, qui a vu la naissance et la mort du premier ; à celui dont la société et l'amitié éclairée, je crois pouvoir le dire sans ingratitude, m'ont été plus utiles que toute la faveur publique qu'a pu me valoir Childe-Harold ; à celui que j'ai connu longtemps, qui a été le compagnon de mes voyages, qui m'a soigné dans la maladie, consolé dans l'affliction, que j'ai vu heureux de mon bonheur et ferme dans mes adversités, sincère dans ses conseils, intrépide dans le péril ; à un ami souvent éprouvé, et resté toujours fidèle ; à vous, enfin.
Ici, je passe de la fiction à la vérité ; et en vous dédiant, aujourd'hui qu'il est complet, ou du moins terminé, ce poëme, le plus long et le plus fortement pensé de mes ouvrages, je désire me faire honneur de ma longue intimité avec un homme de science, de talent, de caractère et d'honneur. Des âmes telles que les nôtres ne donnent ni ne reçoivent des compliments adulateurs ; mais les louanges de la sincérité ont de tout temps été permises à l'amitié. Ce n'est ni pour vous ni pour les autres, mais pour soulager un cœur trop peu habitué à la bienveillance des hommes pour l'accueillir avec froideur, que j'essaie ici de consigner vos bonnes qualités, ou plutôt les avantages dont je leur suis redevable. Le jour même de la date de cette lettre, qui est l'anniversaire du jour le plus malheureux de ma vie passée, mais qui n'est plus capable d'empoisonner mon existence à Venise tant que j'aurai la ressource de votre amitié et de mes facultés ; ce jour même sera désormais pour vous et pour moi la source d'un plus agréable souvenir ; car il nous rappellera à tous deux cette expression de ma reconnaissance pour un zèle infatigable, tel que peu d'hommes en ont éprouvé, et dont nul ne peut être l'objet sans avoir une idée plus avantageuse de l'espèce humaine et de lui-même.
Il nous a été donné de parcourir ensemble, à diverses époques, les contrées illustrées par la chevalerie, l'histoire et la fable : — l'Espagne, la Grèce, l'Asie-Mineure et l'Italie ; et ce qu'Athènes et Constantinople furent pour nous il y a quelques années, Venise et Rome l'ont été plus récemment. Mon poème aussi, ou mon pèlerin, ou tous deux, m'ont accompagné partout ; peut-être trouvera-t-on excusable la vanité qui me fait revenir avec complaisance sur une composition qui me rattache en quelque sorte au lieu où elle a été produite, et aux objets que j'ai essayé de décrire ; et quelque indigne qu'elle paraisse de ces contrées magiques et mémorables, et fort au-dessous des anticipations lointaines et des impressions immédiates, cependant, comme gage de mon respect pour ce qui est vénérable, et de mon enthousiasme pour ce qui est glorieux, la composition de ce poème a été pour moi une source de plaisir, et je ne m'en sépare qu'avec une sorte de regret dont j'étais loin de me croire encore susceptible pour des objets imaginaires.
Quant à la matière du dernier chant, le pèlerin y joue un moindre rôle que dans ceux qui précèdent ; et dans ce rôle, il n'y a qu'une ligne imperceptible, si même il y en a une, qui le sépare de l'auteur parlant en son nom. Le fait est que j'étais fatigué d'établir une ligne de démarcation que chacun était décidé à ne point apercevoir : semblable au Chinois du Citoyen du Monde de Goldsmith, que personne ne voulait prendre pour un Chinois, c'est en vain que je soutenais et m'imaginais avoir établi une distinction entre l'auteur et le pèlerin ; le désir même que j'avais de conserver cette différence, et mon désappointement de le trouver inutile, paralysaient tellement mes efforts dans la composition, que je me décidai à l'abandonner entièrement, et c'est ce que j'ai fait. Les opinions qui se sont formées, et pourraient se former encore à ce sujet, sont maintenant chose indifférente ; c'est l'ouvrage qu'il faut juger et non le poëte ; et l'auteur, qui n'a dans son esprit d'autre ressource que la réputation durable ou passagère que ses travaux littéraires lui ont faite, mérite de partager le destin des auteurs.
Dans le cours de ce quatrième chant, j'avais eu l'intention, soit dans le texte, soit dans les notes, de parler de l'état actuel de la littérature italienne, et peut-être aussi des mœurs de cette nation ; mais, resserré par les limites que je m'étais imposées, je vis bientôt que le texte suffirait à peine à contenir le labyrinthe des objets extérieurs et les réflexions qu'ils suggèrent ; quant aux notes, à l'exception d'un petit nombre, et des plus courtes, c'est à vous que j'en suis redevable, et nécessairement elles ont dû se borner à donner l'intelligence du texte.
C'est d'ailleurs une tâche délicate et peu agréable que de disserter sur la littérature et les mœurs d'une nation si dissemblable : cette tâche exige une attention et une impartialité qui nous feraient un devoir de nous méfier de nos propres jugements, de les différer du moins, et de mûrir davantage nos renseignements ; et néanmoins nous étions des observateurs attentifs, et familiarisés avec la langue et les mœurs du peuple au milieu duquel nous avons dernièrement habité. L'esprit de parti, en littérature comme en politique, paraît être porté ou avoir été porté à un tel état de violence, que l'impartialité serait presque impossible à un étranger. Il me suffira donc, pour le moment, de donner ici une citation dans la belle langue de l'Italie : — « Mi pare che in un paese tutto poetico, che vante la lingua la più nobile, ed insieme la più dolce, tutte le vie diverse si possono tentare, e che sinchè la patria du Alfieri e di Monti non a perduto l'antico valore, in tutte essa dovrebbe essere la prima. » L'Italie posède encore de grands noms : — Canova, Monti, Ugo Foscolo, Pindemonte, Visconti, Moretti, Cigognara, Albrizzi, Mezzophanti, Mai, Mustoxidi, Aglietti et Vacea assureront à la génération actuelle une place honorable dans les diverses branches des arts, des sciences et des belles-lettres ; dans quelques-unes même ce sera la première place : il y a en Europe, dans le monde entier, qu'un Canova.
Alfieri a dit quelque part que « la pianta uomo nasce più robusta in Italia che in qualunque altra terra — e che gli stessi atroci delitti che vi si commettono ne sono una prova. » Sans souscrire à la dernière partie de cette proposition, doctrine dangereuse, dont on peut de prime abord contester la justesse par une observation bien simple, c'est que les Italiens ne sont pas plus féroces que leurs voisins, il faudrait être volontairement aveugle ou singulièrement ignorant pour n'être pas frappé de l'extraordinaire capacité de ce peuple, ou, si ce mot est admissible, de ses capabilités ! Et en effet, quelle facilité d'intelligence ! quelle rapidité de conception ! quel génie ardent ! quel sentiment du beau ! et, malgré les révolutions fréquentes, les ravages de la guerre et de longs siècles de découragements, quelle soif insatiable d'immortalité, l'immortalité de l'indépendance ! Nous-mêmes, lorsque, faisant à cheval le tour des murs de Rome, nous entendîmes la naïve lamentation du chant du laboureur : « Roma ! Roma ! Roma ! Roma non è più come era prima, » il était difficile de ne pas remarquer le contraste de ce chant mélancolique avec le beuglement bachique et les grossiers chants de triomphe dont résonnaient les tavernes de Londres à l'occasion du carnage du Mont-Saint-Jean, de cette victoire qui livra Gênes, l'Italie, la France et le monde à des hommes dont vous avez vous-même exposé la conduite dans un ouvrage digne des beaux jours de l'histoire :
« Non movero mai corda
Ove la turba di sue cianco assorda. »
Ce que l'Italie a gagné à cette dernière vente de nations, il est inutile à des Anglais de s'en informer, jusqu'à ce qu'on sache si l'Angleterre y a gagné quelque chose de plus qu'une armée permanente et la suspension de l'Habeas corpus. C'est assez pour eux de s'occuper de leurs propres affaires : quant à ce qu'ils ont fait à l'étranger, et surtout dans le Midi, « en vérité, je vous le dis, ils en seront récompensés, et cela avant qu'il soit longtemps. »
Vous souhaitant, mon cher Hobhouse, un heureux et agréable retour dans ce pays dont nul ne saurait avoir à cœur plus que vous les véritables intérêts, je vous dédie ce poëme, maintenant complet ; et je me dis encore une fois, pour la vie,
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« Votre reconnaissant et affectionné ami, | BYRON. » |
I.
J'étais à Venise, sur le pont des Soupirs ; j'avais à ma droite un palais, à ma gauche une prison ; je voyais ces édifices s'élever du sein des flots comme au coup de la baguette d'un magicien. Dix siècles étendent autour de moi leurs ailes nébuleuses, et une gloire mourante sourit à ces temps déjà éloignés où plus d'une nation conquise tenait ses regards fixés sur les palais de marbre du lion ailé, où Venise était assise en reine sur le trône de ses cent îles.
II.
On dirait la Cybèle des mers, fraîchement sortie de l'Océan, se dessinant sur l'horizon aérien avec sa tiare d'orgueilleuses tours, sa démarche majestueuse, comme la souveraine des eaux et de leurs divinités. Et elle l'était vraiment : — les dépouilles des nations formaient la dot de ses filles, et les perles de l'inépuisable Orient tombaient dans son giron en pluie étincelante ; elle était vêtue de pourpre, et les monarques croyaient grandir leur majesté en s'asseyant à ses banquets.
III.
A Venise, les chants du Tasse n'ont plus d'échos, et le gondolier rame silencieux ; ses palais tombent en ruine sur le rivage, et il est rare que la musique s'y fasse entendre ; à Venise, ces temps ne sont plus ; mais la beauté y est toujours ; les empires s'écroulent, les arts s'éteignent, — mais la nature ne meurt pas : elle n'a pas oublié que Venise autrefois lui fut chère, qu'elle était le banquet de l'univers, le bal masqué de l'Italie.
IV.
Mais pour nous, elle a un charme plus puissant encore que sa renommée historique, que son long cortège de puissantes ombres qui, voilées de tristesse, pleurent sur l'empire évanoui de la cité veuve de son doge ; notre trophée à nous ne périra pas avec le Rialto : Shylock le Maure et Pierre résisteront aux outrages du temps ! Ce sont les clefs de la voûte ! et tout aurait disparu, qu'ils repeupleraient pour nous la rive solitaire.
V.
Les êtres fils de la pensée ne sont pas d'argile ; immortels par essence, ils créent et multiplient en nous un rayon plus brillant, une existence plus chère. Ce que le destin refuse à notre vie monotone, dans notre esclavage mortel, ces créations du Génie nous l'accordent ; elles exilent d'abord, puis remplacent ce que nous haïssons ; elles arrosent le cœur qui a vu périr ses premières fleurs, et comblent le vide qu'elles ont laissé en en faisant naître de nouvelles.
VI.
C'est là le recours de la jeunesse et du vieil âge ; l'Espérance y conduit la première ; l'autre y cherche un refuge contre son isolement. Ce dernier motif a produit bien des pages, et peut-être celle qui est maintenant devant moi ; pourtant il est des choses dont la réalité puissante éclipse nos régions de féerie ; leurs formes et leurs couleurs surpassent en beauté notre ciel fantastique et ces constellations étranges dont la Muse est habile à peupler son monde imaginaire.
VII.
J'en ai vu ou rêvé de semblables ; — mais n'y pensons plus. Ces choses sont venues à moi comme des vérités, et ont disparu comme des songes : quoi qu'elles aient pu être d'abord, elles ne sont maintenant que des rêves ; je pourrais les remplacer si je voulais ; mon imagination abonde encore en créations comme celles que j'ai cherchées et quelquefois trouvées ; renonçons-y également. — La Raison, qui se réveille en moi, repousse comme insensées ces illusions trop chères ; d'autres voix me parlent, d'autres objets m'entourent.
VIII.
J'ai appris les langues des autres peuples, et aux yeux des étrangers je n'ai point passé pour un étranger ; les changements n'affectent point un esprit qui sait être lui-même ; il n'est ni dur de se créer, ni difficile de trouver une patrie dans le genre humain, ou même, hélas ! en dehors. Cependant je suis né là où les hommes sont fiers d'avoir vu le jour, et ont raison de l'être ; laisserais-je donc derrière moi cette île, inviolable asile du sage et de l'homme libre, pour aller sur des bords lointains chercher un autre foyer ?
IX.
Peut-être l'ai-je aimée avec ardeur ; et si je dois laisser ma cendre dans un sol qui n'est pas le mien, mon esprit y reviendra, si l'âme, dégagée du corps, peut se choisir un sanctuaire. J'embrasse l'espoir de vivre dans la mémoire de mes descendants, dans la langue de mon pays natal. Si cette espérance, que j'aime à nourrir, est trop présomptueuse ; si ma gloire doit, comme ma destinée, grandir d'un jet précoce pour se flétrir ensuite ; si les ténèbres de l'oubli
X.
Doivent interdire à mon nom l'entrée de ce temple où les nations honorent la mémoire des morts illustres ; eh bien, soit ! que les palmes décorent une tête plus haute, et qu'on grave sur ma tombe l'épitaphe du Spartiate : « Sparte possède un grand nombre de ses fils qui valent mieux que lui (1). » En attendant, je ne réclame point de sympathie, je n'en ai pas besoin. Les épines que j'ai recueillies proviennent de l'arbre que j'ai planté. Elles m'ont déchiré, et je saigne. J'aurais dû prévoir quel fruit naîtrait d'une telle semence.
XI.
