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« Or, le serpent était le plus subtil de tous les animaux |
Le drame qui suit est intitulé Mystère ; c'est le nom que l'on donnait aux anciennes pièces de théâtre qui traitaient à peu près le même sujet ; elles étaient appelées mystères ou moralités. L'auteur est loin d'avoir pris avec son sujet les libertés dont ne se faisaient point faute les auteurs de ces pièces profanes en Angleterre, en France, en Espagne, en Italie, comme pourront s'en convaincre les lecteurs qui voudraient consulter ces collections (3) : l'auteur s'est efforcé de conserver à chaque personnage le langage conforme à son caractère. Lorsqu'il a emprunté les paroles mêmes de l'Ecriture, il a fait aussi peu de changements que le pouvaient comporter les obligations imposées par le rythme.
Le lecteur se rappelle que la Génèse ne dit pas qu'Eve ait été tentée par un démon, mais par le serpent, qui obtint la préférence, parce qu'il était le plus rusé de tous les animaux. Quelque interprétation que les Pères et les rabbins aient donné de ce passage, je prends les mots comme je les trouve, et je réponds, comme faisait l'évêque Watson, modérateur, à Cambridge, lorsqu'on lui citait les Pères de l'Eglise : « Voici le livre, » disait-il, en montrant les Ecritures. Qu'on sache bien que mon drame n'a rien à démêler avec le Nouveau Testament, qu'on ne peut invoquer en cette occasion sans faire un anachronisme. Je ne suis que peu familiarisé avec les auteurs qui ont traité des sujets du même genre. Depuis l'âge de vingt ans je n'ai jamais lu Milton : mais je l'avais lu si souvent auparavant, que cela revient au même. J'ai lu la Mort d'Abel, de Gessner, pour la dernière fois, à l'âge de huit ans, à Aberdeen : j'en ai conservé un souvenir confus, mais agréable, et je ne me souviens d'aucun détail, si ce n'est que la femme de Caïn s'appelait Mahala, et celle d'Abel, Thirza ; je les ai nommées, l'une Adah, l'autre Zillah.
Ce sont les premiers noms de femme que l'on rencontre dans la Génèse ; ils sont donnés aux femmes de Lamech ; on ne désigne pas celles de Caïn et d'Abel. Que la similitude dans le choix du sujet ait amené quelque ressemblance dans la manière de le traiter, c'est ce que j'ignore et ce dont je m'inquiète peu (4).
Le lecteur se rappellera que l'on ne trouve nulle part, dans les livres de Moïse ni dans l'Ancien Testament, d'allusions à une seconde vie ; on peut consulter, sur les motifs de cette singulière omission, la Légation divine de Warburton. Je ne sais si ses raisons satisferont, mais il n'en existe pas de meilleures ; j'ai cependant supposé que Caïn connaissait cette croyance sans qu'on puisse, je suppose, m'accuser d'avoir perverti les Ecritures.
Quant au langage placé dans la bouche de Lucifer, il m'était difficile de le faire parler comme un ministre ; mais j'ai cherché à contenir les impiétés dans les limites d'une raillerie spirituelle. S'il nie avoir tenté Eve sous la forme d'un serpent, c'est que nulle part, dans l'Ecriture, il n'est fait allusion à rien de semblable, mais qu'il n'y est question que du serpent en sa capacité de serpent.
Nota. Le lecteur s'apercevra que l'auteur a adopté en partie, à l'occasion de ce poème, l'opinion de Cuvier qui pensait que le monde a été bouleversé plusieurs fois de fond en comble avant la création de l'homme. Ce système, fondé sur la découverte de plusieurs os énormes d'animaux inconnus, bien loin d'être contraire au récit de Moïse, ne sert qu'à le confirmer. La version de Lucifer, que le monde précédent était peuplé d'êtres plus intelligents et aussi forts en comparaison que le Mammouth, est une fiction poétique, dans le but de l'aider à parvenir à ses fins.
Je dois ajouter qu'il existe une mélotragédie d'Alfieri, intitulée Abel ; je ne l'ai jamais lue, non plus qu'aucun des ouvrages posthumes de cet auteur, excepté ses Mémoires (5).
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HOMMES. |
ADAM. |
FEMMES. |
EVE. | ||
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CAÏN. |
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ADAH. | ||
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ABEL. |
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ZILLAH. | ||
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ESPRITS. |
L'ANGE DU SEIGNEUR. |
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LUCIFER. |
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Le pays en dehors du paradis. — Lever du soleil.
ADAM, EVE, CAÏN, ABEL, ADAH, ZILLAH, offrant un sacrifice.
ADAM. Dieu éternel ! infini ! Sagesse suprême ! toi qui, d'une parole, du sein des ténèbres de l'abîme, fis jaillir la lumière sur les eaux. — Salut ! Jéhovah ! au retour de la lumière, salut !
EVE. Dieu ! qui nommas le jour, et séparas le matin et la nuit, jusqu'alors confondus ; — qui divisas les flots, et donnas le nom de firmament à une partie de ton ouvrage, salut !
ABEL. Dieu ! qui des éléments composas la terre, — l'Océan, — l'air — et le feu ; qui, après avoir créé le jour et la nuit, ainsi que les mondes sur lesquels se répandent leur lumière et leur ombre, formas des êtres pour en jouir, les aimer et t'aimer toi-même, — salut ! salut !
ADAH. Dieu éternel ! Père de toutes choses ! qui créas ces êtres bons et beaux, pour être aimés par-dessus tout, à l'exception de toi, — permets qu'en t'aimant je les aime aussi : — salut ! salut !
ZILL. O Dieu ! qui, aimant et bénissant toutes les oeuvres de tes mains, permis cependant que le serpent se glissât dans le paradis et en expulsât mon père, préserve-nous de tout mal à venir : — salut ! salut !
ADAM. Caïn, mon fils, mon premier né, pourquoi demeures-tu muet ?
ADAM. Pour prier (6).
CAÏN. N'avez-vous pas prié ?