L'Adriatique, aujourd'hui veuve, pleure son époux. Son hyménée annuel ne se renouvelle plus ; et le Bucentaure se moisit, parure oubliée de son veuvage ! Saint-Marc voit encore son Lion occuper le lieu qu'il occupait jadis ; mais il n'est plus qu'une dérision amère de son pouvoir flétri, sur cette place glorieuse qui vit un empereur paraître en suppliant, et les monarques contempler d'un œil d'envie Venise reine des flots, épouse à la dot sans égale.
XII.
Où s'humiliait le monarque de Suède, règne aujourd'hui le monarque d'Autriche ; cette ville où s'agenouillait un empereur, un empereur la foule à ses pieds ; des royaumes deviennent de simples provinces, des cités souveraines entrechoquent leurs fers. Les nations arrivées à l'apogée de leur puissance ont à peine senti les rayons du soleil de la Gloire, que soudain elles se dissolvent et roulent en bas, comme l'avalanche détachée du flanc de la montagne ! Oh ! une heure seulement du vieil aveugle Dandolo, du chef octogénaire, du vainqueur de Byzance !
XIII.
Devant le portique de Saint-Marc brillent encore ses coursiers d'airain, et l'or de leurs colliers réfléchit les rayons du soleil ; mais la menace de Doria ne s'est-elle pas accomplie ? ne sont-ils pas bridés ? — Ah ! Venise vaincue et conquise, Venise pleure ses treize siècles de liberté, et, comme une plante marine, disparaît sous les flots d'où elle est sortie ! Mieux vaudrait pour elle être ensevelie sous les vagues, et fuir dans les profondeurs de sa tombe ces ennemis étrangers de qui sa soumission achète un repos déshonorant.
XIV.
Jeune, elle était brillante de gloire, une nouvelle Tyr ; son moi le plus vulgaire lui avait été donné par la victoire, « Le Planteur du Lion (2), » qu'à travers le fer et la flamme elle porta triomphante sur terre et sur mer, faisant de nombreux esclaves sans cesser d'être libre, et formant le boulevard de l'Europe contre les Ottomans ; je t'en atteste, Candie, rivale de Troie, et vous, flots immortels qui vîtes la bataille de Lépante ! Ce sont là des noms que le temps et la Tyrannie ne parviendront pas à effacer.
XV.
Brisées comme des statues de verre, les nombreuses images de ses doges sont réduites en poudre ; mais le vaste et somptueux palais qui leur servit de résidence atteste encore de leur ancienne splendeur. Leur sceptre rompu et leur glaive rouillé ont passé aux mains de l'étranger. Ces édifices déserts, ces rues solitaires, ces rivages du Nord, qui doivent te rappeler fréquemment la nature de ton esclavage et la qualité de tes oppresseurs, jettent comme un nuage de désolation sur ton enceinte charmante, ô Venise.
XVI.
Quand les armées d'Athènes furent vaincues à Syracuse, et que des milliers de soldats enchaînés subirent le sort de la guerre, ils durent leur délivrance à la muse de l'Attique ; ses chants furent leur seule rançon loin de la terre natale. Voyez ! pendant que leur voix fait entendre l'hymne tragique, le char du vainqueur subjugué s'arrête ; les rênes échappent de sa main, — son cimeterre oisif sort du fourreau, — il coupe les liens de ses captifs, et leur dit de remercier le poëte de ses vers et de leur liberté.
XVII.
C'est ainsi, ô Venise ! qu'à défaut de titres plus sacrés, quand même la glorieuse histoire serait oubliée, le culte sacré que tu rends à la mémoire du barde divin, ton amour pour le Tasse, auraient dû briser les liens qui t'enchainent à tes tyrans ; ta destinée est une honte pour les nations, — et pour toi surtout, Albion ! La reine de l'Océan ne devait pas abandonner les enfants de l'Océan ; que la chute de Venise te fasse penser à la tienne, en dépit du rempart de tes flots.
XVIII.
Je l'ai aimée dès mon enfance. — Elle était pour moi la cité de mon cœur, la ville enchantée s'élevant du sein de la mer comme un temple aux colonnes liquides, le séjour de la joie, le bazar des richesses. L'art magique d'Otway, de Radcliffe, de Schiller, de Shakspeare (3), avait gravé dans mon esprit son image ; et bien que je l'aie trouvée dans son deuil, elle ne m'en est pas moins chère, plus chère, peut-être, aux jours de son affliction qu'alors qu'elle était aux regards du monde un spectacle et une merveille.
XIX.
Je puis la repeupler à l'aide du passé, et son présent a encore de quoi occuper le regard, la pensée et la méditation mélancolique, plus même que je n'en demandais et que je n'espérais en trouver ; et parmi les jours les plus heureux qui sont entrés dans la trame de mon existence, il en est, ô Venise ! qui se sont teints de tes couleurs. S'il n'était des sentiments que le temps ne peut engourdir, ni la douleur ébranler, tous les miens seraient maintenant muets et glacés.
XX.
Mais les plus hauts sapins des montagnes (4) croissent sur les rocs les plus élevés et les moins abrités ; leurs racines poussent dans une pierre stérile, sans que la moindre parcelle du sol les soutienne contre le choc des ouragans ; et cependant leur tronc s'élance intrépide et insulte aux hurlements de la tempête, jusqu'à ce que sa hauteur et ses proportions soient dignes des montagnes dont les blocs de sombre granit ont vu naître et grandir l'arbre gigantesque. De la même manière l'âme peut vivre et croître.
XXI.
L'existence peut se prolonger, et la vie et la douleur jeter de profondes et solides racines dans des cœurs nus et désolés : le chameau marche muet sous les plus lourds fardeaux ; le loup meurt en silence. Profitons de l'exemple qu'ils nous donnent. Si des animaux d'une nature inférieure et sauvage savent souffrir sans se plaindre, nous qui sommes formés d'une argile plus noble, sachons souffrir comme eux ; ce n'est d'ailleurs que pour un jour.
XXII.
Toute souffrance détruit ou est détruite, — ne fût-ce que par le patient ; dans les deux cas elle a un terme : — quelques-uns, remis et pleins d'un nouvel espoir, retournent au point d'où ils sont venus ; — ayant le même but en vue, ils recommencent à filer la même trame ; d'autres, abattus et courbés, les cheveux blanchis, le front hâve, sont flétris avant le temps, et périssent avec le roseau qui leur servait d'appui ; d'autres enfin appellent à leur aide la religion, le travail, la guerre, la vertu ou le crime, selon que leur âme fut faite pour s'élever ou pour ramper.
XXIII.
Mais toujours et sans cesse les douleurs comprimées laissent après elles un vestige semblable à la piqûre du scorpion ; à peine perceptible, il n'en est pas moins imprégné d'une vive amertume ; et la cause la plus légère peut faire retomber sur le cœur le poids qu'il voudrait secouer pour toujours : ce sera un son, — une vibration musicale, — une soirée d'été — ou de printemps — une fleur, le vent, — l'Océan, qui viendra tout à coup rouvrir nos blessures, et toucher la chaîne électrique dont les sombres anneaux nous enlacent.
XXIV.
Et nous ne savons ni comment ni pourquoi, et nous ne pouvons suivre jusqu'au nuage qui le recèle la trace de cet éclair de l'âme ; mais nous sentons la commotion qui se renouvelle, et nous ne pouvons effacer la flétrissure et le noir sillon qu'elle laisse après elle, alors qu'au moment où nous y pensons le moins, et à propos des objets qui nous sont le plus familiers, elle évoque soudain à notre vue les spectres qu'aucun exorcisme ne peut écarter, — les cœurs froids, — les infidèles, — peut-être les morts aimés, ceux que nous avons pleurés, que nous regrettons, trop nombreux encore malgré leur petit nombre.
XXV.
Mais mon âme s'égare ; il faut que je la rappelle pour méditer parmi les tombeaux : qu'elle vienne donc, ruine vivante au milieu des ruines, remuer la poussière d'empires écroulés et de grandeurs ensevelies sur une terre qui fut la plus puissante de toutes aux vieux jours de sa domination, qui est encore et sera éternellement la plus belle ; moule admirable où la main céleste de la nature jeta le type des héros et des hommes libres, des belles et des vaillants, — des maîtres de la terre et de l'onde ;
XXVI.
République de rois, citoyens de Rome ! Et depuis, ô belle Italie ! tu fuis et tu es encore le jardin du monde, la patrie de Beau dans les arts et la nature. Même dans ta solitude, qui est semblable à toi ? Il n'est pas même jusqu'à tes herbes parasites qui ne soient belles ; la fertilité des autres climats est moins riche que ton sol inculte. Ta chute même est glorieuse, et ta ruine est empreinte d'un charme pur et ineffaçable.
XXVII.
La lune est levée, pourtant il n'est pas nuit : le soleil, à son déclin, partage avec elle l'empire du firmament. Un océan de gloire inonde les cimes bleuâtres des montagnes du Frioul ; le ciel est sans nuage, mais un arc-en-ciel de mille couleurs se déploie à l'occident, où le jour va rejoindre l'éternité du passé, pendant qu'à l'orient l'humble croissant de Diane flotte dans l'air azuré, — île des bienheureux.
XXVIII.
Une seule étoile est auprès d'elle, et règne avec elle sur la moitié du riant empyrée ; cependant cet océan de lumière soulève ses vagues brillantes et en couvre le sommet des monts de la Rhétie. On dirait que le jour et la nuit luttent ensemble, jusqu'à ce que la Nature vienne interposer son autorité ; — la profonde Brenta roule mollement ses flots teints de la couleur pourprée d'une rose naissante dont l'éclat rayonne sur l'onde mobile.
XXIX.
Le miroir liquide réfléchit la face du ciel avec toutes ses nuances variées et magiques, depuis les derniers feux du jour jusqu'aux clartés naissantes des étoiles. Mais la scène change. Une ombre plus pâle jette son manteau sur les montagnes ; le jour qui finit meurt comme le dauphin, à qui chaque convulsion communique une couleur nouvelle : celle qui accompagne son dernier soupir est la plus charmante de toutes ; — puis — tout est fini, — et un gris sombre la remplace.
XXX.
Dans Arqua est une tombe ; — là, dans un sarcophage élevé, reposent les ossements de l'amant de Laure ; là viennent ceux qu'ont charmés ses chants harmonieux, les pèlerins voués au culte de son génie. Il lui fut donné de créer une langue et de relever son pays de la honte imprimée à son nom par le joug stupide de ses barbares ennemis. Les pleurs harmonieux dont il arrosa l'arbre dépositaire du nom de sa maîtresse lui ont assuré à lui-même l'immortalité.
XXXI.
Arqua, un village des montagnes, le vit mourir et a recueilli sa cendre ; c'est là qu'il passa ses derniers jours et descendit la vallée de la vie. Les villageois sont fiers (c'est là une légitime fierté, et qui les honore) de montrer à l'étranger sa maison et sa sépulture, toutes deux empreintes d'une simplicité vénérable, plus en harmonie avec ses chants que ne le serait une pyramide érigée sur sa tombe.
XXXII.
Et le doux et tranquille hameau qu'il habita semble fait tout exprès pour celui qui, déçu dans ses espérances, pénétré du sentiment de sa mortalité, a cherché un refuge à l'ombre de cette verte colline. De là on aperçoit encore de loin les cités bruyantes ; mais leur éclat se déploie en vain aux regards : il ne saurait plus vous tenter ; et puis il y a assez de bonheur et de joie dans les rayons d'un beau soleil,
XXXIII.
Qui dore les montagnes, les feuilles, les fleurs, et brille dans le ruisseau murmurant ; auprès de son onde, les heures fortunées s'écoulent limpides comme elle, dans une calme langueur qui ressemble à la paresse, et pourtant a sa philosophie. Si c'est dans la société que nous apprenons à vivre, c'est la solitude qui nous enseigne à mourir. Là, nous n'avons point de flatteurs ; la vanité ne nous y prête pas son secours illusoire : l'homme est seul à lutter avec son Dieu,
XXXIV.
Et aussi peut-être avec des démons (5) qui énervent la force des meilleures pensées, et choisissent pour leur proie les cœurs mélancoliques ; ceux-ci, marqués dès leur naissance d'un signe de tristesse, se plaisent à vivre au sein du découragement et des ténèbres ; se croyant prédestinés à d'incurables maux, ils voient du sang dans le soleil ; à leurs yeux la terre est une tombe, la tombe un enfer, et pour eux l'enfer est assombri encore.
XXXV.
Ferrare ! l'herbe croît dans tes larges rues, dont la symétrie ne fut pas faite pour la solitude ; on dirait qu'une malédiction pèse sur la résidence de tes souverains, sur cette antique maison d'Este, qui pendant si longtemps maintint sa domination dans tes murs ; sur ces princes, tour à tour, et selon les caprices d'un despotisme étroit, protecteurs ou tyrans des hommes ceints du laurier que le front du Dante seul avait porté avant eux.
XXXVI.
Le Tasse est tout à la fois leur gloire et leur honte ! Écoutez ses accents, puis allez visiter sa cellule ! Voyez de quel prix Torquato a payé sa gloire ! Voyez le séjour qu'Alfonse assigna à son poëte. Le misérable despote ne put réussir à courber le génie outragé dont il voulut éteindre le flambeau ; en vain il le plongea dans un enfer où il l'environna de maniaques, son immortelle gloire dissipa les nuages, et aujourd'hui ce nom
XXXVII.
Est entouré des larmes et des hommages des siècles ; pendant que le tien, Alfonse, pourrirait dans l'oubli, et se perdrait dans l'ignoble poussière et le néant où est descendue ta race orgueilleuse, si tu ne formais dans ta destinée du poëte un anneau qui nous oblige à penser à ta perversité impuissante. Alfonse ! comme nos mépris accompagnent ton nom ! comme ils te dépouillent de toute ta magnificence ducale ! Né dans un autre rang, c'est à peine si tu aurais été digne de servir d'esclave à celui que tu as fait gémir.