ADAM. Oui, et avec ferveur.
CAÏN. Et d'une voix haute. Je vous ai entendu.
ADAM. Et Dieu aussi, je l'espère.
ABEL. Ainsi soit-il.
ADAM. Mais toi, mon premier né, tu continues à garder le silence.
CAÏN. Il vaut mieux que je me taise.
ADAM. Pourquoi ?
CAÏN. Je n'ai rien à demander.
ADAM. Et rien dont tu doives rendre grâce ?
CAÏN. Non.
ADAM. Ne vis-tu pas ?
CAÏN. Ne dois-je pas mourir ?
EVE. Hélas ! voilà déjà le fruit de l'arbre défendu, qui commence à tomber.
ADAM. Et il nous faut le ramasser. O Dieu ! pourquoi as-tu planté l'arbre de la science ?
CAÏN. Et pourquoi n'avez-vous pas cueilli le fruit de l'arbre de vie ? Vous auriez pu alors le braver.
ADAM. O mon fils, ne le blasphème pas : ce sont là des paroles du serpent.
CAÏN. Pourquoi pas ? Le serpent a dit vrai : c'était l'arbre de la science, c'était l'arbre de vie : la science est bonne, et la vie est bonne ; en quoi l'une et l'autre seraient-elles un mal ?
EVE. Mon enfant ! tu parles comme je parlais dans le péché, avant ta naissance. Que je ne voie pas mon malheur se renouveler dans le tien ! Je me suis repentie : que je ne voie pas, hors du Paradis, mon fils tomber dans les pièges qui, jusque dans le Paradis, ont perdu ses parents ! Contente-toi de ce qui est. Si nous l'avions fait, tu serais content aujourd'hui. — O mon fils !
ADAM. Nos prières sont terminées ; éloignons-nous d'ici. Que chacun se rende à son travail ; — il n'est pas pénible, bien que nécessaire : la terre est jeune : elle nous donne ses fruits avec bienveillance, et sans beaucoup de travail.
EVE. Caïn, mon fils, vois ton père content et résigné ; fais comme lui.
(Adam et Eve s'éloignent.)
ZILL. Ne le veux-tu pas, mon frère ?
ABEL. Pourquoi garder sur ton front cette tristesse qui ne peut servir qu'à attirer la colère de l'Eternel ?
ADAH. Caïn, mon bien-aimé, me regarderas-tu, moi aussi, d'un air sombre ?
CAÏN. Non, Adah, non. Je désirerais être seul un moment. — Abel, je ne me trouve pas bien, mais cela passera. Précède-moi, mon frère ; — je ne tarderai pas à te suivre. — Et vous aussi, mes soeurs, ne vous arrêtez pas ; votre douceur ne doit pas recevoir un accueil farouche ; je vous suis dans l'instant.
ADAH. Si tu tardes, je viendrai te chercher ici.
ABEL. La paix de Dieu soit avec ton esprit, mon frère ! (Abel, Zillah et Adah s'éloignent.)
CAÏN (seul). Et voilà donc la vie ! — le travail ! Et pourquoi dois-je travailler ? Parce que mon père n'a pas su conserver sa place dans Eden. Qu'avais-je fait, moi ? — Je n'étais pas né ; je ne demandais pas à naître, et je n'aime pas l'état dans lequel cette naissance m'a placé. Pourquoi a-t-il cédé au serpent et à la femme ? ou, après avoir cédé, pourquoi a-t-il été puni ? Qu'y avait-il en cela ? L'arbre était planté, et pourquoi pas pour lui ? sinon, pourquoi l'avoir placé près de cet arbre, à l'endroit où il croissait, le plus beau de tous les arbres ? Ils n'ont à toutes les questions qu'une réponse : « C'était sa volonté, et il est bon. » Qu'en sais-je ? Parce qu'il est tout-puissant, s'ensuit-il qu'il soit suprêmement bon ? Je ne juge que par les fruits, — et ils sont amers, — et il faut que je m'en nourisse, pour une faute qui n'est pas la mienne. — Que vois-je ? un esprit qui a la forme des anges ; cependant l'aspect de son essence spirituelle a quelque chose de plus sévère et de plus triste. Pourquoi est-ce que je frémis ? Pourquoi le craindrais-je plus que ces autres esprits célestes que je vois chaque jour brandir leurs glaives redoutables devant les portes près desquelles je m'arrête souvent à l'heure du crépuscule, alors que je viens, avant que la nuit descende sur ces murs inhabités, jeter un coup d'oeil sur ces jardins, mon légitime héritage, et sur les arbres immortels qui couronnent les créneaux défendus par les chérubins ? Je n'ai point peur de ces anges armés de feux. Pourquoi celui qui maintenant s'approche m'inspirerait-il de l'effroi ? Il me paraît de beaucoup leur supérieur en puissance et leur égal en beauté ; et pourtant on dirait qu'il n'est pas aussi beau qu'il l'a été ou qu'il pourrait l'être. La douleur semble faire la moitié de son immortalité. En est-il donc ainsi ? L'humanité n'est donc pas seule à connaître la souffrance ? Il vient.
LUCIFER arrive.
LUCIFER. Mortel !
CAÏN. Esprit, qui es-tu ?
LUCIFER. Le maître des esprits.
CAÏN. Cela étant, comment se fait-il que tu les quittes, et viens visiter la poussière ?
LUCIFER. Je connais les pensées de la poussière ; j'ai pitié d'elle et de toi.
CAÏN. Comment ! tu connais mes pensées ?
LUCIFER. Ce sont les pensées de tout ce qui est digne de penser ; c'est la partie immortelle de toi-même qui parle en toi.
CAÏN. Quelle partie immortelle ? Ceci n'a pas été révélé. Nous avons été privés de l'arbre de vie par la folie de mon père, tandis que, par la précipitation de ma mère, le fruit de l'arbre de la science fut trop tôt cueilli, et ce fruit, c'est la mort !
LUCIFER. On t'a trompé : tu vivras.