XXXVIII.
Toi ! né pour manger, être méprisé, puis mourir comme meurent les brutes, auxquelles tu ressemblais, si ce n'est que ton auge était plus splendide, et plus vaste ton étable ; Lui ! le front ridé par les chagrins, mais ceint d'une gloire qui rayonnait alors et brille encore aujourd'hui à la face de tous ses ennemis, de la bande de la Crusca et de ce Boileau, envieux acharné, s'efforçant d'abaisser tout ce qui faisait honte à la lyre discordante de sa patrie, lyre de laiton aux sons monotones et par qui les dents sont agacées.
XXXIX.
Paix à l'ombre outragée de Torquato ! Vivant ou mort, sa destinée fut de servir de but à la haine et à ses flèches empoisonées, dont aucune ne l'atteignit ! O triomphateur ! aucun chantre moderne ne t'a surpassé. Chaque année amène à la vie des milliers d'hommes ; mais combien de temps l'océan des générations roulera ses vagues, sans que toute cette multitude innombrable réunie nous offre un génie comme le tien . En condensant tous ces rayons épars, on n'en formera pas un soleil.
XL.
Tout grand que tu es, tu as des égaux dans tes devanciers, dans tes compatriotes, les chantres de l'Enfer et de la Chevalerie : le premier, c'est le barde toscan, l'auteur de la Divine Comédie : l'autre est le digne rival du Florentin, le Scott du Midi, le ménestrel dont la baguette magique sut créer un monde nouveau, et comme l'Arioste du Nord, chanter la guerre et l'amour, la dame et les preux chevaliers.
XLI.
La foudre arracha du front de l'Arioste le laurier de fer dont il était couronné, et la foudre eut raison ; car la couronne tressée par la gloire appartient à l'arbre que respecte le feu du ciel, et cette trompeuse imitation ne faisait que déparer le front du poëte : si toutefois la superstition s'en afflige, qu'elle sache qu'ici-bas la foudre sanctifie tout ce qu'elle a frappé : — cette tête est maintenant doublement sacrée.
XLII.
Italie ! ô Italie ! toi qui as le don fatal de la beauté, devenu pour toi un douaire funèbre dans le présent et le passé, sur ton front charmant la honte a creusé de douloureux sillons, et tes annales sont gravées en caractères de flamme. Hélas ! dans ta nudité que n'es-tu moins belle, ou que n'es-tu assez forte pour revendiquer tes droits, et rejeter de ton sol les brigands qui viennent en foule répandre ton sang et boire les larmes de ta détresse !
XLIII.
Alors, ou tu inspirerais un salutaire effroi, ou, éveillant moins de désirs, tu coulerais des jours humbles et paisibles, et nous n'aurions pas à déplorer tes charmes funestes ; alors les Alpes ne vomiraient pas dans tes plaines des torrents armés ; les hordes hostiles de vingt nations spoliatrices ne viendraient pas se désaltérer dans les eaux sanglantes du Pô ; le glaive de l'étranger ne serait pas ta seule et triste défense, et, victorieuse ou vaincue, tu ne deviendrais pas l'esclave de tes amis ou de tes ennemis (6).
XLIV.
Dans les voyages de ma jeunesse, j'ai parcouru l'itinéraire de ce Romain, l'ami de la plus haute intelligence de Rome, l'ami de Tullius (7) : pendant que mon navire, poussé par une fraîche brise, rasait le brillant azur des flots, je vis Mégare en face de moi ; derrière était Égine, le Pirée à ma droite, à ma gauche Corinthe. Penché sur la proue, je contemplai cet ensemble de ruines, placé là devant moi, tel que son aspect douloureux avait jadis frappé mes regards ;
XLV.
Car ces ruines, le Temps ne les a pas relevées ; seulement à leurs côtés s'élevaient çà et là des habitations barbares, qui font qu'on environne de plus de regret et d'amour les chétifs et derniers rayons de leur splendeur au loin dispersée, et les débris mutilés de leur grandeur évanouie. Le Romain, dans son temps, vit ces tombes, ces sépulcres de cités qui excitent une douloureuse admiration ; et sur une page que les siècles nous ont transmise, il a consigné la leçon morale tirée de son pèlerinage.
XLVI.
Cette page est maintenant devant moi, et sur la mienne les ruines de sa patrie viennent s'ajouter à la masse des états expirés dont il déplorait le déclin, et moi la désolation. Toutes les ruines d'alors existent encore ; et maintenant, hélas ! Rome, la Rome impériale, abattue par l'orage, est couchée dans la même poussière et les mêmes ténèbres ! et nous passons devant le squelette de sa figure titanique (8), débris d'un autre monde, et dont les cendres sont encore chaudes !
XLVII.
Et cependant, Italie ! le bruit de tes humiliations doit retentir et retentira chez toutes les nations du globe ; reine des beaux-arts, comme autrefois de la guerre, alors ta main nous protégeait, et elle nous guide encore ; mère de notre religion, devant qui les nations se sont agenouillées pour obtenir les clefs du ciel ! l'Europe, repentante de son parricide, peut te délivrer encore, et, refoulant les flots des Barbares, elle obtiendra de toi le pardon de ses torts.
XLVIII.
Mais l'Arno nous appelle aux blanches murailles où l'Athènes de l'Étrurie réclame et obtient un intérêt plus doux pour ses magiques palais. Au milieu de son amphithéâtre de collines, elle recueille ses blés, ses vins, ses huiles ; et là, tenant en main sa corne pleine, l'Abondance bondit, joyeuse et vive. Sur les rives où l'Arno promène en souriant ses ondes, le Commerce donna naissance au luxe moderne, et la Science, sortant de son tombeau, vit luire pour elle une nouvelle aurore.
XLIX.
C'est là que Cythérée aime encore sous le marbre, et remplit de sa beauté l'atmosphère qui l'entoure : en la contemplant dans cet aspect plus doux que l'ambroisie, nous aspirons une portion de son immortalité ; le voile des cieux est à demi soulevé ; nous restons immobiles sous le charme ; dans les contours de ce beau corps, dans les traits de ce visage, nous voyons ce que peut produire le génie de l'homme là où défaillirait même la Nature ; et nous envions à l'antiquité son enthousiasme idolâtre, et la flamme innée qui a pu inspirer un tel chef d'œuvre.
L.
Nous regardons, puis nous détournons la tête sans savoir où, éblouis et enivrés de tant de beauté, jusqu'à ce que le cœur s'égare dans l'excès de son admiration ; là, — là pour toujours, — enchaînés au char de l'Art triomphant, nous sommes ses captifs, et ne pouvons nous résoudre à nous éloigner. Ah ! nous n'avons pas besoin des termes scientifiques, pitoyable jargon des marchands de marbre à l'aide duquel le pédantisme prend la sottise pour dupe ; — nous avons des yeux, du sang, des artères, un cœur, qui confirment le choix du berger dardanien.
LI.
N'est-ce pas sous cette forme, ô Vénus ! que tu apparus à Pâris, ou à Anchise plus fortuné encore ? Ou est-ce ainsi que, dans tout l'éclat de ta divinité, tu vois à tes pieds ton vaincu, le dieu de la guerre ? Appuyé sur tes genoux, ses yeux tournés vers toi regardent ton visage comme un astre, et se repaissent (9) du céleste incarnat de tes joues, pendant que de tes lèvres, comme d'une urne, coule une lave de baisers brûlants sur ses paupières, sur son front, sur sa bouche.
LII.
Enivrés, et plongés dans l'extase d'un muet amour, ne trouvant pas même dans toute leur divinité de quoi exprimer ou accroître le sentiment dont le cœur est plein, les dieux deviennent de simples mortels, et l'homme compte dans sa destinée des instants comparables aux plus brillants de la leur ; mais bientôt l'argile terrestre revient peser sur nous de tout son poids ; — n'importe ; nous pouvons rappeler ces visions, et, avec le passé ou le possible, créer des formes rivales de cette statue, et images des dieux sur la terre.
LIII.
Je laisse au savant, au connaisseur, à l'artiste et à celui qui le singe, le soin de faire comprendre à notre ignorance la grâce de cette courbe, la volupté de ce contour ; que ces gens-là décrivent ce qui est indécrivable ! Je ne veux pas que leur souffle fétide ternisse l'onde limpide où pour toujours se réfléchira cette image, miroir fidèle et pur du rêve le plus ravissant que le ciel ait fait luire sur l'âme recueillie.
LIV.
Dans l'enceinte sacrée de Santa-Croce reposent des cendres qui la rendent plus sacrée encore, et qui seraient à elles seules un gage d'immortalité, quand même il ne resterait que le souvenir du passé et cette poussière, reste d'esprits sublimes maintenant rentrés dans le chaos : ici sont déposés les ossements de Michel-Ange, d'Alfieri et les tiens, ô Galilée ! amant malheureux des étoiles ; ici l'argile de Machiavel retourna à la terre d'où elle avait été tirée.
LV.
Voilà quatre génies qui, comme les quatre éléments, suffiraient à la création d'un monde. Italie ! le temps qui a déchiré en mille endroits ton manteau impérial, refusera et a refusé à toute autre contrée la gloire d'enfanter des grands hommes du sein même de ses ruines. Il y a jusque dans ta décadence je ne sais quelle divinité qui la dore et la rajeunit de ses rayons ; ce qu'étaient autrefois tes grands hommes, Canova l'est aujourd'hui.
LVI.
Mais où reposent les trois enfants de l'Étrurie, le Dante, Pétrarque, et, presque leur égal, le barde de la prose, le génie créateur qui écrivit les Cent Nouvelles d'amour ? Où ont-ils déposé leurs ossements, ces hommes qui ont mérité d'être distingués dans la mort, comme ils l'ont été dans la vie, de l'argile du commun des mortels ? Sont-ils réduits en poussière, et les marbres de leur patrie n'ont-ils rien à nous apprendre sur leur compte ? Ses carrières n'ont-elles pu fournir la matière d'un buste ? N'ont-ils pas confié à son sein le dépôt de leur cendre filiale ?
LVII.
Ingrate Florence ! le Dante repose loin de toi, et comme Scipion, il a refusé sa cendre au rivage qui l'outragea. Tes factions, dans la fureur des discordes civiles, proscrivirent le barde dont le nom adoré sera à jamais et vainement environné des regrets de leurs enfants et de remords séculaires. Le laurier qui couronna le front vainqueur de Pétrarque à son heure suprême, avait grandi au loin sur un sol étranger ; tu ne peux revendiquer ni sa vie, ni sa gloire, ni sa tombe vainement violée.
LVIII.
Mais sans doute Boccace a légué sa cendre à sa patrie ! elle repose à côté de celle de ses grands hommes, et des voix harmonieuses et graves chantent l'hymne des morts sur celui à qui la Toscane doit sa langue de sirène, cette musique dont les intonations sont des chants, cette poésie parlée ? Non ; — l'hyène du bigotisme a renversée sa tombe ; une place lui est même refusée parmi les morts obscurs : on ne veut pas que le passant l'honore d'un soupir qui s'adresserait à lui.
LIX.
Leur cendre illustre manque à Santa-Croce ; mais ils y brillent par leur absence même, comme autrefois, dans le cortège triomphal de César, l'image absente de Brutus n'en rappelait que mieux à Rome le plus vertueux de ses fils. Combien tu es plus heureuse, ô Ravenne ! sur ton vieux rivage, dernier rempart de l'empire croulant, repose la cendre révérée de l'immortel exilé ; — Arqua aussi conserve avec un noble orgueil et un soin jaloux ses poétiques vestiges, pendant que Florence, les yeux en pleurs, redemande en vain les morts qu'elle a proscrits.
LX.
Que nous font sa pyramide de pierres précieuses, le porphyre, le jaspe, l'agate, les perles et le marbre de toutes couleurs où sont incrustées les ossements de ses ducs-marchands ? La rosée qui, étincelant à la clarté des étoiles, infuse une douce fraîcheur au gazon sous lequel dorment les morts de qui les noms sont comme des mausolées élevés par la Muse, est foulée avec plus de recueillement et de respect que le marbre qui recouvre la tête des rois.
LXI.
Aux rives de l'Arno, dans ce temple splendide des arts où la sculpture rivalise avec sa sœur à la palette variée, d'autres objets encore parlent au cœur et aux yeux ; d'autres merveilles y brillent, mais ce n'est pas pour moi ; car j'ai accoutumé ma pensée à habiter avec la Nature dans les campagnes, plutôt qu'avec l'Art dans les galeries. Une œuvre divine obtient toujours l'hommage de mon âme ; néanmoins elle en exprime moins qu'elle n'en ressnt ; car l'arme qu'elle manie
LXII.
Est d'une autre trempe ; et je me sens plus à l'aise aux bords du lac de Trasimène, dans ces défilés fatals à la témérité romaine. Ici j'évoque le souvenir des ruses guerrières du Carthaginois, et son adresse à attirer ses ennemis entre les montagnes et la mer ; là succomba le courage réduit au désespoir ; là les torrents, grossis par des flots de sang, et devenus des rivières, sillonnèrent la plaine brûlante, au loin semée des débris des légions,
LXIII.
Semblables à une forêt abattue par les vents des montagnes ; et tel fut l'acharnement de ce combat, telle cette frénésie de la guerre qui ne laisse à l'homme de sensations que pour le carnage, qu'un tremblement de terre ne fut point remarqué par les combattants ! Personne ne s'aperçut que la nature chancelait sous ses pieds, et ouvrait un sépulcre pour ceux à qui leur bouclier servait de drap mortuaire : tant elle absorbe tout, la rage qui pousse les unes contre les autres les nations en armes !
LXIV.
La terre était pour eux comme une barque dont le rapide roulis les emportait vers l'éternité ; autour d'eux ils voyaient l'Océan, mais ils n'avaient pas le temps de remarquer les mouvements de leur navire ; les lois de la nature étaient suspendues en eux : ils ne ressentirent pas cette terreur qui règne partout alors que les montagnes tremblent, que les oiseaux, abandonnant leurs nids renversés, plongent au sein des nuages pour y trouver un refuge, que les troupeaux mugissants s'abattent sur la plaine onduleuse, et que l'épouvante de l'homme ne trouve point de voix.
LXV.
Bien différent est le tableau qu'offre aujourd'hui Trasimène : son lac est une nappe d'argent ; sa plaine n'est sillonnée que par la charrue pacifique ; ses arbres séculaires s'élèvent épais comme autrefois les cadavres entassés où sont maintenant leurs racines. Mais un ruisseau, à l'onde faible, au lit étroit, a emprunté son nom à la pluie de sang de cette fatale journée, et le Sanguinetto nous indique l'endroit où le sang des Romains abreuva la terre et teignit les eaux indignées !
LXVI.
Mais toi, ô Clitumne ! de ton onde charmante, le plus pur cristal où jamais la Naïade soit venue se mirer et baigner son beau corps sans voile, tu arroses tes rives herbeuses, où vient paître le blanc taureau ; ô le plus pur des fleuves ! que ton cours est limpide ! que ton aspect est serein ! sans doute le carnage ne profana jamais cette onde ; elle a, toujours servi de bain et de miroir aux jeunes beautés.
LXVII.
Près de ta rive fortunée, un temple aux proportions légères et délicates s'élève, pour consacrer ta mémoire, sur la pente douce de la colline ; à ses pieds coule ton onde paisible ; souvent on y voit bondir le poisson aux écailles brillantes, qui habite et se joue dans les profondeurs de ton cristal transparent ; parfois un nénuphar, détaché de sa tige, fait voile et s'abandonne au courant de l'onde murmurante.
LXVIII.
Ne passez pas sans rendre hommage au génie de ce lieu ! Si dans l'air un plus doux zéphyr vient rafraîchir votre front, c'est lui qui vous l'envoie ; si sa rive s'embellit d'une plus riante verdure, si la fraîcheur de ces beaux lieux passe à votre cœur, si ce baptème de la Nature en efface pour un moment l'aride poussière d'une vie importune, c'est lui que vos prières doivent remercier de cette suspension de vos ennuis.
LXIX.
Entendez ces eaux qui mugissent ! De ces hauteurs escarpées le Vélino s'élance dans le précipice qu'ont creusé ses flots ! Imposante cataracte ! Rapide comme l'éclair, la masse éblouissante écume et bondit dans l'abîme ébranlé ! Véritable enfer des eaux, où la vague hurle et siffle au milieu des tortures d'une ébullition sans fin ; la sueur d'agonie arrachée à ce nouveau Phlégéton s'attache en flocons aux noirs rochers qui, sur les bords du gouffre, lèvent un front horrible, inexorable.
LXX.
Elle monte en écume jusqu'au ciel, d'où elle redescend en pluie continue. Ce nuage intarissable de douce rosée forme, pour le pays d'alentour, un avril perpétuel, et une verdure toujours fraîche y brille de l'éclat de l'émeraude. — Comme ce gouffre est profond ! comme le gigantesque élément bondit de roc en roc ! Dans le délire qui le transporte, il écrase les rochers qui, usés et fendus par ses terribles pas, laissent voir d'effroyables ouvertures à travers lesquelles
LXXI.
S'élance l'immense colonne d'eau ; on la prendrait pour la source d'une jeune mer, arrachée au flanc des montagnes dans l'enfantement douloureux d'un monde nouveau ; on ne soupçonnerait pas qu'elle donne naissance à des ondes pacifiques qui serpentent en murmurant dans la vallée : — tournez la tête ! voyez-la s'avancer comme une Éternité qui va tout engloutir dans son cours, enivrant l'œil d'effroi, — cataracte sans égale,
LXXII.
Belle dans son horreur ! mais suspendue sur cet abîme, au-dessous des rayons brillants du matin, de l'un à l'autre bord, Iris étend son arc radieux au sein de l'infernale tempête ; on dirait l'Espérance assise au chevet d'un mourant ; ses teintes n'ont point subi d'altération, et pendant qu'autour d'elle tout est agité par le délire des eaux, elle conserve sa sérénité, et l'éclat de ses couleurs n'en est point terni ; on croirait voir, au milieu de cette scène de désolation, l'Amour suivant d'un œil calme et serein les transports de la Démence.
LXXIII.
Me voici de nouveau dans les forêts des Apennins, ces Alpes enfants, qui exciteraient mon admiration si déjà n'avait frappé mes regards l'aspect plus imposant des Alpes maternelles, où sur des rocs plus escarpés le sapin se balance, où rugit le tonnerre des avalanches ; mais j'ai vu le Jungfrau lever son front couvert de neige, vierge de pas humains ; j'ai vu de près et de loin les glaciers du Mont-Blanc ; j'ai entendu les roulements de la foudre dans les montagnes de Chimari,
LXXIV.
Les anciens monts Acrocérauniens ; j'ai vu sur le mont Parnasse voler les aigles, qui semblaient les génies de ce lieu, prenant leur essor vers la gloire, tant était grande la hauteur à laquelle ils s'élevaient ; j'ai contemplé l'Ida avec les yeux d'un Troyen : l'Athos, l'Olympe, l'Etna, l'Atlas, ont diminué à mes regards l'importance de ces collines, à l'exception des cimes solitaires du Soracte, qui maintenant n'a point de neige, et a grand besoin de la lyre d'Horace.
LXXV.
Pour le recommander à notre souvenir ; il s'élève du milieu de la plaine comme une vague partie de loin, et qui, sur le point de se briser, reste un instant suspendue. Que d'autres interrogent leur mémoire, en exhumant avec ravissement des citations classiques, et fassent redire aux échos des sentences latines ; j'ai trop abhorré dans mon enfance l'ennuyeuse leçon apprise à contre-cœur, récitée mot pour mot, pour me plaire aux vers du poëte, et répéter avec plaisir
LXXVI.
Ce qui me rappelle la potion nauséabonde infligée chaque jour à ma mémoire. Vainement le progrès des années m'a enseigné depuis à méditer ce que j'avais appris ; l'impatience de mon jeune âge a enraciné mes premiers dégoûts ; ces chefs-d'œuvre ont perdu pour moi leur fraîcheur et leur charme avant que mon esprit pût goûter ce qu'il eût peut-être recherché de lui-même si on lui eût laissé la liberté de choisir ; il est trop tard maintenant pour guérir mes antipathies, et ce qu'alors je détestais, aujourd'hui je l'abhorre.
LXXVII.
Adieu donc, Horace, toi que j'ai tant haï, non par ta faute, mais par la mienne ; c'est un malheur que de comprendre, sans les goûter, tes chants lyriques, que de connaître les vers sans les aimer. Et pourtant nul moraliste ne nous révèle avec plus de profondeur notre vie courte et chétive ; nul poëte ne nous enseigne mieux les secrets de son art ; nul ne manie avec plus d'enjouement les traits de la satire, pénétrant la conscience, et, sans blesser notre cœur, y éveillant une émotion salutaire. Et cependant adieu. Je te quitte sur la cime du mont Soracte.
LXXVIII.
O Rome ! ô ma patrie ! ô cité de l'âme ! les orphelins du cœur doivent se tourner vers toi, mère solitaire d'empires expirés ! ils apprendront alors à renfermer dans leur sein leurs chétives douleurs. Que sont nos maux et nos souffrances ? Venez voir les cyprès, entendre le hibou, et frayer votre chemin à travers les débris des trônes et des temples, vous dont les tourments sont des malheurs d'un jour ! — un monde est à vos pieds, aussi fragile que votre poussière !
LXXIX.
La Niobé des nations ! la voila debout ! Mère sans enfants, reine découronnée, muette dans sa douleur, ses mains flétries tiennent une urne vide dont les siècles ont dispersé au loin la cendre sacrée ;la tombe des Scipions ne renferme point maintenant leur poussière ; les sépulcres mêmes sont veufs de leurs héroïques habitants. Vieux Tibre ! tu continues à couler à travers un désert de marbre ; lève-toi ! et de tes vagues jaunes fais un voile à sa détresse.
LXXX.
Le Goth, le chrétien, le temps, la guerre, l'inondation, l'incendie, ont abaissé tour à tour l'orgueil de la cité aux sept collines ; elle a vu les étoiles de sa gloire s'éteindre une à une, et les rois barbares fouler sous les pieds de leurs chevaux la route par laquelle le char des triomphateurs montait au Capitole ; temples et tours se sont écroulés sans laisser de trace : — chaos de ruines ! qui se reconnaîtra au sein de ce vide, et, éclairant d'un pâle rayon ces fragments obscurs, dira : « Là était, là est, » alors que partout règne une double nuit ?
LXXXI.
La double nuit des siècles et de l'Ignorance, fille de la Nuit, a enveloppé et enveloppe encore tout ce qui nous entoure ; là on ne marche qu'en tâtonnant. L'Océan a sa carte, les astres ont la leur, et la science les déroule dans son vaste giron ; mais Rome est un désert où nous n'avançons qu'à l'aide de souvenirs qui souvent nous égarent ; parfois nous battons des mains et nous écrions : « Eureka ! » Nous croyons découvrir quelque chose, et nous n'avons devant nous qu'un mirage trompeur de ruines.
LXXXII.
Hélas ! où est-elle la cité superbe ? Où sont les trois cents triomphes (10), et le jour où le poignard, dans la main de Brutus, surpassa en gloire l'épée du conquérant ? Qu'est devenue la voix de Tullius, la lyre de Virgile, le burin éloquent de Tite-Live ? Mais Rome revit dans les écrits de ces trois hommes ; tout le reste — est mort. Malheur à notre terre ! nous ne reverrons plus dans son regard l'éclat dont il brillait alors que Rome était libre !
LXXXIII.
O toi, dont le char roulait sur la route de la Fortune, victorieux Sylla ! toi qui commenças par vaincre les ennemis de ton pays avant d'écouter la voix de ta colère et de venger tes injures ; toi qui laissas s'accumuler la mesure de tes ressentiments jusqu'à ce que tes aigles planassent sur l'Asie abattue ; — toi qui d'un regard anéantissais des sénats, — toi qui fus Romain encore, malgré tous tes vices, car avec une sérénité expiatoire tu déposas plus qu'une couronne terrestre, —
LXXXIV.
Le laurier dictatorial, aurais-tu pu deviner à quelles chétives proportions serait réduit un jour ce qui faisait de toi plus qu'un mortel, et que Rome serait jetée si bas par d'autres que par des Romains, elle qui était proclamée éternelle, dont les guerriers ne s'armaient que pour vaincre ; elle qui couvrait la terre de son ombre superbe, et dont les ailes déployées touchaient aux deux bouts de l'horizon ; — elle, enfin, qu'on saluait du nom de toute-puissante ?
LXXXV.
Le premier des victorieux, ce fut Sylla ; mais notre Sylla, Cromwell, fut le plus sage des usurpateurs : lui aussi il balaya devant lui des sénats, pendant que sa hache, équarrissant le trône, en faisait un billot. — Immortel rebelle ! Voyez ce qu'il en coûte de crimes pour être libre un moment et vivre dans la postérité ! Mais sa destinée recèle une grande leçon morale : l'anniversaire de deux victoires le vit mourir ; le jour où il avait conquis deux royaumes le vit, plus heureux, rendre le dernier souffle.
LXXXVI.
Le trois septembre, qui l'avait fait roi, sauf la couronne, le fit doucement descendre du trône de la Force, et rendit son argile à la terre maternelle. La Fortune, en cette occasion, n'a-t-elle pas montré que la gloire, la puissance, tout ce que nous prisons le plus et que nous poursuivons à travers tant de fatigues, tout cela est à ses yeux un bien moins précieux que la tombe ? Si nous pensions comme elle, que la destinée de l'homme serait différente !
LXXXVII.
Et toi, statue imposante qui subsistes encore dans les formes austères d'une majestueuse nudité ; toi qui, au milieu des cris des meurtriers, vis tomber à tes pieds César sanglant, César s'enveloppant des plis de sa toge pour mourir avec dignité, victime offerte en holocauste sur tes autels par la reine des dieux et des hommes, la puissante Némésis ! Est-il mort en effet, et toi, Pompée, aussi ? Qu'avez-vous été tous deux ? Vainqueurs de rois sans nombre, ou simples marionnettes de théâtre ?
LXXXVIII.
Et toi que la foudre a frappée, nourrice de Rome ! louve, dont les mamelles de bronze semblent verser encore le lait de la victoire dans cette enceinte où, monument de l'art antique, tu apparais à nos regards ; mère au cœur fort ! le grand fondateur des Romains puisa son courage à ta sauvage mamelle ; sillonnée par le feu céleste de Jupiter, et les membres noircis encore par la foudre, — tu n'as donc point oublié tes devoirs de mère ? tu veilles donc encore sur tes immortels nourrissons ?
LXXXIX.
Oui ! — Mais ceux que tu as nourris sont morts ; ils ne sont plus, ces hommes de fer ; on a bâti des villes avec les débris de leurs sépulcres. Imitateurs de ce qui causait leur effroi, les hommes ont versé leur sang ; ils ont combattu et vaincu, et, plagiaires serviles des Romains, ils ont marché de loin dans la même voie ; mais nul n'a élevé sa puissance à la même hauteur ; nul, si on en excepte un homme orgueilleux qui n'est point encore dans la tombe, mais qui, vaincu par lui-même, est aujourd'hui l'esclave de ses esclaves. —
XC.