CAÏN. Je vis ; mais je vis pour mourir, et vivant, je ne vois rien qui rende la mort haïssable, si ce n'est une répugnance innée, un lâche mais invincible instinct de vie, que j'abhorre comme je me méprise, et que pourtant je ne puis surmonter ; c'est ainsi que je vis. Plût au ciel que je n'eusse jamais vécu !
LUCIFER. Tu vis, et dois vivre pour toujours : ne crois pas que l'argile qui forme ton enveloppe extérieure soit l'existence ; — elle cessera d'être, et alors tu ne seras pas moins que tu n'es maintenant.
CAÏN. Pas moins ! Et pourquoi pas plus ?
LUCIFER. Peut-être seras-tu comme nous sommes.
CAÏN. Et vous ?
LUCIFER. Nous sommes éternels.
CAÏN. Etes-vous heureux ?
LUCIFER. Nous sommes puissants.
CAÏN. Etes-vous heureux ?
LUCIFER. Non. Et toi, l'es-tu ?
CAÏN. Comment le serais-je ? Regarde-moi !
LUCIFER. Pauvre argile ! et tu prétends être malheureux ! toi !
CAÏN. Je le suis. — Et toi, avec toute ta puissance, qu'es-tu ?
LUCIFER. Un esprit qui aspira à devenir celui qui t'a créé, et qui ne t'aurait pas fait ce que tu es.
CAÏN. Ah ! tu ressembles presqu'à un Dieu ; et...
LUCIFER. Je ne suis pas un Dieu ; n'ayant pu le devenir, je ne voudrais pas être autre que je ne suis. Il a vaincu ; qu'il règne !
CAÏN. Qui ?
LUCIFER. Le Créateur de ton père et de la terre.
CAÏN. Et du ciel, et de tout ce qu'ils contiennent ; c'est ce que j'ai entendu chanter à ses séraphins ; c'est ce que dit mon père.
LUCIFER. Ils disent — ce qu'ils sont obligés de chanter et de dire, sous peine d'être ce que je suis, — ce que tu es, — moi, parmi les esprits, toi, parmi les hommes.
LUCIFER. Des âmes qui ont le courage d'user de leur immortalité (7), des âmes qui osent regarder le tyran tout-puissant face à face, et dans son éternité, et lui dire que le mal, son ouvrage, n'est pas un bien ! S'il nous a faits, comme il le dit, — ce que j'ignore, et ne crois pas, — s'il nous a faits, il ne peut nous défaire ; nous sommes immortels ! — Bien plus, il nous a voulus ainsi, afin de pouvoir nous torturer ; — qu'il le fasse ! Il est grand ; — mais dans sa grandeur, il n'est pas plus heureux que nous dans notre lutte ! La bonté n'eût pas créé le mal ; a-t-il fait autre chose ? Mais qu'il continue à siéger sur son trône vaste et solitaire, occupé à créer des mondes, pour alléger le poids de l'éternité à son immense existence, à sa solitude sans partage ; qu'il entasse planète sur planète. Il est seul dans sa tyrannie infinie, indissoluble ; que ne peut-il s'écraser lui-même ! ce serait le don le plus précieux qu'il eût jamais fait : mais qu'il règne, et se multiplie dans la souffrance ! Esprits et hommes, nous sympathisons du moins, — et, souffrant de concert, nous rendons plus supportables nos innombrables souffrances par la sympathie illimitée de tous avec tous ! Mais lui, si malheureux dans son élévation, livré à l'inquiète activité de sa misère, il faut qu'il crée, et crée encore.
CAÏN. Tu me parles de choses qui depuis longtemps nagent dans ma pensée comme des visions ; je n'ai jamais pu concilier ce que je voyais avec ce que j'entendais. Mon père et ma mère me parlent de serpents, et de fruits, et d'arbres ; je vois les portes de ce qu'ils appellent leur paradis, gardées par des chérubins armés d'épées flamboyantes, qui en interdisent l'accès et à eux et à moi ; je sens le poids du travail journalier et de la pensée incessante ; autour de moi mes regards errent sur un monde où je semble n'être rien, et je sens s'élever en moi des pensées telles qu'on les croirait capables de dominer toutes choses ; — mais je croyais que ce malheur était mon partage exclusif. — Mon père s'est résigné à son abaissement ; ma mère a oublié l'audace qui lui donna soif de science, au risque d'une malédiction éternelle ; mon frère n'est qu'un jeune berger, offrant les prémices de son troupeau à celui qui a voulu que la terre n'accordât ses fruits qu'à nos sueurs ; ma soeur Zillah chante chaque jour un hymne plus matinal que celui des oiseaux ; et mon Adah, ma bien-aimée, elle aussi, ne comprend pas la pensée qui m'oppresse : jusqu'à présent je n'avais rencontré personne qui sympathisât avec moi. Tant mieux. — Je préfère la société des esprits.
LUCIFER. Et si la nature de ton âme ne t'avait rendu digne d'une telle société, tu ne me verrais pas maintenant devant toi, comme tu me vois : comme autrefois, il eût suffi d'un serpent pour te fasciner.
CAÏN. Ah ! c'est donc toi qui as tenté ma mère ?
LUCIFER. Je ne tente personne, si ce n'est avec la vérité : l'arbre n'était-il pas celui de la science ? et n'y avait-il pas encore des fruits sur l'arbre de vie ? Est-ce moi qui lui ai dit de ne pas les cueillir ? Est-ce moi qui ai placé des objets défendus à la portée d'être innocents et curieux en raison de leur innocence même ? J'aurais fait de vous des dieux ; et celui qui vous a chassés l'a fait « dans la crainte que vous ne mangiez des fruits de vie, et ne deveniez dieux comme lui. » Sont-ce là ses paroles ?
CAÏN. C'est ainsi que me les ont répétées ceux qui les ont entendues au bruit de la foudre.
LUCIFER. Qui donc était le démon ? celui qui n'a pas voulu vous laisser vivre, ou celui qui vous aurait fait vivre à jamais au sein des joies et du pouvoir de la science ?