Dupe d'une fausse grandeur, espèce de César bâtard, il a suivi d'un pas inégal son antique modèle ; car l'âme du Romain avait été jetée dans un moule moins terrestre ; avec des passions ardentes, il avait un jugement froid et un immortel instinct qui rachetait les faiblesses d'un cœur tendre, mais intrépide ; parfois c'était Alcide filant aux pieds de Cléopâtre, — mais bientôt, rendu à lui-même,
XCI.
Il venait, voyait, vainquait ! Mais l'homme qui, traitant ses aigles comme des faucons dressés par le chasseur, leur apprit à fuir à la tête de ces bataillons gaulois qu'il avait tant de fois conduits à la victoire ; l'homme dont le cœur était sourd, et semblait ne jamais s'écouler lui-même ; cet homme-là était étrangement organisé. Il n'avait qu'une faiblesse, la dernière de toutes, — la vanité. — Il y avait de la coquetterie dans son ambition. — Il tendait — à quoi ? Que voulait-il ? Qu'il le dise lui-même !
XCII.
Il voulut être tout ou rien. — Ne pouvait-il pas attendre que la tombe lui assignât son niveau ? Encore quelques années, et il eût irrévocablement partagé le destin des Césars que foulent nos pas : c'est donc pour en venir là que le conquérant élève ses arcs de triomphe ! c'est pour cela que le monde est inondé comme autrefois d'un déluge de sang et de larmes ! déluge universel, où l'homme infortuné ne trouve point d'arche de salut, et dont les eaux ne baissent que pour déborder encore ! Grand Dieu ! envoyez-nous votre arc-en-ciel !
XCIII.
Quel fruit recueillons-nous de notre stérile existence ? Nous avons des sens étroits, une raison fragile, une vie courte ; la Vérité est une perle qui se plaît dans les profondeurs de l'Océan ; toutes choses sont pesées dans l'injuste balance de la Coutume ; l'Opinion est une reine toute-puissante dont le voile ténébreux enveloppe la terre : si bien que le bien et le mal ne sont que des accidents, et les hommes tremblent que leur jugement ne devienne trop éclairé, qu'on ne leur fasse un crime de leurs libres pensées, et que la terre n'ait trop de lumière.
XCIV.
Et c'est ainsi qu'ils végètent dans l'inertie et la misère, pourrissent de père en fils et de siècle en siècle, orgueilleux de leur nature avilie, et meurent en léguant leur démence héréditaire à la race nouvelle des esclaves à venir ; ceux-là combattront à leur tour pour le choix des tyrans : plutôt que d'être libres, ils verseront leur sang comme des gladiateurs, dans la même arène déjà couverte des cadavres de leurs frères, jonchée des feuilles du même arbre.
XCV.
Je ne parle pas des croyances de l'homme. — C'est une question qui reste entre l'homme et son Créateur. — Je parle de choses avérées, patentes et publiques ; — de choses dont chaque jour, chaque heure est témoin. — Je parle du double joug qu'on nous impose, des intentions avouées par la Tyrannie, de l'édit fulminé par les rois de la terre, devenus les copistes de celui qui naguère humilia leur orgueil et les réveilla en sursaut sur leur trône, homme couvert d'une immortelle gloire si à cela se fût borné son bras puissant.
XCVI.
Les tyrans ne peuvent-ils donc être vaincus que par des tyrans ? La Liberté ne pourra-t-elle trouver un champion et un fils semblable à celui que la Colombie vit apparaître alors que, nouvelle Pallas, elle naquit toute armée, vierge courageuse et pure ? Ou de telles âmes ne croissent-elles que dans le désert, dans les profondeurs des antiques forêts, auprès des cataractes mugissantes, sur cette terre où la Nature, mère affectueuse, sourit à Washington enfant ? La terre ne renferme-t-elle plus dans son sein de telles semences, ou l'Europe de tels rivages ?
XCVII.
Mais la France s'enivra de sang pour vomir le crime, et ses saturnales ont été funestes à la cause de la Liberté ; elles le seront dans tous les siècles et dans tous les climats ; car les jours de sang dont nous avons été témoins, le mur de diamant élevé par l'Ambition entre l'homme et ses espérances, et le drame honteux joué dernièrement sur la scène du monde, sont devenus le prétexte d'une oppression éternelle, qui dépouille de sa fleur l'arbre de la vie, et condamne l'humanité au pire des destins, — à une seconde chute.
XCVIII.
Néanmoins, ô Liberté ! ta bannière en lambeaux continue à flotter, et, pareille à la foudre, elle s'avance contre le vent ; le clairon de ta voix, aujourd'hui affaiblie et mourante, retentira plus fort après la tempête. Ton arbre a perdu ses fleurs ; son écorce, mutilée par la hache, semble rude et flétrie ; mais il a conservé sa sève, et ses semences sont déposées profondément jusque dans le sol du Nord ; attendons ; un printemps meilleur amènera des fruits moins amers.
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XCIX.
Il est une vieille tour ronde et d'un style sévère, forte comme une citadelle (11) ; ses remparts de pierre suffiraient pour arrêter la marche d'une armée. Elle s'élève solitaire, munie encore de la moitié de ses créneaux, avec le lierre qui la couvre depuis deux mille ans, guirlande de l'Éternité, qui jette sur les débris du temps la parure de son vert feuillage. — Qu'était cette forteresse ? Quel trésor est enfoui et caché dans ses caveaux ? — Le tombeau d'une femme.
C.
Mais qui était-elle, cette reine des morts qui a un palais pour tombe ? Fut-elle chaste et belle, digne de la couche d'un roi, — ou plus encore, — d'un Romain ? De quelle race de guerriers et de héros fut-elle mère ? À quelle fille transmit-elle sa beauté ? Comment a-t-elle vécu ? — Comment a-t-elle aimé ? Comment est-elle morte ? Est-ce pour consacrer la mémoire d'une destinée plus que mortelle, qu'on l'a ainsi honorée et déposée dans cette magnifique sépulture, où n'oseraient pourrir de vulgaires dépouilles ?
CI.
Fut-elle de celles qui aiment leur époux, ou de celles qui aiment l'époux d'un autre ? car il s'est trouvé de ces femmes-là, même dans les temps antiques, si nous en croyons les annales de Rome. Eut-elle la gravité de Cornélie, ou l'air léger de la gracieuse reine d'Égypte ? Aima-t-elle le plaisir ? — ou lui fit-elle la guerre, inébranlable dans sa vertu ? Inclina-t-elle aux tendres sentiments du cœur, ou, plus sage, refusa-t-elle d'admettre l'amour dans ses douleurs ? — Car les affections sont ainsi.
CII.
Peut-être qu'elle mourut jeune ; peut-être qu'elle succomba sous des chagrins bien plus lourds que la tombe colossale qui pèse sur sa cendre légère. Un nuage s'étendit sur sa beauté ; la tristesse empreinte dans son œil noir annonça par avance le destin que le ciel réserve à ceux qu'il aime, — une mort prématurée ; et cependant le soir de sa vie s'embellit de l'éclat du soleil couchant, clarté maladive, hespérus des mourants, qui imprime à la joue fanée le rouge de la feuille d'automne.
CIII.
Peut-être aussi qu'elle mourut âgée ; — après avoir survécu à tout, à ses charmes, à ses proches, à ses enfants. — Les longues tresses de ses cheveux blancs lui rappelaient encore quelque chose de l'époque où leurs boucles élégantes faisaient son orgueil, où l'éclat de sa beauté attirait sur elle l'envie, l'admiration et les regards de Rome. Mais où s'égarent nos conjectures ! — Tout ce que nous savons, c'est que Métella est morte l'épouse du plus riche des Romains ; et voilà le monument que lui a élevé l'orgueil ou l'amour de son époux !
CIV.
O tombe ! je ne sais pourquoi, mais en restant ainsi près de toi, je me figure que j'ai connu celle que tu recouvres, et le passé me revient en mémoire. Une harmonie connue arrive jusqu'à moi ; seulement, le ton en est changé et solennel, comme lorsque le vent nous apporte le prolongement lointain du tonnerre expirant. Je suis tenté de m'asseoir à côté de cette pierre tapissée de lierre, et d'y rester jusqu'à ce que mon imagination échauffée ait donné un corps à mes pensées, et évoqué des formes du sein de ces flottants débris du naufrage des temps ;
CV.
Jusqu'à ce qu'avec les planches éparses sur les rochers, elle m'ait construit une nacelle d'espérance pour affronter une fois encore l'Océan, et le choc des vagues bruyantes, et le mugissement sans fin qui assiége la rive solitaire où est venu échouer tout ce qui m'était cher. Mais lors même que des débris de la tempête je parviendrais à me construire une barque grossière, où tournerais-je ma proue ? À l'exception de ce qui est ici, il n'est point de patrie, d'espérance, de vie qui puisse me sourire.
CVI.
Que les vents hurlent donc ! leur harmonie me bercera, tempérée la nuit par le cri des hiboux, tel que je l'entends maintenant à travers l'ombre qui commence à s'étendre sur la demeure de ces oiseaux des ténèbres ; ils se répondent les uns au autres sur le mont Palatin ; ouvrant de grands yeux gris et brillants, et battant des ailes. — En un tel lieu, que sont nos chétives douleurs ? Je ne saurais compter les miennes.
CVII.
Le cyprès, le lierre et le violier entrelacés en masse compacte, des buttes de terre amoncelées où furent jadis des appartements, des arceaux écroulés, des fragments de colonnes, des voûtes comblées, des fresques dans des souterrains humides où les hiboux viennent chercher les ténèbres de la nuit : — sont-ce des temples, des bains, des salles ? Prononce qui pourra ; tout ce que les recherches de la Science lui ont fait découvrir, c'est que ce sont des murs. — Voilà le mont impérial ! Ainsi tombent les puissants.
CVIII.
C'est là la moralité de toutes les histoires ; c'est l'éternelle répétition du passé. D'abord la liberté, puis la gloire ; — après elle, la richesse, le vice, la corruption ; — enfin la barbarie. Et l'histoire, avec tous ses vastes volumes, n'a qu'une seule page ; — et c'est ici surtout qu'il faut la lire, ici où la Tyrannie fastueuse accumula tous les trésors, toutes les délices que pouvaient désirer les yeux, les oreilles, le cœur, l'âme, toutes les jouissances exprimables. — Mais arrière les paroles ; approchez !
CIX.
C'est de l'admiration qu'il faut ici, — c'est de l'enthousiasme, — du mépris, — du rire, — des larmes ; — car ici il y a place pour tous ces sentiments divers. — Homme, balancier suspendu entre un sourire et une larme, des siècles et des empires sont entassés dans cet espace ; cette montagne aplanie soutenait une pyramide de trônes, et les insignes de la gloire la couronnaient d'un tel éclat, que les feux du soleil y puisaient une splendeur plus vive ! Où sont maintenant ses palais d'or ? Où sont ceux qui osèrent les construire ?
CX.
Tullius fut moins éloquent que toi, colonne sans nom, dont la terre recouvre la base ! Où sont les lauriers qui paraient le front de César ? Couronnez-moi avec le lierre de sa tombe. À qui assignerons-nous cet arc-de-triomphe ou cette colonne que j'ai devant moi ? À Titus ? À Trajan ? Non, — mais au temps : trophées, colonnes, il déplace tout en se jouant ; la statue d'un apôtre s'installe sur l'urne impériale où des cendres dormaient, sublimes,
CXI.
Dans leur sépulture aérienne, sous le ciel bleu de Rome, voisines des étoiles ; l'esprit qui les animait était digne du séjour des astres. Il fut le dernier qui donna des lois à la terre entière, au monde romain ; nul après lui ne soutint ce fardeau, nul ne conserva ses conquêtes. Il fut plus qu'un Alexandre ; exempt d'intempérance, pur du sang de ses amis, son front serein brilla sur le trône de toutes les vertus. — Aujourd'hui encore le nom de Trajan est adoré.
CXII.
Où est la colline des triomphes, le haut lieu où Rome embrassait ses héros ? Où est la roche Tarpéienne, digne terme où venait aboutir la trahison, promontoire d'où le traître précipité guérissait son ambition ? Est-ce bien ici que les vainqueurs déposaient leurs dépouilles ? Oui ; et là-bas, dans cette plaine, dorment mille ans de factions réduites au silence. Voilà le Forum qu'ont illustré tant d'immortels accents ; — dans l'air éloquent, la parole de Cicéron respire encore !
CXIII.
Champ de bataille où régnèrent la liberté, les factions, la gloire et le carnage : là s'exhalèrent les passions d'un peuple fier, depuis la première heure de sa domination naissante jusqu'au jour où le monde n'offrit plus rien à conquérir ; mais, longtemps avant cette époque, la Liberté s'était voilé le visage, et l'Anarchie avait usurpé ses attributs ; jusqu'au jour où un soldat audacieux pût impunément fouler aux pieds un sénat d'esclaves muets, ou acheter les voix vénales de lâches plus vils encore.
CXIV.
Détournons nos regards de tous ces tyrans, et reportons-nous vers le dernier tribun de Rome, vers toi qui voulus effacer de son front des siècles de honte, — toi, l'ami de Pétraque, — l'espoir de l'Italie, Rienzi ! le dernier des Romains ! Tant qu'il poindra une feuille sur le tronc flétri de l'arbre de la Liberté, qu'elle serve à décorer la tombe de l'orateur du Forum, — du chef du peuple, — de ce nouveau Numa, — dont le règne, hélas ! fut trop court.
CXV.