CAÏN. Plût au ciel qu'ils eussent cueilli le fruit des deux arbres, ou n'eussent touché ni à l'un ni à l'autre !
LUCIFER. Déjà l'un est à vous, l'autre peut encore vous appartenir.
CAÏN. Comment ?
LUCIFER. En vous montrant ce que vous êtes dans votre résistance. Rien ne peut éteindre l'âme, si l'âme veut être elle-même, et se faire le centre de tout ce qui l'entoure. — Elle fut créée pour commander.
CAÏN. Mais as-tu tenté mes parents ?
LUCIFER. Moi ? chétive argile ! pourquoi et comment les aurais-je tentés ?
CAÏN. Ils disent que le serpent était un esprit.
LUCIFER. Qui le dit ? Cela n'est point écrit là-haut : l'orgueilleux Créateur ne saurait à ce point dénaturer la vérité. Mais les terreurs exagérées de l'homme et sa vanité puérile peuvent lui avoir fait rejeter sa lâche défaite sur la nature spirituelle. Le serpent était le serpent, — et rien de plus ; et pourtant il n'était point inférieur à ceux qu'il a tentés ; sa nature était d'argile comme la leur, — mais il leur était supérieur en sagesse, puisqu'il triompha d'eux, et devina la science fatale à leurs étroites joies. Crois-tu que je voudrais revêtir la forme de créatures destinées à mourir ?
CAÏN. Mais le serpent avait en lui un démon ?
LUCIFER. Il ne fit qu'en éveiller un dans ceux à qui parla sa langue fourchue. Je te répète que le serpent n'était autre chose qu'un serpent ; demande aux chérubins qui gardent l'arbre tentateur. Quand mille générations auront passé sur ta cendre insensible et sur celle de ta race, la race qui habitera alors le monde couvrira peut-être la première faute de l'homme d'un voile fabuleux, et m'attribuera une forme que je méprise, comme je méprise tout ce qui fléchit devant celui qui n'a créé des êtres que pour les voir s'humilier devant sa farouche et solitaire éternité ; mais nous qui voyons la vérité, nous devons la dire. Tes crédules parents prêtèrent l'oreille à un objet rampant, et succombèrent. Pour quel motif des esprits les auraient-ils tentés ? qu'y avait-il donc de si attrayant dans les étroites limites de leur paradis, pour que des esprits qui embrassent l'espace... — Mais je te parle de choses que tu ignores, en dépit de ton arbre de la science.
CAÏN. Mais, quelle que soit la science dont tu me parles, j'ai le désir de la connaître, j'en ai soif, et j'ai un esprit capable de la comprendre.
LUCIFER. Et le courage de la regarder en face ?
CAÏN. Mets-moi à l'épreuve.
LUCIFER. Oserais-tu regarder la Mort ?
CAÏN. Elle ne s'est point encore montrée.
LUCIFER. Mais elle doit être subie.
CAÏN. Mon père dit que c'est quelque chose d'effrayant ; quand son nom est prononcé, ma mère pleure, Abel lève les yeux au ciel, Zillah baisse les siens vers la terre et murmure une prière, Adah me regarde et demeure muette.
LUCIFER. Et toi ?
CAÏN. D'indicibles pensées se pressent dans mon coeur et le brûlent quand j'entends parler de cette Mort toute-puissante, qui, à ce qu'il paraît, est inévitable. Pourrais-je lutter contre elle ? En jouant avec le lion, dans mon enfance, il m'est arrivé de lutter contre lui jusqu'à ce qu'il se dégageât de mon étreinte, et s'enfuit, en rugissant.
LUCIFER. Elle n'a point de forme extérieure ; mais elle absorbera tout ce qui est né de la terre.
CAÏN. Ah ! je croyais que c'était un être : quel autre qu'un être peut faire de tels maux aux êtres ?
LUCIFER. Demande au Destructeur.
CAÏN. A qui ?
LUCIFER. Au Créateur. Appelle-le comme tu voudras : il ne crée que pour détruire.
CAÏN. Je l'ignorais ; mais je l'ai pensé, depuis que j'ai entendu parler de la Mort : quoique je ne sache pas ce que c'est, cependant il me semble que ce doit être quelque chose d'horrible. Je l'ai cherchée dans la vaste solitude de la nuit : et quand je voyais sous les murs d'Eden de gigantesques ombres au milieu desquelles les glaives de chérubins faisaient luire leurs éclairs, il me semblait que j'allais la voir apparaître ; car il s'élevait dans mon coeur un désir, mêlé de crainte, de connaître ce qui nous faisait tous trembler ; — mais rien ne venait. Et alors, détournant mes yeux fatigués de ce paradis défendu qui fut notre berceau, je les reportais vers ces clartés qui brillent là-haut, dans l'azur, et qui sont si belles ; elles aussi doivent-elles mourir ?
LUCIFER. Peut-être ; — mais elles doivent longtemps survivre et à toi et aux tiens.
CAÏN. J'en suis bien aise ; je ne voudrais pas les voir mourir, — elles sont si charmantes ! Qu'est-ce que la mort ? ce doit être une chose terrible, je le crains, je le sens ; mais ce que c'est, je ne puis le dire : nous en sommes tous menacés, et ceux qui ont péché, et ceux qui n'ont pas péché, comme d'un mal. — En quoi consiste ce mal ?
LUCIFER. A redevenir terre.
CAÏN. Mais le connaîtrai-je ?
LUCIFER. Comme je ne connais pas la mort, je ne puis te répondre.
CAÏN. Si je devenais une terre insensible, il n'y aurait pas grand mal à cela. Plût à Dieu que je n'eusse jamais été que poussière !
LUCIFER. C'est là un lâche souhait qui te place au-dessous de ton père, car il désira savoir.
CAÏN. Mais il ne désira pas vivre ; autrement, que ne cueillait-il le fruit de l'arbre de vie !
LUCIFER. Il en fut empêché.
CAÏN. Erreur fatale ! de n'avoir pas arraché d'abord ce fruit : mais avant qu'il cueillit la science, il ignorait la mort. Hélas ! c'est à peine maintenant si je sais ce que c'est, et pourtant je la crains. — Je crains... je ne sais quoi !
LUCIFER. Et moi qui sais tout, je ne crains rien. Tu vois ce qu'est la véritable science.
CAÏN. Veux-tu m'enseigner tout ?
LUCIFER. Oui, à une condition.
CAÏN. Quelle est-elle ?
LUCIFER. C'est que tu te prosterneras et m'adoreras, — comme ton seigneur.
CAÏN. Tu n'es pas le seigneur que mon père adore ?
LUCIFER. Non.
CAÏN. Es-tu son égal ?
LUCIFER. Non ; — je n'ai rien et ne veux rien avoir de commun avec lui ! quelle que soit ma place, au-dessus ou au-dessous de lui, il n'est rien que je ne préfère à la nécessité de partager ou de servir sa puissance. J'existe à part ; mais je suis grand : — il en est beaucoup qui m'adorent ; il y en aura plus encore. — Sois l'un des premiers.
CAÏN. Je n'ai pas encore fléchi le genou devant le Dieu de mon père, quoique mon frère Abel me conjure souvent de me joindre à lui dans ses sacrifices : — pourquoi donc m'humilierais-je devant toi ?
LUCIFER. N'as-tu jamais courbé le front devant lui ?
CAÏN. Ne te l'ai-je pas dit ? — Ai-je besoin de te le dire ? Ta science profonde n'a-t-elle pas dû te l'apprendre !
LUCIFER. Celui qui ne se courbe pas devant lui s'est courbé devant moi.
CAÏN. Mais je ne veux fléchir ni devant lui ni devant toi.
LUCIFER. Tu n'en es pas moins mon adorateur : dès que tu ne l'adores pas, tu es à moi.
CAÏN. Qu'est-ce donc qu'être à toi ?
LUCIFER. Tu le sauras dès cette vie, — et après.
CAÏN. Fais-moi seulement connaître le mystère de mon être.
LUCIFER. Suis-moi où je te conduirai.
CAÏN. Mais il faut que je me retire pour aller cultiver la terre ; — car j'ai promis...
LUCIFER. Quoi ?
CAÏN. De cueillir les prémices de quelques fruits.
LUCIFER. Pourquoi ?
CAÏN. Pour les offrir avec Abel, sur un autel.
LUCIFER. Ne disais-tu pas tout à l'heure que tu n'avais jamais courbé ton front devant celui qui t'a créé ?
CAÏN. Oui ; — mais j'ai cédé aux sollicitations pressantes d'Abel ; l'offrande est plus sienne que mienne, — et Adah...
LUCIFER. Pourquoi hésites-tu ?
CAÏN. Elle est ma soeur ; nous sommes nés le même jour, du même flanc ; ses larmes m'ont arraché cette promesse ; et, plutôt que de la voir pleurer, je puis tout endurer, — tout adorer.
LUCIFER. Suis-moi donc !
CAÏN. J'y consens.
Arrive ADAH.
ADAH. Mon frère, je viens te chercher ; c'est maintenant notre heure de repos et de joie, — et nous en goûtons moins en ton absence. Tu n'as pas travaillé ce matin, mais j'ai fait ta tâche : les fruits sont mûrs et brillants comme la lumière qui les mûrit. Viens.
CAÏN. Ne vois-tu pas ?
ADAH. Je vois un ange ; nous en avons vu plus d'un. Veut-il partager l'heure de notre repos ? Il est le bienvenu.
CAÏN. Mais il n'est pas comme les anges que nous avons vus.
ADAH. Y en a-t-il donc d'autres ? Mais il est le bienvenu comme eux ; ils ont daigné être nos hôtes. Y consent-il ?
CAÏN. Le veux-tu ?
LUCIFER. Je te demande d'être le mien.
CAÏN. Il faut que j'aille avec lui.
ADAH. Et tu nous quittes ?
CAÏN. Oui.
ADAH. Moi aussi ?
CAÏN. Chère Adah !
ADAH. Laisse-moi t'accompagner.
LUCIFER. Non ; cela ne se peut.
ADAH. Qui es-tu, toi, qui t'interposes entre le coeur et le coeur ?
CAÏN. C'est un Dieu.
ADAH. Comment le sais-tu ?
CAÏN. Il parle comme un Dieu.
ADAH. Ainsi faisait le serpent, et il mentait.
LUCIFER. Tu te trompes, Adah ! — L'arbre n'était-il pas celui de la science ?
ADAH. Oui, — à notre éternelle douleur.
LUCIFER. Cependant cette douleur est une science ; il n'a donc pas menti : s'il vous a perdus, c'est avec la vérité ; et la vérité dans son essence ne peut être que bonne.
ADAH. Mais tout ce que nous en connaissons a amené malheur sur malheur : notre expulsion du lieu de notre naissance, et la crainte, et le travail, et les sueurs, et la fatigue ; le remords de ce qui fut, — et l'espérance de ce qui n'arrive pas. Caïn ! ne va pas avec cet esprit, supporte ce que nous avons supporté, et aime-moi. — Je t'aime.
LUCIFER. Plus que ta mère et ton père ?
ADAH. Oui. Est-ce là aussi un péché ?
LUCIFER. Non, pas encore. Mais un jour c'en sera un pour vos enfants.
ADAH. Quoi ! ma fille ne pourra-t-elle aimer son frère Enoch ?
LUCIFER. Non comme tu aimes Caïn.
ADAH. O mon Dieu ! quoi ! ils ne s'aimeront pas, et leur tendresse ne donnera pas le jour à des êtres destinés à s'aimer comme eux ? Mon sein ne les a-t-il pas allaités tous deux ? Leur père n'est-il pas né des mêmes flancs à la même heure que moi ? Ne nous sommes-nous pas aimés, et en multipliant notre être n'avons-nous pas multiplié des êtres qui s'aimeront l'un l'autre comme nous les aimons, — et comme je t'aime, Caïn ? Ne va pas avec cet esprit ; il n'est pas des nôtres.