Égérie ! douce création d'un mortel qui, pour reposer sa tête, n'a rien trouvé sur la terre d'aussi beau que ton sein idéal, qui que tu sois, ou aies été, — jeune aurore aérienne, nymphe imaginaire d'un amant au désespoir ; ou peut-être beauté terrestre, objet des hommages d'un adorateur au-dessus du commun des hommes ; où que tu aies pris naissance, tu fus une belle pensée revêtue d'une forme charmante.
CXVI.
La mousse de ta fontaine est encore arrosée par ton onde pure, ton onde élyséenne. Ta grotte protège le cristal limpide dont la surface, que n'ont point ridée les ans, réfléchit le doux génie de ce lieu ; les œuvres de l'art ne défigurent plus cette verte et sauvage rive ; tes ondes délicates ne dorment plus emprisonnées dans le marbre ; elles jaillissent doucement, avec un suave murmure, de la base de ta statue brisée, et serpentent çà et là ; la fougère et le lierre
CXVII.
Rampent entrelacés dans un beau désordre ; les arbres en fleurs couvrent comme d'un vêtement les collines verdoyantes ; le lézard aux yeux vifs frétille dans le gazon, et les chants des oiseaux de l'été saluent votre passage ; des fleurs aux fraîches couleurs, aux genres variés, semblent vous conjurer de suspendre votre marche, et leurs mille teintes forment comme une vaste féerie qui danse au souffle de la brise ; la violette odorante, caressée par le souffle du ciel, semble dans ses yeux bleus réfléchir son azur.
CXVIII.
C'est ici, dans cette retraite enchantée, que tu habitas, Égérie ! ici que battait ton cœur céleste en entendant de loin les pas de ton mortel adorateur ; minuit étendait son dais étoilé sur ces mystérieuses entrevues, et t'asseyant auprès de ton bien-aimé, qu'arrivait-il alors ? Cette grotte semble formée exprès pour recevoir une déesse amoureuse, pour servir d'asile à un saint amour, — le plus ancien de tous les oracles.
CXIX.
As-tu donc, en effet, répondant à sa tendresse, uni un cœur céleste à un cœur d'homme, et partagé avec d'immortels transports cet amour qui meurt comme il naît, avec un soupir ? Ton art a-t-il pu les rendre immortels, donner la pureté du ciel aux joies de la terre, sans émousser le dard lui ôter son venin, — cette satiété qui détruit tout, — et déraciner de l'âme les herbes homicides qui l'encombrent ?
CXX.
Hélas ! nos jeunes affections s'épanchent en pure perte, ou ne fécondent qu'un désert : il n'en sort qu'un luxe funeste de plantes parasites, qu'une ivraie hâtive, gâtée au cœur bien que charmant la vue, que des fleurs dans le sauvage parfum desquelles nous ne respirons que des agonies, des arbres qui distillent du poison ; ce sont là les plantes qui naissent sous les pas de la Passion, alors qu'elle prend son vol dans le désert du monde, haletante et en quête de je ne sais quel fruit céleste interdit à nos vœux.
CXXI.
O Amour ! tu n'es point un habitant de ce monde : — séraphin invisible, nous croyons en toi ; c'est une religion qui a pour martyrs les cœurs brisés ; mais jamais l'œil nu ne t'a vu, jamais il ne te verra tel que tu dois être. L'esprit de l'homme t'a créé, comme il a peuplé les cieux, avec les rêves de son imagination et de ses désirs ; cette forme, cette image qu'il a donnée à une pensée, poursuit sans cesse l'âme altérée, — brûlante, — fatiguée, — torturée, — déchirée.
CXXII.
L'esprit languit amoureux de son propre ouvrage, et s'éprend d'une fiévreuse passion pour des créations mensongères : — où sont, où sont les formes qu'a saisies le génie du sculpteur ? Dans lui seul. La nature peut-elle rien montrer d'aussi beau ? Où sont les charmes et les vertus que nous imaginons dans la jeunesse, que nous poursuivons dans l'âge mûr, paradis que nous nous désolons de ne pouvoir atteindre, qui s'égare le pinceau et la plume, et désespère l'écrivain qui tente de la reproduire ?
CXXIII.
L'amour est un délire : — c'est la démence du jeune âge ; mais le remède est encore plus amer ; quand nous voyons s'évanouir l'un après l'autre les charmes dont nous avions revêtu nos idoles, quand nous ne voyons que trop clairement qu'elles n'avaient de mérite et de beauté que dans l'œuvre idéale de notre imagination, nous n'en continuons pas moins à rester sous le charme ; nous nous sentons entraînés, et, après avoir semé le vent, nous recueillons la tempête ; le cœur opiniâtre, une fois son alchimie commencée, se croit toujours à deux doigts du trésor qu'il convoite : — il n'est jamais plus riche que lorsqu'il touche à la misère.
CXXIV.
Nous nous flétrissons dès notre aurore, sans cesse haletants, — défaillants, — malades ; notre but nous échappe, — notre soif n'est point étanchée, et cependant jusqu'au dernier moment, au bord même de notre tombe, un doux fantôme nous attire, image du bonheur que nous avons cherché dès le commencement ; mais c'est trop tard, — et nous nous sentons doublement maudits. Amour, ambition, avarice, — tout cela est même chose, tout cela est illusoire, tout cela funeste, — également funeste ; — sous des noms différents, ce sont les mêmes météores, et la mort est la fumée sombre où s'évanouit leur flamme.
CXXV.
Il en est peu, — il n'en est point qui trouvent ce qu'ils aiment ou auraient pu aimer ; le hasard, un contact aveugle, et l'impétueux besoin d'aimer, ont écarté des antipathies — qui reviendront bientôt, envenimées encore par des torts irrévocables : et la Circonstance, déesse stupide qui se méprend sans cesse, armée de sa baguette crochue, évoque et fait naître les maux qui nous menacent ; l'Espérance, touchée par son talisman, tombe en poussière, — cette poussière que tous nous avons foulée.
CXXVI.
Notre vie est une fausse nature. — Il n'est pas dans l'harmonie des choses, ce cruel arrêt, ce stigmate indélébile du péché, cet immense upas, cet arbre dont l'ombre donne la mort, qui a pour racine la terre, pour feuillage et pour branches le ciel, d'où découle sur le genre humain une pluie de calamités, — la maladie, — la mort, — l'esclavage, — tous les maux que nous voyons, — et, plus cruels encore, tous ceux que nous ne voyons pas ; — blessures incurables qui palpitent dans l'âme, — douleurs toujours nouvelles que nous portons au cœur.
CXXVII.
Toutefois pensons hardiment : — c'est un lâche abandon de la raison que d'abdiquer notre droit de penser ; c'est notre unique et dernier refuge ; ce droit, du moins, je veux le conserver ; en vain depuis notre naissance cette faculté divine est enchaînée, torturée, — claquemurée, bâillonnée, emprisonnée, élevée dans l'ombre, de peur que le jour de la vérité ne perce jusqu'à elle ; un temps vient où la lumière, avant que nous soyons préparés à la recevoir, brille à nos regards d'un éclat trop vif ; car le temps et la science guérissent la cécité.
CXXVIII.
Arcades sur arcades ! On dirait que Rome, rassemblant tous les trophées de son histoire, a voulu réunir dans un seul monument tous ses arcs triomphaux ; c'est le Colysée ; la lune semble un flambeau placé là exprès pour l'éclairer ; il n'y a qu'une lumière divine qui soit digne de briller sur cette mine de méditations, mine longtemps explorée, toujours inépuisable ; le sombre azur d'une nuit d'Italie, ce firmament dont les teintes
CXXIX.
Ont une voix et nous parlent du ciel, flotte au-dessus de ce vaste et merveilleux monument, et ombre sa gloire. Un sentiment respire dans les choses de la terre que le Temps a courbées, là où il a appuyé sa main, mais brisé sa faux ; il y a dans les créneaux en ruine une puissance, une magie devant laquelle le moderne palais doit incliner sa magnificence, et attendre des siècles ce qu'eux seuls peuvent lui donner.
CXXX.
O Temps ! qui embellis les morts, qui ornes les ruines ; baume unique, seule consolation du cœur qui a saigné, réformateur de nos jugements erronés, seule pierre de touche de la vérité et de l'amour, — seul philosophe, car les autres ne sont que des sophistes, — toi dont la justice, bien que différée, trouve toujours son heure ; ô Temps, qui nous venges ! j'élève vers toi mes mains, mes yeux, mon cœur ; accorde-moi une grâce !
CXXXI.
Au milieu de ces débris où tu t'es fait un temple, tout plein d'une divine tristesse, parmi des offrandes plus dignes de toi, j'ose apporter la mienne : ce sont les ruines de mes années, faibles en nombre, mais abondantes en vicissitudes. — Si jamais tu m'as vu trop présomptueux, ne m'entends pas ; mais si j'ai porté avec calme la bonne fortune, et réservé ma fierté pour l'opposer à la haine, qui ne me vaincra jamais, fais que je n'aie pas vainement porté cet acier dans mon cœur. — Eux, ne pleureront-ils pas ?
CXXXII.
Et toi, qui n'as jamais laissé impunies les injustices humaines, puissante Némésis ! toi qui appelas les Furies du sein de l'abîme, et les envoyas hurler et siffler autour d'Oreste, en punition de la vengeance dénaturée infligée par son bras, vengeance qui eût été juste de la part d'une main moins chère ; — dans cette enceinte où l'antiquité t'offrit longtemps ses hommages ; — ici où tu as autrefois régné, je t'évoque du sein de ta poussière ! N'entends-tu pas la voix de mon cœur ? Éveille-toi ! il le faut, tu le dois !
CXXXIII.
Ce n'est pas que les fautes de mes pères ou les miennes ne m'aient peut-être mérité la blessure dont je saigne intérieurement ; et si une main juste me l'eût infligée, je la laisserais librement couler ; mais la terre ne boira pas mon sang ; c'est à toi que je le consacre. — Je te confie ma vengeance ; l'occasion s'en présentera ! et si je ne l'ai point exercée moi-même, par respect pour... — n'importe ; je dors, mais toi, tu veilleras.
CXXXIV.
Et si j'élève aujourd'hui ma voix, ce n'est pas que je recule devant la souffrance ; qu'il parle, celui qui m'a vu courber le front, ou qui a remarqué que les tourments de mon âme l'aient laissée plus faible. Mais je veux déposer ici un souvenir de moi... Les paroles que je trace en ce moment ne se disperseront pas dans les airs, alors même que je ne serai plus que poussière ; l'avenir donnera satisfaction à la colère prophétique qui m'a dicté ces vers, et il est des têtes sur lesquelles pèsera le poids de ma malédiction !
CXXXV.
Ma malédiction sera de leur pardonner. — N'ai-je pas eu, — je t'en prends à témoin, ô terre ! ô ma mère ! et toi aussi, ô ciel ! — n'ai-je pas eu à lutter contre ma destinée ? N'ai-je point souffert des choses qu'il m'a fallu pardonner ? N'a-t-on pas desséché mon cerveau, déchiré mon cœur, sapé mes espérances, flétri mon nom, gaspillé la vie de ma vie ? Et si je n'ai pas été poussé jusqu'au désespoir, c'est que je n'étais pas complétement fait de l'argile qui pourrit dans les âmes de ceux au-dessus desquels je plane.
CXXXVI.
Depuis les plus graves outrages jusqu'aux petites perfidies, n'ai-je pas vu de quoi les êtres à face humaine sont capables ? depuis l'effroyable rugissement de la calomnie écumante, jusqu'au chuchotement d'une vile coterie de reptiles distillant adroitement leur venin, Janus à double visage, qui, suppléant à la parole par le langage des yeux, savent mentir sans dire un mot, et à l'aide d'un haussement d'épaules ou d'un soupir affecté, font accepter à des sots leurs calomnies silencieuses (12) ?
CXXXVII.
Mais j'ai vécu, et n'ai pas vécu en vain : mon esprit peut perdre de sa force, mon sang de sa chaleur, mon corps peut succomber jusque dans ses efforts pour dompter la douleur ; mais il y a dans moi quelque chose contre lequel la douleur et le temps ne peuvent rien, quelque chose qui vivra quand je ne serai plus. Ce je ne sais quoi d'immatériel, auquel ils ne songent pas, semblable au souvenir des sons d'une lyre muette, planera sur leur âme attendrie ; et éveillera dans des cœurs aujourd'hui de marbre le tardif remords de l'amour.
CXXXVIII.
Le sceau est apposé. — Maintenant salut, redoutable divinité sans nom, mais toute-puissante, qui erres dans cette enceinte à l'heure sombre de minuit ! toi dont la présence inspire un recueillement bien différent de la crainte, tu te plais aux lieux où des murs croulants sont couverts de leurs manteaux de lierre, et tu donnes aux ruines un charme de solennité si intime et si profonde, que nous nous identifions avec ce qui a été, nous faisons partie du tableau dont nous devenons les invisibles témoins.
CXXXIX.
Ces lieux ont entendu le bourdonnement des nations empressées, le murmure de la pitié ou les acclamations bruyantes, au moment où l'homme tombait immolé par l'homme. Et pourquoi immolé ? Pourquoi ? parce que tels étaient les lois du cirque sanglant et le bon plaisir impérial. — Pourquoi non ? Qu'importe, si nous devons servir de pature aux vers, que nous tombions sur un champ de bataille ou dans un cirque ? Tous deux ne sont que des théâtres où pourrissent les principaux acteurs.
CXL.
Je vois le gladiateur étendu devant moi ; sa main soutient le poids de son corps ; son front mâle consent à la mort, mais dompte la douleur ; sa tête penchée s'affaisse par degrès ; à son flanc une large blessure laisse échapper une à une les dernières gouttes de son sang, pesantes comme les premières d'une pluie d'orage ; voilà maintenant que l'arène tourne autour de lui. — Il a cessé de vivre avant qu'ait cessé de retentir la clameur inhumaine qui salue le misérable vainqueur.
CXLI.
Il l'a entendue, mais il l'a dédaignée. — Ses yeux étaient avec son cœur, et son cœur était bien loin. Il n'a point regretté la vie qu'il perdait, la victoire qui lui échappait : ses regards se reportaient vers sa hutte grossière, sur la rive du Danube ; là jouaient ses petis barbares, là était leur mère, l'épouse du Dace, — et lui, leur père, égorgé pour amuser les Romains ! — Tout cela traversait sa pensée pendant que coulait son sang ! — Sa mort restera-t-elle sans vengeance ? Goths, levez-vous, et venez assouvir votre fureur !
CXLII.
Mais ici où le meurtre respirait la vapeur du sang ; ici où la foule des nations encombrait toutes les issues et mugissait ou murmurait comme le torrent des montagnes, selon que ses flots jaillissent ou serpentent ; ici où des millions de Romains rendaient, par leur approbation ou leur blâme, un arrêt de vie ou de mort, jeu cruel de la populace, ma voix seule retentit en ce moment ; — la faible lueur des étoiles ne tombe que sur une arène vide, — des gradins écroulés, — des murs affaissés, — et des galeries où le bruit de mes pas est répété par des échos sonores.
CXLIII.
Des ruines, — et quelles ruines ! de leurs débris on a construit des murs, des palais, presque des villes ; et cependant, quand on passe devant l'énorme squelette, on se demande ce qu'on a pu lui enlever. A-t-on dépouillé cette enceinte, ou l'a-t-on seulement déblayée ? Hélas ! quand on approche du colossal édifice, la destruction étale aux regards ses blessures : elle ne supporte point la clarté du jour, dont l'éclat est trop brillant pour tous les objets que le temps et l'homme ont dévastés.
CXLIV.
Mais quand la lune, ayant atteint la plus haute des arcades, s'y arrête doucement ; quand les étoiles scintillent à travers les fentes des ruines, et que la brise nocturne balance silencieusement l'immense guirlande de lierre qui couronne les murs grisâtres, comme le laurier sur le front chauve du premier des Césars ; lorsque dans l'air brille une lumière douce et sereine dont la vue n'est pas éblouie, alors les morts s'élèvent dans cette magique enceinte : des héros ont foulé ce sol, c'est sur leur cendre que vous marchez.
CXLV.
« Tant que sera debout le Colysée, Rome sera debout ; quand tombera le Colysée, Rome tombera ; et avec Rome tombera le monde. » Ainsi s'exprimaient, en présence de cette vaste maraille, les pèlerins d'Albion, du temps des Saxons, que nous appelons anciens ; et ces trois choses mortelles sont encore sur leurs fondements, sans la moindre altération : Rome et sa ruine irrévocable, le monde, cette vaste caverne — de voleurs, ou de ce qu'on voudra.
CXLVI.
Simple, majestueux, sévère, austère, sublime ; — basilique de tous les saints, temple de tous les dieux, depuis Jupiter jusqu'à Jésus ; monument que le temps a épargné et embelli ; toi qui lèves un front tranquille, pendant qu'autour de toi les arcs de triomphe et les empires s'écroulent ou chancellent, et que l'homme, à travers une route d'épines, marche à la poussière du tombeau ; — dôme glorieux ! dois-tu durer toujours ? Sur toi le temps a brisé sa faux, les tyrans leur verge de fer, — ô sanctuaire et patrie des arts et de la piété, Panthéon ! orgueil de Rome !
CXLVII.
Monument de jours plus glorieux et de ce que l'art a de plus noble, dégradé, mais parfait encore, ton enceinte imprime à tous les cœurs un recueillement religieux ; tu offres à l'art un modèle : pour celui que l'amour de l'antiquité conduit à Rome, la Gloire verse ses rayons à travers l'ouverture de ton dôme ; pour les âmes religieuses, voilà des autels ; et ceux qui honorent le génie peuvent reposer leurs regards sur les images des grands hommes dont les bustes les entourent.
CXLVIII.
Voici un cachot : à travers l'ombre obscure, qu'aperçois-je ? Rien. Regardons encore ! Deux ombres se dessinent lentement à ma vue. — Fantômes de l'imagination ! Non, je les vois distinctement : — c'est un vieillard et une femme jeune et belle, fraîche comme une mère qui nourrit, et dans les veines de laquelle le sang se transforme en nectar. — Mais que fait-elle ? Pourquoi ce sein découvert, cette mamelle blanche et nue ?
CXLIX.
Un lait pur gonfle ces deux sources de vie, où sur le cœur et dans le cœur d'une femme nous avons puisé notre premier, notre plus doux aliment, alors que l'épouse, heureuse d'être mère, dans l'innocent regard de son enfançon ou dans le petit cri qu'arrache à sa lèvre agacée, non la douleur, mais un léger délai, aperçoit une joie que l'homme ne peut comprendre, et sur sa tige naissante voit poindre les feuilles de son jeune bouton. — Ce que le fruit sera plus tard, — je l'ignore : — Caïn était le fils d'Ève.
CL.
Ici c'est à un vieillard que la Jeunesse offre pour aliment le lait qu'elle en a reçu : c'est envers son père qu'elle acquitte la dette de sang contractée à sa naissance. Non, il ne mourra pas tant que dans ces veines chaudes et charmantes le feu de la santé et d'un sentiment sacré alimentera ce fleuve nourricier, ce Nil de la nature, auquel l'Égypte ne saurait comparer le sien. À ce sein affectueux bois la vie, ô vieillard ! le ciel même n'a pas de breuvage si doux.
CLI.
La fable de la Voie Lactée n'a pas la pureté de cette histoire : c'est une constellation dont les rayons sont plus doux ; et la sainte Nature triomphe bien plus dans ce renversement de ses lois que dans l'abîme étoilé où brillent des mondes lointains ! — O la plus sainte des nourrices ! nulle goutte de ce pur nectar ne se perdra : toutes iront au cœur de ton père, retournant à leur source pour y ramener la vie, comme nos âmes affranchies vont se réunir au grand Tout.
CLII.
Tournons-nous vers le môle d'Adrien, impérial plagiaire des pyramides de la vieille Égypte, copiste colossal de leur difformité ; Adrien dont le caprice, prenant les énormes constructions du Nil pour modèle, condamna l'artiste à bâtir pour des géants, et à élever cet édifice pour recueillir sa vaine poussière, sa cendre chétive. Comme le philosophe sourit de pitié en voyant à une œuvre aussi gigantesque une aussi mince origine !
CLIII.
Mais voici le dôme, — l'admirable et vaste dôme auprès duquel le temple de Diane ne serait qu'une cellule, — temple majestueux du Christ, élevé sur la tombe de son martyr ! J'ai vu la merveille d'Éphèse : — ses colonnes étaient éparses dans le désert, l'hyène et le chacal s'abritaient à leur ombre ; j'ai vu la coupole de Sainte-Sophie refléter sur sa masse brillante les rayons du Soleil, et j'ai promené mes regards dans son enceinte sacrée pendant que l'usurpateur musulman y faisait sa prière.
CLIV.
Mais toi ! entre tous les temples anciens et modernes, tu t'élèves seul et sans rival, sanctuaire digne du Dieu saint, du vrai Dieu. Depuis la ruine de Sion, alors que Jéhovah abandonna la cité de son choix, de toutes les constructions terrestres élevées à sa gloire, en est-il d'un aspect plus sublime ? Majesté, puissance, gloire, force, beauté, tout est réuni dans cette arche éternelle du vrai culte.
CLV.
Entrez, vous n'êtes point accablé de sa grandeur ; et pourquoi ? Elle n'est point diminuée ; mais votre âme, agrandie par le génie de ce lieu, a pris des proportions colossales, et ne peut se trouver à l'aise que dans le sanctuaire qui consacre les espérances de son immortalité ; et vous, un jour viendra que, si vous en êtes jugé digne, vous verrez votre Dieu face à face comme vous voyez maintenant son Saint des Saints, et vous ne serez point anéanti par son regard.
CLVI.
Vous avancez ; — mais à chaque pas que vous faites, l'édifice s'élargit, comme une montagne élevée dont la hauteur semble croître à mesure que vous la gravissez. Sa gigantesque élégance vous faisait illusion. Le vaste édifice augmente, — en conservant la beauté de ses proportions ; — l'harmonie se joint à l'immensité ; de riches marbres, — des tableaux plus riches encore, — des autels où brûlent des lampes d'or, — et ce dôme orgueilleux, édifice aérien qui rivalise avec les plus beaux monuments de la terre, bien que leurs fondements s'appuient sur un sol solide, — et qu'il semble, lui, appartenir à la région des nuages.
CLVII.
Vous ne voyez pas tout. Il faut décomposer ce grand tout, et contempler chaque partie séparément : de même que l'Océan creuse dans ses rivages mille sinuosités qui, toutes, méritent nos regards, de même ici il faut concentrer votre attention sur chaque objet isolé, maîtriser votre pensée jusqu'à ce que vous ayez gravé dans votre mémoire ses éloquentes proportions, et dérouler graduellement ce tableau glorieux que dès l'abord vous n'avez pu saisir dans son ensemble,
CLVIII.
Non par sa faute, mais par la vôtre : nos sens extérieurs ne peuvent percevoir les objets que progressivement. Nous ne pouvons trouver d'expression pour nos sentiments les plus intenses ; de même cet imposant et resplendissant édifice trompe d'abord notre vue éblouie, et défie, par sa grandeur sans égale, la petitesse de notre nature, jusqu'à ce que, grandissant avec lui, notre âme s'élève peu à peu au niveau de l'objet qu'elle contemple.
CLIX.
Arrêtez-vous et instruisez-vous ! il y a dans cet examen plus que la satisfaction de la surprise, plus que le recueillement inspiré par la sainteté du lieu, plus que l'admiration pour l'art et les grands maîtres qui élevèrent un monument supérieur à tout ce que le passé a jamais pu exécuter ou concevoir ; la source du sublime découvre ici ses profondeurs ; l'esprit de l'homme peut y puiser, en recueillir le sable d'or, et apprendre ce que peuvent les grandes conceptions du génie.
CLX.
Allons maintenant au Vatican, assister au spectacle de la douleur ennoblie dans les tortures de Laocoon ; — allons-y voir la tendresse d'un père et l'agonie d'un mortel, réunies à la patience d'un dieu : — inutile est la lutte, inutile l'effort du vieillard contre les nœuds redoublés et la redoutable étreinte du dragon ; la longue et venimeuse chaîne rive autour de lui ses vivants anneaux, — l'énorme reptile accumule douleur sur douleur et étouffe les cris de ses victimes.
CLXI.
Ou bien voyez le dieu à l'arc infaillible, le dieu de la vie, de la poésie et de la lumière, — le soleil sous la forme humaine ! On lit sur son front radieux la victoire qu'il a remportée ; la flèche vient d'être décochée, brillante de la vengeance d'un immortel : un beau dédain anime ses yeux et gonfle ses narines. La puissance et la majesté éclatent dans toute sa personne, et son seul regard nous révèle un dieu.
CLXII.
Mais ses formes délicates, — qu'on dirait rêvées dans la solitude par l'amour de quelque nymphe dont le cœur soupiraît pour un immortel amant et s'absorbait dans cette vision ; — ses formes expriment tout ce que notre imagination, dans son vol le plus aérien, a jamais pu créer de beauté idéale, alors que toutes les pensées étaient des envoyés du ciel, — des rayons d'immortalité rangés autour de nous en cercle étoilé, pour se réunir ensuite et réaliser l'image d'un dieu.
CLXIII.
Et s'il est vrai que Prométhée ait ravi au ciel le feu qui nous anime, il a acquitté notre dette, l'artiste au génie duquel ce marbre poétique a conféré une immortelle gloire ; — si la main qui l'exécuta est mortelle, elle ne l'est pas, la pensée qui le conçut : le temps lui-même lui a donné une consécration sainte ; il ne lui a pas réduit en poussière une seule boucle de sa chevelure ; — les années n'ont point laissé sur lui leur empreinte, et il respire encore la flamme divine que mit en lui son auteur.
CLXIV.
Mais où est-il, le pèlerin héros de mon poëme, celui dont le nom présidait autrefois à mes chants ? Il me semble qu'il est bien lent à se montrer. Il n'est plus : — voilà ses dernières paroles. Son pèlerinage est terminé, ses visions finies ; il rentre lui-même dans le néant, — si toutefois on a jamais pu le classer parmi les êtres qui vivent et souffrent, s'il a jamais été autre chose qu'une création imaginaire. — N'en parlons plus ; — son ombre se perd dans le gouffre de la destruction,
CLXV.
Qui enveloppe dans son redoutable linceul ombre, substance, vie, tout ce qui est notre partage ici-bas, et étend sur le monde ce grand voile noir à travers lequel toutes choses apparaissent comme des fantômes ; et un nuage s'abaisse entre nous et tout ce qui a brillé, jusqu'à ce que la gloire elle-même n'est plus qu'un sombre crépuscule, et fait luire à peine une mélancolique auréole sur la limite des ténèbres ; lueur plus triste que la plus triste nuit, car elle nous trouble la vue,
CLXVI.
Et nous envoie dans l'abîme nous enquérir de ce que nous serons quand notre être sera réduit à quelque chose de moins que sa misérable essence actuelle, et rêver de gloire, et effacer la poussière d'un vain nom que nous ne devons plus entendre ; mais, ô pensée consolante ! nous ne devons plus redevenir ce que nous avons été : c'est vraiment bien assez d'avoir porté une fois ce fardeau du cœur, — du cœur dont la sueur était du sang !