LUCIFER. Le péché dont je vous parle n'est pas mon ouvrage, et ne saurait être un péché en vous, quoi qu'il puisse être en ceux qui vous remplaceront dans votre condition mortelle.
ADAH. Quel est ce péché qui n'est pas un péché en lui-même ? Le crime et la vertu peuvent-ils dépendre des circonstances ? — S'il en est ainsi, nous sommes les esclaves de...
LUCIFER. Des êtres plus grands que vous sont esclaves, et de plus grands qu'eux et vous le seraient pareillement, s'ils ne préféraient l'indépendance au milieu des tortures aux lâches tourments de l'adulation qui s'adresse par des hymnes, le son des harpes et des prières commandées, à celui qui est tout-puissant, uniquement parce qu'il est tout-puissant, non par amour pour lui, mais dans des vues d'égoïsme et de crainte.
ADAH. La toute-puissance doit être la suprême bonté.
LUCIFER. En a-t-il été ainsi dans Eden ?
ADAH. Démon, ne me tente pas avec ta beauté ! Tu es plus beau que n'était le serpent, et aussi trompeur que lui.
LUCIFER. Aussi sincère. Demande à Eve, votre mère : ne possède-t-elle pas la science du bien et du mal ?
ADAH. O ma mère ! tu as cueilli un fruit plus fatal à la postérité qu'à toi-même ! Toi, du moins, tu as passé ta jeunesse dans le paradis, dans un commerce fortuné et innocent avec les esprits bienheureux ; mais nous, tes enfants, qui n'avons point connu Eden, nous sommes entourés de démons qui imitent la parole de Dieu, et se servent, pour nous tenter, de nos pensées de mécontentement et de curiosité, — comme tu fus tentée par le serpent dans l'innocente imprudence et le confiant abandon du bonheur. Je ne puis répondre à l'immortel objet qui est là, devant moi ; je ne puis le haïr ; je le regarde avec un plaisir mêlé d'effroi, et je ne le fuis pas : il y a dans son regard une attraction puissante qui fixe mes yeux sur les siens ; mon coeur palpite avec force ; il m'effraie et me séduit tout ensemble, et je me sens attirée de plus en plus vers lui. — Caïn ! Caïn ! sauve-moi de lui !
CAÏN. Que craint mon Adah ?... Ce n'est point un mauvais esprit.
ADAH. Ce n'est point Dieu ni un des anges de Dieu ; j'ai vu les chérubins et les séraphins : il ne leur ressemble pas.
CAÏN. Mais il y a des esprits plus élevés encore : — les archanges.
LUCIFER. Et de plus élevés que les archanges.
ADAH. J'ai entendu dire que les séraphins sont ceux qui aiment le plus, — les chérubins ceux qui savent le plus. — Celui-ci doit être un chérubin, — puisqu'il n'aime pas.
LUCIFER. Et si la science supérieure absorbe l'amour, que doit-il être celui qu'on ne peut plus aimer dès qu'on le connaît ? S'il est vrai que les chérubins, qui savent tout, aiment le moins, l'amour des séraphins ne peut être que de l'ignorance. Le châtiment qui a puni l'audace de tes parents, prouve que ces deux choses ne sont pas compatibles. Choisis entre l'amour et la science, — puisqu'il n'y a pas d'autre choix. Ton père a déjà choisi : son adoration n'est que de la crainte.
ADAH. O Caïn ! choisis l'amour !
CAÏN. Pour toi, mon Adah !... Je ne l'ai pas choisi : — il est né avec moi ; mais, hormis toi, je n'aime rien.
ADAH. Nos parents ?
CAÏN. Nous ont-ils aimés quand ils ont cueilli sur l'arbre ce qui nous a tous expulsés du paradis ?
ADAH. Nous n'étions point nés alors, — et quand nous l'aurions été Caïn, ne devrions-nous pas les aimer, ainsi que nos enfants ?
CAÏN. Mon petit Enoch, et sa soeur, qui bégaie encore ! Si je pouvais les voir heureux, j'oublierais presque... — Mais trois mille générations ne le feront pas oublier ! Jamais les hommes ne chériront la mémoire de l'homme qui jeta la semence du mal en même temps que celle du genre humain ! Ils ont cueilli le fruit de la science et le péché, — et, non contents de leur propre malheur, ils nous ont engendrés, moi, — toi, — le petit nombre de ceux qui maintenant existent, et toute cette innombrable multitude, ces millions, ces myriades qui peuvent naître, pour hériter des douleurs accumulées par les siècles ! — Et je dois être le père de tels êtres ! Ta beauté et ton amour, — mon amour et ma joie, l'ivresse d'un moment et le calme qui la suit, tout ce que nous aimons dans nos enfants et dans nous-mêmes, eh bien ! tout cela ne servira qu'à leur faire traverser, ainsi qu'à nous, une longue suite d'années de péchés et de douleurs, ou une courte vie d'afflictions entremêlées de rapides instants de plaisir, pour nous conduire tous à ce but inconnu : — la mort !... Il me semble que l'arbre de la science n'a pas rempli sa promesse : — si nos parents ont péché, du moins ils auraient dû connaître toute science — et le mystère de la mort. Que savent-ils ? — Qu'ils sont misérables. Il n'était pas besoin de serpent et de fruits pour nous apprendre cela.
ADAH. Je ne suis pas malheureuse, Caïn ; et si tu étais heureux...
CAÏN. Sois donc heureuse seule... — Je ne veux point d'un bonheur qui m'humilie, moi et les miens.
ADAH. Seule, je ne voudrais ni ne pourrais être heureuse ; mais au milieu de ceux qui nous entourent, il me semble que je pourrais l'être, en dépit de la Mort, que je ne crains pas, ne la connaissant pas, mais qui doit être un fantôme terrible, si j'en juge par ce que j'en ai entendu dire.
LUCIFER. Et tu ne pourrais, dis-tu, être heureuse seule ?
ADAH. Seule ! O mon Dieu ! qui pourrait, seul, être heureux ou bon ? Ma solitude me semblerait un péché, si je ne pensais que je vais bientôt revoir mon frère, son frère, et nos enfants et nos parents.
LUCIFER. Cependant ton Dieu est seul. Est-il heureux et bon dans sa solitude ?
ADAH. Il n'est point seul ; il s'occupe du bonheur des anges et des mortels, et, en répandant la joie, il est heureux lui-même ! En quoi peut consister le bonheur, si ce n'est à faire des heureux ?
LUCIFER. Interroge ton père, récemment exilé d'Eden ; interroge son fils premier né, interroge ton propre coeur : il n'est pas tranquille.
ADAH. Hélas ! non. Et toi, — es-tu du nombre des habitants du ciel ?
LUCIFER. Si je n'en suis pas, demandes-en la raison à cette universelle source de bonheur que tu proclames, à ce Créateur grand et bon de la vie et des êtres vivants : c'est son secret, et il le garde pour lui. Nous sommes tenus de souffrir, et quelques-uns résistent, et tout cela en vain, disent les séraphins ; mais la chose vaut la peine d'être tentée, puisqu'on n'en est pas mieux pour ne pas l'essayer. Il y a dans l'esprit une sagesse qui le dirige vers le vrai, comme dans le bleu firmament, vos yeux, à vous, jeunes mortels, se portent naturellement vers l'étoile qui veille toute la nuit, et sourit au lever de l'aurore.
ADAH. C'est une belle étoile. Je l'aime pour sa beauté.
LUCIFER. Et pourquoi ne pas l'adorer ?
ADAH. Notre père n'adore que l'Invisible.
LUCIFER. Mais les symboles de l'Invisible sont ce qu'il y a de plus beau parmi les choses visibles, et cette brillante étoile est le chef de l'armée du firmament.
ADAH. Notre père dit qu'il a vu Dieu lui-même, qui le créa, lui et notre mère.
LUCIFER. Toi, l'as-tu vu ?
ADAH. Oui, — dans ses ouvrages.
LUCIFER. Mais dans sa personne ?
ADAH. Non, — si ce n'est dans mon père, qui est l'image même de Dieu, ou dans ses anges, qui sont semblables à toi, et plus brillants, quoiqu'en apparence ils soient moins puissants et moins beaux. Ils nous apparaissent dans la silencieuse splendeur d'un beau jour, et sont tout lumière à nos yeux ; mais toi, tu ressembles à une nuit éthérée, alors que de longs nuages blancs se dessinent sur un fond de pourpre, et que d'innombrables étoiles, qu'on prendrait pour autant de soleils, parsèment de leur brillante poussière la voûte mystérieuse du ciel. Elles sont si belles, si nombreuses, si charmantes ! Sans éblouir, elles nous attirent si doucement à elles, que je ne puis les regarder sans que mes yeux se mouillent de larmes ; et il en est de même de toi. Tu parais malheureux : ne nous rends pas malheureux nous-mêmes, et je pleurerai pour toi.
LUCIFER. Hélas ! ces larmes, si tu savais que de flots il en sera répandu !
ADAH. Par moi ?
LUCIFER. Par tous.
ADAH. Qui sont-ils ?
LUCIFER. Des millions de millions, — des myriades de myriades, — la terre peuplée, — la terre dépeuplée, — l'enfer trop peuplé, dont le germe est dans ton flanc.
ADAH. O Caïn ! cet esprit nous maudit !
CAÏN. Laisse-le dire : je veux le suivre.
ADAH. Où ?
LUCIFER. Dans un lieu d'où il reviendra vers toi au bout d'une heure ; mais, durant cette heure, il verra les choses de bien des jours.
ADAH. Comment cela se peut-il ?
LUCIFER. Votre Créateur, avec de vieux mondes, n'a-t-il pas fait ce monde nouveau en quelques jours ? Et moi, qui l'aidai dans cette oeuvre, ne puis-je pas faire voir en une heure ce qu'il a fait en un grand nombre d'heures ou détruit en quelques-unes ?
CAÏN. Va, je te suis.
ADAH. Reviendra-t-il réellement dans une heure ?
LUCIFER. Oui. Avec nous, les actions sont affranchies du temps : nous pouvons condenser l'éternité dans une heure, ou faire d'une heure une éternité. Notre existence n'est pas mesurée comme celle des hommes ; mais c'est là un mystère. Caïn, viens avec moi !
ADAH. Reviendra-t-il ?
LUCIFER. Oui, femme ! Il est le premier et le dernier, à l'exception d'UN SEUL, qui reviendra de ce lieu. Seul entre tous les mortels, il te sera ramené, pour rendre ce monde là-bas, à présent silencieux et dans l'attente, aussi peuplé que celui-ci. Maintenant, ses habitants sont en petit nombre.
ADAH. Où habites-tu ?
LUCIFER. Dans tout l'espace. Où habiterais-je ? Là où réside ton Dieu ou tes dieux, là je réside aussi ; il partage avec moi toute chose : la vie et la mort, — le temps, — l'éternité, — le ciel et la terre, — et cet espace qui n'est ni le ciel ni la terre, mais qui est habité par ceux qui peuplèrent ou peupleront l'un et l'autre, voilà mes domaines ! En sorte qu'une partie de son royaume est à moi, et que j'en possède un autre qui n'est point à lui. Si je n'étais pas ce que j'ai dit, serais-je ici ? Ses anges sont à la portée de ta vue.
ADAH. Il en était ainsi quand le beau serpent parla pour la première fois à ma mère.
LUCIFER. Caïn, tu as entendu ?... Si tu as la soif de la science, je puis la satisfaire ; je ne te ferai goûter à aucun fruit qui puisse te priver d'un seul des biens que le vainqueur t'a laissés. Suis-moi.
CAÏN. Esprit, je te l'ai dit. (Lucifer et Caïn s'éloignent.)