CLXVII.
Silence ! Une voix s'élève de l'abîme ! entendez-vous cette longue, sourde et effrayante clameur, pareille au murmure lointain d'une nation qui saigne d'une blessure profonde et incurable ? Au milieu de l'orage et des ténèbres, la terre s'entr'ouvre béante ; des fantômes nombreux voltigent sur le gouffre. Il en est un qu'on distingue de la foule ; on dirait une reine, quoique son front soit découronné ; elle est pâle, mais belle ; dans sa douleur maternelle, elle étreint un enfant auquel son sein est inutile.
CLXVIII.
Fille des rois, où es-tu ? espoir de plusieurs nations, es-tu morte ? La tombe ne pouvait-elle t'oublier, et prendre une tête moins majestueuse et moins chère ? au milieu d'une nuit de douleur, lorsque, mère d'un moment, ton cœur saignait encore sur ton enfant, la mort fit taire pour jamais cette angoisse : avec toi se sont envolés et le bonheur présent et les espérances dont s'enivraient les îles impériales !
CLXIX.
L'épouse du laboureur devient mère sans danger pour sa vie ; — et toi, qui étais si heureuse, si adorée ! — Oh ! ceux qui n'ont point de larmes pour les rois pleureront sur toi ; la Liberté, dont le cœur est gros, oubliera toutes ses douleurs pour une seule ; car elle a prié pour toi, et sur ta tête elle voyait son arc-en-ciel. — Et toi aussi, prince solitaire, désolé ! — ton hymen devait donc être inutile ! époux d'une année ! père d'un mort.
CLXX.
Un cilice fut ton vêtement de noces ; le fruit de ton hymen n'est que cendres ; dans la poussière est couchée la blonde héritière du trône de ces îles, celle qu'adoraient des millions de cœurs ! Comme nous avions remis entre ses mains tout notre avenir ! Bien que nous n'espérions pas qu'il pût luire pour nous, nous aimions à penser que nos enfants obéiraient à son enfant, et nous la bénissions, elle et la postérité que nous attendions d'elle ; et cette espérance était pour nous ce qu'est l'étoile aux yeux du berger. — Ce n'a été qu'un rapide météore.
CLXXI.
Pleurons sur nous, et non sur elle (13) : car elle dort en paix. Le souffle inconstant de la faveur populaire, la langue des conseillers perfides, ces voix mensongères qui, depuis la naissance de la monarchie, ne cessent de tinter leur glas fatal aux oreilles des rois, jusqu'à ce que les nations, poussées au désespoir, courent aux armes ; l'étrange fatalité qui abat les plus grands monarques, et, faisant contre-poids à leur toute-puissance, jette dans le bassin opposé de la balance un poids redoutable qui tôt ou tard les écrase, —
CLXXII.
C'eût été peut-être là sa destinée ; mais non, nos cœurs se refusent à le croire : si jeune, si belle, bonne sans effort, grande sans un seul ennemi, tout à l'heure épouse et mère, — et maintenant là ! Que de liens ce moment fatal a brisés ! Depuis le cœur de ton royal père jusqu'à celui du plus humble de ses sujets s'étend la chaîne électrique de ce désespoir, dont la commotion, pareille à celle d'un tremblement de terre, est venue accabler un pays qui t'aimait comme aucun autre n'eût pu t'aimer.
CLXXIII.
Salut, Némi, toi, caché au centre de collines ombreuses, dans un site si retiré, que l'ouragan qui déracine les chênes, force l'Océan à franchir ses limites, et porte son écume jusqu'au cieux, épargne à regret le miroir ovale de ton lac limpide ! Calme comme la haine longtemps couvée, sa surface a un aspect froid et tranquille que rien ne peut troubler ; il est comme roulé sur lui-même : ainsi dort le serpent.
CLXXIV.
Près de là, dans une vallée voisine, brillent les flots de l'Albano, qu'un léger intervalle sépare à peine du lac de Némi ; — dans le lointain serpente le Tibre, et le vaste Océan baigne cette côte du Latium, théâtre de la guerre épique du pieux Troyen dont l'étoile, remontant sur l'horizon, se leva sur les destinées d'un empire ; — à droite, on découvre la retraite où Tullius venait se délasser des agitations de Rome ; — et là-bas, derrière ces montagnes qui bornent l'horizon, était cette ferme sabine où Horace, fatigué, allait chercher le repos.
CLXXV.
Mais je m'oublie. — Mon pèlerin est arrivé au terme de sa course : lui et moi, nous devons nous séparer. — Eh bien ! soit. — Sa tâche et la mienne sont presque achevées ; pourtant jetons sur la mer un dernier regard. Les flots de la Méditerranée viennent expirer à ses pieds et aux miens, et, du sommet du mont Albain, nous contemplons maintenant l'ami de notre jeunesse, cet Océan qui a déroulé sous nous ses vagues depuis le rocher de Calpé jusqu'aux lieux où le sombre Euxin
CLXXVI.
Baigne les côtes d'azur des Symplegades. De longues années, — longues, bien que peu nombreuses, ont passé depuis sur tous deux ; des souffrances et des larmes nous ont laissés à peu près au point d'où nous étions partis. Toutefois, ce n'est pas en vain que nous avons parcouru notre carrière mortelle : nous avons reçu notre récompense, — et c'est ici que nous la trouvons : car la douce chaleur du soleil nous ravive, et dans la terre et l'Océan nous puisons des joies presque aussi pures que s'il n'existait pas d'hommes pour en troubler le charme.
CLXXVII.
Oh ! que ne puis-je habiter au désert, sans autre société qu'une femme, génie de ma solitude ! que ne puis-je alors oublier tout le genre humain, et n'aimer qu'elle, sans haïr personne ! O vous, éléments, — dont la noble inspiration m'élève au-dessus de moi-même, — cette compagne, ne pouvez-vous me l'accorder ? Me trompé-je quand je crois qu'il existe quelque part de tels esprits, bien qu'il nous soit rarement donné de les rencontrer ?
CLXXVIII.
Il est un charme au sein des bois solitaires, un ravissement sur le rivage désert, une société loin des importuns, aux bords de la mer profonde, et le mugissement des vagues a sa mélodie. Je n'en aime pas moins l'homme, mais j'en aime davantage la Nature après ces entrevues avec elle. Je m'y dépouille de tout ce que je suis, de tout ce que j'ai été, pour me confondre avec l'univers. Ce que j'éprouve alors, je ne pourrai jamais l'exprimer, et toutefois je ne puis le taire entièrement.
CLXXIX.
Déroule tes vagues d'azur, profond et sombre Océan ! D'innombrables flottes te parcourent en vain : sur la terre, l'homme marque son passage par des ruines ; sa puissance s'arrête sur tes bords. Tous les naufrages qui surviennent sur la plaine liquide sont ton œuvre : il n'y reste pas l'ombre des ravages de l'homme. À peine si la sienne se dessine un moment sur ta surface, alors qu'il s'enfonce comme une goutte d'eau dans tes profonds abîmes, en poussant un gémissement étouffé, privé de tombeau, de cercueil, d'honneurs funèbres, et ignoré.
CLXXX.
Tes routes ne portent point l'empreinte de ses pas ; — tes domaines ne sont point sa proie. — Tu te soulèves et le repousses loin de toi. La force méprisable qu'il applique à la destruction de la terre, tu la dédaignes. L'écartant de ton sein, tu le fais voler avec ton écume jusqu'aux nuages ; là, tu l'envoies, en te jouant, éperdu et tremblant, vers ses dieux, dont il attend son retour dans quelque port voisin ; tu le rejettes sur la plage. — Qu'il y demeure !
CLXXXI.
Ces armements qui vont foudroyer les remparts des cités bâties sur le roc, épouvanter les nations et faire trembler les monarques dans leurs capitales ; ces léviathans de chêne aux gigantesques flancs, qui font prendre à ceux qui ont créé leur argile le vain titre de seigneurs de l'Océan, d'arbitres de la guerre, que sont-ils pour toi ? Un simple jouet. Nous les voyons, comme le flocon de neige, se fondre dans l'écume de tes flots qui anéantissent également l'orgueilleuse Armada ou les dépouilles de Trafalgar.
CLXXXII.
Tes rivages sont des empires où tout est changé, excepté toi. — Que sont devenues l'Assyrie, la Grèce, Rome, Carthage ? Tes flots battaient leurs frontières aux jours de la liberté, comme depuis sous le règne de plus d'un tyran ; leurs territoires obéissent à l'étranger, plongés dans l'esclavage ou la barbarie ; leur décadence a transformé des royaumes en déserts arides : — mais en toi rien ne change, si ce n'est le caprice de tes vagues ; — le temps ne grave aucune ride sur ton front d'azur. — Tel que te vit l'aurore de la création, tel nous te voyons encore.
CLXXXIII.
Glorieux miroir où la face du Tout-Puissant se réfléchit dans la tempête, calme ou irrité, — soulevé par la brise ou par l'aquilon, glacé vers le pôle, sombre et agité sous la zone torride, — tu es toujours immense, illimité, sublime, — l'image de l'éternité, — le trône de l'Invisible ; de ton limon sont formés les monstres de l'abîme ; toutes les zones t'obéissent ; tu t'avances terrible, impénétrable, solitaire.
CLXXXIV.
Et je t'ai aimé, Océan ! Dès mon jeune âge, mes plaisirs étaient de me sentir sur ton sein, bercé au mouvement de tes vagues ; enfant, je jouais déjà avec tes brisants : — j'y trouvais un secret délice ; et si, dans la fraîcheur de ton onde, j'éprouvais un sentiment de terreur, c'était une crainte pleine de charme : car j'étais comme ton enfant ; de près ou de loin, je me confiais à tes flots, et ma main jouait avec ton humide crinière comme je fais maintenant.
CLXXXV.
Ma tâche est achevée, — mon chant a cessé, — ma voix a fait entendre son dernier son : il est temps de rompre le charme de ce rêve prolongé. Je vais éteindre la torche qui allumait la lampe de mes veilles, — et ce qui est écrit est écrit : — que n'ai-je mieux fait ! Mais je ne suis plus ce que j'ai été ; — mes visions voltigent moins palpables devant moi, — et la flamme qui vivait dans mon intelligence est pâle, faible et vacillante.
CLXXXVI.
Adieu ! Ce mot doit être prononcé : il l'a déjà été ; — il prolonge l'instant de la séparation. — Cependant, — adieu ! O vous qui avez suivi le pèlerin jusque dans sa dernière excursion, si l'une de ses pensées vous revient en mémoire, s'il vous reste de lui le moindre souvenir, il n'aura pas en vain porté les sandales et le bourdon ! Adieu ! que les douleurs, s'il en fut, soient pour lui seul ! — que pour vous soit la morale de ses chants !
Chant Ier. — Chant II. — (Précédent) Chant III. — Chant IV.
C'est la réponse de la mère de Brasidas, général lacédémonien, à ceux qui louaient devant elle la mémoire de son fils. [Retour]
C'est-à-dire le Lion de Saint-Marc, l'étendard de la république. De Planta Leone, ou Planteur du Lion, on a fait Pantaléon ou Pantalon, non d'un personnage grotesque de la comédie italienne. [Retour]
Venise sauvée, les Mystères d'Udolphe, l'Arménien, le Marchand de Venise, et Othello. [Retour]
Il y a dans l'anglais tannen ; pluriel de tanne ; c'est une espèce de sapin des Alpes, qui ne croît que dans les parties les plus rocailleuses. il s'élève à une grande hauteur. N. du Trad. [Retour]
La lutte peut s'établir avec les démons tout aussi bien qu'avec nos bonnes pensées. Satan a choisi le désert pour la tentation de notre Sauveur, et notre John Locke, dont l'âme était si pure, a préféré la présence d'un enfant à une solitude complète. B. [Retour]
Les stances XLII et XLIII sont, à peu d'exceptions près, une traduction du fameux sonnet de Filicaja : — « Italia, Italia, ô tu cui feo la sorte ! » [Retour]
Voir la lettre célèbre de Servius Sulpicius à Cicéron sur la mort de sa fille. [Retour]
C'est Poggio qui, du haut du Capitole, jetant les yeux sur les ruines de Rome, s'écrie : — « Ut nunc omni decore nudata, prostrata jacet instar gigantei cadareris corrupti atque undique exesi ! » [Retour]
Οφθαλμούς έστιάν.
« Atque oculos pascat uterque suos. »
OVID., Amor., lib. II. [Retour]
Orosius porte à trois cent vingt le nombre des triomphes. Ce témoignage est adopté par Panvinius, et celui de ce dernier par M. Gibbon et autres écrivains modernes. [Retour]
Allusion au tombeau de Cæcilia Métella, appelé Capo di Bove. Voir à ce sujet les illustrations historiques. [Retour]
Entre les stances CXXXV et CXXXVI nous trouvons dans le manuscrit original celle qui suit :
« Si pardonner c'est entasser des charbons ardents sur la tête de ses ennemis, comme Dieu lui-même l'a dit, mon pardon à moi sera un volcan qui s'élèvera plus haut que l'Olympe sur les Titans foudroyés, plus haut que l'Athos ou que l'Etna enflammé. — Il est vrai que ceux qui m'ont piqué n'étaient que des reptiles, mais qui infligent des blessures plus douloureuses que la dent du serpent ? Le lion peut être tourmenté par le moucheron. — Qui suce le sang de ceux qui dorment ? — L'aigle ? — Non ; la chauve-souris. » [Retour]
« La mort de la princesse Charlotte a été ressentie même ici (Venise) ; l'Angleterre doit en avoir été ébranlée jusque dans ses fondements. » B. [Retour]