ADAH (les suit en s'écriant) : Caïn ! mon frère ! Caïn !
Acte Ier. — Acte II. (Suivant) — Acte III.
Caïn fut commencé à Ravenne, le 16 juillet 1821, achevé le 9 septembre, et publié dans le même volume que Sardanapale et les Deux Foscari, au mois de décembre de la même année.
Aucun ouvrage de lord Byron n'a peut-être excité autant d'admiration sous le rapport de la capacité déployée par l'auteur ; aucun ne l'a exposé à autant d'attaques et de récriminations.
Non seulement Caîn fut l'objet des critiques les plus sévères dans les journaux de l'époque, mais il donna naissance à un écrit spécial intitulé Remontrances à M. Murray sur une publication récente, par un Oxonien.
En apprenant que son éditeur était menacé de poursuites sérieuses par suite de la publication du mystère, lord Byron écrivit à M. Murray :
« Pise, 8 février 1822. Je devais m'attendre à des attaques ; mais je lis dans les journaux que l'on vous attaque également. Comment et de quelle façon pouvez-vous être responsable de ce que j'écris ? C'est ce que je suis encore à m'expliquer.
« Si Caïn est un ouvrage blasphématoire, le Paradis perdu l'est également, et les expressions du gentleman d'Oxford (dans l'ouvrage cité) : « Mal, sois mon Bien, » sont précisément tirées de ce poème. Lucifer ne dit rien de plus dans mon mystère.
« Caïn n'est point une thèse de théologie, mais un drame, et rien que cela. Si Lucifer et Caïn parlent comme l'on peut supposer qu'ont dû parler le premier meurtrier et le premier rebelle, pourquoi les autres personnages ne parleraient-ils pas selon leurs caractères ? On n'a jamais refusé au drame le droit de faire agir les passions les plus violentes.
« J'ai même évité de faire intervenir la Divinité, comme elle paraît dans l'Ecriture et chez Milton (mais à tort, selon moi) : je l'ai remplacée par un ange, de peur de choquer certaines susceptibilités en donnant une idée imparfaite de ce que doit se figurer l'homme le plus prosaïque du langage de Jéhovah ; les anciens mystères le mettaient déjà en scène très fréquemment, j'ai évité cela dans celui de Caïn. La tentative d'intimidation qu'ils essaient sur vous, parce qu'ils savent bien qu'elle ne réussirait pas avec moi, me paraît une des lâchetés les plus odieuses qui puissent déshonorer une époque. Quoi ! lorsque les éditeurs de Gibbon, Hume, Priestley, Drummond, ont été laissés en paix depuis soixante-dix ans, vous seriez attaqué pour un ouvrage de fiction ! Il doit y avoir quelque chose au fond de tout ceci, quelque inimitié personnelle ; autrement ce serait incroyable.
« Je ne puis que dire : Me adsum qui feci. Renvoyez-moi, je vous en prie, toutes les attaques dirigées contre vous ; je veux et je dois les subir toutes. Que si vous avez perdu de l'argent dans cette publication, je vous rendrai l'équivalent de votre déficit, ou la totalité du prix du manuscrit ; je désire que vous disiez que vous étiez, ainsi que M. Gifford et M. Hobhouse, opposé à la publication de ce mystère, que moi seul je l'ai voulue, et que moi seul dois en supporter la responsabilité légale, ou de toute autre sorte, que l'on voudra m'imposer. Si ces poursuites se continuaient, je viendrais en Angleterre, afin qu'on sût à qui s'adresser ; tenez-moi au courant ; je ne permettrai jamais que vous éprouviez aucun dommage à cause de moi. Faites de cette lettre l'usage que vous voudrez. BYRON.
« P.S. Je vous écris, à propos de cette ébullition de passions mauvaises et d'absurdités, sur les bords de l'Arno, par une lune d'été (car ici notre hiver est plus clair que votre été) qui se réflète dans les eaux du fleuve, sur les ponts, sur les palais. Comme tout cela est calme et limpide ! quels atomes nous sommes devant la moindre de ces étoiles ! » [Retour]
Sir Walter Scott annonça à M. Murray qu'il acceptait cette dédicace. [Retour]
Annales du Théâtre, de M. Payne Collier. Histoire du Théâtre français, tome II, p. 53. [Retour]
On lit ici dans le manuscrit : « Je m'attends à être accusé de manichéisme ou de toute autre hérésie finissant en isme, le tout faisant une formidable figure aux yeux, sonnant d'une façon terrible aux oreilles de ceux qui seraient aussi embarrassés de donner la définition de ces mots que les pieux et impartiaux inventeurs de ces épithètes. Je puis d'ailleurs me justifier de ces accusations : je puis même les rétorquer. » [Retour]
Les mémoires d'Alfieri ont été traduites en français. [Retour]
« La prière, » dit lord Byron, à Céphalonie, « ne doit pas consister dans l'action de s'agenouiller ou de répéter certains mots d'une manière solennelle ; la dévotion est une affection du coeur, et je la ressens quand je regarde les merveilles de la création ; je m'incline devant la majesté du ciel, et, lorsque je savoure les jouissances de la vie, la santé et le bonheur, j'éprouve de la reconnaissance pour Dieu, à qui je les dois. » — « Tout cela est bien, » dis-je ; « mais pour être chrétien, il faut aller plus loin. » — « J'ai plus lu la Bible que vous ne le croyez, » me dit-il ; « j'ai une Bible que ma soeur, qui est une excellente femme, m'a donnée, et je la lis très souvent. » Il alla dans sa chambre à coucher, et revint en apportant une Bible de poche bien reliée, qu'il me montra. Conversations du docteur Kennedy avec lord Byron, p 135. [Retour]
Il n'y a rien dans Caïn, dit lord Byron, contre l'immortalité de l'âme, que je me souvienne ; ce ne sont point là mes opinions ; mais dans un drame, le premier ange révolté et le premier meurtrier doivent parler selon leur caractère. B. [Retour]